‹ Le crédit et les banquesChapitre 40 sur 58 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Banques en France.

Jetons maintenant un coup d’œil sur la situation des banques en France, telle qu’elle était avant la dernière révolution.

Deux principes également funestes ont prévalu en France depuis le commencement de l’empire; le premier, que nul établissement de banque ne peut émettre des billets au porteur et à vue, c’est-à-dire faire le commerce de banque en grand, sans avoir obtenu une autorisation spéciale du gouvernement ; le second, que chacun des établissements autorisés jouit, dans le lieu où il opère, d’un privilège exclusif.

C’était assez peut-être de l’adoption de ces deux principes pour condamner la France à une éternelle infériorité. Sous un pareil régime, il était impossible que le crédit y prit jamais un large essor : par conséquent le commerce, dont le crédit est l’âme, ne pouvait pas aspirer non plus à des destinées bien hautes. On conçoit cependant que si le gouvernement avait usé avec une

certaine libéralité de la faculté exorbitante qu’il s’était réservée, on aurait pu voir, après quelques années, les banques répandues sur toute la surface du territoire, chaque ville de quelque importance possédant la sienne. Il serait toujours résulté de l’isolement de ces institutions, et du privilège exclusif dont chacune aurait joui dans sa localité, les graves inconvénients que j’ai signalés tout à l’heure, c’est-à-dire des engorgements de numéraire et des crises périodiques : peut-être même qu’en raison du nombre des banques, ces crises seraient devenues plus graves, surtout si l’on avait fixé d’une manière irrévocable le chiffre de leur capital. Malgré cela, tels sont les avantages qui découlent de l’existence de ces institutions, que, dans ces conditions mêmes, leur multiplication eût été pour la France un grand bienfait. C’est surtout en parlant de ces institutions privilégiées que j’ai dit plus haut (ch. V, § u), que les perturbations commerciales dont elles sont trop souvent lâ source, ne font encore perdre à un pays qu’une partie des avantages dont elles l’avaient doté.

Malheureusement, le gouvernement français a usé de son pouvoir discrétionnaire avec une parcimonie rare Avant la dernière révolution, il n’existait encore que neuf établissements de banque dans nos départements ; non compris, il est vrai, quelques comptoirs fondés assez récemment par l’établissement central. Dix banques pour toute la France ! Voilà donc le fruit de cinquante années d’étude et de trente-trois années de paix. N’y at-il pas lieu de gémir sur un semblable résultat? Ou les banques sont utiles, ou elles ne le sont pas. Si, mécou-

naissant tant de faits éclatants qui parlent en leur faveur, on les croyait inutiles ou nuisibles, pourquoi ne les avoir pas bannies sans exception? Si, au contraire, on les jugeait utiles, pourquoi n’avoir pas permis au moins que chaque ville de quelque importance possédât la sienne?

Quelques hommes, toujours prêts à excuser ces abus de l’autorité publique, diront peut-être que s’il n’y a pas en France un plus grand nombre de villes qui aient été pourvues d’une banque, c’est qu’il n’y en a pas un plus grand nombre qui en aient manifesté le désir. Rien ne serait plus inexact. Malgré l’absence presque totale de ces institutions, qui n’a guère permis d’en apprécier les avantages, il n’y a peut-être pas une ville un peu considérable en France qui n’ait aspiré, soit dans un temps, soit dans un autre, à en posséder une. Mais il suffit de savoir par combien de formalités inextricables il fallait passer pour obtenir un semblable privilège, quels obstacles il y avait à vaincre, quelles démarches à faire, quelles lenteurs à subir, pour comprendre qu’un grand nombre de villes aient renoncé à un avantage si difficile à conquérir. Obtenir l’autorisation d’établir un banque, c’était, même pour les villes les plus considérables et les mieux posées, une œuvre de longue haleine, une sorte de travail d’Hercule. Sauf les deux ou trois banques déparmentales qui s’étaient formées spontanément à l’issue de notre grande révolution ', comme celles de

1 Erreur de fait. Les banques de Bordeaux et de Rouen ont été fondées el autorisées à ta faveur d’une légère réaction libérale qui suivit la chute de l’Empire, l’une en 18 17, l’autre en 1818. C. S.

Rouen et de Bordeaux, et dont l’existence est contemporaine de celle de la Banque de France, tontes les autres n’ont pu être fondées qu’au prix de pénibles efforts, de longues et coûteuses démarches, qui étaient bien faites pour dégoûter le commerce de s’engager dans une semblable voie. Je citerai pour exemple la banque de Toulouse, qui n’a pu s’établir qu’ après plusieurs années de sollicitations, auxquelles s’étaient associés le conseil général du département, le conseil municipal de la ville et la plupart des hommes marquants du pays. Pendant plusieurs années, il a fallu fatiguer les bureaux du ministère et les abords du Conseil d’État, pour obtenir quoi ! la chose du monde la plus simple ; la formation d’une compagnie de banque au capital de 1 ,200,000 francs. La ville de Dijon, après des efforts pareils, a dû renoncer devant les résistances qu’elle rencontrait. Fautil s’étonner, après de tels exemples, qu’il y ait eu, jusqu’en ces derniers temps, si peu de banques en France, et ne serait-il pas puéril de conclure de là que le pays n’en sentait pas le besoin?

Le premier gouvernement issu de la Révolution de Février, le gouvernement provisoire, a fait mieux encore que ses prédécesseurs. Ces banques en petit nombre qu’on était parvenu, au prix de tant d’efforts, à constituer dans les départements, il les a confisquées d’un seul coup, pour les fondre toutes dans la banque centrale. C’est, qu’on me permette de le dire, le commencement de la fin. Je reviendrai bientôt sur cette mesure : en ce moment je n’en dirai qu’un mot : c’est qu’il est permis d’espérer que le remède sortira de l’excès du mal. Cela

dit, qu’on me permette de considérer encore un peu le régime antérieur à la dernière révolution, pour le comparer à celui de l’Angleterre, de l’Ecosse et des États- Unis.

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