‹ Le credo du jardinierChapitre 35 sur 37 · ANECDOTES ET. TRADITIONS · texte numérisé non relu

ANECDOTES ET. TRADITIONS

Les épave9. — La coudraie en mer.

Je vous avais parlé du droit de varech, du droit de .prendre à la mer tout ce qu'un homme à cheval peut atteindre avec sa lance. Les habitants des rivages de la mer n'y ont pas renoncé. En vain les rois ont modifié et restreint pour eux-mêmes le droit de varech, le droit d'épave et le droit d'aubaine. Les riverains ont subi les lois faites à ce sujet, mais ne les ont pas acceptées, et ils s'y dérobent le plus souvent possible. Jamais vous ne persuaderez au pêcheur que la mer, ce champ immense qu'il sillonne et laboure toute sa vie de la quille de son bateau, ne lui appartienne avec tout v

ce qu'elle produit, de quelque façon que ce soit. Débris de navires, barriques pleines ou vides, tout cela appartient, selon le pêcheur, à celui* qui le "trouve; la Providence l'ôte aux uns et le donne aux autres; elle a ses raisons, sans aucun doute, que trouve excellentes, sans* les connaître, celui auquel elle donne. Le marin ne croit pas au hasard. Quand il dit la chance, il veut dire une faveur du Ciel.

Aujourd'hui, les objets trouvés à la mer sont mis de côté par les employés de la douane et vendus. Un tiers appartient à celui qui a trouvé l'objet. Je ne sais pas bien comment sont répartis les deux autres tiers.

Nos pêcheurs se résigneraient, tout en gromme-

lant, à se contenter d'un tiers du présent 'de la mer, si ce tiers leur était franchement attribué; mais voici ce qui arrive : l'épave trouvée au large, le pêcheur perd une marée pour l'amener à terre. Plus ou moins mis à l'abri, l'objet achève de se gâter pendant le temps laissé aux réclamalions. Enfin, la vente s'opère; le pêcheur va à la ville en chercher sa part. On n'est pas prêt, on le renvoie. Ce n'est qu'après dix voyages et dix journées per.

dues qu'il reçoit trente ou quarante sous, rarement plus, souvent moins.

De cet inconvénient il est résulté que les gens qui trouvent quelque chose à la mer se partagent en deux classes : les uns volent les objets, les autres passent à côté sans se déranger.

Il serait cependant facile de remédier à cet état de choses, soit en fixant une récompense uniforme, qui serait payée au moment même du sauvetage, soit en autorisant le syndic des gens de pèche à établir provisoirement, de concert avec un agent de la' douane, la valeur de l'épave, et à livrer immédiatement la part présumée à celui qui l'a trouvée. Après la vente, on régulariserait le partage.

Toujours est-il qu'on ne s'en occupe pas, et que le pêcheur s'approprie sans remords ce qu'il trouve, ou le laisse perdre.

Il y a quelque temps, je vis revenir de la mer un de nos pêcheurs; le vent soufflait de l'ouest et portait la voix à terre. Ainsi on entendait l'homme chanter à tue-tête, d'aussi loin qu'on pouvait apercevoir sa barque, la chanson des Marins de la Garde, que chantait autrefois avec tant d'entrain

mon pauvre ami Valin, le garde-pêche d'Étretat, si tristement mort il y a un an, en tombant, la nuit, des falaises sur la plage. (Les falaises d'Étretat ont la hauteur de six maisons de Paris Tune sur T autre.)

Malgré le bruit de la mer, qui montait et roulait le galet, la voix du pêcheur arrivait par bouffées :

Tous mes parents vont croire Que je mange mon bien ; Mais ils se trompent bien, Je ne fais que le boire.

J'aime mieux moins d'argent, Chanter, danser et boire ; •

J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus content !

Gela m'étonna ; ce n'est guère l'usage de chanter à la mer, et, de plus, cette chanson n'est pas de celles qu'on y chanterait. Je ne l'ai jamais entendue qu'après une coudraie (repas) ou une fête.

La mer était un peu forte, et les vagues déferlaient de façon à commander quelque prudence pour. échouer sur la grève. Notre pêcheur échoua à la voile sans aucune précaution, et sauta dans

l'eau jusqu'à la ceinture. Je m'approchai pour

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l'aider à hisser son canot jusqu'au-dessus de l'étendue probable que couvrirait' la mer montante. C'est un service qu'on se doit et qu'on se rend mutuellement; mais le marin se contenta de le tirer un peu sur le sable.

— Maître Glam, lui dis-je, le ciel n'est pas beau; laissez-vous donc votre bateau mouillé (à l'ancre) ? ne craignez- vous pas de mauvais temps ? Certes, je ne me connais pas au temps comme vous ; cependant, m'est avis que les bateaux seront mieux sur le galet qu'à la mer pour passer la nuit qui va venir.

t— Monsieur Alphonse, me dit-il, personne ne se connaît au temps, moi pas plus que vous, un amiral pas plus que nous deux. Il fait le temps qu'il plaît à Dieu; il y a changement de temps quand le bon Dieu change d'idée. Quand nous regardons le ciel et la mer, et le soleil, et que nous disons: « C'est du beau temps ou du mauvais temps pour demain; » autant de sottises! nous n'en savons rien. Si le bon Dieu veut que mon canot soit détruit, la mer viendra le chercher aussi bien sur le galel ; elle viendra le chercher derrière ma cabane, elle ira le chercher, n'importe où il sera. Si, au con-

traire, l'idée du bon Dieu est que mon canot ne soit pas détruit, lamer le respectera et le portera comme un nid d'alcyons-.

— Avez-vous fait bonne pêche, maître Glain?

. — Moi ? je n'ai rien pris du tout ; mais, après une mauvaise marée, il vient une bonne marée !... Il faut savoir attendre !... je ne suis pas pressé... J n'ai rien péché, mais je suis content comme ça ; personne n'a à y voir.

11 y avait cependant près de nous quelqu'un qui avait, sinon à y voir, du moins à y regarder; c'était un douanier qui était descendu pour jeter-un coup^ d'œil dans ie canot, et qui fit à maîlre Glam la même observation que moi, en montrant par son attitude qu'il était prêt également à donner un coup de main pour virer le bateau jusqu'au haut du galet.

— Gabelou, mon ami, réponditmaîtreGlam, croistu que le. bon Dieu aurait le cœur de laisser détruire mon canot et de mettre sans pain une honnête famille comme celle de Glanj ? allons donc! ... Le bon Dieu est notre père à tous, à presque tous ! tu ne sais pascela...,parcequ'on ne me fera jamais croire qu'il aime les gabelous autant que les hommes!... Il

n'est pas possible que ce soit lui qui ait fait les gabelous.

Puis Glam s'en alla, abandonnant son canot, reprenant la chanson des Marins de la Garde, et jetant un regard de défi malin au douanier.

Le collecteur des tailles Dit qu'il vendra mon lit, Je me moque de lui, Je couche sur la paille.

J'aime mieux moins d'argent, Chanter, danser et boire, ' J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus content.

— Il en a bu plus que je ne lui en ai versé, dit le douanier en haussant les épaules et en le regardant aller.

— ■ C'est singulier, répondis-je, les pêcheurs, n'ont pas coutume d'aller à la mer après avoir bu trop de cidre, et il faut que Glam en ait bien pris avant le départ, pour qu'il lui en reste encore autant au retour, après avoir passé cinq ou six heures en mer. — Donnez-moi un. coup de main, ajoutai-je, et nous allons hisser son canot, que la mer, quoi qu'il en dise, pourrait bien briser cette

nuit, si on le laissait là... Il est bon d'avoir confiance en Dieu; mais il ne faut pas cependant refuser d'aider la Providence dans le bien qu'elle veut nous faire.

Le douanier m'aida volontiers, et nous laissâmes le canot en sûreté.

Le lendemain,, une heure avant te jour, nous étions tous sur la grève, poussant nos canots à la mer. Le temps, plus menaçant encore que la veille, nous conseillait de retirer et d'apporter à la terre nos filets et nos appelets de tout genre. Glam était .au milieu d'un groupe.

— Vous aureÉsoin de me retrouver, les enfanls! disait-il ; mais il ne faut pas tous faire la même route au départ... Je vous invite à une cottdraie un peu soignée ; vous avez chacun votre pain, je fournis la boisson:.. Je ne bois plus de cidre' depuis quelque temps, je trouve ça commun... ; le médecin m'a conseillé de me mettre au vin de Bordeaux, et aujourd'hui j'en régale les amis ! . . . Comme je vous disais, il ne faut pas partir ensemble..., parce que je n'ai pas invité les douaniers, et ça pourrait quelquefois les fâcher... Voilà les amers : D'abord, se dirigertmest-nord-o.uest, au large de la

Hève ; ensuite, voir les petites vitres du second phare. . . , d'un côté. . . , et de l'autre, Honfleur, ouvert sur la jetée du Havre... Quand vous arriverez, ça sera servi... Ça n'est pas le moment de prendre des ris dans les voiles ; loin de là. . . , que les canots qui ont les jambes longues le fassent voir.

— Et moi, dis-je à Glam, est-ce que je ne suis pas de la fête?

— Oh ! vous, vous n'aimez pas trop ça... ; mais pourtant, si vous venez, vous serez le bienvenu... ; Vous avez entendu les amers?

— Oui... Honfleur ouvert sur la jetée du Havre, et les petites vitres du second phare au ouest-nordouest de la Hève.

— C'est bien ça.

On se remit à pousser les canots à la mer, lous s'entr'aidant avec une ardeur inusitée ; et bientôt, les voiles hissées, chacun, suivant sa marchés mit à courir des bordées. Le vent était presque contraire, mais la mer commençait à descendre, et le courant portait vers la Hève. Je partis comme les autres, et en peu d'instants la plage de Sainte- Adresse fut déserte.

Glam arriva le premier à l'endroit indiqué,

parce qu'il connaissait la place, ri que, d'ailleurs, son canot est un des bons marcheurs de la côte, et lui un des plus habiles marins. Les autres le suivaient à diverses distances ; pour moi, je courais les bordées un peu longues; car,Tnalgré l'invitation que je m'étais fait faire, je soupçonnais quelque chose d'incorrect dans les libéralités de Glam, et je comptais rester à distance.

A l'endroit où Glam amena ses voiles et cessa démarcher, on voyait flotter quelque chose, comme une grosse bouée, sur laquelle il s'amarra en attendant ses compagnons. Quand les cinq canots portant une dizaine de pêcheurs furent réunis, je' ne tardai pas à voir de quoi il s'agissait, et je m'éloignai en courant une bordée dans l'est pour reprendre mes filets et les rapporter à terre, et aussi dans le -double but de ne pas me mêler à ce qui se passait, tout en ne gênant pas les pêcheurs. P,uis je retournai à Sainte-Adresse.

La journée était presque finie et le soleil était presque descendu dans les nuées noires, quand les barques revinrent à la plage. Elles étaient toutes chargées, les unes de trois-mailles et d'autres filets, les autres de nasses et de paniers pourla

pêche des homards et des crabes. Oq hissa les canots au haut du galet, et alors il fut aisé d'apercevoir que Glam avait fait honorablement les choses. Quelquesuns d'entre les pêcheurs s'appuyaient sur les canots plutôt qu'ils ne Jes poussaient; on chantait, on riait, on jasait, on accablait les douaniers de sarcasmes.

Un des pêcheurs fit des reproches à Glam de ce qu'il avait attendu si tard pour les inviter; et, de la discussion qui s'ensuivit, je compris tout à" fait ce qui s'était passé et ce que je n'avais pu que soupçonner.

. Glam, une semaine auparavant, avait trouvé à la mer une barrique de vin qui flottait entre deux eaux. Provenait-elle d'un naufrage, de quelque événement moins grave, d'une lame qui l'avait enlevée de dessus le pont d'un navire? Je. ne sais si Glam s'en préoccupa beaucoup; mais il examina ce qu'il allait faire de cette bonne aubaine. La rap* porter à terre, conformément à la loi et aux ordonnances, nous avons dit les raisons qui durent militer contre cette honnête intention ; la laisser à la mer, c'était réellement méconnaître un bienfait de la Providence. Glam avait pris un parti ingé-

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nieux; il avait amarré son câble et son ancre sur le tonneau» et l'avait mouillé, c'est-à-dire mis à Tancre comme un navire ; puis, s'étant ainsi assuré qu'il ne bougerait plus de place, il avait cherché par quel moyen il pourrait se régaler de ce qu'il contenait. Après plusieurs essais infructueux, il était revenu à terre, remettant son'régal au lendemain, bien malgré lui, mais après avoir pris exactement ses amers. Jamais, dans la nuit, il n'avait prêté au vent une oreille plus attentive. — Si le temps allait devenir mauvais ! si l'on ne pouvait pas aller à la mer demain !... si un coup de vent se déclarait, le câble qui retenait la barique finirait par se rompre, et elle s'en irait au gré des courants... Si quelque autre pêcheur allait la trouver!... je parle d'un pêcheur peu honnête ; car tout autre, rencontrant une barrique à l'ancre, ce qui ne s'était peutêtre jamais vu, aurait bien pensé qu'elle apparte- . nait à quelqu'un. Le lendemain, longtemps avant le jour, Glam s'était mis en route, et, après avoir enlevé la bonde du tonneau, il avait, au moyen d'un roseau creux qu'il avait eu soin d'emporter, aspiré cthumé plus de vin de Bordeaux qu'il n'avait jamais bu de cidre. Puis il avait rebouché la barrique et était

iki AU BORD DE LA MER

revenu à terre* Il avait la tête un peu lourde; et, comme Glam est un homme sage et un pécheur hahile, il prit sur lui, les deux ou trois jours qui suivirent, de n'aller visiter l'épave qu'en revenant de la pêche. Le jour où je l'avais vu revenir ivre, c'est que ce jour-là il avait décidé de convier ses amis pour le lendemain, et qu'il avait voulu se régaler encore seul une bonne fois avant de partager sa trouvaille.

Ce que le pêcheur avec lequel il se querellait lui reprochait, c'est qu'il ne s'était décidé à les inviter que parce que le mauvais temps s'annonçait par des signes certains, et qu'il avait craint que la mer en fureur ne rompît son câble, par suite de quoi il aurait perdu le câble, l'ancre et la barrique... Tous deux étaient aussi ivres qu'on peut l'être. Ils ne tardèrent pas à parler tous deux à la fois; puis, des injures, on en vint aux menaces les plus violentes. « Glam, disait l'autre, si tu * n'es pas un lâché, il faut que j'aie ta vie. — C'est toi qui vas mourir, disait Glam; tu peux dire adieu à ta famille !... » Tous deux alors, les yeux ardents, se précipitèrent l'un sur l'autre... Mais l'ivresse était arrivée à un tel point, que. se trouvant à

SIXIÈME PROMENADE iW

portée de s'atteindre, chacun avait senti un si impérieux besoin de trouver un appui, qu'il s'était, à cet effet, servi de son adversaire, et qu'ils restèrent appuyés l'un sur l'autre, et presque dans les bras l'un de l'autre, sans songer davantage à leur colère ni à leurs terribles menaces. On n'eut pas grande peine, en conséquence, à les séparer et h les reconduire chez eux.

Pendant ce temps, la mer était devenue tout à fait grosse; le vent soufflait par rafales violentes. Les douaniers, qui s'étaient amassés autour des pêcheurs en les entendant se quereller, écoutaient, sans comprendre, les paroles qu'ils échangeaient, et dans lesquelles on n'épargnait pas les allusions à la .fête du jour. Les pêcheurs partis, ils reportèrent les yeux sur la. mer... Quelque chose de noir, roulé dans l'écume des vagues, arrivait à terre... Est-ce un marsouin? est-ce une barque renversée? Non, c'est un tonneau! Un douanier se mit dans l'eau jusqu'à la ceinture pour l'atteindre^ et l'amena sur le sable avec assez, de peine. C'était une barrique parfaitement vide, mais soigneusement rebouchée. On voyait qu'elle avait contenu du vin, et un des douaniers, après avoir

flairé l'intérieur du tonneau, exprima l'opinion, mêlée de regret et de surprise, qu'il" n'y avait pas longtemps que le vin en avait été tiré.

L'histoire de Romain.

Il y a trois ^histoires qu'on raconte toujours et incessamment sur notre côte. L'une est celle du berger qui'se fait pêcheur; je vous l'ai déjà dite; c'est la plus courte. Celle-là, tout le monde la raconte, et à peu près dans les mêmes termes. Les deux autres sont l'Histoire de Romain, et Y Histoire du douanier qui fut emporté par le diable. Gomme elles exigent quelques développements, il n'est pas donné à tout le monde de les conter.

Il n'y a pas un instant de la journée „où il n'y ait quelqu'un dans une maison ou sur la plage qui raconte une de ces trois histoires. C'est comme une chanson: je vous dis une des histoires aujourd'hui, vous me la redites demain; nous la savons

aussi bien l'un que l'autre, et cependant, tandis que l'un a toujours du plaisir à la raconter* Paulre l'écoute toujours avec un égal intérêt.

Vous savez l'histoire du berger; commençons par l'histoire de Romain : seulement, comme, moi aussi, je l'ai déjà racontée1, je vous la dirai aujourd'hui un peu sommairement.

C'était à l'époque des grandes guerres de l'Empire... C'est fort glorieux à avoir dans son histoire, fort admirable à lire, mais un peu dur à traverser, à cause des détails.

Que le général qui s'illustre par les armes, que l'officier de tout grade qui y trouvera la gloire, l'avancement et le profit, s'exposent volontairement et avec une sorte de joie aux hasards des combats, cela se comprend ; mais la foule des soldats qui vivent et meurent ignorés, quelle compensation pensez-vous qu'ils trouvent à la fatigue, aux privations^ aux souffrances, aux dangers, aux blessures, à la mort? J'ai réellemopt une moins grande propension à l'admiration pour les officiers que pour cette multitude de soldats qui vont gaiement

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