SOCIÉTÉ DES CITÉS OUVRIÈRES DE MULHOUSE
Mulhouse est une des villes les plus intéressantes à étudier que nous ayons en France. La grande industrie s f y est développée sur une large échelle, dirigée par quelques familles protestantes avec dés
ouvriers catholiques» Le développement des lumières et la communauté d'intérêts ont établi entre les patrons protestants et les ouvriers catholiques un esprit de tolérance qui se traduit par des actes dignes de remarque ; c'est avec des souscriptions venues en grande partie des familles protestantes que la cathédrale gothique a été bâtie, il y a quelques années. A la suite de la grande industrie s'est développé l'esprit d'initiative» si rare en France dans son application surtout au* questions d'intérêt social. S'agit-il de fonder un établissement d'utilité publique, les industriels de Mulhouse ne tournent pas vers le gouvernement des mains suppliantes; ils agissent, ne recourant à l'administration que pour remplir les formalités exigées par les lois, tandis que sur presque tous les mitres points de r empire, à la moindre occasion, chaque commune, au lieu cfagir par soi-même et en silence, élève la voix pour pétitionner. C'est à cette féconde initiative qu ? est due la création des cités ouvrière*. La société eivile des cités ouvrière* s'est eonsti^ tuée en i85ï au capital de 5oo,ooo fr., divisé en 60 actions de 5oo fr., appartenant à 1 a actionnaires* Le nombre des actionnaires est aujourd'hui de 19 et le capital de 355^ooo fr. Par une clause expresse de ses statuts, la société s'interdit tout bénéfice au delà de l'intérêt fixe de 4 p. 100 que reçoivent les porteurs d'actions» L'administration est confiée à un
- es — comité de 4 actionnaires. Le but de la société est de construire des maisons destinées à un seul ménage et de les vendre aux ouvriers en accordant de longs termes, ou de les leur louer en attendant qu'ils puissent les acheter. Les contrats de vente, entre autres conditions, stipulent que l'acquéreur ne pourra pas vendre l'immeuble ni le sous-louer sans l'autorisation de la société. L'autorisation n'est d'ailleurs accordée que si la revente ou la sous-location ont lieu au profit d'un autre ouvrier. En achetant, l'ouvrier acquéreur paye un à-compte de 4oo fr. ; le reste est acquitté au moyen de payements mensuels de 18 à a 5 fr. , pendant un terme qui peut s'étendre jusqu'à 1 5 années. L'acquéreur a un livret sur lequel sont portés tous les à-compte qu'il paye, et l'intérêt lui est compté à 5 p. 100 sur tous les versements, de telle sorte que sa dette est diminuée d'autant, tant pour le principal que pour les intérêts. C'est une véritable eusse d'épargne, dont la somme des dépôts n'est limitée que par lalibération intégrale, c'est-à-dire par l'accomplissement de l'objet pour lequel elle a été instituée. En regardait son livret, l'ouvrier acheteur peut, à tout instant, se rendre compte de sa situation à l'égard de la société venderesse et calculer le moment où il sera libéré ; lui et sa famille en reçoivent un stimulant à l'ordre et à l'économie.
De i855 à 1857, la société a fait construire
564 maisons. Au 3o juin 1861 (époque & laquelle j'ai visité Mulhouse), il y en avait 56o, plus un bâtiment contenant 17 chambres garnies pour les célibataires. 45* étaient déjà vendues aux prix de 3,ooo à 3,3oo fr. pour les maisons à étage, et de 2,6§o fr, pour celles à rez-de-chaussée. Depuis, le développement de cette œuvre n'a pas discontinué, quoique la population ouvrière de Mulhouse ait dû souffrir tout particulièrement delà crise industrielle provoquée par la rareté du coton.
D'un rapport présenté en septembre 1862 par M. Jean Dollfus au congrès international de bienfaisance, il ressort que la société de Mulhouse avait, jusqu'à cette époque, construit 618 maisons, sur lesquelles 538 étaient vendues; les sommes payées par les acquéreurs dépassaient 65o,ooo fr., et le prix de plus de So maisons était totalement acquitté. La société, en se basant sur les résultats acquis de ces dernières années, comptait désormais construire et vendre chaque année 80 à 100 maisons, et celia pendant longtemps encore. Pour répondre à certaines exigences spéciales, la société avait décidé, il y a quelques années, qu'on construirait 6 maisons à deux étages sur rez-de-chaussée avec mansardes. Les renseignements pris sur les lieux annoncent que la construction de ces maisons sera suivie d'autres constructions semblables.
Au centre de ce quartier se trouvent des éta-
bliflWtte&ti communs d'une grande utilité. Une boulangerie donne le pain au-dessous de la taxe municipale. On restaurant reçoit les célibataires et donne pour des prix très-réduits des portions de soupe et de viande à ceux qui les font prendre sur place. Les ménages d'ouvriers mangent souvent des aliments pris au restaurant. Un établissement de bains donne des bains avec linge au prix modique de 20 centimes; un lavoir, avec séchoir à air ou à chaud, est ouvert pour deux heures à quiconque paye 6 centimes. Comme on le voit, cette société est une heureuse combinaison de la vie individuelle et libre avec les avantages de la consommation en commun ; elle a pris aux deux éléments de notre nature ce que chacun pouvait avoir de fécond : à l'individualisme, le stimulant de l'intérêt personnel; à la sociabilité, l'économie des frais généraux qui sont trop considérables dans la vie d'isolement.
Le comité d'administration résume en ces termes les avantages de cette institution : «Procurer à l'ouït vrier une habitation où l'air et l'espace ne lui « font pas défaut ; lui procurer la facilité de dévête nir propriétaire, afin de sortir de cette condition « de prolétaire qui rend l'ouvrier nomade, ïndiffé- « rént, peu économe ou imprévoyant; l'attacher au « sol où il gagne son pain, et provoquer enfin chez << lui et dans sa famille l'esprit d'ordre, d'économie
« et de persévérance au travail qui seul est la réelle <« base de tout son bien-être 1 , »
La société, comme nous l'avons dit, à l'effet d'une caisse d'épargne. Les choses se passent comme si un ouvrier, après avoir porté son livret à 4°° fr«* retirait cette somme pour acheter une maison en payant un acompte, et qu'ensuite il s'astreignît à verser chaque mois 18 à a5 fr., afin de former la somme qui est nécessaire à sa complète libération. Avec un peu de bonne volonté, tout ouvrier pourrait, partout où il y a une caisse d'épargne, faire ce qui se fait à Mulhouse. Il y a cependant des avantages dont ailleurs il ne jouirait pas : la société de Mulhouse offre ses maisons au prix de revient, et ces maisons, bien appropriées à un ménage d'ouvriers* sont saines et aérées, Partout ailleurs, au moins dans les villes agglomérées, l'ouvrier ne trouverait à acheter que des maisons trop vastes et hors de proportion avec ses ressources» ou des maisons mal situées et insalubres. Il subirait de plus la cherté, s'il y en avait peu à vendre, tandis que la société de Mulhouse ne demande en tout état de cause, ainsi que nous l'avons dit, qu'un intérêt modique du capital employé, tout en s'imposent le devoir
1 8oticè sur la SocUtè MMousienne des Cités ouvrières, p. 4 (avril tttt).
d'étendre ses constructions au fur et à mesure dés demandes. Quelle différence aussi entre les créanciers! D'un côté, une société bienveillante, assez puissante pour accorder de longs termes, sachant discerner entre l'ouvrier empêché de verser la cotisation mensuelle par un accident indépendant de sa volonté et l'ouvrier qui, par mauvais vouloir, manque à ses engagements ; de l'autre, un créancier rapportant tout à lui-même et exigeant son argent sans entra: dans aucune considération. Proclamons-le hautement, la fondation dont M, Jean Dollfus a pris l'initiative est une des plus louables qu'ait produites la bienveillance éclairée des hautes classes envers les classes laborieuses. Si la grande industrie trouve dans cette création le moyen d'avoir une population ouvrière meilleure, c'est une juste récompense de ce patronage intelligent et humain.
Qu'est-ce que la société de Mulhouse a fait pour le problème dont nous cherchons la solution? Quel service a-t-elle rendu au crédit populaire?
Elle stimule l'ouvrier à se faire capitaliste et lui facilite les moyens de le devenir : c'est déjà quelque chose, c'est beaucoup même. Dans l'état de choses actuel, l'argent va à l'argent, et l'on n'en prête d'habitude qu'à ceux qui en ont; posséder un capital propre est dès lors un excellent moyen d'obtenir au besoin la disposition momentanée du capital d' autrui, d'avoir du crédit. Sous ce rapport
donc, la cité ouvrière agit, pour rendre l'ouvrier créditable, tout au moins avec la même efficacité que la caisse d'épargne ; mais elle atteint ce but d'une manière plus sûre et plus large, parce que de l'ouvrier économe elle fait non-seulement un capitaliste, mais un «propriétaire, » c'est-à-dire un possesseur de biens-fonds. La différence est importante. L'ouvrier qui a des économies à la caisse d'épargne a moins de crédit que le propriétaire d'une maison. On sait que le premier n'a qu'à demander son remboursement pour qu'en quinze jours la garantie' qu'il offrait disparaisse. Au contraire, l'ouvrier propriétaire tient à conserver sa maison ; s'il emprunte, il ne voudra pas que le créancier fasse vendre la propriété où il a établi sa famille. Le même esprit d'ordre qui lui a permis de devenir propriétaire le stimulera à conserver ce qu'il a acquis. Cette opinion répandue dans le public augmentera son crédit personnel, et on lui prêtera dans une certaine mesure, même sans qu'il fournisse d'hypothèque. De cette manière, le client de la société de Mulhouse, si celle-ci ne s'occupe pas de lui fournir directement l'argent qu'il voudrait emprunter, est par elle mis à même de puiser dans le réservoir général de l'offre des capitaux. Pour le nombre d'ouvriers naturellement limité sur lequel s'étend l'action , forcément restreinte dans son objet, de cette société, elle a donc un double effet
très-heureux ; elle les aide et à se créer un capital propre et à se procurer la disposition des capitaux d' autrui.