A JEANNE
AU
La mer au coucher du soleil. — Un savant. — L'ichtyosaurus. — Le départ. — L'homme de Tan 1850. — Conjectures.
C'était à la fin d'une chaude journée de juillet. Tandis que mon matelot gréait mon canot, et en attendant que le vent et la marée nous devinssent favorables, j'étais au bord de la mer, appuyé sur un cabestan, et je contemplais les magnifiques couleurs dont le soleil couchant parait l'horizon,
L'air était calme et pesant; sur la terre, on ne sentait pas le moindre souffle ; une faible brise venant du nord passait par-dessus la plage, abritée par les côtes qui ferment la petite vallée de Sainte- Adresse.
D'une maison couverte de chaume, une fumée sortait lentement et tout droit, jusqu'à ce qu'elle se perdît dans la brume.
Au large, par le sud-est, le ciel était d'un pâle bleu de turquoise; la mer, au contraire, était d'un bleu intense et sombre. A l'ouest, le ciel était devenu insensiblement d'un brun -lumineux, presque orange. Quelques barques glissaient lentement sur l'eau; celles qui passaient if l'opposé du soleil avaient leurs voiles, à peine gonflées, teintes de tons vermeils; les voiles, au contraire, des barques qui passaient entre mes yeux et l'horizon se détachaient en noir sur un fond d'or.
La mer était unie, calme et lourde, sous le soleil couchant. Pour la couleur et le poids apparent, on eût dit de l'or en fusion; la partie un peu plus rapprochée de la terre reflétait les navires, comme s'ils eussent été posés sur un grand miroir étamé d'or, au lieu de l'être de vif-argent.
Un peu plus tard, . toutes les couleurs devinrent plus foncées, la faible brise prit un peu plus de force en passant à Test, de sorte que la surface de la mer se trouva légèrememt ridée, et rayée par le soleil de bleu sombre et de jaune lumineux, comme ces belles étoffes de soie à couleurs changeantes que portaient nos aïeules.
La mer baissait, et la partie du sable qu'elle abandonnait,. uni, humide et coloré, nous paraissait exactement du sable d'or.
Mes regards furent arrêtés par la silhouette noire d'un homme courbé sous un fardeau, qui suivait lentement le rivage. Il ne tarda pas à approcher de moi, et je reconnus un vieux savant que j'avais déjà rencontré quelquefois, et qui habitait au fond de la vallée. Ce vieux savant s'occupait presque incessamment à explorer la plage, les falaises et les rochers, poury trouver des coquilles et des ossements fossiles, branche de la science à laquelle il portait un intérêt tout à fait spécial. La récolte avait été bonne, M. Anthime avait sur l'épaule un sac si plein, que son marteau n'avait pu y tenir, et qu'il le gardait à la main. Il posa son sac par terre, et, s'essuyant le front, s'appuya sur le même
cabestan que moi, en me souhaitant le bonsoir.
— Il fait bten chaud, dit-il, et je suis plus chargé que de coutume, ce dont je ne me plains pas.
Je lui offris un verre de rhum ou de genièvre; il préféra le genièvre, et j'allai le prendre dans ma cabane, à quelques pas derrière nous. Le genièvre est une assez mauvaise liqueur, dont on boit beaucoup au bord de la mer; quelques personnes ne l'emploient que pour nettoyer le bois des meubles : je crois que c'est là sa véritable destination, et que ce n'est que par extension, abus, catachrèse, qu'on est arrivé à en boire. Toujours est-il que M. Anthime s'en trouva bi.en, et qu'il resta auprès de moi. Il vida son sac, et remit dedans les diverses pièces qu'il avait amassées, en énumérant ses richesses. Il entassa d'abord avec assez peu de soin des ammonites et des nautiles pétrifiés ; mais il réserva et me montra trois sortes d'osselets gros comme les deux poings, et me dit : — Savez-vous ce que c'est que fcela ? rien autre chose que trois vertèbres de la queue du fameux ichtyosaurus, animal antédiluvien dont la race est perdue, que je suis en train de reconstruire; il ne me manque plus que cinq vertèbres, la mâchoire inférieure et
deux des jambes. Il y a huit jours que je n'avais rien trouvé, mais aujourd'hui la journée a été bonne, non-seulement à cause de. ces trois vertèbres que j'ai déterrées, mais plus encore par la conviction que j'ai acquise que mon ichlyosaurus n'est pas le même que celui de Cuvier, ce qui m'assure la très-douce perspective de le voir honorablement placé dans les galeries du Muséum de Paris, avec cette inscription : « Ichtyosaurus Anlhimeianus. » -
A ce moment, mon matelot vint m'avertirque tout était paré (prêt), que la marée commençait à dévirer (tourner) par le nord-ouest, et que la brise soufflait -de Test; ce qui constituait la réunion de toutes les conditions que nous attendions pour partir.
— Vous allez à la mer? dit M. Anthime.
— Oui, nous allons porter des trémails.
— Combien de temps resterez-vous dehors ?
— ; Trois heures et demie ou quatre heures ; nous attendrons le revirement de la marée. Venez-vous avec nous?
M. Anthime cacha son sac dans ma cabane, et mit des paniers et des cordages par-dessus. Nous
poussâmes le canot à la mer, et, la petite brise enflant nos voiles, nous nous mîmes en route.
J'étais assis à l'arrière du canot, une main sur la barre du gouvernail, l'écoute de la voile de misaine sur mon genou. Onésime, mon matelot, à l'avant du bateau, avait allumé sa pipe ; M. Anthime, sur le banc du milieu, me faisait face, et regardait les falaises, que nous suivious à une certaine distance.— Voyez, me dit-il, c'est sous cette roche qui tient à peine à la terre, et qu'on croit voir tomber à chaque instant, que j'ai trouvé la mâchoire supérieure de mon ichtyosaurus. Tandis que je creusais sous la roche, je pensais qu'elle allait peut-être se détacher, m'écraser et me garder sous sa masse pour un autre savant, dans trois mille ans, quand la misérable époque où nous vivons s'appellera à son tour t le bon vieux temps ». Ce savant, me disais-je, viendra à son tour comme moi aujourd'hui, avec un marteau, pour interroger les couches de la terre et surprendre les secrets enfouis des siècles antérieurs. Comment sera fait ce savant? me demandais-je en creusant toujours, ce sera peut-être une espèce toute différente de la nôtre, et nos squelettes seront peut-être, pour les
créatures de ce temps-là, un objet de curiosité, comme sont„aujourd'hui pour nous les carcasses antédiluviennes des ichtyosaurus et des plésiosaurus. D'ici à trois mille ans, l'espèce humaine que nous sommes, si usée et si détériorée déjà qu'elle en sera bientôt impossible, aura sans doute été remplacée par une espèce nouvelle et perfectionnée, à laquelle le grand architecte de l'univers, comme disent les francs-maçons, est sans doute occupé à mettre la dernière main. Qui sait si ledit savant ne sera pas couvert de plumes ou de poils ? Toujours est-il qu'il rassemblera soigneusement mes os (je désire ne pas lui donner autant de peine que m'en donne Tichtyosaurus); après de longues recherches et de consciencieuses hésitations, il dira qu'il a retrouvé une race perdue, l'homme de l'an 1880 après l'ère chrétienne. On rira d'abord, les incrédules le bafoueront; mais lui, sans se troubler, achèvera de me reconstruire avec des fils d'archal, et je serai mis sous verre au Muséum d'alors, sous le nom de homo mas européens, et on donnera au savant qui m'aura retrouvé ce qui alors remplacera la croix d'honneur.
Nous étions en vue des signaux d'Octeville. La
nuit était venue, et on distinguait difficilement les falaises.
L'histoire de Sénateur Horville.
— Voici, dit M. Ànthime, la place où on retrouva, il y a quarante ans, le corps brisé de mon cousin Sénateur, le berger ; c'a été une grande histoire dans le pays. A
— Les anciens m'en ont parlé, dit Onésime ; il s'appelait Sénateur Horville.
— Eh bien, que vous en a-t-on dit ? demanda M. Anthime.
— On m'a dit qu'il avait trouvé un trésor, et que les génies, gardiens des trésors, l'avaient étranglé et jeté par- dessus la falaise.
— Oui, c'est tout ce que la première enquête a pu trouver ; mais, plus tard, on a su autre chose. Mon cousin Sénateur laçait des filets pour les pêcheurs, et il avait une grande réputation en ce
genre d'ouvrage ; on disait que les filets lacés par Sénateur étaient les meilleurs filets de la côte.
— Je l'ai ouï dire aussi, interrompit Onésime, mais je ne les regrette pas.
— Vous n'osez pas dire que mon cousin Sénateur était sorcier, n'est-ce pas ?
— Dame, monsieur Anthime, ça n'est pas agréable non plus d'avoir un sorcier dans sa famille, un homme qui a commerce avec le diable I ça ne porte pas bonheur, et je ne crois pas que le bt)n Dieu s'arrange de ça.
— Si j'ai eu par hasard un parent sorcier, j'en ai eu tant d'autres qui ne l'étaient pas, qu'il y a compensation ; ainsi, Onésime, vous pouvez parler sans crainte de me chagriner.
— Eh bien, monsieur Anthime, Sénateur Horville faisait de bons filets, des filets solides et des filets bien péchants. On dit même qu'avec ses filets on prenait des poissons qu'on n'a pas coutume de trouver dans nos parages; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que tous ceux qui ont poché avec les filets de Sénateur Horville ont fait une mauvaise fin : ça n'est pas pour autre chose que mon oncle, à moi, s'est noyé sur le banc de Terre-Neuve, à la pêche de
Iamorue. Etlepère deFrançois Alain pourquoi s'estil perdu avec son canot sous les falaises d'Autifer ? Et le père du vieux Jérôme Sorlier, n'a-t-il pas été tué par la foudre en pleine mer ? Allais, marchais (allez), les anciens en disent une liste. Et Sénateur, lui-môme, n'est-ce pas avec une corde filée par luimême qu'il a été étranglé? Non certes, je ne-regrette pas de ne pas avoir de tréma ils lacés par Sénateur Horville.
— Mon cousin était berger, dit M. Anthime s'adressant à moi, mais il s'adonnait en outre à cinq ou six petites professions accessoires. D'abord, il laçait des filets; c'étaient là ses deux états honnêtes ; mais, en outre, il savait des secrets pour faire réussir les mariages, et pour empêcher les conscrits de tomber au sort. ,11 guérissait avec des herbes et des paroles; c'est aussi avec des paroles qu'il reboutait les membres cassés. Il jetait et levait des sorts, et se servait de la baguette de coudrier pour trouver des sources ou des trésors.
— Mais comment restai t— il pauvre et berger?
— Le diable, dit Onésime, ne leur permet pas de trouver des trésors pour eux-mêmes. Le samedi soir, ils vont au sabbat, et, là, ils ont toutes les
PREMIERE PROMENADE * il
jouissances de la terre; mais, le reste de la semaine, il faut qu'ils rentrent dans leur état. C'est pour avoir réservé pour lui la moitié du dernier trésor qu'il a trouvé avec la baguette, que Sénateur Horville a été étranglé.
— Il restait berger, parce qu'il voulait rester sorcier, dit M. Anthime, et, dans la pensée des paysans qui croient aux sorciers, ces professions sont inséparables.
Nous étions arrivés à l'endroit où nous nous proposions démettre nos filets à l'eau, Onésime amena et cargua la voile ; puis, lui et moi, nous hissant dériver avec la marée, nous élongedmes nos trémails. Le trémail est un filet très-ingénièux. Il se compose de trois nappes de filet placées l'une sur . l'autre. Celle du milieu est à mailles fines. Les deux autres sont à mailles larges à y passer la tête d'un enfant. Le poisson qui passe, pousse devant lui une partie du filet à mailles fines et l'entraîne au travers d'une des grandes mailles, de sorte qu'il se prend dans une poche qu'il fait lui-même.
Nos filets placés, il s'agissait d'attendre que la marée cessât de nous être contraire pour le retour. Nous nous écartâmes de nos applets, et nous jetâmes
l'ancre. Onésime tira notre sonper d'un panier :
c'était du pain, de la viande froide, du fromage,
. du cidre et un peu de rhum. Le souper terminé, on
alluma les pipes, et M. Anthime reprit son récit.
— Mon cousin Sénateur est le premier qui ait apporté ici l'usage, déjà établi ailleurs, de tanner les filets, c'est-à-dire de les faire bouillir dans une décoction d'écorce de chêne. Cette opération, comme
- vous savez, augmente beaucoup la durée des filets. Cet avantage, joint à la couleur noire que leur donne le tan et qui' ne surprendrait plus personne aujourd'hui, n'a pas peu contribué alors à faire croire que ces filets étaient ensorcelés. '
— On dit, interrompit Onésime, que Sénateur Horville connaissait tous les poissons de la mer par leur nom de baptême, leur vrai nom, celui qui leur a*té imposé par notre père Adam. Gomment un malheureux berquer (berger) aurait-il su ce que savent peu de péqueux (pécheurs), même les plus anciens, s'il n'avait pas été sorcier ?
— Sorcier ou non, il ne put se défendre contre un charme bien dangereux; il avait près de cin-
, quante ans, quand il fut ensorcelé à son tour. Il y avait chez le fermier dont Sénateur gardait les
troupeaux une très-belle servante. Le maître n'avait pas été le dernier à s'en apercevoir ; mais* Cléopâtre..., vous souriez à ce nom ;. vous voyez qu'Onésime ne sourcille pas; voas êtes cependant depuis assez longtemps en Normandie pour ne pas avoir à vous étonner d'un semblable nom.
— Je ne m'en étonne plus, répondis-je à4'observation de M. Anihime, mais je ne sais pas où on a été chercher les noms excessivement distingués de la plupart de nos filles de ferme, le nom d'Onésime, qui est si commun ici, celui du cousin Sénateur, qui est ici très-ordinaire, paraîtraient ailleurs fort singuliers.
— Je crois en sa-voir l'origine, reprit M. Anthime. Ces noms prétentieux sont modernes ; on ne les retrouve pas dans l'histoire de la Normandie. La célèbre M*le de Scudéri est née au Havre en 1607 ; elle a vécu une centaine d'années, et a eu le temps de faire de longs romans très-célèbres. Ces romans qui ont été si fort à la mode dans toute l'Europe, ont dû être l'objet d'une admiration plus grande encore dans son pays. Il est probable que les dames des châteaux, priées souvent d'être marraines des enfants de leurs vassaux et fermiers, auront donné
aux susdits enfants des noms pris dans tes livres de la célèbre fille du Havre, et ces noms se seront perpétués dans le pays. En effet, rien n'est si commun ici que les noms de Bérénice, d'Arthénice, de Celinde, d'Almalcide. Revenons à Cléopâtre.
» Comme le fermier paraissait s'occuper d'elle, sans cependant se déclarer tout à fait, parce qu'elle était réellement belle et d'une beauté imposante, elle lui dit un jour : — Écoutez, maître Jean Dicquemare, je n'aime pas faire semblant. Une fille n'a pas besoin qu'on en dise bien long pour s'aperce- # voir qu'on lui en veut. Vous avez de l'amitié pour moi ; c'est bien. Il me semble, de mon côté, que je ne vous haïrais pas non plus. Eh bien, je suis fille, vous êtes garçon : causez-en avec M. le curé.
r Maître Jean Dicquemare dit à Cléopâtre qu'elle était folle, que c'était impossible. .., au moins pour l'instant, etc.
• » — Je comprends, dit-elle, ce que vous voulez dire ; je ne suis qu'une servante, et vous voulez vous amuser de moi et épouser quelque fille de fermier. Les filles de fermier ne sont pas -d'une autre espèce que les servantes. II n'y a que deux espèces de femmes : les belles et les laides. Je suis
des belles, c'est ma dot, que le bon Dieu m'a donnée. Voyez si ça vous va ; c'est à prendre ou à laisser.
» Maître Jean Dicquem are eut beau prier, promettre, menacer, rien n'y put faire; aussi, un jour que Cléopâtre cassa une assiette, cette maladresse parut au maître un crime si horrible, qu'il la mit à la porte. Pendant ce temps,, mon cousin Sénateur n'était pas moins empressé que le fermier auprès de la belle servante. Elle le considérait comme un puissant sorcier. Il faut croire d'ailleurs qu'il avait de l'argent, et qu'il ne négligea pas de le lui apprendre. Après cela, quoiqu'il ne fût plus jeune, peut-être plut-il à Cléopâtre ou lui jetat-il un sort? Toujours est-il qu'elle l'épousa sans en montrer de déplaisir, et qu'on parla, pendant plus de trois mois, des riches dentelles de son bonnet de noces. Maître Jean Dicquemare renvoya mon cousin; mais, comme c'était un habile berger, qui savait des paroles contre toutes, les maladies des troupeaux, il trouva dix places pour une ; et personne ne s'étonna de voir Jean Dicquemafe perdre dix moutons de la clavelée dans le mois qui suivit l'expulsion de son berger.
» Quand Cléopâtre se vit mariée, lorsque surtout, peu de temps après, le fermier, son ancien maître, se maria à son tour, elle devint tout à Tait ambitieuse, et voulut marcher de pair avec les plus riches de la commune. Dieu sait ce qu'on disait, et les potins (médisances) qu'on faisait en voyant la femme d'un berger, le dimanche, avec des denteltelles d'Angleterre études robes de soie couleur gorge de pigeon! Toutes les femmes la haïssaient, et Cléopâtre était triomphante. Quelques vieilles femmes avaient cependant annoncé quelque chose, dont on attendait la réalisation avec grande impatience. Elles avaient dit que tout l'argent employé à orner comme une châsse la femme du berger ne pouvait pas être pris sur les soixante écus que gagnait chaque année son mari dans son état de berger; que ce qu'on lui donnait pour les philtres, pour les prédictions, pour les sorts, était de l'argent qui venait indirectement dii diable, et que si, par hasard, on aspergeait d'eau bénite quelque partie de la parure de Cléopâtre, qui eût été achetée avec cet argent maudit, la dentelle deviendrait des lambeaux de torchon, l'or du cuivre, etc. Une femme, plus opiniâtre que les autres, sortit un dimanche
de l'église derrière la femme du berger, arracha le goupillon de la main du donneur d'eau bénite, assis à la porte, et aspergea Cléopâtre à bout portant et à plein goupillon;- mais il ne se fit aucun changement dans sa parure, ce qui fil penser que l'eau bénite n'était pas bonne.
» La vérité est que les vieilles femmes ne se trompaient pas sur un point. Les ressources ordinaires de mon cousin ne suffisaient pas aux désirs sans cesse renaissants de sa femme. Il avait aspiré dans les grands yeux bleus de Cléopâtre un philtre qui le rendait son esclave. D'ailleurs, il était si heureux de la voir brave et bien parée !
» Il parait qu'alors seulement il se lia avec des ' contrebandiers, et qu'il trouva dans cette association d'assez gros bénéfices; aussi Cléopâtre eut une armoire et un buffet en bois sculpté, avec un dressoir tou^t chargé d'assiettes de faïence, peintes de fleurs rouges et bleues avec des coqs jaunes, et aussi de ces pots dorés et argentés que fabriquent les Anglais, et qui n'entrent en France qu'au moyen de la fraude. Cela marcha assez bien pendant quelques années; mais Sénateur, obligé, par les exigences de sa femme, de se montrer à son tour plus
exigeant envers ses associés, finit par les lasser, et ils se cachèrent de lui pour leurs plus importantes opérations, afin de lui dérober la pari qu'il voulait rendre trop forte.
> Cléopâtre ignorait que son mari se livrât à la contrebande, c'était très-fermement qu'elle le croyait sorcier. Lui ne s'avisait pas de la dissuader; cette % croyance inspirait à Cléopâtre une sorte de crainte respectueuse et faisait une utile compensation aux vingt-cinq ans qu'il avait de plus qu'elle.
» Un jour, la femme de maître Jean Dicquemare se présenta à l'église avec un éclat inusité : elle et Cléopâtre, quand elles se rencontraient sous les ormes, le dimanche, se regardaient comme se regardent deux femmes qui se rencontrent, c'est-àdire à la façon de deux guerriers prêts à en venir aux mains, et chacun avide d'examiner les armes et la cuirasse de son adversaire.
» La toilette est la cuisine de la beauté. Chaque femme, chaque jour, imagine des ragoûts pour ses charmes qu'elle doit servir le soir à l'admiration affamée des regards. .
« On peut dire encore que sa beauté particulière est pour chaque femme un sonnet qu'elle retouche
tous les jours, et sans cesse elle corrige, elle ajoute, elle efface, puis elle le relit chaque soir.
» LaDicquemare ayaitau cou une chaîne d'or qui en faisait six fois le lour. Cléopâtre, rentrée chez elle après la messe, se livra à un légitime désespoir; elle arracha et jeta par terre sa mauvaise petite chaîne, à elle, qui faisait simplement le tour
de son cou. Quand le berger rentra, il la trouva
noyée de larmes. Qu'était-ce, en effet, que la vie désormais, sans une chaîne faisant six fois le tour du cou ? Sénateur dut écouter la liste de tous ceux qui seraient trop heureux de donner une pareille chaîne à Cléopâtre. Maître Jean Dicquemare qu'elle avait refusé, disait-elle, pour le vieux Horville, tournait toujours autour de la maison ; elleoffrait de gager que, si elle le voulait bien, elle lui ferait ôter le collier à la Dicquemare pour le mettre à son propre cou. Elle ne mangea ni au dîner ni au souper, et elle annonça qu'elle ne sortirait plus de sa maison pour ne pas être humiliée par une femme ayant d'aussi petits yeux et . d'aussi gros pieds que la Dicquemare. Elle pria, elle pleura, elle menaça, elle caressa, elle déclara que, si elle n'avait pas un collier de six tours pour le moins, elle saurait bien
s'en faire un qui n'aurait qu'un tour, mais que ce serait un collier de chanvre; qu'elle se pendrait pour ne plus être humiliée. Si bien que Sénateur promit solennellement qu'elle aurait, pour le dimanche suivant, un collier faisant sept fois le tour du cou, un tour de plus qu'à la Dicquemare. C'est ce collier qui fut la perte de mon cousin Sénateur Horville, et voici comment :
» Il n'y avait pas de temps à perdre pour effectuer la promisse. II alla trouver un fermier de Bléville, vers les Signaux.
» — Maître Laignel, lui dit-il, que diriez- vous à un homme qui vous ferait découvrir, un trésor dans votre champ?
» — Je lui dirais qu'il y a dix ans que je laboure mon champ, que je le fume et l'ensemence, et que je l'arrose de ma sueur; que j'en tire, je crois, tout ce qu'on en peut tirer, attendu que je passe pour savoir mon état.
» — Je parle d'un trésor enfoui. Si je vous faisais trouver dans un quartier de terre, dès ce soir, un trésor égal à ce que ce- quartier vous produirait en trente ans d'un travail assidu, m'en donneriezvous bien la moitié?
i Le fermier hésita un instant; mais il réfléchit que, s'il ne donnait pas la moitié, il n'aurait rien; il promit.
» — Eh bien, dit le berger, je viendrai cette nuit avec ma baguette de coudrier. Ayez soin, d'ici là, de ne toucher ni or ni argent; c'est une condition qu'imposent les esprits gardiens des trésors. Ne parlez surtout de rien à personne, votre propriétaire et l'État pourraient réclamer leur part ou nous faire avoir de la peine. Cachez près d'ici deux pelles, deux pioches et deux grands paniers. Un peu avant minuit, je serai chez vous, non pas à la ferme, mais sous ce gros pommier dont la tête a été fendue par la foudre. Je pratiquerai quelques cérémonies indispensables... N'arrivez donc qu'à minuit juste, et faites bien attention à ce que je vous ai recommandé : si vous manquez à quelque chose, nous ne trouverons rien, et nous courrons quelque risque d'avoir le cou tordu.
» A l'heure convenue, maître Laignel arriva, et Sénateur Horville, mon cousin, prit la baguette de coudrier et commença l'opération. Il marcha dans le champ en tout sens, et la baguette restait toujours
22 AU BORD DE Là MER
immobile dans sa main. Laignel commençait à se désespérer. -
» = — Vous vous serez trompé, Sénateur.
» — Rappelez-vous, répondait mon cousin, que je vous ai recommandé le silence. A ce moment, Sénateur Horville arrivait à l'extrémité du champ. Tout à coup la baguette de coudrier s'agita étrangement dans sa main, et se courba vers la terre à tel point, que, si elle eût été d'un bois moins flexible, elle se serait rompue. Elle se démena et se tortilla d'une telle force, que mon cousin avait peine à la tenir.
» — C'est là, dit-il. Creusons, mais ne prononçons pas une parole, ou nous pourrions encourir la colère des esprits, et être exposés aux plus grands dangers.
» Le berger enleva soigneusement par plaques le gazon qui couvrait la terre, et les deux compagnons, saisissant tour à tour les pioches et les pelles, se mirent à travailler avec ardeur. Au bout d'une demi-heure, la pioche de maître Laignel frappa un corps dur, qui sonna creux; il pâlit et lâcha la pioche; mais le berger acheva l'opération, et il& ne tardèrent pas à tirer de terre une caisse
assez grande qu'ils brisèrent. Ils trouvèrent dedans deux petits ballots scrupuleusement recouverts de toile cirée. Sénateur remit au fond du trou les fragments de la boite brisée, battit le briquet, et les brûla en prononçant quelques paroles inintelligibles. Puis il recouvrit de terre le charbon, trépigna avec maître Laignel sur la terre replacée dans le trou, et replaqua le gazon qu'il avait enlevé. Ils mirent les deux ballots dans les paniers que le fermier avait apportés, recouvrirent les ballots de feuilles et d'herbe, et rentrèrent à la ferme, que Sénateur Horville ne tarda pas à quitter.
» Le dimanche suivant, Gléopâtfe Horville parut à l'église avee une chaîne d'or qui faisait sept fois le tour de son cou, un tour déplus qu'à la Dicquemare, ainsi que l'avait promis Sénateur. Mais, deux jours après, le berger ne rentra pas. Comme il s'absentait très-souvent la nuit, soit pour la garde de ses troupeaux, soit pour aider aux contrebandiers, sous prétexte de pratiques mystérieuses et de cérémonies de sorcellerie, on n'y fit pas grande attention-. Mais, le matin du troisième jour, sa femme, inquiète,, se mit en route, et le chercha dans les endroits où il avait coutume de mener
son troupeau. Elle ne tarda pas à reconnaître ses chiens, qui .vinrent au-devant d'elle; ils paraissaient exténués, les pauvres bêtes n'avaient pas mangé depuis trente-six heures ; elle vit les moutons qui broutaient l'herbe et ne manquaient de rien; mais elle ne trouva pas son mari. Jamais cependant il ne quittait son troupeau sans le confier à la garde du petit Maurice Legof.
— Le fils du père Legof, le mareyeur (marchand de poisson) ? dilOnésime.
- — Non, le mareyeur lui-même, qui alors était un enfant. Ma cousine Gléopâtre, inquiète, effrayée, alla à la ferme* à laquelle appartenaient les moutons; on n'avait pas entendu parler de Sénateur. Le mpltre revint avec elle au champ où paissait le troupeau sous la garde des chiens : on ne vit sur la terre aucune trace de lutte; d'ailleurs, ses chiens l'auraient défendu si on l'eût attaqué au milieu de son troupeau.
» A l'heure du dîner, lorsque les laboureurs et les garçons revinrent à la ferme, il se trouva que personne n'avait vu le berger. On dîna précipitamment, puis on se dispersa dans les environs pour chercher Sénateur. Deux des garçons suivirent la
falaise, et, à Blêville, sous les Signaux, ils trouvèrent le cadavre de mon cousin horriblement brisé. Il avait le cou serré par une corde, et, à un des bouts de cette corde, pendait une baguette de coudrier. Au bout de la falaise, la terre était battue et dure, l'herbe foulée et écrasée ; il était évident que c'avait été le théâtre d'une lutte acharnée.
i Maître Laignel par la un peu ; on sutqu'il avait trouvé un trésor à l'aide de la baguette de coudrier. On conclut que le berger avait manqué à quelques cérémonies exigées par les lois de la sorcellerie, ou qu'il avait failli en se faisant donner la moitié du trésor découvert; ou encore que, son pacte avec l'esprit des ténèbres étant arrivé à son échéance, le diable, pour s'emparer de son âme, avait dû préalablement la faire sortir de son corps, l'énucléer, et que, pour arriver à ce résultat, il avait jeté le berger par-dessus la falaise, trois cents pieds de haut, la hauteur de six maisons. La justice s'en mêla; on informa; l'enquête ne produisit rien. Ma belle cousine Cléopâtre, un an après, épousa un riche fermier, et quitta le pays.
» On avait beaucoup parlé de la mort de Sénateur
Horville; mais il y avait trois hommes qui n'en avaient rien dit ; c'est que ces trois hommes seuls savaient la vérité sur la fin tragique du berger, et qu'ils croyaient avoir de bonnes raisons pour ne pas la faire connaître. Quinze ans après, deux de ces trois hommes étaient morts; le dernier, qui est mort il y a six ou sept ans seulement, se vanta de savoir ce que personne au monde ne savait, excepté lui. Il raconta les détails, bien entendu qu'il ne parla que de la part qu'avaient prise à l'événement les deux morts, et qu'il ne se désigna, quand le fil des incidents l'obligeait à parler de lui-même, que par ces trois mots : • une personne que je ne nommerai pas. » Cette vérité la voici : Sénateur, je vous l'ai dit, avait indisposé ses associés contre lui par ses exigences; les contrebandiers, sans vouloir se brouiller tout à fait avec lui, parce qu'ils en avaient peur, en qualité de berger jour et nuit dehors, qui voyait tout, d'ancien associé qui savait tout, et un peu aussi de sorcier qui disposait d'un pouvoir surnaturel, les contrebandiers continuèrent à le faire participer aux petites opérations, mais se cachaient de lui pour faire les grosses. Sénateur s'aperçut d'abord de la
diminution de ses receltes, et, soupçonnant la cause de ce déficit dans ses finances, il s'était mis en observation. Uae nuit, il avait vu ses associés grimper, en rampant, par des chemins où ne passent que les renards et les contrebandiers; il les avait vus creuser un trou dans lequel ils avaient caché une caisse; il avait tu et toutes leurs précautions pour dissimuler les marques de leur travail, et leurs soins pour retrouver la place où ils avaient enfoui leur butia. Convaincu de leur manque de foi à son égard, il avait résolu de s'en venger, et il était occupé à en chercher les meilleurs moyens, lorsque ma belle cousine Gléopâtre annonça la résolution de ne plus vivre sans une chaîne faisant au moins six fois le tour de son cou. Il fallait se décider; il se décida. Il alla trouver le fermier Laignel, auquel appartenait le champ dépositaire du trésor, et il mit à exécution un plan qui le vengeait des contrebandiers, lui donnait la moitié de leur butin, et augmentait singulièrement sa réputation comme sorcier et chercheur de trésors. Les petits ballots que Laignel et SénateurHorville emportèrentà la fermecontenaient des dentelles et des étoffes anglaises, dont l'importation
était alors si sévèrement prohibée, — on était sous l'Empire, — ce qui leur donnait une très-grande valeur. Le lendemain, les fraudeurs revinrent chercher leur trésor; ils creusèrent, et ne trouvèrent que les planches du coffre réduites en charbon. D'abord, ils pensèrent s'être trompés, mais c'étaient bien là leurs remarques et leurs amers. Alors, ils pensèrent qu'il pouvait bien y avoir là une vengeance de Sénateur, mais ils pensèrent d'abord qu'il s'était vengé en fra.nc sorcier; que, pour les punir de l'avoir exclu du partage, au moyen de sortilège et avec l'aide du diable, il avait brûlé leurs marchandises dans le sein de la terre. Aussi ils furent terrifiés, et convinrent ensemble de se réconcilier avec lui. Mais le juif parla, et l'ardeur de la vengeance succéda à la crainte. Un d'eux alla, le soir, trouver le berger qui gardait son troupeau, et feignit de vouloir lui parler d'une affaire où il devait avoir sa part. Tout en causant, il l'entraîna loin de ses chiens, jusqu'à l'endroit où, les autres contrebandiers étaient couchés sur l'herbe.
• — Sénateur, dit l'un d'eux, il s'agit d'une bonne affaire.
» — Gomment se fait-il alors que vous m'en parliez? reprit mon cousin; depuis quelque temps, je ne suis plus voire associé que lorsqu'il s'agit de quelques mauvais* paquels de cigares.
• — C'est que les bonnes affaires ne viennent pas tous les jours; mais, cette fois, c'est du dru: des dentelles et des étoffes anglaises. Nous avons fait prévenir le juif, il va arriver; crois-tu qu'il nous achète les dentelles et les étoffes? — Je le crois. — Alors, nous allons aller déterrer ces ballots. — Où sont-ils? — A deux pas d'ici, dans le champ à maître Laignel, près des Signaux de Bléville. — C'est trop loin ; je ne puis abandonner mes bétes. — Est-ce que tu ne vas jamais par là? — Pourquoi me demandes-tu cela? — C'est que tu pourrais'y conduire ton troupeau. — Je ne le fais pas voyager la nuit.
• — Allons donc! comme si nous ne savions pas qu'avec trois paroles lu peux endormir tes moutons et les enchaîner à la place où ils paissent? (1 faut que tu viennes avec nous, nous avons be£in de toi.
» — Vous n'avez pas eu besoin de moi pour en-
fouir des ballots.
» — C'est vrai, mais en ce moment, pour ce que nous avons à faire, nous ne pouvons pas nous passer de toi.
» — Qu'avez-vous donc à faire ?
» — Nous avons à te tuer , si la place est vide.
« — Ne plaisantez pas; il pourrait bien se faire que la place fût vide ; car, persuadé que vous me trompiez depuis quelque temps, j'ai fait des conjurations et j'ai jeté unsort sur vous et sur vos barques; et, si mes sortilèges ont réussi, ce que vous avez pris depuis doit être réduit en cendres et en charbons.
» — Pas mal inventé, c'est ce que nous avions cru aussi... d'abord; mais il faudrait que le juif n'eût pas parlé et eût mieux gardé le secret que tu lui avais si bien recommandé.
» A ces mots, un des contrebandiers, et on pensait généralement que c'était la personne que le narrateur n'avait pas besoin de nommer , lui passai pi dément au cou un nœud coulant, et du même coup l'étrangla, sans qu'il pût jeter un cri. Un d'eux s'était muni d'une baguette de coudrier qu'on attacha â un bout de la corde ; après quoi,
on jeta le corps inanime de Sénateur Horville pardessus la falaise.
Le retour. — Le lever de la lune. — Le brasillement de la mer. — Explication de ce phénomène.
A ce moment, la lune montait derrière les côtes d'Ingouville. On ne vit d'abord que la moitié de son disque, qui semblait s'appuyer sûr la colline; et bientôt elle monta lentement, large et rouge. Mais le temps était orageux, comme on avait pu le prévoir au coucher du soleil, et d'épais nuages ne tardèrent pas à la voiler. De temps en temps, elle glissait entre deux nuées de pâles faisceaux de lueurs sur la mer. Comme la marée avait changé, nous appareillâmes pour retourner à terre. Nous avions bien pris nos amers. D'un côté,*nous voyions la tête d'un pommier de la ferme de Gourchet; de l'autre, un des deux feux de la Hève nous cachait ♦
entièrement l'autre. Nous savions qu'en nous remettant le lendemain dans la même position nous serions sur nos filets. Nous nous mimes en route en gagnant le large, car nous ne pouvions regagner Sainte-Adresse qu'en courant des bordées. Nous fûmes alors témoins d'un admirable et singulier spectacle. La mer, comme il arrive parfois dans des temps orageux, commença à brasiller; les petites lames, qui se développaient lentement et se brisaient au rivage, au lieu de se diviser en écume blanche, semblaient rouler du soufre allumé. Bientôt la mer fut toute parfumée de grandes taches lumineuses et phosphorescentes comme des étangs de feu. Le canot à la voile laissait derrière sa quille un long sillage de feu. Pendant que, M. Anthime et moi, nous admirions ce grand et étrange aspect, Onésime maugréait contre le brasillement de la mer. — Notre, pêche est faite, disait-il. Ce que nous tirerons de l'eau demain, ou est déjà pris, ou se prendra à l'aube du jour.
— Et pourquoi ? demanda M. Anthime.
— Pourqitoi? reprjt Onésime. Regardez le pourquoi ! Et il plongea dans l'eau un lanet (sorte de
# filet à manche de bois), et les mailles nous repré-
senlèreot un filet de feu, ou un grillage de fil d'archal rougi au feu.
— Vous savez maintenant pourquoi nous ne prendrons rien, dit Onésime. Le poisson qui se promène au fond de la mer voit parfaitement le filet, et se dit : « Tiens, un trémail I • et naturellement il s'en détourne et passe à côté.
Ce discours fini, Onésime se coucha en rond sur le tillac d'avant du bateau. L'arrière est la place d'honneur, et il la réservait à M. Anthime et à moi. Puis il se fit un oreiller avec un cordage, et s'endormit.
— Sait-on bien, demandai-je à M. Anthime, les causes du phénomène que nous admirons ?
— Les uns, répondit M. Anthime, attribuent celte lumière à une matière phosphorique huileuse produite par la dissolution des corps en décomposition dans la mer. D'autres en font honneur à des insectes lumineux, des scolopendres de mer, ou lampodes. On en trouve, en eÇet, quand la mer brasille, sur les algues ou sur les varechs et autres plantes marines que la mer rejette. Un de ces insectes, écrasé sur du papier, y dépose une traînée de matière phosphorique bleuâtre et transparente.
Cette matière azurée et lumineuse paraît avoir les mêmes qualités que l'huile et la graisse,' car elle ne se mêle pas intimement avec l'eau. Une troisième opinion est que non-seulement ces insectes sont lumineux* mais encore qu'il s'échappe de leur corps une liqueur huileuse et phosphoriquequi s'étend sur l'eau. Divers physiciens n'admettent pour cause qu'une matière, si on peut s'exprimer ainsi, qui a une analogie directe avec l'électricité. Néanmoins, on voit les animalcules au microscope. Ce sont de petits polypes à peu près sphériques, presque; aussi diaphanes que l'eau, ayant environ un quart de ligne de diamètre. A ce moment, nous abordions. Onésime réveillé sauta à terre. Nous hissâmes le canot sur la grève, et, nous arrachant avec peine au spectacle splendide de cette mer embrasée, nous nous séparâmes pour aller prendre quelques heures de repos, car nous comptions aller relever nos filets de bonne heure. Je n'ai pa» besoin de dire que M. Anlhime n'oublia pas son sac et ses vertèbres d'ichtyosaurus.
Ce qu'on fait au bord dé la mer. — A quoi sert la science. — La femme marine de Harlem. — Celle de Sainte- Adresse. — L'art de corriger les maris ivrognes. — Les plantes marines.
" — Une bombe habitée par deux huîtres. — La nature et l'homme. -La vie et la mort, Tune portant l'autre. — Combien il meurt de créatures pendant qu'on imprime cet article. — Vie et mœurs de l'huitre. — Formation et pêche des perles. — Perles célèbres. — Recettes du chevalier Digby. — L'auteur rentre dans sa cabane.
Voilà dix ans que je demeure au bord de la mer et que je sais combien il est difficile de faire autre chose que de regarder ce ciel d'eau, immense miroir Ae l'autre ciel. Quand je suis venu m'établir ici, j'ai cru d'abord que j'allais prodigieusement travailler; je commençais à m'inquiéter du papier qui s'employait sous divers prétextes, et, quand je lisais quelque chose, je me demandais :
c Était-il bien nécessaire de gâter du papier blanc avec ces choses qui ont été dites tant de fois ? »
Mais je n'ai pas tardé à être désabusé ; au bord de la mer, en face de l'Océan, on ne travaille pas, on ne peut pas; c'est tout au plus si on rêve.
Le cor ne retentit pas sur la mer, de même la pensée en face de la mer ne nous est renvoyée par aucun écho, la pensée s'exhale comme le parfum d'une fleur, ou plutôt s'exhale elle-même, comme un morceau de camphre. Le soir, on est fatigué, on a beaucoup dépensé, on n'a rien fait ; on s'est exhalé. Quand je dois, quand je veux travailler, je me renferme dans une chambre, et j'écris sur une table, avec un mur à six pouces de mes yeux.
Je disais donc que, depuis.dix ans, je n'ai rien fait que de regarder la mer. Avant cela, pendant dix* autres années, je ne consacrais guère que six mois par an à cette occupation. Eh bien, il y a une foule* de choses que j'avais vues dans des livres et que je n'ai janfais vues ailleurs, c Les savants sont des gens qui s'embourbent un peu plus loin que les autres, mais ils s'embourbent davantage. » On lit dans un vieux Livre qui s'appelle les Délices de
Hollande, qu'après une tempête qui, en 1430, avait rompu plusieurs digues, on trouva, dans une prairie, dans un fossé plein de vase, une femme marine ; elle avait à peu près la taille dune femme, la tête ronde, les yeux un peu gros, le visage large et plein, le nez camus, les dents très-blanches, les chevaux bleuâtres. Ses doigts étaient à moitié palmés; mais, depuis la ceinture jusqu'en bas, elle avait la forme d'un poisson. On voit que cette description se rapporte parfaitement à celle de la sirène des anciens :
Desinit in piscem mulier formosa tuperne.
i On emmena cette femme marine à Harlem ; on rhabilla et on lui apprit à filer. Elle vécut quelques années, ajoute le livre, sans pouvoir apprendre à parler; son cri était une sorte de gémissement.
» On lit également, dans VHisioire générale des
Voyages, qu'à l'îl ede Ceylan, en 1560, des pêcheurs
trouvèrent dans leurs filets sept hommes marins
et neuf femmes, marines. On ajoute que Dimos
Bosques, de Valence, médecin du roi de Goa, qui
les examina et qui en fit l'anatomie en présence de plusieurs témoins, trouva toutes leurs parties intérieures très-conformes à celles de l'homme terrestre. On trouve l'histoire de semblables hommes dans les Mélanges d'histoire naturelle, et les auteurs conjecturent,que les hommes marins, dont on a toujours parlé de temps à autre, pouvaient bien provenir d'un homme et d'une femme terrestres qui se seraient progressivement accoutumés à la mer. • Je crois que je connais des hommes aussi accoutumés à la mer qu'il soit permis à l'espèce humaine. Eh bien, je déclare qu'aucun n'a les doigts à moitié palmés. Rien ne me porte non plus à croire que les femelles des hommes marins de nos côtes, que l'on appelle d'ordinaire matelots ou pêcheurs, marins ou pilotes, aient, depuis la ceinture, la forme d'un poisson.
» Il yen aune dans mon voisinage qui offre bien, à la vérité, quelques rapports avec la description. Elle a. le visage large et plein, le nez camus ; mais ses cheveux ne sont pas bleus, ses doigts ne sont pas palmés. Il sort de dessous sa jupe, deux souliers qui paraissent renfermer des pieds. Elle a pour mari un assez mauvais sujet, habile pêcheur
du reste, pendant la semaine, mais qui, le dimanche, boit outre mesure, rentre ivre le soir, et termine parfois la journée en la battant. Elle a bien essayé de la résistance ; mais, quoique très-robuste elle-même, elle a dû reconnaître un vainqueur dans son époux, et renoncer à la guerre ouverte. Un soir qu'elle avait été plus battue qu'à l'ordinaire, elle attendit que son homme fût couché et endormi; elle prit du fil et une aiguille, et le cousit dans ses draps à points serrés, puis elle prit une trique, et le battit à cœur joie. 11 ne tarda pas à se réveiller, mais il était étroitement garrotté; sa colère , ses efforts n'y purent rien. Il s'exhala en menaces, en malédictions, en blasphèmes, elle ne frappait que plus fort. Quand elle fut fatiguée, elle s'arrêta; elle ne consentit ensuite à découdre le prisonnier qu'après les serments les plus circonstanciés de ne fci rechercher en rien pour cette affaire, et de ne la point battre, mais deconsidérerceguet-apens comme une représaille, et d'admettre les comptes comme bien faits en se donnant réciproquement quittance. Mais il faut croire que le pêcheur ne se crut pas lié strictement par des serments qu'il n'avait pas faits de son plein gré, car, dès le lendemain, comme lèvent
avait passé à l'ouest, il s'en prit à sa femme, et tira d'elle une éclatante vengeance.
» Depuis ce temps, elle a pris un autre parti. Quand Louis rentre ivre, elle ne lui fait aucun reproche ; au contraire, elle lui offre du genièvre ou du rhum, et porte ainsi l'ivresse jusqu'à l'engourdissement et à la torpeur. Quand il est dans un état de prostration suffisant, elle lui applique cinq ou six coups de trique et le laisse dormir.
» Le lendemain matin, pas trop matin, Louis se réveille. /
» — Mais qu'est-ce que je sens donc? dit-il ; j'ai mal au dos, j'ai mal au bras; tiens, mais j'ai le bras tout noir : c'est comme des coups que j'aurais reçus.
» — Ah ! mon Dieu, mon pauvre homme, tu étais un peu en ribotte hier; tu seras tombé.
» — Il paraît que je suis tombé hier. Il faut qu£ je sois tombé rudement.
Si je n'ai jamais trouvé d'hommes marins à la mer, ce n'est pas à dire que je n'y aie jamais rien trouvé de curieux.
Hier, c'était une des plus grandes marées de cette année. La mer s'était retirée à un. quart de
lieue de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y a d'ordinaire une quinzaine de pieds d'eau, et montrant des prairies d'herbes marines, d'algues et de varechs d'un vert sombre presque noir, et de mousses, d'un rouge pourpre, les herbes et les mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre. Nous étions sur cesroches au moins une soixantaine de pêcheurs, . occupés à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons paresseux qui étaient restés à flâner dans quelques flaques d'eau , et des crevettes.
Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient se reposer sur la mer, comme s'ils eussent été fatigués de leur course de la journée. Les bords de ces nuages, plus minces que le centre, étaient transparents et semblaient une frange d'or, de pourpre et de feu. Du soleil jusqu'à nos pieds, un sillon de feu s'étendait sur la mer.
Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnificences, et je m'assis sur une roche.
Je rétablisen pensée le niveau de lamer tel qu'il allait se refaire trois ou quatre heuresplustard ; je me semblai resté sur ces sombres prairies où revien-
fraient alors les poissons ; je me figurai les navires au-dessus de ira tête, sillonnant la mer en tout sens. Mes yeux s'arrêtèrent par hasard sur quelque chose qui me parut être un fragment de roche d'une forme irrégulière ; c'était la moitié d'une boule creuse. Je l'examinai de plus près, et je reconnus la moitié d'une bombe éclatée, une de ces gentillesses imaginées par les hommes pour; s'entre-détruire avec une facilité toujours croissante.
Il serait difficile de dire depuis combien de temps êette bombe était là au fond de la mer. Les • Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le Havre du temps de l'Empire, avec l'intention de brûler les navires, et ils n'ont réussi qu'à abattre quelques maisons. On a dû leur en renvoyer quelques-unes. J'examinai la bombe. Plusieurs sortes de petites plantes marines végétaient entre les fentes du fer. Une, entre autres, rose, rude, granuleuse, ressemble au moins autant à un très-petit polype dans le genre du corail qu'à une plante réelle.
Mais ce qui me frappa le plus, ce fut de voir, appliquées contre la paroi intérieure de la bombe, deux huîtres, deux véritables huîtres parfaitement
vivantes, qui y avaient élu domicile, qui y demeuraient, qui y bâillaient, qui s'y engraissaient depuis longtemps.
Ce n'était pas la première fois que j'avais occasion de remarquer l'indifférence profonde de la nature à l'endroit de l'homme et de ses passions. Ame à part, l'homme qui meurt et la feuille jaunie qui tombe ont précisément lamôme importance. Dans la nature physique, la mort ■.'■■* pas une chose triste plus que la naissance; c'est un pas du cercle éternel que* font les choses créées. Toute mort est la conséquence d'une naissance, toute naissance est le résultat d'une mort. Tout -mejirt pour que tout vive; la mort n'est que l'engrais de la vie.
Mais je fus cependant cette fois particulièrement frappé de ce que je voyais : certes, il n'est pas de la colère de $iomme, de plus terrible expression qu'une bombe, cette horrible boîte dans laquelle l'homme renferme mille cruelles blessures et la mort, qui vient à travers les airs, éclate, s'ouvre
et vomit la destruction. Eh bien, il a suffi.de quelques années, et de cette haine puissante, que restet-il ? Ceux qui ont tué les autres ont été tués à leur
tourpar le temps, parldvie; car rien ne tue plussûrement que la vie. Ils sont morts parce qu'ils étaient nés. Le vaincu est mort; et le vainqueur? Le vainqueur est mort aussi depuis trente ans. Les ossements des uns ne sont pas plus desséchés que ceux des autres; mais peut-être on en a fait du noir d' ivoire ; peutêtre les os des uns et des autres, calcinés et réduits en poudre, ont servi ce matin à cirer la même paire de bottes.
Mais à qui est-ce que je raconte cela ? Il meurt comme il naît sur la terre un homme par seconde, c'est-à-dire trois mille par heure. Entre le moment où j'écris ces lignes et le moment où mes paroles auront été imprimées, séchées, brochées et envoyées par la poste, quand vous les aurez entre les mains, à peu près cinq cent mille de ceux auxquels je les adressais auront cessé de vivre. Aussi qu'est-ce que les petites colères et le petit génie pir lequel les hommes hâtent quelque peu cetteviesi courte déjà? • Lanature n'en tient aucun compte. Sur cet horrible instrument de destruction, sur cette bombe ont poussé lentement toute sorte d'herbes innocentes, et ces deux huîtres, sortes de cailloux un peu vivants, de toutes les choses vivantes presque celle
qui l'est le moins. Deux huîtres, emblème du calme et de l'apathie, y ont fixé leur domicile. C'est une grande et belle ironie. J'ai emporté et placé près de ma cabane cette moitié de bombe. Les huîtres mourront, mais, leurs écailles y resteront fixées.
Nous avons parlé de la bombe, parlons de l'hulire. Cet animal n'est presque pas un animal ; c'est presque autant uncaillou sans industrie, sans armes, sans défense. Il végète comme une plante ; tous les jours, au moyen d'un ligament placé au sommet de sa coquille, il eutr'ouvre sa prison, et respire un peu d'eau salée. C'est à peu près tout ce qu'il fait pendant le cours de sa vie. Au mois de mai, les huîtres deviennent laiteuses, mauvaises au goût, quelquefois malsaines; c'est le moment du frai. Ce frai s'attache à des rochers, à des pièces de bois, à tout ce qui se trouve au fond de la mer. Au bout de vingt-quatre heures, les petits globules aplatis, qui se trouvent dans la substance laiteuse répandue par l'huître, se sont déjàrevêtus d'écaillés. Au mois d'août, les huîtres ont repris leur santé et leur embonpoint. Lesanciensfaisaient grandcasdes huîtres. Macrobe dit qu'on en servait toujours sur les tables des pontifes romains. Apiciusen envoya d'Italie
en Perse, et les conserva par des moyens inconnus aujourd'hui. D'abord les Romainsn'aimaient que les huîtres du lac Lucrin ; ensuite ils préférèrent celles de Brindes et de Tarente ; plus tard, les gourmets n'admirent plus que celles de l'océan Atlantique.
Les Grecs appelaient l'huître oarptov ; les Romains, ostreum ; les Français les ont longtemps appelées oistres.
Sur les côtes du Sénégal, les huîtres s'attachent aux racines des mangliers qui plongent dans la mer. Un plongeur va sous l'eau coupei;ces racines, et les rapporte chargées d'huîtres. Quoique les perles ne se trouvent gi^ère que dans des huîtres pochées dans les mers orientales, il n'est pas sans exemple d'en rencontrer dans les huîtres communes.
On a fait beaucoup de contes sur l'origine et la formation des perles. On a cru longtemps qu'à certain jour de l'année les huîtres montaient à la surface de la mer, entrouvraient leurs valves et recevaient des gouttes de rosée. Ces gouttes de rosée se durcissaient et devenaient des perles.
La vérité est que la perle est produite par l'abondance de la liqueur nacrée qui, en transsudant de l'animal, au lieu de s'aplanir et de former des
couches sur les parois de la coquille, a stillé par gouttes qui se sont agglomérées. Aussi, pour une perle que Ton trouve dans la partie charnue de l'huître, on en trouve mille attachées à la nacre de Técaille; déplus, on rencontre quelquefois des perles dans toutes les espèces de coquilles nacrées. J'ai lu dans tous les livresque les plongeurs qui vont chercher les huîtres à perles au fond de la mer restent sous l'eau un temps prodigieux ; quelquesuns disent deux heures, les plus modérés varient d'un quart d'heure à une demi-heure. Eh bien, j'ai beaucoup nagé et plongé, j'ai connu des plongeurs de profession; je n'en ai vu aucun rester sous l'eau plus de deux minutes et demie: je n'ai jamais atteint tout à fait deux minutes. A part cette exagération que les auteurs copient les uns sur les autres, voici comment se fait la pèche des hijîtres : Un bateau a plusieurs plongeurs qui descendent sous l'eau tour à tour. Le plongeur est attaché à une corde passée dans une poulie ; il porte au cou un sac en filet, qui correspond également au bateau par une corde ; une troisième corde tient une grosse pierre dont il se sert pour descendre plus rapidement au fond de la mer. Dès qu'il louche le fond, il
ramasse pèle-méle ou détache avec un instrument <en fer toutes les huîtres qu'il rencontre, et les met dans son sac. Quand il a besoin de reprendre haleine, il en avertit en secouant la corde du sac, que Ton remonte alors et à laquelle il se tient attaché, et il abandonne la pierre que l'on remonte ensuite. Le soir, on entasse les huîtres dans de petites fosses,
où on les laisse mourir et s'ouvrir d'elles-mêmes, pour ne pas endommager les perles, qui tombent au fond de la fosse. On recherche surtout les perles bien blanches. Tavernier dit en avoir vu de noires et de jaunes. La plupart des perles sont rondes ou en poire ; on en trouve d'irrégalières, bossuées, informes, produites sans doute par l'agglomération. On les appelle perles baroques, et, quoique fort grosses, elles n'ont relativement que peu de valeur.
La perle avalée par Cléopàtre dans un festin Valait, dit Pline, 1,500,000 francs.
À la levée du siège d'Alger, GhaFles-Quint en perdit une plus grosse qu'un œuf de pigeon, que Corlez avait apportée du Mexique. C'était probablement une perle baroque. Entre les perles célèbres était celle qu'on apporta à Philippe II en 1574,
laquelle était estimée 15,000 ducats; \s.pérégrine, que possédait l'empereur Rodolphe, et qui pesait trente carats.
On trouve, dit-on, dans une petite rivière des Vosges, des moules qui renferment quelquefois des perles.
Linné avait remarqué que les huîtres piquées et taraudées par les scolopendres de mer renfermaient plus de perles que les autres. Cela s'explique assez par le désordre que doit mettre cette piqûre dans l'extension de la matière nacrée qu'exsude l'animal. '
On prétendait qu'en enfermant des huitres7à perles dans des étangs où l'on réunirait en même temps un grand nombre de scolopendres» on obtiendrait des perles plus nombreuses et plus grosses.
Les perles, qui sont au cou des femmes un si charmant ornement, n'ont pas la durée des autres pierreries. Au bout d'un siècle, quelquefois plus tôt, elles jaunissent, se ternissent, et les joailliers disent qu'elles meurent. Elles n'ont plus alors ni transparence ni beauté.
Les médecins ont continué très-longtemps la
plaisanterie de faire avaler aux malades des perles
réduites eii poudre. Si les perles en poudre ont, ce que j'ignore, quelque efficacité contre certaines maladies, il est certain que la nacre qui revêt les parois des huîtres produirait lç même effet à beaucoup meilleur marché.
J'ai un livre publié en France, avec privilège du roi Louis XIV, en 1668, en même temps que la paix d'Aix-la-Chapelle, par Jean Molbec deTresfel, médecin. Ce livre, dit Jean Molbeç, est dû en partie à M. le chevalier Digby, Anglais. Il a pour titre : Remèdes souverains et secrets , expérimentés, avec plusieurs secrets et parfums curieux pour la conservation de la beauté des dames.
Outre la recette de l'orviétan et celle de la thériaque, on y trouve des remèdes contre tous les maux qui affligent l'humanité; mais surtout pour conserver, comme dit le titre, la beauté des dames, comme on en peut juger par l'énoncé de certaines recettes :
tEau rare à faire les mains et la face très-belle. . . — Eau qui fait la face blanche et luisante... — Eau pour faire la face vermeille... — Eau très-
bonne pour faire sembler le visage de l'âge de
vingt ou vingt-cinq ans..., — Eau blanchissant et décorant la face... — Huile de perles admirable pour le teint, etc. »
Dans plusieurs de ces recetfes, il entre des perles pulvérisées. Il en faut également dans la composition de l'orviétan. Dans cette composition, où il entre une centaine d'ingrédients divers, on remarque t une once de la branche droite de la corne d'un cerf; — poudre de crâne humain, seulement
une demi-once ; — cœur de vipère, deux drachmes : — perles, une demi- once ».
. Le crâne humain reparaît souvent dans les recettes du chevalier Digby. Dans certains cas, il faut7 joindre de la raclure d'ongles d'une personne morte de mort violente.
Je viens d'assister à unediscussion assez singulière. Trois ou quatre pécheurs étaient couchés sur la grève ; deux laboureurs les avaient abordés. .
— Qu'est-ce que vous dites du temps ? demanda un des laboureurs au plus vieux des marins.
— Berger, répondit le pécheur, celui qui veut mentir n'a qu'à parler du temps.
Il faut dire, en effet, que les marins qui parlent sans cesse du temps qu'il fera, qui résument avec
soin tous les signes probables de vent, de pluie, de calme ou de soleil, ne considèrent jamais leurs prévisions comme certaines. Si vous demandez à un pêcheur : t Quel temps fera-t il demain? » il vous dira le plus souvent : « Regardez, bien ce nuage là ; voyez d'où vient le vent. . . ; je ne vous dis que ça. •
Et, *en effet, il ne vous en dira pas davantage. Seulement, le lendemain, qu'il ait plu ou venté, ou fait soleil, il vous dira : « Eh bien, qu'est ce que je vous ai dit hier ?»
Le laboureur insista et dit :
. — Il n'y a que celui qui ne dit rien qui ne se trompe jamais. Croyez- vous au beau temps?
— Qu'appelez-vous du beau temps, vous autres, les bergers ?
— Parbleu 1 le beau temps, après la sécheresse que nous avons,c'est une bonne petite pluie douce, chassée par le vent d'ouest, qui vienne rafraîchir la terre.
— Ah! voilà... Eh bien, pour nous, le beau temps, c'est une jolie brise de nord-est, qui nous permette de pêcher des maquereaux.
— Il faut pourtant bien de la pluie; sans pluie, pas de blé, pas de légumes.
— C'est juste : on ne l'empêche pas de tomber, votre pluie; mais, alors, que la pluie tombe sur la terre. Pourquoi pleut-il sur* la mer ? Ça ne sert qu'à mouiller les marins et à leur donner desdouleurs et des rhumatismes quand ils sont vieux.
Les baigneuses. — La femme devient le sexe fort. — L'homme n'a plus qu'à devenir le beau sexe. — Mystères et intrigues de femmes. — Une conversation saisie au passage. — De l'influence de la robe dans la vie de la femme. — Confidences en biais et coups d'épingle en ligne droite. — Axiome^ sur la femme. — Pourquoi les blondes se consolent dans le deuil.
Il est sept heures du matin à peine, et déjà les femmes de toutes parts descendent aux bains à la lame. — Les hommes ne se baignent pas, ce matin, il ne fait pas assez chaud; mais les femmes ont pour ce qui les amuse une énergie héroïque. Une femme qui a un joli costume de bain se baigne: rait l'hiver, se baigne par lamer la plus dure; il n'y a plus ni froid ni peur pour ce qui lui plaît. Notre
éducation, depuis quelques années, est singulière : les hommes abandonnent les exercices et se frisent ; les femmes mettent leijrs. cheveux en bandeaux, nagent, montent à cheval et font de la gymnastique: Grâce à ces deux tendances, elles vont devenir le sexe fort et robuste.* Il faut que les hommes, s'ils veulent rester quelque chose, s'occupent activementde devenir le beau sexe. Jusqu'ici, les hommes ont exagéré leur courage, les femmes ont exagéré leur timidité ; mais ces dernières renoncent à cette comédie et ne tarderont pas à savoir à quoi s'en tenir sur la prétendue bravoure des hommes.
D'où vient que- ce matin toutes les femmes se saluent avec aménité et échangent des paroles bienveillantes ? Hier, elles ne se connaissaient pas, passaient les unes devant les autres avec un air de dédain, en s'examinant de la tête aux pieds comme des chevaliers qui vont combattre et qui jettent un coup d'œil scrutateur sur la cuirasse et les armes de leurs ennemis. Ah ! j'ai le mot de l'énigme, j'aurais dû m'en douter ; les femmes ne font pas d'alliance, mais des conjurations; l'amitié de deux femmes n'est jamais qu'une haine commune contre une troisième femme. Il est arrivé hier une femme
étrangère, non-seulement jolie, mais encore trèsbien habillée. — Une jolie femme qui n'a pas de belles robes n'irrite pas beaucoup les autres femmes ; les belles robes sont les sacrifices offerts à la divinité. Une jolie femme qui n'a pas de belles robes, c'est une divinité in partibus. Une femme jolie ou non, qui a de belles robes, est une reine reconnue. C'était une ennemie. Des femmes qui ne s'étaient jamais saluées jusque-là se sont abordées..
— Avez-vous vu la nouvelle arrivée ?
— Oui, mais je n'ai pas fait grande attention.
— Elle avait un mantelet de dentelles.
— Imitation d'Angleterre, réplique celle qui n'a pas fait grande attention.
D'autres arrivent, on se groupe ; sans explication, l'alliance est formée, on épluche la toilette ; chacun fait une petite critique, mais chacun en même temps sent que le coup ne porte pas ; il faut attaquer d'un autre côté.
Le lendemain, autre robe encore plus belle.
On arrive de bonne heure ; on s'aborde en se disant : « Eh bien? i II n'y a pas besoin d'en dire davantage; on sait bien de quoi il s'agit, on n'a pas pensé à autre chose depuis la veille ; on est e£as-
péré de la nouvelle robe. Si l'étrangère est seule, on dit: • Seule 1 c'est bien singulier 1 • Si elle est avec son mari, on dit, le matin : t Sont-ils bien mariés? i A midi, on dit : « Il paraît qu'ils ne sont pas mariés; » le soir :t Ils ne sont pas mariés. #
Si l'étrangère connaît quelqu'un dans le pays : t C'est bizarre de ne voir qu'une seule personne et d'éviter les autres; » si au contraire elle est communicative, on se dit: t Elle est bien prévenante, elle fera bien de ne pas me faire d'avances, je ne me lie pas avec la première venue. »
Le troisième jour, un chapeau neuf ! Oh I cette fois la haine n'a plus de bornes ; on n'a plus de doutes, plus d'hésitation, on sait à quoi s'en tenir
sur l'étrangère : Ça n'est pas grand' chose t C'est à qui déguisera son envie sous un air- de dédain; on tâche de l'offenser par mille petits riens.
Aussitôt qu'on a senti la nécessité de se conjurer contre l'ennemi commun, chacune a expliqué tous ses avantages. J'en ai entendu deux qui se trouvaient assises pour la première fois à côté l'une de l'autre. On commença par des assertions incontestables :
— Il fait bien chaud aujourd'hui, madame.
— Très-chaud, madame.
— Pas si chaud qu'hier, cependant.
— Je ne suis pas sortie hier , j'écrivais à mon mari, et, quandjenelui écris pas des lettres de huit pages, il semble que tout est perdu.
Entre deux femmes qui s'abordent et qui causent pour la première fois, la première chose que chacune cherche à établir, c'esj. qu'il y a quelque part un homme qui a rendu assez de justice à ses attraits pour faire la sottise de l'épouser ; ensuite, que cet homme est quelqu'un de très-important et de trèsriche ; ensuite, qu'il est très-épris de sa femme, tandis qu'elle ne l'est guère de lui ; enfin, qu'elle le domine entièrement. II semble deux comédiens de
province se rencontrant à Paris et se racontant leurs succès.
La première ayant dit que son mari exigeait des lettres de huit pages, la seconde a bien envie de dire que le sien se tuerait s'il ne recevait pas des lettres de seize pages, mais elle trouve un tour plus ingénieux. — Je n'ai pas un pareil souci, dit-elle, j'ai quitté Paris un peu fâchée avec M, DicClairval; il ne voulait pas me laisser venir aux bains de mer. t Ma chère amie, me disait-il, quel caprice vous
prend-il donc d'aller vous enfermer dans quelque taudis, au lieu de rester tout l'été dans votre château où vous verriez du monde?» Il est vrai de dire qu'il a fait des dépenses folles pour me rendre agréable le séjour de sa terre; mais je l'avais mis dans ma tôte, et je suis partfe, n'emmenant que ma femme de chambre. M. de Glairval va me bouder pendant quelques jours; après quoi, il arrivera icitoutd'un coup.
— Oh I mon Dieu , madame . . .
Écoutez causer deux femmes, surtout si elles ne se connaissent pas, et comptez combien de leurs phrases commencent par « Oh I mon Dieu , madame. ». »
— Oh! mon Dieu, madame, moi. je n'ai emmené personne ; mon mari est forcé de recevoir pendant mon absence ; il ne peut se passer ni de son cocher, ni de son cuisinier, et ma femme de chambre tient la maison; c'est une fille très-raisonnable qui est chez moi depuis longtemps et qui gouverne tout. Je n'aime pas à me mêler de certains détails, et elle me remplace à ravir.
— Pour moi, madame, je ne me sépare jamais de la mienne; c'est une fille qui m'est très-attachée.
DEUXIÈME PROMENADE- ' o9
Elle a peu servi ; avant d'être chez moi, elle était chez la duchesse de **\ de sorte que je l'ai trouvée toute formée au service d'une femme d'un certain genre. Je la gâte un peu. M. de Clairval me disait encore l'autre jour: « Mais cette fille est d'une coquetterie !.. . Elle change de robe tous les jours, et vous, je vous vois quelquefois' la môme trois jours de suite. »
— Pour moi, je ne suis pas fâchée d'avoir quitté Paris. J'ai passé l'hiver le plus maussade. Tous les jours du monde à dîner ; recevoir au moins une fois par semaine, et toujours voir des' gens très-utiles à l'État sans doute, très-célèbres quelquefois, mais ne parlant que de politique, un mari qui revient de la Chambre, tout préoccupé d'affaires.
— Monsieur votre mari est député, madame?
— Oui, madame, répond négligemment l'autre, et comme n'attachant aucune importance à ce titre dont elle a amené si laborieusement la révélation.
— Je suis plus heureuse que vous sous ce rapport, madame: M. de Clairval ne veut pas entendre parler de politique en ce moment; l'aristocratie
se retire dans sa tente, elle ne paraîtra que lorsqu'il en sera temps, etc., etc.
A écouter ces deux chères dames, il semble deux oiseleurs semontrantquelsbèauxoiseauxilsontj)ris.
— Voyez comme je suis habile, dit l'un, comme l'oiseau que j'ai attrapé a un beau plumage I
— Le mien n'est -pas moins beau, dit l'autre, et comme il chante bien I
Puis, quand on a épuisé les maris, leur mérite, leur tendresse, on arrive aux preuves positives.
— Vous avez là une bien jolie robe, madame. Car la tendresse d'un mari ne se prouve pas par
la passion, les soins: c'est futile, c'est trompeur: ce qui est une preuve précise, mathématique, irrécusable, c'est de montrer quelles victimes il sacrifie à la divinité. «.Tu dis que ton mari t'adore... Je ne m'en laisse pas imposer par des phrases. Voyons les robes qu'il te donne f »
Les femmes ne se parent que pour se faire envie tes unes aux autres (Gœthe). Donc, la première dit :
— Vous avez là une bien jolie robe, madame. — Mon Dieu, madame, c'est une robe du matin;
une petite robe. •
— C'est très-gentil avant le déjeuner.
L'autre, qui n'avait atténué son opinion personnelle sur sa robe que dans l'espoir d'en relever les ' charmes et le mérite, ne s'attendait pas à être prise au mot si vite. Elle relève aussitôt la robe en disant :
— Elle n'a qu'un mérite, on n'en trouverait pas la pareille ; on n'en a fait qu'une pièce à Lyon, et j'ai acheté toute la pièce.
Remarquez que, dans la vie des femmes, tout a pour résultat un changement de robe, tout se termine par une robe ; toute circonstance de la vie féminine est marquée par une robe ; c'est la robe qui est le point important. On se marie, une robe. Il vient un moment où l'amour, les préoccupations d'une vie nouvelle, l'abandon des parents, tout cela disparaît devant le soin de la toilette de la mariée.
On perd une parente, la douleur est violente ; mais elle ne tarde pas à s'arrêter, il faut s'occuper . de son deuil. Que porte-t-on ? quelle est la manière la plus à la mode de témoigner sa douleur? Il faut aller chez le marchand de nouveautés, chez la modiste, chez la couturière, et on se trouve livré à de telles préoccupations, qu'il ne reste plus de chagrins, à moins toutefois que la robe n'aille pas
bien, ou que le chapeau ne soit trop ou pas assez évasé ; si tout est réussi, si la robe est d'une étoffe nouvelle, si le chapeau sied bien, on ressent un bien-être volontaire, on triomphe, on est... heureuse. Toute amie, toute parente, sert de prétexte à quelques robes. On va au bal chez celle-ci, . robe ; à la campagne chez celle-là, robe ; on marie la troisième, robe ; on est marraine d'un de ses' enfants, robe ; on l'enterre, robe, robe et toujours robe.
La femme est un animal qui s habille, babille et se déshabille. Voici des vers d'un poëte mourant à sa femme :
Ma blonde amie, — hélas ! tu vois sur mon visage
D'une prochaine mort le sinistre présage ;
Et tu t'es demandé souvent, la larme à l'œil,
S'il faut mettre un volant à ta robe de deuil.
Laisse aux brunes, crois-moi, ces douleurs si profondes,
Il leur faut ajouter aux regrets le chagrin
D'être laides six mois sous le crêpe. — Les blondes
Se consolent plus tôt, — le noir leur va si bien !
Mais les barques vont venir de la pêche; allons les attendre dans ma cabane.
N. B. — M. Alphonse Karr déclare hautement
qu'en disant ces rudes vérités aux baigneuses de Sainte-Adresse, il entend excepter toutes les dames v i
de sa connaissance, toutes ses lectrices, toutes leurs connaissances, et toutes les connaissances de leurs connaissances.
Retour de la pêche. — Le congre. — Poisson-Protée. — La providence des collèges et des restaurants à prix fixe. — L'équille ou lançon. — Pêche à la bêche. — Où l'auteur perd son latin.
Ah ! voici une barque qui revient de la pêche. On met le poisson sur la grève. Quel est, me demandez-vous, cet énorme serpent noir, cette monstrueuse anguille ?
— C'est l'anguille de mer, le congre ; c'est un poisson providentiel ; il est commun, se conserve plusieurs jours à peu près frais et se vend bon marché. Les collèges, les pensions et tous les cabarets connus sous le nom de • restaurant à prix, fixe » en
font une énorme consommation. Ces dernierè éta-
blissements surtout le regardent comme leur providence ; en effet,
Protée, à qui le Ciel, père de la Fortune, Ne cache aucuns secrets,
est loin de se métamorphoser aussi fréquemment que le congre, lorsqu'il
S'efforce d'échapper à la vue incertaine Des mortels indiscrets.
Le congre, coupé en tranches minces, et rôti sur le gril, avec une sauce blanche et des câpres, c'est du saumon.
Le même, coupé en tronçons, avec une saucé à la moutarde, c'est de l'anguille à la tartare.
En tronçons plus petits, avec une sauce au vin, c'est une matelotte d'anguillef
Dépecé en morceaux avec de la laitue, des jaunes d'oeufs et une sauce mayonnaise, c'est une salade de homard.
Découpé en aiguillettes, avec de la chapelure, etc., ça s'appelle filet de sole.
On fait encore avec le congre des vol-au-vent de
merlan, de la soupe à la tortue, etc., etc.
Le congre, appelé souvent anguille de mer se nomme filât, sur les côtés méridionales de France; bronco, en Italie.
Aristote l'appelle vxovypoi; Linné , murènecongre.
Le congre se tient assez souvent près de l'embouchure des grands fleuves, où il trouve plus facilement le moyen de satisfaire sa voracité qui estexcessive, à cause de la migration perpétuelle que font beaucoup depoissons de l'eau douce dans l'eau salée. On le prend sur nos côtes avec des lignes dormantes.
Un autre poisson qui a, comme le congre, la forme de l'anguille, et dont on se sert quelquefois 'pour amorcer les lignes à prendre les congres, est le sujet d'une pèche fort singulière : c'est Téquille ou lançon, dont la longueur varie de cinq à dix pouces. Le dos est tvert, le ventre est nacré ; la inâchoire fort pointue se distend au moyen d'une membrane repliée et. lui permet d'avaler des in^ sectes aquatiques assez gros.
Ce poisson se pêche à la bêche, et voici comment: Il a l'habitude de s'enfouir dans le sable de la mer, soit pour éviter d'autres poissons qui veulent le manger, soit pour manger lui-même des vers de
mer dont il est très-friand. A la marée basse, on vient bêcher le sable comme on bêcherait une platebande de jardin : en retournant le sable, on retourne des équilles, mais la pêche n'est pas faite; elles s y glissent de nouveau avec une grande rapidité, et il faut les saisir avec prestesse, sous peine de les voir disparaître et de ne plus les retrouver.
Le nom de réquille, dans les livres, est ammodyte. Sur nos côtes, on L'appelle aussi lançon.
Comme ce poisson est excellent frit, et que, d'autre part, il sert d'appât pour la pêche, il est très-connu partout. En Angleterre, on l'appelle ou sand-eel. ou launce, ou grig ; en Suède, tobis ; en Norvège, sûl; en Allemagne, sands-piring . C'est une des pêches les plus amusantes que je connaisse ; mais, quelquefois, l'équille ne s'ensable pas, et alors* on bêcherait 'un arpent sans en rencontrer une seule. Je n'ai jamais pu prévoir par aucuns signes si elle s'ensablerait ou non. Tous les pronostics des pécheurs se sont trouvés successivement démentis. Je pense que c'est la peur accidentelle, causée par la présence de certains ennemis dans l'eau, ou l'appétit, irrité par la présence de certaines proies dans le sable, qui les détermine.
Une tempête. — Deux navires en détresse. — Un naufrage. — Spectateurs prudents et sauveurs courageux. — Lefèvre et Durécu. — Deux héros sans le savoir. — Leur récompense.
Hier, deux heures avant la fin du jour, la mer -était inquiète et houleuse, le vent soufflait par rafales ; dès nuages lourds, portés sjrns doute par un courant d'air supérieur, montaient dans une direction différente du vent qui régnait à terre. Nous étions presque tous à pêcher par. le . large du promontoire de la Hève. A ces signes, qui nous annonçaient du mauvais temps, nous leyâmes l'ancre et nous appareillâmes pour rentrer à Sainte-Adresse. Le vent n'était pas précisément favorable pour nous conduire. 11 nous fallait revenir en plusieurs
bordées ; nous pensions bien que le vent ne tarderait pas à tomber à l'ouest ou au sud-ouest ; mais ce n'était pas une raison pour l'attendre, car le moment où il retomberait ainsi serait probable-
ment le signal de la tempête. En quelques instants, tous nos canots à la voile se mirent en route, se dirigeant d'abord sur Trouville pour rabattre ensuite sur notre plage, chacun selon sa vitesse.
Un heure et demie après, les plus rapides étaient sur la grève. La mer grondait fort; elle éta il noire, et les lames la couvraient au loin d'une écume blanche. Ceux qui arrivèrent les derniers avaient amené et serré une partie dé leurs voiles, le vent ayant sauté à l'ouest, ainsi que nous l'avions prévu. La mer était devenue tout à fait grosse, et ils eurent besoin, pour échouer, de l'aide de ceux qui étaient arrivés à terre les premiers. Nos bateaux furent hissés jusque sur l'herbe, sur le conseil des anciens; et, après nous être comptés et avoir vu que nous étions tous rentrés, nous nous mîmes à regarder les progrès du mauvais temps. Le vent soufflait en sifflant; de longues lames venaient du large, bondissaient, se brisaient en blanchissant, et couvraient la grève d'écume.
Bientôt nous vîmes deux navires anglais, venant du large, doubler le promontoire de laHèveen se dirigeant vers le Havre. Il paraissait que le vent était tout à fait déchaîné derrière la Hève, car ils
avaient amené toutes leurs voiles, à l'exception de leur foc ; et cette voile, la plus petite de toutes, les faisait encore marcher plus vite qu'ils n'avaient l'air de le vouloir. La mer était furieuse. Un vieux pêcheur ïiouà dit : t La mer monte, mais il n'y a pas encore assez d'eau dans le port pour qu'ils puissent y entrer. Ces gens-là sont en danger de la vie s'ils essayent d'entrer au HavFe. »
Nous les suivîmes des yeux avec anxiété, d'au tant plus que le vent augmentait sans cesse de violence et la mer de fureur. L'un des deux passa devant le Havre par le sud de la ville. Nous pensâmes alors qu'il allait en rivière, c'est-à-dire qu'il allait remonter la Seine avec le flot et que l'autre suivait la même route. Mais la nuit s'épaississait ; les nuages noirs, poussés par lèvent, l'avaient un peu hâtée. Nous rentrâmes chacun chez nous ; nous n'en pûmes voir davantage.
Pendant ce temps, voici ce qui arrivait : — Le premier des deux bâtiments alla échouer au sud, à une demi-lieue du Havre, où il se brisa. Mais les hommes eurent le temps de se sauver à terre dans leur chaloupe. L'autre essaya d'entrer dans le port, manqua la passe des jetées, et se jeta der-
rière la jetée du sud, sur un banc appelé le Poullier. Là, le navire, enlr'ouvert; fit une large voie, d'eau; battu par la mer en fureur, il menaçait à chaque instant de se briser ; les lames l'enlevaient et le laissaient retomber lourdement sur les rochers, et des craquements horribles annonçaient qu'il ne pourrait pas résister longtemps à de si terribles secousses. La chaloupe avait été emportée par unfe lame. Pendant ce temps, la mer montait ; le bateau, plein d'eau, restait à rouler sur le roc ; les hommes, chassés du pont déjà couvert d'eau, se réfugièrent dans la mâture, en tâchant, par leurs cris de désespoir, d'appeler du secours.
La nuit était tout à fait tombée sur la mer, et venait ajouter à l'horreur et aux périls de la situation. Il était très-difficile et très-dangereux d'aller porter secours aux naufragés. L'avis de la plupart des assistants était qu'on ne réussirait qu'à partager leur sort et à mourir avec eux. La prudence conseillait au moins d'attendre que la mer plus haute brisât sur .recueil avec moins de colère. Les jetées étaient couvertes de monde. On ne pouvait qu'entrevoir ce qui se passait.
Cinq matelots anglais se présentèrent ; ils ofïri-
renl d'aller an secours de leurs compatriotes ; mais ils ne pouvaient tenter l'entreprise sans le secours d'un pilote français. Aussitôt Durécu, marin attaché au port du Havre, et Lefèvre , pilote de Quillebeuf, se précipitèrent dans une barque avec les Anglais. Durécu prit la barre du gouvernail, Lefèvre prit un aviron, ainsi que les Anglais, et la frêle embarcation disparut aux yeux des nombreux spectateurs, dans la nuit et entre les lames. De temps à autre, les yeux pltis exercés des marins qui se trouvaient sur les jetées saisissaient quelques lueurs, et disaient aux assistants ce qui se passait. II fallut des efforts inouïs et une adresse et un sang-froid merveilleux pour dépasser les jetées et franchir des vagues énormes et furieuses. Si le bateau en avait reçu une seule par le travers, il était rempli et coulait, et les sept marins qui le montaient étaient perdus. Tantôt on les apercevait sur le sommet d'une lame, tantôt, entre deux autres lames* ils disparaissaient tout à fait. Mais, au bout de quelques minutes, la nuit et la tempête augmentant, on ne vit plus rien. On fut un quart d'heure sans rien voir, sans rien entendre, si ce n'est qu'au milieu du bruit de la mer
et du sifflement des vents, il semblait par moment entendre des cris de détresse et d'agonie. Au bout d'un quart d'heure, un marin dit : « Je crois voir quelque chose dans l'écume... Oui, c'est un bateau t » Tous les yeux perçaient la nuit. En effet, bientôt le bateau passa avec rapidité entre les je* tées, rentrant dans le port. Et Durécu, d'une voix qui domina un instant le bruit du vent et de la mer, s'écria, en passant rapidement :
— Sauvés I tous !
En effet, ils venaient d'arracher cinq hommes à une mort certaine. Dés cris d'enthousiasme et des applaudissements répondirent à cette nouvelle. On se précipita au-devant des naufragés et de leurs libérateurs. Un étranger sortit de sa porhe une poignée d'or et d'argent, et voulut la donner à l'un des Français, t Ah ! monsieur..., dit-il du ton du reproche. — C'est juste 1 dit l'étranger ; pardonnez-moi. » Il remit son argent dans sa poche, embrassa le marin, et se perdit dans la foule.
A Sainte-Adresse, nous ne sûmes cet événement que ce matin. Aussitôt, la mer étant presque calmée, je poussai mon canot à la mer, et je m'en
allai au Havre pour voir ces hommes généreux et leur demander l'honneur de leur serrer la main. Mais tous deux, fort accoutumés à de pareils traits de magnanimités n'avaient pas pour cela dérangé leurs habitudes. Lefèvre, faisant le métier de pilote, conduisait un navire en Seine jusqu'à Rouen, et était parti avant le jour. Durécu travaillait à gréer un navire, mais personne ne savait dans quel bassin. Je ne pourrai donc les connaître que dans quelques jours.
Si j'admirai l'indifférence de ces deux hommes sur leur belle action, je fus beaucoup moins édifié de voir cette indifférence partagée par les habitants du Havre. Les marins les ont trop accourues à leur courage et à leur dévouement.
Certes, je veux bien qu'on donne un banquet à un ministre, comme on a fait récemment dans cette môme ville du Havre ; mais n'aurait-on pas dû rendre un honneur au moins égal à Lefèvre et à Durécu ? n'aurait-on pas dû leur offrir une fôte, et les montrer entourés de l'estime, de la reconnaissance et de l'orgueil de la vilte? Ces deux grands citoyens qui, dans d'autres circonstances, ont déjà sauvé tous deux plusieurs personnes, n'on
pas même reçu une médaille d'honneur. Un Anglais, trompé par un rapport fait avee négligence et indifférence par un officier du port, a envoyé un présent à un seul d'entre eux.
Ménage, on disait dans l'Anjou que Judas était né à Sablé, et là-dessus on avait fait ce vers latin :
Perfîdus ille Judas, Sabloliensis erat.
Les Bretons disent, au contraire, qu'il est né en Normandie, entre Rouen et Caen, ce qui est constaté par une chanson :
Judas était Normand, Tout le monde le dit ; Entre Caen et Rouen , Il vendit son Seigneur pour trente marcs comptants. Au diable soient tous les Normands !
Le Champenois est un peu béte, le Picard est entêté, le Gascon hâbleur, le Normand aime la chicane. Tout ceci ne s'arrange pas très-bien avec la majesté royale; donc, l'homme qui est, en effet, t le roi de la nature *, c'est l'habitant de la ville où vous demeurez; de Paris, je suppose... Écoutez, en effet, le Parisien parler de la province!... Mais interrogeons- le seulement sur les divers quartiers de la capitale : « Monsieur un tel est raide, gourmé, fier de ses parchemins : il est du faubourg
QUATRIÈME PROMEiNADE 79
Saint-Germain; — ; celui-ci est lourd et avide: c'est un marchand de la rue Saint-Denis; — cet autre est méthodique, rangé, mesquin : c'est un bourgeois du Marais. — C'est donc dans votre quartier qu'habite l'homme-type, l'homme roi de la nature.
— Où demeurez- vous ? — À la Chaussée-d'Antin.
— On en dit bien quelque chose au faubourg Saint-Germain ; mais c'est égal, parlons un peu de nos voisins : — Cette femme qui sort en voiture9
— Elle est coquette, et plus que coquette. — Cet homme qui la salue? — C'est un fat. — Celui qui passe près de nous? — Un intrigant. — Celui-ci?
— Un voleur. — Celui-là? — Un lâche. — Cet autre? — Un espion. — Arrêtons-nous ; je vois bien que c'est dans votre famille que nous devons chercher... Mais non; votre cousin est, dites-vous, un avare sordide; votre oncle a ruiné la famille par ses prodigalités. Il ne reste plus que votre ami; parlez-moi de votre ami? — Oh! mon ami, charmant garçon, cœur d'or ! il a bien quelques défauts; mais qui n'en a pas? » Et, alors, vous vous parez de votre ami et de votre amitié. Vous dites du bien de votre ami, non pas pour qu'on croie ce bien que vous dites de lui, mais pour que l'on admire
comme vous dites du bien de votre ami. Mais, si l'on semble prendre le change, si l'attention semble vous quitter pour l'ami en question, vous ajoutez : « Ce pauvre garçon t il a quatre dents de moins, ça me fait bien de la peine! » ou : t C'est un excellent cœur, mais une si mauvaise tête! si je n'étais pas là!... » En un mot, vous ne cessez pas la conversation sur votre ami, sans vous être placé au-dessus de lui, et bénéficier pour vous-même de tout le magnifique éloge que vous en avez fait.
Donc, j'en voulais venir à ceci, que, neuf fois sur dix, lorsqu'un homme vous dit avec majesté que « l'homme est le chef-d'œuvre de la nature, le roi de la création » , c'est précisément de lui-même et seulement de sa personne qu'il prétend parler. Vous n'ayez qu'à lui faire dire ce qu'il pense de tous les autres hommes, ou par groupes, ou un à un, vous verrez qu'il ne les trouve ni rois, ni chefs-d'œuvre, ni rien de toutes ces belles choses.
Où l'homme est grand.
Pour moi, c'est surtout quand je suis au bord de la mer que je crois à la royauté de l'homme, et que je reconnais sa grandeur. Quand je vois un navire sortir du port, sans autre guide qu'une aiguille qui lui dira de quel côté est le nord, et des hommes, pendant plusieurs mois ne voyant que la mer et le ciel, braver les colères du vfent et des mers, je ressens pour les marins un sentiment de respect et de vénération que je n'éprouve pas pour les autres hommes. Une seule chose me fâche un peu quelquefois, c'est de penser que ces dangers si audacieusement bravés, si bravement surmontés, n'ont pour but que de gagner de l'argent, d'aller chercher du sucre et du café, qui seront vendus par l'épicier du coin de votre rue; en un mot,
que c'est de l'épicerie, de l'épicerie dangereuse.
de l'épicerie héroïque, mais cependant de l'épicerie!
Néanmoins, l'homme allant ainsi d'an monde à on antre, à travers les mers, semble roi d'Europe par droit de naissance, et d'Amérique par droit de conquête faite sur la nature. Aussi nos pécheurs sont fiers, fiers d'être marins. Le paysan devient riche, propriétaire, conseiller municipal, maire, marguillier; le pécheur n'est jamais que pécheur et pauvre; mais il n'en est pas humilié ; il ne se croit pas de la même espèce que les antres hommes et n'envie pas plus le sort du paysan ou du bourgeois qui passe ses jours dans l'opulence, qu'il n'envie le dîner de la chèvre qui broute l'herbe salée de là falaise. Il sait qu'il a sa richesse, il ne la changerait contre rien au monde. D'abord, il est libre, indépendant, ne reconnaissant de puissances que ces puissances nécessaires, indiscutables, le vent, l'orage, la marée!
Après la dernière révolution, — février 1848, — j'allai voir mes amis les pécheurs d'Étretat. Je demandai à l'un d'eux ce qu'il pensait des événements alors récents. « Monsieur Alphonse, me dit-il en me montrant, les deux bras étendus, la
mer verte, calme et immense, qu'est que ça nous fait?... » .
Puis, après un silence de quelques instants : c Après tout, nous ne savons pas bien ce qui se passe ; on nous a dit qu'on allait devenir tous frères ; mais, vous savez, monsieur Alphonse, nous n'avons pas attendu ça à Étretat. On a bien affiché des papiers; mais, vous savez, nous ne savons pas lire... 11 y a l'aubergiste qui parle; mais, vous savez..., on ne l'écoute pas... »
En effet, on peut comprendre combien la terre intéresse peu le pécheur des côtes, et combien il se sent riche sur la mer. — Ce champ qu'il traverse est à M.Chaussée; celui qu'il va traverser est à M. Thieullente. Il coupe une poignée d'herbe. . . Halte-là ! c'est l'herbe de M. Paul Frémontl Un lapin sort d'un! terrier, il veut le poursuivre... — Tout beau! c'est sur la terre de M. Delahaye; le lapin est à M. Delahaye. Un doux parfum s'exhale d'une haie d'aubépine, il en cueille une branche pour sa fiancée... « Ne vous gênez pas, lui crie une* voix de l'autre côté de la haie, arrachez.ma sève d'épine. » Il a soif, il passe sous un pommier, il cueille une de ces pommes vermeilles que leur poids, en inclinant les
branches rugueuses et moussues du pommier, fait descendre jusqu'à sa bouche : un dogue s'élance et veut le mordre ; il est dans la cour de Pierre Âcher. Partout où il pose le pied, il est sur la propriété de quelqu'un; rien n'est à lui; ce n'est que par tolérance qu'on le laisse faire quelques pas... Mais le voici en face de la mer ! il regarde l'Océan, deux fois grand comme la terre!... L'Océan est à lui tout entier, avec tous ses trésors... ; il suffit d'être plus brave et plus adroit pour récolter cette riche moisson, semée pour lui de toute éternité !... Les sillons, que chacun trace sur la mer s'effacent derrière lui et ne lui appartiennent pas; personne n'élève de murs, ne plante de haie, l'agent voyer n'y met pas de bornes. Le plus riche propriétaire sur la terre a des murs, des limites, des voisins; le plus pauvre a toute la mer à lui ! aussi avec quelle ardeur, quelle joie et quelle fierté il recommence chaque jour à tracer sur l'Océan, avec la quille de son canot, ce sillon toujours refermé et toujours fécond t . : .Comme il s'étonne qu'on fasse un autreétat, et comme il croit aisément toute niaiserie, toute stupidité qu'il vous plaira de lui raconter relativement à un berger, à un berquer, -c'est le mot générique
qu'il emploie le plus volontiers pour parler de l'homme qui travaille à la terre. Dans les intervalles qu'il doit passer à terre, regardez-le : il se couche sur l'herbe, regarde la mer, parle de la mer. Il ne connaît guère ni une plante, ni une fleur; jamais vous ne verrez un pêcheur assis à terre tourner le dos à la mer; toujours il la regarde et l'étudié ; il ne parle pas volontiers d'autre chose, mais, de quoi qu'il parle, ne craignez pas de distraire son attention, il suit des yeux ce navire qui vient du large, el, de sa marche et de la disposition de sa voilure, il juge du vent qui souffle au détour de la Hève, là où ses regards ne peuvent porter. Ces grandes mouettes lui indiquent quelle marche suivent les petits poissons que poursuivent les maquereaux sous l'eau, tandis que les mouettes les chassent au-dessus. Les nuances de la mer, celles du ciel, tout lui parle; c'est un livre sans cesse ouvert, qu'il iit sans cesse.
Il y a, à propos d'autres livres, des idolâtres qui affectent de lire toujours ies mêmes ouvrages. Passerat avait lu quarante fois Piaule : Madame Dacier avait lu deux cents fois Aristophane ; Alfonse le. Sage, roi de Gastille, avait lu quatorze fois toute
la Bible avec les commentaires ; on cite un iman qui avait lu sept mille fois le Coran. Il y a des gens qui prétendent qu'ils emportent partout et lisent sans cesse leur Horace ; c'est bien peu de chose auprès de nos pêcheurs, qui ne détournent jamais les yeux de leur beau livre! — Les jeunes y épèlent, les vieux f lisent; livre sans fin, sans monotonie; livre qu'on lit toujours sans l'avoir jamais lu!
.Un esprit fort.
Aujourd'hui, tous les pêcheurs sont réunis autour d'un canot, et ce canot est le sujet de toutes les conversations. C'est un canot neuf, -il n'a pas encore été mis sur la mer; personne d'ailleurs n'aurait consenti à le monter, il n'est pas baptisé. Le baptême se fera dans une demi-heure. On examine le canot dans tous ses détails. Chacun exprime et discute son opinion. Pour un pêcheur, un canot
a toute l'importance qu'a un cheval pour le cavalier arabe. — Le canot a-t-il ou n'a-t-il pas assez de bau (de largeur aux épaules), et son maltre-bau (sa plus grande largeur) est-il bien placé ? Aura-t-il de la marche ? ira-t-il mieux à la voile ou à l'aviron? il est cloué et rivé en cuivre, c // est comme cousu, dit un pêcheur. — C'est un petit bateau à pendre dans une église, » dit un autre qui revient du banc de Terre-Neuve et qu'à cause de cela on appelle le Banquier. Généralement, sauf quelques critiques de détail, le canot est approuvé, on déclare que celui qui l'a construit n'est pas un berger. Mais les cloches de l'église commencent à sonner, le curé va descendre. A-t-on tout préparé ? le canot est voilé comme s'il était sur la mer. On a eu soin de réunir tous les agrès, jusqu'aux avirons, à l'ancre et au câble. Si quelque chose échappait à la bénédiction divine, c'est par là que l'embarcation périrait, comme Achille par
son talon.
Deux jours auparavant, j'avais fait une lâcheté, car c'est à moi que le canot appartient. Une dame avait désiré être marraine du canot. J'avais cédé à ce désir malgré quelque répugnance,
car d'ordinaire j'ai toujours pris mes compères et mes commères parmi les pêcheurs. Une concession en avait amené une autre: j'avais voulu d'abord lui donner un marin pour compère, mais on avait assez mal dissimulé quelque répugnance, et on avait prétexté le désir d'être agréable à M. Anthime , l'homme aux ichlhyosaurus , et j'allai lui en faire la proposition. Je ne le trouvai pas chez lui, et il vint me voir le soir; il y avait chez moi trois ou quatre personnes, et entre autres la commère désignée. J'expliquai à M. Anthime le but de ma visite. Il parut offensé et son nez devint cramoisi.
— En sommes-nous donc encore à ces momeries, me dit cet esprit fort, et l'empire de la superstition ne pourra-t-il jamais être détruit? Est-ce bien vous, monsieur Stephen, qui devriez encourager par votre exemple de pareilles pratiques et faire semblant de croire que quelques paroles prononcées par un prêtre pourront assurer les quelques planches sur lesquelles vous voulez vous confier aux hasards de le mer, contre la foudre et le vent et les vagues ?
On s'était rassemblé autour du savant, et l'at-
tention de l'auditoire l'animant, il continua sur ce ton et pérora pendant une bonne demi- heure contre les pratiques religieuses, les empiétements du clergé et la superstition, etc.
Quand je pensai le discours fini, j'essayai de lui répondre. < Mon cher monsieur, lui dis-je, ces gens-ci croient que le Dieu qui a fait la mer et qui lui a imposé ses limites s'est réservé sur elle quelque puissance, et qu'il peut à son gré exciter ou apaiser la tempête. Quelle preuve pourriez-vous donner du contraire, vous autres savants qui passez votre vie à prendre des effets pour des causes, et qui n'avez pas encore pu expliquer d'une façon satisfaisante le phénomène de la marée, que vous attribuez à l'influence de la lune à cause de la coïncidence des phases de cette planète avec l'élévation et l'abaissement des eaux, sans prendre la peine de résoudre cette objection assez capitale : Gomment se fait-il que la Méditerranée, qui semble être sous la lune comme l'Océan, n'en reçoive pas la même influence? Quand deux charrettes marchent l'une derrière l'autre sur la mênje route, ce n'est pus une démonstration que la première traîne la seconde, ou que la seconde pousse la première. Les
phases de la lune, comme les marées de l'Océan, sont deux effets simultanés d'une cause encore in* connue. Mon cher monsieur, ajoutai-je, je n'ai pas la hardiesse de vouloir défendre Dieu et plaider en sa faveur par-devant votre tribunal. Mais parlons seulement de nos braves marins. Leur existence n'est pas semblable à la vôtre. Contre tous les accidents qui vous menacent dans la vie, un commissaire de police, le maire de la commune, le garde champêtre lui-môme peuvent vous protéger. Mais à chaque instant le marin se trouve dans des dangers où toute la puissance humaine ne peut plus rien pour lui. Quand un navire est roulé par les vagues, démâté par le v^nt, entr'ouvert par les rochers, réunissez sur le rivage les empereurs, les. rois, les princes, les magistrats, les ministres de toute la terre, ils ne pourront faire pour les sauver que des vœux stériles ; toutes ces puissances, toutes ces majestés, tous ces terribles humains, ne pourront calmer les flots ni apaiser le vent cinq minutes plus tôt; comment voulez-vous que le marin en péril ne cherche pas plus haut un secours que les puissances de la terre ne peuvent lui donner!* Je voudrais vous y voir, mon cher monsieur Anthime.
Une seule fois, sur un bateau de pèche, je me suis trouvé dans un grand danger; nous étions à dix lieues de toute terre, la tempête s'était soulevée avec tant de furie, qu'on n'avait pas eu le temps d'ajnener la grande voile, qui nous aurait fait chavirer et qu'un matelot avait dû déchirer à coups de couteau. Nos mâts étaient brisés, notre gouvernail enlevé ; les lames balayaient le pont de telle sorte que nous nous attachions après les tronçons des mâts pour ne pas être emportés. Les pécheurs qui montaient le bateau étaient des hommes expérimentés et qui avaient donné cent fois dans leur vie d'admirables preuves de courage ; c'étaient de plus des hommes d'une taille et d'une vigueur qui rappelaient les demi-dieux de l'antiquité. Ils luttèrent bravement et opiniâtrement contre la tempête ; mais, malgré leurs efforts, la barque dérivait fatalement vers un banc de rochers cachés sous l'eau, mais dont ils savaient bien la position. Elle allait s'y briser en éclats. Le patron, un homme de six pieds, debout à l'arrière, ôta son bonnet rouge de dessus ses cheveux gris, et dit d'une voix solennelle : « Maintenant, garçons, nous allons prier le bon Dieu et la bonne Vierge ! • Tous ôtèrent comme
lui leur bonnet de laine, et, au milieu du bruit du bateau qui craquait, de la mer furieuse qui brisait, du vent qui sifflait, il prononça une courte prière.
».La prière dite, on se remit à la besogne : avec des débris d'avirons, on installa un gouvernail^ avec un morceau de mât, on hissa un morceau de voile, et on recommença la lutte silencieusement et avec une force nouvelle. Mais le vent poussait toujours la barque vers les récifs; quand on voulait tourner le cap d'un autre côté, la voile retombait vide sur le mât. Nous n'étions plus qu'à quelques toises de l'endroit où nous devions nous briser, lorsque le patron, pour retarder l'événement plus que pour l'éviter, porta la barre décote. 0 surprise! ô joie! cette fois, la voile se gonfle, le vent a changé de direction ; la barque obéit q, la main du patron, nous rasons les récifs sans les toucher, et, trois heures après, aux acclamations de la foule pressée sur les jetées, nous entrions dans le port de Fécamp.
» Comment prouveriez-vous aux pécheurs qui montaient le Saint-Pierre que leur prière n'a été pour rien dans le changement de direction du vent? Et, si vous pouviez le leur démontrer, quel avantage
ressortirait-il pour eux de cette démonstration ? Que leur donneriez-vous à la place de cette confiance et de cet espoir? Promettriez-vous de les aider dans le danger? Leurconseilleriez-vous d'invoquer M. le ministre de la marine dans le naufrage ? »
M. Antbime s'en alla un peu fâché. Je revins à l'idée de prendre pour parrain mon vieil ami le pê- . cheur; la marraine se dit malade. Alors, j'allai prier la fille d'un autre pêcheur, et mon premier projet se réalisa à ma grande joie. Pierre est le plus vieux marin de notre plage; il a soixante-dix ans;' Marie n'a pas seize ans : deux âges respectables à l'égal l'un de L'autre, la belle ethonnête vieillesse, la jeunesse innocente et fleurie. Au son des cloches, le curé arriva sur la plage; un- enfant de chœur portait la croix, un autre portait du blé, du sel et de l'eau bénite. Tout le monde se découvrit, et le prêtre chanta, en latin : f Seigneur, vous domptez l'orgueil de la mer et vous calmez la violence des flots. » Puis il lut l'évangile où le Christ s'endort dans une barque assaillie par la tempête. Les disciples effrayés le réveillent. Jésus les réprimande de leur peu de foi, et commande de se calmer aux vents et à la tempête.
Puis il jeta sur le bateau le sel, emblème de la sagesse, le blé, signe de prospérité. Il prononça à haute voix le nom du canot, l'aspergea d'eau bénite, et remonta à l'église en recommençant les chants.
Alors, on distribua des dragées aux assistants. .
Un esprit faible.
Ce baptême m'en rappelle un autre.
II y a quelques années, dans une petite commune qui n'est éloignée d'ici que de quelques lieues, il arriva un jour un très-beau monsieur, qui inscrivit sur le livre de l'aubergiste son nom : baron***. L'aubergiste se hâta d'expliquer aux pécheurs ce que c'était qu'un baron, — un seigneur, une sorte de prince, quelqu'un de très-riche. — M. le baron ne méritait guère une telle définition qu'au dernier titre : c'était un baron de fabrique moderne, un
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baron de la Bourse. Il était arrivé depuis quelques jours et pensait à s'en aller dans la prévision de l'ennui, lorsqu'il apprit qu'on allait baptiser une barque de pêche qui venait d'être terminée. Il se fit expliquer la cérémonie, et eut la bonté de dire qu'il serait volontiers le parrain du bateau. L'aubergiste se hâta de lui répondre que les pêcheurs seraient comblés de joie de tant d'honneur, et se chargea d'aller leur en faire la proposition. Ce n'était pas aussi facile à arranger'qu'il l'avait cru d'abord. Les pêcheurs ne partagèrent pas son enthousiasme. La fille du maître devait être marraine avec son fiancé, et on n'avait pas envie de rien changer à ce projet. Mais l'aubergiste insista; il avait fort à cœur le festin splendide que ne pouvait manquer de lui commander à ce sujet M. le baron; et il usa de toute son influence. Cette influence est puissante; il est mareyeur, c'est-à-dire qu'il achète aux pêcheurs leur poisson qu'il envoie vendre àFécamp ou au Havre, ou qu'il expédie à Paris. De plus, il est membre du conseil municipal de la commune. On finit par céder à ses instances. Il fut décidé que Léocadie, la fille du maître, resterait marraine, et que Césaire, le fiancé, céderait saplace à M. lebaron.
Notre baron de la Chaussée-d'Antin avait quelques notions maritimes. Il avait lu quelques livres et avait fait partie de l'équipage d'une embarca- „ tion qui avait fait parler d'elle sur la Seine, entre AsnièresetSaint-Ouen. Peut-être avez-vous rencontré quelquefois la Néréide, embarcation de quinze pieds, chargée de plus de cordages etde voilesqu'un vaisseau de ligne, toujours coquettement pavoisée et montée par une équipe dq vrais loups de mer. Le baron y avait obtenu le grade d'enseigne ; mais on avait un peu murmuré à ce sujet contre les empiétements de l'aristocratie et les privilèges de la noblesse. Toujours est- il qu'il avait porté tout un été le surcot et le caban des pêcheurs de morue, et le paletot et le cotillon que les marchands vendent un peu plus cher que neufs, mais tout rapiécés et tout tachés de goudron, aux véritables , amateurs. Il avait commandé avec un porte-voix, et débité tous les mots anciens et nouveaux qui sont d'usage, surtout sur la Seine, auprès de Paris. Il crut, en conséquence, ingénieux pour la cérémonie du baptême de revêtir son costume de pêcheur du banc de Terre-Neuve, qu'il avait apporté d'As-
nières. Mais l'aubergiste se permit quelques respec-
tueuses observations, et lui lit comprendre que les pêcheurs auraient tous leurs plus beaux vêtements, et que ceux qui ne seraient pas neufs, seraient au moins propres ; que l'on s'attendait que M. le baron serait comme eux, et mettrait ses hardes et morceaux du dimanche, et que venir en vareuse sale et en cotillons tachés de goudron pourrait ressembler à du dédain, ce qui serait fort mal pris. M. le baron céda aux prières de l'aubergiste et s'habilla magnifiquement. La cérémonie eut lieu comme elle * vient d'avoir lieu pour mon canot, quoiqu'il s'agît d'une belle barque de pêche. M. le baron (de la finance) crut devoir marquer, par un sourire amer, pendant le baptême, qu'il ne partageait pas la superstition de ces bonnes gens. On n'y fit pas grande attention. Les dragées furent distribuées avec profusion ; et, en résumé, on fut assez content du baron. Le baptême fini, on alla dîner. L'ordonnance du festin était telle, que jamais on n'avait rien vu de pareil dans le bourg. D'abord, on n'avait servi que du vin ; mais le cidre fut énergiquement réclamé, et dut reparaître sur la table. Le baron fit de son mieux les honneurs du dîner, et il fit boire
les pêcheurs le plus qu'il lui fut possible.
— Monsieur le baron, demanda le maître de la barque, nous n'avons pas bien entendu le nom que vous avez donné à M. le curé pour ie bateau.
— Paméla. (Je ne vous dis pas ici le véritable nom que répéta M. le baron *** ; je remplacé par Paméla le nom très-connu d'une trop célèbre comédienne de Paris.)
— Nous ne connaissons pas cette sainte-là, dit le patron.
— Aussi n'est-ce pas une sainte, reprit le baron.
— Est-ce le nom de votre mère ? dit la femme du patron.
— Ou celui de votre sœur ? demanda Césaire.
— Oux celui de votre fiancée ? dit Léocadie.
— Rien de tout cela; c'est le nom de la charmante actrice de Paris. Elle rira bien quand elle saura qu'une barque de pêche a été baptisée sous son nom, ajouta avec mauvais goût le baron, qui croyait se faire applaudir.
— Une actrice! répétale patron stupéfait. N'est-
ce pas comme qui dirait une baladine, une sauteuse, une femme qui travaille sur un théâtre ?
— Avec cette différence, reprit le baron, que celle-là a pour trois cent mille francs de diamants, et qu'au bois de Boulogne sa voiture éclipse les équipages des duchesses. — Buvons à sa santé, poursuivit le parrain. Allons, garçons, remplissons les verres, mille tribords !
Presque tout le monde resta silencieux ; quelques-uns, qui causaient entre eux, aux deux bouts de la table, n'avaient pas entendu ce qui venait de se dire ; d'autres étaient déjà étourdis par le vin, auquel ils ne sont pas habitués. Ces derniers seuls choquèrent bruyamment leurs verres avec celui du baron ; mais les vieillards, les femmes et ceux qui avaient entendu et compris, laissèrent leurs verres pleins sur la table, et échangèrent des regards étonnés.
Le baron était à moitié gris lui-même.
— Allons, dit-il, comme dit la chanson normande:
Remplis ton verre vide, Vide ton verre plein.
d'autres verts, d'autres panachés de différentes couleurs. Tout est bizarre dans cet animal ; s'il se ferme et s'épanouit à la manière des plantes, il se reproduit comme certaines d'entre elles, c'est-àdire de drageons. De petits globules informes se détachent de l'anémone de mer, <et, en quelques mois, s'organisent et deviennent des animaux parfaits. C'est ainsi que se propagent les anémones que nous cultivons dans nos jardins.. Si celles-ci se multiplient également par leurs graines, peut-être l'anémone de mer pond-elle des œufs comme la plupart des habitants de la mer. Rien ne se ressemble comme les œufs des animaux et les graines des plantes. La tortue ne confie-t-elle pas ses œufs au sable- et ne les donne-t-elle pas à couver au soleil, comme font les plantes de leurs graines ?
Un autre rapport qu'a encore l'anémone de mer avec les plantes, c'est que, si on en coupe une petite ' partie, cette partie ne tarde pas à repousser et à se reproduire comme si l'on avait coupé une branche d'arbre. Peut-être l'anémone de. mer reprendraitelle de bouture ?
Quand on trouve l'anémone épanouie, si on touche doucement de l'extrémité d'un bâton les
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petites trompes qui figurent les pétales de la plante, l'animal se resserre, les retire brusquement et lance assez loin un petit jet d'eau claire. .
L'anémonedemerse nourrit de petits coquillages; elle ne choisit pas, comme vous le pensez bien, ceux qui peuvent lui échapper par une fuite, quelque lente qu'elle soit. Nous la trouvons entourée de petites moules un peu moins grosses que l'ongle du petit doigt.
La moule. — Comment elle marche. — Les cent cinquante câbles de la moule à l'ancre. — L'ortie de mer. — Bernardin de Saint-Pierre. — Le papillon à quatre ailes. — Les lépas. — Voyage de huit pouces en une minute. — Les éponges. — Les tarets, petit animal plus redoutable à la Hollande que Louis XIV. — L'arselin. — £a morsure. — La rascasse. — Au revoir.
La moule s'appellecaïeudansbeaucoupd'endroits de nos côtes. Un médecin hollandais, appelé van Heyde, a fait soigneusement l'anatomie des moules ;
il leur a trouvé une langue, de la graisse, des intestins, un foie, des cornes. Réaumur, le plus exact observateur qui ait jamais existé, soutient que les moules marchent. Je n'ai pas fait à ce sujet d'observations personnelles, mais j'ai répété sur d'autres sujets deux cents expériences de Réaumur, et jamais je ne l'ai trouvé en défaut sur un seul' point: c'est d'ailleurs un savant d'une étrange sorte. A chaque instant, il dit : c Je ne sais pas, » avec une bonhomie qui a un charme inconcevable chez un Homme qui savait tant de choses et qui a tant découvert et tant enseigné aux autres. Voici à peu près ce que dit à ce sujet Réaumur; je dis à peu près, car je n'ai pas le texte sous les yeux :
Ouvrez la coquille d'une de ces moules, remarquez une partie d'un brun noir, placée dans le milieu de la moule, et qui a la forme à peu près de la langue d'un animal.Cetteparlieestàla fois le bras et la jambe de la moule. Quand la moule se laisse prendre par des désirs vagabonds, elle entr'ouvre sa coquille, et en fait sortir cette jambe, qui s'étend quelquefois jusqu'à une longueur d'un pouce. Elle tâtonne et reconnaît le terrain, puis elle replie
l'extrémité de cette jambe et se cramponne à quelque partie de roche, et attire après elle sa coquille; en deux ou trois efforts parei ls,elle avance bien de la largeur d'un doigt; mais elle n'use pas souvent de cette demi-faculté de marcher, et le plus souvent on la trouve attachée à d'autres moules ou à un corps quelconque, pierre ou bois, par différents fils. Chacun de ces fils est gros à peu près comme un cheveu et long d'un à deux pouces. Réaumur en a compté plus de cent cinquante employés à tenir une seule moule à l'ancre.
Le membre que nous avons appelé bras et jambe n'a fait jusqu'ici que l'office de jambe. Mais c'est en qualité de bras qu'il étire, file et attache ces fils aux corps qui environnent la moule. Ces fils sont formés par le suintement d'une liqueur que sécrète la moule et qui se fige ensuite.
Mais l'ennemi peut-être le plus dangereux de la moule est un petit coquillage que les savants appellent trochus. Cette sorte de limaçon s'attache à la coquille d'une moule, la perce d'un trou trèsrond et fait passer par ce trou une trompe de cinq à six lignes de longueur avec laquelle il suce la moule, qu'il finit pas absorber tout entière.
Après l'anémone, nous devons chercher Y ortie de mer. Si ces deux mollusques ont reçu des naturalistes des noms de plantes, ce n'est pas pour la môme raison. L'ortie n'a rien dans sa configuration qui rappelle l'ortie terrestre; on lui a donné ce nom parce qu'elle cause à la peau par son contact des démangeaisons et des rougeurs. Les gens des côtes exagèrent fort du reste l'effet de ce contact et appellent l'ortie de mer twifn,*mot que presque tous prononcent velin. Sur les bords de la Méditerranée, on donne à l'ortie de mer le nom de chapeau de mer, à cause de sa forme. Linné l'appelait méduse. Ici, on l'appelle sagore. Réaumur proposait le nom dégelée de mer. Ce nom, en effet, exprime si bien la substance dont elle est formée, et sa consistance, qu'il vaut seul une description pour aider à la reconnaître. En effet, vue par-dessus. . l'ortie de mer ressemble tout à fait à une assiette de gelée refroidie dans un moule concave. Au-dessous et au centre, elle a huit pieds finissant en pointe et attachés à leur base comme une rosette. L'ortie de mer est blanche et entourée d'un cordon bleu qui varie, chez les individus, du bleu pâle au plus riche violet en passant par toutes les nuances
intermédiaires. On en trouve qui n'ont pas ce cordon bleu et sont marbrées d'un brun jaune brillant , qui dans l'eau a presque l'éclat de l'or. On m'a dit en avoir vu, aux îles d'Hyères, dont tout ïe corps était couleur de rose.
Au -premier abord, la gelée de mer parait flotter au gré des eaux; mais, avec plus d'attention, on voit qu'elle s'y soutient et y marche par un mouvement de contraction et de dilatation ressemblant à celui qu'on ferait avec la main en l'ouvrant et en la fermant successivement. Les filets quelquefois sont tout chargés de sagores, et ce qui prouverait, s'il en était besoin, leur mouvement 'de marche, c'est que les gelées de mer s'y prennent absolument à la manière des goujons. Beaucoup de petits poissons en font leur nourriture, y plongent ieur tête et mangent à môme. Quand elles échouent sur le rivage, elles ont perdu très-vite tout mouvement apparent; elles deviennent bleues, comme l'empois bleu dont se servent les "lavandières, et se fondent au soleil.
Bernardin de Saint-Pierre, qui les appelle bonnets flamands, d'un des. noms qu'on leur donne sur la côte, pense' qu'elles viennent du Nord pendant l'été.
Il est vrai de dire qu'on li'en rencontre guère par ici pendant l'hiver.
Il est un autre animal dont parle Bernardin de Saint-Pierre; mais je ne l'ai jamais vu. Bernardin de" Saint-Pierre est né- au Havre, et se promenait beaucoup, dans son enfance, su r nos plages de Sainte- Adresse.
« Pour moi, dit-il, qui n'ai aperçu les animaux marins de nos rivages que dans mon enfance, et qui en conserve encore d'intéressants ressouvenirs, je me rappelle avoir vu, vers le milieu du printemps, sur les mêmes plages, dans les parcs de filets que nos pêcheurs y dressent, des espèces de papillons à quatre ailes, vivement colorés, et f[ui voltigeaient au fond des flaques d'eau. Je ne pus jamais en saisir un seul. Je ne sache pas qu'aucun naturaliste en ait fait mention. »
On connaît les pages pleines de charme et d'éloquence que les beautés de la nature ont inspirées , à Bernardin d& Saint-Pierre; mais il n'a pas tout à fait l'exactitude de .Réaumur, et parfois il mêle quelques rêves à ses souvenirs. — Cependant, le printemps prochain, je chercherai encore le papillon à quatre ailes. Ce n'est pas un homme qu'on
puisse condamner sans un examen approfondi. — Voici encore un coquillage dont il a parlé dans les Harmonies de la nature : c'est le lépas^ coquille univalve copique, qu'on appelle berlin, berdin, arapède en Provence, œil de bouc sur les côtes du Poitou, etc.
t Les lépas, dit Bernardin, se collent aux rochers parmi les algues. On les prendrait pour des têtes de clou qui soutiennent des guirlandes d'herbes marines. »
On trouve presque toujours le lépas immobile, et si fortement adhérent aux roches, que, sans un couteau et une certaine adresse donnée par l'habitude, on ne pourrait l'en détacher. C'est en faisant le vide, au moyen d'une membrane qu'il retire brusquement, qu'il s'attache ainsi au milieu des varechs. Cependant, il marche ; et des savants ont constaté qu'un de ces animaux avait franchi un intervalle de huit pouces dans l'espace d'une minute. Ils pensent qu'il aurait pu parcourir une distance d'un pied, s'il ne s'était pas reposé si souvent. La coquille du lépas est d'une seule pièce, et fort dure; sa couleur est grise.; elle est nacrée en dedans, el a la figure d'un entonnoir. On mange le lépas :
mais c'est un mets fort dur, et qui est loin de valoir, pour le goût, le vignot, petit limaçon noir, à coquille contournée, que vous trouvez auprès de lui. Tous deux sont quelquefois appelés bigorneau.
Cette petite masse molle et élastique est une éponge; mais elle n'est pas semblable à celle dont on se sert pour la toilette. Celles-ci viennent de préférence dans la Méditerranée. Mais, si celle que nous rencontrons ici n'est pas propre aux mêmes usages, elle est, comme les autres, un polypier, sorte de ruche construite par des insectes marina qui y font leur domicile. Avant Aristote, on pensait les éponges des êtres animés. Aristote l'avait^ nié. Le mouvement de tant de petits êtres animés, se réfugiant à la fois dans le fond de leurs cellules, quand on tire l'éponge de l'eau, a dû causer Terreur relevée par Aristote. On trouve des éponges de toute sorte de formes. Il en est qui ressemblent à une ruche à miel, à un entonnoir, à un éventail, à un turban, à un bonnet. On ne les a guère, je crois, classées que d'après leur forme.
Je vous parlais tout à l'heure du ver ennemi des moules. D'autres vers, non pas pareils, majs pareillement armés, ont joué un grand rôle à diverses
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époques. Il y a des vers qui rongent les navires et qui percent leurs bordages de tant de trous, qu'ils les mettent en danger de périr. On assure qu'il n'y a guère plus de cent cinquante ans que l'on connaît ces dangereux animaux. Les navires les ont ramenés des mers des Antilles, où ils sont fort communs. Ils ne se sont que trop facilement naturalisés dans nos climats. On manda de Brest à M. de Réaumur, dans le mois de juillet 1728, qu'on venait de mettre sur le côté le vaisseau l'Hercule, et qu'on l'avait trouvé foré en tout sens par les vers.
En 1731 et 1732, ce ver, appelé taret, causa de grandes alarmes aux Provinces-Unies (la Hollande), par les ravages qu'il- fit dans les pilotis qui maintiennent les digues de la Zélande, Cette province faillit être entièrement submergée par suite des dégâts causés par lestarets. Plusieurs provinces de ces États ont leur sol plus bas que le niveau de la mer. Le taret était un ennemi bien autrement redoutable que Louis XIV.
Des tarets, que l'on dit d'une espèce différente, ont fait également de grands ravages dans les pilotis de Venise.
La mer remonte; les lames viennent, l'une sur
l'autre, bordées d'écume blanche. Nous n'avons vu qu'une bien petite partie .des choses merveilleuses qui vont, dans quelques heures, être cachées sous vingt pieds d'eau, et au-dessus desquelles vont voguer les navires à pleines voiles. Il nous faut reculer devant les vagues.
. Mais que font tous ces hommes et ces femmes armés de bêches et de fourches? Ils viennent pêcher des équillés et des lançons cachés dans le sable. Au moment où la mer remonte, ces poissons reviennent aussi à la surface du sable pour être prêts à se remettre à flot. Prenez garde; ce poisson un peu plus gros que réquille est un arselin, une sorte de vive, dont la blessure çst dangereuse. La vive ne se cache pas dans le sable, quoiqu'elle soit agile à se cacher dans la vase lorsqu'elle est prise dans les parcs de pêche; mais ses armes sont semblables à celles de l'arselin.
La vive est de la grandeur d'un maquereau. Son ventre est blanc, son dos rayé de jaune et de brun, ses yeux sont d'un vert très-éclatant. Outre des épines aux nageoires, elle a sur le sommet du dos une nageoire noire qu'elle développe quand on la touche, et qui ressemble à une aile de chauve-souris.
Celle nageoire est armée d'aiguillons dont la blessure cause une enflure subite accompagnée de grandes douleurs-. L'arselin, beaucoup plus petil, est tout à fait blanc. Quelques personnes savent des prières pour faire cesser l'enflure et la douleur causées par la piqûre de la vive et de l'arselin. D'autres rient des prières et conseillent de mettre sur la piqûre le foie de l'animal.
Le meilleur moyen est une goutte d'alcali volatil ou un cataplasme de mie.de pain. Lacépède et d'autres naturalistes nient complètement que cette piqûre soit empoisonnée. Ils prétendent que la forme mécanique des aiguillons offense les chairs de façon à causer l'enflure et la douleur très-vive qui Taccompagne. On parle cependant d'amputations pratiquées à la suite de semblables blessures. M. Quidant, pianiste très-connu, a été piqué àTrouvillesur-Mer par un arselin.
Toujours est-il que les pêcheurs et les poissonnières ne manient la vive qu'avec de grandes précautions. Autrefois, les règlements de police ordonnaient aux pêcheurs de couper les aiguillons, avant de les mettre en vente. Ce règlement, que personne ne connaît plus, est parfaitement suivi, grâce à la
crainte qu'inspire justement ce poisson, dont fa chair est délicate, et dont on mange surtout beaucoup en Hollande, où on Y appelle pietermdn, homme de pierre. C'est sans doute à cause de ses aiguillons et de l'éclat singulier de ses yeux que la vive avait l'eçu des anciens le nom de dragon de mer.
Le poisson appelé rascasse dans le Midi, et si célèbre pour la préparalion de la fameuse bouillabaisse, est également un poisson à nageoires épineuses. Les nageoires du dos ont neuf ou douze aiguillons très-forts. Ce poisson est d'un brun rougcâtre, avec quelques taches noires sur le dos. On l'appelle dans les livres, scorpion de mer, scorpeno, scorpène, scorpœno, scrofanello.
Pendant longtemps, on a tenu en grande estime, pour certaines maladies, le vin dans lequel on avait fait mourir une rascasse.
Aujourd'hui, les Marseillais parlent avec enthousiasme de ce poisson, qui, je le dis tout bas, passe pour un peu dur
La fin du jour approche, et en même temps la mer est assez remontée pour que les barques puis-
sent sans danger franchir la masse de rochers appelée/a Tillée. Toutes les petites voiles qui paraissent comme des points noirs à l'horizon se rapprochent rapidement, tous nos. pêcheur^ rentrent à Sainte-Adresse. En voici un qui est seul, aidons-le à remonter son bateau sur le galet.
On entend les cloches du Havre. Le vent vient donc du sud-est. Nous aurons du beau temps demain.
Mais demain il faut partir; des affaires m'appellent à Paris. Demain soir, je dînerai sur le boulevard des Italiens, mais je ne tarderai pas à revenir au bord de la mer et dans mon jardin.