XL VIII
continent — à l'exception de la Suisse, où le système écossais est pratiqué avec intelligence et succès par quelques banques de création ré* cente — et même dans l'Angleterre proprement dite, l'absence de liberté, le système tutékira et interventioniste, en partie aussi l'intelligence insuffisante et la morgue de ceux qui sont à la tête du mouvement banquier, ont produit le régime si différent que nous venons d'esquisser* Les causes qui lui ont donné naissance menacent de le maintenir longtemps encore ; rien n'autorise à espérer qu'à l'instar de l'Ecosse, le continent dût bientôt posséder des banques universelles. Eh bien! si les banques ordinaires, anciennes ou nouvelles, continuent de suivre les errements d'hier et de n'être qua les banques des classes supérieures et moyennes, la classe travailleuse — et c'est le second moyen auquel nous faisions allusion — aura de même ses banques à elle. L'association et la solidarité pour cette création fournissent de solides bases et de sûrs moyens d'exécution.
C'est ce qui avait été tenté depuis unedouzaine d'années au delà du Rhin. C'est le système* qui , depuis cinq ou. six ans surtout, se développe sur une vaste échelle et avec une fécondité
étonnante. II doit ce succès à l'organisation saine et vigoureuse que H, âchulze-Delitzsch a su donner à la banque d'avances ou banque populaire ; il la doit à l'infatigable ardeur avec laquelle le vaillant progressiste poursuit la propagation et la consolidation de cette œuvre éminemment dé* mocratique. Sans exclure — pas plus que ne le font la banque et le banquier ordinaires — l'emploi de capitaux empruntés, la banque d'avances vise surtout à attirer et à centraliser, sous forme de droit d'entrée , de cotisations et de dépôts , les épargnes des classes travailleuses, et à satisfaire à l'aide de ces ressources les demandes de crédit de ces mêmes classes. C'est remplir de tous points les fonctions d'un établissement de crédit, telles que nous venons de les décrire; Aussi la combinaison, traitée de chimère avant-hier, paraît-elle aujourd'hui des plus simples : c'est l'histoire de l'œuf de Colomb. La combinaison savamment décrite dans le livre qu'on va lire, est neuve et hardie, heureuse et féconde; elle contribuera dans une large mesure à la solution du problème ouvrier, le pins grave du temps présent. De quelle façon et par quel moyens? Nous l'avons dit hier, seulement en appréciant les résultats obtenus en
1862 par les 243 (sur plus de 500) banques d'avances dont on connaissait le compte d'opérations. Que Ton nous permette de reproduire ici les réflexions — elles fournissent la a conclusion » naturelle de notre esquisse — que nous inspirait l'examen de ces opérations * : « Quand on pense —disions-nous dans le
1 Le rapport de M. Schulze-Delitzsch sur 1862, ne noua était pas encore parvenu au moment où nous relisions le chapitre res pectif dans le livre de M. Batbie; nous y avons analyse les chiffres de 1861. Voici le résumé des chiffres afférents à Tannée 1862. Le rapport donne rénumération nominative de 511 associations de prêt. Sur ce nombre, 243 avaient envoyé à l'agence centrale leur compte des opérations de l'année 1862. Ces 243 banques ou sociétés d'avances comptent, à la fin de 1862, 69,202 sociétaires;, les boni des sociétaires s'élèvent à 4,498,290 fr., et leurs versements Volontaires ou dépôts à 10,313, 315 fr. ; le fonds de réserve est de 498,350 fr., et les banques détiennent un capital emprunté de 12,903,875 fr.; les fonds à leur disposition se montent donc ensemble à 27,715,480 fr. Les avances faites aux sociétaires dans le courant de l'année atteignaient le chiffre de 88,778,480 fr., et. avaient rapporté 1,772,490 fr. en intérêts et provisions; de leur côté, les banques avaient payé 1,031,970 fr. en intérêts, 402,300 fr. en frais d'administration, et réalisé un bénéfice net de 404,800 fr. De pareils chiffres se passent de commentaire; leur éloquence finit par convertir le scepticisme le plus endurci. Nous ne les avons pas attendus, pour notre part; nous avons signalé la haute portée des banques d'avances et prédit leur grand avenir (V. le journal la Presse, dès 18 et 20 mars 1857) à un moment où elles ne.se développaient encore qu'avec une extrême lenteur et attiraient à peine l'attention de la presse allemande.
— u — Journal des Débats du 15 octobre 1863 — que ces 89 millions de francs sortis dans Tannée des caisses de 243 banques populaires ont été prêtés à des personnes qui autrement ne trouvaient aucun crédit ou ne l'obtenaient qu'aux conditions les plus onéreuses; que les établissements qui distribuaient aux classes laborieuses ce beau crédit de 89 millions ont tous été créés et sont tous gérés par les travailleurs-sociétaires eux-mêmes, sans aucun concours pécuniaire ou autre soit de l'État, soit des classes supérieures ; que les 28 millions de francs constituant le fonds de roulement de ces 243 banques d'avances appartiennent pour la plus grande moitié aux sociétaires, qui hier peut-être ne possédaient rien, et sont, pour l'autre moitié, empruntés sur le crédit collectif de personnes à qui, individuellement, on n'aurait rien prêté : on reconnaîtra volontiers que les banques d'avances ont déjà réalisé des merveilles que naguère on aurait jugées impossibles, et qu'elles sont destinées à exercer l'influence la plus heureuse et la plus féconde sur la situation matérielle des classes laborieuses.
« Là n'est pourtant pas, à notre sens, le côté le plus important de cette œuvre; il faut tenir
— in — .
compté aussi de son influencé mofaïisattftèé. La Société d'avance» habitue l'ouvrier à l'éddnomie, à Tordre dans ses affaires , à l'exactitude daris ses engagements, parce qu'autrement il ne saurait devenir ni rester membreKcliént de l'association; elle développe cher lui le sentiment de la bonne fraternité et de la solidarité intelligente; elle le fait peu à peu capitaliste par le boni qu'elle l'oblige de se créer, parles dividendes qu'il touche. Or, quel moyen plus sûr de faire disparaître l'antagonisme entre le travail et le capital que de transformer l'ouvrier lui-même en capitaliste, que de lui fournir, eu attendant, les moyens de suppléer par le crédit à son manque de ressources ? Au-dessus de tout nous plaçons enfin cet enseignement pratique, d'une portée inappréciable : Les banques d'avances apprennent au travailleur, de la manière la plus efficace — par le succès — que Famé* lioration de son sort est entre ses mains, et non ailleurs; qu'il doit la chercher dans son assiduité au travail , dans son esprit de prévoyance, dans les progrès de sa moralité et de son intelligence y dans la considération qu'il sait ainsi conquérir et conserver. Là où cette conviction aura pénétré les masses et aeradeve-
— un — nue le guide de leurs actes, les classes dites inférieures s'élèveront immanquablement, sans que cette tendance ascensionnelle puisse donner la moindre appréhension aux autres classes de la société* »
Applaudir et admirer ne saurait plus suffire. « Étudiez et imitez, » dirions-nous aujourd'hui aux ouvriers de France. Mais déjà ils le font. La Société du Crédit au travail qui vient d'être créée à Paris et fonctionne depuis le T' octobre dernier, est un beau commencement qui promet. Elle a pour but de créditer les associations coopératives actuellement existantes * , d'aider à la formation de nouvelles associations, et de rendre en généraMe crédit accessible aux travailleurs dans les différentes branches de Fin-
1 H D'est pas inopportun de rappeler à ce propos que parmi les associations ouvrières créées à Paris dans les années 1848 à 1850 pour le travail et la production en commun, un certain nombre vit aujourd'hui encore et marche très-Bien. Dans Un récent écrit, M. J. P. Beluze, fondateur et directeur de la Société du crédit au travail, donne la statistique de seize associations de cette nature. Toutes ensemble, elles n'avaient eu en commençant qu'un capital de 45,495 fr. ; aujourd'hui, elles disposent d'un capital de l,116,G0O fr. et réalisent par année un chiffre d'affaires de 3,395,000 fr. Le nombre des sociétaires (ensemble 346) est en moyenne de 20 à 25 par association. *
— ny — dustrie humaine. Elle repose sur les sains principes de solidarité et de mutualité qui constituent la solide base des banques d'avances allemandes. Comme ses aînées d'outre-Rhin, desquelles elle s'écarte pour certains détails d'organisation, la jeune banque populaire de Paris repousse la charité d'où qu'elle vienne, refuse l'aumône, quel qu'en soit le déguisement. Telle est en général, nous en avons déjà fait la remarque, la tendance maîtresse du jour dans notre monde travailleur ; cela autorise à espérer dans le succès du mouvement coopératif qui reprend avec une vigueur signalée.
On disait naguère à l'ouvrier : « Aide-toi et le ciel t'aidera. » En présence des beaux résultats qu'a déjà donnés, en Angleterre et en Allemagne, le système du Self-Help, de la Sebst-Hulfe, on peut, tant le succès paraît sûr, dire aujourd'hui : Aide-toi, le ciel ta aidé. L'ouvrier français paraît le comprendre, ses aspirations nouvelles l'attestent. En avant et bonne chance !
Paris, ce 31 octobre 1*63 .
J. E. Horn.