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SI. — PRINCIPES GÉNÉRAUX

Déjà j’ai pris soin d’écarter, dans le 1 er § du 2 e chapitre, les dénominations abusives, source de tant d’erreurs. Avec elles s’évanouissent les théories vaines dont elles sont l’unique fondement.

S’il n’est pas vrai que les billets des banques soient un papier-monnaie ou une monnaie fictive, on est d’abord mal fondé à prétendre, comme on le fait tous les jours, qu’il n’appartienne qu’au gouvernement, ou à ceux qu’il délègue, d’émettre ces billets, et cela sous le vain prétexte que le privilège de battre monnaie est un attribut essentiel de la souveraineté. Par la même raison, il faut regarder comme une chimère la prétendue nécessité que l’on invoque, de ramener les billets de banque à un seul type, et de les faire émaner tous de la même source, afin de rendre (c’est le prétexte qu’on allègue) la monnaie fictive uniforme pour tout un pays, comme la monnaie réelle. Si les billets de banque ne sont que des obli-

gâtions commerciales, il faut dire aussi que les banques elles-mêmes ne sont que des maisons de commerce instituées en grand. De là, il n’y a pas loin à regarder comme des excès de pouvoir, ou tout au moins comme des abus, les restrictions dont on les entoure et les entraves qu’on leur impose.

Il n’y a aucune nécessité que le législateur entreprenne d’ordonner les banques à sa manière, de limiter leur action, de déterminer les opérations qu’elles doivent entreprendre et celles dont elles doivent s’abstenir, de les soumettre enfin à des règles exceptionnelles, comme on le fait presque partout Loin de là, toute tentative de ce genre est toujours suivie de malheureux effets. Étudiez l’histoire des banques, et vous verrez que les maux trop réels dont elles ont quelquefois affligé les peuples, sont sortis, comme d’une source empoisonnée, de l’action illégitime que les gouvernements exerçaient sur elles.

Encore moins est-il. utile d’en limiter le nombre, car ce nombre ne doit être réglé que sur les besoins, et les besoins, il n’est donné à personne de les connaître d’avance; c’est l’expérience seule qui les révèle et l’événement qui les constate. En général, il est bon que ces institutions se multiplient, car plus elles sont nombreuses, moins les fautes particulières se font sentir; mais c’est en vain qu’un gouvernement chercherait à

1 D’aulant plus que le législateur, ignorant le plus souvent en quoi consiste le commerce de banque, et toujours les conditions de ce commerce dans le pays où ii établit ses règlements, ne peut jamais imposer que des règles négatives, des restrictions qui gênent, en pure perte pour le public, la liberté du banquier. C. S.

cet égard la juste mesure, il irait nécessairement en deçà ou au delà : il y aurait étouffement d’un côté, péril de l’autre. Quant au principe adopté dans quelques pays, et particulièrement en France, de n’admettre qu’une seule banque, armée d’un privilège exclusif, je n’ai pas besoin de dire ce qu’il en faut penser.

L’institution des banques sera donc de droit commun; elle no sera pas plus gênée, entravée ni limitée que celle de toute autre maison commerciale.

Cependant comme ces établissements ont, encore plus que les maisons de commerce ordinaires, une grande influence sur la prospérité générale du pays, influence proportionnée à leur importance, il est naturel et juste que le gouvernement veille sur eux avec plus de sollicitude que sur les autres maisons de commerce, que les lois soient plus attentives, plus vigilantes à leur endroit. Est-ce à dire que le gouvernement et la loi doivent les gêner, les entraver, en leur imposant des règles particulières et exceptionnelles? Assurément non : mais les règles et les principes ordinaires du commerce doivent leur être appliqués avec une sévérité d’autant plus grande, qu’ici le moindre relâchement entraîne des conséquences plus graves. Ce qu’il faut exiger d’eux, ce à quoi la loi doit tenir, et le gouvernement veiller, c’est que tous les engagements contractés par eux soient remplis à la lettre, sans tempérament, sans remise, avec une fidélité inviolable.

Après tout, personne n’a le droit de les en dispenser, pas môme l’État, car ce n’est pas avec l’État, mais avec les particuliers et le public qu’ils ont contracté ; et il y

a grand danger à le faire, car c’est les entraîner dans une voie périlleuse et préparer les désastres. Cependant la plupart des gouvernements, d’ordinaire si réservés, si difficiles, si méticuleux quant à l’institution des banques, si prompts à leur imposer toutes sortes de règles arbitraires, gênantes et vexatoires, se montrent trèslèches quand il s’agit, dans les moments de crise que leurs fautes ont préparés, de leur appliquer les principes du droit commun. Ils les traitent alors comme des enfants gâtés ; ils se relâchent à leur égard ; ils leur accordent, en violation de leurs engagements sacrés, au mépris des droits des particuliers, des facilités abusives, qui ne font que les encourager dans des voies fausses et préparer de nouveaux désastres. Coupable facilité, tolérance funeste, dont on a yu trop souvent les déplorables suites !

Un gouvernement doit aux banques protection, liberté, mais nulle faveur. Ainsi, il est contre toute raison qu’il favorise l’émission de leurs billets, on ordonnant, par exemple, qu’ils seront reçus en payement de l’impôt. C’est aux banques à se faire une position telle, à élever si haut leur crédit, à inspirer à tout le monde une confiance si étendue et si complète, à rendre d’ailleurs si facile la réalisation de leurs billets, que tout le monde trouve avantage et parfaite sécurité à s’en servir. Alors les receveurs des contributions n’hésiteront pas plus que tant d’autres à les prendre sous leur responsabilité personnelle. Dans le cas contraire, il y a abus à les y forcer, ou même à les y inviter. C’est donner aux banques une marque de confiance qu’elles ne méritent

pas; c’est les encourager dans le mal en les dispensant de mieux faire ; c’est en môme temps imposer à l’État un sacrifice qu’il ne doit pas accepter, ou un danger qu’il ne doit pas courir.

A plus forte raison, ne doit-on pas donner aux billets des banques un cours forcé. Ç’a été la prétention de bien des gouvernements de faire circuler, sous l’autorité de la loi, des billets qui ne se recommandaient pas sufsamment d’eux-mémcs, et qui peut dire combien de désordres ces mesures violentes ont entraînés? Quand les billets offrent toutes les garanties désirables, elles ne sont que superflues; dans le cas contraire, elles sont à la fois odieuses et vaines. Elles sont vaines, car il n’est donné à personne, non pas môme au législateur, de faire accepter dans la circulation, pour sa valeur entière, un papier discrédité ; elles sont odieuses pourtant, car il y a toujours malheureusement des cas particuliers où l’autorité de la loi prévaut, et où d’indignes spoliations se commettent sous son égide. De telles mesures, loin de soutenir le crédit, achèvent de le détruire. Elles ont d’ailleurs pour effet naturel, comme on l’a déjà vu, de chasser le numéraire, en lui créant une situation désavantageuse et fausse, où il ne trouve plus que difficilement à s’échanger pour sa valeur. On a renoncé depuis longtemps, grâce au ciel, à l’expédient barbare et ruineux de l’altération des monnaies; ces mesures le rappellent, elles sont un malheureux reste de la barbarie des anciens temps.

Mais, dira-t-on, si le gouvernement n’encourage pas, par des moyens quelconques, l’usage des billets émis

par les banques, comment parviendront-elles à les faire circuler en assez grand nombre dans le public? Rien de plus simple.

Quoi qu’on ait pu dire à ce sujet, il n’a jamais été difficile à une banque, constituée sur des bases convenables, de faire accepter par le commerce, sur le même pied que de l’argent comptant, des billets payables au porteur et à vue, et de les faire circuler dans le public. Cela se fait de soi-mème; cela coule de source. De nos jours, quelques économistes, se fondant sur l’exemple récent de la France, exemple mal interprété et mal compris, se sont imaginé qu’il était difficile, en certains cas, d’accoutumer le public à ces sortes de billets, et qu’il était nécessaire de recourir à des expédients subtils pour le familiariser avec le papier de banque. C’est une erreur que l’exemple même de la France démentirait au besoin. Il n’y a pas de peuple, si peu civilisé qu’il soit, si effrayé qu’il ait pu être par des désastres antérieurs, chez lequel les billets d’une banque ne soient reçus sans la moindre peine, quand il sera bien vrai, d’une part, que l’établissement est solide, de l’autre, que ses billets peuvent toujours être réalisés sur-lechamp. Cette condition d’une réalisation si prompte et si facile d’un payement immédiat à volonté, cette condition, dis-je, quand elle s’accomplit en effet, au vu et au su de tout le monde, est si frappante, elle parle un langage si haut et si clair, si accessible aux intelligences les plus bornées, qu’il n’y a personne en aucun pays qui résiste à son éloquence. Aussi n’est-il pas vrai que nulle part, pas plus en France qu’ ailleurs, il ait été né-

cessaire de travailler l’esprit public sur ce sujet. Si les billets de la banque de France n’ont longtemps circulé qu’à Paris, c’est qu’ils n’étaient en effet réalisables qu’à Paris Si à Paris même la circulation en a toujours été très-bornée, c’est que les coupures en étaient trop élevées pour être en rapport avec les besoins du plus grand nombre. Il n’est pas nécessaire, pour expliquer ce phénomène si simple, d’imaginer dans le public de prétendues répugnances qui n’existent pas.

La difficulté qu’on élève à ce sujet n’est donc pas sérieuse. Il y en a une autre plus grave ? c’est celle de savoir comment se gouvernent ordinairement ces émissions.

g II. — LIMITE DES EMISSIONS DE BILLETS. — RAPPORT DE LA CIRCULATION AVEC L'ENCAISSE MÉTALLIQUE.

C’est une première remarque à faire, que les billets des banques sont d’autant plus propres à circuler dans le public, qu’ils portent de plus faibles sommes. L’expérience prouve et la raison explique que des coupures trop élevées, n’étant pas en rapport avec les besoins les plus ordinaires de la circulation, ne peuvent passer que dans un très-petit nombre de mains, et doivent par conséquent revenir assez promptement à la caisse, lorsque les premiers porteurs ont besoin de les réaliser : tandis que les coupures plus faibles, étant à la portée d’un plus grand nombre de gens, et pouvant s’adapter aux

1 Et aussi parce que leur émission ne profitait directement qu’à un petit nombre de maisons admises à l'escompte. A mesure que les escomptes de la banque de France se soDt étendus, la circulation de ses billets a augmenté. C. S.

CHAr. VI. — § II. RÉGIME DES BANQUES. 231

besoins de tons les jours, ont généralement une circulation plus étendue et plus longue. C’est ainsi qu’en Écosse, par exemple, il n’y a guère que les billets de moins de cinq livres sterling qui restent indéfiniment dans la circulation, les autres étant presque toujours rapportés à la caisse fort peu de temps après leur émission. Pour étendre ces émissions, il semble donc qu’une banque n’aurait qu’à abaisser le minimum de ses coupures : elle ferait le contraire, si elle éprouvait par hasard le désir ou le besoin de les restreindre.

Mais n’y aurait-il pas quelque danger à permettre aux banques d’abaisser autant qu’elles le voudraient les coupures de leurs billets? Aucun. Les petits billets entreraient, il est vrai, plus avant dans la circulation, et le numéraire y deviendrait d’autant plus rare ; mais qu’importe? Ce n’est pas là un inconvénient, ni un danger ; c’est, au contraire, un avantage, puisque la circulation se fait alors à moins de frais. Si l’on demande où s’arrêterait cette division, je réponds qu’elle s’arrêterait là où elle cesserait d’étre utile. En France, par exemple, si l’on était à cet égard entièrement libre, il est probable qu’après quelques essais on n’émettrait guère de billets de moins de 5 francs, comme aux États-Unis on n’en émet guère de moins de un dollar (5 fr. 41 c.), parce que pour les billets d’un chiffre inférieur la dépense excéderait le profit.

On craint cependant qu’il ne résulte de cette liberté sans réserve des émissions trop fortes une véritable inondation de papier : mais on oublie que sous un régime de liberté cette circulation est soumise au contrôle

du public, qui corrige sans peine tout ce qu’elle a d’exubérant. La liberté est réciproque , et comme il s’agit ici d’actes spontanés, ce qu’il peut y avoir d’excessif d’un côté trouve infailliblement son correctif de l'autre. Aussi est-il vrai que la circulation la plus libre est presque toujours la plus réservée et la plus sobre.

Cette crainte des émissions trop fortes de papier de banque a pourtant préoccupé, il faut le reconnaître, de très-bons esprits. C’est ainsi que, tout récemment encore, l’Académie des sciences morales et politiques a proposé pour sujet de prix la question de savoir jusqu’où elles pouvaient s’étendre sans danger '. Il semble qu’en cela l’Académie ait suivi l’inspiration de sir Robert Peel, dont le bill, présenté en 1844, avait précisément pour objet de corriger le soi-disant excès de la circulation des banques anglaises. J’ose dire cependant, avec tous les égards dus à ce corps savant, que l’Académie des sciences morales et politiques a vu le danger où il n’est pas. Non, ce n’est pas de l’excès des émissions de billets que naît le désordre, quand le désordre existe : tout ce qu’on répète journellement à cet égard ne procède que d’une observation très-inattentive des faits. Cela n’est pas vrai même par rapport aux banques privilégiées, foyers ordinaires de toutes les crises commerciales; car pour elles aussi le contrôle du public s’exerce sur la circulation et

en limite l’essor, à moins pourtant qu’on n’ait donné

1 Voici l’énoncé de la question ; — Déterminer, d’après les principes de la science et les données de l'expérience, les lois qui doivent régler le rapport proportionnel de la circulation en billets avec ta circulation métallique, afin que l'Etal jouisse de tous les avantages du crédit, sans avoir à en redouter l’abus.

à leurs billets un cours forcé. Lors donc que les procédés irréguliers de ces banques enfantent les crises (et on verra bientôt que les perturbations commerciales n’ont généralement pas d’autre source), c’est bien moins de l’excès de leurs émissions que le mal dérive, que de l’excès des dépôts qu’elles acceptent, et surtout de l’usage irrégulier qu’elles en font.

On demande quelquefois s’il existe un rapport nécessaire entre l’encaisse métallique d’une banque et le montant de ses billets en émission. Si ce rapport existe, quel est-il ?

Depuis un certain nombre d’années, les directeurs de la banque de Londres ont adopté comme règle d’avoir, autant que possible, dans leurs caisses, en or ou en lingots, une valeur égale au tiers du montant total des obligations de la banque, en comprenant sous ce titre général d’obligations les dépôts exigibles et les billets qui circulent dans le public. U s’en faut bien, il est vrai, que cette mesure ait été constamment gardée dans la pratique; mais enfin elle est admise en théorie, et on s’efforce autant qu’on le peut d’y revenir.

S’autorisant de cet exemple, on a cru pouvoir, en France, adopter une proportion semblable et en faire l’application à tous les cas, en oubliant quelquefois, s’il faut le dire, les dépôts reçus par les banques, et dont elles sont aussi débitrices envers le public, pour ne considérer que les billets. On s’est donc arrêté assez généralement à cette idée, qu’une banque est dans une situation normale lorsque son encaisse métallique est égal au tiers du montant.de sa circulation.

Mais sur quoi cette règle s’appuie-t-elle ? Où sont les calculs qui lui servent de base ou les données qui la confirment? Pourquoi le tiers plutôt que Je quart on la moitié? Quand même l’expérience aurait montré la justesse ou la convenance de cette proportion par rapport à la banque de Londres, serait-ce une raison pour l’admettre par rapport à des établissements placés dans de tout autres conditions ? Je ne pense pas qu’on ait jamais fourni sur tout cela aucune explication satisfaisante , ni même qu’on ait essayé de la donner.

Le fait est qu’il n’y a entre l’encaisse métallique d’une banque et le montant des billets en émission aucune proportion fixe à établir. Cela dépend essentiellement, et de l’importance de l’établissement, et de l’étendue de son crédit, et du milieu dans lequel il opère ‘, et de beaucoup d’autres circonstances encore fort difficiles à rassembler.

Je dis d’abord que cela dépend de l’importance de l’établissement, et pour le faire comprendre, il me suffira d’un exemple pris dans un cas extrême.

Supposons que, la loi ne mettant aucune restriction à l’émission des billets au porteur et à vue, un simple particulier, d’une fortune médiocre, voulût entreprendre, à l’exemple des grandes compagnies, de faire circuler de semblables billets dans le public. Qu’arriverait-il? on le comprend déjà. Les billets lancés par lui dans le commerce y trouveraient à peine quelques preneurs : tout

1 Surtout de la nature, de la forme et de l’importance des échanges qui se font entre le marché où est établie la banque et les marchés où ses billets ne circulent pas. C. S.

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au plus seraient-ils reçus dans le petit cercle des négociants dont il serait particuliérement connu; partout ailleurs ils seraient refusés. Par conséquent les porteurs, n’ayant pas la facilité de s’en servir régulièrement dans leurs échanges, s’empresseraient de les rapporter au bureau d’émission. Ainsi, les billets à peine émis se présenteraient au remboursement. Qui ne voit que , dans un cas pareil, pour échapper à une faillite inévitable, le créateur des billets ferait bien de garder en caisse, non pas le tiers, non pas même la moitié, mais la totalité de leur valeur?

C’est pour cette raison qu’il ne serait guère permis à des maisons particulières d’entreprendre l’émission des billets circulants, quand même les lois du pays leur laisseraient à cet égard toute latitude *.

C’est par une raison semblable que les banques privées d’Angleterre ( private banks), limitées qu’elles étaient par le bill de 1708 au nombre de six associés, ne pouvaient que difficilement se prévaloir de la faculté qui leur était laissée de faire circuler leurs billets dans le public, ou que, s’il leur arrivait quelquefois d’en user un peu largement, elles s’exposaient à de fréquents désastres. Leur puissance à cet égard était sans doute beaucoup plus grande que ne le serait celle d’un banquier

1 M. J. Wilson rapporte dans son ouvrage ( Capital , eurrency and banking, page 99), qu’en Écosse, où la loi n’a jamais restreint la faculté d’émettre des billets au porteur et à vue, un certain sieur Maberly, homme très-riche et très-influent, avait entrepris de faire de semblables émissions pour son propre compte; que pendant plusieurs années il avait fait de grands efforts pour maintenir ses billets dans la circulation, et qu'il n’avait pu y réussir.

particulier, mais elle était encore singulièrement restreinte par la faiblesse de leurs moyens et le peu d’étendue de leur crédit. Croit-on par hasard qu’il eût suffi à ces banques de garder ordinairement en caisse le tiers du montant de leurs billets? En opérant ainsi, elles n’auraient pas attendu longtemps îc moment critique. Aussi s’en gardaient-elles bien ; et ce qui le prouve, c’est que, jusqu’en 1826, quoiqu’elles fussent alors au nombre de près de 700, le chiffre total de leurs billets en émission n’a pas excédé, en moyenne, 8 millions sterling, tandis que la seule banque de Londres entretenait une circulation plus que double. Encore, cette prudence relative n’a-t-elle pas suffi pour les préserver des accidents.

Mais si, dans des circonstances semblables, une réserve d’un tiers ne suffit pas, on peut concevoir aussi d’autres circonstances où elle deviendrait même trop forte. C’est ce qui arriverait, par exemple, pour une banque-mère, solidement assise, possédant un capital considérable, jouissant d’uu crédit sans bornes., et opérant sur un rayon fort étendu.

Et ce n’est pas seulement l’importance du capital de la banque qu’il faut considérer ; c’est encore, je le répète, le milieu dans lequel elle opère. Un établissement formé dans une ville de second ordre n’ira jamais aussi loin en cela que celui qui siège dans une capitale : il devra, toute proportion gardée, conserver un encaisse plus fort, parce que sa clientèle est moindre et le cercle de ses émissions plus borné. Pareillement, et par une raison semblable, celui qui réside dans un petit État a

moins de latitude que celui qui opère dans un État plus vaste. La circulation de ses billets étant moins étendue, ils sont sujets à des retours plus fréquents et plus rapides. C’est pourquoi la faculté d’émission arriverait à son maximum de puissance daus une banque dont les billets seraient reçus avec la même faveur dans tous les pays commerçants ; et alors qui peut dire jusqu’où elle s’étendrait ?

D’un autre côté, s’il est vrai,' et il n’est guère permis de le mettre en doute, que les petites coupures séjournent plus longtemps dans le public que les coupures plus fortes, il faut admettre aussi que la proportion change toutes les fois que le minimum de ces coupures est élevé ou abaissé. C’est grôcc à la faculté dont clics jouissent, par exception, d émettre des billets de 1 liv. st. et au-dessus, que les banques d’Écosse, bien qu’agissant dans un pays étroit et pauvre, l’emportent de beaucoup, quant A la facilité de leurs émissions, sur les banques anglaises du même genre, qui ont pourtant, au sein d’un pays plus riche, un cercle d’action moins circonscrit. Au surplus, la banque de Londres ellemême n’a guère adopté cette proportion d’un tiers que depuis 1826, époque où on lui retira la faculté, dont elle jouissait auparavant, avec toutes les banques anglaises, d’émettre des billets de moins de 5 livres, et si demain cette faculté lui était rendue, qui oserait dire que, la situation venant à changer par cela seul, elle ne serait pas bientôt conduite à changer aussi la base de son calcul?

. Après tout, cependant, ce mot d'encaisse métallique

est bien vague. Ce serait encore un point important de savoir de quels éléments cette réserve se compose. Si elle ne consistait, comme c’est le cas ordinaire pour la • banque de Londres, que dans une partie des fonds déposés en compte courant par les particuliers, ou dans ceux que le gouvernement laisse momentanément disponibles entre ses mains, on comprend que ce serait là une ressource bien précaire, et qu’un encaisse ainsi formé pourrait ne pas suffire toujours, alors môme qu’en temps ordinaire il excéderait la moitié de la valeur des billets en émission. Il ne faut pas l’oublier ; ce n’est pas seulement au payement de scs billets que la banque de Londres doit pourvoir, mais encore au remboursement des dépôts des particuliers, dépôts qui constituent précisément le fonds de sa réserve métallique. Que devient cette réserve lorsque les déposants se présentent en masse, ce qui n’arrive que trop souvent, comme on .le verra tout à l’heure, môme sans l’explosion d’aucune panique, à cause de la nature gratuite de ces dépôts, et par le seul besoin que les propriétaires éprouvent de les utiliser ? Aussi est-il permis de croire que la banque de Londres excède souvent en cela la juste mesure ; qu’elle consulte moins peut-être les intérêts du public que les intérêts de ses actionnaires, dont elle veut grossir les bénéfices au risque de ce qui peut en arriver. Mais si l’encaisse métallique dont elle se prévaut se composait réellement de valeurs qui lui appartinssent en propre, nul doute que, dans la position élevée qu’elle occupe, au sein d’un pays si vaste et si riche, dans la capitale du monde industriel et commerçant,

d’où elle étend son influence au loin, non-seulement sur le continent européen, mais encore dans les régions civilisées de l’Amérique, elle ne pût sans danger multiplier ses émissions de billets même au delà de leurs limites actuelles.

Que devient maintenant, en présence de tous ces faits, cette proportion d’un tiers à laquelle on s’arrête si complaisamment en France, et qu’on nous présente souvent comme un principe irréfragable ? 11 est évident qu’elle ne se soutient sur aucun point. Mais quelle règle faut-il donc adopter ? Aucune ; parce qu’en effet il n’y a aucune règle constante à établir. Ne peut-on pas au moins, dirat-on, consulter l’expérience par rapport à chaque cas particulier? Peut-être; mais ce guide même est loin d’être infaillible, comme l’exemple de la banque de Londres le prouve de reste. Je viens de dire que cet établissement excède souvent dans ses émissions la juste mesure. Est-ce à dire pour cela qu’il y ait une proportion meilleure et plus sûre à lui recommander? Non : dans la position exceptionnelle où il se trouve, il est condamné à chercher éternellement la proportion exacte et à ne la rencontrer jamais *. Déjà bien des tentatives ont été

{ C’est à cette pensée que répond le bill présenté par sir Robert Peel, et adopté par le parlement en 1844. Par ce bill, lesémissions régulières de la banque ont été limitées au maximum de 14 millions sterl., chiffre égal au capital de la banque (on a déjà vu que ce capital est engagé tout entier dans les fonds de l’Etat). Passé cette limite, la banque ne peut plus émettre de billets, sans qu’à chaque émission corresponde une augmentation équivalente de l’encaisse métallique. On sait qu’à peine en vigueur, cette loi a dû être suspendue. Elle me parait aussi injustifiable en théorie qu’impossible à observer dans la pratique ; mais ce n’est pas ici le lieu de s'en occuper.

laites à ce sujet, et, selon toute apparence, on en fera bien d’autres encore, mais toujours sans succès. A quelque échelle que l’on mesure la moyenne de l’encaisse métallique, comme la banque de Londres est exposéeà chaque instant à le voir fondre tout entier entre ses mains, elle sera toujours, quoi qu’elle fasse, voisine des catastrophes. C’est qu’il y a dans cette institution un vice profond, irrémédiable, qui ne réside pas seulement dans l’absence de son capital propre, mais encore dans la position anormale qu’elle occupe, c’est-à-dire dans le privilège abusif dont elle jouit.

Que faut-il donc faire, en définitive, pour que, dans les banques, les émissions de billets se règlent de manière à ne faire craindre aucun danger? Une seule chose : laisser agir la concurrence, qui maintiendra chacun dans sçs limites. Autant il est difficile, pour ne pas dire impossible, de régler convenablement les émissions et les escomptes sous un régime de privilège, autant la chose est simple sous un régime de liberté. Il n’y a plus mémo alors, pour le législateur, aucune précaution à prendre, tout cela se limitant et s’ordonnant de soi-môme, selon les lieux et selon les temps.

C’est ce que je tâcherai de mettre tout à l’heure en évidence. Mais il faut d’abord achever de poser les principes quanta celles des opérations d’une banque qui n’ont pas encore été suffisamment examinées jusqu’à présent.

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