NOTIONS GÉNÉRALES
La production implique l'action du capital qui,* d'après une théorie économique bien connue, se divise en capital fixe et capital circulant. Le premier consiste en outils, machines; constructions, bâtiments et autres dépenses d'un caractère durable qui concourent à la fabrication à plusieurs reprises, ne s'absorbent que peu à peu par l'action prolongée du temps ou du mouvement, et ne doivent, par conséquent, être renouvelées qu'à de longs intervalles. Le second, au contraire, se compose des matières premières, salaires et autres dépenses qu'un acte isolé de production anéantit et qu'il faut renouveler «toutes les fois que la fabrica-
tion recommence. Suivant la nature des entreprises, le rôle du capital est plus ou moins considérable ; mais nulle ne peut s'en passer : je ne sache pas qu'il existe un travail, si simple qu'il soit, qui se puisse accomplir sans l'aide du .capital. Le sauvage qui vit du gibier tué à la "chasse a dans son arc un capital fixe, et dans ses flèches un capital circulant. L'ouvrier qui subsiste de salaires a des outils, et ces outils doivent être entretenus ; il possède de plus et utilise, en tous les cas, cet autre capital fixe qui consiste dans l'habileté acquise au -prix d'efforts et de sacrifices prolongés. Ainsi, à des degrés divers, tout le monde subit la nécessité du capital, ou plutôt profite de son concours. En un mot, il serait difficile de désigner, n'importe l'époque ou le degré de civilisation, un produit à la confection duquel n'ait pas concouru le capital, sous l'une ou l'autre de ces formes : facultés acquises, outils qui facilitent le travail, madères premières sur lesquelles il s'exerce, ou enfin capital-argent. Plus que toute autre forme dû capital, le capital-argent possède et communique à son détenteur le pouvoir de commander du travail, d'acquérir les éléments et les instruments de production; aussi est-ce tout particulièrement au capital-argent que l'on pense, quand on parle du capital par rapport au travaïh
De ce que le capital est un élément essentiel à la production, il est naturel de conclure que plus
accessible on le rendra, plus on activera la production. Si l'ouvrier trouve le moyen d'acheter des instruments plus parfaits, si le patron peut se procurer des machines plus puissantes, opérer sur une plus grande quantité de matières premières et faire travailler un nombre plus considérable de salariés, les produits seront meilleurs ou plus abondants. D'une autre part, si le salarié, au lieu d'un capital limité qui lui permet d'acheter quelques instruments, disposait de sommes ou de valeurs- plus importantes, il ne tarderait pas à se faire patron; la vie du salarié cesserait pour lui ; devenu entrepreneur, il pourrait marcher à la fortune en économisant sur ses profits , au lieu de vivre au jour le jour sur son salaire. Étendre son capital! Voilà le ressort de toutes les activités industrielles, le but constant de quiconque tend à s'élever par le travail ; la préoccupation de l'entrepreneur, le rêve de l'ouvrier : préoccupation et rêve dont l'influence est assez puissante pour apaiser les appétits, et pousser l'ouvrier à faire des prodiges d'économie en présence des jouissances qui le convient à faire trêve aux rigueurs de sa vie austère.
Le capital n'étant, suivant la définition généralement acceptée, qu'une accumulation de produits, mis en réserve pour augmenter les moyens d'action du producteur, il faudrait que l'ouvrier qui veut s'établir et le patron <Jui veut s'agrandir attendissent,
pour réaliser leur projet, que le temps leur eût permis au premier de faire des économies, au second d'écouler les marchandises fabriquées. C'est ce qui se produit souvent. L'ouvrier n'ayant à offrir d'autre garantie que sa moralité, ne trouve que difficilement un capital ; il se condamne donc à vivre du plus strict nécessaire et devient patron le jour où, à force de privations* il a réuni un. pécule qui lui permet de changer de condition. Ainsi procède .également le fabricant trop timide qui, tenant à honneur de ne rien devoir à personne, n'achète et ne vend qu'au comptant, arrête sa fabrication jusqu'à ce qu'il ait écoulé sa marchandise, et ne recommence qu'avec l'argent provenant des ventes.
Cependant, cet ouvrier économe et ce fabricant timide perdent quelquechose.de bien précieux : le temps, dont les Américains ont raison de dire que c'est de l'argent. Cpst même un bien plus précieux que l'argent, puisque la perte en est irréparable. Dans l'espèce, la perte de temps entraîne, d'ailleurs, une perte directe d'argent. L'ouvrier perd le surplusde profits que, comparativement à sa position de salarié, il pourrait réaliser comme patron ; le fabricant perd tous les bénéfices que son établissement pourrait donner pendant l'intervalle entre la suspension et la reprise de la fabrication. 11 convient d'ajouter que ce né sont pas là des pertes purement individuelles ; le chômage ou r exploitation insuffi-
santé d'une force productive (les facultés de l'ouvrier, rétablissement du fabrlc3nt) cause un préjudice réel à l'économie publique.
Si le temps est plus que de l'argent et si le capital permet de gagner du temps, il est aisé de comprendre que l'impatience 'ait pris les industriels et les ouvriers et que, par tous les moyens possibles, ils aient cherché à suppléer au capital propre qui leur manque, afin d'échapper à la perte de temps et d'argent que leur cause le défaut de capital. Ils y parviennent au moyen du crédit.
Le fabricant, au lieu de se borner à faire des opérations au comptant, achète des matières qu'il promet de payer dans un certain délai ; d'un autre côté, il vend les objets fabriqués à des acquéreurs en leur accordant des termes. De cette manière, la fabrication ne s'arrête pas. Ce qui est produit par celui-ci, est matière première pour celui-là ; et, de proche en proche, le capital se communique aux diverses industries par un admirable mouvement de circulation .
Le crédit crée-t-il des capitaux ou les déplacèt-41 seulement? Le crédit étant un simple acte de confiance, c'est-à-dire un acte purement moral, U est évident qu'il ne crée et jae peut rien créer matériellement. Mais comme il utilise des produits qui, avant son intervention, étaient inertes, on peut dire que le crédit crée une utilité nouvelle. Remarquons que les valeurs prêtées ne sont pas toujours des
sommes d'argent ou des capitaux productifs; ce sont souvent des marchandises qui attendent en magasin que des acquéreurs les demandent. Que fait le crédit? Il détermine ou du moins accélère la transformation de ces valeurs inertes en capitaux productifs; par son pouvoir, des marchan-* dises inactives deviennent, plus sûrement et plus promptement que cela n'aurait eu lieu sans son concours, matières premières, et par conséquent capitaux fixes ou circulants, suivant les cas. Cette puissance, le crédit la possède encore dans bien des cas quand il opère sur des sommes d'argent ; que de sommes ne vivifie-t-il pas qui dormaient dans les coffres, négligées par des propriétaires incapables de les faire valoir et trop défiants pour les confier au commerce ou à l'industrie, qu'ils jugent trop aléa-* toires I Si par une combinaison de garanties qui rassurent ces défiants thésauriseurs, on les amène à ouvrir leurs caisses, le crédit aura déterminé ou hâté la transformation en capital actif de sommes jusque-là improductives, et accru la masse d'instruments de travail. Ainsi, qu'il offre un débouché aux marchandises en magasin, ou qu'il ouvre l'impénétrable coffre de l'avare, le crédit ne fait naître aucun produit nouveau; mais il donne des qualités nouvelles à des substances préexistantes* Ce sont ces qualités nouvelles qui constituent le capital, dtmtle caractère essentiel est d'être une avance productive.
On peut juger par là combien était mal fondée l'opinion de J. B. Say, lorsqu'il disait : « Le crédit ne crée pas les capitaux, c'est-à-dire que si la personne qui emprunte pour employer productivement la valeur empruntée, acquiert par là l'usage d'un capital, d'un autre côté* la personne qui prête, se prive de l'usage du même capital. » Gela serait vrai si le prêteur voulait et pouvait lui-même faire usage de la valeur qu'il avance; mais nous venons de voir que les choses ne se passent pas toujours ainsi, et que souvent le prêteur se prive de valeurs qui auraient été inutiles entre ses mains. Combien est plus vraie l'opinion que M. Guillaume Roscher exprime en ces termes : « Si le débiteur sait employer le capital d'une manière plus productive que ne l'aurait fait le créancier, il en résulte un avantage pour l'économie publique tout entière; celle-ci, au contraire, éprouve une perte dans l'hypothèse opposée, lorsque les hommes voués aux occupations industrielles font des avances aux oisifs 1 . »
Mais, pour donner à la pensée de M. Roscher un complément nécessaire, j'ajouterai que le bénéfice que l'économie publique fait dans le premier cas, est plus considérable que la perte éprouvée dans
1 Éléments d'économie politique (trad. de M. Wolowski), t. I, p. 207. V. aussi Ch. Coquelin, du Crédit et des Banques, p. 54.
le second. La raison en est que lorsque les valeurs passent de l'inaction à l'activité, tout est profit pour l'économie publique; tandis que les capitaux prêtés aux oisifs par les personnes industrieuses, tombent d'ordinaire en des mains qui les dépensent et les reversent dans la circulation générale, où d'autres plus habiles les reprennent pour les féconder.