‹ Le crédit et les banquesChapitre 37 sur 58 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Des crises commerciales.— Unité et multiplicité des Banques.

— Privilège et liberté.

g I. — UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DÉS BANQUES.

Comme l’établissement des banques a été jusqu’à présent suivi presque partout de perturbations commerciales plus ou moins graves, devenues, dans certains pays, en quelque sorte périodiques, on est en général porté à croire que ces accidents funestes sont un résultat inévitable de leur institution.

Par une conséquence assez naturelle de cette première idée, on suppose aussi que la multiplication de ces établissements ne pourrait tendre qu'à engendrer des commotions plus fortes. Si une seule banque, instituée, par exemple, à Paris ou à Londres, avec un privilège spécial, et agissant sous le contrôle du gouvernement , devient déjà, môme malgré elle , par ses émissions de billets et ses escomptes, la cause ou l’occasion de tant de cruels désastres, que sera-ce de plusieurs banques établies côte à côte, et opérant en concurrence dans le même lieu ? A coup sûr elles s’efforceront, à l’envi les

unes des autres, d’imprimer au commerce cette excitation fébrile dont l’expérience a révélé tant de fois tous les dangers. Alors le délire de la spéculation, la folie de /’ outre-commerce ( over-lrade ), qui vient de temps à autre emporter toutes les têtes , deviendra l’état normal du pays. On marchera donc de crise en crise, de chute en chute, jusqu’à la ruine finale du crédit public et de tous les établissements privés. Aussi frémit-on à la seule pensée de voir le privilège de la banque se diviser pour s’étendre à de nouvelles institutions du môme ordre. Quant à l’idée de proclamer la liberté absolue de ces institutions, de permettre à qui voudrait d’en établir à son gré d’autres semblables, elle paraîtrait à bien des gens une monstrueuse folie.

Que dirait-on cependant s’il était prouvé, en principe et en fait, que c’est précisément dans le privilège exclusif de la banque que tout le mal réside; que les crises commerciales n’ont pas en général d’autre source que celle-là, et que l’unique remède à y apporter est dans cette liberté même que l’on repousse.

Ce n’est pas, il est vrai, ce que disait, en 1840, M. Thiers, alors président du conseil des ministres, dans la discussion relative au renouvellement du privilège de la banque de France. Au dire de ce ministre, l’expérience avait prouvé que deux ou plusieurs banques ne pouvaient pas, sans un immense danger, opérer concurremment dans la même ville; que cette concurrence était pour le pays et pour elles-mêmes une source de graves embarras, et leur devenait presque toujours mortelle. Mais j’ai beau chercher dans l’histoire* je nevois

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pas sur quels faits cette assertion s’appuie. Il est fâcheux que M. Thiers n’ait pas jugé à propos de dire dans quel pays du monde l'expérience avait prouvé ce qu’il avançait : je n’en connais pas un où elle n’ait prouvé tout le contraire.

Déjà dès le dernier siècle, Adam Smith, qui n’était pourtant pas enthousiaste des banques, avait remarqué que les établissements fondés en Écosse étaient devenus plus fermes, plus solides, plus réguliers dans leur marche, à mesure que le nombre s’en était accru dans le pays. « La sûreté du public, dit-il, bien loin de diminuer, n’a fait qu’augmenter par la multiplication récente des compagnies de banque dans les deux royaumes unis de l’Angleterre et de l’Écosse, événement qui a donné l’alarme a tant de monde *. » Et pourtant, les banques établies dans l’Angleterre proprement dite étaient alors constituées sur un très-mauvais principe, puisqu’ en vertu de la loi de 1708, encore en vigueur à cette époque, elles ne pouvaient pas compter plus de six associés, ce qui ne leur permettait pas d’acquérir toute l’ampleur nécessaire à de pareilles institutions.

■ Ce qui s’est passé dans la suite en Angleterre, et surtout en Écosse, n’a fait que confirmer ces justes prévisions.

En aucun lieu du monde les banques ne fonctionnent avec autant de régularité, avec autant de sécurité pour le public et pour elles-mêmes, que dans cette partie des États-Unis que l’on désigne ordinairement sous le nom

* Richesse des nations, liv. H, chap. S.

de Nouvelle- Angleterre, et qui se compose des six États suivants Rliode-Island, Massachussets, Maine, New- Hampshire, Vermont et Connecticut. Or, nulle part la liberté n’est plus grande quant à l’institution des banques, et nulle part aussi le nombre de ces établissements n’est plus considérable, eu égard à l’importance de la population. En 1830, d’après les tableaux dressés à cette époque par M. Gallatin, ancien ministre des États- Unis, en comptait dans cette partie de l’Union américaine 172 banques pour une population totale de 1 ,862,000 âmes. C’est, en moyenne, une banque pour 10,825 habitants. Entre ces six États, il y en a môme deux, Rliode-Island et Massachussets, qui se distinguent par une tolérance plus grande, à tel point qu’il n’y existe, à proprement parler, de restriction d’aucune espèce. Dans le Massachussets, il n’y en a pas d’autre qu’un droit de 1 pour 100 perçu au profit de l’État sur le capital effectif des banques ; dans Rhode-Island, cet impôt môme n’existe pas. En conséquence, le nombre de ces établissements y est, toute proportion gardée, encore plus considérable qu’ ailleurs, car on en trouve un pour environ 6,200 habitants; et il est remarquable que ces deux États sont précisément ceux dont la population a le moins souffert des commotions funestes qui ont plusieurs fois ébranlé tout le monde commerçant.

Dans Rhodc-lsland, en particulier, on peut dire que les banques pullulent. On n’en comptait pas, en 1830, moins de 47 1 pour une population de 97,000 âmes, ce

< Ce nombre doit avoir augmenté depuis 1830, comme dans

qui donne le résultat presque fabuleux d’une banque pour 2,064 habitants A ce compte, et en suivant la proportion, il n'en faudrait pas moins de 16,000 pour la France entière. Eh bien! avec ce développement sans limites des institutions de crédit, croit-on, par hasard, que ce petit pays soit affecté plus qu’un autre de ces maladies morales qui provoquent les crises? Loin de là, il en est, au contraire, particulièrement exempt. Le crédit y est assurément très-large, le capital fort abondant, le travail facile, la production active ; aussi peut-on dire que la population y recueille la plus grande somme de bien-être matériel dont il ait encore été donné à l’homme de jouir; mais la spéculation ne s’y emporte guère à de dangereux excès. Ler commerce y est très-entreprenant, mais très-réglé; et dans ses entreprises même les plus hardies, il ne s’égare jamais hors des limites du possible. La circulation des banques notamment y est plus mesurée, plus châtiée, plus correcte, s’il est permis de le dire, qu’elle ne l’est dans aucun lieu du monde. Que si le commerce y a été parfois troublé dans son cours,

tout le reste de FUnion, où il avait été déjà plus que doublé en

1 II ne faut pas croire pour cela que le capital de ces banques soit insignifiant. 11 s’élevait en 1830, pour toutes les banques réunies de Rhode-Island, à 6,1 18,000 dollars (33 millions de francs), chiffre considérable, eu égard à la population, et qui donne, en moyenne, pour chacun de ces établissements, situés pour la plupart dans de fort petites localités, un capital de 702,900 fr. Si l’on ajoute à cela qu’à cette époque la banque centrale, dite des Etats- Unis, étendait encore ses ramifications dans Rhode-Island comme dans toute la Nouvelle-Angleterre, on pourra se faire une idée de Faction que les banques y exerçaient. Par les chiffres qui précèdent, on pourra juger aussi de la richesse incomparable de ce petit pays.

c’est uniquement parce qu’il ressentait, sans pouvoir y échapper entièrement, le contre-coup des crises dont le siège était ailleurs.

Il n’est donc pas vrai que la multiplicité des banques soit une source de désordres. C’est, au contraire, un correctif. Où est-ce, en effet, qne les perturbations commerciales ont toujours commencé à se produire? C’est à Londres, c’est à Paris, où il existe des banques armées de privilèges exclusifs. Voilà leurs sièges ordinaires. C’est toujours là qu’on les voit éclore, pour étendre ensuite leurs ravages au loin. Quelquefois, il est vrai, l’Union américaine y a bien apporté sa large part, alors surtout qu’elle avait aussi une banque centrale munie de privilèges particuliers, et que, dans la plupart des États dont elle se compose, les restrictions étaient nombreuses : mais il est hors de doute que les principaux foyers de ces désordres sont toujours en premier lieu Londres, et en second lieu Paris.

Ce que l’expérience révèle à cet égard, je vais tâcher de l’expliquer. On va voir comment l’exercice du privilège conduit d’une manière presque inévitable à l’enfantement de crises périodiques. Par ce que j’aurai à dire sur ce sujet, on comprendra mieux aussi le caractère de ces perturbations, dont on se fait en général une idée fausse. Pour mettre cette pensée dans tout son jour, on me permettra de me servir d’abord d’une hypothèse; c’est-à-dire de raisonner abstractivement sur une banque quelconque armée d’un privilège exclusif, afin de montrer comment, par la seule force du privilège dont elle jouit, elle enfante nécessairement une crise commerciale.

U me restera II faire voir ensuite, par le tableau des principales crises qui se sont produites en Angleterre, en France et aux États-Unis, jusqu’à quel point cette hypothèse concorde avec la réalité.

§ II. — OPÉRATIONS D’üNE BANQUE PRIVILÉGIÉE. — ENFANTE- MENT DE LA CRISE.

Supposons que, dans la ville capitale d’un grand pays, une banque privilégiée se forme avec un capital réalisé de GO millions. Sa mission est de faire des avances au commerce sous diverses formes, et particulièrement en escomptant les effets solides qui lui sont présentés.

Si elle n’opérait qu’avec son propre capital, elle pourrait le prêter tout entier. Dans ce cas, à supposer qu’elle le prêtât à 4 pour 100 sur bonnes garanties, de manière à éviter toute chance de perte, elle obtiendrait comme

produit brut de son capital 2,400,000

Déduisant pour frais de gestion. . . 300,000

11 resterait comme produit net. . . 2,100,000

Ce qui ne laisserait qu’un dividende de 3 1/2 p. 100 à distribuer entre ses actionnaires.

Mais une telle manière d’opérer serait aussi peu fructueuse pour la banque que pour le public, et comme elle possède la faculté d’émettre des billets payables au porteur et à vue , en d’autres termes, des billets de circulation, elle en use. Au lieu donc d’escompter les effets de commerce exclusivement avec du numéraire, elle donne en échange ses propres billets. De ces billets, admettons d’abord qu’il en reste dans la circulation pour

une valeur égale au capital de la banque, c’est-à-dire, 60 millions. Ses avances s’accroissent d’autant, non pas cependant de la somme entière. Pour faire face au payement des billets qui se présentent, elle est tenue maintenant de garder, ordinairement en caisse une partie de son capital, par exemple, une somme de 20 millions. Dans cette situation, voici comment se règle le compte de ses avances et de ses bénéfices :

Avances en numéraire. . . . 40,000,000

En billets 60,000,000

Total. ...... 100,000.000

Intérêt à 4 p. 100 ..... . 4,000,000

Déduisant pour frais 500,000

Reste 8,500,000

ou 5 et 8 10 es p. 100 du capital.

Cependant l’émission des billets de la banque, en augmentant la somme de ses avances au commerce, n’a pas laissé d’exercer quelque influence sur la distribution du capital : elle a rendu disponible une partie du numéraire qui avait auparavant ce môme emploi. La banque , en se mettant en concurrence avec les capitalistes qui prêtaient leurs fonds au commerce, soit directement, soit par l’intermédiaire des banquiers, a déplacé leurs capitaux. Sans doute, la somme totale des avances faites au commerce a augmenté, mais non pas dans la proportion de cet accroissement. D’ailleurs, les escompteurs particuliers ne peuvent pas prêter aux mêmes con' ditions que la banque; et celle-ci, même à égalité de conditions, aura toujours la préférence sur eux. Il y a donc ici une certaine masse de capitaux qui ' se déplace

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et qui doit chercher ailleurs son emploi. Que devientelle? le voici. Une partie se porte à la bourse, pour y chercher un placement sur les rentes publiques, dont naturellement le taux s’élève ; une autre partie s’applique à l’achat des bons du trésor et de toutes les valeurs publiques qui offrent une certaine sécurité. Néanmoins, comme la somme de ces valeurs n’est pas élastique, qu’elle n’augmente pas au gré de la demande, il reste toujours une certaine quantité de capitaux disponibles qui cherchent en vain leur placement. Parmi les propriétaires de ces capitaux, un certain nombre, n’en trouvant pas l’emploi sur l’heure, ou ne jugeant pas les emplois actuels assez avantageux, déposent leur argent à la banque en attendant une occasion. Ainsi, l’encaisse métallique de la banque se grossit par le dépôt d’une partie des fonds qu’elle a déplacés -. il s’élève alors, par exemple, de 20 millions A 50, dont 30 millions appartiennent aux déposants.

Qu’on veuille bien suivre pas à pas le progrès de ce déplacement ; on verra qu’il doit aboutir, par un enchaînement rigoureux de conséquences, à une crise inévitable.

Fortifiée, en apparence du moins, par cet apport de capitaux étrangers, dont la somme demeure, en temps ordinaire, assez constante, et ne voulant pas voir languir dans l’inaction tout ce numéraire inutile , la banque augmente ses avances au commerce. FJle fait plus : elle engage 10 millions de son propre capital, soit en rentes sur l’État, soit sur d’autres valeurs de même sorte, qui lui rapportent, comme les escomptes, un intérêt de 4

p. 100. Son encaisse se réduit alors à 40 millions, dont 10 seulement lui appartiennent. Néanmoins, son crédit et son influence venant à grandir en proportion du roulement des capitaux entre ses mains, elle se trouve en mesure de faire des émissions de billets plus larges, et les porte, par exemple, à 100 millions : circulation supposée très-normale, puisque, dans ce cas, elle n’est à l’encaisse métallique que dans le rapport de 2 1/2 à 1 .

Dans cette situation, voici le compte de la banque :

Elle a placé , tant en avances au commerce qu’en

rentes sur l’État, savoir :

En numéraire 50,000,000

En billets 100,000,000

Total 150,000,000

Intérêts à 4 p. 100 6,000,000

A déduire pour frais. .... 600,000

Reste 5,400,000

ou 9 p. 100 du capital.

Cependant la nouvelle émission des billets faite par la banque, et l’abondance toujours croissante de ses avances au commerce, ont augmenté de nouveau la masse du numéraire disponible et la difficulté des placements. La concurrence entre les capitalistes, grands ou petits, devient chaque jour plus vive, sans que de nouvelles occasions se présentent pour utiliser leurs fonds. Leur embarras se trahit déjà par quelques placements irréguliers. L’afflux des capitaux augmente à la bourse; la rente s’élève et l’intérêt baisse; l’agiotage commence à s’en mêler, .et le jeu absorbe une partie des fonds inoccupés : le reste va chercher un refuge à la banque, en

CilAP. VII. — § II. CRISES COMMERCIALES. 2G3

attendant une meilleure chance; la masse des dépôts s’élève de 50 millions à 80.

Pour compléter ce tableau, il faudrait ajouter qu’à mesure que la masse des fonds disponibles augmente chez les particuliers, elle augmente ordinairement aussi entre les mains de l’État ; en sorte que le trésor public, qui est en compte courant avec la banque, lui verse dans le môme temps d’assez notables excédants. On peut cependant omettre cette circonstance, qui n’est pas absolument nécessaire à nos calculs.

Une fois que la somme des dépôts confiés à sa garde s’élève à ce point, considérant qu’au lieu de diminuer elle grossit toujours, la banque se croit dispensée de rien garder de son propre capital. Aussi le place-t-elle tout entier, soit en rentes, soit en bons du trésor, faisant ainsi concurrence aux capitalistes dans la seule voie qui leur reste et avec leurs propres fonds. La voilà donc n’opérant plus, dans ses prêts et ses escomptes, qu’avec les fonds d’autrui. Son encaisse néanmoins s’élève à 80 millions, non compris les fonds déposés par le trésor public. Dans cette situation, pourquoi n’élèverait-elle pas de nouveau ses émissions? Elle les porte donc de 150 millions à 200 : chiffre toujours très-normal, puisqu’il n’est à l’encaisse effectif que dans le rapport de 2 1/2 à 1.

Voici, dans ce cas, le compte de ses placements et de $es bénéfices :

En numéraire 60,000,000

En billets • • • •. 200,000,000

Total 260,000,000

Intérêts à 4 p. 100 10,400,000

Déduisant pour frais. ..... 800,000

Reste 9,600,000

ou 16 p. 100 du capital.

Une chose frappera d’abord dans ce système : c’est la révoltante inégalité qu’il engendre. Pendant que les actionnaires de la banque, sans courir aucune chance sérieuse, perçoivent des dividendes de 16 p. 100 *, les malheureux capitalistes, dont la banque emploie les fonds pour son usage, ne perçoivent rien du tout; ou, s’ils trouvent ailleurs, après beaucoup de peines et de démarches, quelque placement aventureux, ils ne recueillent, au milieu de beaucoup de chances de perte, que de très-maigres intérêts. Ai-je besoin de dire aussi que ce système nourrit l’agiotage, les jeux de bourse, en ôtant tout autre emploi aux capitaux? Mais ce qui doit nous occuper avant tout, c’est le danger imminent qu’un tel état de choses fait naître.

Lorsque les émissions de la banque sont arrivées à un certain degré, la masse des capitaux disponibles et cherchant un placement devient énorme ; non pas, il est vrai, dans toute l’étendue du pays, car il n’existe pas de moyens réguliers pour les y répartir, mais dans tout le rayon sur lequel la banque agit, et particulièrement dans la ville môme où elle siège. Il s’y manifeste un engorgement tel, qu’on ne sait plus littéralement que devenir avec ses fonds. Les capitalistes, petits ou grands,

1 II faudrait faire quelques légères déductions pour compenser les pertes ; mais à moins d’un événement extraordinaire, ces perles ne seront jamais considérables, car une banque privilégiée exige toujours deux garanties pour une.

se battent sur place; toutes les valeurs publiques s’avilissent ; la bourse nage dans l'or. Par une conséquence naturelle, l’afflux des dépôts à la banque augmente toujours. On pourrait donc étendre plus loin ces hypothèses -. supposer, par exemple, des émissions de 250 millions, comme celles de la banque de France, ou de 400 millions et plus, comme celles de la banque de Londres; mais à quoi bon? Ce qui précède suffit pour montrer la tendance irrésistible des faits, et on en entrevoit déjà les conséquences. Quand les choses sont arrivées à ce point, on peut dire à coup sûr que le moment de la crise approche.

Comment se fait-il, dira-t-on, que tout ce numéraire surabondant ne s’écoule pas à l’étranger? Entendonsnous. Il s’en écoule certainement une grande partie* mais comment? Ce n’est pas par le canal des capitalistes auxquels appartient le droit d’en disposer, car ces capitalistes, occupés seulement à chercher autour d’eux un placement pour leurs épargnes, n’ont aucune relation avec l’étranger; c’est par le canal du commerce, auquel il a été prêté par la banque. Voici, d’ailleurs, comment cet écoulement au dehors s’opère, sans que les commerçants mêmes s’en doutent. Par suite de l’abondance du numéraire sur place, la demande des marchandises augmente et les prix s’élèvent. Ces prix devenant ainsi, pour un temps, un peu supérieurs aux prix étranger^, l’exportation des marchandises indigènes diminue et l’importation des marchandises étrangères augmente. Les différences sont payées en monnaie *, jusqu’à

* C’est dans cette situation que le change avec l'étranger de-

ce que le trop-plein en numéraire effectif ait cessé.

Considérée en elle-même, cette exportation du numéraire ne serait point un mal ; loin de là, ce serait un bienfait réel. Au lieu de garder inutilement dans ses mains toute cette masse de monnaie stérile, le commerce irait la convertir au dehors en matières brutes, en instruments de travail, en marchandises de toutes les sortes, qui viendraient s’ajouter au capital productif du pays. Quoi de plus favorable à l’accroissement du bien-être général! Malheureusement, dans l’hypothèse où nous sommes placés, ce numéraire exporté reste dù aux capitalistes, qui l’ont déposé en compte courant à la banque ou entre les mains de leurs banquiers particuliers; il peut être réclamé par eux à toute heure,, et il le sera certainement, un jour, si quelque grande occasion de placement vient à s’offrir. Alors il faudra le rappeler de plus loin, et on peut concevoir avec quels embarras. Ainsi, cette exportation qui, faite dans d’autres conditions, serait une source de grands avantages, devient ici l’occasion d’un grand péril.

Quoi qu’il en soit, on voit bien que l’écoulement de ce numéraire au dehors ne change rien à la situation,

vient, comme l’on dit, défavorable ; circonstance dont le parlement anglais s’est beaucoup préoccupé, sans la bien comprendre, lors de la présentation du bill de 1844, relatif à la limitation des émissions des banques, et dont sir Robert Peel a singulièrement abusé auprès de la partie ignorante dè la Chambre des communes. En fait, ce change défavorable est un symptôme de prospérité croissante; aussi ne se manifesle-t-il que dans les belles années. Il est très-vrai, cependant, qu'en raison du monopole de la banque et du crédit tout artificiel que ce monopole engendre, ce symptôme de prospérité actuelle devient presque toujours le signe avant-coureur de quelque grand désastre.

en ce sens qu’il ne diminue pas la somme des placements à faire. Si les capitalistes n’ont pas effectivement ce numéraire entre leurs mains, ils sont toujours censés l’avoir, soit dans les caves de la banque, où ils peuvent le reprendre à volonté, soit dans les caisses de leurs banquiers, d’où ils peuvent le retirer également à trèscourts termes. Ils n’en sont donc pour cela ni moins embarrassés, ni moins pressants. Ainsi, loin que l’émigration du numéraire ait corrigé en cela le trop-plein qui se faisait sentir, ellen’a fait qu’y ajouter un danger de plus.

Il y a un moment, en effet , où l’engorgement des capitaux devient tel sur la place, qu’il faut bien qu’on leur trouve un emploi à tout prix. Les détenteurs ne peuvent pas se résigner éternellement à n’en toucher aucun intérêt, ou à ne percevoir, au moyen d’un placement éventuel et précaire, que des intérêts, dérisoires de 2 1/2 à 3 p. 100. Ils appellent donc à grands cris ces débouchés qu’ils ne trouvent pas. Alors, c’est tout simple, les faiseurs de projets leur viennent en aide, et le génie de la spéculation s’éveille.

On a coutume de se récrier bien fort en pareil cas, et contre les inventeurs de projets, et contre ceux qu’on appelle leurs dupes. Comme de raison, les directeurs de la banque sont toujours les premiers à donner l’exemple de ce toile général. De bonne foi cependant, si le tableaif que je vieus de tracer est exact, un tel état de choses peut-il se prolonger sans terme, en s’aggravant toujours? La banque ne demanderait pas mieux sans doute, elle dont les bénéfices s’accroissent sans cesse , et qui fait, pour ainsi dire, argent de tout; mais il n’en saurait être

de môme de ceux qu’elle déshérite. Et quant aux spéculateurs, dont les capitalistes suivent la voie, sont-ils donc si coupables eux-mêmes de céder à tant d’invitations pressantes qu’on leur adresse?

On imagine donc des plans gigantesques pour ouvrir de larges débouchés à tous ces fonds inoccupés. Le premier venu donne la branle, et tout le reste suit. De toutes parts de grandes entreprises sont projetées, tantôt pour l’exploitation de mines de houille, tantôt pour la construction d’un vaste réseau de chemins de fer, quelquefois pour le défrichement de terres incultes , ou bien encore, si c’est en Angleterre que la scène se passe, pour l’exploitation en grand des mines d’or ou d’argent du Nouveau Monde. Tous ces projets sont accueillis avec transport. 11 n’est pas alors d’entreprise si grande dont on s’effraye; au contraire, les plus vastes, les plus hardies sont celles qui ont le plus de chances de succès, parce qu’elles répondent le mieux au vrai besoin de la situation. Les listes de souscription s’ouvrent et se remplissent en un clin d’œil. Tout le monde s’y porte : les capitalistes, parce qu’ils sont trop heureux de trouver enfin ce débouché tant attendu; les industriels et les commerçants, par esprit d’imitation, et parce que les facilités qu’ils ont trouvées jusque-là pour l’escompte de leurs billets, leur permettent de détourner quelque argent de leur commerce. Bientôt donc les sociétés sont constituées et les appels de fonds commencent. .Alors apparaît le revers de la médaille, et de toutes parts les embarras surgissent.

Aussitôt que les appels de fonds commencent, chacun

CHAF. Vil. — § II. CRISES COMMERCIALES. 269

se Mie (le rappeler ses capitaux. Celui-ci court à la banque où il les tenait en réserve ; celui-là chez son banquier où ils ne lui rapportaient que de très-médiocres intérêts. Le banquier, dont la caisse se vide, s’adresse lui-même, pour la remplir, au réservoir commun, la banque, soit en rappelant une partie des fonds qu’il y avait en compte courant, soit en présentant à l’escompte un plus grand nombre de billets. Ainsi, l’encaisse métallique de la banque est entamé de toutes parts. Un premier mois, on en retire dix millions ; un second mois, dix autres; un troisième mois, autant; puis encore, et toujours, de manière que cette réserve si large se fond à vue d’œil. Pour comble de malheur, c’est toujours dans le même temps que les besoins de l’État augmentent, parce qu’il éprouve la réaction de la disette qui se manifeste ailleurs. Le trésor public retire donc ses dépôts en même temps que les particuliers. De 200 millions, en comprenant les fonds de l’État, l’encaisse métallique de la banque tombe à 60, à 40, à 30, et peut-être au-dessous, en quelques mois. Hier, il excédait de beaucoup le tiers de ses obligations : situation brillante, où il y avait même exubérance de force, pléthore. Aujourd’hui, il n*en égale plus le neuvième ; car la banque doit encore 30 millions de dépôts et 250 millions de billets : situation tout à fait anormale, impossible à maintenir, et qui appelle à grands cris de prompts remèdes.

Voici donc, en résumé, la marche ordinaire de ces événements.

D’abord, les avances que la banque fait au commerce,

soit par l’escompte de ses effets, soit de foute autre manière, vont croissant d’année en année, et naturellement on voit grossir aussi ses bénéfices. Cependant, cette abondance des escomptes déplace une portion correspondante des capitaux des particuliers, et comme, en raison du privilège exclusif dont la banque jouit, les détenteurs de ces capitaux ne sont pas maîtres de les employer comme elle, la masse des fonds inoccupés s’accroît toujours. Par une conséquence assez naturelle, l’afflux du numéraire dans les caveaux de la banque et dans les caisses des banquiers particuliers s’accroît aussi ; l’encaisse métallique présente un chiffre de plus en plus satisfaisant à l’œil. De ces fonds inoccupés qu’on lui confie, la banque se sert plus ou moins pour étendre encore ses opérations et augmenter ses bénéfices, soit en les employant directement, soit en détournant pour d’autres usages son propre capital devenu inutile. Ainsi naît une situation forcée, où la banque opère uniquement avec les fonds d’autrui, dont elle ne paye d'ailleurs aucun intérêt. Un moment vient enfin où les capitalistes, grands et petits, se lassent de ne rien tirer de leur argent, et la spéculation s’éveille. De grandes entreprises sont projejetées. Quelles entreprises? peu importe; c’est ici que les circonstances peuvent varier à l’infini : quant au résultat, il est toujours le môme. Le retrait des fonds déposés commence; la banque se trouve prise au dépourvu, et une crise désastreuse éclate.

Que fera cependant la banque pour en sortir?

Dans les premiers temps, elle essaye de faire tête à l’orage. Elle multiplie ses escomptes, tant par ce qu’on

Digitizec

lui présente en réalité, comme on vient de le voir, un plus grand nombre d’effets, que parce qu’elle espère satisfaire par ce moyen les nouveaux besoins qui se révèlent. Elle émet aussi un grand nombre de billets : mais comme la circulation en a déjà tout ce qu’elle en peut contenir, elle les rejette : à peine émis, ces billets se présentent au remboursement, et contribuent avec tout le reste à diminuer la réserve qui décline toujours. L’alarme se répand dans le public, et la banque commence à trembler pour elle-même. Elle pourrait vendre des rentes ; mais elle les vendrait nécessairement en baisse. En effet, toutes les valeurs ont fléchi, parce que la demande est moindre. Hier, chaque portion du capital créait deux acheteurs, le propriétaire de ce capital et la banque qui s’en servait en attendant. Aujourd’hui, ils ont disparu l’un et l’autre : il y a deux acheteurs de moins et un vendeur de plus. Ainsi tous les fonds baissent rapidement : déjà même la bourse a vu quelques désastres. Le moyen de songer à vendre quelque 30 à 60 millions de rentes dans un pareil moment ! Il faut donc recourir aux expédients. Heureuse la banque si, dans cette situation critique, elle trouve à point nommé un souverain étranger qui la débarrasse de ses rentes, où une banque d’un État voisin qui lui vienne en aide par un prêt, ou, enfin, quelque amas de vieilles pièces démonétisées, ou de lingots oubliés dans un coin, qu’elle puisse immédiatement convertir en numéraire !

Quand le cercle des expédients a été épuisé sans succès, et c’est le cas ordinaire, on en vient, enfin, au grand, au suprême remède. On prend une résolution désespé-

rée. La banque resserre tout à coup ses escomptes, soit en élevant brusquement le taux de l’intérêt, soit en refusant une grande partie des effets qu’on lui présente. C’est le coup de grâce pour le commerce. Alors la mine éclate et le sol se couvre de ruines. La débâcle est générale. Les entreprises nouvelles, commencées sous de si brillants auspices, avortent, parce que les versements s’arrêtent : les avanees faites, les travaux commencés sont perdus. En même temps un grand nombre de maisons anciennes s’écroulent : toutes les autres sont ébranlées. C’est un désarroi universel.

Pour la banque, cependant, le remède employé est efficace. Il semble d’abord qu’elle devrait être entraînée dans le commun naufrage. Mais non : il n’y a de sacrifiés que les malheureux qui avaient étendu leurs opérations sur la foi des crédits accordés par elle, et qui avaient cru pouvoir compter sur lâ continuité de son appui. Dès l’instant que tout est par terre, entreprises nouvelles et maisons anciennes, les capitalistes, désabusés de leurs rêves, voyant tout chanceler autour d’eux, n’osant plus se fier à rien ni à personne, se hâtent de ramasser les débris de leur avoir, et les rapportent à la banque, dont la haute position peut seule les rassurer. N’est-ce pas là rétablissement unique, l’établissement privilégié, que le gouvernement protège? Auquel avoir confiance, si ce n’est en celui-là ? Ainsi l’accumulation des dépôts recommence, pour aboutir, quelques années plus tard, aux mêmes résultats. On conçoit cependant que si, dans un pareil moment, il survenait quelque grande commotion politique, la banque pourrait se voir

entraînée elle-raôme, à moins que, pour réparer ses fautes, on ne l’autorisât à suspendre ses payements en numéraire, en donnant à scs billets un cours forcé.

Voilà donc les conséquences naturelles de ce système d’une banque privilégiée. Son premier fruit est une révoltante inégalité dans la répartition des bénéfices; son dernier résultat, une catastrophe. Il donne tout aux uns et rien aux autres; il dépouille ceux-ci pour enrichir ceux-là : et loin de compenser ce vice profond en offrant au public une sécurité plus grande, il l’environne, au contraire, de pièges et de périls. Il trompe le commerce, en ne l’excitant aujourd’hui que pour l’abandonner demain : il l’induit dans des opérations qu’il ne lui permet pas ensuite de soutenir, et par là il l’expose à d’incalculables pertes. Système odieux, inqualifiable , qu’un pays civilisé aurait honte d’avoir supporté un seul moment s’il en comprenait bien tous les abus.

Si l’on demande maintenant comment la liberté d’instituer de nouvelles banques pourrait faire disparaître tous ces inconvénients, il me semble que la réponse est simple. Du jour où, par l’effet des émissions de la première banque, il y aurait sur la place une certaine quantité de capitaux disponibles, les propriétaires de ces capitaux se réuniraient pour former une seconde banque et partager les bénéfices de l’autre, en entreprenant le même commerce. Dès lors cesserait, et l’inégalité que nous remarquions tout à l’heure dans la répartition des bénéfices, et le danger d’un engorgement sur place, aussi bien que celui du retrait subit des dépôts.

Les avances faites au commerce servent à peu de

chose près les mêmes, sinon plus considérables : il y aurait seulement cette différence essentielle, que les capitaux étant désormais prêtés par ceux à qui ils appartiennent, ils ne seraient plus sujets à ces rappels désastreux, qui sont la ruine de toute industrie honnête. Mais avant de faire ressortir les conséquences de ce nouvel ordre de choses , j’ai besoin de montrer , par l’exemple de l’Angleterre et de la France, que tout ce qui précède n’est pas une hypothèse gratuite.

g III. — LA CRISE DE 1846-47 EN FRANCE.

Considérées dans leurs circonstances particulières et leurs détails, les crises commerciales qui ont éclaté en divers temps en France et en Angleterre, ont chacune leur caractère propre ; mais considérées dans leurs caractères dominants et par rapport aux causes premières qui les engendrent, elles se ressemblent toutes. C’est toujours le même point de départ, le même progrès, la même issue. Si dans ce qui précède j’en ai tracé un tableau fidèle, on en reconnaîtra sans peine les principaux traits.

Tous ces traits sont tellement marqués dans la dernière crise dont la France ait ressenti l’atteinte, qu’il est impossible de les y méconnaître.

En 1844, voici quelle était la situation de la banque de France.

Ses escomptes, y compris les avances diverses , sur rentes, lingots, etc., s’étaient élevés à la somme de 809,257,949 francs. Ce chiffre était un peu inférieur à celui des animes précédentes : aussi la banque se plai-

gnait-elie amèrement. Les escompteurs particuliers, disait-elle *, en prêtant leurs fonds à moins de 4 p. 100, taux fixé pour ses escomptes à elle , lui enlevaient une partie des effets du commerce et restreignaient le champ de ses opérations. Par conséquent ses bénéfices avaient fléchi ; en effet elle n’avait réalisé cette année-là qu’un modeste intérêt de 9 p. 100; non compris cependant les rentes acquises avec sou capital, et qui lui procuraient une recette annuelle de 4,952,585 francs : ce qui élevait bien à 16 p. 100 le chiffre définitif des dividendes acquis à ses actionnaires. C’était trop peu aux yeux des directeurs. Pendant ce temps, il est vrai, les simples capitalistes étaient obligés de se contenter de quelque 3 p. 100 péniblement perçus sur les fonds qu’ils plaçaient, non sans quelques risques, chez des banquiers particuliers, afin que ces derniers pussent escompter à un taux égal ou inférieur à celui de la banque, ou bien, s’ils les déposaient, pour plus de sûreté, dans les caves mêmes de la banque, ils devaient se résigner à ne rien percevoir du tout. La banque néanmoins, accoutumée à de meilleurs partages, trouvait cette condition fort dure pour elle, et aspirait à voir ses bénéfices grossir. Ses vœux ne tardèrent pas à se réaliser. Voici la gradation ascendante que suivirent, dans les années 1844, 1845 et 1846 , les opérations de l’établissement central, non compris celles des comptoirs :

Année». Escompte» et avanoe». Produits. Dividendes.

1 Rapport du gouverneur.

Ainsi, les avances de la banque s’élevèrent successivement, de 809 millions en 1844, à 1 ,294 millions en 1846. De 9 p. 100, les bénéflces s’élevèrent à 14, 4; toujours sans y comprendre les 4,952,585 francs de rente annuelle, qu’elle percevait tranquillement sur son capital, tandis qu’elle faisait valoir dans son commerce les fonds d’autrui.

Pendant que le chiffre des escomptes grossissait ainsi d’année en année, la caisse de la banque se maintenait pourtant dans un état très-llorissant, au milieu de circonstances d’ailleurs défavorables. Malgré la disette des céréales, qui avait nécessité, dès le commencement de

1846, une large exportation de numéraire, le solde des espèces était, à la fin du premier trimestre de cette dernière année, de 202,530,000 francs. Situation brillante en apparence, et qui semblait devoir rassurer contre toutes les éventualités. Malheureusement, cette somme se composait exclusivement de capitaux étrangers ; tous sujets à rappel, tous placés là dans l’attente de quelque emploi futur, et qui pouvaient être retirés en masse aussitôt qu’une grande occasion de les utiliser viendrait s’offrir. Ne reconnait-on pas là le trait caractéristique de cette situation extraordinaire que le privilège enfante? Et faut-il s’étonner qu’avec de semblables conditions les embarras surgissent ?

Au surplus, persoune n’a mieux indiqué les vices et les périls de cette situation anormale, que l’ont fait les censeurs mômes de la banque dans leur rapport de

1847. « Depuis quelque temps, disent-ils, on reprochait à la banque de laisser improductifs des capitaux consi-

dérables, et de faire an usage trop modéré de l’immense crédit que lui avaient fait acquérir la sagesse, l’ordre et la régularité de ses opérations. On ne lui tenait pas compte des ressources extraordinaires que nécessite le développement successif qui caractérise sa marche et celle de ses comptoirs, depuis plusieurs années. On semblait ignorer que les sommes considérables renfermées dans les caves et caisses de la banque appartenaient en grande partie, aux comptes courants du public et principalement à celui du trésor, qu'elle n’en était que la gardienne et que ses devoirs lui faisaient une loi de surveiller et conserver ce dépôt qui lui était confié, et que des circonstances fortuites et indépendantes de sa volonté pouvaient lui faire retirer inopinément. Ces prévisions, qui avaient frappé f esprit de vos administrateurs, se sont malheureusement réalisées, i II est impossible de mettre avec plus de précision le doigt sur la plaie, de mieux signaler l’abus et d’en faire apercevoir plus clairement les conséquences. Seulement les censeurs étaient ici trop modestes : ce n’était pas une grande partie, c’était la totalité de l’encaisse de la banque qui se composait de fonds étrangers, tous sujets à être retirés au premier jour.

Si l’on y prend garde, il y avait là un double mal s d’une part, une masse considérable de capitaux qui demeurait stérile; et de l’autre, malgré l’exagération de cette réserve, le danger imminent d’un découvert. Certes, ils avaient bien raison, ceux qui se plaignaient de voir tant de fonds dormir improductifs, tandis que le commerce aurait trouvé tant d’avantage à les utiliser ; mais la banque n’avait pas tort non plus, lorsqu’elle

prétendait ne pouvoir les employer sans péril. Peut-être même aurait-elle dû tenir un peu plus de compte qu’elle ne l’a fait de cette prévision trop légitime. C’est qu’en effet le privilège exclusif accordé à un établissement unique avait créé une situation fausse, où il n’y avait qu’à choisir entre deux maux, sans pouvoir même éviter entièrement ni l’un ni l’autre, ou de laisser une masse énorme de capitaux sans emploi, ou de courir tète baissée vers les désastres. Supposez, au contraire, qu’il eût été permis d’établir une seconde banque, opérant de la même manière que l'autre. Le nouvel établissement venant composer son fonds social précisément d’une partie de ces capitaux inoccupés, il les aurait prêtés au commerce, dont il aurait augmenté d’autant les ressources, et comme cette fois ils n’auraient pas été sujets à rappel, puisqu’ils auraient été prêtés au nom et pour le compte de leurs véritables propriétaires, tout danger d’une crise aurait immédiatement disparu.

Dans la position où la banque S’était mise, ce qui devait arriver, arriva. Déjà les projets de chemins de fer élaborés depuis longtemps avaient ouvert une voie nouvelle et même trop large aux capitaux dormants. Le moment était attendu où ils trouveraient là im placement certain. Avec un peu plus de prévoyance, les directeurs de la banque auraient pu voir arriver de loin ce moment critique, et peut-être qu’avec un peu d’attention et de vigilance, ils en auraient en partie détourné l’effet; mais l’attention et la vigilance ne sont pas le partage ordinaire des établissements privilégiés. Trop heureuse de l’accroissement continu de ses escomptes, qui lui pré-

sageaitunc année fructueuse et (les dividendes superbes, la banque ne regarda pas au delà et poursuivit sa marche, sans s’inquiéter de l’orage qui se préparait dans le lointain. Bientôt les versements dans les compagnies de chemins de fer commencèrent à s’effectuer, et vers le milieu de l’année le retrait des fonds versés à la banque devint sensible. Le solde des espèces, qui s’était maintenu, à la fin du 2® trimestre, au chiffre de 202,894,000 fr., tomba, à la fin du 3 e , à 174,469,000 fr. A l’expiration de l’année, il n’était plus que de 7 1 ,040,200 fr.; ce qui faisait une décroissance de plus de 131 millions en six mois. Voici, au surplus, le tableau des diminutions successives de l’encaisse, tel qu’il est présenté dans le rapport même du gouverneur.

Dans le mois de juillet, les encaisses ont

diminué de 17,538,000

En août de 2,904,000

En septembre de 27,211,000

En octobre de 53,164,000

En novembre de 43,235,000

En décembre de 18,191,000

Et enfin du l ,r au 14 janvier 1847 de. . . . 10,604,000

Total 172,847,000

Telle était donc la situation de la banque à l’expiration de l’exercice 1846 et au début de l’année 1847 : situation tellement fausse, tellement critique, que pour tout établissement non privilégié, elle eut infailliblement abouti à une chute complète.

Que fit la banque pour en sortir? Selon l’expression des censeurs, des mesures de haute prévoyance furent jugées nécessaires ; ce qui vent dire qu’on eut recours aux expé-

clients. La banque acheta d’abord, du trésor, moyennant u ne prime, 15 millions de pièces démonétisées (de 15 et de 30 sous), restées en dépôt dans ses caisses, et qu’elle Ot affiner pour les convertir en des espèces courantes ; elle se procura, en outre, sur la place et en province, 4 ou 5 millions de matières d’or et d’argent; elle fit enfin aux capitalistes anglais un emprunt de 25 millions, dont le produit lui arriva sous la forme de lingots d’argent et de piastres, qu’elle fit immédiatement frapper à la monnaie de Paris : expédients misérables, 'assez clairement marqués au coin de l’imprévoyance et du désordre. Toutes ces mesures ne. paraissant pourtant pas devoir suffire encore, on en vint enfin à un parti plus décisif. On se résigna à demander au commerce quelques sacrifices passagers (ce sont les termes du rapport), et le taux de l’escompte fut brusquement porté de 4 à 5 p. 100. C’était, en effet, au commerce qu’il appartenait en fin de compte de réparer à ses dépens les fautes que la banque avait commises; heureux encore s’il en avait été quitte pour un exhaussement momentané du taux de l’escompte, et si le discrédit général, conséquence naturelle de tous ces embarras flagrants, ne lui avait pas porté de bien pins graves atteintes.

Malgré tous ces expédients et tous ces sacrifices, la crise n’était pourtant pas à son dernier terme. Comme les directeurs de la banque l’avaient prévu, le retrait des espèces ne s’arrêta pas à la fin de l’année 1846; ce n’est même que dans les premiers mois de 1847 que le mal apparut dans toute sa gravité. Pour y parer, il fallut redoubler les mesures de prévoyance et aviser à de nou-

veaux expédients. Aussi eut-on lieu de s’applaudir lorsqu’au commencement de mars, par un hasard tout providentiel , l’empereur de Russie fit acheter à la banque 50 millions de rentes, dontassurément dans la position critique où se trouvait la place, elle n’aurait pu se défaire à Paris sans y produire un nouvel ébranlement. Était-ce assez d’expédients? Pour sauver la situation il ne fallut donc pas moins que l’appui de deux gouvernements, et celui des capitalistes anglais, sans lequel la banque de France, malgré la brillante position dont elle se flattait naguère, n’eût peut-être pas échappé dès lors à une suspension complète de ses payements.

Enfin, la dépréciation extraordinaire de toutes les valeurs négociables et de la plupart des marchandises, ayant ramené les espèces qui avaient pris leur cours au dehors, la crise perdit peu à peu de son intensité ; non pourtant sans que le commerce eût éprouvé, par la difficulté des crédits, par l’exhaussement 4e l’intérêt, et surtout par la dépréciation de toutes les valeurs dont il était en possession, d’incalculables pertes. Dans cette môme année où la banque a réalisé de si beaux bénéfices, les faillites ont été nombreuses dans le commerce, et la coïncidence de ces deux faits n’a rien qui doive surprendre après ce qu’on a vu plus haut. A Paris seulement, on a compté, du 1 er août 1846, au 31 juillet 1847, 1139 faillites, avec un passif total de 68,474,803 francs. On pense bien d’ailleurs, que le chiffre déjà si considérable de ce passif ne représente encore qu’une faible partie du dommage souffert.

Telles sont les conséquences du privilège dans toute

leur vérité. Qu’on ne dise pas que la crise doit être attribuée à d’autres causes, par exemple, à l’emportement de la spéculation sur les actions de chemins de fer. Sans doute, c’était là la cause immédiate; mais cet excès de la spéculation, n’est-ce pas le privilège de la banque qui l’avait provoqué, en fermant aux capitalistes les voies ordinaires dans lesquelles ils auraient pu trouver l’emploi régulier de leurs fonds? Au dire du gouverneur de la banque, il faudrait s’en prendre surtout à la disette des céréales. Mais dans le premier semestre de 1 846, une importation de 2,500,000 hectolitres de grains n’avait exercé, de l’aveu du gouverneur lui-même, aucune action visible sur les réserves de la banque, qui s’étaient môme élevées, pour l’établissement de Paris et pour les succursales, de 208 millions à 252 ; et dans le second semestre, où cette importation n’a pas excédé le chiffre de 2,264,000 hectolitres, les réserves ont baissé de 172 millions. Il est évident, quelles qu’aient pu être à d’autres égards les malheureuses conséquences de la disette, que le principe de la crise financière n’est pas là. An surplus, la spéculation sur les chemins de fer eùt-elle été même plus ardente, et la disette des céréales eût-elle provoqué accidentellement des envois exceptionnels de numéraire à l’étranger, tout cela n’eût pas ébranlé la banque, et avec elle le commerce tout entier, si cet établissement s’était trouvé dans une meilleure assiette ; mais, dans la position où il s’était mis, il était inévitable qu’un peu plus tôt, un peu peu plus tard, il se trouvât en face d’un embarras sérieux.

Je me suis étendu sur cette crise de 1846-47, parce

qu’elle nous touche encore de près et qu’elle n’a pas été sans influence sur les événements qui ont suivi. Qu’on ne pense pas cependant qu’elle offre rien d’exceptionnel dans son développement ou dans sa marche. Toutes celles que la France a subies depuis l’établissement définitif de la banque, par exemple, en 1811, en 1819, en 1825-26, et en 1837, ont eu, sauf quelques particularités accidentelles, un caractère pareil; elles ont été précédées et suivies des mômes circonstances : tant il est vrai que la cause première ne change pas. Chaque fois, on voit le chiffre des escomptes de la banque grossir d’année en année, aussi bien que le chiffre de ses bénéfices, et ce symptôme de prospérité annonce infailliblement une crise prochaine.

Voici, par exemple, les résultats pour les cinq années 1807 à 1811.

Années.

Effet! escomptés.

Produits.

Ainsi, le total des effets escomptés, qui n’avait été, en 1807, que de 333,267,000 francs, s’éleva, en 1810, à la somme comparativement énorme de 715,038,000 francs. Le chiffre des bénéfices avait presque triplé dans le môme temps. C’était le présage certain d’embarras graves, qui se manifestèrent, en effet, à la fin de 1810, pour retomber sur l’année suivante.

Il en fut de môme par rapport à la crise de 1819, précédée et accompagnée de circonstances absolument

pareilles. Voici le résultat des cinq années depuis 1815.

Années.

Effet» escomptés.

Produits.

Ici encore, on voit la somme totale des escomptes grossir d’année en année, et s’élever à un chiffre exceptionnel dans l’année même qui précède ou qui détermine la crise. Le maximum et le minimum des effets en portefeuille s’élèvent également aussi bien que les produits, qui, de 1,278,400 francs en 1815, arrivent progressivement au chiffre de 4,848,200 francs en 1818. Mômes résultats par rapport à la crise de 1825-26, survenue après dix ans de paix. Le total des escomptes, qui avait été, en 1821, de 384,645,000 francs, s’éleva, en 1824, à 489,346,000; et en 1825, année même où les embarras commencèrent à se manifester, à 638,249,000 francs. Ainsi, chaque fois, les escomptes de la banque grossissent d’une manière inusitée, ses bénéfices s’élèvent dans la même proportion, et ce double résultat, en apparence si favorable, est le présage certain d’un prochain désastre.

A voir la coïncidence invariable des mêmes faits, il n’est guère permis de se méprendre sur la véritable cause de ces perturbations. C’est bien évidemment à l’augmentation inusitée des escomptes de la banque que le désordre se rattache ; on verra, d’ailleurs, ces inductions confirmées par des exemples pris ailleurs. Est-ce à dire pour cela que l’extension des crédits accordés an

commerce soit par elle-même un mal ? Il n’est pas permis de le croire, quand on a observé avec quelque attention ce qui se passe là où le commerce de banque est libre; et d’ailleurs cela répugne à la raison. Non : cette extension des crédits n’a par elle-même que de salutaires effets; c’est le monopole seul qui engendre ici l’abus, en créant un position doublement fausse : fausse au regard des capitalistes, qui sont mis dans l’impossibilité d’utiliser régulièrement leurs capitaux ; fausse encore au regard de la banque, induite à n’opérer plus qu’avec les capitaux d’autrui. Otez ce principe de désordre, en proclamant hautement la liberté des banques, et il ne restera plus de l’usage du crédit que ses bienfaits.

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