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IV. — LES CRISES COMMERCIALES EN ANGLETERRE

En Angleterre, où le crédit et les banques ont joué depuis longtemps un si grand rôle, on compte par centaines, sinon par milliers,, les écrits publiés sur cette importante matière. Et comme les vices inhérents au système anglais ont malheureusement engendré bien des crises, l’étude de ces phénomènes y occupe naturellement une large place. PUrmiles plus récents de ces écrits, on distingue ceux de MM. Ch. Tooke, Lloyd, Colonel Torrens, et particulièrement de M. J. Wilson, rédacteur de YÉconomist , et membre du parlement *. Quel que soit pourtant le mérite de plusieurs de ces écrits, où l’on rencontre des vues souvent ingénieuses et quelque-

' Capital, currency andbanking, London, 1847.

fois profondes, j’ose dire que les auteurs se sont presque toujours égarés, non faute de savoir, mais plutôt par une trop grande subtilité dans leurs recherches. Leur principal tort est peut-être de trop s’appesantir sur les circonstances particulières des crises commercial és, sans en étudier assez le caractère général et dominant; de les considérer dans leurs diversités plutôt que dans leurs ressemblances, et par conséquent de s’arrêter presque toujours aux causes immédiates ou secondaires qui les déterminent, au lieu de remonter à la cause primordiale qui les engendre. Un écrivain américain, M. H.-C. Carey, de Philadelphie, déjà connu par d’excellents ouvrages, me parait avoir été à cet égard plus heureux que les écrivains anglais *. Peut-être aussi que ces derniers, placés trop près des événements, et mieux posés pour en saisir les détails, n’ont pu, par la même raison, embrasser aussi facilement l’ensemble.

Déjà, dès l’année 1838, M. H.-C. Carey avait montré clairement la cause première de ces perturbations, dont le retour est presque périodique. Cette cause, on le comprend, n’est pas différente en Angleterre de ce qu’elle est en France ; et c’est tout simple, puisque le régime des deux pays est le même, sauf, toutefois, que la banque privilégiée de Londres opère sur une bien plus grande échelle que la banque de France, et qu’elle rencontre un plus grand nombre d’institutions secondaires dans les provinces. On va voir que les faits et les chiffres ne sont pas moins significatifs de l’autre côté du détroit que de

* The crédit System in France, Great Britain, and the United States, by H.-C. Carey, Philadelphia, 1838.

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ce côté-ci; mais, pour rendre ces faits et ces chiffres encore plus concluants, il faut y ajouter un élément de plus. Malgré les indications si claires de l’expérience, un grand nombre d’hommes s'obstinent, en Angleterre, à voir la cause première du mal dans l’abus des émissions de billets, qui, à certaines époques, excéderaient les justes bornes et viendraient jeter le trouble dans la circulation. C’est dans cette pensée que, dès l’année 1826, on avait interdit à toutes les banques anglaises l’émission des billets de moins de 5 livres sterling ; c’est encore dans le môme esprit qu’a été proposé par sir Robert Pecl, et adopté parle parlement, le fameux bill de 1844, qui limite dans certaines conditions les émissions des banques anglaises. Il faut donc montrer comment se gouvernent ces émissions de billets. On verra que, si * elles avaient été irrégulières jusqu’en 1826, époque ou il n’existait dans les provinces anglaises que des banques privées ( privaie banks) composées de moins de six associés, elles sont devenues au contraire, depuis la propagation des joint stock banks, si bien réglées, si stables, qu’on y remarque à peine quelques différences sensibles, môme aux époques des plus graves perturbations.

Voici d’abord comment la circulation de la banque de Londres, ses escomptes, scs dépôts et son encaisse métallique se sont gouvernés aux approches de la terrible crise de 1825-26.

Billets de moins

de 5 liv.

Plus de 5 liv.

Dépôts.

Portefeuille.

Encaisse.

Août

Fév.

Août

Fév.

Août

Fév.

Août

Fév.

• Que voyons-nous dans ce tableau? D’abord le portefeuille, c’est-à-dire la somme des avances faites par la banque, s’élève graduellement de 17,200,000 livres en 1822, à 25 millions vers le milieu de 1825, époque qui précède immédiatement la crise, et à plus de 32 millions au commencement de 1826, au moment même où la crise éclate. N’est-il pas sensible que ce développement croissant des escomptes avait dû déplacer et rendre disponible une masse considérable de fonds particuliers, en les déshéritant de leur emploi? On peut en juger, d’ailleurs, par l’accroissement continu des dépôts, qui s’élevèrent, en février 1825, à 10,168,000 livres : chiffre énorme, si l’on considère que ces dépôts ne rapportaient rien à leurs possesseurs.

Un tel état de choses était bien fait sans doute pour surexciter la spéculation ; aussi ne faut-il pas s’étonner qu’elle se soit éveillée de toutes parts. Écoutez cependant les écrivains anglais ; ils vous diront toutes les causes particulières qui l’ont provoquée; ils n’en oublieront qu’une seule, celle qui domine les autres. Voici, par exemple, comment s’exprime sur ce sujet M. J. Wilson, dont l’ouvrage se distingue pourtant par d’éminentes qualités. « Dans le cours de l’année 1824, deux sortes de

circonstances tendirent à produire une excitation à la spéculation. Le grand succès qui avait suivi tous les prêts faits pendant les cinq années antérieures aux divers États du continent, sauf une seule exception, et le haut prix auquel les fonds étrangers s’étaient élevés, avaient créé parmi nos capitalistes un grand appétit pour de semblables placements. Quelques circonstances contribuèrent aussi à mettre les mines étrangères dans un jour favorable. Mais l’un des faits les plus importants, comme ayant influé finalement sur la panique de 1825, et donnant à cette crise un caractère distinct, c’est que les importations de marchandises furent généralement faibles en 1824, et à peine égales à la consommation, en sorte qu’il se manifesta une hausse considérable dans les prix, spécialement vers la fin de l’année. Toutes ces circonstances concoururent, vers la fin de 1 824, à faire naître la fièvre de la spéculation dans les premiers mois de 1825 » Ce qui prouve clairement qu’il y avait à cette

fièvre de spéculation une cause plus générale, c’est la variété même des objets auxquels elle s’attacha. En voici l’énumération d’après le même écrivain :

1 0 Spéculation sur les emprunts étrangers ;

2° Spéculation sur l’exploitation des mines étrangères;

3° Spéculation, dans le pays même, sur les terres et ‘ les propriétés, qui montèrent soudainement à des prix très-élevés, particulièrement dans le voisinage des grandes villes.

4° Spéculation dans les compagnies de divers genres ;

1 Capital, currency and banking, p. 172.

ayant pour objet les mines, les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les assurances, les prêts, etc.;

5° Spéculation sur les marchandises de tous les genres.

Est-il possible, je le demande, que le même esprit se soit révélé à la fois dans tant de directions différentes, s’il n’avait pas été éveillé par une cause générale et commune? Or, cette cause n’est autre que l’excessif développement des escomptes de la banque, et l’impossibilité absolue pour les capitalistes, en raison du privilège exclusif dont la banque jouissait, de trouver ailleurs l’emploi régulier de leurs fonds.

On peut voir, dans le tableau qui précède, que l’encaisse métallique, qui s'était élevé à 13,800,000 livres au mois de février 1824, tomba à 2,459,000 livres en février 1 826 ; ce qui fait une décroissance de plus de 1 1 millions sterling en deux ans. Encore tomba-t-il audessous même de 2 millions, et la banque se vit réduite aux expédients les plus extrêmes pour en remplir les vides, à tel point quelle eût succombé peut-être, si elle n’avait trouvé à point nommé dans ses bureaux pour 1 million sterling de billets de moins de 5 livres, qu’elle se hâta d’émettre pour satisfaire aux plus pressants besoins.

Eue autre circonstance doit frapper dans ce tableau, c’est qu’en 1825, et surtout au commencement de 1826, l’encaisse de la banque n’égalait pas même, à beaucoup près, le montant des dépôts dont elle était débitrice ; d’où il suit qu’elle opérait exclusivement avec les fonds d’autrui, dont elle ne payait d’ailleurs aucun intérêt. Quant aux émissions de billets, on peut voir qu’elles

étaient sujettes, à cette époque, à des variations qui sont devenues beaucoup moins sensibles depuis que les banques à fonds réunis ( joint stock banks) se sont propagées dans le reste du pays.

« Si le peuple d’Angleterre, dit fort judicieusement sur ce sujet M. H.-C. Carey, avait eu la liberté de fonder une autre banque sur le principe de la responsabilité limitée des associés (c’est-à-dire constitué en société anonyme), et telle qu’elle eût pu absorber, en 1824, l’excédant des dépôts, l’or se serait transporté dans une autre rue, au lieu de se transporter dans un autre pays » La banque aurait eu de plus faibles dividendes à distribuer à ses actionnaires, mais le pays aurait échappé à de cruels désastres.

La crise de 1837, aussi grave que celle de 1826, n’eu diffère pas dans ses circonstances essentielles. Voici, dans les années qui l'ont précédée, le mouvement de la circulation, des escomptes, de l’encaisse et des dépôts :

Années.

31 déc. 1833 28 déc. 1834 26 déc. 1835 13 déc. 1836 12 fév. 1837

Circulation.

Dépôts.

Avances.

Encaisse.

C’est toujours la répétition de la même histoire. Les avances ou escomptes s’accroissent ; le capital devient surabondant dans le pays; la masse des dépôts s’élève de 13 à 20 millions sterling, les actionnaires de la banque perçoivent de larges dividendes, et les autres capi-

• The crédit System, chap. 8.

talistes ne savant que devenir avec leurs fonds, sur lesquels ils ne perçoivent rien. Enfin ces derniers cherchent pour leurs capitaux un emploi au dehors, puisqu’on le leur refuse au dedans, et le retrait des dépôts commence. Un instant la banque essaye de limiter ses opérations (décembre 1836) ; mais une détresse générale en est la conséquence, et les faillites éclatent. Elle est enfin contrainte d étendre de nouveau ses escomptes, en présence d’une diminution continue de son encaisse métallique, et au risque d’aboutir à une suspension complète de ses payements en numéraire.

Une circonstance frappera dans le tableau qui précède; c’est que l’encaisse métallique commence à décroître à partir du mois de décembre 1833 1 , tandis que la masse des dépôts s’accroît toujours. Dès cette époque, le chiffre de l’encaisse est fort inférieur à celui des dépôts, et au mois de décembre 1835, époque où le retrait commence, la disproportion devient énorme; ce qui prouve que la banque s’engage de plus en plus dans la funeste pratique d'opérer avec les fonds d’autrui, sans les avoir liés à sa fortune par le payement d’aucun intérêt.

Une autre circonstance non moins digne d’attention, c’est que dans toute cette période, si agitée, si tourmentée, le chiffre total de la circulation varie peu, et beaucoup moins, par exemple, que dans les années antérieures à 1826. Il faut en conclure, d’abord, que les banques à fonds réunis, qui s’étaient formées dans les

1 11 s’était même élevé à 11,078,000 liv. au mois de septembre précédent.

provinces en conséquence de la loi de 1826, avaient apporté là un élément de' régularité qui n’existait pas auparavant ; ce qui prouve la vérité de ce que j’ai dit en commençant, que plus les banques se multiplient, plus elles se soumettent à la règle : il faut en conclure, en outre, que ce n’est pas dans l’irrégularité ou l’intempérance des émissions de billets que le mal réside, puisque, même aux époques les plus critiques , elles ont très-peu varié, et que c’est bien à tort enfin que certains économistes anglais, sir Robert Peel en tète, ont cru prévenir , les crises commerciales en s’efforçant de corriger ces émissions. Ils ont cherché le mal où il n’est pas, et ont refusé de le voir où il se trouve. C’est à ce point de vue surtout que le bill de 1844, d’ailleurs si mal combiné dans ses dispositions pratiques , est une très-grosse erreur

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