IV. — CAISSES D’ÉPARGNE
L’exposé qui précède demeurerait incomplet si je n’y comprenais les caisses d’épargne. Ces caisses sont, en effet, des institutions de crédit dans la véritable acception du mot, puisqu’elles remplissent une des principales fonctions de ces institutions, qui consiste à recueillir les capitaux accumulés par l’épargne et demeurés sans emploi. Elles sont, il est vrai, imparfaites dans leur constitution, puisque les capitaux qu’elles recueillent, elles n’ont en elles-mêmes aucun moyen de les utiliser ; mais nos banques ne le sont guère moins, puisqu’à leur tour elles négligent cette partie importante de leur tâche qui consiste à recueillir les capitaux dormants pour les reverser dans la circulation.
Les caisses d’épargne ont été fondées en France en
* Au 31 décembre 1858, le nombre des comptoirs ou succursales de la banque de France entre lesquels Ûguraient les anciennes banques départementales était de 45. Leurs opérations s’étaient élevées pendant Tannée à 2,922,838,000 francs. La loi du 9 juin 1857 avait prorogé pour 30 ans (jusqu’à 1897) le privilège de la banque, dont le capital avait été porté de 91,250,000 francs à 182,500,000 francs, sans compter un fonds de réserve de 10 p. 100 environ; mais, sur ce capital, 100 millions ont été prêtés à l'Etat et convertis en rentes. Ainsi, toutes les observations critiques de notre auteur sont encore aujourd’ hui parfaitement fondées, puisque le régime de nos banques ne s’est amélioré sous aucun rapport. C. S.
1818. Quoiqu’elles aient eii d’abord quelque peine à se propager dans les départements, où elles ne sont pas encore universellement répandues, on peut dire cependant qu’elles ont assez bien réussi dès leurs débuts. Destinées à recueillir et à faire fructifier les petites épargnes des classes ouvrières, elles n’ont pas failli à cette mission, et ont rendu à cet égard de grands services. Sans entrer ici dans des détails historiques sur leurs progrès depuis leur fondation ', il me suffira de présenter un aperçu (le leur situation dans ces dernières années.
Il y avait tt Paris, ati commencement de 1847, outre la caisse centrale, située rue Coq-Héron, seize succursales établies tant dans la ville que dans la banlieue. Voici l’état du nombre des déposants et de la somme des dépôts au début des trois années 1845, 1846 et 1847.
Nomb. des déposants. Total des dépôts.
Au I er janvier 1845 . . . . „ 173,515 113.061,916 00
On remarquera que, tandis que le nombre des déposants n’a pas cessé de s’accroître pendant ces trois an-
• Voici pourtant un tableau raccourci, qui indique d’une manière sommaire le progrès de ces fondations :
1 caisse
à Paris.
ni.
Bordeaux, Met/.
l8fd
td.
Rodéo.
Id.
Marseille, Nantes, Troyes, Brest.
Id.
Le ilavre, Lyon.
Id.
Reims.
Id.
Nîmes.
Id.
Renilea, Toulouse.
Id.
Orléans, Avignou, Mulhouse, Toulon.
ml, 11 ,
Iflvi, 18,
On voit que le progrès a été beaucoup plus rapide depuis 1833 que dans les années antérieures.
nées, le chiffre des dépôts a constamment décru. C’est un résultat qui n’accuse pas la décadence de l’institution, et qui est presque entièrement dû à la loi du 22 juin 1845, dont le but a été de limiter à 1500 francs le maximum des dépôts
Le 31 décembre 1844, il existait 347 caisses d’épargne dans les départements. En 1845, neuf nouvelles caisses furent autorisées, et dans ce nombre on remarque celle de Mende, chef-lleti d’un département jusqu’alors privé d’établissement de ce genre. La Corse restait, à cette époque, le seul département qui n’eùt pas de caisse d’épargne; mais cette lacune fut comblée bientôt après. En 1846, cinq nouvelles caisses furent autorisées : à Anccnis (Loire-Inférieure); Gages (Hérault); Largeutière (Ardèche); Bastia (Corse); Lières(Var); et enfin trois en 1847 : à Villefranche (Aveyron); La ïléolc (Gironde), et Moissac (Tarn-et-Garonne). C’est en tout 364 caisses autorisées dans toute la France. Les succursales instituées par diverses caisses dans les départements étaient au nombre de 160; ce qui donne un total d’un peu plus de 500 bureaux ouverts pour recevoir les petites épargnes du pays. C’est encore peu ; mais il y a là du moins un progrès beaucoup plus sensible que dans l’institution des banques. Au commencement de 1847, il manquait encore 79 caisses d’épargne pour que tous les chefs-lieux d’arrondissement en fussent pourvus.
1 Ce chiffre a été encore abaissé par la loi du 30 juin 1851 à 1 ,000 francs, et cette disposition, indispensable au point de vue de l’administration des finances publiques, a porté un coup fâcheux à l’institution. C. S.
L’effet des restrictions apportées par la loi du 22 juin 1845 au maximum du compte des déposants ne s’est pas fait sentir dans les départements aussi promptement qu’à Paris. L’accroissement de la somme totale des dépôts s’y est maintenu jusqu’en 1846. Ainsi, les caisses départementales réunies avaient en capital et en intérêts à la caisse des dépôts et consignations :
Au 31 décembre 1844 582,135,136 43
Au j'f avril 1847, elles n'avaient plus que 289,785,496 76
Il y a donc eu dans ces caisses une augmentation de 12,898,237 fr. 82 cent, en 1845, et de 2,196,766 fr. 63 cent, en 1 846, et une faible diminution dans le premier trimestre de 1847.
Voici le résultat général, en 1845 *, des opérations de toutes les caisses d’épargne, tant de Paris que des départements.
Livrets.
Départ . .
Paris . . .
Ouverts pendant! Départ . .
l’année. t Paris . . .
Soldés pendant ! Départ . .
l’année. ( Paris . . .
Livrets restant au 31 décembre 684,226
1 Les comptes rendus sont toujours beaucoup plus tardifs pour les caisses des départements que pour celles de Paris.
Crédits.
Solde dû su 1" janv.
f Départ. .
[ Paris. . .
Versements de l’année.
( Départ. .
[ Paris. . .
Int. alloués aux déposants.
j Départ. .
f Paris. . .
Rembours.
de l'année*
i Départ.'.
( Paris. .. .
Solde général au 31 décembre
Le tableau de l’état des crédits dans les villes les plus importantes a présenté les résultats suivants :
Solde dû au 31 décembre 1845.
Bordeaux.
Marseille .
Lyon. . . .
Versailles.
Rouen. . .
Amiens . .
Nantes. . .
14,546,695 81 14,047,599 12 9,397,238 46 7,002,336 21 6,739,758 Cl 6,656,526 66 6,578,007 45
Toulon
Metz
Lille
Brest
Nancy
Orléans
Strasbourg. . . .
Pour juger jusqu’à quel point les caisses d’épargne ont répondu à leur destination, il faut voir comment les livrets et les soldes de crédit se répartissent entre les diverses classes de la population. En 1845, la statistique présentait à cet égard, relativement aux 341 caisses qui fonctionnaient à cette époque dans les départements, les résultats suivants :
Déposant!.
Livrets.
Soldes.
Moyenne.
Ouvriers
Domestiques
Employés
Militaires et marins. . . .
Professions diverses . . .
Mineurs
Sociétés de sec. mut. . . .
Malgré l’incertitude que laissent planer sur la composition de deux de ces catégories les désignations Vagues d 'employés et de professions diverses, on voit qu’en général ces caisses d’épargne remplissent leür but. Les ouvriers, les domestiques, les militaires et marins, les mineurs et les sociétés de secours mutuels, y possèdent de beaucoup le plus grand nombre des livrets et la plus grando niasse des dépôts. 11 en est à peu près de même à Paris. 11 me parait donc inutile d’entrer à cet égard dans de nouveaux détails '.
De ce qui précède il résulte que les caisses d’épargne ont fort bien rempli leur destination, en ce sens qu’elles ont vraiment recueilli, pour les faire fructifier par l’accümulation des intérêts, les économies des classes laborieuses. Malheureusement, ces institutions sont encore à d’autres égards fort Imparfaites. Elles pèchent eu cela surtout qu’elles rt’ont on elles-mêmes aucun moyen d’utiliser les dépôts qu’on leur confie. De là Vient qtie, sans avoir procuré aux déposants tous les avantages qu’ils auraient pu en attendre, elles sont devenues
1 Au H décembre 1857, le nombre des caisses d’épargne en Fiance était de 379. Malgré les lois qui ont limité les dépôts, les crédits des déposants s’élevaient, à la môme dette, à 278,921,329 fr. Voici quelle était l’importance des soldes dus par les principa-
les de ces caisses Paris
Nantes
. 3,207,226 fr.
Marseille ....
Orléans ....
Bordeaux ....
Toulon
Lyon
NaDcy. »...
Rouen
Strasbourg . .
Lille
Amiens ....
Metz
ciiap. vin. — | iv. les Banques en France. 343
pour le gouvernement un embarras et un fardeau. Pour assurer le 4 p. 100 d’intérùt annuel promis aux déposants, U a fallu souvent- que l’État s’imposât de pénibles sacrifices, dont le poids retombait ensuite sur les contribuables. De là vient aussi que, depuis la fondation des caisses d’épargne, oir s’est vu contraint plusieurs fois de remanier l’institution, de lui faire subir des modifications fâcheuses, qui en retardaient la marelle ert altérant la confiance des déposants, et de limiter à de trés-faibles sommes le maximum des dépôts.
Dans le principe, les fonds recueillis par les caisses d’épargne étaient versés directement au Trésor public et faisaient partie delà dette flottante. Le gouvernement les employait par anticipation sur les rentrées de l’impôt et ert payait lui-méme l’intérêt. Mais lorsque, dans les années qui suivirent 1833, les caisses d’épargne vinrent à se multiplier avec une certaine rapidité dans le pays, et que la masse des dépôts s’éleva à des sommes considérables, on ne tarda pas à reconnaître les graves inconvénients de ce système. D’une part, le gouvernement payait sur cette partie de la dette flottante un intérêt annuel de 4 p. 100, tandis qu’il lui était facile d’obtenir ailleurs, au moyen d’émissions de bons du Trésor, alitant de fonds qu’il en voulait à 2, 2 1/2, ou tout au plus 3 p. 100 par an ; d’un autre côté, la masse des dépôts menaçait d’excéder les besoins réels du service, en sorte que, tout en payant un intérêt fort lourd, le gouvernement aurait dû se résoudre même à laisser à la fin une grande partie de ces fonds sans emploi.
Cet état de choses ne pouvait durer. H fut modifié en
1837. A cette époque intervint une loi qui changeait la destination des fonds. Il fut décidé que le gouvernement en serait déchargé, tout en demeurant responsable du remboursement, et qu’ils seraient désormais versés à la caisse des dépôts et consignations, qui les emploierait en achats de rentes. C’était remplacer un système vicieux par un autre qui ne l’était guère moins. Dans aucun des deux les fonds provenant des caisses d’épargne n’ont été employés d’une manière vraiment utile pour le pays. Lorsqu’ils venaient en accroissement de la dette flottante, ils étaient toujours trop chers et devenaient assez vite surabondants : plus tard, employés en achats de rentes, ils n’ont fait qu’augmenter l’afflux des capitaux à la bourse, lequel n’était déjà que trop considérable. Dans l’un et dans l’autre cas, il a été fort difficile d’assurer le service des intérêts au taux fixé dès le début. Le système adopté en 1 837 a de plus que l’ancien ce grave inconvénient, qu’il soumet le capital des dépôts à toutes les fluctuations de la rente et qu’il suspend sur les caisses d’épargne la menace incessante d’un découvert.
Le 22 juin 1845, une nouvelle loi est intervenue, qui a de nouveau modifié l’ancienne, sans changer toutefois la destination des fonds. L’unique objet de cette loi de 1845 semble avoir été de limiter à tout prix la masse des dépôts, qui devenait décidément incommode, malgré l’application qu’on lui avait donnée. Jusque-là, la somme totale des apports successifs avait pu s’élever, pour chaque porteur de livret, à 2,000 francs dans la plupart des caisses, et dans quelques-unes par exception
CHAI'. Vlli. — § IV. LES BANQUES EN FRANCE. 345
à 3,000. La loi de 1845 limite invariablement le maximum de ees apports à 1,500 francs 1 , en permettant seulement que la somme s’élève à 2,000 par l’accumulation des intérêts. Elle fait plus. Elle décide qu’une fois l’extrême limite atteinte, les fonds qui seront restés en dépôt, pour quelque cause que ce soit, ne porteront plus aucun intérêt. Disposition que la plupart des directeurs de caisses d’épargne ont considérée avec raison comme excessivement rigoureuse, et dans bien des cas même injuste. Il en résulte, en effet, que le marin, dont les absences durent quelquefois plusieurs années, que le mineur, qui ne peut veiller lui-même à la conservation de ses intérêts, et qui tient peut-être son livret de quelque parent défunt, seront exposés à voir leur pécule dormir longtemps improductif, et qu’après quelques années d’absence ou d’un oubli confiant, lorsqu’ils le croiront grossi par l’accumulation des intérêts, ils le trouveront tout juste dans l’état oit ils l’avaient laissé.
Et pourquoi tous ces embarras ? pourquoi toutes ces rigueurs ? Parce qu’on n’a pas su donner à la masse des dépôts sa destination véritable. Il était naturel et simple qu’après l’avoir reçue par fractions minimes des mains des travailleurs, on la renvoyât au commercé, en ûlcts plus larges, pour féconder tous les travaux industriels. C’est là la destination naturelle des épargnes d’un pays. Par ce moyen, les travailleurs économes seraient devenus à leur tour, sous la garantie d’établissements puissants qui auraient répondu de l’intégrité de leur
• Excepté pour les sociétés de secours mutuels.
capital, les commanditaires ou les soutiens de l’industrie qui les fait vivre, et ils auraient profité doublement de l’emploi de leurs fonds, pans ce système, non-senJement on n’aurait eu aucune peine à leur servir l’intérêt, fort modéré d’ailleurs, qu’ils perçoivent aujourd’hui, mais encore on aurait pu leur servir, sans y perdre, un intérêt plus fort. Dp plus, loin de craindre comme aujourd’hui de voir la masse des dépôts s’élever à de trop fortes sommes, on l’aurait vue grossir avec joie, bien sûr que plus elle serait forte, plus elle serait féconde.
C’est dans Jcs banques qu’est le refuge naturel des épargnes d’un pays, parce qu’a plies seules il appartient de les employer d’une manière fructueuse à la fois pour les propriétaires et pour le public. Ce n’est pas que les banques proprement dites puissent toujours recueillir les économies des classes ouvrières par fractions aussi minimes que le fout les caisses d’épargne, et en ce sens peut-être lps deux institutions ne sont-elles pas exclusives l’une de l’antre : mais elles pourraient et deyraient les recueillir du moins aussitôt qu’elles se seraient élevées à un certain niveau. S’il en était aipsi, jamais la somme totale des économies minimes ne serait as§e? fprte pour devenir un embarras.
g v . «— observations.
Que dire maintenant sur ce système frauçais, qu’on vient de voir exposé dans ses plus minutieux détails? La première chose qui frappe, c’est son extrême exiguïté. Dix banques indépendantes, avec treize comptoirs de la
Banque centrale, voilà tout l’appareil îles institutions (Je crédit pour un pays tel que la France. Et encore dans quel cercle étroit ces institutions sont-elles condamnées à se mouvoir? Pas une qui reçoive des dépôts à intérêt, de manière à suppléer ou à compléter Jes fonctions des caissesd’épargne. Nulle relation suivie entre elles, quifacilitele changcde place enplace, en dispensant le commerce des transports d’argent. Les crédits qu’elles accordent sont peu étendus ; on en a vu Je chiffre : et encore le sont-ils trop peut-être en raison du capital dont elles disposent. Tout le capital réuni des banques françaises ne s’élève pas à plus de 91 millions. Ce n’est pas même la moitié du capital que possédait, il y a dix ans, la seule banque centrale des États-Unis *, alors qu’elle fonctionnait cn concurrence avec 6 ou 700 autres banques, et quelle avait constamment à sa disposition lps 2Q0 millions provenant des économies de l’État. Qu’on juge par ce seul rapprochement de l’importance relative des démit systèmes.
On s’imagine trop facilement que les banques, pour être vraiment utiles, doivent fonctionner presque sans capital, et avec leur seul crédit. Cette opinion, il faut le dire, est partagée même par un grand nombre d’amis éclairés de la liberté. On a pu en voir des traces assez marquées dans les passages que j’ai traduits plus haut febap. IV, § ut) du bel ouvrage de 31. J. Wilson : pu la retrouve également dans les Éléments de l’économie politique de M. J. Caruier 2 , ouvrage très-substantiel et très-
* Son capital était de 35,000,000 dollars ou 189 millions de fr.
2 Eléments de l'économie politique, exposé des notions f nda-
solide, quoique élémentaire, et dans un grand nombre d’autres écrits.
A quoi servirait , dit-on , qu’une banque fit de larges avances au commerce, si elle ne les faisait qu’à l’aide d’un vaste capital ? Elle ne ferait alors que rendre d’une main ce qu’elle aurait pris de l’autre, et n’ajouterait rien par elle-même à la puissance productive d’un pays. Mais ne serait-ce pas déjà beaucoup d’avoir recueilli tant de capitaux qui chôment, pour les convertir en agents productifs, en les reversant par une autre voie dans la circulation? Considérez donc combien il y a, dans un pays tel que la France, de capitaux plus ou moins improductifs, ou entièrement perdus pour le travail. Voyez, d’une part, en temps ordinaire, la masse toujours considérable des fonds qui languissent dans les caveaux de la Banque de France, dans l’attente de quelque emploi : voyez, de l’autre, les 400 millions des caisses d’épargne, qui s’ élèveraient peut-être à une somme double ou triple si les bureaux étaient en plus grand nombre, et si on ne limitait pas d’une manière si rigoureuse le montant total des dépôts ; fonds perdus pour l’industrie, puisqu’on les emploie toujours en achats de rentes, et qui ne font que grossir la masse des capitaux stériles qui vont incessamment s’engouffrer à la bourse. Représentez-vous, en outre, par la pensée, cette autre masse encore plus considérable de fonds éparpillés dans les escarcelles des paysans, dans les coffres des négociants et des banquiers, dans les tiroirs des rentiers et
mentales de cette science, par Joseph Garnier ; deuxième édition, 1848. Paris, chez Guillaumin.
propriétaires ; fonds qui dorment ou languissent dans l’attente d'un emploi plus ou moins prochain, et qui ne rapportent rien en ce moment ni pour les détenteurs, ni pour le pays. Certes, des banques qui ne feraient que recueillir tout cela, pour le faire fructifier sur l’heure, auraient déjà rendu un grand service.
Au reste, il ne s’agit pas seulement pour les banques d’attirer à elles tous ces capitaux oisifs à titre de dépôts à intérêt, comme le propose 3H- 4- Wilson, et comme le * font les banques d’ Écosse. Quoique ce système soit fort supérieur à celui qui tend à les laisser dormir improductifs, il s’y rencontre encore un abus grave. Il s’agit de les réunir au fonds social de ces banques, d’en faire leur capital propre, leur substance. Ils fonctionneront alors avec bien plus d avantage pour leurs possesseurs et plus de sûreté pour le public.
Est-ce à dire pour cela que les banques no doivent pas faire usage du crédit pour augmenter leurs moyens d’action? Après tout ce que j’ai dit précédemment, on ne saurait guère me prêter une telle pensée. Non, il faut sans aucun doute que ces institutions fassent usage de leur crédit pour augmenter leurs ressources, et c’est ce qu’elles font en émettant des billets de circulation et en recueillant des dépôts; mais il faut avant tout qu’elles s’appuient sur un large capital, qui doit toujours constituer la base essentielle de leurs opérations *.
C’est une chose étrauge de voir, dans ce système français, d’un côté tant de capitaux dont on ne sait que
4 Ou tout au ipPi Q B RU fonds de garantie qui assure leur vigilance et la solidité de leurs opérations- C. S.
faire, de l’autre, des banques qui fonctionnent à peu près sans capital, comme s’il n’y en avait plus dans le pays, qui établissent leur crédit sur les nuages, et travaillent avec des abstractions. Dans le fait, sur quoi repose le crédit de ces banques? Uniquement, on peut le dire, sur le privilège qui leur est concédé ; car le fonds si faible qu’ elles possèdent est encore détourné pour être employé en achat de rentes publiques. C’est le privilège dont on les gratifie qui leur attire la confiance publique : voilà le seul mobile dont elles se servent. C’est assez peut-être en temps ordinaire; mais, au moindre accident, on voit apparaître le fond de leurs caisses, et une détresse se révèle dont le commerce entier pâlit. Les avances qu’elles font sont peu considérables, il est vrai, mais elles sont encore trop fortes en raison de leurs moyens, ainsi que l’atteste le taux si exagéré de leurs profits. Aussi s’en faut-il bien qu’elles opèrent avec cette solidité, cette sécurité, que des défenseurs trop complaisants leur prêtent. Si aucune d’elles n’a croulé jusqu’à ces derniers temps *, c’est que les privilèges dont elles jouissent les ont maintenues en dépit de tout, en leur permettant de rejeter sur le commerce seul les pertes qu’elles auraient dû subir.
Du système des banques tel qu’il est établi en France, il résulte donc : d’abord un mauvais emploi du capital du pays; en second lieu, une absence presque totale de crédit dans les relations commerciales; et enfin dans le peu d’usage que l’on fait du crédit, des chances nom-
* La Banque de Bordeaux a pourtant suspendu ses payements en 1830. II est vrai qu’elle les a repris bientôt après.
braises de ruine. Ajoutez à cela une révoltante inégalité dans le partage des bénéfices. Ce ne sont pas les seuls vices qu’on y remarque ; mais je m’en tiens à ces circonstances essentielles, qui peuvent servir de critérium pour apprécier un bon ou un mauvais système.
Le mauvais emploi du capital du pays ressort suffisamment déjà de l’existence de tant de fonds inoccupés; il ne se révèle pas moins dans l’afflux continuel des capitaux à la bourse, où, au lieu de servir à féconder le travail, ils viennent entretenir un jeu stérile et ruineux. Remarquons, en eutre, que la France possède quatre ou cinq fois plus de monnaie qu’il n’en faudrait pour accomplir toutes ses transactions; et n’est-ce pas donner un fort mauvais emploi au fonds productif d’un pays, que d’en convertir inutilement une masse si considérable en numéraire?
Quant à l’absence presque totale de crédit, il me semble qu’elle est assez sensible. Si l’on ne considérait que les emprunts effectués par l’État en temps ordinaire, surtout les emprunts à courts termes contractés sur émissions de bons du trésor et qui constituent la dette flottante, on trouverait que le taux de l’intérêt est encore assez modéré, et on se ferait une idée assez haute de l’état de notre crédit ; mais ce serait bien mal choisir scs exemples. Les emprunts contractés par l’État, débiteur d’un ordre à part, et qui opère précisément là où tous les capitaux affluent faute d’emploi, font évidemment exception. Le taux ordinaire de la rente n’est pas un terme de comparaison moins inexact, puisque c'est précisément un des principaux vices de notre système de
forcer tous les capitaux à converger vers ce seul point.
Pour se faire une juste idée de l’état des choses, c’est dans les transactions ordinaires qu’il faut descendre, ert étendant même ses regards hors de Paris. Les emprunts sur hypothèque ne se font guère à moins de 6 p. 100; et avec les accessoires qu’on ajoute à l’intérêt principal en dépit de la loi, ils s’élèvent souvent à 8, 9 et même 12 p. 100. Le petit commerçant, qui n’a pas de crédit ouvert chez un banquier, n’emprunte qu’à des taux usuraires 1 ; pour l’homme des campagnes, s’il n’a pas de propriété à donner en garantie, il ne trouve de l’argertt à aucun prix. Ainsi en est-il de l’ouvrier des villes, qui n’a guère, dans un pressant besoin, d’autre ressourcé que le mont-de-piété. Et ce n’est pas seulement l’emprunteur proprement dit qui subit des intérêts usuraires, c’est encore l’homme qui consomme, quand il d’est pas assez riche pour faire de larges provisions d’avance et les payer comptant. La plupart des objets de consommation, surtout lorsqu’ils sont vendus au détail, sont grevés d’avance d’intérêts énormes, qui ne vont guère à moins de 40 à 50 p. 100 pour l’habitant des villes, et de 80 à 100 p. 100 pour l’habitant des campagnes 2 . Eli
1 L’auteur a voulu dire probablement : à un taux de plus de
2 II y a dans ces derniers chiffres une exagération regrettable. Lorsque leconsommateur paye au détaillant un objet 50 et 80 p. 1 00 de plus que cet objet n'a été acheté du marchand en gros, il ne paye pas seulement l’intérêt du capital avancé; il paye en môme temps le salaire du détaillant, salaire qui élève d’autant plus le prix de chaque objet vendu que la somme de ces objets est moindre. Le taux réel de l’intérêt que paye le consommateur peut être apprécié par celui de l’escompte du petit papier de commerce, taux qui
somme, quel que soit le taux de certains emprunts exceptionnels, on peut dire que, même en temps ordinaire, le taux moyen de l'intérêt n’est guère à moins de 1 5 à 20 p. 100 pour toute la France.
Au reste, personne ne doute de la fâcheuse situation de notre crédit privé, et je ne pense pas que les défenseurs mêmes du monopole s’avisent de le nier; seulement, ils se rejettent sur la prétendue sécurité relative que cet état de choses nous assure. Si le commerce français, disent-ils, jouit peu des avantages du crédit, au moins il n’en court pas les chances. Scs opérations sont peu étendues, mais elles sont sûres; il marche sur un terrain solide, où il échappe du moins aux désastres fréquents dont quelques autres pays sont affligés. Et sur quoi s’appuie-t-on pour en juger ainsi? Ce n’est assurément pas sur l’examen des faits : non, c’est uniquement sur les préjugés que l’on a conçus, sur les idées que l’on s’est faites. On présume que plus le crédit est large, plus les chances de pertes sont nombreuses, et on affirme, sans autre examen, que cela est. On ne le sait pas, on le préjuge. Rien n’est pourtant plus inexact. Les faillites ne sont pas moins nombreuses en France que dans aucun antre lieu du monde, si même notre pays n’a pas le triste privilège de tenir en cela le premier rang. Les crises commerciales n’y sont pas moins fréquentes, et on en a vu tout à l’heure quelques exemples. Que si elles ont moins de retentissement au dehors, c'est tout simplement parce que le pays est moins riche, ce qui ne *
s'élevait à l'époque dont il est question à 8 p. 100 environ. C’est encore bien cher. C. S.
doit assurément pas nous donner sujet de nous féliciter. Ajoutez à cela que le malaise général et la difficulté de vivre, entretenus par l'absence presque totale de crédit, y engendrent chez un grand nombre de commerçants de funestes habitudes de fraudes, de tromperies ou de finesses déloyales, qui couvrent de pièges la route de l’homme honnête et droit. Loin donc que le commerce opère en France avec plus de sécurité que dans les pays où règne un crédit large, il faut dire qu’il y est, au contraire, exposé à de bien plus grands périls.
Quant à l’excessive inégalité que ce système engendre, il est à peine nécessaire de la faire remarquer; elle ressort assez clairement du rapprochement de ces deux faits. D’urt côté, fc’est à grand’peine qu’on parvient à assurer aux déposants des caisses d’épargne un modeste intérêt de 4 p. 100; tandis que, de l’autre, les actionnaires des banques, dont les capitaux n’ont ou ne devraient avoir qu’une destination exactement semblable, se partagent d’amples dividendes, qui vont à 10 ou 20 p. 100.