‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 11 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

infinie et terrible, comme le murmure de l'océan apaisé.

Vraiment, ce Te Deiim, si l'on veut bien (comme il est naturel) n'y chercher qu'une expression du génie de Berlioz^ est un des plus authentiques chefs-d'œuvre auxquels il ait donné la vie : toujours expressif, varié, pittoresque^ tour à tour animé d'émotions aussi pures et aussi douces que la prière, tour à tour resplendissant d'une magnificence, d'une grandeur simple et formidable dont il y a peu d'exemples dans toute la musique.

Même on ne peut se défendre d'aimer ce Te Deum avec quelque partialité, car c'est un chef-d'œuvre presque inconnu.

Cette œuvre, à laquelle il vient de « mettre la dernière main » (début d'octobre 1849), hélas, quand pourra-t-il la faire entendre? Il faudrait une grande cérémonie officielle. Mais serait-il le musicien choisi? Naguère, sous Louis-Philippe, le jeune musicien romantique qui recevait, grâce aux Débats, les commandes du ministère, c'était lui. Maintenant, les Débats, impuissants dans leur honorable libéralisme, se détachent chaque jour davantage du pouvoir qui s'organise. Louis Napoléon-Bonaparte, le Prince-Président^ s'entoure d'une cour militaire. Ce ne sont que revues, parades, remises de décorations : l'Empire se prépare... A coup sûr, on aura besoin de Te Deum : prendra-t-on celui de Berlioz?

En attendant, Meyerbeer était revenu à Paris pour surveiller la reprise du Prophète (23 octobre). A Paris, comme dans toute l'Europe, toute musique disparaissait devant le Prophète dnjixiî berlinois. — Jakob-Liebmann Meyerbeer était vraiment un messie musical.

Pour cette reprise, si Ton en croit les journaux

dévoués à Giacomo (et ils Tétaient tous), les bureaux de location furent mis en état de siège, les loges enlevées au pas de course : « on n'attendait pas moins d'un chef-d'œuvre qui, dès sa naissance, plus fort qu'Hercule étouffant les serpents, avait lutté victorieusement contre tous les fléaux réunis, les séditions, la chaleur, le choléra. »

Excédé par les réclames de la reprise, Bedioz fit un article moins bon que pour la première. Parmi les éloges obligés il glissa, autant qu'il le pouvait, des restrictions, des critiques, et même des plaisanteries :

Le public n'aime pas trop les vocalises malgré tous ses applaudissemens ; il s'étonne, il acclame quand le tour est fait, comme s'il assistait aux périlleux exercices des artistes de l'Hippodrome, voilà tout... Ces contorsions de gosier me font un mal épouvantable, abstraction faite même des atteintes portées à l'expression et aux convenances dramatiques. Leur bruit m'attaque douloureusement toutes les fibres nerveuses... J'ose affirmer que, dans ces momens-là, si la puissante main qui a écrit tant de grandes, de magnifiques et de sublimes choses était à ma portée, je serais capable de la mordre jusqu^au sang...

Pour écrire ainsi, publiquement, sur Meyerbeer, quelles n'étaient pas son irritation, ses colères, sa rage ! Ce n'était pas le Prophète seul qui l'exaspérait. Malade lui-même et l'estomac capricieux; sans cesse tenaillé par le feuilleton et par le manque d'argent: Théritage du docteur non encore réglé et les fermages rentrant mal; inquiété par son fds, dont il paie la pension à Rouen, et qui, fantasque, impatient d'aventures, veut cesser toute étude et se faire marin; — vivant d'économies, de privations, dans un étroit intérieur où il ne peut échapper ni à l'agressive Marie, ni à Fobligeante et baragouinante Mme Martin-Sotera de Villas... A Montmartre, quand il monte voir son Harriett, quelle

douleur devant la pauvre paralyse'e, qui s'efforce de prononcer quelques mots... Voir cette agonisante, cela rejette sa pensée vers une autre agonisante : sa sœur Nanci, à Grenoble, ronge'e par un cancer du sein.

Agonies, maladies, désespérances; — la gêne, les humiliations d'argent ; — et la certitude que tout effort sera vain.

Que peut-il espérer? L'Opéra lui est fermé. Les concerts du Conservatoire viennent de Taccueillir une fois : en voilà pour des années. Que faire? Fuir Paris et battre encore l'Europe? C'est impossible. En Allemagne, en Autriche, en Russie, il a eu des succès par surprise : y retourner maintenant, et sans œuvres nouvelles, c'est courir à un échec. Quant à un emploi de chef d'orchestre dans un théâtre étranger^ il faudrait savoir la langue du pays; et en Angleterre, sa tentative avec ce fou de JuUien a été soldée par une faillite... Que faire?

— a Qu'on me donne des orchestres à conduire (écrivait-il), des répétitions à diriger; qu'on me fasse rester huit heures, dix heures même, debout, le bâton conducteur à la main, exercer des choristes, leur chantant moi-même leurs réphques tout en marquant la mesure, jusqu'à ce que je crache le sang et que la crampe m'arrête le bras; qu'on me fasse porter des pupitres, des contrebasses, des harpes; qu'on m'oblige à corriger, pendant la nuit, les fautes des graveurs ou des copistes... Je l'ai fait et je le ferai! »

Ah! s'imposer à Paris comme chef d'orchestre; et puisque nul orchestre ne le choisissait, créer une société nouvelle, et tout à la fois divulguer sa musique et assurer l'existence de ses deux foyers, — Berlioz n'avait vraiment aucun autre parti à prendre.

Comment aboutirait ce dessein? Quelle salle choisir, quels artistes recruter? Où trouver de l'argent pour

lancer l'entreprise? Ses concerts, depuis vingt ans, lui avaient été une dure école et qui ne laisse guère d'illusion. Ni dans les festivals de TOpéra, ni aux matinées du Cirque Olympique, il n'avait réussi. Pas de public :

— « Quand je porte à huit ou neuf cents le nombre des personnes qui forment ce qu'on est convenu d'appeler le public musical de Paris, ce n'est pas que je croie notre capitale aussi riche d'amateurs véritables : mon amour-propre national ne va pas jusque-là. » Voilà ce qu'il se disait^ les jours de découragement, de doute.

Mais il avait le besoin d'agir...

Et la nécessité le contraignait d'agir...

Si bien qu'à la fin de 1849, BerHoz et ses amis parlaient de fonder une Société philharmonique, et que déjà leur projet prenait corps.

Comme il est naturel, ils cherchaient à s'assurer des concours de tout genre, artistiques et financiers. Longs débats, entretiens, rencontres au café ou dans les salles de rédaction, visites, qui ne laissent pas de traces... Mais, dès janvier 1850, on commença de se réunir en comité, de rédiger des statuts, et d'inscrire les délibérations sur un registre de procès-verbaux.

Le secrétaire de la Société était Léon Kreutzer, un camarade de la Gazette musicale. Le 22 janvier, on décide d'imprimer trois mille prospectus et d'envoyer une députation aux ministres : elle comprendra Berlioz (nommé le premier), Massart, Becquée et Morel.

Les jours suivants, autres réunions : on combine l'affiche. Quels noms peut-on déjà y inscrire? Spontini, llalévy, le comte de Castellane, le marquis de Sampion acceptent... Donc, qu'on imprime « trois cents grandes affiches, qui seront apposées en trois fois, de trois en trois jours » .

Et Berlioz, aux chanteurs, aux cantatrices, aux pianistes, aux violonistes et à tous autres solistes ou

instrumentistes, écrit des lettres, pressantes, « ronflantes », fulminantes, et gamines aussi, et adroitement goguenardes :

— « En cas d'acceptation, écrivez-moi tout de suite, et dans le cas contraire écrivez-moi encore plus tôt... Que joueriez-vous?... Il faut que nous démasquions nos batteries incessamment. Affiches, articles et le diable ! Il faut que nous puissions dire que vous venez exprès de Londres pour ce concert!... Une mousse d'enfer, quoi!... »

Pour obtenir dans la presse cette « mousse d'enfer », les berlioziens du comité projettent un dîner de journalistes : ce sera chez le camarade Massart, violoniste et altiste, le mari de la pianiste célèbre, « chez Massart, le Crésus de la bande »... Venez, mande Berlioz au fashionable Fiorentino, chroniqueur au Constitutionnel; venez, Massart « réunit chez lui une dizaine de blagueurs de notre espèce » .

Le 5 février, dans son feuilleton des Débats^ Berlioz annonçait que Berlioz venait de fonder la Grande Société philharnionicjue de Paris. Elle est complètement organisée depuis huit jours, assurait-il, les concerts seront mensuels, le premier aura lieu le 19 février; cent dix choristes, sous la direction de Dietsch; cent instrumentistes sous la direction de Berlioz.

Toute la presse célébrait et commentait la naissance de la Philharmonique :

... Cette société est née à l'heure précise où elle devait naître, à une époque de crépuscule musical où, parmi les artistes comme parmi le public, l'engourdissement succédait à l'action...

Sans trêve, à l'un, à l'autre, et surtout aux journalistes, Berlioz envoyait circulaires, billets, programmes, notes manuscrites et canevas d'articles.

A celui-ci (c'est au mondain Fiorentino) : — « Faites quelque chose de mordant et de chatoyant qui nous amène beaucoup de monde; et le royaume des cieux vous appartiendra, tout comme si vous n'étiez pas un riche d'esprit. »

A celui-là :

... En attendant les billets, voici le prospectus et le programme. Faites-en votre profit.

Dicite et erudimini.

Fareicell

H. Berlioz.

Frt/e, addio^ gut morgen (1).

Presque chaque jour les journaux donnaient de nouvelles annonces. Les concerts auraient lieu le soir, à huit heures; ce serait salle Sainte-Cécile, 49 bis rue de la Chaussée-d'Antin; les places ne coûteraient que six, cinq et trois francs; la société pouvait inscrire de nouvelles illustrations parmi ses patrons : Meyerbeer, Liszt^. Félicien David, Mmes la princesse Czartoriska, la princesse de Chimay, la comtesse Poniatowska, la duchesse de Rohan, le baron ïajdor, Armand Berlin, le comte de Gasparin, etc..

Si bien que le Tintdinurre publiait :

CRITIcjUE DE LA RKCLAME, SATIRE DES PUFFISTES

... La Grrrande (sic) Société philharmonique de Paris, dont les bataillons épars se recrutent aux alentours de la caserne Sainte-Cécile, a pour maréchal Hector Berlioz.

... Les troupes vont entrer tout de suite en campagne. Les gosiers se dérouillent, les archets se colophanisent et les saxophones se tripolisent... Peut-être sera-t-il nécessaire de faire jouer les grosse*s pièces et d'employer le canon.

(1) Lettres inédites, collectioa Malherbe.

â32 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

... Le général en chef, tjmpan solide et aguerri, ne manque pas d'une certaine prédilection pour l'arme de l'artillerie...

Au domicile de Berlioz (le 8 février), nouvelle réunion du comité : on décide d'imprimer une nouvelle affiche. — Le H, « Berlioz et Morel se chargent d'envoyer les billets aux journalistes » .

Le 14, répétition générale. Au programme, du Gluck, du MéhuI, des fantaisies pour violon ou violoncelle, servent à espacer les deux numéros sensationnels : la Damnation de Faust (les deux premières parties), et la scène de la Bénédiction des poignards, avec « les solos de chant quadruplés ».

— « Effet extraordinaire », publient aussitôt les feuilles;... « il est difficile de se faire une idée de la puissance et de la précision de cette masse imposante;... animation, enthousiasme... » On ajoutait :

— «^ Berlioz, en fondant la Société philharmonique, n'a point oublié les intérêts des jeunes compositeurs... Sur sa proposition, la Société s'engage à exécuter tous les ans une œuvre nouvelle, composée par un lauréat de l'Institut à son retour de Rome... »

Malgré la publicité, il restait encore^ quelques heures avant le premier concert, « quatre cent cinquante et une places vacantes » . — Aussitôt nouvel envoi de places aux journaux et aux artistes.

Le soir, la salle est fort bien garnie fl9 février). Recette bonne, presque inespérée : plus de 4 000 francs, contre 1300 francs de frais... Deux mille sept cents francs de « produit net » pour un concert.

Mais il y avait quelque deux cents exécutants prélevant chacun une part; Dietsch, chef des chœurs, en prélevait trois; Berlioz, chef d'orchestre et directeur général, en prélevait quatre... Ce qui réduisait la part

à environ dix francs. Dix francs, — et le concert avait réussi; dix francs, pour une soirée et trois répétitions.

La Philharmonique était-elle viable ?

Dès ce premier concert on avait remarqué que la salle Sainte-Cécile avait une déplorable acoustique : ancien manège, transformé par des gradins trop sonores, cette salle improvisée gardait son odeur chevaline; impossible (écrit un témoin, un amij « d'y soustraire Berlioz ou Beethoven aux senteurs d'écurie ». Et, sans nul doute, l'orchestre et les chœurs devaient laisser à désirer. La Société des Concerts du Conservatoire, et une autre société rivale, rUnion, prenaient et gardaient les meilleurs éléments; l'Opéra ne fournissait que huit musiciens : Berlioz ne pouvait disposer que des croque-sols sans emploi. Peu payés, pris par leurs occupations forcées, les musiciens manquaient les répétitions. Le comité aura fort à s'occuper des absents^ qu'on est impuissant à mettre à l'amende, et des incapables qu'on ne sait trop comment chasser : car mille complications (faute d'argent ) menacent de surgir.

Malgré tout, les comptes rendus^ pour ce premier concert, furent excellents.

— a La Marche hongroise (dirent les Débats), bissée au milieu de transports d'enthousiasme, a eu les honneurs de la soirée... » Et quel auditoire! Il comprenait les célébrités du monde musical, artistique, littéraire et fashionable. On n'avouait pas que c'était là le service, les billets gratuits... Dans la Gazette inusicale^ l'ami Léon Kreutzer, secrétaire de la Philharmonique, s'abandonnait à un véhément lyrisme :

— « Le jeune orchestre s'est précipité à l'assaut des plus terribles difficultés... » Et tout le centre de l'article portait sur Berlioz et son Faust... Quant à « Fillustre Meyerbeer, sa Bénédiction des poignards a « mugi, comme la tempête »... Et pour conclure :

— a A partir de ce jour la cause du progrès est gagnée; rémancipation de la musique est arrive'e; l'esprit d'indépendance va succéder à l'esprit de routine et d'entraves, et les amateurs rendront grâce à M. Berlioz et à tous ceux qui l'ont aidé dans l'accomplissement de son importante mission. »

Pour nous (plus d'un demi-siècle aprèsj, voilà des paroles peu simples mais vraies. Car, dans le développement du goût musical français, si les efforts de Berlioz n'étaient pas uniques (s'ajoutant à ceux de Tilman^ Seghers, Weckerlin), du moins étaient-ils les seuls à servir aussi efficacement la cause du grand art : ils semaient, dans le public et dans l'âme de quelques artistes, des ferments sacrés, parce qu'ils venaient d'un homme de génie. Alors, Berlioz se dévouait à l'art et à lui-même. Quelles symphonies d'un autre contemporain français méritaient alors, plus que les siennes, d'être révélées et imposées au public? Alors la cause de la musique française, c'était la sienne: et il ne pouvait pas servir l'une sans servir l'autre. — Mais bien peu de contemporains le comprenaient, le pressentaient. Et le public ou se désintéressait de Berlioz, ou souriait en voyant Berlioz travailler pour Berlioz.

Et l'on annonçait, pour le mois prochain, sa symphonie Harold.

Trop de Berlioz, disait-on, même dans sa société. Tels musiciens, entre eux, familièrement, 'déclaraient : — « Il y a trop de Berlioz à la clef. » Et certains journaux en venaient à nommer la Philharmonique, « la maison Sainte Cécile, Berlioz et compagnie ».

C'était le danger : si les recettes baissaient, est-ce que les musiciens, uniquement pour la gloire du chef d'orchestre, continueraient à se déranger sans être payés? — D'autre part, si Berlioz ne se servait pas de

sa société pour faire entendre sa musique, à quoi bon perdre son temps en séances de comité et en répétitions?

Le 19 mars, le deuxième concert (Harold, fragments de Gluck...) laissa un bénéfice de 421 francs, à partager en plus de deux cents parts ; soit 2 francs, pour deux répétitions et une soirée.

Était-ce la fin?

Au troisième concert (30 mars) la recette à partager ne fut plus que de 156 francs.

Le comité, réuni comme à l'ordinaire chez Berlioz, décida de demander une subvention aux Beaux-Arts. Il s'occupa aussi d'une tournée à Rouen : déjà Ton faisait miroiter les plaisirs d'un voyage à prix réduits et l'on parlait d'une recette de six ou sept mille francs.

La Philharmonique était trop utile à Berlioz pour qu'il n'essayât pas den prolonger l'existence. Pour lui et sa musique, c'était une sorte d'orchestre gratuit; et il se montrait, son nom paraissait incessamment dans les journaux, et sur les prospectus, et sur les grandes affiches qui se succédaient de trois en trois jours.

Au même moment^ il profita de quelques événements heureux : Bottée de Toulmon mourut i^22 mars): la place de bibliothécaire en chef au Conservatoire ne pouvait guère ne pas revenir à Berlioz, attaché depuis onze ans (depuis 1839) à cette bibhothèque. Mais il était un fonctionnaire si capricieux et il s'absentait si volontiers, pour de longues tournées de concerts. . Sa nomination néanmoins est assurée : la signature n'est qu'une question de jours (arrêté du 27 avril). — Et d'autre argent, par ailleurs^ lui arrivait : TOpéra de Paris et TUpéra de Londres (Covent Garden) reprenaient le Fveischutz, tous deux avec les récitatifs de Berlioz et V Invitation à lu vai^e orchestrée par lui.

Parmi cette boutîée, cette bourrasque de succès,

parmi la grisante activité qu'il lui faut déployer, il est satisfait, heureux, il rayonne. Cela fait diversion à sa coutumière rancœur. Il va dans le monde, il cause, il se montre dans les concerts ou les soirées; et même sa chronique musicale l'amuse par la fantaisie qu'il y déploie. Au ton seul des titres, on le sent en verve, et qui va gaminer. Même s'il écrit à sa sœur Nanci, toujours agonisante, il trouve assez d'entrain en lui-même pour essayer de la distraire. Pauvre Nanci : son cancer au sein continuait de la ronger, et maintenant elle dégageait une telle odeur de putréfaction que son mari, le juge Pal, ne trouvait plus personne pour la soigner, sinon Adèle, l'autre sœur, dévouée et tendre... Pour amuser un moment Nanci, qui fut jadis une si littéraire jeune fdle, Berlioz lui adresse, en style papillotant, des nouvelles du monde des lettres :

Avant-hier (1), j'ai passé la soirée chez Hugo où j'ai fait la connaissance de notre compatriote Ponsard. Sa Charlotte Gorday obtient un succès d'estime : c'est, dit-on, mortellement froid. Un homme d'esprit disait l'autre jour de ce drame en alexandrins :

— « C'est l'assassinat de Marat raconté par ïhéramène. »

Le salon de Hugo est fort peu divertissant... Ses fils sont deux jeunes gens fort suffîsans... Il y a chez lui, les soirs de réceptioR, une collection d'abominables vieilles, laides à faire aboyer les chiens, et méchantes, et prétentieuses au plus haut degré... Avant-hier, si Mme Janin n'était venue faire disparate, je me serais cru dans un conciliabule de sorcières. Ce qu'il y a de bon dans ce monde-là, c'est qu'on n'y fait pas de musique.

... La lille d'Alexandre Dumas, jeune personne de dixneuf ans, ressemble trop à son père pour être jolie; mais elle a un faux air de quarteronne assez gracieux et une physionomie dont l'originalité était augmentée ce soir-là

(1) Autographe communiqué par les héritiers de Berlioz.

par une coiffure de sequins d'or qui la faisait ressembler à une odalisque madécasse...

Dans une aussi belle humeur^ Berlioz apprécie la Société Philharmonique :

— « Toujours des répétitions, toujours des concerts,... et toujours grand succès... »

En réalité on ne savait comment arriver à donner le quatrième concert. De jour en jour favrilj le comité, réuni chez Berlioz, était obligé d'en reculer la date : enfin, elle fut fixée au 23 avril.

Le 16, à Angers, le 3' bataillon du 11" Léger, pour se rendre à une revue du général, franchissait le pont suspendu avec l'allure la plus martiale, baïonnette au canon, et le pas bien rythmé. Le pont se rompt. Deux cents officiers et soldats tombent dans la Maine et se noient. — Dans toute la France, cette catastrophe produit une émotion considérable.

Le 19, chez Berlioz, se réunissait le comité de la Philharmonique. Tous camarades, tous amis de Berlioz, — sauf Dietsch et un ou deux camarades de Dietsch. Peut-on croire qu'ils ne parlèrent pas de la catastrophe d'Angers? A ce moment même Berlioz espérait, grâce à sa société, monter son Te Deum à Saint-Eustache; il récrivait à sa sœur Nanci... Pour la catastrophe ce n'était pas son Te Detnn qui était de mise, mais bien son Requiem.

D'autre part, la société venait de jouer le Credo de la Quatrième Messe de Dietsch. Celui-ci. maître des chœurs à l'Opéra, pesait sur les choristes pour les faire venir presque gratuitement : il désirait, évidemment, qu'on entendît^ en l'honneur du 11" Léger, une de ses quatre Messes. — Ainsi, deux influences : celle de Dietsch qui proposait une Messe, celle de Berlioz qui proposait un Requiem, tâchaient d'entraîner, en sens contraire, le

Comité... Que décider? Et comment^ en présence des deux candidats (dont chacun est indispensable à la Société), se résoudre à froisser l'un ou l'autre? — Le Comité n'écrivit rien sur le livre des procès-verbaux.

Le lendemain, répétition de l'orchestre. Si les chœurs étaient pour Dietsch, l'orchestre était pour Berlioz. « Par acclamation » l'orchestre décida (mentionne le livre des procès- verbaux) de jouer à Saint-Eustache le Requiem de Berlioz. Et, vu l'urgence, le comité, immédiatement réuni par Berlioz, décida de prendre les mesures les plus rapides, défaire une démarche auprès du curé de Saint-Eustache, et d'envoyer dans les théâtres une lettre pour recruter des exécutants.

Dietsch et ses choristes étaient donc forcés de participer au Requiem^ ou de se séparer de Berlioz et de l'orchestre.

Déjà Berlioz avait fixé l'heure des répétitions, pour toute son armée musicale : les soprani et contralti, le samedi 27, à huit heures et demie du matin chez Sax, rue Saint-Georges; — et à la même heure, les ténors dans la petite salle du Conservatoire^ et les basses dans la grande salle. — L'ensemble du chant, le lundi à huit heures et demie du matin... En même temps, les instruments de cuivre^, les bois répéteraient ailleurs; et ailleurs encore les cordes. Enfin, le 30 avril à deux heures, la répétition générale aurait lieu à Saint- Eustache.

Ce n'était là que les projets de Berlioz. Et les choristes de Dietsch, et Dietsch lui-même (qui n'avait pu imposer une de ses quatre Messes) s'agitaient et fomentaient une sécession : ils parlaient de refuser de chanter le Requiem.

Leur mauvais vouloir ne se fit que trop sentir au concert du 23 avril, où Berhoz redonnait la première partie de la Damnation.

LA PHILHARMONIQUK 239

En hâte, Berlioz et son comité adoptèrent une tactique énergique et subtile.

Pour le 27, ils convoquèrent, chez Sax, une assemblée générale.

'On commença par annoncer une distribution de quote-parts. La recette du quatrième concert^ disait le trésorier en un euphémisme prudent, « n'a pu être encore appréciée » ; du moins les recettes des trois autres seraient distribuées le 1*^' mai, et il fallait encore y ajouter les mille francs de la subvention ministérielle. Soit, en tout, 4 870 fr. 25.

Après cette communication agréable, on lut une lettre de Berlioz par laquelle il donnait sa démission.

Aussitôt, murmures indignés de l'orchestre (non des chœurs); l'orchestre proteste; Torchestre veut que Berlioz reste son chef; l'orchestre est « unanime à refuser cette démission » .

Alors Berlioz se lève et prend la parole :

Il explique (procès-verbal) dans quel but de progrés et d'art il a créé la Société. Il ajoute que, dans les quatre concerts, il n'a donné qu'une très petite partie de ses œuvres (1).

Il lit une lettre adressée par trente-quatre choristes pour Je prier de retirer du troisième concert son chœur de Sarah. Il rappelle que le chœur s'est refusé à l'exécution du Requiem.

D'où sa démission.

Et pour tinir il ajoute : le chœur, même s'il ne peut se déplacer, participera néanmoins au bénéfice du concert projeté à Rouen.

C'était à Dietsch de répondre, pour ses choristes. Il assura que « les chœurs de l'Opéra n'avaient pas refusé de concourir à Texécution du lioqniem : ils s'y associeront, si lui-même les dirige ».

(1) Cette phi'ase mérite sans doute d'être relue.

Alors, un choriste de l'Opéra se lève, se dit l'interprète de ses camarades, et lance :

— « La musique de Berlioz fatigue les artistes du chant. »

Murmures (évidemment;, interpellations entre les musiciens de l'orchestre, qui défendent Berlioz, et ceux du chœur, qui l'attaquent...

Mais le secrétaire adjoint (Tajan-Rogé) rappelle l'assemblée à la question : « Le Comité, dit-il au milieu du bruit, a décidé d'exécuter le Requiem, c'est chose jugée!... »

Ace mot, Berlioz intervient, et joue à nouveau de la démission :

— « Que l'assemblée dise si elle est d'avis de nommer un autre Comité! »

La question de confiance ainsi posée, le tumulte s'accroît. Démission I . . . Oui, . . non ! . . . Tout de suite ! . . . Démission!... Plus tard, après le concert de Rouen!... Mais, qu'ont à dire les choristes contre le Requiem, puisqu'ils participeront au bénéfice, même s'ils ne vont pas à Rouen? On les avantage, et ils protestent!... Que Dietsch démissionne!... Oui, qu'il démissionne!... Berlioz aussi!

Et l'assemblée des deux cents musiciens se termine dans le tumulte, sans rien décider. Car, dans la Société il y a cent instrumentistes pour Berlioz, et cent choristes pour Dietsch.

Une fois l'assemblée dissoute, le Comité des berlioziens se concerte, et décide qu'on exécutera le Requiem. de Berlioz. Le procès-verbal, à demi écrit par Berlioz, porte cette phrase bien suggestive :

— « Après un tumulte très regrettable, le Secrétaire croit comprendre (sic) que l'exécution du Requiem de M. Berlioz est décidée sous la direction de MM. Berlioz et Dietsch. »

La partie semblait gagnée par Berlioz. — Mais, que peut comploter Dietsch, avant le Requiem^.

Pour paralyser son action sur la Philharmonique, le Comité se presse d'élaborer un nouveau règlement qui précisera les pouvoirs du chef d'orchestre, c'est-à-dire de Berlioz. — Et, en hâte, trois jours avant \q Requiem, la Société est convoquée en assemblée générale pour approuver ce règlement.

Beaucoup de musiciens viennent-ils?... N'importe, on vote [{'"' mai).

Le comité est réorganisé : secrétaire, archiviste, organisateur, caissier, chargé de la publicité, enfin inspecteur chargé des feuilles de présence où signeront les musiciens et les choristes. Tels sont les six emplois, où sont maintenus d'ailleurs les amis de Berlioz : Massart. Cadeaux, Becquié, Seligman, Auguste Morel, et Léon Kreutzer. Quant à Tajan-Rogé, que Berlioz avait introduit de sa propre autorité, il est agréé comme septième membre.

Les pouvoirs de Berlioz chef d'orchestre et président sont accrus : voix prépondérante en cas de partage; initiative pour convoquer le comité et fixer les jours de répétition; enfin (ce qui est le plus important pour paralyser les manœuvres des chœurs et de Dietsch), « pouvoir absolu de composer l'orchestre et le chœur » .

Etait-ce enfin la « dictature musicale » dont il rêvait depuis si longtemps?... Lui-même proposa deux nouvelles mesures : il aurait le droit de choisir un remplaçant, et le droit de choisir un sous-chef d'orchestre. Mais les musiciens, se sentant assez embrigadés (et emberliozés), votèrent contre ces deux propositions de Berlioz.

Le Requiem, deux jours après, retentissait à Saint- Eustache (3 mai). Affiuence considérable et fort élé-

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