PRÉLIMINAIRES
k V ouvrier et au petit industriel qui ne possèdent aucun ou presque aucun capital propre, le crédit est plus nécessaire encore qu'aux autres classes de producteurs; ils ne l'obtiennent cependant, et cela se conçoit, que très-difficilement et 4 des conditions fort onéreuses. Gomme ils n'offrent aux prêteurs que des garanties personnelles, les créanciers stipulent de gros intérêts à cause des risques auxquels leurs créances sont exposées. Quelque bonne que soit la moralité d'un ouvrier, le remboursement qu'il promet est loin d'être sûr;
car sa solvabilité dépend de ses économies, et les meilleures intentions ne sauraient triompher d'an chômage ou d'une maladie* Le risque est donc toujours grand et le taux de l'intérêt, dans la détermination duquel la prime du risque entre pour une si large part, ne peut pas ne pas être très-élevé ; il le sera d'autant plus que le prêteur, connaissant la détresse de l'ouvrier qui seule peut le déterminer à emprunter dans ces conditions, abusera souvent de la situation pour imposer à l'emprunteur des intérêts plus gros que ne le demande le calcul des risques* Le petit industriel est dans une position qui le rapproche fort de l'ouvrier ; il est en outre préoccupé de la conservation de son petit établissement, et cette sollicitude le met, plus étroitement encore que le salarié, à la mtttî des rares prêteurs qui consentiront à lui venir en aide dans ses embarras.
Pour remédier à ce fâcheu* état de choâes, aussi préjudiciable à l'économie publique qu'il est pénible pour léâ classes qu'il atteint directe* ment, fïnitiative dés philanthropes et des gotitf er* nements a créé diverses institutions qui tendent soit à amoindrir pour ces classés la nécessité de ré* courir au crédit, soit à le leur assurer à dés Cdndî* tions moins onéreuses. Les caisses d'épargné reçoivent leurs économies pendant lès joiffS dé travail ; elles tiennent en' réservé des moyens de subsistance pour les moments de chômage et pour les
-3étei&ps de maladie. Si ces tristes accidents n'obligent pas k y recourir, les sommes déposées forment un capital qui permet à l'ouvrier de s'établir ou d'établir ses enfants, et au petit industriel d'augmenter sou établissement. S'il arrive à h fin de 3^ carrière sans y avoir touché, le déposait trouve dans fee capital lé soulagement dé ses vieux jours ; en le plaçant & rente viagère, il peut se créer une pension qui lui assure l'aisance ou, au moins-, te nécessaire de la subsistance*
La toaladte frâpfœ tes uns et épargne les autres * étâtil qui est àtteifit p&& tout le fruit de ses économies, à côté de compagnons plus heureux quiconfinuent à travailla et à capitaliser. Me pourrait-on pas répartir les mauvaises chances entre tous, et organiser taé assurance mutuelle qui fît supporter les dépenses à téuté F association? C'est dans ce but qu'ont été créées les Sociétés de secours mutuels > dont le principe veut que les membres payent' des cotisations annuelles ou mensuelles et que les asôofiés malades reçoivent des secours non à titré d'aumône, mais en vertu d'iin droit. Par ce moyen* l'ouvrier associé, bbligé de partager èeà économies entré deux établissements, déposera moins à la caisse d'épargne; mais aussi ses économies sont mieux garanties contre les risques du chômage ou delà maladie.
Les sociétés de secoua mutùete né peuvent ad-
mettre que des membres valides. Les infirmes ou les vieillards, qui ne travaillent pas, seraient toute l'année à leur charge ; or, les ressources de ces sociétés sont trop restreintes pour supporter une dépense continue. Les infirmes ne pouvant offrir aucune compensation, la voie de l'association leur est fermée et ils retombent à la charge du bureau de bienfaisance ou de l'hospice. Quant aux vieillards, on a institué pour eux des caisses de pension qui les préservent de l'humiliation de l'aumône. Si pendant leur activité ils ont payé des cotisations, la caisse, à un certain âge, leur sert une pension de retraite analogue à celle des fonctionnaires publics. Grâce à ces institutions multiples, l'ouvrier ne tombé presque jamais dans la misère que par imprévoyance; s'il a profité des occasions qui lui sont offertes de prévenir les mauvais jours, il sera en mesure de combattre tout au moins les causes ordinaires de gêne, d'embarras. .
Il y a dans la vie de l'ouvrier une condition propre à lui donner de mauvaises habitudes. Gomme il n'a pas d'habitation, il se met en loyer. S'il n'est pas marié, il va dans une maison où il se trouve avec une foule de compagnons dont les plus hardis et les moins laborieux donnent le ton; c'est un foyer de désordres* Marié, il se loge dans un appartement isolé, mais ordinairement incommode et malsain. Quand les loyers augmentent, il se met,
pour ne pas payer plus cher, à la recherche d'un logement plus malsain encore. Si Ton pouvait le rendre propriétaire, on rattacherait au sol et à l'ordre* Les économies qu il faudrait faire pour le devenir, il les ferait avec plaisir puisqu'elles auraient pour objet de le rendre propriétaire, tandis que les économies qu'il donne pour son loyer lai paraissent le plus amer des impôts. C'est pour cela que les principaux fabricants de Mulhouse ont fondé la Société des Cités ouvrières. La Société construit des maisons entourées de jardins et les vend aux ouvriers, moyennant un à-compte au moment de la vente et des cotisations successives, jusqu'à parfaite libération ; il en résulte que cette Société est une véritable caisse d'épargne avec placement en immeubles.
Malgré toutes les mesures et tous les établissements de prévoyance — leur nombre et leur développement restent d'ailleurs fort au-dessous des besoins — il y a toujours bon nombre d'ouvriers et de petits industriels qui, n'ayant pas voulu ou n'ayant pas pu faire d'épargne, sont surpris par une nécessité imprévue ; ceux même qui ont des livrets de la caisse d'épargne pourraient ne pas vouloir retirer leur dépôt ou ne pouvoir pas le faire en temps opportun. A ces besoins impérieux de ceux à qui manque toute autre ressource, pourvoit une catégorie d'établis$einent3 dont la création remonte
bien au delà des institutions do prévoyance que nous venons de nomma*: ce sont les monte-depiété. Loup office se borne à prêter, sur gage, à l'ouvrier besogneux une partie de la somme que représente ce gage» à le lui restituer après le remboursement du capital augmenté des intérêts du prêt, et à vendre le gage si, au terme réglementaire (treize mois en France), le prêt n'a pas été soldé ou renouvelé.
La capitalisation et le placement à intérêt des caisses d'épargne, l'acquisition d'une maison parla société locale des cités ouvrières, l'assurance en cas de maladie ou d'invalidité pour cause de vieillesse par la société de secours mutuels et la caisse de retraite des vieillards, un léger commencement de crédit limité aux garanties réelles par le montde-piété, voilà jusqu'à présent ce que la sagesse du législateur a institué en faveur des classes ouvrières.
Nous reviendrons sur ces différentes institutions, pour eu préciser le caractère et la portée; mais on voit déjà, par ce qui précède, qu'elles ne pourvoient qu'à des besoins spéciaux : tantôt elles veulent aider l'ouvrier à accumuler uh petit capital par des prélèvements successifs sur ses salaires (caisses d'épargne) ; tantôt elles lui donnent les moyens de transformer en un capital immobilier l'argent qu'autrement il dépenserait sans retour (société des cités ouvrières); tantôt encore
elles l'amènent à réserver quelque chose sur le gain des j<wpi r#Utiyemeat bons, pour ae mettre 41'abri des mauvaise* «fasnces (sociétés de secours mutuels, paisses de retraite) s tantôt enfin elles viennent e» aida par le prêt è une détresse momentanée et pressante (monts-nte-piété). Mais ce qui manque, c'est cette aide générale, ordinaire ou permanente» qui permet aux autres classes de producteurs de développe? leur activité au delà des Upites qu'y poseraient leurs ressources propret» d'escompter l'avenir et d'améliorer ainsi le présent» tout m assurant mieux l'avenir aussi* Eu un mot» le crédit, dans le sens économique du mot, le crédit comme auxiliaire de la production, n'existe ni pour l'ouvrier ni pour le petit industriel Ainsi que nous en «vous fait déjà la remarque» ee crédit» pour eux bien plus encore que pour toute antre classe de producteurs» doit être du crédit pm*nnél; car, n'ayant pas dp sûretés à offrir ou n'en ayant que de fort restreintes, le prêt sur gage est une institution de bienfaisance plutôt qu'une institution de crédit C'est bien ainsi qu'on Ta toujours considéré; Gomme nous le verrons bientôt, l'admis nistration des monts-de-piété a une connexion remarquable avec celle des hospices. Tant qu'on n'aura pas trouvé le moyçn de prêter aux classes laborieuses sans dépôt de gages, le problème en sera pas résolu.
Les banques d'Ecosse se sont montrées plus hardies; car elles eobsentent à faire des avances aux ouvriers et aux petits industriels, D'un autre côté, il s'est formé en Allemagne, dans lés dernières années, des banques d'une nature nouvelle, fondées sur le double principe de F associations de la solidarité, et qu'on désigne sous le nom de banques tf avances (Vorschussbanken). Ces associations sont parties de cette idée aussi simple que juste que les ouvriers peuvent suppléerau gage réel, qui leur manque, par une solidarité réciproque. Si l'on peut craindre qu'un ouvrier soit obligé de faillir & ses engagements par le chômage ou la maladie, cette appréhension devient très-faible, lorqu'elle se répartit sur un grand nombre d'associés solidaires. Association, soUdaritè et cautionnement, voilà les moyens qui conduisent à la solution du problème, et dont les applications nouvelles qui pourront être trouvées grandiront ou compléteront la pensée qui a fait établir les Vorschussbanken.
Les monts-de-piété, les banques d'Ecosse et les banques d'avances sont les seules institutions qui rentrent formellement -dans notre sujet : elles tendent à satisfaire, par des moyens divers et avec une inégale efficacité, les besoins de crédit des classes travailleuses proprement dites ; ce sont, en un seul mot, des institutions de crédit. Nous ne croyons cependant pas être infidèles à la pensée du
programme en retraçant d'abord rapidement l'historique et l'organisation des institutions de prévoyance que nous venons de nommer ; par les tendances dont elles s'inspirent, sinon par leurs effets, elles se rattachent d'assez près au problème qui nous occupe. La caisse d'épargne est une sorte de banque de dépôts; la société des cités ouvrières agit comme une caisse d'épargne $m generis, en facilitant F accumulation des économies de l'ouvrier et leur transformation en un capital immobilier; la société de secours mutuels et la caisse de retraite, qui la complète, reposent sur le principe de l'as* surance, principe analogue à celui de la solidarité qui sert de base aux banques d'avances. D'ailleurs, pour juger si l'on ne pourrait pas utiliser les institutions déjà existantes afin de créer le crédit personnel des classes ouvrières, il importe de connaître leur organisation; pour savoir ce qu'on pourrait faire des sociétés de secours mutuels, des sociétés des cités ouvrières et des caisses d'épargne, il faut connaître ce qu'elles sont,