Thura non emimus
« Nous ne faisons pas de quêtes, dit Tertullren aux païens, et nous ne donnons pas aux quêtes que vous faites dans vos temples ; nous ne pouvons suffire à la fois et à la mendicité des hommes et à celle de vos dieux; ensuite, nous voulons savoir à qui nous donnons : que Jupiter descende, se montre et nous tende la main, il recevra notre aumône1.
Voici donc l'Olympe expurgé, nettoyé de ce nombre infini de dieux, de déesses, de demi-dieux, etc. , dont les uns avaient dû leur durée au charme qu'avaient répandu sur eux et sur leurs aventures les poètes grecs; et les autres, leur installation à la bêtise humaine et à la plus honteuse adulation ;
1. « Non emim sufticimus et hominibus et diis mendicantibus, opem ferre... porrigat manum Jupiter eiaccipiet. »
cette religion tombée si bas qu'elle n'était plus une arme ni une bride dans les mains des empereurs ni de l'aristocratie romaine, est abandonnée, et on accepte volontiers en sa place celle des humbles chrétiens, qui ne prétendent ni aux honneurs ni aux richesses, et dont le Dieu a laissé et des exemples et des préceptes favorables à l'exercieede l'autorité.
Le Christ s'installe seul dans le ciel remis à neuf; Jéhovah, le Dieu des juifs, n'est plus qu'un Dieu honoraire, comme le vieux Saturne lorsque Jupiter s'était emparé du trône.
En effet,, les préceptes et les exemples de Jésus- Christ sont tout précisément le contraire de ceux du Dieu des juifs, ce « feu consommant » , ignis onsumens (Deutéronome, iv, 2<4), lui qui dit à chaque instant : « Tu détruiras tous les peuples que je te livre- » (Deutér., vu, 10.) « Passe au fil
de Tépée le roi et tous les habitants, et ne laisse échapper personne. » (Josué, x, 30.)
Le Christ, au contraire, n'a prêché que la paix, la douceur, l'oubli des injures, la charité; il a blâmé Pierre, qui avait tiré Tépée pour défendre son maître.
C'était une époque heureuse pour la société humaine. Le Christ, je l'ai dit, n'avait rien inventé, rien apporté de nouveau ; sa doctrine était celle de Confucius, de Socrate, d'Épictète, de Marc-Aurèle; mais cette doctrine, il l'avait appuyée de son exemple ; il avait vécu pauvre comme Épictète, il était mort résigné comme Socrate; déplus, il était venu à temps, à point, lorsque la religion païenne s'écroulait, pourrie et vermoulue.
Sa doctrine était simple et se traduisait par un pelit nombre de préceptes qui ne pouvait ni choquer ni même étonner beaucoup : la croyance en un seul Dieu, qu'avaient adoptée depuis si long-
temps les Indiens et les Égyptiens, mais aussi les platoniciens et tous les esprits éclairés de la Grèce et de l'Italie; ajoutez-y, pour la satisfaction de certains esprits et de certaines âmes poétiques, qu'il était, lui Jésus, le Fils de Dieu, qu'il était descendu sur la terre en naissant d'une vierge juive, puis remonté au ciel ; — sauf ce dernier pointqu'on pouvait accorder parce qu'il ne faisait de mal a personne, — cette religion avait toute la simplicité, toute la clarté de la religion primitive et naturelle.
« Croyez un seul Dieu créateur de tout, priezle, remerciez-le; aimez-vous les uns les autres; ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît; faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît; rendez à César ce qui est à César. »
Cela n'avait rien qui pût ni surcharger la mémoire ni embarrasser l'esprit; cela avait un sens clair et précis, ne prêtant à aucune équivoque.
t Remplacez cette vilaine circoncision — quoique
lui-même et ses disciples fussent circoncis par le baptême — qui est un signe de purification ; à certaines époques, faites ensemble des repas simples où régnera la cordialité. »
Tous les hommes devaient accepter naturellement cette religion; les apôtres et leurs successeurs, et ensuite les ministres, prêtres, etc., n'avaient qu'à prêcher, qu'à propager, et par leurs discours et par leurs exemples, ces préceptes si clairs, si peu nombreux, si indiscutables.
Car c'est là véritablement la religion apportée, instituée, laissée par Jésus-Christ; elle n'est pas plus compliquée que cela, elle ne contient rien de plus, elle peut tout entière se résumer en dix lignes sans qu'il y manque un seul point.
L'homme, d'ailleurs, n'a ni aucun moyen ni aucun besoin d'en savoir davantage.
Il semblait que* sur ces sept ou huit articles si nets, si simples, si limpides, il serait à jamais im-
possible qu'il s'élevât ni un doute, ni un quiproquo, ni une différence d'interprétation, ni une discussion même la plus légère.
Et c'était une vraie religion, reliant les hommes, propageant la justice, la paix, la fraternité : elle n'eût pas tardé à être la seule.
Et cependant c'est de cette religion chrétienne que sont sorties des discordes, des haines, des persécutions qui ont d'abord hâté la fin de l'empire romain, puis ont ravagé le monde, répandant des flots de sang, allumant des bûchers, inventant des tortures.
. Et cela, depuis le jour où l'Église catholique s'est glissée en rampant jusqu'à la puissance, jusqu'à nos jours, car il n'y a pas deux cents ans des dragonnades; les tueries de 1815 sont pour ainsi dire d'hier, et vous avez aujourd'hui encore des gens qui voudraient que la France s'engageât follement et injustement dans une guerre contre l'Italie pour
rétablir la puissance temporelle dn pape, qui est une invention monstrueuse, absurde et en contradiction flagrante avec la morale et la doctrine de Jésus.
Il est important de bien constater le petit nombre, la simplicité, la clarté des huit ou dix préceptes qui composent entièrement cette morale et cette doctrine; et de quelle paix, de quelle prospérité elle eût fait jouir la société humaine, si l'ambition, l'avidité, la vanité, l'absurdité des uns, la bêtise, la crédulité des autres n'en eussent décidé autrement.
De nombreuses sectes de philosophes et de rhéteurs couvraient l'Orient et l'Egypte, recherchant l'origine du monde, la cause du mal, la nature et la destination de l'homme, et adoptant séparément ou successivement les différents systèmes que l'esprit humain avait formés sur ce système ; la matière était épuisée, du moins la matière des argu-
ments était épuisée, lorsque arriva le christianisme ; c'était, disait-on, une révélation. Ils étudièrent pour y trouver la solution de leurs doutes; mais, ne se trouvant pas satisfaits sur un certain nombre de questions, ils se replièrent vers leurs anciens principes, qui devinrent comme un supplément aux dogmes du christianisme, puis commencèrent à les altérer.
Lorsque Constantin et ses successeurs prirent part aux disputes des chrétiens, l'éclat que ces disputes donnèrent aux hommes érudits, féconds ou éloquents qui se mêlaient à l'attaque ou à la défense, alluma le désir de la célébrité chez une foule d'hommes médiocres qui s'efforcèrent d'attirer l'attention par un zèle excessif, par l'invention de nouvelles formules, de nouvelles nuances; il s'y trouva des esprits ardents, des naturels fâcheux qui se jetèrent dans cette voie ouverte à l'ambition et à la célébrité.
Personne, d'ailleurs, n'était désireux de contenir le christianisme dans la simplicité et l'austérité de ses origines encore si proches cependant.
« Le royaume du Christ n'était pas de ce monde » ; ses ministres, pour lui obéir, auraient dû renoncer à toute puissance temporelle, à toutes les joies de l'opulence, du luxe, de la vanité.
On voulait bien renverser les temples des anciens dieux; mais, en prenant leur place, on prétendait ne renoncer à aucune des jouissances qu'ils procuraient à leurs ministres ; à quoi aurait servi alors la faveur des empereurs et des impératrices?
Beaucoup voulaient avoir leur gerbe dans cette nouvelle moisson ; mais il n'y avait pas de gerbes pour tout le monde, il fallait donc se disputer celles qui existaient. Alors, chacun pensant supplanter ses concurrents, se présentait avec un perfectionnement, un surenchérissement; de là des sectes innombrables ; de là les haines, les guerres, les per-
séditions, les exils, les glaives, les bûchers; si bien qu'on laissa de côté la morale belle, pure et simple, mais ne présentant aucune chance dMnterprétation contradictoire, pour se jeter dans des charades acharnées, des logogryphes cruels, des rébus implacables, des devinettes sanglantes, à peine dignes d'occuper l'attention d'enfants désœuvrés : logogryphes, rébus, charades, qui n'ont aucun rapport avec le christianisme, et qui finirent par devenir le christianisme.
Il n'est pas un cheveu, pas un poil de la 'barbe 'du Christ que l'on ne coupe en quatre et que l'on ne subdivise ensuite enijuatre dans sa longueur!
Nous voici donc sur la question du christianisme à ce point, que, ne voulant discuter ni la divinité ni les miracles de Jésus, j'accepte l'Évangile, autant qu'on peut donner ce Jiom commun aux quatre récits légendaires qui renferment tant de contradictions.
Le Christ est mort, ses apôtres et ses disciples se répandent et prêchent une nouvelle religion. C'était le moment : l'ancienne était usée jusqu'à la corde, jusqu'au mépris, jusqu'au ridicule ; le ciel païen encombré de rois, d'empereurs, de gredins, degitons, de drôlesses, était devenu, je l'ai dit, une sorte de mauvais lieu. Néron disait : « Pourquoi craindrais-je les dieux? j'en fais, et j'en serai un à ma mort. » Claude l'imbécile était dieu; Agrippine l'empoisonneuse était déesse * . Caligula appelait Jupiter en duel, et déclarait déesse sa sœur Drusilla, objet de sa brutalité incestueuse*. Adrien met son... favori Antinous au rang des dieux 5.
Cette religion déshonorée n'exerçait plus aucune influence, elle échappait aux mains de Taris-