V. — Christe, rex gloriœ
Morceau d'éclat, de splendeur, de force.
Hélas^ croit-on tout d'abord, morceau di braviira.
Son ingéniosité correcte, appliquée, ses effets prévus, ne semblent pas, dès le début, rachetés par son resplendissement sonore. Mouvements contraires, grands détachés par les cordes, gammes de rentrées pour les vents, lentes progressions ascendantes, épisode de douceur pour amener une reprise qui termine dans la force, — tout cela semble d'abord presque banal.
Mais cela dure, cela dure; cela s'accumule; cela fait une montagne de sonorités. Peu à peu cela devient écrasant. Et la franchise du style, sa simplicité épique, les vastes proportions des développements, une maîtrise consciente d'elle-même et qui en impose, et aussi la puissance tranquille de ces centaines de voix chorales ou instrumentales qui grondent comme la voix innombrable d'un élément de la nature, transfigurent ce morceau qui semblait ordinaire et qui devient énorme^ formidable. — Les pyramides d'Egypte ne sont qu'une figure géométrique; mais leur masse surhumaine émeut le spectateur, et bien qu'il la sache inanimée^ elle trouble tant l'imagination qu'elle semble vivre^ mystérieusement...
YI. — Te ergo quœsumus (prière).
Après la masse écrasante et resplendissante, après la pyramide ou la montagne qui éblouit, voici mainte-
LE <ï TE DEUM ^ 221
nant une prairie brumeuse, où le demi-jour sourit avec une suavité élyséenne.
— « C'est Toi que nous cherchons, Dieu de miséricorde », murmure la voix d'un seul ténor. Autour d'elle le quatuor d'archets, « réduit de moitié », tressaille en palpitations légères. Tantôt aux violoncelles alanguis, tantôt à quelques hois exhalant leurs notes élégiaques, passe Técho de la voix qui cherche : te ergo quœsumus... Elle semble errer, elle s'arrête, douloureuse, amoureuse, telle qu'une Ombre qui aurait traversé les Champs Elysées de Gluck... Elle s'arrête, elle se croit perdue... Mais les soprani, majestueusement, avec une assurance surnaturelle, laissent tomber ces mots qui donnent la patience et la force :
Fiai sype7' nos misericordia tua, Domine.
Aussitôt la voix du ténor, la voix errante, reprend sa marche. On dirait qu'elle cherche le Visage Lumineux dans la pénombre des limbes.
Suavité qui émeut jusqu'aux larmes, enchantement crépusculaire, si touchant après l'éblouissant Rex rjloriœ : on y respire l'idyllique tendresse de Berlioz. Étrange romantique : il donna, tète perdue, dans les truculences 1830, il inventa génialement les plus « pharaoniques » fresques musicales; et le voilà, encore une fois, qui laisse couler ses larmes sincères dans une pastorale virgilienne. Adolescent,, une première émotion musicale surprit sa sensibilité naissante, dans une chapelle de couvent toute blanche de fleurs, et où priaient les voix virginales des premières communiantes. Durant sa vie entière, parmi ses amours les plus byroniens et ses grincements de dents qui s'eO'orçaient d'être dantesques, et aussi parmi ses musiques les plus « ninivites », son cœur d'autrefois, son cœur de toujours, fera s'épanouir quelque fleur idéale,
asphodèle mélodieuse dont il reçut le germe mystique, au pays natal, parmi Tenehantement d'un mois de Marie (1).