VII. — Judex crederis
A la prière pleine d'onction, succède l'horreur du Jugement dernier :
Judex crederis Esse venturus.
L'orgue, à plein jeu, avec sa bombarde, son gros nasard, ses pédales de trente-deux pieds, sa fourniture, ses jeux de mutation et toutes les tonitruantes sonorités qu'il peut lancer en avalanche, clame la prose qui appelle la terre au Jugement. Les basses d'un chœur, dans un unisson caverneux que les contrebasses prolongent en profondeur, chantent cette prose, cette longue phrase inéluctable, sous laquelle les trombones, tubas et ophicléides mugissent comme l'écho renvoyé par les tombes.
Obstinée, terrible, d'une puissance chaque fois accrue, elle revient, la phrase fatale : Judex crederis esse venturus. De toutes parts elle surgit, elle dresse sa menace multipliée, innombrable : on dirait que sur le cercle total de l'horizon, s'élèvent les archanges de la justice définitive.
« Sauve ton peuple, Seigneur, et bénis tes enfants... » Imploration défaillante, brisée, cri de la douleur humaine qui en appelle au Dieu d'amour. Au-dessus du tremblement convulsif des altos et des violoncelles mugissants, les cris d'angoisse, sans cesse renouvelés, pleurent aux chanterelles et aux flûtes aiguës, ululantes. Et les timbales retentissent, lointaines mais
(1) Voir, dans la Jeunesse d'un romantique, le chapitre deuxième sur l'enfance de Berlioz à la Gôte-Salut-André.
formidables, comme si le Juge, déjà, brisant l'espace, renvoyait l'univers dans le néant.
Pourtant « chaque jour, Seigneur, nous t'avons loué, nous avons béni ton nom ».
Cette prière, un moment, arrête la destruction totale, llélas, des voix prophétiques clament à nouveau la venue du Juge. Leur phrase inéluctable, sans cesse répétée, surgit à nouveau de tous les points de riiorizon. Les prières, qui ne l'arrêtent plus, se changent en cris désespérés : « Le Juge, le Juge »!... Et même toutes les voix des enfants, ce chœur de six cents voix innocentes, gémit aussi, terrifié par l'annonce du Juge. L'orgue, maintenant^ dans cette tempête, jette son tonnerre, — un tonnerre continu, torrentiel... Et ce cataclysme sonore renaît incessamment de lui-même, comme si le monde écroulé laissait découvrir d'autres mondes, qui s'écroulent à leur tour; et ces dernières convulsions de tout ce qui vécut à travers les siècles, roulent indéfiniment dans l'étendue où s'éteignent les soleils. Judex^ jiidex. . .
Soudain, tout ce qui fut une voix n'est plus que silence Seul, un écho d'imploration gémit encore... Mais, tout à coup, les trompettes des archanges, coupant les ténèbres avec leur fanfare de lumière, font jaillir l'Aurore qui ne doit pas finir.
Le Te Deum de Berlioz, pourrait-on croire, s'achève avec cette fresque colossale... Il compte néanmoins un huitième morceau.
VIII. — Marche pour In présentation des drapeaux, (Orchestre sans les voix.)
A lire la grande partition (ou l'analyse que nous tentons d'en faire), on peut sans doute avoir maintenant oublié que ce Te Deum est conçu pour célébrer une victoire. Aussi bien, par sa notule concernant le prélude d'orchestre qui est une véritable inarche pitto-
resque, le compositeur romantique a indiqué que les autres morceaux pouvaient convenir « à une cérémonie d'actions de grâce ne se ralliant à aucune idée militaire ». Pour une telle cérémonie, exclusivement religieuse, ni le prélude ni cette marche finale ne seraient exécutés : le Te Deiim s'arrêterait alors au Judex crederis.
Mais si, après quelque guerre heureusement terminée, on assistait à l'exécution complète de ce Te Deum; si Ton voyait autour de soi la cathédrale resplendissante des drapeaux conquis et des drapeaux qui ont assuré la victoire, on ne s'étonnerait plus d'entendre cette Marche pour la présentation des drapeaux.
C'est une très belle marche^ éclatante, pompeuse, héroïque. Son thème a tout ensemble delà grâce juvénile, de la fierté, et comme le sourire tranquille de la force victorieuse. Çà et là reparaissent de courtes imitations de la prose initiale Te Deum laudamus.
Défilé religieux et miUtaire : il prend, à mesure qu'il se déroule, une beauté épique, auguste. Un groupe de harpes, très nombreux, jette sur lui comme une pluie de fleurs. Et l'orgue, voix majestueuse et qui plane, semble le transfigurer en lui apportant l'approbation du ciel (1).
Dans l'ensemble, ce Te Deum est une des preuves irrécusables que le génie de Berlioz aspirait au grand et pouvait y atteindre.
Par des redites, par des combinaisons de l'écriture
(1) Faut-il faire remarquer un placage de thème, bien artificiel, peu adroit, et qui prolonge la marche après sa fin véritable (avant-dernières mesures delà partie d'orgue, qui sont aussi les mesures presque initiales du premier morceau)? — Détail sans grande importance, si ce n'est qu'un tel placage est assez habituel à Berlioz. Comparer, dans la Symphonie fantastique, la fameuse collette qui ajouta Vidée fixe à la fin de la Marche au supplice (Yoy. la J eimesse d'un romantique, chap. vu).
polyphonique, par des effets d'instrumentation, il est facile de composer une œuvre musicale de vastes proportions. Mais pour qu'elle ne semble pas vide, ampoulée, déclamatoire, il faut que les idées du musicien recèlent une véritable grandeur. Or nulle part les développements du Te Deiun ne semblent excéder la force de l'idée; l'œuvre est véritablement grande, parce que partout l'idée est grande.
Et l'on nepeut qu'admirer la simplicité des moyens. Nulle surcharge, nul empâtement inutile ou qui alourdisse. Les voix et les instruments employés sobrement, et chacun^ à chaque moment^ donnant en perfection l'effet qu'on attend de lui : le style est d'une maîtrise classique, avec cette sobriété, cette économie d'effets, qui caractérisent les chefs-d'œuvre.
On n'est même plus tenté de reprocher à Berlioz d'avoir mobilisé toute une armée de musiciens et de choristes. Jadis son vieux maître, le chevalier Lesueur, lui avait raconté, en des récits enthousiastes, les grandes fêtes civiques de la Révolution; récemment, lui-même, en Angleterre, il avait entendu ces chœurs innombrables qui chantent les oratorios de Hœndel. Ainsi il avait appris que le bruit n'est pas proportionnel au nombre des exécutants. Cinq cents musiciens ne donnent pas dix fois plus de puissance sonore que cinquante musiciens : dans un local suffisant, ils ne sont pas forcément assourdissants. Mais leur nombre peut donner au son de précieuses qualités de timbre. Rien n'est aussi doux, aussi enveloppant, aussi moelleusement velouté, qu'un même son, émis pianissimo par un grand nombre d'instruments. Rien n'éveille les idées de grandeur et de force, d'immensité^ avec autant de magie, que ces mille voix qui pourraient jeter des tempêtes et qui se contentent de s'exprimer par des harmonies profondes et calmes. C'est d'une douceur