III
gante : « Le produit des chaises et de la quête faite par les dames patronnesses produisit plus de mille francs. »
L'appareil funèbre était simple et touchant... Un shako portant le numéro 41 reposait sur le catafalque. Un sabre d'officier, un poignard de soldat, des épaulettes d'argent, des épaulettes de laine y gisaient entassés sans ordre, tels que le furent les malheureux, soldats et officiers, au moment suprême où le fleuve les dévora...
Et le serviable Léon Kreutzer ajoutait :
— « Nous n'avons pas eu à regretter l'absence du chef de chant, M. Dietsch : orchestre et chœur ont rivalisé de talent, sous la direction unique de M. Berlioz. »
Le lendemain du Requiem, sa sœur Nanci mourait à Grenoble : après la longue torture de son cancer, cette mort était une délivrance (4 mai).
Pour Berlioz, à Paris, restait à sauver la Société philharmonique, compromise par la défection de Dietsch et d'une partie des chœurs. Aussitôt, réunion du Comité berliozien. Celui-ci constate, dans le procèsverbal, que « M. Dietsch a manqué à sa promesse formelle, qu'il avait faite aux artistes de l'orchestre et du chœur. Et le comité décide de faire imprimer du « papier à en-tête », toujours plus imposant, afin de remercier les artistes étrangers à la Société, et d'écrire aux choristes pour les retenir malgré la retraite de leur chef. — On décide également de mettre à l'étude une ouverture d'Auguste Morel, une de Kreutzer, diverses œuvres de Weber, Spohr, Mendelssohn, Beethoven, et, tout spécialement désignées, la Symphonie fantastigue^ V Ouverture des Francs- Juges , Roméo et Juliette (Introduction, Fête, Scène d'amour^ Reine Mab). Cette prise de possession, par trop berliozienne,
irrite les chœurs. Convoqués par Berlioz, leur pre'sident, ils ne se réunissent pas. Mais ils forment une autre réunion factieuse; et là, avec une imposante majorité, ils nomment Dietsch comme chef du chant. Bien plus, ils nomment un autre comité de sept membres; et par une lettre couverte de signatures, ils en informent le comité berliozien.
Celui-ci (16 mai) « refuse d'accepter cette double nomination, et se déclare dans la nécessité (dit le long procès-verbal entièrement écrit par Berlioz) de se séparer du chœur qui n^a pas voulu avoir égard aux faits accompUs » .
D'où nouvelles circulaires pour « reconstituer le chœur ». Et bientôt projet de nouveau règlement intérieur, et nomination d'une « sous-commission » pour l'étudier.
Ces dissensions usaient la Philharmonique. Toute l'activité de Berlioz y était prise. Et juin et juillet se passaient, sans qu'on atteignît aucun résultat pratique. On délibérait^ on jouait au régime parlementaire : rien n'aboutissait. Pour l'été, on avait demandé la grande salle du Conservatoire... A quoi bon?... Si même on l'obtenait, la Société moribonde pourrait-elle l'utiliser?
— « Je suis malade d'ennui; je ne songe qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me stupéfie. »
Et son aspect méme^ aux approches de la cinquantaine qui s'annonçait si triste, se modifiait. Ses cheveux roux continuaient à blanchir ou plutôt à se décolorer. Plus longs et plus minces, et comme anémiés, ils étiraient leurs anciennes boucles en vagues ondulations sales. Lui-même, avec des vêlements luslrés, se voûtant, et laissant tomber en avant sa tête ravinée d'où saillait l'arête coupante de son nez anguleux, —
avec ses gestes fébriles et saccadés; avec son pantalon qui godait, trop large, flasque^ sur ses tibias décharnés; avec sa maigreur squelettique et son ventre rentrant, — il prenait une silhouette drolatique et sinistre, inquiétante, et qui semblait, tout de noir boutonnée, quelque macabre fantoche échappé d'un conte d'Hoffmann... Ses yeux, ses pauvres yeux ardents et bleus, hélas, qu'ils étaient désespérés, criant vers l'idéal, dans cette face sabrée de rides et qui portait, comme le sceau de sa destinée, le rictus du dégoût (1)1
Mais il ne désarme pas. Sa Société semble morte : il veut encore, à force de volonté, la galvaniser. Il convoque le Comité chez lui : ses fidèles ne viennent même plus... Et lui, président et factotum, âme agissante, vivifiante de cette Société, — et génie qui vient de lutter en vain pour lui, pour la musique, et pour le développement du goût musical de Paris, — il écrit mélancoliquement sur le livre des procès-verbaux, tout entier de sa main désormais :
— « 13 août... Les membres présents du Comité se retirent après avoir attendu leurs confrères pendant trois quarts d'heure. »
Sur sept, combien étaient-ils?
De semaine en semaine, mêmes attentes :
— « Les membres du Comité n'étant pas en nombre suffisant, toute délibération est impossible. »
(1) Sur ce Berlioz de 1850, nous permeltra-t-on de rappeler un souvenir personnel? Tout enfant, avant de savoir lire, nous fûmes hanté par une caricature dessinée par Gustave Doré : Berlioz, vu de dos, émacié, les bras étendus et les basques de rhabit battant comme des ailes, dirige les atroces braillards de la Philharmonique; sa silhouette noire semble celle d'un fantastique scarabée... Vers 1876, cette caricature était encore reproduite sur des rouleaux de papier peint : chez notre grandpère, à chaque rouleau, elle reparaissait sur les murs de la salle de billard. — Elle revenait, avec la même régularité — et combien obsédante — dans nos rêves d'enfant.
Et même l'un d'eux, Auguste Morel, un vieux camarade, démissionne (mi-septembre). Celui-là du moins avait une excuse acceptable : il quittait Paris pour diriger le Conservatoire de Marseille. Mais les trois autres membres du Comité qui se retireront bientôt : les travaille-t-on pour les détacher de Berlioz, ou. s'aperçoivent-ils que la Société marche à sa ruine, peutêtre à la faillite? Et ils ne se soucient guère d'encourir d'être déclarés responsables, ni de porter la haine des musiciens impayés.
Avec octobre (1850), la saison des concerts allait se rouvrir. Berlioz stimule, excite, entraîne les débris de sa Philharmonique. Réunions chez lui, c'est-à-dire dans l'appartement de Mme Martin-Sotera de Villas. — Marie Recio ne peut se tenir d'y assister : l'ancienne chanteuse se doit à elle-même de montrer qu'elle s'intéresse à la musique et conseille son Hector.
Projets d'affiches, communiqués à la presse, lettres aux camarades de journahsme. 11 faut que la Société de Berlioz, avant toute autre (avant la Société de Seghers et avant V Union de Félicien David), ouvre la saison musicale par un coup d'éclat, un coup désespéré. Ni le chœur ni l'orchestre ne sont satisfaisants; et Berlioz s'occupera bientôt d'éliminer les incapables. N'importe ! dans son feuilleton des Débats, il annonce, durant trois colonnes :
... La Société phiHiarmonique, impatiente d'ouvrir la saison musicale, donnera un concert extraordinaire (en dehors de l'abonnement) le mardi 24 de ce mois.
... L'intérêt que cette Société inspire aux artistes et aux amateurs fait espérer à ses fondateurs que le plus bel avenir lui est réservé. Elle a dû et elle doit encore, chaque jour, pour ne pas augmenter outre mesure le nombre de ses exécutans, refuser le concours d'une grande quantité
d'instrumentistes et de chanteurs désireux d'en faire partie... Le cours de ses études n'a pas élé interrompu pendant l'été; et dans ses répétitions hebdomadaires elle a préparé...
Hélas, les sept membres du Comité', élite des fidèles, n'avaient même pas pu se réunir... Berlioz, dans le même feuilleton, annonçait qu'il ferait exécuter une « rareté musicale », le Chant des Chérubins, de Bortniansky. Il l'avait entendu chanter, poursuivait-il, « par les chantres de la cour de Saint-Pétersbourg » . Et, sans doute pour piquer d'honneur ses douteux choristes de Paris, il ajoutait :
... Ces quatre-vingts chanteurs russes, c'était d'un effet séraphique... Il est impossible de se figurer l'action irrésistible qu'exercent et ce chœur et la musique qu'il exécute sur les personnes nerveuses. C'est une absorption complète de l'imagination et des sens, c'est une extase profonde; on n^est plus de ce monde, on vogue dans l'infini; puis au milieu des larmes que provoquent ces accens inouïs, on se sent pris de mouvemens spasmodiques presque douloureux...
Cette prose 1830, ces extases de l'ancien romantique suffiraient-elles pour attirer le public? A la dernière heure^ le Comité put annoncer une plus efficace attraction : une femme, une cantatrice italienne, la Frezzohni. Les auditeurs (publiait-on) pourraient la voir parée d'une « couronne de diamans », et portant « un bracelet colossal » offert par des admirateurs moscovites : « leur première souscription (assurait-on) avait produit 2 500 roubles (dix mille francs) et la seconde un peu plus ».
La recette, à la Philharmonique (22 octobre), fut de 1 568 francs. Une misère. — Avec les billets donnés, la salle était assez garnie. On avait commandé un bou-
quel : après un air de Donizetti, il fut offert à la Frezzolini, au nom des dames du chœur. Le public applaudit, et partit, sans attendre la fin. Le chœur religieux du chevalier Lesueur, Quis enarrabit cœlorum gloriam^ ce beau chœur fugué qui célèbre les innombrables étoiles, fut chanté devant des banquettes vides.
Au cours du concert, Berlioz avait dirigé des œuvres de Beethoven, Halévy, Weber, Bortniansky, — et aussi de sa propre musique : ses Francs- Juges, son Cinq Mai et Sarah la baigneuse (htillside arrangée maintenant pour trois chœurs et qu^il publiait).
— « Bendez-vous dans un mois «, s'écriait Léon Kreutzer à la Gazette musicale. Et il annonçait, ce fidèle secrétaire de la Philharmonique :
— « Il circule dans l'air cette vague rumeur que la Sgmphonie fantastique y sera dite en entier, ainsi qu'un Hgmne à la France, de M. Berlioz. »
Le Comité décidait aussi de mettre dès maintenant à l'étude le Carnaval romain et le scherzo de Roméo.
C'était beaucoup de Berlioz. — Or BerUoz était impatient d'entendre un petit chœur qu'il venait de composer. Mais il craignait une résistance des choristes. Est-ce qu'à une réunion, chez lui^ un de ces « artistes du chant », élégant comme ces comparses qui promènent leurs bedaines dans les décors des opéras meyerbeeriens, ne s'était pas écrié, jouant au dandy :
— « Les gens du monde trouvent que dans nos concerts, il y a trop de Berlioz à la clef! d A quoi Marie Recio, vindicative et frémissante, avait répondu par un débordement de paroles, « dans un état de colère voisin de la démence » (1).
Pour ne pas indisposer les choristes, Berlioz supprima donc son llfinme à la France, et donna un faux
(1) Mathieu i>e Monter. Gazette musicale, 1869.
nom d'auteur à son petit chœur nouveau. Aussi bien il inscrivait encore au programme sa Fantastique en entier, sa ballade Sarak la baigneuse, et V Invitation à la valse, orchestrée par lui.
Quant au petit chœur, ainsi déguise' pour les choristes, il deviendra bientôt V Adieu des Bergers de VEnfance du Christ.
Faut-il en croire un fantaisiste récit de Berlioz, qui sera bientôt reproduit avec d'autres boutades dans les Grotesques de la musique^ D'après ce récit fashionable et goguenard, Berlioz, dans une soirée, s'ennuyait d'une façon si évidente près des joueurs de whist et de brelan, qu'un ami lui tendit un album d'autographes, afin de lui donner une contenance. Aussitôt Berlioz écrit « un andantino à quatre parties, pour orgue ». Il lui trouve « un caractère de mysticité agreste et naïve; il y applique des paroles du même genre, un Chœur de Bergers » auprès de Jésus à Bethléem... On interrompt les parties de whist et de brelan a pour entendre ce saint fabliau »... Et comme l'architecte Duc est présent, Berlioz projette d'attribuer ce chœur à une façon d'homonyme, Ducré, maître de musique au dix-septième siècle.
— « Quelques jours après (continue-t-il dans son récit), j'écrivis chez moi le morceau du Repos de la Sainte Famille, et une petite ouverture fuguée, pour un petit orchestre, dans un petit style innocent, en fa dièze mineur sans note sensible, mode qui n'est plus de mode... » Et ainsi fut composée la Fuite en Egypte.
Fantaisiste récit, faut-il le prendre plus au sérieux que Berlioz ne le prenait lui-même?... Ne faudrait-il pas, d'autre part, insister un peu sur les mots de Berlioz « andantino pour orgue », et rappeler qu'il venait justement d'écrire d'autres andantinos pour l'harmonium d'Alexandre ?. . .
Le certain c'est que le chœur « agreste et naïf » fut chanté à la Philharmonique, le 12 novembre, sous ce titre : « Les Adieux des Bergers à la Sainte Famille, chanson en chœur de la Fuite en Egypte, mystère de Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte Chapelle de Paris', exécuté pour la première fois en 1677. »
D'après Berlioz, tout le monde fut dupe de l'innocente supercherie, tous les critiques se laissèrent prendre à ce mystère mystificateur, et les choristes crurent que le manuscrit avait été trouvé dans une vieille armoire murée... A la Gazette^ Léon Kreutzer, sans éventer le secret, avoua néanmoins que le morceau « était modulé assez heureusement pour un temps où ne l'on modulait guère » .
Toutefois, voici ce qui semble bien montrer pourquoi Berlioz cachait son nom, et traduire les sentiments, rirritation de la Société philharmonique : trois membres du comité, le 26 novembre, donnèrent leur démission; et au concert suivant (17 décembre), bien qu'on eût déjà étudié diverses œuvres de Berlioz, aucune ne figura au programme.
Les recettes, d'un concert à l'autre, fléchissaient. La Société vivrait-elle jusqu'à ce qu'une occasion se présentât pour qu'il pût donner son vaste Te Deuin, ou au moins cette toute petite, cette « innocente » Fuite en Egypte'^ Allait-elle mourir tout de suite^ avant l'audition de Roméo^l
Parmi ces craintes, ces angoisses, sa nervosité l'épuisé, son estomac se délabre, et déjà son intestin semble touché par une entérite d'origine nerveuse. Presque après chaque concert, un jour, deux jours de lit. Les répétitions l'accablent. Et c'est moins par la fatigue physique, déjà si grande i^^mais stimulante), que par l'inquiétude, l'irritation^ la rage de constater la lutte inutile, et d'être mené, lui le chef, par des troupes
gouailleuses, prêtes à de'serter. Et la crise intestinale se répercute en crise de mélancolie et de désespérance. La Société s'émiette, se décompose. Pas de public, pas d'argent, plus môme de musiciens, plus même de Comitél...
Pour la faire vivre malgré tout^ pour la prolonger, il en venait à écouter des propositions hybrides. On envisageait de faire payer certains auteurs riches, des amateurs, pour jouer leur musique. On accueillait d'étranges compromissions avec certains propriétaires de salles de concert : un M. Barthélémy, par exemple, désirait avoir la Philharmonique (et aussi la publicité des courriéristes musicaux) pour inaugurer sa nouvelle salle; et les propositions de ce manager, Berlioz, en grand mystère, les transmettait au Comité :
— « Les membres du Comité s'engagent sur l'honneur à ne rien révéler de ce qui s'est dit dans cette séance (3 décembre 1850), au sujet des négociations avec M. Barthélémy... » (Nous en verrons la suite.)
L'argent! Puissance, nécessité de l'argent !... Alors, à propos de la Dame de pique (opéra-comique de Scribe et Halévy), Berlioz écœuré, irrité de ne disposer que de misérables ressources dans un monde où l'argent triomphe de tout, — Berlioz écrivit ce beau feuilleton (1*^' janvier 1831), noble page où sa conscience d'artiste crie sa souffrance :
... La vanité des acteurs et des auteurs n'a pas pour cause l'amour de la gloire, l'émulation, mais le plat amour de l'argent, l'avarice, ou la passion du luxe, l'insatiabililé des jouissances matérielles. On veut des éloges hyperboliques parce que seuls ils ébranlent encore la foule incertaine et la dirigent de tel ou tel côté. Et l'on veut la foule parce que seule elle apporte l'argent...
... Ce n'est pas de notre temps qu'on trouverait beaucoup d'auteurs capables de se borner à écrire quelques
ouvrages excellens, mais peu lucratifs, et de préférer celte production modérée et soignée à l'exploitation constante de leur esprit, si épuisé soit-il. Exploitation comparable à celle d'une prairie qu'on fauche et refauche jusqu'aux racines, sans laisser à sa toison végétale le temps de repousser.
Qu'on ait des idées, qu'on n'en ait pas, il faut écrire, écrire vite et beaucoup; il faut accumuler les actes, pour accumuler des primes, pour accumuler des droits d'auteur, pour accumuler des capitaux, pour accumuler des intérêts, pour attirer en soi et absorber tout ce qui est d'absorption possible, — comme font ces animaux infusoires, nommés vortex, qui établissent un tourbillon au-devant de leur bouche toujours béante, de manière à toujours engloutir les petits corps qui passent auprès d'eux...
... Les vendeurs ne livrent trop souvent sur le marché que de la pacotille... On trouve trop long d'attendre que les pensées naissent, et de chercher pour elles de nouvelles formes... L'irnportant n'est pas de produire quelques ouvrages bons, mais de nombreux ouvrages médiocres qui puissent réussir et rapporter vite :
— « Gagnons du temps; car le temps c'est de l'argent, et l'argent c'est tout! »
Et Berlioz^ par une transition toute naturelle^ s'en prenait au librettiste de la Dame de pigne, à Scribe, à ce fournisseur à tout faire, à ce « poète », à ce scribe (qui d'ailleurs, naguère, lui avait retiré le livret de la Nonne sanfjlante) :
Vingt minutes, cela vaut sans doute vingt francs; et, pour vingt francs, on se résigne volontiers à laisser chanter dans les Uuijnenots :
Quoi qu'il advienne ou quil arrive!
Au troisième concert de la IMiilharmoniijue, que donnerait-on de Berlioz? Et quelle combinaison trouverait-on pour couvrir les frais?... Il y eut (28 janvier) divers solistes, du Gluck. — et aussi une cantate d'un
musicien peu connu, mais « Membre de la Société' ». Et le concert put commencer par du Berlioz : plus de la moitié de Roméo (jusqu'au scherzo de la Beine Mab y compris). — La recette brute fut de 918 francs. Frais déduits, chaque musicien toucherait à peine deux francs pour plusieurs répétitions et une soirée.
Comment finir la saison?
L'inventeur Adolphe Sax proposait de procurer « à ses frais » un artiste qui jouerait un solo de saxophone; le compositeur Niedermeyer offrait de louer la société pour qu'elle jouât une messe de lui à Saint-Eustache; enfin une compositrice^ femme du monde...
Soudain, brutalement, comme presque tous les coups du sort :
— « Je suis tout triste; Spontini vient de mourir... Je l'aimais à force de l'avoir admiré... »
Spontini mort, il ne restait plus, pour Berlioz, de grand compositeur vivant. Et parmi la vulgarité régnante, l'italianisme, et la bassesse du goût public^ — parmi cette obscurité pestilentielle, — la disparition de ce talent hautain et solitaire, c'était comme l'écroulement d'un sommet où brûle un feu sacré.. Berlioz, soudain, se sentait seul dans un monde qui se ruait en bas. Qui donc, dans toute l'Europe, qui donc, parmi les compositeurs, luttait pour l'idéal et avait reçu, en naissant, le baiser de la Muse? Chopin venait de mourir; le correct et pur Mendelssohn était mort; Schumann, taciturne, génie déjà voilé par la folie, était à peine connu de Berlioz; Liszt ne lui semblait qu'un virtuose prodigieux; Rossini, depuis plus de vingt ans (depuis Guillaume Tell), se reposait, vivotant, engraissant, « le gros homme gai », blaguottant sur le boulevard comme un « satyre en retraite ». Quant à Meyerbeer^ tout à ses ficelles musico-dramatiques et à leur lancement à coup dor...
Il y avait bien un certain Richard Wagner, loué par Liszt, mais étrange, suspect comme musicien et comme proscrit politique : la Société rivale, l'orchestre de Séghers, venait déjouer l'ouverture de Tnnnhdiisér, et un camarade de Berlioz, à la Gazette musicale, estimait que « ce genre de musique romantique et métaphysique avait fait son temps ». Et, en effet, autour de Berlioz, il n'était question que de retour au clas sicisme, à la simplicité, au purisme; — et Berlioz même, comme effrayé par les vastes fresques de son Te Deiim, combinait, amenuisait, gracieusait, le « naïf», le « petit » tableau, le quadro la Fuite en Égfjpte, centre du triptyque l'Enfance du Christ.
Richard Wagner, un grand musicien?... Berlioz (1851) ne se posait même pas la question. Alors, où sont-ils les véritables artistes? Ils ne sont pas. 11 n'y en a pas. Spontini, mort, il n'y en a plus. Ce Meyerbeer^ un adroit, « qui a le bonheur d'avoir du talent et le talent d'avoir du bonheur » et sait réussir dans ses combinaisons d'affaires : une façon de Scribe musical et de Barnum de soi-même... Ilalévy, un sous- Meyerbeer, en triste... Auber, refrain d'opéra-comique, jovial, bon écuyer et familier de l'Allée des Poteaux, et cavalcadant aussi sur la musique et les jeunes musiciennes... Adolphe Adam, fa presto, homme à tout faire; Clapisson, Caraffa et autres noix vides... Personne; non^ personne. Et Berlioz, hamlétique et goguenardant, pouvait s'écrier : Des sols, des sots^ des sots!
Parmi ces pj^gmées^ ces vibrions, ces « gredins et ces crétins ï», Spontini était un colosse. Près du héros tombé, Berlioz improvisa, dans les Débats (1:2 février), une lyrique méditation funèbre. — Elle resplendit d'un feu intérieur. Et après plus d'un demi-siècle, nous pouvons encore nous récliauffer à sa flamme. Dans
son rayonnement, on croit voir, sur le tombeau désert OÙ l'auteur de la Vestale rentre dans le néant de l'oubli, une forme frémissante s'arrêter et pleurer. Ce fantôme, cette Ombre échappée des Enfers de Gluck, c'est l'âme du jeune Berlioz (1).
Spontini mort, un fauteuil devenait vacant à l'Institut. Onze candidats surgissent. Mais Berlioz, par ses camarades de journalisme, par la publicité de la Philharmonique, va sans doute prendre de l'avance.
A la Philharmonique, on redonne (18 février) les « quatre parties » de Roméo. Comme il faut tout de même assurer un minimum de recette, le programme comporte un * andante d'une symphonie de Mlle de Reyset » . — Pour finir, la Marche hongroise.
Le 25 février, après la Scène d'amour de Roméo, on offre une couronne d'or à Berlioz. — La recette, 816 francs : inférieure aux frais.
Par bonheur Berlioz, en « séance extraordinaire » (15 mars), put communiquer à sa Société des propositions hicratives : 2 000 francs, pour quatre-vingt-dix musiciens seulement. Ces « propositions étaient faites par la Société des Crèches, et par M. Cohen, compositeur ». La Philharmonique participerait à une fête de jour, donnée au Jardin d'Hiver; elle jouerait « quatre morceaux dont trois de M. Berlioz «. Pour cela la Société des Crèches offrait un ^ dédommagement de 1 000 francs ». Quant au quatrième morceau, il serait
(1) On se rappelle sa formation gluckiste et spontinienne : voir nos précédents volumes, passim. — L'article sur Spontini est reproduit dans les Soirées de l'orchestre (Xlli'').
On ne peut le relire sans une mélancolie angoissée. Il est plein de génie. U pénètre dans le ^énie de Spontini et démontre toutes les raisons qui rendent la musique de Spontini immortelle. — Et, de nos jours, elle semble morte à jamais. — Voir, dans notre Carnet (Vart, le chapitre « Un modiste ou un musicien de théâtre ».
de M. Cohen, qui offrait, « en dédommagement également, une somme de 1 000 francs » .
« Ces deux propositions furent acceptées à l'unanimité. » Toutefois, on se réserva « d'examiner l'œuvre de M. Cohen ».
Stimulée par ce gain, la Philharmonique put annoncer son cinquième concert d'abonnement. Au programme, une Ouverture d'un récent prix de Rome, divers solistes, et tout le reste, du Berlioz : les cinq parties de la Symphonie fantastique, une Cavatine de BenvenatOy la Belle voijaf/euse^ et la Menace des Francs^ marche et chœur.
Ce programme, venant au lendemain de la couronne d'or et des articles enthousiastes, allait-il faire triompher Berlioz de ses dix autres concurrents à l'Institut?
Ambroise Thomas, plus jeune que Berlioz, fut nommé par trente voix sur trente-huit dès le premier tour. Les huit autres voix s'étaient portées, cinq sur Niedermeyer et trois sur Batton (22 mars).
Berlioz, zéro... A cinquante ans presque, s'étant déjà mis deux fois sur les rangs, l'auteur de la Damnation^ de RoméOy du Requiem^ de la Stjmphonie funèbre^ d'Harold et de la Fantastique, était battu par l'auteur du Caïd. L'Académie des Beaux-Arts votait pour les glous-glous de l'eunuque « gourmand comme une chatte », et pour les fla-flla du tambour-major « tout galonné d'or »... Quant à Berlioz, zéro.
Trois jours après, à la Philharmonique (le 25\ une recette de 314 francs. Pourrait-on donner le dernier concert?
Heureusement^ encore une bonne proposition : Ernest lleyer offrait l TiOO francs poiu* (ju'on jouât son Sélani. (^ette composition, donnée Tannée précédente au Théaire Italien, avait été très favorablement accueillie par la presse et par l^erlioz môme. La Philharmo-
nique accepta de la jouer. C-étaient 1 500 francs de trouvés. Par ailleurs, la Société pouvait encore demander au ministère la même subvention que l'année dernière...
Tristes expédients. Mrme avec eux, les frais seraientils couverts?
Il faut de l'audace, de l'entrain, afin d'entraîner le public. Voici donc (27 mars) la fin d'un feuilleton de Berlioz aux Débats :
... J'ai bien des histoires de concerts à vous raconter, mais ce sera pour la prochaine fois, si je guéris de ce mal ridicule qu'on gagne, comme l'épilepsie et la grosse caisse, par sympathie, et qu'on nomme la grippe.
Et je finis en vous annonçant que le 10 du mois prochain (avril), à 2 heures de l'après-midi (je tiens à être exact), le public élégant mettra le comble à un acte de bienfaisance en assistant dans la salle du Jardin d'Hiver à une grande fête musicale où l'on se propose de faire une très grande musique et une recette de vingt mille francs.
Le public élégant dut attendre, car le concert fut remis à plusieurs semaines. — Entre temps, la Philharmonique donna (29 avril) son dernier concert de la saison. On y applaudit beaucoup la scène de M. Cohen : il avait fait venir de nombreux amis. Le reste du programme (où il n'y avait rien de Berlioz) fut froidement reçu. D'ailleurs, exécution déplorable. A son ami Morel, dont il venait de diriger une ouverture, il écrit, d'enthousiasme :
— « Adieu, je vais changer de tout (il s'agit de vêtemens et non de sentimens); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrens et je suis tout trempé. -»
Morel était à IMarseille : de loin, on pouvait lui faire illusion. Pour ceux qui étaient à Paris, l'exécution fut celle d'un orchestre déjà en déroute, en failhte.
— « Votre ouverture a été médiocrement applaudie
par le public de M. Cohen », explique Berlioz à Morel; et il lui explique aussi que « M. Cohen a donné mille francs comme indemnité pour les répétitions : vous concevrez qu'on ne pouvait résister à cet argument! ■> (1).
Un chroniqueur, souvent favorable^ jugeait ainsi :
... L'orchestre de M. Berlioz a été au-dessous de toute critique; il a manqué de dignité, il n'a pas fait son devoir. Je sais bien que M. Berlioz a gémi de cette exécution pitoyable... Il n'en est pas moins vrai que les artistes de son orchestre, se croyant aux Funambules, ont joué avec les œuvres comme un enfant avec des osselets...
Mais Berlioz, depuis des semaines, ne savait plus où donner delà tête. Pour traîner sa Société jusqu'à la fm de la saison, combien de courses, et de lettres, et de rendez-vous, et de démarches, près des compositeurs, des propriétaires de salles, des amateurs, du ministère, des virtuoses...
Et son fils venait d'arriver des Antilles.
Frêle jeune homme, roulant sur la mer, et seul, comme orphelin. Il n'était en France que pour peu de jours... Avec lui Berlioz revenait près de la pauvre Ophélia... La malheureuse!... Comme pour aller audevant de la mort, elle s'était déjà rapprochée du cimetière Saint- Vincent, au delà du village de Montmartre... De plain-pied avec sa petite maison perdue^ elle avait un jardinet... Pouvait-elle s y faire porter? Du moins, autour de l'agonisante, c'était du silence, et un peu de verdure où venait le soleil... Pour Berlioz, quels souvenirs! Là, tout près de cette triste ruelle
(I) Lettre inédite (collectioFi Malherbe). — La phrase sur « le l)ublic de M. Cohen » vient d'une autre lettre. Nous la létablissous d'après le manuscrit (même collection), car les éditeurs roiit supprimée.
Saint-Vincent, à cet angle de la rue Saint-Denis, c'était le délicieux « cottage » où les jeunes mariés avaient trouvé une année de bonheur : on goûtait dans le jardin, sous la tonnelle^, et Chopin y venait, « ce frêle Chopinetto », mort déjà!... Alors, que de projets et d'espoirs, et combien Berlioz était confiant dans l'avenir : alors^ sur la plaine Saint-Denis, le ciel de juillet lui paraissait aussi pur qu'à Tivoli ou Subiaco, et le musicien Jeune-France, plein de verve et de génie, composait son Harold. Peu après, c'était la naissance, le baptême du petit Louis... Et dans quelques jours, le père et le fils vont encore se séparer. Aussi bien, Louis peut-il vivre près de sa mère agonisante? Peut-il être introduit par son père, comme un étranger, dans Tappartement où régnent l'impérieuse Marie Recio et la bonasse Mme Martin-Sotera de Villas?... Pauvre enfant, sans parents pour l'accueillir et l'élever... Pilotin, presque homme de manœuvre... Et le voilà qui va repartir bientôt, inquiet, maladif, tourmenté de rinsatiable désir de voyage, comme s'il voulait échapper à lui-même.
Cependant, de nouvelles occupations assaillaient BerUoz. Pour l'Exposition universelle de Londres il venait d'être nommé juré. Les jurés de sa section (instruments de musique) se réunissaient déjà. Et des exposants venaient, jusque chez lui, le relancer, ou des amis qui recommandaient tels exposants...
En hâte, avant de partir pour Londres, il lui fallut encore diriger la Philharmonique. Le Jardin d'Hiver offrait 800 francs pour un concert, en matinée, sans répétitions : Berlioz inscrivit donc au programme trois morceaux de lui. C'était pour le 1"' mai, un jeudi, dans l'après-midi.
Le dimanche (4), concert redonné.
Enfin, après tant de fatigues, tant d'émotions, et toute
la bousculade des concerts obtenus d'un orchestre en déroute, il put (9 mai) partir pour Londres. Il avait un espoir, ou plutôt un projet qu'il comptait imposer. Ce serait à l'occasion de l'Exposition universelle de Londres, et peut-être même dans le Palais de Cristal, dont l'inauguration passionnait le monde entier :
— « Il est question (mande-t-il à un ami de province) d'une gigantesque entreprise musicale dont on me confierait la direction à Londres, et où figurerait le Te Deum. »
(10 mai 1851 à 10 juillet 1853). *
De grands espoirs, quand il arrive à Londres (10 mai 1851). A Paris, il laissait sa Société philharmonique agonisante, « à vau-l'eau », ou plutôt à sec, faute d'argent... A Londres, il rêve une « gigantesque entreprise musicale », quelque Neiv Philharmonie^ où retentira enfm son Te Denm. « 11 en est question,... si les fonds se font... »
Et il aurait pkis de facilités pour mener à bien ses combinaisons, tandis qu'il allait y séjourner deux mois comme juré à l'exposition. La great exhibition attirait les célébrités de tout genre et un très grand nombre
* Sources particulières du chapitre v. — H. Berlioz. — Projet inédit d'un festival (collection Malherbe): projet manuscrit pour la réorganisation de la Chapelle Impériale (voir dans le texte); rapport sur les instruments de musique (dans les Travaux de la Commission française, etc.. 1855); lettres à Liszt (voir p. 146); à Camille Suât (communiquées par les héritiers); à Mocquart {Intermédiaire des chercheurs, 1893); à Duchêne (Gaulois, 1896); à Bertin (Débats, 1897); à Sainton (fac-similé dans The Musical Times, 1896.)
P. DE LA Gorge, Histoire du Second Empire: Noufflard, Wagner; Liszt-Wagner, Correspondance (trad. Schmitt); Mac Lean, Berlioz en Angleterre.
Journaux de l*époque. — Revue de Paris, Constitutionnel, Signale, Times, et voir p. 200 et dans le texte du chapitre.
de reporters et journalistes. Jules Janin et Théophile Gautier étaient là. Et combien de musiciens^ chefs d'orchestre, virtuoses, critiques musicaux, et facteurs d'instruments.
Parmi les artistes fixés à Londres, Berlioz retrouvait bon nombre de « partisans, quelques amis », sans compter ces curieux qu'il avait étonnés, trois ans auparavant, « gens à la bouche ouverte, et qui demeurent stupides devant les choses nouvelles et les hommes de mouvement -» .
Quelques ennemis n'avaient ni disparu ni désarmé. Entre autres, un chroniqueur aussi mondain que musical, « vieux nigaud d'un Herald quelconque », — et, parmi les plus redoutables, Costa et Andersen. Directeurs de la Vieille Philharmonique, ils guettaient Berlioz, qui menaçait d'apporter une Philharmonique nouvelle.
Chef d'orchestre à l'Old Philharmonie et à Covent Garden, Costa, façon d'IIabeneck britannique, gardien des officielles et riches citadelles musicales; — par position, adversaire résolu de ce Jeune- France, de cet indépendant qui avait essayé^ à Drury-Lane, Tannée de la révolution, de faire une concurrence twcentric.
Mais Berlioz, oubliant ses mésaventures avec « ce fou de JuUien », avait foi eu de bons camarades : l'éditeur Beale, qui déjà lui avait acheté des arrangements^ — Ella, directeur de la Musical rnion, — Morris Barnett, critique musical du Morninj/ Post, — Ilousselot, un Français, organisateur de la Boetlioven quarteU Society,, où Berlioz retrouvait un camarade fidèle, le violioniste Ernst.
Il descend dans la maison mrme où se donnent les quatuors de Beethoven. De sa chambre, quand il écrit lettres ou feuilletons, il entend la musique des Beetho-
vens Rooms, assourdie à peine par les corridors et l'escalier :
... Ce soir, il j a un concert, et voilà le trio en ut mineur qui commence : ouvrons toute grande ma porte... Entre, entre, sois la bienvenue, sublime mélodie... Dieu, qu'elle est noble et belle!.. Où donc Beethoven a-t-il trouvé ces milliers de phrases, toutes plus poétiquement caractérisées les unes que les autres, et toutes différentes?... Quels mouvemens imprévus!... Comme il vole à tire d'aile, cet aigle infatigable! Comme il se balance et plane dans son ciel harmonieux!...
Aïe! qu'est-ce que c'est?
Un air de prima donna?
— « John, shut the door! » Fermez la porte, vite, vite. Ah! la malheureuse ! Je Tenlends encore. Fermez la seconde porte, la troisième! Y en a-t-il une quatrième?... Enfin, je respire...
Heureux, heureux même dans ses feuilletons, sa tête alors bouillonnait : à part sa New Philharmonie, il roulait un projet gigantesque : un festival international, dans le Cristal Palace, pour clore l'Exposition, — et il y donnerait la première audition de son Te Deum. Quinze cents exécutants, dont mille choristes; pour cette « masse harmonique » un amphithéâtre, avec un grand orgue, serait élevé dans la galerie de l'Est (quartier des États-Unis); ce « concert colossal se reproduirait chaque semaine, pendant un mois au moins »; dans les galeries, les auditeurs, chaque fois, pourraient être quelque vingt mille; la recette globale atteindrait quarante mille livres sterling, c'està-dire un million! Affaire colossale, mais sure. Il a tout calculé, tout prévu. Il connaît l'organisation de ces fêtes « ninivites, babyloniennes » : à Paris^ lui seul, sans aide officielle ni subvention, il a clos magnifiquement l'Exposition de 1844, avec une recette de
<i CAMPAGNES )> EN ANGLETERRE 263
trente-deux mille francs en une seule fois. Or, à Londres, le festival sera hebdomadaire. Même si l'ensemble de la recette n'est que de cinq cent mille francs, le bénéfice atteindra encore quelque quatre cent mille! — Et lui, pour tout cela, pour recruter en Angleterre^ en France, en Allemagne, les quinze cents musiciens qu'il veut avoir; pour surveiller cette correspondance internationale, puis pour organiser les répétitions et diriger les quatre ou cinq concerts, il ne demande que cent livres, soit deux mille cinq cents francs. Mais il exige un mois pour la correspondance et pour la gravure de la musique (dont son Te Deimi) et « un mois » pour les répétitions. Ce festival international aurait donc lieu « au mois d'août »...
Projet gigantesque, dont rien ne résulta : sinon le papier très détaillé où Berlioz l'élabora — et la dédicace du Te Deiun au Prince Albert.
A Londres, se grisant de ce projet « ninivite % plein d'espoir et d'illusion, recevant sans doute des promesses, tout lui parait admirable. L'Exposition, le Palais de Cristal, les musiciens des rues, le public, les acteurs, et jusqu'aux programmes qu'on distribue aux auditeurs. Ainsi, à la Musical Union^ Ella, ingénieux et plein de respect pour les maîtres, envoie d'avance à ses abonnés l'analyse des morceaux, avec des exemples notés; et gravement, les Anglais écoutent la musique en lisant ce guide. Ils tirent même de leurs poches certaines <^ petites partitions-diamant imprimées à Londres pour cet usage » .
Calme et patient public, et digne, et correct, et silencieux. Qu'il est imposant de voir toute une foule d'Anglais impassibles entrer à Saint-Paul, avec ordre, le pardessus ou le « tweed » très scrupuleusement boutonné. Les places, d'avance, sont retenues; pour que Berlioz puisse entrer, on le dissimule parmi les cho-
e64 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
ristes. Le voilà donc qui « endosse un surplis », comme tous les autres, et participe, « déguisé en homme d'église », à VAnniversary meeting of the Charity children. Ces enfants, ils sont « six mille cinq cents », et ils chantent tous... Avec eux, retentissent des chœurs d'hommes et de femmes^ et un orchestre^ et un orgue I
— « Oppression ! . . . Tremblement ! . . . Volcan vocal !.. En sortant de ce cratère, je rencontrai le vieux Cramer qui, dans son transport, oubliant qu'il sait parfaitement le français, se mit à me crier en italien : Cosa stupenda! stupenda! la gloria delV Inghilterra... »
Le soir, à Covent-Garden^ on donnait le Freischûtz. en italien (il Franco Archiero)^ avec les récitatifs de Berlioz. On l'y jouait déjà depuis i)rès d'un an. — Il veut l'entendre : il arrive, <! tiré à quatre épingles, cravate blanche, gilet blanc, habit noir^ bottes vernies, rien ne manquait à son costume ». Mais l'ancien Jeune-France, qui sait être fashionable, avait remplacé, par un pantalon de fantaisie, le classique pantalon noir... Le contrôleur arrête Berlioz au passage, et lui propose une place au paradis. Il y monte... Mais, quest-ce que Costa, le chef d'orchestre, a donc fait des récitatifs? « Pas une mesure n'est reconnaissable, tout est changé... » 11 quitte le paradis, il s'informe : jamais, apprend-il, on n'a chanté ses récitatifs. Costa, les a fait demander, les a « achetés et payés » à Berlioz ; puis on en a commandé d'autres à un employé du théâtre. Mais on a continué d'annoncer qu'on chantait ceux de Berlioz...
Les chefs d'orchestre, les Costa ou les Ilabeneck, les théâtres lyriques, Covent-Garden ou Opéra national, sont-ils donc partout les mêmes foires de sottise et de vanité? Et les « myrmidons », les « crétins et gredins », qui grouillaient à Paris et empoisonnaient Fart, ont-ils donc leurs pareils à Londres?
Du moins, il est loin de chez lui, loin de ses souffrances habituelles. Marie Recio, certes, l'accompagne : elle de'sire voir l'Exposition, et plus encore se faire voir elle-même et surveiller son grand homme. — Sauf cette chaîne qu'il traîne, il est heureux. Son projet de créer une New Philharmonie Societjj est sur le point (espère-t-il) d'aboutir. Les quatre fjuarantors de l'entreprise sont trouvés; et le directeur, ce sera lui. Admirable société! Combien d'éléments musicaux, à Londres, disséminés, mais qu'elle groupera sous Berlioz! Et ces Anglais, si calmes en affaires, méthodiques, persévérants et pleins de rectitude!
Dans sa joie, il écrit avec facilité, avec plaisir, de scintillants feuilletons. Sa verve coule de source, et c'est un tintinnabulant clapotis de phrases brillantes et brillantées, plus fantaisiste, plus libre et moins livresque, moins journalistique que la prose du sémillant J. J.: vraiment (comme dans la fantaisie le Palais de cristal à sept heures du matin), c'est presque l'enchantement familier, l'allure poétique d'une prose à demi soutenue par des ailes lyriques, qu'on admire dans les Vouai/es de Théophile (lautier il).
Ces longues et séduisantes chroniques, elles paraissent tout de suite : tant de noms sont cités, tant d'œuvres musicales sont louées, tant de sociétés et de directeurs, et d'instrumentistes, et de virtuoses du chant ou du piano^ ou du violon... Tous, Berlioz les rencontre en ce moment. Il va les applaudir à leurs concerts. (Concerts, concerts et concerts!...) Le journaliste, pour ses combinaisons, profite de Tascendant des Déhais et de ses captivantes chroniques. Dîners, réceptions officielles, soirées au théâtre, à Hay Market,
(\) Berlioz reprendra bientôt ces bonnes pages dans les Soirées de roreliestre, p. 260 à 286.
à Covent-Garden, auditions d'artistes, galas au Théâtre de la Reine, cére'monie à la chapelle Saint- James ou à Westminster-Abbey. concerts dans la salle d'Hanover-Square ou dans rExeter-Hall ou aux Beethoven's Rooms, nombreuses et interminables séances au jury des instruments, — sans oublier ses courses personnelles, plus sérieuses, les visites d'affaires ou les conciliabules avec les quatre guarantors, ni les baguenaudages à la Great Exhibition, au Cristal- Palace, dans les bateaux-concerts, les cabanes de bambous et de nattes où glapit la musique d'Extrême-Orient et où il admire une chanteuse chinoise au pied minuscule (thesinall-footed ladu), dans les temples indiens ouïes ïea Rooms javanais, ni dans tel autre pavillon où il écoute, mélancoliquement, la musette d'un highlander aux bas quadrillés :
— « J'ai trop de courses à faire (écrit-il à son fils^ reparti pour les Antilles comme pilotin);... tout éreinté que je suis, je dois recommencer à courir. »
Il lui faut même assister aux séances du jury musical dont il est membre (section des instruments de musique). C'est pour cela qu'il est payé par le ministère, et il doit fournir un rapport à son retour. — Son rapport ne sera pas long :huit pages. C'est bien assez, estime-t-il, sur les instruments exposés par toutes les nations. A son fidèle d'Ortigue, il confie :
— « La France l'emporte, sans comparaison possible, sur toute l'Europe. Erard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du genre chaudron^ mirliton et pochette. »
Alors, parmi cette fièvre, parmi ce bouillonnement de bonheur, tout à coup, la Flûte enchantée l'émeut au plus profond de lui-même. Cela mérite d'être noté et précisé : on va sentir battre une veine secrète du génie de Berlioz.
Déjà dans son Traité cV instrumentation (^844^ il a cité VAve ver uni de Mozart et Ta commenté avec enthousiasme. Même lyrisme, toute sa vie durant, chaque fois qu'il put en parler dans ses feuilletons. Par exemple^ dix ans auparavant, dès 1841 :
— « L'Aie veruni est de la musique non seulement religieuse, mais vraiment divine et digne des habitans des cieux. C'est l'idéal du calme pieux, de l'amour mystique^, de l'extase. Dieu le dicta^ un ange l'écrivit. »
Le cœur de Berlioz, malgré une prévention contre les opéras joués avec des paroles italiennes^ ne fut donc jamais fermé au charme de Mozart. Mais alors, à Londres, il était mieux disposé que jamais à s'y ouvrir tout entier et à s'y abandonner. L'Adieu des bergers à la Sainte Fa initie, qu'il venait de composer^ n'est-il pas à la fois gluckiste et mozartien? Si l'on ne se laisse donner le change ni par les vieux mots placés comme des postiches, ni par la petite ritournelle qui achève le maquillage romantique, — peut-on l'entendre, ce chœur souriant et attendri, sans se rappeler la sincère ferveur de Berlioz pour VAve veruni de Mozart'?... A coup sûr, même en n'oubliant rien de ce qui ditlérencie ces deux génies et marque l'irréductible originalité de chacun, il est bien difficile de ne pas sentir quelque mystérieuse mais réelle affinité entre ces deux chœurs. — Or, à Londres, quelques mois après la composition de son Adieu, voici que Berlioz, à Covent-Garden, se rapproche de Mozart dans un élan d'enthousiasme et d'amour. Tout de suite, au cours d'une chronique sur la Flûte enchantée :
... Pages merveilleuses, dans lesquelles ]\Iozart a employé le stjle que j'appelle antique-reliyieux. ... Cinq morceaux, cinq miracles.
... Tout y est beau : expression, mélodie, luu-monie,
rythme, instrumentation et modulation. Jamais, avant Mozart, on n'avait approché d'une telle perfection dans ce genre, et je crains qu'on n'en approche plus guère après lui... Il j» aurait folie à le tenter. Ce sont les pyramides égyptiennes de la musique : elles existent^ elles défient 1q temps et d'impuissantes imitations. Ce qu'on admire surtout, c'est la majesté souveraine, c'est le calme dominateur de ce Sarastro auquel tout obéit dans le temple d'Isis. Jamais pontife d'aucune religion antique ne l'égala en grandeur, en sérénité, en force et en douceur unies. Il chante la beauté des dieux et le charme de la vertu, et tout vibre sjmpathiquement à sa voix; les mystérieux échos du monument qu'il habite semblent lui répondre; on croit, à l'entendre, marcher avec lui sur le parvis sacré, respirer des parfums inconnus, au milieu d'une atmosphère inondée de lueurs nouvelles et douces : la terre et ses tristes passions sont oubliées. Lui-même, ei:^ chantant, tombe en de sublimes extases. Ses accens deviennent de plus en plus grandioses dans leur placide gravité, sa voix s'abaisse et s'éteint; le silence s'établit, profond, plein de mystère autour d'elle; tout se tait et contemple... On est au seuil de l'infini (1).
Au seuil de l'infini, oui, malgré les acteurs et les choristes, malgré Costa, malgré ces fa presto de Covent- Garden et leur « système d'études accélérées ». En dix jours (proclame Berlioz dans les Débats), ils montent un opéra en cinq actes, et même ils le tromhonisent, ils y ajoutent un continuo de trombones à trois parties et de grosse caisse à cymbales obligatoires. Aimez-vous le trombone? M. Costa en a mis partout :
— (i L'instrument-veau s'étale sur la délicate instru-
(1) Débats, 12 août 1851. — Ce feuilleton, que Berlioz ne reproduisit dans aucun de ses livres, serait à citer presque en entier. Nous n'en donnons que la fin.
Wagner, en 1840, avait analysé la Flûte enchantée dans la Gazette musicale. Pour lui, Mozart y avait créé repéra allemand. — Voir Un Romantique sous Louis-Philippe (p. 540).
mentation de Mozart, comme ferait une truellée de mortier sur un tableau de Raphaël... M. Costa... »
Ce Costa, cet ennemi intime, ce directeur de la vieille Philharmonique, on dirait que Berlioz veut le démolir. Et ces longs et cruels éreintements paraissent aux Débats tandis que BerUoz s'attarde à Londres, même après le délai fixé pour le jury. Attaquant Costa, il s'allie avec ceux qui voudraient remplacer Costa, et élever, contre la Old Philharmonie (ainsi que Berlioz a tenté de le faire à Paris contre les concerts du Conservatoire), une nouvelle société de concerts, une New Philharmonie Society.
Manœuvre adroite pour se poser, se fortifier au concerta où il luttera contre Costa; — manœuvre dangereuse, si une œuvre de BerUoz est jouée au théâtre, à Covent-Garden, où règne Costa : il compromet ainsi, d'avance et pour longtemps, toute tentative théâtrale. Qu'importe? Alors et depuis des années, il a été forcé de renoncer au théâtre. Il n'y songe plus. Il n'y va que trop pour ses feuilletons, et sait ce qu'on y tripote. Il le méprise. « Les théâtres, proclame-t-il volontiers, sont les mauvais lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer qu'en frémissant. »
Non, il ne prévoyait guère, alors, tandis qu'il attaquait Costa, que son Benvemito Cellini serait bientôt monté dans le théâtre de Costa... Pauvre Benvemito. il n'y pouvait penser sans douleur : si vivant, si pimpant de jeunesse et de fantaisie, et tué en trois soirs, égorgé, — et gisant maintenant, mutilé, en lambeaux, dans les cartons de TOpéra, dans les archives du matériel, fosse commune d'où il ne sortira plus jamais (pensait-il)... Ah! les satiriques, jadis, dim calembour lapidaire, ont jugé ce Benvenuto Cellini : — « Malvenuto^ c'est fini... »
Fin juillet, Berlioz et Marie Recio rentraient à Paris.
Avant de quitter Londres, ils avaient retenu, pour le printemps prochain, un appartement meuble' chez un tapissier de FOld Cavendish Street : ils étaient assurés de revenir, pour la New Philharmonie.
A Paris (29 juillet 1851), une nouvelle bien imprévue : Liszt demande Benvemito!
— « J'arrive de Londres, mon cher Liszt... J'apprends que tu as le projet de monter Benvenuto à Weimar. Je te remercie mille fois d'y avoir songé. Ce sera un grand plaisir pour moi de voir ce pauvre ouvrage renaître ou plutôt naître sous ta direction. »
Pauvre partition. Estropiée, martyrisée, scalpée et chntée en 1838. Plaisantins de l'Opéra, qui sifflaient, ou gloussaient, pendant que d'autres riaient, ou bâillaient. Et cet Habeneck insidieux, sinistre, qui ralentissait les mouvements, figeait cette musique où le Jeune-France, fantasquement, avait mis ses souvenirs d'Italie et ses rêves de vie ardente et romanesque. D'un jour à l'autre, dans cet enfer théâtral, sa partition avait été tronquée, morcelée, écartelée, machurée par <i ces porcs de l'Opéra »!... Maintenant, pour Liszt, il lui faut la remettre en état, la réparer. Et une fois qu'il la relit, il la corrige, il la retravaille, allège l'orchestration, déplace des scènes (1)...
Il croyait en venir à bout en quelques jours; ces « réparations » lui prennent tout le mois d'août... Quel bonheur, quelle joie, de se retremper ainsi, de se vivifier, dans cette coulée musicale où palpitent et scintillent ses plus jeunes inspirations :
— « Quelque enfantine que ma joie puisse te pa-
(1) Voir Un Eomantiqne sous Louis-PJiilippe, p. 412 à 431.
raître. mon cher Liszt, je ne la dissimulerai pas avec toi... Ce Bcnvem(to/]e Yien^ de l'examiner sérieusement après treize ans d'oubli et je jure que je ne retrouverai plus jamais cette verve et cette impe'tuosité, ni une telle varie'té dïdées... »
Hors ce rêve de musique, tout n'était que plus triste autour de lui. Gène: feuilletons; paralysie d'Harriett; criailleries et récriminations de Marie Recio. Et pardessus tout, pesante et implacable comme ces nuages où s'accumule lorage, l'incessante preuve que toute lutte, pour Berlioz, est impossible à Paris.
Sa Philharmonique, elle se meurt : pourra-t-elle renaître encore une saison?... Lui parti, elle a eu beau, pour quinze cents francs, exécuter le Sélani de Reyer et accueillir les propositions de la Salle Barthélémy, estce que ces aubaines, de loin en loin, peuvent suffire pour assurer l'assiduité des musiciens. Pas d'argent, nulle régularité, et des répétitions où Ton passe son temps à s'attendre les uns les autres. Chez lui, rue de Boursault, le Comité ne parvient mi'me pas à se réunir. Et pourtant Berlioz pourrait lui transmettre une proposition nouvelle (septembre; : la Salle Barthélémy offre trois mille francs pour deux concerts.
Convocations... Autres convocations... Le Comité reste introuvable. On passe outre : trois membres et Berlioz se déclarent en séance et prennent de menues résolutions de détaiL — Mais la grande Société philharmonique n'arrive pas à donner de concert...
Elle est morte (novembre).
D'autres sociétés, cependant, sans oublier la Société des Concerts au Conservatoire, dirigée par (îirard, peuvent vivre : Y Union niusicate^ et aussi la Société dirigée par Seghers et Wekerlin (elle donne mcme le Roi Lear de Berlioz, 23 novembre), et aussi telles autres combinaisons i^par exemple la série de concerts
de lu France musicale). Les musiciens, les chefs sont-ils donc meilleurs? Ou disposent-ils d'une publicité plus active, plus efficace?
Hélas, ils ont surtout un avantage, mais considérable : sur leurs programmes, il y a moins de Berlioz; Berlioz n'y figure que par accident... Aussi le public vient, et ces sociétés, sans faire fortune, peuvent au moins durer. Tandis que la mort seule est réservée à la ^ Société Sainte Cécile, Berlioz et C'^ »
Au théâtre, le public continue de courir au Prophète. En deux ans, malgré une révolution et le choléra, les cent premières représentations du Prophète viennent de donner presque un million. A l'Opéra, Giacomo Meyerbeer remplit la caisse sans discontinuer. Et les agents de ce Jakob-Liebmann arlequiné en Giacomo, battent la grosse caisse à coups redoublés. Si M. Meyerbeer, à la veille du début d'un chanteur, n'a pas le bonheur de perdre vm cousin ou une petite-nièce, la presse lance un autre canard^ afin de parler encore de M. Meyerbeer, et de son Prophète, et du nouveau chanteur. Sur l'affiche de l'Opéra, les Huguenots et le Prophète sont « stéréotypés ». Il faut du moins varier les réclames.
Quant à TOpéra-Comique (avoue alors Berlioz dans les Débats)^
c'est toujours le théâtre heureux entre tous les théâtres... Le public s'y plaît, le public y va, le public y demeure... Les grands, les petits, les médiocres, les pires compositeurs travaillent pour lui, et tout ce qu'ils font est bien accueilli, tout réussit, tout fait ventre, comme disait Sancho, ce brave écuyer qui eût été un si intrépide amateur d'opéras-comiques.
Autre chronique, invectives semblables :
... Là génération actuelle, celle qui depuis une quinzaine d'années fréquente l'Opéra-Gomique, est ignorante du
« CAMPAGNES » EN ANGLETERRE â73
monde musical comme le souriceau de La Fontaine l'était de l'univers : elle prend des taupinières pour les Al[>es... De Gluck et de Mozart, ce peuple-là ne sut et ne saura jamais rien ; il attribuera volontiers Don Juan à Musard qui, sur des thèmes de cet opéra, fit en effet des quadrilles...
L'automne finissait (1851), maussade, triste, inutile pour Berlioz, — et menaçant pour la France. « L'Empire est fait », avait déclaré M. Thiers à la tribune, lorsqu'on discutait (inutilement!) sur la destitution du général Changarnier, trop suspect de loyalisme pour être gouverneur de Paris sous le Prince-Président. Depuis lors, depuis janvier, on attendait : le Prince, énigmatique, ne faisait toujours pas son coup d'État. Mais chaque acte le préparait, et préparait l'opinion. Un journal, le Napoléon, ne cessait de prôner l'empire et un coup de force; çà et là, sous des prétextes de voirie, les fonctionnaires de la police arrachaient les Arbres de la liberté, plantés en 48; au Collège de France, le cours de Michelet était suspendu; les journaux, bâillonnés par le cautionnement et à la merci de la censure... Et partout, au théâtre, aux revues, aux inaugurations^ au Bois de Boulogne, souriant, simple, affable, le Prince -Président se montrait, applaudi, acclamé, — impénétrable si l'on criait « vive l'Empereuri » A l'Elysée, fêtes sur fêtes. La liste civile du Prince-Président, portée de six cent mille francs â trois millions. Si bien qu'on disait, depuis plus d'un an : « Louis-Napoléon fait danser la République, en attendant de la faire sauter. » Mais lui, s'entourant d'officiers de son choix, prenant Saint-Arnaud comme ministre de la guerre^ il restait taciturne, indécis peutêtre, fuyant; et jusqu'au sommet du pouvoir, il gardait, ancien carbonaro, l'attitude cachottière d'un conspirateur.
ni. i8
Le 2 décembre (1851), au matin, les carrés blancs des affiches officielles apprirent aux Parisiens que TAssemblée nationale était dissoute, mais que le Prince-Président, soucieux de la légalité et respectueux des immortels principes de 89, consulterait bientôt la nation par la voie du vote. Pendant la nuit, en effets le Président et quelques audacieux avaient fait un coup d'Etat. L'armée, bien en main, stylée par des rations supplémentaires, avait marché pour un Napoléon; les généraux, les officiers d'Afrique, prévoyant une pluie de galons et de décorations, avaient trouvé excellente l'occasion de razzier des parlementaires : deux cent dix-huit députés étaient sous les verrous. Quant aux citoyens, l'état de siège et les commissions martiales allaient en prendre soin.
« L'ordre, enfin, est sauvé » , proclamaient les fonctionnaires et les partisans de l'ordre nouveau. De fait, les jours suivants, on mitrailla, on sabra dans les rues ceux qui avaient mine de n'être pas encore convaincus. En masse, on emprisonna, on détint dans les fortesses, on expulsa, on relégua^ on exila, et l'on transporta à Cayenne. Puis, quand les grandes villes, soulevées, furent persuadées à coups de canon; quand tous les mécontents notables ou actifs furent réduits au silence et à l'impuissance, on put s'occuper utilement de consulter la nation.
Le 20 décembre, la France vota. — Et pendant dix jours et autant de nuits, les fonctionnaires, créatures de Louis-Napoléon, furent les seuls gardiens du scrutin. — Le scrutin, avoué le 31 décembre, fut excellent : le lendemain, 1^" janvier 1852, Louis-Napoléon put s'agenouiller solennellement à Notre-Dame et faire chanter un Te Denm.
La musique n'était pas de Berlioz. — Mais elle était dirigée par son ancien ami, son ennemi Girard.
Néanmoins, comme presque tous les gens des classes moj^ennes, Berlioz était reconnaissant au Président d'avoir fait le coup^ — le coup d'Etat, Et à vrai dire, les autres partis politiques, avant même l'intervention un peu vive du Président et de ses amis, étaient inorganiques^ voués à l'impuissance, à la défaite. Berlioz, comme l'ensemble des bourgeois placides, acceptait volontiers la solution militaire pour un motif simple, mais fort : à leurs yeux, elle était la seule possible. — Et en effet, elle triompha.
L'Empire établi, la situation de Berlioz ne s'améliorait pas : sa collaboration aux Débats et ses anciennes relations orléanistes, son concert de 48 devant Marrast, son « secours » obtenu de la République d'un jour, lui donnaient une allure de suspect. Et l'échec de ses entreprises musicales, ses feuilletons qui morigénaient le public et attaquaient les théâtres subventionnés, ne décelaient que trop un mécontent, un frondeur.
A Paris, qu'espérer?... Irait-il en Angleterre? La New Philharmonie arriverait-elle vraiment à se constituer et le prendrait-elle pour chef d'orchestre?... Voici Ernst qui revient de Londres et qui doit y retourner... Nouvelles combinaisons... Ernst parle de donner deux concerts à Paris : Berlioz les kii conduira; — et les annoncera dans son feuilleton :
... Le 14 janvier, Ernst se fera entendre cinq fois... On n'exécutera pas de musique de pacotille...
La fleur du dilettantisme russe, allemand, italien, anglais et bohème, s'y est donné rendez-vous. Des Français môme s'y trouveront : on y va.
Hector Bkulcoz.
Et dans le compte rendu (bien qu'il ait dirigé), il vante ce concert d'un « éclat extraordinaire,... applau-
dissemens sans fin,... rappels,... larmes,... grand et beau public, confortable recette... ». Au programme, d'ailleurs, rien de Berlioz.
Autre triomphe pour Ernst, quinze jours plus tard (-4 février). Berlioz dirige encore; mais au programme, rien de lui. — En revanche, on applaudit Léopold von Mejer, « le pianiste prodigieux )>^ l'auteur de la Marche maroaiine.
Comédie sinistre... Des virtuoses étrangers, des jongleurs de notes, des excentriques de passage, drainent un pubhc de badauds élégants et riches... Qu'on annonce du Berlioz, le public fuit. Tout ce qui n'est pas frivolité, badinage, vulgarité, est tenu pour suspect. La foule, et même ce qu'on appelle l'élite, s'en détourne et porte son argent aux platitudes qui la flattent et l'amusent. Malheur, malédiction, sur tout artiste qui ne sait pas, qui ne peut pas écrire les choses communes qui, seules, nourrissent leur homme... Ah, partout, quel « fretin de gredins et de crétins » ! Cela grouille, cela se glisse partout, cela occupe tout :
toute place est prise (écrit-il alors dans une lettre); les médiocrités se mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens avec presque autant de colère que de dégoût.
Les jugemens de la presse et du public sont d'une sottise et d'une frivolité î... Le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et sans l'énergie du Président de la République, nous en serions à cette heure à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à Tarmée, nous vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous vivons morts (pardonnez-moi l'antithèse).
... Ahî toutes les larmes que je sens brûler en moi, et qui me retombent sur le cœur!...
A Weimar^ cependant, Liszt venait d'achever les études pour Bencenuio (début de février), Berlioz allait partir; la Gazette l'annonçait déjà... Mais l'indisposition d'un ténor fit remettre la reprise... Et au même moment, l'affaire de la New Philharmonie Society aboutit enfin : les f/aarantors et l'éditeur Beale attendaient Berlioz à Londres pour les premiers jours de mars.
Avant de quitter Paris pour plusieurs mois, il prit ses précautions auprès du nouveau pouvoir.
Démarche fort délicate, et grosse de conséquences.
Ce pouvoir naissant, mais chaque jour consolidé, avait chance de durer plus longtemps que Berlioz (ce qui arrivera, en effet.) Dès le début de ce gouvernement dictatorial (donc ombrageux et policier )^ Berlioz sentait qu'il pouvait être rangé parmi les favoris, les clients, — ou au contraire parmi les suspects qu'on dessert, ou tout au moins les demi-suspects, les tièdes, les douteux, dont on ne doit pas s'occuper. Or, un musicien, auteur d'un Requiem et d'un Te Deum (et bientôt des Troyens), pouvait-il faire entendre sa musique, dans les fêtes officielles ou sur un théâtre subventionné, sans l'appui du pouvoir? Toute la fin de sa carrière, voilà ce que Berlioz, vers ses cinquante ans, allait assurer ou compromettre.
Démarche dangereuse, angoissante... Mieux vaudrait, par prudence, l'éviter... Mais lui, par les circonstances, il est contraint de la faire, coûte que coûte, et tout de suite, avant de partir pour Londres.
Louis-Napoléon, par un décret-loi, venait de confisquer (Louis-Philippe à peine mort) les biens des princes d'Orléans Le collaborateur des orléanistes /)é^&fl/-s. l'ancien protégé du duc d'Orléans, du duc de Montpensier, et des ministres de Louis-Philippe, venait encore d'attaquer les théâtres subventionnés. Or, ceuxci étaient un moyen de règne. Par le luxe, par les do-
penses, par les spectacles, Louis-Napoléon s'efforçait, remettant For en circulation, de prouver que son règne était excellent. Illuminations, feux d'artifices^ revues, messes solennelles, soirées de gala. A l'Opéra, c'étaient des soirées extraordinaires, où le Président invitait soit les officiers, soit les « délégués des départemens » : des ifs de gaz flambaient dans la rue Lepelletier; la salle était constellée de trophées de drapeaux tricolores : aux fauteuils, aux loges ce n'étaient qu'uniformes chamarrés, généraux, sénateurs, préfets, membres de l'Institut, tous, tout brodés d'or jusque sur les bandes du pantalon; et quand le Président pénétrait dans la salle, — précédé du directeur du théâtre portant un flambeau comme pour recevoir le Grand Empereur ou Louis XIV, — l'orchestre attaquait la Marche de Trajan. Puis c'était la Victoire est à nous^ qui tonnait dans l'ensemble des chœurs. Et pendant tout le spectacle (en général le Prophète), une banderole assurait que le plébiscite, revu par les fonctionnaires, exprimait la volonté divine, — car elle portait les mots : Vox populij vox Dei (1).
Or, les décrets-lois sur la presse, le cautionnement, les avertissements, les suspensions de journaux, sans oublier les amendes et les mois de prison, imposaient alors à la presse l'unanimité de la louange ou le silence. Et voilà que Berlioz, dans les orléanistes Débats, se permet de plaisanter sur les fusillades. Certes il parle du Déserteur^ passé par les armes. Mais, après les cours martiales, après les feux de peloton sur les boulevards de Paris, le gouvernement n'aime pas qu'on plaisante sur les fusillades... Et quand le gouvernement veut faire croire que tout est restauré,
(1) Sous le titre Vox populi, Berlioz publie alors ses deux chœurs, la Menace des Francs et ï Hymne à la France,
même les théâtres, Berlioz imprime que tout se rue vers le pire, — que les théâtres subventionnés sont les gargotes de la musique, — que les chanteurs et les compositeurs, négligés de l'Etat, se traînent dans la misère, — et qu'à une cérémonie officielle, les musiciens^ justement irrités contre le gouvernement nouveau, ont fait entendre de tels murmures que le Prince a dû « fuir » I... Ces boutades, parmi le silence apeuré des journaux, éclatent comme des coups de clairon. Et où les lance-t-il? Dans un journal d'opposition, dans les Débats orléanistes.
Si bien qu'au moment de partir pour Londres, il est pris de crainte. Et prudemment, et même avec une sincérité réelle mais invraisemblable, il écrit au secrétaire du Prince-Président :
A Monsieur Mocquart, secrétaire intime de Mgr le Prince Président
Monsieur,
Je n'ai l'honneur d'être connu personnellement de vous que par quelques calembours polyglottes que nous avons échangés à un joyeux souper, il y a trois mois. Je crains qu'en ce moment un calembour en action ne me présente sous un jour essentiellement faux à la pensée du Prince Président.
On espère, me dit-on, lui faire voir dans des critiques uniquement musicales que j'ai publiées dernièrement dans le Journal des Débats, une espèce d'opposition ridicule et mal déguisée.
Si cela est, veuillez, quand vous en trouverez l'occasion, dire au Prince la vérité que voici : ma position de critique honnête m'a fait à Paris une foule d'ennemis; le mépris que je laisse trop voir pour d'insolentes médiocrités dont notre monde des arts est encombré m'en fait bien plus
280 LE CRÉPUSCULE D'UN ROxMANTIQUE
encore. Quant à mes sentimens pour le Prince qui a tiré la France et la civilisation de l'affreux bourbier où elles se noyaient, ils se résument dans celui d'une admiration reconnaissante, je le supplie d'en être bien convaincu. Certes, il lui importe peu de le savoir, mais vous comprenez que je doive n'être point calomnié auprès de lui sous ce rapport. Mon dévouement au Prince est entièrement dégagé d'intérêt personnel. Je ne m'occupe que de mon art, je n'ai d'autre ambition que celle de le mettre, lui aussi, bors de l'atteinte des doctrines folles et honteuses qui tendent à en arrêter l'essor. Je ne puis d'ailleurs l'exercer grandement que hors de France; mais j'ai pris mon parti des exils fréquens et plus ou moins longs auxquels je suis par là condamné, et c'est au moment de partir pour l'Angleterre, oii m'appelle une importante entreprise musicale, que je crois devoir, Monsieur, vous adresser ces lignes, afin qu'aux torts de l'absence on n'en puisse ajouter d'autres que je n'aurai jamais.
Recevez, etc.
Hector Berlioz.
19, rue Boursault, 26 février 1852.
Triste lettre, inutile, nuisible, — avilissante... Et pourtant sincère. . . Mais, combien de lettres semblables, Mocquart, et Persigny, et Morny, et les autres du parti triomphant^ recevaient-ils chaque jour, à flots. Depuis que le coup de main avait réussi, ils n'avaient plus que des amis... Mais pourquoi ce Berlioz, ce quémandeur (car il a un Te Deum à caser!) continuait-il d'écrire dans une feuille suspecte? Pourquoi^ avant le 2 décembre, avait-il osé imprimer que les jurés de Londres avaient été mal payés par le ministère? Pourcpoi^ avant le 2, avait-il représenté le Président distribuant des récompenses si chichement, et dans une cérémonie si mesquine, que « le Président avait fui » ? Et maintenant^ il se prosterne, mais il reste aux Débats. et fait le frondeur, et bat le rappel des mécontents...
Evidemment, pour Mocquart, secrétaire intime dont l'emploi principal est dese'rier les gens et de cataloguer les faveurs; pour Mocquart, qui ne reçoit plus que des gens aplatis, Berlioz vient de s'avilir, de se discréditer. Ah ! ces artistes ! . . . plus pantins que les autres hommes, et plus inconsistants : ainsi pensent les hommes politiques, qui se prennent eux-mêmes au sérieux... Mocquart ne peut croire que Berlioz, alors, est sincère : il ne peut voir, dans la lettre, qu'une flagornerie comme mille autres.
Et désormais, quoi que Berlioz fasse, — à cause de cette manœuvre malheureuse et aussi de maintes circonstances qui seront contre lui, — le voilà rangé parmi ceux dont l'Empereur ne doit pas s'occuper.
Pour un musicien, c'est la mort lente, l'asphyxie par le silence.
A Londres (2 mars) Berlioz trouve enfin constituée la New Philharmonie Society. Déjà, dans la plupart des journaux parisiens et londoniens, les programmes des trois premiers concerts ont été publiés, avec des détails sur le local^ l'orchestre. A la Gazette musicale^ longcommuniqué, d'un ton tout berliozien :
... La New Philharmonie, que va diriger M. Hector Berlioz, est organisée sur des bases phis larges qu'aucune des institutions de ce genre existant à cette iieure en Europe... Elle donnera, de quinzaine en quinzaine, six concerts dans le vaste local d'Exeter Hall...
Trois cents exécutans...
Cette vaste entreprise, dont les frais sont immenses, met en émoi le monde musical de Londres tout entier, et paraît exciter dans le public fasbionable de vives et nombreuses sympathies.
La souscription aux six concerts est fixée à 2 guinées
(53 francs) pour les amateurs et à 1 guinée pour les artistes. Elle est déjà suffisante pour couvrir les frais qui s'élèvent à prés de 2 000 livres sterling (50 000 francs)...
Berlioz et Marie Recio s'installent dans le petit appartement meublé qu'ils avaient retenu chez un tapissier. C'est au cœur même de Londres, près de Cavendish Square, au 10 Old Cavendish Street.
A la New Philharmonie, l'éditeur Beale et les quatre gitarantors de l'entreprise ont tout fait pour donner à leur société naissante un développement confortable. Pour lutter contre Costa et sa forte, saO/rf Philharnwnic Society, ces Anglais précis comprennent que l'affaire doit avoir toutes les apparences d'une solide respectabilité. Les conditions financières ont été établies avec prévoyance et rectitude. Aussi, l'argent consolidant la discipline, les répétitions, où chacun est à son poste, ne ressemblent en rien aux débandades de la Chaussée d'Antin, l'autre hiver. Seule, trop grande, immense, la salle d'Exeter-Hall inquiète Berlioz. Que vaudra l'acoustique?... Mais, pour les grandes exécutions que l'on projette, les frais sont écrasants : il faut donc qu'une grande salle permette de fortes recettes.
Soudain, une bonne nouvelle... Mais est-elle vraiment si bonne?... A Weimar, BenvenutOy le 20 mars, a été bien accueilli... Bien accueilli, sans rien de plus?
— « Aucun applaudissement », constatent, en exagérant peut-être, les Signale.
Le 24, premier concert de la New Philharmonie. Au programme, les « quatre premières parties de Roméo y>. Aussitôt, missive au fidèle d'Ortigue :
... Succès pyramidal. Redemandé je ne sais combien de fois; acclamé comme compositeur et chef d'orchestre. Ce matin je lis dans le Tiques, le Morninfj Post, le Mornimj Herald, VAfhertiser et autres, des dithyrambes comme on
n'en écrivit jamais sur moi. Je viens d'écrire à M. Berlin pour que les Débats fassent un pot-pourri de tous ces articles...
La consternation est dans le camp de la vieille Société philharmonique. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.
... Va voir Brandus, et prie-le de tirer la mœlle des journaux anglais pour sa Gazette musicale...
Mais Berlioz, ne se fiant qu'à lui (semble-t-il bien), fit ce travail lui-même, et tout de suite :
— « L'exécution a été foudroyante et exquise;... M. Berlioz avait exigé des répétitions à discrétion... »
Et en même temps, à la Gazette musicale, paraissait une lettre de Liszt (sans doute communiquée et arrangée par Berlioz) :
— « Benvenuto Cellini est l'une des plus puissantes œuvres que je sache. C'est à la fois de la ciselure splendide et de la statuaire vivante et originale... »
Lutter contre des « préjugés hostiles », vaincre des résistances, grouper quelques riches amateurs et aussi de jeunes artistes qu'il fanatise, qu'il exalte, et qui recréent sous son influence l'atmosphère enfiévrée d'un cénacle 1830!... Ses admirations, ses fureurs d'enthousiasme, il les leur communique. Entre amis, on lit Shakespeare!... Et quels commentaires, quelles apostrophes à propos de Gluck, Beethoven, Weber, Spontini!... On hésite devant la Sjjinplionic avec chanirs^ les critiques londoniens ont fait des réserves à son sujet : c'est qu'ils ne Font jamais entendue. Oui, à la « vieille Philharmonique », Costa l'a ^ massacrée » : Berlioz la donnera... Quant à la Vestale^ que « dénigre depuis vingt-cinq ans une faction anti-spontinienne », il la leur révélera, par d'importants fragments, au prochain concert :
— « L'effet sera immense (écrit-il à Erard, beau-
frère de Spontini); cent vingt choristes,... orchestre colossal... Tâchez donc de venir avec Mme Spontini... A'enez! Venez! »
Viendront-ils, de Paris?...
En attendant, lui-même, il apprend les rôles aux chanteurs; il leur transmet la tradition de la tragédie lyrique. Du geste, du regard, en chantant, en prenant les attitudes de Mme Branchu ou de Derivis, il leur insuiile cette admiration clairvoyante, passionnée, qu'il venait d'exprimer avec un si beau lyrisme, l'année précédente, dans les Débats, pour saluer la mort de Spontini.
L'après-midi avant le concert, il reçoit un objet enveloppé, et une lettre :
Londres, 28 avriL
Monsieur,
Nous arrivons pour assister au concert de ce soir. Permettez-moi de vous offrir le bâton de commandement dont mon cher mari se servait pour diriger les œuvres de Gluck, de Mozart, et les siennes. Comment pourrait-il être mieux placé que dans vos mains habiles?... Ce soir, en dirigeant la Vestale, il vous rappellera encore plus vivement notre cher Spontini qui vous aimait tant, qui avait tant d'admiration pour vos ouvrages!... Hélas! Dieu lui a refusé cette suprême satisfaction d'entendre la dernière reprise d'Ohjmpie à Berlin, et la Vestale dirigée par vous...
A ce soir donc.
Veuillez, en attendant, agréer les complimens les plus affectueux et les phis empressés de voire toute dévouée
Veuve G. Spontini.
A ce concert. Roméo « redemandé » et le finale de la Vestale. — Un concerto, joué par la gueen of the pianists de la ^easoti, amenait de curieuses coïncidences. De-
vant Erard jouait l'ancienne Mme Pleyel^ Camille Moke; et cette Camille, l'ancien séraphin de Berlioz, jouait le Concerstûck de Weber... <( Mon idolâtrie Camille^ ô mon délicat Ariel, mon bel angel... Ces adagios de Weber nous tuent!... » Ainsi écrivait-il, en 1830, avant de charger ses pistolets pour fracasser l'Ariel perfide, et Mme Moke {^ hippopotame >). et ancienne lingère hollandaise), et aussi l'innocent Pleyel : « Feux et tonnerres! »... Or, pendant que la virtuose joue, virtuose de l'amour et reine du piano, c'est lui qui dirige l'orchestre^ c'est lui qui l'accompagne!... Et comme jadis, vivant ensemble la même musique, voici que leurs deux êtres se caressent, se fondent dans un même chant!
Mais Marie Recio est là, qui veille, irascible, dominatrice, aigre et doublement acidulée par sa jalousie de femme et sa rage de chanteuse qui ne chante plus, tandis que l'autre, la queen of piano^ jolie, adulée des snobs, se courbe sous les applaudissements à côté d'Hector!
Le lendemain, d'ailleurs, l'ancien Ariel se plaignit au comité : M. Berlioz l'avait mal accompagnée... Peutêtre trop ému...
Pauvre Hector : les jours suivants, écrivant ses lettres sous les yeux, sous les menaces de Marie, il ne manque pas (homme capté, chambré) de vanter une autre pianiste pour que ses camarades en parlent dans les feuilles :
— (c On la considère, à Londres, comme la première pianiste musicienne de l'époque, en dépit des intrigues de la Pleyel... » (1).
Soudain, pour Marie Recio, nouveau sujet de récri-
(1) Phrase supprimée jusqu'à présent. Lettre du 22 mai 1852, Manuscrits de la collection Malherbe.
miner contre Berlioz^ et de l'humilier. Son fils, pilotin, ne veut plus naviguer; il écrit qu'il va revenir en France chercher un autre état.
— « Tu me dis que tu deviens fou, tu l'es », lui répond Berlioz :
Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres. Il ne me manquait que cela, au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai à endurer ici.
... Je te recommande de mesurer tes ternies quand tu m'écris; ce style-là ne me convient pas...
Et cet écervelé demande encore de l'argent?... En cinq mois, il a gaspillé son trousseau... « Est-ce qu'il se moque de nousl »... Et va-t-il tomber à Paris, et vivre aux crochets du ménage Berlioz-Recio?... C'est déjà trop de sa mère, pense Marie, acariâtre, âpre à placer quelques économies et à exiger que Berlioz paye une redevance pour les meubles... Qu'il s'arrange avec son fils, qu'il lui écrive, et que ce dévoyé ne nous retombe pas sur les bras...
Et Berlioz écrit, sous le regard de Marie... Transigeant, il coupe en deux un billet de cent francs et envoie un demi-billet à son fils :
— « Quand tu auras répondu une lettre raisonnable^ tu recevras l'autre demi-billet et mes instructions. Jusquedà, reste au Havre. — Adieu. »
A Londres^ Berlioz et Marie vivaient au plus juste. La Neio Philharmonie tenait « scrupuleusement » ses engagements, mais elle ne donnait que le minimum convenu. Les frais généraux, le coût des nombreuses répétitions n'étaient pas couverts par les recettes, malgré la grande contenance d'Exeter Hall. Pour le quatrième concert ("12 mai), Berlioz montait la Neuvième Symphonie. Or il désirait, de l'orchestre comme du chœur^ une exécution irréprochable : il voulait
convaincre, entraîner la critique londonienne, et, en re' vêlant la dernière symphonie de Beethoven comme il avait révélé la Vestale^ faire déclarer que Costa et rOld Philharmonie l'avaient réellement massacrée.
— « Ell'et miraculeux.... succès de conducteur très grand >•. mande-t-il aussitôt aux camarades de France. A Joseph d'Ortigue, qui le supplée momentanément aux Débats, il avoue :
— (( Les frais sont énormes,... les entrepreneurs perdent:... cependant, n'en dis rien... »
Pour gagner quelque argent, il songeait alors à publier un recueil de ses feuilletons musicaux. Xon les meilleurs, ni les plus sérieux, mais bien les plus amusants, les plus vifs: une façon de contes drolatiques :
— « Un volume très drôle, très mordant, très varié, intitulé les Contes de l'orchestre... Des nouvelles, historiettes, romans, coups de fouet, critiques et discussions, où la musique ne prend part qu'épisodiquement,... des dialogues,... des ironies sanglantes, des facéties,... des nouvelles d'un intérêt purement romanesque... »
Quel éditeur parisien consentirait à l'éditer'?
Le Voyage musical s'est-il donc si peu vendu que Berlioz change d'éditeur, et se donne tant de mal pour en trouver un nouveau :
— « Va chez Amvot, libraire, rue de la Paix », écrit-il à Joseph d'Ortigue; « va chez Charpentier, rue de Lille... »
Quinze jours plus tard : « Essa5'e encore auprès de quelque autre... »
Entre les répétitions de la New Philharwonlc. il relisait ses feuilletons, y découpait tel fragment, anecdote ou boutade, et s'ingéniait à relier le tout...
Au cinquième concert « :2Gmai), avec du Mendelssohn, du Haendel, du Beethoven, il dirigeait ses Francs-Juyes
et yiuvitation à In vdlse^ orchestrée par lui. Concert d'attente.
Mais au sixième, la Symphonie avec chœurs, « redemandée », les deux premières parties de la Damnation. C'était le dernier concert (9 juin) : son succès déciderait de la saison prochaine et ferait demander, ou non, Berlioz.
— « Succès extravagant, écrit-il à d'Ortigue... J'ai été rappelé quatre ou cinq fois. Deux morceaux de Faiid ont été bissés avec des cris et des trépignemens... C'est mirobolant... On m'a jeté une couronne... »
Mais on ne l'engageait pas à revenir, pour la prochaine season. L'éditeur Beale et les quatre giiarantors ne se souciaient pas de reprendre un chef d'orchestre ruineux. Ils ne le disaient pas encore. Et Berlioz, à Londres, attendait avec Marie. Il attendait, disait-il, pour « voir venir »... Mais rien ne « venait ». Et ce séjour, cette attente durant deux semaines, coûtait trop cher : ce les loyers à payer à Paris,... les dépenses de Louis qui s'y trouve maintenant. . . »
Berlioz et Marie (vers le :24 juin) quittèrent Londres.
Paris; plus de musique; plus d'orchestre à entraîner; plus de chefs-d'œuvre à faire revivre sous la baguette conductrice. Mais des feuilletons; des « turpitudes à entendre et à louer » .
Louis est à Paris, et ne parle pas de rembarquer. Depuis plus de deux mois, revenu de la Havane avec de menues dettes, il a dépensé de l'argent, pour vivre, et pour tromper son désœuvrement. Et c'est Berlioz, sous le contrôle de Marie, qui paie pour le fils de l'autre. L'autre, l'ancienne Ophélia quittée depuis dix ans, elle n'en finit pas de mourir. Et Berlioz, sous le contrôle de Marie, paie encore un terme du loyer à
Montmartre (juillet). Et aussi le loyer rue Boursault, et aussi la pension à 3Ime Martin-Sotera de Villas : car il vit toujours clans les meubles de l'ancienne chanteuse et de sa mère.
Tout paye', c'est la gène. La succession du docteur n'est pas encore réalisée. Du Dauphiné, ses beauxfrères, le notaire Suât et le juge Pal, envoient des arrérages. Mais les fermiers paient lentement; la récolte s'annonce mal... Berlioz voudrait vendre le domaine des Jacques... Ah! ce n'est guère le moment; car en France, malgré lïmpulsion de luxe donnée par S. A. I. le Prince-Président, l'argent est encore effrayé par la convulsion de 48 et se cache.
Et Berlioz, qui approche de la cinquantaine, sa romantique crinière plus qu'à demi blanche, usé par une vie trépidante, sent déjà les longues dépressions qui annoncent la vieillesse. Devant le public, dans un concert, ou aux répétitions devant les artistes, il se donne, galvanisé, il dépense, il gaspille sa force nerveuse; il chante, il crie^ il gesticule pour marquer des accents, et il ruisselle de sueur, « trempé comme un caniche qui sort de l'eau ». -
Chez lui, épuisé, enfiévré, enroué, il prend le lit pour vingt-quatre, pour quarante-huit lieures. Souvent il souffre de l'intestin, et la diarrhée l'anéantit. Quand il se relève, il a la faiblesse d'un convalescent, et cette nervosité, cette fébrilité, cette irritation des nerfs, cet à vif, pour lesquels tout contact est une brûlure. Pauvre blessé; tout heurt rouvre une plaie, et le voilà qui saigne. Et ses larmes lui retombent sur le cœur et le brûlent.
— « Stupide tâche de critique,... la seule qui me soit laissée à remplir dans notre cher pays... » Critique?... Non : feuilletonniste, chroniqueur, articUer. Un critique, comme un artiste, attend d'avoir quelque
chose à dire, et il fait une œuvre libre, franche, sincère. Mais lui, par nécessité, pour des riens, pour des « platitudes ou des turpitudes )), pour « des choses qui ne sont pas », pour des opéras-comiques à la douzaine, « pots-pourris de valses, de galops, de ponts-neufs, et autres bamboches », — il faut qu'il remplisse des colonnes (à huit ou dix francs)^ et que sa prose soit gaie, lisible, et même élogieuse :
— « Lïdée seule de me remettre à mon feuilleton me rend malade... Ah! ce que j'entends ici (écrit-il à Liszt), ce qu'on voudrait que je loue, — que je ne louerai pas ! ... »
Il s'en tire par des fantaisies. Son fils, pilotin qui a caboté dans le golfe du Mexique, lui parle en ce moment des paysages tropicaux... Voilà donc Berlioz, à propos de l'Opéra-Comique, qui parle de Tahiti : au lieu de mijoter dans un fauteuil de la salle Favart, qu'il aimerait être capitaine au long cours, s'asseoir à tribord, entrer dans la baie de Papéiti, et contempler ce paradis terrestre en buvant une noix de coco... « Allons donc, voilà la vie », comme disait jadis ï Artiste du mélologue... Mais non,
... à Paris, par 35 degrés de chaleur, il y a des gens qui entrent à l'Opéra-Comique et qui vont y rester encaqués jusqu'à une heure du matin, pour savoir si Pierrot épousera Pierrette, et pour entendre ces deux petits niais crier leurs amours avec accompagnement de grosse caisse!...
... Oui, quand je songe à cela,... je me sens cramoisi de honte...
Malgré le badinage, l'indignation est la plus forte, et ressort :
Nos théâtres lyriques sont malades, très malades. Il y en a même un de mort... Les survivans donnent à profusion des billets de chaleur (sic).
... Le Théâtre Italien est réduit à l'état gazeux, invisible, impondérable. Quel directeur s'avisera de l'aborder? Armé ou non de la lampe de sûreté, il est sûr de périr par asphyxie, sinon par explosion...
Au début d'août, Louis consentit à rembarquer. Il emportait un trousseau neuf, que Berlioz dut payer avec des feuilletons. Cette prose, cette copie, qui parfois lui coûtait tant de peine et lui répugnait à écrire, elle plaisait au public. Cruelle ironie : Berlioz échouait comme musicien de génie, et réussissait comime chroniqueur adroit; sa Damnation ne trouvait pas d'éditeur, mais son recueil de boutades, ses Contes de l'orchestre étaient pris par Michel Lévv.
Le volume s'imprimait déjà (août et septembre). Le titre définitif était les Soirées de l'orchestre. En eftet, pour relier ses feuilletons divers, Berlioz avait imaginé cet artifice : dans un orchestre de théâtre, des musiciens se font la lecture. Si Ton joue le Freischutz, FideliOy Don Giovanni, Iphigénie en Tauride, les Huguenots ou le Prophète, « Forchestre plein de zèle fait son devoir : personne ne lit, ni ne parle »; et alors, la Soirée contient seulement quelques mots sur le chefd'œuvre. De telles Soirées sont rares. Durant les autres, multipliées par le répertoire à la mode, les musiciens, pour tuer le temps, se lisent les articles de Berlioz.
Articles récents, pour les trois quarts (Débats de 1848 à 52). L'autre quart provient du Voi/ar/e musical. En effet, lors de son premier séjour à Londres, Berlioz, au printemps de 48, a commencé d'écrire ses Mémoires : d une part, il a écrit quelques chapitres nouveaux, et d'autre part il va bientôt utiliser, comme nous le verrons, t toute la partie autobiographique
du Voya(/e mnsical ». L'autre partie (c'est-à-dire les fragments qui ne le concernent pas en propre), il la reprend dans ses Soirées à l'exception des fragments qu'il juge trop sérieux, tels les articles sur Beethoven et Gluck, réservés sans doute pour une occasion plus digne (1).
Car ce volume des Soirées est conçu pour aller au public, pour le séduire, l'entraîner, l'irriter, le chatouiller, lui tirer les oreilles, et le houspiller le plus galamment du monde. « Boutades, coups de fouet, facéties, nouvelles romanesques », ainsi Berlioz caractérise ses Soirées. Ce livre, il se propose de le lancer dans la mêlée parisienne, comme un partisan, un éclaireur d'extrême pointe, un soldat perdu qui tiraillera sur les derrières de l'ennemi. — Et c'est aussi un pétard incendiaire^ une « bornbe à la congrève », une grenade fulminante, qu'il charge patiemment pour la jeter chez les gens en place, directeurs de théâtre, fonctionnaires musicaux^ et autres gaidiens des temples de la routine, ou tenanciers des « mauvais lieux » soi-disaiit lyriques... Quel joli « coup de chevrotine » il va tirer dans les jambes de M. Scribe; quelle goguenarderie (retenue, il est vrai, et prudente) à l'adresse de Meyerbeer!... Et tout cela, preste, tintinnabulant, drolatique, cavalcadant^ blagueur, fashionable, journalistique^ parisien et même boulevardier; tout cela, à la lois alourdi et pimenté, pris comme dans une grasse ratatouille à la poivrade : car ici l'esprit s'adultère souvent dans le calembour; et la verbosité du chroniqueur m( lidional est trop accueillante
(1) Le Voyage musical fournit les soirées suivantes ; l. Le premier opéra, nouvelle du passé; — Yincenza, nouvelle sentimentale; — IV. Un début dans le Freiscliûiz; — VL Révolution du ténor autour du public; — XIL Le suicide par enlbousiasme.
aux racontars et aux scies des rapins ou des musiciens de l'orchestre. Et quels à-peu-près :
Dis-moi qui tu chantes, Je te dirai qui tu hais,
ou cet autre : — « Tais-toi, cor Moran. ï
Mais quel meilleur moyen de faire lire un livre où, malgré tout, il est question de musique? Car Berlioz y intercale ses belles pages sur Spontini, ses articles si vivants sur l'exposition et les concerts de Londres, et ses éloquents plaidoyers sur « l'état présent de la musique, ses défauts, ses malheurs et ses chagrins ». Et quelles brillantes charges contre les virtuoses, les chanteurs, les claqueurs, les jeteuses de bouquet, et autres artistes dont la vraie place n'est pas au concert mais au cirque (1).
Dès le milieu de septembre^ la Gazette musicale annonce les Soirées de l'orchestre et en publie des fragments.
Etait-ce le bon moment pour lancer ce livre? Il n'était question alors que du voyage de S. A. I. le Prince-Président. « Ce voyage est une interrogation », se répétait-on à Paris; au retour^ lEmpire peut être fait. — Or. pour Berlioz, une fondation d'empire ne va pas sans musique; et la part prépondérante de l'armée et du clergé dans toutes les fêtes officielles assurait l'exécution d'un Te Drum militaire. Serait-ce le sien? En prévision d'une commande rapide, il avait déjà lait copier, en grand nombre, toutes les parties des chœurs et de l'orchestre. Et il attendait. II sollicitait les gens en place... Le Te Deum, les Soirées^, ces
(1) L'édition orii^inale des Soirées contient, en appendice, le catalogue de l'œuvre musical de Berlioz, publié ou inédit à cette date (1852). — Catalogue d'ailleurs plein d'erreurs.
deux succès, coïncidant^ devaient s'aider l'un l'autre. Et cela déciderait peut-être Beale à le redemander à la New Philharmonie.
Tout à coup une bonne nouvelle : une mort favorise l'exécution du Requiem, En effet, le baron Taylor, ami et protecteur de Berlioz, vient d'être chargé de communiquer aux Associations qu'il a fondées et qu'il préside, le testament du baron de ïrémont. A la Société des Gens de lettres, aux Associations d'artistes dramatiques, peintres^ sculpteurs, et aux musiciens, Trémont laissait des rentes importantes : le baron Taylor propose donc aux musiciens d'exécuter un Requiem^ et il en indique un, déjà connu et à moitié su, celui de Berlioz.
Cette exécution an Requiem va-t-elle décider Mocquart ou le colonel Fleury, ou tout autre familier du Prince- Président, à choisir le Te Deum de Berlioz, si le retour de « l'auguste voyageur » comporte un Te Deum ?
A Saint-Eustache (22 octobre), l'élite des musiciens de Paris, sous la direction de Berlioz, exécutait le Requiem en l'honneur du généreux testateur. « La plupart des acteurs (dieux et demi-dieux) chantaient dans les chœurs comme de simples mortels. » Et comme les Gens de lettres avaient hérité aussi, la cérémonie, annoncée longuement par tous les journaux, réunissait la plus brillante, la plus nombreuse assistance. Luimême, d'ailleurs, avait pris soin de faire inviter les personnes en vue et utiles : « les personnes entourant le ministre de l'intérieur, Mme de Persigny surtout ». — Les jours suivants, excellents comptes rendus; très longue analyse aux Débats; à la Gazette ^ une série de quatre articles :
— « Le Requiem est une des plus grandes œuvres de l'esprit humain;... et pourtant Berlioz n'a pas encore conquis la popularité... »
Lui prendrait-on son Te Deum^... Le voyage du Prince-Président, dans le midi de la France, avait été un crescendo d'apothéose. Partout les maires, les fonctionnaires, la magistrature avaient demandé Tempire. Partout la troupe avait crié vive l'Empereur. Partout les populations avaient crié vive l'Empereur. — « L'Empire^ c'est la paix! » avait assuré Louis-Napoléon dans son discours de Bordeaux. Le préfet de Toulouse, centralisant l'enthousiasme de son département, avait comparé le Prince-Président à Charlemagne et à saint Louis. — A Marseille, S. A. L avait reçu les hommages et les vœux que le Pape lui faisait adresser par un légat extraordinaire. Et les évoques de France, dans leurs lettres pastorales, avaient appelé les bénédictions du ciel et les prières des fidèles sur le sauveur de l'ordre, de la morale et de la propriété, sur Louis-Napoléon, « l'homme de la Droite de Dieu ».
Evidemment, un Te Deum était imminent :
— ft 3Ion affaire est presque sûre (écrit alors Berlioz à Liszt^ qui l'attend à Weimar); car s'il n'y a pas de sacre, il y aura un Te Deum à Notre-Dame, et c'est ce qu'il jne faut... »
Affaire sûre?... Ne se flattait- il pas? Malgré sa longue habitude des hommes, n'acceptait- il pas trop facilement les promesses des secrétaires intimes^ dont le rôle est de faire des promesses? Et ils en font plus que jamais quand un pouvoir est nouveau, recrute des clients et des partisans, paralyse des adversaires possibles, et tache de compromettre, d'amortir ceux qu'il tient pour suspects... Mais vraiment, les gens de S. A. I. le Prince-Président, courtiers politiques et acheteurs d'hommes, pouvaient-ils^ naïvement, donner une commande au criticjue, au favori des orléanistes et libéraux Dêluitsi... Les démarches de Berlioz^ de plus en plus, le compromettaient dans l'entourage de
Louis-Napoléon : il se croyait habile, par son empressement: de fait, il se diminuait, il se brù/ait. Et les secrétaires à tout faire, orgueilleux d'être sans cesse sollicités, souriaient de ce quémandeur trop crédule : il ne sent donc pas qu'il est de ceux dont on ne s'occupera point...
A Weimar, cependant, Liszt l'attendait pour la Semaine-Berlioz, la Berlioz-Woche. — Avec des espoirs incertains pour son Te Deam, Berlioz partit en hâte (10 ou 11 novembre).
Benvenuto était annoncé pour le 17, sous la direction de Liszt, maître de chapelle du grand-duc Carl- Alexandre.
A Weimar, que de changement depuis dix ans! En 1843, Berlioz y arrivait seul, mais poursuivi et bientôt rejoint par Marie Recio, qui chantait encore, inévitablement. (Juelles scènes, quelle humiliation alors pour Berlioz : après avoir rêvé, au clair de lune, devant la maison de Schiller, Marie l'avait repris, capté et chambré (behandelt, mis en main, rapporte le malicieux et clairvoyant Hiller).
Cette fois-ci, pendant huit jours, il va être un triomphateur fêté. Certes Marie l'accompagne; mais il en a pris l'habitude; et elle ne chante plus. Il pourra savourer tranquillement toute sa semaine, la Berlioz-Woche.
Avec Liszt, on cause, on reprend contact, on se confie l'un à l'autre. Liszt, enfin délivré des bas bleus et du féminisme de Mme d'Agoult, a trouvé un ange, une directrice, une inspiratrice, une « Minerve ». C'est cette personne maigre, petite, au teint jaunâtre, le visage osseux et la bouche trop grande. Mais quel regard, sombre et profond, ardent; un regard qui brûle en noir sous ce front intelligent. C'est une prin-
cesse russo-polonaise, qui possède trente mille serfs. A demi Asiatique, ne'e en Podolie, tantôt mélancolique, mine'e par une curiosité dévorante, éprise de Dante, Gœthe, Schelling. Hegel et Fichte: — tantôt enfiévrée de mouvement et de grand air, infatigable amazone, et capable de cingler un cheval dans le steppe pendant de si longues chevauchées, qu'un jour elle revint sur un cheval qu'elle avait rendu fou!... A l'ancien virtuose^ cette princesse ouvrait un ciel extatique. Leurs deux âmes s'étaient trouvées, la première fois, et enlacées dans la musique d'un Pater noster... Maintenant tous deux, à Weimar, habitaient dans la môme maison, YAItenburc/. Le mari de la princesse. Mcolas de Sayn- Wittgenstein, restait en Russie, satisfait de jouir de la fortune de sa femme. Quant à elle, à TAltenburg, elle était l'ange gardien de Liszt, sa sœur spirituelle (étaitce assez pour le donjuanesque virtuose?), et elle attendait, roulée, hystérisée dans la musique de Liszt, que le Pape consentît à prononcer un divorce digne d'elle. Berlioz, ancien Jeune-France, avait fait ou avait vu bien des bizarreries: mais c'était, même pour lui, une chose assez imprévue que ce roman où les sentiments les plus nobles étaient malaxés dans une sauce cosmopolite où pétaradaient bon nombre de piments exotiques. En Angleterre il avait mangé, comme tout le monde, d'incendiaires soupes à la tortue. Mais cet amour était comme une turtle-sonp perfectionnée par un virtuose magyar-hongrois et par une princesse brûlée au soleil de la mer Noire. Tous deux, alanguis de tendresse et crispés de volupté, avalaient à petits coups ce philtre diabolique^ avec de mystiques paroles et en invoquant le Saint-Père... Vraiment, les extases séraphiques avec la sémillante Camille Moke, ou les riigissements à domicile avec une Ophélia mûre et abondante, étaient dépassés.
Qu'importe?... Il s'agissait de Benvenuto. Liszt, tandis que Berlioz dirigeait la New Philharmonie à Londres, l'avait monté et dirigé en tout dévouement, et imposé au public de Weimar : il avait fait de même (ou comptait le faire bientôt) pour Tannhduser et Lohengrin, du proscrit Richard Wagner, pour Manfred de Schumann, pour Alfonso et Estella, opéra encore inédit de Schubert. Servir la musique était chez lui un apostolat naturel; bien qu'il composât dès lors d'admirables poèmes symphoniques, il ne craignait pas de laisser oublier son génie en se faisant le grand-pretre, le serviteur des autres génies.
Au théâtre de Weimar, devant la petite Cour, devant le grand-duc Carl-Alexandre et la grande-duchesse Maria Pa^wlowna, BenvemUo, conduit par Liszt, triompha. A la fin, Berlioz dut paraître sur la scène pour recevoir les applaudissements.
— « Succès pyramidal (écrit-il aussitôt)... Mais quelle triste joie^ en comparant cette exécution bienveillante avec la sale cabale que j'ai subie jadis à l'Opéra!... »
Les deux jours suivants (18 et 19), répétitions pour son concert. Dans les chœurs, avec les artistes du théâtre chantent des « dames -amateurs » et la Singakademie de Weimar; dans l'orchestre^ à côté des musiciens habituels, voici llans de Bûlow, Klindworth, Pruckner, l'un tenant le triangle, l'autre les cymbales, l'autre les petites cimbales antiques pour la Fée Mat).
Le 20^ succès écrasant. Roméo en entier, les deux premières parties de la Damnation. Pour voir Berlioz « conduire en personne », bon nombre de connaisseurs sont venus de Brunswick, d'Iéna, d'Eisenach... La Marche hongroise électrise la salle... A la fin du concert, le grand-duc fait appeler Berlioz dans sa loge et lui remet l'ordre grand-ducal du Faucon Blanc,
Le lendemain, diner à la Cour : et deuxième audition de Berivemito. Autre triomphe.
Enfin, pour le dernier jour (lundi, 22), banquet et bal en Fhonneur de Berlioz. Les artistes du théâtre, les amateurs weimariens^ les dilettantes étrangers, se réunissent au Stadthaus. En face de Berlioz, son propre buste, en plâtre, apparaît dans une couronne de feuillage; et Mme Berlioz (c'est-à-dire Marie Recio) « rayonne de joie y>. On mange; on boit; on rit; on s'interpelle; on pousse des Vivat et des Hoch: on porte des toasts, en allemand, en français, en latin; on offre au musiciennovateur un bâton de mesure en argent. Et Ton s'attarde tant à le fêter et à boire, que Liszt juge prudent de rassurer son impatiente princesse et griffonne, sur la table du banquet^ un petit mot pour TAltenburg :
— « Berlioz se conduit à" merveille... Pas une goutte de cognac!... Soyez tranquille et rassurée... »
On but encore, longuement; on poussa encore des Hoch; et même on se mit à danser :
— « Marie danse comme une Willi », remarquait Berlioz plein dindulgence et ravi.
A trois heures du matin, heure indue pour une petite ville allemande, les joyeux convives accompagnèrent Berlioz jusqu'à la gare; et quand le train s'ébranla, ils conclurent cette Bertioz-Woche par une coda de hourras frénétiques.
Durant ces fêtes, Liszt avait dû cacher à Berlioz un sujet d'inquiétude. Il désirait, très noblement, un rapprochement, un « engrenage Berlioz-Wagner » ; or il ne sentait que trop combien cela serait diÛicile. Pouvait-il donc, compromettant tout rapport futur, avouer à Berlioz quelles lettres il avait reçues de Wagner? Par exemple :
Le poème de Benrcnuto est mauvais, et le compositeur s'est trouvé dans la position contre nature d'avoir à com-
hier, par des inventions purement musicales, les lacunes que le poète seul peut combler. Jamais Berlioz ne remettra ce malheureux Benvenuto Cellini à flot : mais qui vaut donc plus, Cellini ou Berlioz? Abandonnez donc le premier, et relevez le second. C'est quelque chose d'horrible pour moi que d'assister à ces tentatives de galvanisation et de résurrection! Que Berlioz écrive donc un nouvel opéra, pour l'amour du ciel ; ce sera son plus grand malheur s'il ne le fait pas, car une seule chose peut le sauver : cest le drame...
Crois-moi, j'aime Berlioz, malgré la méfiance et le caprice qui le tiennent éloigné de moi : il ne me connaît pas, mais je le connais. Si j'attends quelque chose d'un compositeur, c'est de Berlioz, mais non pas s'il suit la voie qui Ta conduit jusqu'aux platitudes de sa symphonie de Faust, car s'il continue de suivre ces errements, il ne peut que devenir tout à fait ridicule (1)...
Étrange lettre, mais furt naturelle : Wagner reproche à Berlioz de ne pas lui ressembler. Plein de ses propres préoccupations, plein du poème des Nibelungen qu'il combine alors (et sans doute de la musique qu'il entrevoit), il reproche à Berlioz de ne pas écrire un drame-lyrique-musical-allemand... Mais pourquoi juge-t-il, avec cette assurance et ce dédain, Benvenuto et la Damnation? Les connaît-il donc?... De fait, il les ignore : il ne les a pas entendus, ni l'un ni l'autre, et il n'a pu les lire, car ils sont encore inédits.
Pour Liszt, durant la Berlioz-Woche, le plus prudent fut donc de parler de Wagner le moins possible (2).
(1) Wagner à Liszt, 8 septembre 1852 (traduction Schmitt).
(2) Il faut insister et préciser. Voici des faits certains : Pour Benvenuto. — A l'Opéra, la dernière exécution (fragmentaire) est donnée en février 1839; Wagner n'arrive à Paris qu'en septembre 1839. (Voir Un Romanlique sous Louis- Philippe). — Pendant les exécutions à Weimar (1852), Wagner est à Zurich, et il ne peut rentrer, exilé politique, en terre allemande. — Eiilin Benvenuto est encore inédit, sauf quelques
A Paris ('23 novembre), tout était aux derniers préparatifs de l'Empire.
La France venait d'être à nouveau consultée, c'està-dire qu'on avait ouvert et clos le vote le 21 novembre, et que les fonctionnaires, à huis clos, avaient employé plus d'une semaine à le mettre au point.
Le 1^' décembre, députés, sénateurs, conseillers d'Etat montèrent en carrosses de gala; précédés de porte-torches à cheval, ils allaient jusqu'à Saint Cloud pour déposer aux pieds de S. A. L le Prince-Président l'hommage de la nation, et le saluer du titre d'Empereur.
Napoléon III, le lendemain, faisait une entrée triomphale à Paris : c'était la date fatidique, Tanniversaire du coup d'Etat et aussi d'Austerlitz (2 décembre 1852).
On annonçait de grandes fêtes. On parlait d'un sacre. On parlait aussi du mariage de l'Empereur. Et dans les journaux musicaux, ce. nouveau régime qui s'appuyait sur le clergé motivait de nombreux articles sur la rénovation de la musique religieuse... Quant à Berlioz, choisirait-on enfin son Te Deum?
fragments, publiés pour piano et chant, et qui ne peuvent donner aucune idée de l'œuvre.
Pour la Damnation. — Exécutée en entier à Paris (décembre 1846), tandis que Wagner est à Dresde. Quant aux fragments diiigés çà et là par Berlioz (1846 à 185:2), ils le sont tous (voir notre texte) dans des villes oVi Wagner n'est pas et n'est pas venu alors. — Les Huit Scènes, non mises dans le commerc(\ sont une rareté hibliogra[)hique, presque inti'ouvable depuis 18:^9 (soil, en 18^2, depuis vingt-trois ans); Wagner n'en a pas parlé et. sans aucun doute, il ne les connait pas. — Quant à la Damnation, sous aucune forme (rédactions ou arrangements), pas une note n'est encore pul)liée.
Donc Wagner, en septembre 1852, condamne deu.\ ceuvres qu'il n*a ni entendues ni lues.
On cite volontiers ce jugement, on l'admire et on le croit, à cause de son illustre signature. — On ignore qu'il ne repose sur rien, absolument sur rien.
11 s'ingéniait, il se multipliait, il tachait de prendre rang parmi les bénéficiaires du nouveau régime. Les articles sur la Berlioz-Woche, les envois et dédicaces de son nouveau volume lui donnaient plus d'ascendant, plus de liberté de manœuvre. Les Soirées de V orchestre, il les lançait alors (mi-décembre). Et, sollicitant, agissant, faisant agir pour l'exécution de son Te Beum, il en profitait pour préparer une nomination de Surintendant de la Chapelle Impériale :
— « Le Te Deum est dans Tair, on en parle; mais l'Empereur ne veut pas dire un mot... (lettre du 19 décembre)... Il est même question pour moi de sa Chapelle, malgré toutes les polissonneries d'Adam... » (1). Tandis que les secrétaires, chambellans ou écuyers (chargés d'accueillir et d'amortir les quémandeurs), lui donnent de bonnes paroles et des promesses dilatoires, il médite un projet « d'organisation d'une Chapelle impériale à Paris » . Il retrouve dans son souvenir l'image de cette chapelle royale des Tuileries où le bon chevalier Lesueur emmenait son jeune disciple et lui commentait ses « petits oratorios descriptifs ». Alors la chapelle était dirigée par deux « surintendants-compositeurs », Lesueur et Chérubini... Mais depuis^ Beethoven Weber, et lui-même Berlioz, avaient renouvelé « les ressources dont dispose l'orchestre : puisque l'Empereur voulait donner de l'éclat à son règne et protéger les arts, il fallait que sa Chapelle rompit avec les vieilles traditions et surpassât la mesquine maîtrise de Louis XYIII et de Charles X. Jadis, dans celle-là,
rorchestre, en rapport avec l'exiguïté du local, était sans puissance, dur et sec,... le chœur, composé en grande par-
(1) Manuscrit dans la collection Malherbe. — Lettre publiée avec de nombreuses coupures (à Morel, 19 décembre 1852).
tie de voix sourdes et usées... La chapelle royale était une sorte d'Hôtel des Invalides pour quelques grandes renommées chantantes, d'où ces vétérans ne sortaient que par leur mort...
... Dans le cas où Sa Majesté jugerait convenable d'élever à l'art relio^ieux un monument disfne d'Elle, il faudrait, je crois, ne tenir aucun compte de ce qui a été fait.
On devrait construire aux Tuileries une chapelle plus vaste; composer un orchestre plus nombreux et réunissant de vrais artistes, jeunes et valides: un chœur spécialement et uniquement attaché au service de l'Empereur, faisant sous la direction d'un vrai maître des études constantes et quotidiennes (1)...
Au Conservatoire, ou dans les couloirs des théâtres, Berlioz était forcé d'apprendre un bruit malencontreux : plus encore que « ce crapaud d'Adam » , Auber, ce coureur de cotillons ("septuagénaire mais à demi inlassable), ce sceptique et nonchalant auteur de la Muette et de Fra Diavolo, était en situation d'être nommé. Directeur du Conservatoire et le plus ancien musicien de l'Institut, on le choisirait à l'ancienneté. Auprès de l'Empereur il était si bien en cour, qu'on annonçait qu'il allait être nommé sénateur à trente mille francs... Aussi Berlioz, dans son projet rédigé pour l'Empereur, porte ce coup droit à son concurrent, l'habile et joyeux fabricant d'opéras-comiques :
Si le Surintendant de la Chapelle est pénétré de l'amour de sa tache, de la beauté de sa mission, et s'il possède les connaissances et l'instinct (sinon le génie) nécessaires; — il pourra entrer dans les vues de Sa Majesté...
S'il n'est qu'un artiste mé<iiocre, ou fatigué, sans tlanime, étranger au vrai style religi^^ux,... le but, malgré la volonté du Souverain, ne sera jamais atteint...
(l) Longue note autographe, que m'a jadis communiquée M. Weckerlin (Conservatoire de Pai-is).
Peu à peu ("janvier 1853) les Soirées de Vorchestre se répandaient et réussissaient. Même les journaux parfois hostiles leur faisaient bon accueil. Un accueil inquiétant. Si Ton vantait trop l'écrivain, le journaliste, n'était-ce pas pour nuire au musicien, car le public ne peut guère reconnaître deux mérites différents à un même homme :
Berlioz écrivain (disait par exemple la France ynusicale) a toutes nos sympathies. ..Esprit le plus fin et le plus ingénieux, imagination la plus riche et la plus poétique... Sa forme, toujours piquante, souvent originale, étincelle de traits qui ont tout le mérite de l'imprévu et causent au lecteur les plus ravissantes surprises.
Berlioz est, sans contredit, un de nos fantaisistes les plus spirituels. Par sa spontanéité, son entrain et ses capricieuses allures, il nous rappelle la manière de Diderot.. Horreur du lieu commun, amour du paradoxe,... éblouissantes excentricités,... exagération bouffonne...
Ces Soirées sont un ouvrage attrayant et varié...
Dans les Soirées, les longs passages sur Londres allaient -ils lui attirer des sympathies actives, et décider Covent-Garden (malgré Costa) à monter Benvemito Cellini? L'affaire, depuis des mois, traînait. Résolue enfin, on se pressait. La traduction italienne (mijanvier) était prête. Et prête aussi la partition qu'il venait encore de retoucher après l'avoir entendue à Weimar. Ce Benxenuto, écrit depuis quelque quinze ans, plein de verve, de fraîcheur, de jeunesse et d'éclat, et que Liszt ressuscitait devant un public musicien ! . . . Fatigué, dégoûté, vieilli, Berlioz voyait renaître, et lui sourire, son ame de jadis, dans ce Benvenuto, fantasque, amoureux, et vibrant de génie. Comme il Taimait!... Son Bemenuto^ le prendrait -on aussi à Munich et à Dresde, lorsqu'il aurait triomphé à Londres?^. . Mais combien d inquiétudes pour Covent-Garden, où
domine Costa... Presque chaque jour, Berlioz écrit à l'éditeur Beale.
Fin janvier la date de Covent-Garden se précisant, Berlioz fait passer un communiqué dans la Gazette musicale.
Faible compensation à ses déconvenues chez l'Empereur. Le vieil Auber avait été nommé surintendant de la Chapelle Impériale, malgré le grandiose projet de l'ancien élève du chevalier Lesueur. A Notre-Dame, pour le mariage de Napoléon III et d'Eugénie de Montijo, pas une note de Berlioz. Et pourtant le colonel Fleury, secrétaire de l'Empereur^ avait promis qu'on jouerait le Te Denm... Quelle dérision, on a joué un pot-pourri de n'importe quoi, et même des « bamboches de ce crapaud d'Adam»!... Mais partout, en tout, toutes les places sont prises. Et les gens en place, pourvus, grassement payés, se sentent menacés par cet irrégulier, ce frondeur, ce satiriste : il n'a que cent dix-huit francs par mois au Conservatoire, et voudrait s'imposer, comme compositeur, comme directeur de concerts et chef d'orchestre, et comme réformateur de la Chapelle Impériale!... On se tient les coudes, on fait la haie pour lui barrer le passage : s'il s'insinue, s'il se glisse^ il envahira, emportera tout. — Isolé, malade, vaincu, il se heurte à cette coaUtion tacite, impalpable, mais invincible, de tous contre un. Ils sont dans la place; et lui, il est dehors, à quaranteneuf ans, comme un croque-sol qui débute. Au papillotant Fiorentino, il avoue :
Les vieux, les vieux
Sout leii gens heureux
et nous restons
Les gueux y les gueux Qui saiment entre eux,
mais qui n'ont ni places, ni argent, ni honneur, ni cor- III. 20
don, excepté le cordon de leur portier, — qu'ils seront même obligés de voler le jour où ils voudront se pendre (1).
Et voilà que Covent-Garden (mi-février) ne veut plus de Benvenvio! On diilere, on demande à réfléchir, on verra... Et Berlioz^ à Paris, s'est « ruiné en frais de copie » !
Mais il reçoit encore une promesse, parmi les gens de l'Empereur : le Te Deum serait joué pour la cérémonie du Sacre... Quelle « mystification » !
— « Ici, tout m'est fermc^ l'Opéra, le Conservatoire, et l'Eglise! Quant à l'Opéra-Comique, il ne me sourit que d'un sourire un peu niais; et pour le troisième théâtre dit hjrique, ce n'est qu'un égout musical où tous les ânes vont pis.... Je n'ai pas envie d'en accroître le nombre. »
Impossible au théâtre, et presque impossible au concert, même à l'étranger... A Londres, malgré Beale, la New Philharmonie lui échappe. A Paris^ où sa grande Philharmonique n'a pu vivre, tuée par sa propre musique, il voit d'autres sociétés continuer leurs concerts. Mais elles ne jouent pas de Berlioz, ou si peu! A côté de Seghers et Weckerlin^ voici Mme Farrenc (la tante d'Ernest Reyer) qui fonde une Société Symphonique; voici Pasdeloup qui réunit un orchestre de « Jeunes Artistes». A son premier concert (20 février) Pasdeloup, sans doute pour s'assurer de bons feuilletons musicaux aux Débats, donne le Carnaval romain... Mince politesse : un morceau en fin de concert (un morceau de vestiaire!), quand il y a des concerts par centaines! C'est une pluie de virtuoses, Sivori, Thalberg, Fumagalli, Charton-Demeur, Reichardt, Vieuxtemps, Ferdinand Hiller :
— « Hiller, il n'est pas jeune (s'écrie Berlioz dans les
(i) Inédite (Golleclion Malherbe.) De même plus bas,
Débats), il est de mon âge; il était déjà un jeune pianiste en 1830, et nous avons vu tous les deux bien des choses dont il ne m'est pas permis de parler ici... »
Ce souvenir à leur ancien « séraphin », du moins, met un sourire dans la longue litanie psalmodiée en l'honneur des virtuoses de toutes nations... Drolatiquement, Berlioz les énumère : Italiens^ Bohèmes, Gallois, Hongrois, Tasmaniens, Tahitiens,Noukahi viens... Cela prend dix lignes.
Et combien d'opéras-comiques ! Ils « pullulent » . Ils vous harcèlent : « A peine a-t-on le dos tourné, qu'un nouvel opéra-comique est sur vos talons ! » Trop heureux^ quand la musique n'est que banale, comme dans ces Noces de Jeannette, dont le succès coïncide si curieusement avec les noces de l'Empereur.
— « C'est de la musique de Paris (déclare-t-il dans les Débats) comme on en trouve chez tous les bons faiseurs de Paris; elle a le caractère des jolies choses de Paris. C'est purement écrite assez frais, instrumenté avec goût; il y a là un peu de sensibilité, un peu de grâce, un peu d'esprit^ un peu de tout. »
Forcé de feuilletoniser... Ah! que ne peut-il enfm vivre « comme un ermite dans ce désert d'hommes qu'on nomme Paris,... seul avec ses rêves d'art, et ne pas plus se préoccuper de ce qui se pratique, se tripote, se confectionne dans le monde de la musique industrielle, que s'il habitait les ruines de Thèbes » !
Irrité, les nerfs malades^ exaspéré (mars)^, il reste tant qu'il peut à la maison. 11 se terre, et il songe. Peu de travail. Il broie, il remâche du noir. 11 est « d'une liumeur de dogue »... Tout le blesse, tout lui est plaie. Depuis des mois, l'éditeur Ricliaud le berne, espérant bien que dans un moment de dégoût, d'abattement, Berlioz lâchera pied et lui abandonnera la Damnation pour un morceau de pain, cinq cents francs, peut-être
rien... Après tout, en ce moment, la Damnation, malgré des succès à l'étranger, semble bien n'avoir qu'une toute petite valeur commerciale, une valeur hasardeuse^ chanceuse... L'éditeur fait sonner bien haut qu'il va faire des avances, se ruiner en planches : cet argent, quand le reverra-t-il, le reverra-t-il jamais?... Toutefois il ne dit pas non : si Benvenuto triomphe en Angleterre; si Berlioz, après un vrai succès au théâtre, devient un article commerciahle^ l'éditeur Beale, ou l'entreprenant llicordi^ ou tout autre spéculateur n'aurait qu'à rafler l'affaire. . . Et l'éditeur parisien joue à gagner du temps, sans rompre, afin de happer la minute de la plus forte baisse... Voyons, mon cher BerUoz, pour tous les droits en France, votre dernier mot : cinq cents francs, la Damnation?
Berlioz (fin mars) la lâcha à sept cents (1).
Sept cents francs, la Damnation..,
C'était cher, pour l'éditeur... Mais Berlioz prenait alors barre sur lui (bien faiblement), en lui montrant l'engagement de Covent-Garden : Benvenuto allait être monté: et s'il trouvait le même succès qu'à Weimar; si Liszt le faisait entendre au roi de Saxe qui le ferait monter à Dresde; si à Munich, si à Berlin... L'éditeur acheta donc la Damnation à la cote basse, mais au moment où cela promettait de monter.
Berlioz n'aurait pas dû vendre.
Hélas^ il ne pouvait tenir le coup. Combien de dépenses : Harriett toujours paralysée, agonisante, à laquelle il faut deux gardes; Louis, qui ne navigue plus^ mais suit au Havre un cours d'hydrographie; pour avril, les deux termes qui reviennent, le loyer d'Ophélie à Montmartre, le loyer rue Boursault, sans
(1) Le traite'' signé est du 30 mars 1853. — Communiqué par les Jiéritiers.
oublier la rente trimestrielle pour les meubles de la belle-mère. Et pour gagner Londres, s'y loger avec Marie, y faire figure, il faut encore de l'argent... Or voici sept beaux billets de cent francs...
Pour eux, Berlioz lâcha une fortune.
Il était à bout. Plus de résistance. Fiévreux, toussant, sa mince poitrine secouée par des quintes caverneuses, il n'en pouvait plus.
Il prend le lit (début d'avril).
Une bronchite.
Trois semaines durant, anémié^ brûlé de fièvre. Pas de sommeil. Mais quelles pensées hallucinantes, désespérées... Ah, dans cette prostration, parmi ce silence des chambres de malade où l'âme frémissante^ libérée du tumulte journalier, entend ses voix les plus sincères, les plus profondes, combien il se sent fatigué de la vie, usé pai* elle, las de la lutte, et dégoûté de tout!... Devant le monde, plastronnant pour les confrères, il se raidit; pour tel « gredin », pour tel « crétin » qu'il méprise, il est contraint de porter beau... Chez lui, seul avec ses doutes, il retombe à plat, désespéré, n'aspirant plus qu'au calme définitif... C'est fini de lui... Plus de jeunesse, plus de force d'attaque... Sous ses railleries de chroniqueur, d'articlier, sous son air hautain ou crâneur, il v a une blessure secrète, — grandissante, — une cassure intérieure, une lésion qui s'étend de fibre en fibre, et qui détend les ressorts nerveux de son être trépidant. . . Seul, il s'affaisse, pauvre mannequin aux ficelles coupées.
Plus de volonté, alors, plus de désir, parce qu'il n'a plus d'illusion. Qu'une idée germe en lui, qu'une mélodie chante, que des sonorités d'orchestre, entendues en lui-mome, l'enlacent dans leur enchantement, — à quoi bon retenir ce rêve, le fixer, l'écrire et lui donner
la vie de l'art? Berlioz a trop éprouvé déjà ce qu'il lui en coûterait à lui-même :
Une nuit (vers cette époque) j'entendis en songe une symphonie... En m'éveillant le lendemain je me rappelai presque tout le premier morceau,... je m'approchai de ma table pour commencer à l'écrire, quand je lis soudain cette réflexion : si j'écris ce morceau, je me laisserai entraîner à composer le reste... Je ne ferai plus ou presque plus de feuilletons. Mon revenu diminuera d'autant... Puis, je laisserai copier la symphonie, et contracterai ainsi une dette de mille ou douze cents francs;... je donnerai un concert, dont la recette couvrira à peine la moitié des frais... Je perdrai ce que je n'ai pas; je manquerai du nécessaire pour ma pauvre malade, mes dépenses personnelles et la pension de mon fils...
... Je me raidis contre la tentation, je me cramponnai à l'espoir d'oublier... Le lendemain, tout souvenir de la symphonie avait disparu pour jamais.
c Lâche! va dire quelque jeune fanatique,... il fallait oser! il fallait écrire! il fallait te ruiner!... i> Ah, je n'ai pas reculé aux jours où Ton pouvait encore douter des conséquences de mes coups d'audace. 11 y avait dans ce temps à Paris un petit public d'élite, il y avait les princes de la maison d'Orléans et la reine elle-même qui s'y intéressaient... Mais maintenant je suis sur que les Parisiens sont des barbares, et sûr de trouver au bout de toute entreprise musicale un résultat désastreux.
Cet « enfer parisien », il ne le connaît que trop. Son tourment, c'est de sentir qu'il ne peut rompre un tel encerclement d'indifférence ou de haine. 11 sait ce qu'on pense de lui; il prévoit ce qu'on va encore chuchoter ou imprimer. Plus d'illusion; son énergie est brisée. Durant ces heures de défaillance, il entend en lui-même ce que se répètent, en gouaillant, les railleurs et les satiristes du boulevard. Regardez-le, disent-ils : est-ce un artiste, est-ce un imprésario? Ses feuilletons sur
lui-même, sa publicité à boulets rouges (et pour quels résultats!)^, ses tournées soi-disant triomphales, ses couronnes reçues à bout portant, lui donnent la vanité du virtuose, de l'acteur. Quelle théâtrale allure de conquérant déchu! Et puis, pour les ironistes de Tortoni, que sont ces triomphes sur le Volga, la Sprée ou la Moldau? Qu'est-ce que ce musicien du Danube?... Ah! c'est lui, le sifïlé de la Damnation!...
Les triomphes hors frontière deviennent une impossibilité de vaincre entre la rue Lepelletier et le faubourg Poissonnière... Amertume, aigreur, colère de Berlioz : (c Mirmidons, vortex, crétins et gredins!... » Il devient hautain, sarcastique. cassant, taciturne. S'il se tait, juge-t-on, c'est qu'il ne juge personne capable de l'entendre. S'il parle, le désaccord entre lui et les autres, la gêne de se sentir suspect, faussent sa parole et son geste, dénaturent l'expression de sa pensée : ce qui était original, savoureux, séduisant par le paradoxe ou l'outrance, devient bizarre, contraint, ou forcé, exaspéré. Dans sa voix angoissée, son âme sonne faux. Par malaise, il se montre comme une caricature de luimême. Et il a si peu le sens du ridicule... Des enfantillages, d'innocentes manies qui restent à l'ancien carabin, il les traduit en poses agaçantes^ et qui choquent chez un homme de cinquante ans. Sur sa table, sa poudre pour sécher l'encre, savez-vous où il la met? Son poudrier est un crâne de jeune lille. On sourit; puis, quand on l'a quitté, on daube sur cet Hamlet de la rue Boursault... Et chaque jour, lui-même, par un tic, une boutade, un geste fébrile, un juron Jeune- France mais périmé, ou par une secousse de sa chevelure ni rousse ni blanche, il empêche de voir ce qu'il est vraiment : par la bizarrerie d'une minute, par son irritation qui le désaccorde, il oll'usque sa supériorité est on génie...
La bronchite (vers le 20 avril) guérissait. Il quittait le lit. Il recevait de bonnes nouvelles. Liszt lui demandait l'ouverture du Roi Lear. A Govent-Garden, on attendait Benvenuto... Heureux présage : Pasdeloup venait de donner avec succès la Marche d'Harold.
Berlioz reprend confiance. Il sort. Le contact de Paris, par ce début de mai, l'électrise. Les camarades, il s'amuse à les éblouir. A le voir, à l'entendre parler de Londres, on sent qu'il va vaincre. Ce n'est plus cet air maussade, abattu, aigri et aplati des mois derniers. Non, la maladie, la solitude, l'ont guéri de ses tristesses. Maintenant, des paroles aimables, bien sonnantes, qui respirent la force. Dans ses feuilletons, dans ses lettres, il célèbre le travail, qui triomphe de tout.
— « Marchez toujours, et moquez-vous des petits obstacles comme des petits hommes, comme des petits sentimens, comme de toutes les petitesses de ce monde. Ce qui est fait est fait, et c'est là le difficile de faire quelque chose ! . . .
II reprend sa verve^ son entrain, son audace de beau lutteur.. Il en vient même à chroniquer sur Adolphe Adam avec une hauteur condescendante et une façon de sérénité :
— « La partition du Roi des Halles est animée, joviale, bonne fille. Elle chante gaiement, facilement, carrément... Tout cela est écrit à merveille pour le public auquel il s'agissait de plaire; et le public est enchanté... »
C'est même alors qu'il trouve un de ses calembours les plus cuisants. Un professeur du Conservatoire, Panseron, venait de faire répandre un prospectus, où il offrait de corriger, pour un louis, les romances esquissées par les amateurs... Berlioz, dans les Débats, reproduit le prospectus, tel quel, avec le nom et
l'adresse de ce professeur au Conservatoire, — mais il ajoute un titre de sa façon :
Cabinet de consultations Pour mélodies secrètes.
Londres (10 mai 1853).
A Covent-Garden, on donnait une saison d'œuvres italiennes. Bien que les chanteurs fussent recrutés un peu partout, c'était un véritable théâtre italien que dirigeait alors Gye, et les représentations s'y donnaient en italien : Don Giovanni, il Flauto Magico, il Franco Archiero; et on y applaudissait la Cruvelli, la Bosio^ ou les Ferlotti, Calzolari, Ranconi, Stegelli dans la Norma ou Vltaliana in Algieri. On annonçait BigolettOy de Verdi ; Mathilde di Shabran. Dom Sebastiani, de Donizetti; Jiiana Shore^ de Bonetti; — et Benvenuto Cellini... Vraiment n'est-ce pas ce titre en i qui avait introduit l'opéra-buffa du maestro français? Comment accueillerait-on cette œuvre? Car malgré le masque de la traduction italienne, on entendrait l'orchestre expressif et pittoresque : les dilettanti de la fashion londonienne et cosmopolite ne tarderaient pas à traiter le musicien novateur de tedesco, de uelsche, ou de german.
Les répétitions furent un supplice pour l'auteur. Costa, son ennemi, est là... Mais non, atfable, serviable, prévenant, il n'est plus un ennemi, il a oublié les attaques de Berlioz, — ou du moins il cache bien son jeu. D'ailleurs, est-ce sa faute si les chœurs sont glapissants, et si les chanteurs... Berlioz n'y résiste pas, plus irritable alors, affaibli par sa récente bronchite... Tous ces chanteurs (sauf Tamberlick), gâtés par les habitudes italiennes qui changent un ténor ou une diva en véritables auteurs de la pièce. Car Torchestre n'est plus là que pour servir de repoussoir ou
de support aux libertés et aux improvisations vocales de ces divins oiseaux. Déjà, Berlioz ne les connaissait que trop, ces gosiers, ces vanités et divinités du chant! Parmi ces monstres, quelle variété :
le chant innocemment bête, le Chant plat, le chant prétentieusement bête, c'est-à-dire orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise d'y introduire : ce chant est déjà fort coupable. Vient ensuite le chant vicieux qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises routes musicales;... enfin le chant crimme^, le chant scélérat,... qui ne procède que par grandes engueulées,... et ne se plaît qu'aux drames sombres, aux égorgemens, aux empoisonnemens, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui fournissent le plus d'occasions de doimer de la voix...
Ils donnaient de la voix. — Rien, à Covent-Garden, ne les retenait. Quelles mœurs musicales ! Partitions revues, trombonisées, tronquées, — et tout cela, monté à la vapeur, accelerando : « cinq actes en dix jours » (disait-il).
D'autres répétitions le dédommageaient. VOld Philharmonie Society, celle de Costa, avait jugé bon de l'inviter pour diriger un concert : tout le programme lui appartiendrait... Encore une amabilité de Costa! D'ailleurs l'éditeur Beale s'était détaché de la New Phi/hannonic; et sans doute Costa jugeait-il expédient d'en éloigner aussi Berlioz en l'attirant à lui. Mais comme il est aimable : et c'est ce même Costa, l'année précédente, qui jaunissait aux succès de Berlioz, et qui « buvait sa bile à plein verre » !
Le i^' juin, à Hanover Square Boom, dans le quatrième concert de l'Old Philharmonie Society, trois morceaux de Berlioz :
— « Chaleureux applaudissemens, exécution merveilleuse de verve et de précision » , mande-t-il aux camarades parisiens.
Et de nouveau, à Covent-Garden, le supplice des repétitions.
Enfin, le 25 juin, pour conduire son Benvemito CellinL Berlioz monte au pupitre directeur. La salle est comble. La reine Victoria et le Prince Consort sont dans une loge; dans une autre, la famille royale de Hanovre. Mais ce nombreux public, trop élégant, bruj^ant, n'est-il pas un public de dilettantes italianisants : comment vont-ils accueillir cette œuvre si contraire à leurs habitudes?
Des chutj, dès le début. En vain les chanteurs aimés de ce public sont en scène, et parmi eux Tamberlick et Tagliafico. On chute. Pourtant la reine est présente, et la famille royale de Hanovre. On chute.
Berlioz, au pupitre directeur, continue de battre la mesure parmi ce sinistre et odieux bruissement, qui stride dans sa tète comme un sifflement de tempête.
Au deuxième acte, même pendant le Carnaval romain qui sert d'introduction, on chute. Et jusqu'à la fin, on chute. C'est pire qu'à Paris en 1838.
Le lendemain^ il retire son Benvenuto,
ft La presse, en général, est hostile à la partition », constate-t-il. En effet, Costa, maladroit ou plutôt perfide, — Costa n'avait pas invité les journalistes à la répétition générale.
Indignés de cet accueil scandaleux^ de cet étranglement, des artistes viennent le trouver (:27 juin) : ils lui offrent leur concours, gratuitement^ s'il veut donner un grand concert de revanche. Un Testimonial Concert, dans Exeter-Hall...
On suit ce projet: on s'informe: ce serait pour le 14 juillet...
Et voilà l'éditeur Beale, qui apporte deux cents livres (cinq mille francs^ offertes par des amateurs... Berlioz refuse ce présent, trop « en dehors des mœurs
françaises », — et l'éditeur l'attribue à l'e'dition anglaise de la Damnation.
Hélas! cette deuxième chute de Benvenuto, ignominieuse, honteuse, — quel va être, parmi les musiciens et le public de France ou d'Allemagne^ son retentissement? Que va-t-elle devenir, envenimée par les ennemis, par les « insectes du feuilleton » ?
A ses camarades des Débats et des autres journaux amis, il annonce son échec. Il indique comment il demande qu'on en parle : certes, une « cabale italique », découverte avant la représentation, a manifesté violemment. Mais qu'on dise seulement que « plusieurs morceaux ont été redemandés, que l'exécution et la mise en scène étaient fort remarquables, et que la reine est restée jusqu'à la dernière note du dernier chœur » (1).
Inquiet, redoutant les mauvaises langues parisiennes (et le Testimonial Concert lui paraissant peutêtre bien dangereux), il revint à Paris (9 juillet 1853).
Par cette deuxième chute, Benvenuto était compromis pour un demi-siècle, — et Berlioz retombait à sa vie douloureuse, tantôt errant à travers l'Europe, bataillant pour des succès douteux et sans lendemain, — tantôt enchaîné, à Paris, sur son banc de galérien.
(1) Lettre à Bertiii, publiOc dans les Débats, — mais en d897.
« r/*ENFANCE DU CHRIST ». MORT d'oPHÉLIA
(10 juillet 1853 à 8 février 1855*.)
— « La vie est un combat : j'ai donné dans une embuscade... Oui, une vendetta musicale ! »
Rejeté par les italianisants de Covent-Garden, il retombe (10 juillet) à son « enfer parisien ». Obsédante ressemblance des jours! Semaines qui se succèdent comme un ininterrompu cortège d'idées fixes, de hantises, de douleurs inéluctables. Ophélia toujours agonisante; Marie Recio aigre et parfois malade ; lui, irrité, exaspéré, las de la lutte impossible, — et déjà sujet à ces misères physiques où il sent, la rage au
* SOUKCES PARTICULIÈRES DU CHAPITRE VI. — H. BeRLIOZ. -
Lettres à Janiu (voir supra), à Henri Heine (Conservatoire), à Periin (archives de l'Opéra), à Samuel (Ménestrel, 1879), à Fernand David (Guide musical, 189] j, à Fiorentino, Duchesne, Wekerlin, Littolf, Pohl, Griepenkerl (collection Malherbe^, à Camille Suât (voir suprà). — Lettre du cabinet de la Maison de l'Empereur à Berlioz (id.). — Relevé de la vente faite à la maison de la Côte-Saint-André; programme au Musée de la Cote. — Autres pièces, voir le texte du chapitre.
Liszt et Hans von Bulow. Briefwechsel. — M. Brenet, Deux pages de la vie de Berlioz. — J.-C. Prod*homme, VEnfance du Christ. — Massougues, idem. — Glover, article dans le Morniug Post (1855). — Hanslick, Ans dem Concertsaal.
Journaux de l'époquh. — U Illustration de Bade. — Fliegende Bldtter fur Musik. — (irenzboten. — Le Nouvelliste. — Voir aussi p. 260 et dans le texte du chapitre.
cœur, Fusure^ la déchéance de sa cinquantaine, pour lui précoce vieillesse.
Et la gène, rue Boursault.
Brusquement, parfois, dans un sursaut de douleur, il fuyait. Échappant à l'acariâtre chanteuse, bondissant vers Montmartre, il revenait près d'Ophélia, pour quelques heures... Une moribonde. — Plus de mouvement, plus de parole. Elle continuait d'attendre la mort dans une maisonnette perdue parmi des jardins, de l'autre côté de la butte, sur le versant qui regarde vers Saint-Denis, dans cette petite ruelle Saint- Vincent où est le cimetière.
Elle s'était réfugiée là, Taimée de sa jeunesse... Deux femmes se relayaient pour la garder, la soulever dans son lit. . . Oh ! la voir ainsi, cette malheureuse, paralysée depuis cinq ans, et qui ne peut pas arriver à mourir!... Lui, les nerfs frémissants, cela le brisait. Aigri (mais tendre toujours et prompt aux larmes), désespéré et se maudissant lui-même, impuissant à l'abandonner, impuissant à rester près d'elle, et la quittant chaque fois comme s'il ne la retrouverait plus que morte.
Ce deuil dans le cœur, le supplice des feuilletons, des concerts de virtuoses, et des plats opéras-comiques, ponctués de grosse caisse comme un pas redoublé. Aux Débats il gémit :
Les virtuoses de toute nation, comme des plaideurs d'une nouvelle espèce, se ruent sur le pauvre public, le prennent violemment à partie, et paieraient même volontiers des auditeurs, pour les avoir d'abord, et ensuite pour les enlever à leurs rivaux. Comme les témoins, les auditeurs sont chers, et n'en a pas qui veut...
Mais, pour finir son feuilleton, il s'écrie avec joie : — « Tout le monde va à Bade, pour le H août... Allons à Bade ! »
A Bade (début d'août) il était Finvité d'Edouard Bénazet. Et vraiment, même dans les Débats^ il pouvait faire de la publicité pour les entreprises si multiples de Bénazet.
Cet Edouard Bénazet ('qui va devenir un mécène annuel pour Berlioz) était un heureux risque-tout ; un bon garçon, actif, remuant, plein de ressources, et à qui les aventures les plus périlleuses avaient réussi. Né sur une roulette, entre la rouge et la noire^ fils d'un croupier fameux qui avait jadis présidé, dans le galant et interlope Palais-Royal, les salons du Grand Seize, — notre Edouard passe par le Conservatoire : en quelques mois, il y prend une teinture de musique et de goût théâtral, puis se lance dans les affaires. Après des avatars invraisemblables, le voilà, en 1853, une puissance mondaine. — C'est lui « le roi de Bade » . En effet, Baden-Baden, fort à la mode, est à la fois ville de jeu, ville d'eaux, ville de femmes^ et notre Edouard
Bénazet v est le fermier de la roulette.
Par la roulette, il tient tout. Hôteliers, teneurs de garnis (avec ou sans garniture féminine), sociétés de steeple-chase ou de tir aux pigeons, journaux balnéaires, boutiquiers de tous articles, loueurs de voitures, — tout ce qui vit sur les étrangers qui prennent des bains et perdent au jeu, dépend de ce fermier général de la roulette. Et quel agent de publicité! Un agent européen. Tout journal à clientèle riche (tels les Débats)^ doit compter avec Bénazet, cet empereur du pair ou impair. Il lance Baden-Baden; il en fait la richesse et la gloire à coups de réclame, incessants, multipliés. 11 y attire, pèle-mele, acteurs, tragédiennes et comédiens, virtuoses, prestidigitateurs, danseuses, chanteurs, élégantes et « demoiselles » (des bichettes), jockeys, artificiers, — et tout ce qui peut amuser et retenir, à proximité de la roulette, le Ilot capricieux
des riches désœuvrés. Pour Bénazet, le fantaisiste et brillant chroniqueur des Déhits est un associé précieux, un rabatteur. Bénazet l'invite, lui assure un gros cachet... Si bien que Berlioz, au moment où les Parisiens vont à la campagne, aux eaux ou à la mer, lance cette mirifique réclame :
— « Tout le monde va à Bade, pour le H août... Allons à Bade ! »
Le 11 août, vers six heures du soir, la foule des « baigneurs » assiège le Salon de conversation. Plus de places. Trois cents personnes restent sous le péristyle. — Dans la salle, ornée d'arbustes et de fleurs, les toilettes sont éblouissantes, avec ces tons vifs, ces chamarrures que les étrangères arborent dans les villes d'eaux.
Berlioz dirige la moitié delà Damnation. — Auditoire distrait, indifférent. A ce public balnéaire, qu'importe un oratorio-symphonie?... Puis le violoniste Ernst fait étinceler des variations brillantes sur le Carnaval de Venise. Marie et Sophie Cruvelli brodent de vocalises le duo de Sémiramide. Enfin, après le Carnaval romain, un feu d'artifice attire la foule dans le parc illuminé, plein de bosquets obscurs, et favorise de rapides rapprochements...
Trois jours après, Berlioz et Marie Recio quittent Baden-Baden.
Désormais la partie est liée entre « le roi de Bade » et le compositeur-journaliste. On peut être certain (du moins si l'un en croit les journaux) que les concerts de Berlioz, comme tous les concerts de tous les musiciens, remporteront toujours les plus grands triomphes à Baden-Baden. Quoi que l'on joue, quoi que l'on chante, chaque fois succès extraordinaire. En effet, quand un produit théâtral ou musical, fût-il même une œuvre d'art, est donné sous la protection de la roulette, il obtient toujours une presse qui parle d'or.
A Francfort, deux concerts : Damnation, Harold, Repos de la Sainte Famille (20 et 29 août». — Banquets, toasts, pièces de vers, couronne de laurier. — Auditoire plus attentif qu'à Bade, mais « clairsemé ». Et la faible recette est e'corne'e par un maitre-chanteur du journalisme :
— « Je me doutais déjà ('avoue Berlioz à Liszt; de l'existence de ces critiques de grands chemins, et de la nécessité où l"on est de jeter un sou dans leur chapeau quand on passe devant leur escopette. »
A Paris ( 1" septembre;, la besogne des chroniques :
— « Me voilà retombé dnns le feuilleton. .L*ai déjà rendu compte du Nabab i opéra-comique de Scribe et Halévy);je viens 1 3 septeml)re) de corriger mon article. «
Autre article, tout de suite. Car un théâtre rouvre, le soi-disant Lyrique, dirigé par « ce crapaud d'Adam » :
— « (Juelle réunion de braillards et de mauvais musiciens, » s'écrie Berlioz dans une lettre, tandis qu'aux Débats il improvise ce couplet à propos du Bijou /wrdu :
... Comtiient y suffire? Des acte> qui durent une lieure et demie, des opéras qui ne s'achèvent que le lendemain, des cavatines brodées sur toutes les coutures, des chœurs doublés de cuivre et cerclés en fer (grâce à l'incessante action des trombones et du triangle); un dialogue vif et animé où les mots pleuvent comme grêle; chaque jour un nouveau débutant, une nouvelle débutante, toujours des bouquets frais, de jeunes claqueurs pleins d'ardeur et d'illusions généreuses, toujours le même public éperdu, criant bravo à tout bout de chant.. La claque et le directeur des succès n'y vont pas de main morte...
Autre réouverture, autre article. — Mais il s'agit du Théâtre Impérial de l'Opéra; et la censure ne permet
pas qu'on hlâme rien de ce qui est impérial... Berlioz recourt à l'ironie, ou plutôt à la goguenarderie, à l'ancien papillotage fashionable et Jeune-France :
Pour faire un civet, il faut une idée; pour faire un feuilleton, il faut un lièvre... Quel lièvre pourrai-je bien courre à propos de la réouverture de l'Opéra, où l'on ne trouve plus même le moindre lapin?... N'importe, parlons-en;... mais soyons sérieux. : il est défendu de s'amuser avec l'Opéra...
... Quel cliquetis d'opinion !... L'un disait: La décoration nouvelle de la salle est trop riche! — L'autre, elle est de mauvais goût! — Une dame disait : les costumes sont faibles! — Un homme : ils sont usés! — Une demoiselle : ils sont affreux! — Un jeune garçon : ils ne sont plus! — Enfin, pas une critique ne ressemblait à Tautre...
... La salle était auparavant très sonore : il j a maintenant des inslans où Ton v entend trop ..
Et ce feuilleton de deux grands bas de page, ce double rez-de-chaussée, se terminait par de grands compliments à Meyerbeer.
Heureux et riche Jakob-Liebmann Meyerbeer... Ah! si l'on était millionnaire comme lui (avouait Berlioz confidentiellement, entre amis)... Notre art
est un art de millionnaire! Il lui faut des millions. Avec les millions, toute difficulté disparaît, toute intelligence obscure s'illumine, on fait rentrer sous terre les renards et les taupes, le bloc de marbre devient Dieu, le public devient homme... Sans millions, nous restons, après trente ans d'efforts, Gros-Jean comme devant.
Faute de millions, des feuilletons. Et d'autres corvées. Courses, démarches, lettres à écrire. Et les épreuves de la Damnation à corriger... Parfois une brusque échappée à Montmartre, près de l'ancienne Ophélia, agonisante...
Par contre (début d'octobre), d'heureuses nouvelles. On lui répond qu'on l'attend, avant la fin da mois, à Brunswick, à Hanovre, à Leipzig. Des fragments de Bornéo, conduits par LiszL sont applaudis au Musikfest, de Karlsruhe. le même jour que des fragments de Lohengrin.
Il allait partir... Soudain on apprend la mort d'Onslow (A octobre). Un fauteuil est vacant à llnstitut... En hâte, pour les Débats, quelques colonnes nécrologiques. Mais, absent, Berlioz pourra-t-il poser sa candidature utilement? Suspect au pouvoir impérial, n'aura-t-il pas contre lai toute Tinfluence officielle^ si puissante à la section des Beaux-Arts (à cause des commandes de l'État)... Et, deux ans auparavant, il n'avait pas obtenu une seule voix, — pas une seule! D'ailleurs cette prochaine élection^ selon les délais d'usage, aura lieu avant son retour d'Allemagne.
Mieux vaut, vraiment, ne pas poser de candidature.
On l'attend. Il part (12 octobre)
A Brunswick (22 et 25 octobre) deux concerts, deux « succès éclatants » : Faust, Roméo, Harold... Aussitôt à la Gazette musicale et autres journaux amis, aux camarades (et même à ce pauvre Humbert Ferrand, qu'il relance en cette occasion), une pluie de « bulletins de la Grande Armée » :
— « Bâton d'or et argent offert par Torchestre, souper de cent couverts où assistaient les ministres du duc, les musiciens de la chapelle, et toutes les capacités de la ville : jugez de ce qu'on a mangé I... » Et même un excellent petit orchestre, qui joue dans un jardin public, annonce le Carnaval romain. Berlioz y va. On le reconnaît, on l'acclame, l'orchestre sonne des fanfares et « le public crie da capo », assure la Gazette
musicale d'après une correspondance particulière.
— (( En pleine rue, les dames me baisent la main; et le soir, on m'envoie des couronnes anonymes »... Mme Berlioz, c'est-à-dire Marie Recio, pouvait être contente. Car elle e'tait là, comme partout.
A Hanovre (28 octobre), « autre histoire ». Ce n'est plus le « froid accueil » d'il y a dix ans.
— « A ma première répétition, fanfares de trompettes, applaudissemens,.-. et je trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables jambons. » A la dernière, le roi et la reine de Hanovre (qui avaient entendu < chuter » Benvenuto à Londres) restent « de neuf heures du matin jusqu'à la fin de nos exercices, à une heure après midi ».
Au concert (8 novembre), « grandissimes hourras et bis;... le Repos de la Sainte Famille gagne tous les cœurs pieux... Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second concert » .
H a lieu, le 13... « Le roi fait remettre à l'illustre compositeur un très beau cadeau en diamans » .
« Autre histoire » :
— « Ce matin j'ai reçu la visite de Mme d'Arnim, la Bettina de Gœthe. qui venait non pas me voir, disaitelle, mais me regarder. Elle a soixante-douze ans et bien de l'esprit. »
Le 18, départ pour Brème. On lui a promis 400 francs d'honoraires. — Au concert (22 novembre), Harold ("Joachim tenant l'alto solo), le Repos de la Sainte Famille, etc..
A l'Institut de France, cependant, l'Académie des Beaux-Arts venait de donner un successeur à Onslow. Quelques journaux avaient fait campagne pour Berlioz :
Littérateur, critique des plus distingués... Théoricien de l'orchestration... Chel d'orchestre incomparable... Artiste
de progrés avant tout... Il faut le considérer comme un de ces novateurs hardis chargés par la Providence d'accomplir une importante mission...
... Ce que l'Académie française a l'ait pour Lamartine, Hugo et iMusset, — l'illustre aréopage de l'Institut le fera pour Berlioz...
Les musiciens de l'Institut (Adam, Ilale'vv, Auber, Thomas, Carafîa), ne présentèrent même pas Berlioz, mais Clapisson, Reber et quelques autres, d'importance moindre encore. Et à ceux-ci, les artistes de la section, qui négligèrent Berlioz^ ajoutèrent le nom de Leborne. — Entre les deux favoris, Clapisson et Reber, l'Académie fut longue à trouver le meilleur : au cinquième scrutin (12 novembre), elle choisit Reber.
Qu'importait alors à Berlioz? Non candidat (officiellement!), donc, non battu... De loin, aussi bien, quand le brouhaha parisien n'étourdit plus l'oreille et cesse de leur donner de l'inrlportance, ces choses d'Institut, ces votes, ces marchandages de voix, paraissent si petits, si mesquins! Même sans habit à palmes vertes, l'auteur de la Damnation, de Roméo et de Harold venait d'être acclamé à Brunswick^ Hanovre et Brème; son Roméo, en entier, allait être exécuté dans quelques jours à Detmold, au château du Prince-Hégnant de Lippe : le prince chanterait le rôle de Lorenzo et les princesses figureraient dans les chœurs... Mais Berlioz ne pouvait y assister : il était attendu pour le 23 novembre par l'orchestre du (îlewandhaus à Leipzig.
Au Gewandhaus, le huitième concert d'abonnement (1" décembre) allait lui être consacré. Avec une symphonie de Beethoven, il n'y aurait que du Berlioz, et dirigé par lui.
Deux jours avant ce concert, pour les FUegende Blàtter il improvise un manifeste :
... Comme musicien, il me sera, je l'espèrej beaucoup pardonné, parce que j'ai beaucoup aimé. Comme critique, j'ai été, je suis et je serai cruellement puni parce que j'ai eu, parce que j'ai et que j'aurai toute ma vie, des haines cruelles et d'incommensurables mépris...
La musique est le plus poétique, le plus puissant, le plus vivant de tous les arts. Il devrait en être aussi le plus libre; il ne l'est pourtant pas encore De là, nos douleurs d'artistes, nos obscurs dévouemens, nos lassitudes, nos désespoirs, nos aspirations à la mort.
La musique moderne, la musique (je ne parle pas de la courtisane de ce nom qu'on rencontre partout), la yniisique, sous quelques rapports, c'est l'Andromède antique, divinement belle et nue, dont les regards de flamme se décomposent en rayons multicolores en passant au travers du prisme de ses pleurs. Enchaînée sur un roc au bord de la mer immense, dont les flots vienijent battre sans cesse et couvrir de limon ses beaux pieds, elle attend le Persée vainqueur qui doit briser sa chaîne et mettre en pièces la chimère appelée Routine dont la gueule la menace en lançant des tourbillons de fumée empestée.
... Je fais cette profession de foi uniquement pour vous prouver que j'ai une foi.
Tant de professeurs en manquent!
Malheureusement oui, j'en ai une, je l'ai trop longtemps professée sur les toits, obéissant pieusement au précepte évangélique. Et grand est le tort du proverbe « il n'j a que la foi qui sauve ». Il n'y a que la foi qui perd, au contraire; c'est elle qui me perdra...
Pour soutenir Berlioz à Leipzig, Liszt était venu de Weimar. Et il avait entraîné, dans son ravonnement d'enthousiasme^ Cornélius (traducteur de la Fuite), Klindworth^ Richard Pohl, Pruckner, Remeny, Joachim, Raff. .. Maints autres compositeurs^ ou dilet-
tantes, critiques, virtuoses, étaient accourus pour ce concert berliozien du Gewandhaus.
La veille, à une « grande soirée ^ chez le concertmeister David, Liszt joue des transcriptions d'après Berlioz, et entre autres un nouvel arrangement sur deux motifs de Benienuio.
Ainsi préparés et entraînés, les classiques auditeurs du Gewandhaus accueillent Berlioz tout autrement qu'il y a dix ans. — Depuis dix ans (constateront les Signale), bien qu'on n'ait rien entendu de lui, on l'avait souvent jugé sévèrement et pas du tout « couvert de fleurs » ; mais hier, ce fut un applaudissement général.
... Cet homme n'ollre que de l'extraordinaire...
... Chaque voix de son orchestre est un être animé, tant le cœur si débordant de Berlioz a des choses significatives à dire... Sa musique est polyphonique... On veut lui dénier l'unité organique : c'est une erreur... Une trame, où sont tissées quelques idées diverses, s'étend sous chaque morceau et leur donne de l'unité...
... Pourquoi naccorderait-on pas à ses idées mélodiques comme à celles de Wagner, de s'éclairer, de devenir plus nettes à l'auditeur, au moyen d'apparitions répétées...
... Ullamlet de Shakespeare, pendant longtemps, fut tenu pour obscur, inorganique, et plein d'énigmatiques et insolubles contradictions In j«mr Gœthe en trouva le sens et l'œuvre merveilleuse apparut claire et intelligible. H en va de même pour Berlioz...
Au Gewandhaus, quelques jours plus tard, autre triomphe (10 décembre) : fragments de Roméo et de la Damnai iou, la Fuite en E(/[/pte en entier... Après le concert, banquet organisé par Liszt à V Ilote! de Bavière; puis sérénade donnée par le Pauliner Sangerverein au maître français et à Mme Berlioz.
Tous deux, le lendemain, partent pour Paris.
Malgré ce triomphe en coup de main, malgré cette
revanche (constatait Liszt), — un parti ennemi, irréconciliable, restait à Leipzig. 11 exprimait son étonnement ou sa haine par la voix d'Otto Jahn. Ce célèbre archéologue, qui accumulait alors les documents en vue d'un travail considérable sur Beethov^en, Mozart et Haydn, se délassait des ouvrages qui feront sa gloire, en bataillant dans les Grenzboten contre Berlioz. Wagner et tout musicien nouveau. Ce Herr Doktor, naturellement, polémiquait avec la légèreté allemande : il trouvait des arguments qui plaisaient aux auditeurs esthétisants du Gewandhaus. Au nom de l'esthétique, et fort longuement, il jugea donc la Faust-Verdamnis un « monstre » capable de plaire à des Français ; il tança le Jeune-France pour avoir manqué de respect envers les formes austères de la fugue; et traita Berlioz de Paillasse ou d'Homme-Saucisse (Hanswurst).
Rien n'est plus naturel. Lorsqu'un développement, où s'ébroue un Herr Doktor, commence par le nous autres Allemands^ il comporte à l'ordinaire un milieu esthétique, métaphysique et incompréhensible, — et il se termine par une saucisse.
Paris.
Fatigué du voyage, courbaturé, épuisé par les répétitions, les concerts, les ovations; — l'estomac et les intestins délabrés par ces lourds dhiers allemands, ces longs banquets, ces toasts : là-bas, parlant, grisé de paroles, heureux, énervé, il man.ue, boit et fume, fébrilement: et il oublie que la maladie, inlassable, fait son œuvre sourde, continue, et déséquilibre de plus en plus ses fonctions digestives.
Au retour, las, aspirant à un calme réparateur... Non; « des vingtaines de lettres à écrire et autant de courses ennuyeuses à faire ». Et toujours les mômes
souffrances^ qu'il retrouve comme de vieux meul)les où il lui faut continuer de vivre.
Et à Montmartre, dans la maisonnette de la ruelle Saint-Vincent, si près du cimetière enseveli sous la neige. Ophélia toujours moribonde...
Comment travailler?... Et encore des planches d'épreuves à corriger, pour la Damnation... Là-bas, stimule', grisé par le succès, il a repris confiance. L'accueil fait à son petit oratorio engage Berlioz à le développer. A Paris même, à la société Sainte-Cécile de Seghers (18 décembre), on fait bon accueil à ce « mystère en style ancien » ; les jours suivants, ce sont d'excellents articles... Après cette Fuite en Egypte, pourquoi ne pas écrire, dans le même style simple qui plaît tout de suite, une Arrivée de la Sainte Ffimille à Sais?
Il s'y met... Surgit une affaire, un procès. C'est un amateur polonais, le comte Thadée Tyszkiewicz, qui poursuit l'Opéra avec une logique irréfutable : il a acheté un billet pour entendre le Freischiitz de Weber; or le théâtre, tant il pratique de coupures, ne lui donne qu'une partie de la partition : volé, l'amateur plaide. L'atlaire fait du bruit: et voilà que l'avocat met en cause Berlioz et ses récitatifs : si le chefd'œuvre est mutilé, M. Berlioz n'y est pas étranger!
Donc, il faut répondre, et se disculper. Longue lettre aux Débats. Et combien délicate! Pour son arrangement du Freischiitz,, il touche toujours des droits : comment donner tort au théâtre qui pourrait jouer un autre arrangement? Et comment donner tort à l'amateur qui a raison :\.. « Les coupures et mutilations » furent faites à son insu, et il les déplore... Et à ses amis et correspondants de l'étranger il envoie sa lettre, avec demande de reproduction.
Quel temps lui reste-t-il pour travailler à l'oratorio ?
Comment l'achever, tout de suite, afm de profiter de la faveur qui accueille la Fuite en Éf/ijfde, dont la partition (piano et chant) paraît alors?... Encore des feuilletons, cette année comme les autres. Aux Débats, il s'écrie :
— « 1854!!! Encore des feuilletons! Encore des opéras! Encore des albums! Encore des chanteurs!... Encore des théâtres où Tondit que Ton chante!... » Et tant de bruit, pour si peu de musique... Enervé, maussade, épuisé par des séries d'insomnies, agacé de ne pouvoir disposer de son temps pour « travailler au lieu de labourer pour vivre », il est trop sévère, peut-être?... Mais non, les titres seuls des œuvres, les programmes, les noms des virtuoses, prouvent la bassesse du goût régnant. A POpéra-Comique, V Ombre cV Argentine, les Pa/nllotes de M. Benoist, la Lettre au bon Dieu, ou encore les triomphales Noces de Jeannette... Au Théâtre-Italien, les gargarismes, les prouesses des gosiers font furore : les ténors ou les dive jonglent avec des trilles ou des notes suraiguës, ainsi que des baladins avec des poignards ou des chandelles allumées : TAIboni, la Frezzolini, Mario, Tamburini, Gardoni et tutti quanti... Les sociétés de concerts vivotent^ sans beaucoup d'auditeurs, celle de Seghers, celle de Pasdeloup. Au Théâtre -Lyrique d'Adolphe Adam, le Postillon de Longjumeau est du grand art, comparé au reste. Et quant à l'Académie Impériale de Musique, c'est le temple du néant : rien, sinon des traductions d'ouvrages italiens, à l'usage d'un rôle pour qui tout est sacrifié; rien, sinon les œuvres de Meyerbeer. Ses Huguenots atteignent au moins leur quatre centième; Robert le Diable, leur cinq centième. Quant au Prophète, joué sans cesse à Paris depuis cinq ans, il inonde l'Europe entière. Et voici que Giacomo Meyerbeer va envahir l'Opéra-Co-
mique : il menace de lécraser sous son Étoile du Nord.
Contre tous et contre tout, pour continuer la lutte^ Berlioz n'a que sa « situation arme'e » aux Débats. Son feuilleton est sa place forte. Soudain, la voici menacée : Armand Bertin,le directeur, meurt à cinquante ans. Or Mlle Bertin, depuis longtemps, a délaissé la musique pour la poésie : elle n'a plus besoin d'un « secrétaire musical ». Si la direction du journal ne reste plus dans la famille, qui donc tiendra compte à Berlioz de son dévouement lors de la Esmeralda?... Autre inquiétude : le gouvernement impérial peut essayer, en sous-main, de favoriser une combinaison financière afin de faire acheter le journal par des gens sûrs et de Tamortir. — Par bonheur Edouard Bertin se dévoue à la maison : il abandonne la peinture, les paysages historiques, et assume la direction du journal.
Pour Berlioz l'utile et fructueux supplice du feuilleton continue. Entre temps, quelques heures sont données à sa trilogie sacrée, à l'interminable correction des épreuves de son Faust, et aux douloureuses visites à cette pauvre Harriett, à cette poor Ophelia, qui ne peut pas se délivrer de la vie.
Tandis qu'il travaille, et surtout qu'il peine et besogne; tandis qu'il refuse de s'occuper des répétitions de la Vestale (car « il veut n'avoir rien à démêler avec les tripoteurs de l'Opéra »), on annonce, comme une merveille divine, une nouvelle œuvre de Giacomo Meyerbeer. Sans trêve, tous les journaux maintiennent le public dans la fièvre de l'attente :
— « Une œuvre nouvelle de Meyerbeer, s'écrie la Gazette musicale, c'est un événement pour le monde! »
L'Étoile du Nord !... L'Etoile du Nord! de Scribe et Meyerbeer!...
Le 16 février, à l'Opéra-Comique, l'Empereur et l'Impératrice honoraient de leur présence la première
représentation ; à plusieurs reprises^ Leurs Majestés Impériales, « donnaient le signal des applaudissemens » ; et à la fin l'illustre Giacomo Meyerbeer était obligé de paraître sur le théâtre pour répondre à d'interminables ovations.
Aux Débats, Berlioz constate ce triomphe; il remarque aussi que « M. Scribe n'a pas cru devoir se passer du niais de mélodrame ». Quant à la musique, après un long compte rendu très élogieux, il a le courage de glisser :
Voilà donc un succès réel, solide, vigoureux, armé; succès pour l'auteur, succès pour les exécutans, succès pour le théâtre, et succès encore pour l'éditeur. En va-t-on vendre de ces airs, de ces romances, de ces couplets, de ces duos de vivandières, de ces rédowas, de ces marches, de ces chansons de soldat!... 11 y a longtemps que le commerce de musique ne se sera trouvé à pareille fête.
Quelques jours plus tard, Louis Berlioz était de retour à Paris. Pauvre Louis... Pour quelques incartades, sévèrement tancé par son père (que style l'acariâtre Marie Recio), il venait de suivre, au Havre, un cours à l'usage des aspirants de la marine marchande. Maintenant, diplômé comme aspirant marinier, à vingt ans, heureux d'occuper enfin sur un navire un rang moins subalterne, il passait embrasser son père â la hâte, avant de s'embarquer.
Près de son père, combien de choses, hélas, l'en séparaient! A peine osait-il monter rue Boursault, à cause de Marie, l'autre Mme Berhoz : s'il avait un mot à dire à son père, il écrivait, et remettait un pli au portier, ou il en chargeait quelque ami. Ainsi, des journées entières, déjà orphelin et comme abandonné, il errait à l'aventure dans Paris.
Sa mère, à Montmartre, il l'avait revue, plus qu'à
demi morte, cadavre informe et qui souffre, et que la mort, depuis si longtemps, ne veut pas délivrer.
Or Berlioz était dans la gêne, et son fils avait besoin d'argent. Rien ne glace autant quelques jours où l'on pourrait reprendre contact. Et puis, Marie est là. Froissé, blessé par elle, le fils en voulait à son père. Débordant par moments, Louis parlait avec trop de franchise sur le compte de cette femme, — de cette maîtresse subie par un homme usé... De son côté, Berlioz était encore pris à son fils par ses propres affaires : la composition de la trilogie sacrée, les épreuves de Faust, les courses multiples, les lettres à écrire en Allemagne pour organiser une nouvelle campagne de concerts : c'était pour la fin de mars, à Dresde et Hanovre.
Quant à Louis, on lui avait trouvé une place d'aspirant volontaire, à Calais : il n'avait plus qu'à s'embarquer.
Comme un intrus qui ne tarde pas à s'en aller, Louis partit ("derniers jours de février). Et ce qu'il avait plein le cœur, il ne put le dire de vive voix à son père, mais il lui fit une lettre et la remit à un tiers. — sans doute pour que Marie Recio, dépouillant le courrier habituel, ne la vît pas.
Le lendemain, le surlendemain, l'état d'Harriett Smithson empirait Effrayées, les servantes font appeler Berlioz. Est-ce la fin, la déliva^ance?... Cette paralysie est si ancienne, il reste si peu de vie à s'exhaler, que l'agonisante recommence, et pour longtemps peutêtre, à se survivre.
Le 3 mars, Berlioz remonte à Montmartre. Même état. Il redescend à Paris. — D'ailleurs, peu d'argent : il faut qu'il se débatte pour alimenter ses deux ménages.
Soudain, on court après lui, on le cherche : c'est fini...
On le trouve, on le ramène.
Tnterminable remontée, depuis la barrière de Clichy jusqu'à la vieille église Saint-Pierre de Montmartre... Quand il redescend le versant nord, il longe le jardinet, le « cottage » où il abrita jadis (vingt ans auparavant) son idylle avec Ophélia.
Rue Saint-Vincent, les fenêtres sont déjà fermées pour la veillée funèbre... Il entre : la lueur des cierges s'étend sur cette forme qu'il enlaçait autrefois sous son étreinte... Ophélia! Pour la baiser au front, il relève le suaire qui cache les traits tuméfiés :
Arrachement de cœur (écrira-t-il bientôt)... je me sentais prêt à me dissoudre dans l'immense, affreuse, incommensurable, infinie pitié dont Je souvenir de ses malheurs m'accablait... Nos déchiremens intérieurs; son inextingible jalousie devenue fondée; notre séparation,... l'éioignement forcé de son fils;... son cœur brisé; sa beauté disparue;... ses douleurs physiques;... sa longue perspective de la mort et de l'oubli...
Destruction ! Feux et tonnerres ! Sang et larmes ! Mon cerveau se crispe dans mon crâne en songeant à ces horreurs...
Shakespeare! Shakespeare! Où est-il? Où es-tu? Il me semble que lui seul, parmi les êtres intelligens, peut me comprendre et doit nous avoir compris tous les deux; lui seul peut avoir eu pitié de nous, pauvres artistes s'aimant, et déchirés l'un par l'autre... Shakespeare! Shakespeare! tu dois avoir été humain; si tu existes encore tu dois accueillir les misérables ! C'est toi qui es notre père, toi qui es aux cieux, s'il y a des cieux.
Dieu est stupide et atroce dans son indifférence infinie; toi seul es le Dieu bon pour les âmes d'artistes; reçoisnous sur ton sein, père, embrasse-nous! De profundis ad te clamo. La mort, le néant, qu'est-ce que cela? L'immortalité du génie!... Whatf... 0 fool! fool! fooU... (Quoi?... Imbécile, imbécile !)
Aucune méditation ne dispense de préparer un convoi. Et Berlioz, « pour s'occuper de ce triste devoir,
était seul ». Lettres à écrire; démarches à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière, — tout est compliqué encore parce que le décès s'est produit à Montmartre, hors de l'enceinte parisienne. Pour le service religieux, Harriett Smithson étant protestante, où trouver le pasteur qui fait la banlieue?... Il habite près
de rOdéon : la nuit. Berlioz v court.
LOdéon!... Hamlet... Ophélia!... le coup de foudre de 1827!... Harriett Smithson, alors, pâle et languissante apparition, si douce, avec les romarins et les fleurs des eaux piqués dans sa chevelure dénouée. . . Ah^ ces cheveux blonds de jadis, maintenant décolorés et blanchis, on vient de les couper sur le front de la morte, et Berlioz (en cachette de la chanteuse) les gardera, une moitié pour lui, une moitié pour son fils...
Poor Ophélia (écrira-t-il encore dans ses Mémoires), c'est moi qui prépare ton dernier voyage,... moi qui t'ai tant tourmentée; moi qui ai tant souffert par toi, après avoir tant souffei't pour toi,... moi qui, malgré mes torts, peux dire comme Hamlet : « Quarante mille frères ne Veussent pas aimée comme je V aimais. »
Shakespeare! Shakespeare! Je sens revenir l'inondation, je sombre dans le chagrin, et je te cherche encore...
Father! Father! Where are you?...
Près de la morte, toute la vie d'autrefois renaissait au cœur de Berlioz, et le lirisait. Tant de souvenirs, tant de passions, de rugissements amoureux, tant de douceur et de tendresse, et les cris, les larmes de la tragédienne, les scènes de jalousie, l'évasion avec la chanteuse à demi Espagnole, la prise de bec des « deux Mme Berlioz », la maladie, les années de souffrance, la paralj'Sie gagnant comme une mort progressive et trop lente; — et ce cadavre, enfin, cette loque qui pourrit déjà, et répand une senteur fade...
Veillée interminal)le^ terrifiante, pleine d'épouvantements. Shakespeare, Shakespeare!... Les fossoyeurs d'HamIet, qui déterrent, en goguenardant, le crâne du pauvre Yorick!... Ah, tout le néant humain, qu'on se cache sous les illusions de l'amour ou de l'art et sous l'abrutissant va-et-vient de Tau-jour-le-jour, — ce néant (pense-t-il) est la seule réalité stable! Feux et tonnerres, sang et larmes! Pauvre Ophélia, qui glissais, avant 1830, comme une clarté lunaire dans le décor d'Elseneur: Ophélia, qui reposes maintenant sous ce suaire trop véritable, sur ce lit où de longues années tu as gémi, impotente, déformée, méconnaissable; Ophélia, dont l'image triomphante s'épanouit^ cruellement belle, dans ce cadre accroché au mur... Car elles sont là toutes deux : l'Ophélia de jadis, aux épaules amples, à la chair bulbeuse, magnifiquement drapée dans un satin bouton d'or, reine de théâtre dont le poétique regard, entre les deux retombées des torsades en repentirs, semble se perdre dans la contemplation du ciel ou du lustre de cristal... Et devant cette image périmée, il y a l'autre Ophélia, la vraie, la vivante, — la morte, dont il ne reste plus rien, sinon cette forme horrible^ cachée sous ce drap immobile, cette forme déjà froide et qui, sans même respirer, exhale comme un souffle de pourriture.
La mise en bière, le lendemain.
Les amis qui viennent, qui embrassent Berlioz... Chaque fois, de nouvelles larmes. Épuisé, les nerfs à bout, anéanti par la veillée et par des « volcànismes » de désespoir...
Voici le pasteur. La cérémonie funèbre commence. Devant le drap noir, le pasteur prononce quelques paroles et lit des psaumes. Puis les porteurs soulèvent la bière, l'emportent... Berlioz ne put la suivre.
Elle n'allait pas loin, son Harriett. Elle s'était déjà
tant rapprochée du cimetière Saint-Vincent^, si voisin, sur le joli versant de verdure bourgeonnante qui regarde vers Saint-Denis.
Quelques bons camarades de Berlioz faisaient cortège : Joseph d'Ortigue. Wailly (librettiste de Benvenuto), Brizeux, sans doute Legouvé, et aussi quelques amis du comité de la Philharmonique défunte (Massart, Léon Kreutzer?), quelques camarades de journaUsme, figures habituelles des premières, et une députation d'artistes dramatiques « conduite par cet excellent baron Taylor » .
Venus pour elle? remarqua-t-il en journaliste clairvoyant. — Non, « venus par amitié pour moi ». Car la grande actrice d'un hiver, plus de vingt-cinq ans écoulés, était oubliée de tous.
Expédié en hâte, cet enterrement, sans doute par raison d'économie et aussi par crainte «le la chanteuse trop ardente à diminuer le cadavre de sa rivale. Aucune publicité : l'enterrement avait précédé la plupart des articles de journaux et même des entrefilets. Morte le 3^ inhumée le 4. De fait, un enterrement à la muette (l).
Le Mousquetaire, pourtant, où la plume d'Alexandre Dumas éperonne une prose caracolante, s'inclinera bientôt devant le tombeau de la grande tragédienne romantique; le Mousquetaire, avec un geste théâtral, saluera, de son chapeau empanaché, la tombe de rOphélia de 1827 :
— « llarriett Smithson, Berlioz^... couple voué à une vie poétique et orageuse... »
Aux Débats, le prince de la critique improvisera des pages brillantes :
... Elles passent si vite, si cruellemeni, ces divinités de la fable!... Nous étions jeunes et superbes!... Un soir
(1) 4 mars, disent les archives du cimetière Saint-Vincent. III. 2â
d'été, à son balcon, Juliette, enivrée et tremblante... Un monde entier était attentif à la grâce, à la voix, à l'enchantement de cette femme...
... Elle fat, sans le savoir, un poème inconnu, une passion nouvelle et toute une révolution...
... Je la vois encore .. Ses bras sont nus, et l'on peut entrevoir sa blanche épaule! Ah! Sainte nudité de la femme qui va mourir...
... Et maintenant, la voilà morte... Elle est morte, rêvant encore à cette gloire qui vient si vite et qui s'en va si vite! 0 visions! ô regrets! ô douleurs!...
... Jetez des fleurs! Juliette est morte !... Jetez des fleurs!... Sur son blanc linceul Juliette repose... Jetez des fleurs!... La mort pèse sur elle comme la gelée sur le gazon en avril... Jetez des fleurs!...
Mais Janin ne jeta ces fleurs qu'au bout de trois semaines (20 mars), comme si Berlioz l'avait prié d'attendre que Marie Recio et le pauvre veuf fussent sur les routes d'Allemagne... A la Gazette musicale^ organe du compositeur-journaliste, aucun article, aucun entrefilet. Seules, deux lignes^ et c'est tout.
Liszt, de VVeimar, écrivit à Berlioz une lettre de condoléance :
— « Elle t'inspira^ tu l'as aimée, tu l'as chantée : sa tâche était accomplie... » Accomplie depuis longtemps, même, si la destinée des Ophélia est de mourir au début du cinquième acte. — Lettre cruelle, semble-t-il par les seules lignes que Berlioz ait citées, en l'appelant une lettre « cordiale »; -- lettre prudente aussi, puisqu'elle ne pouvait manquer d être lue par Marie Recio.
La douleur de Berlioz, pourtant, était sincère et profonde. Ophélia morte, le dernier lien se brisait entre lui et sa jeunesse.
Et combien il se sentait vieux, usé, fini, dans cette
crise qui l'accablait à cinquante ans! Visage raviné; paupières gonflées, pochées; les yeux rentrant, où tremble une lueur afl'olée, comme aux prunelles d'un oiseau qui a peur; — la tête penchée en avant, lourde, lasse, sous une douteuse crinière de « lion » démodé, ni rousse ni blanche, décolorée, et d'aspect sale. Le corps amaigri se tassait. Les lèvres rasées se contractaient, dédaigneuses, dégoûtées, entre son nez en bec d'aigle et son menton volontaire. Et toute sa personne, amincie, étriquée, voûtée, écroulée, prenait on ne sait quel aspect sinistre et fantomatique, où il y avait quelque chose d'une vieille femme pauvre.
Tristes après-midi, rue Saint- Vincent. Il allait, sans savoir où arrêter sa douleur, de la maison vide à la fosse fraîchement remuée... Puis, revenant dans le jardinet, parmi les lilas bourgeonnants où les oiseaux faisaient palpiter leurs rumeurs printanières, l'esseulé pleurait, méditait... Ou bien il écrivait à son fils : là du moins, loin de Marie Recio et caressé par le cher fantôme, il était libre de laisser s'épandre son cœur :
— « J'ai gardé ses cheveux... Ne perds pas cette petite épingle que je lui avais donnée... Tu ne sauras jamais ce que nous avons soufi'ert l'un par l'autre, ta mère et moi; et ce sont ces souffrances mêmes qui nous avaient tant attachés l'un à l'autre. 11 m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter... La voilà délivrée. Je taime, mon cher fils... »
Il fallut vendre les meubles d'Harriett. Pouvait-i garder l'appartement de Montmartre, ou transporter ce mobilier rue Boursault parmi celui de Marie Hecio et de cette bonne Mme Martin Sotera de Villas?... Mais, pour son fils, il mit de côté, dans une malle, les objets plus personnels et les souvenirs :
— « La malle (lui écrivait-il) est fermée; elle porte ton adresse et la déclaration que cela t'appartient. »
Pauvre enfant : plus de mère; son père pris par une autre femme; pas de toit familial; — rien à lui, sinon, sur l'aviso le Corse, où il est aspirant volontaire, une couchette, son trousseau dans une petite armoire, et là-bas, chez l'autre femme, quelques souvenirs et les cheveux de sa mère, dans une malle...
La vente des meubles et des hardes, ce n'était pas suffisant à payer le médecin, les deux femmes de service, les frais de l'enterrement et la concession de dix ans au cimetière. Par bonheur, à l'Opéra^, on reprend la Vestale : donc deux articles aux Débats, — c'est-àdire deux cents francs. Cela peut aider, avec quelque argent emprunté, Marie Recio et Berlioz à partir (26 mars) pour la tournée de concerts convenue.
A Hanovre, le plaisir de conduire une répétition, d'entraîner un orchestre souple et nerveux, galvanise Berlioz. Voilà des violonistes qui « chantent avec une âme »^ et des cuivres et des harpes :
— « Je suis vraiment bien heureux. »
Au concert (i^' avril) tout le programme est à lui. — Triomphe.
Le 2, répétition à Brunswick; le 3, concert. — Autre triomphe. ^'■'-
Eten route pour Dresde.
La Damnation tout entière à monter. Répétitions chaque jour, pendant deux semaines. Les musiciens d'orchestre, les choristes, sont fanatisés; mais on craint de la résistance parmi les critiques. L'année dernière, à Leipzig, une fois Liszt parti, les langues et les plumes se sont déliées et acérées. Le vieux parti du Gewandhaus a relevé la tête; et de doctes Dolitoren, reprenant en chœur le Nous autres Allemands du mozartiste Otto Jahn, ont jeté l'anathème sur la « mutilation » du
Faust naiionaL perpétrée par ce « Paillasse », cet « Homme-Saucisse », cet H ansivu) st.
Mais Liszt est là (utile, actif), en la personne de son élève Hans von Bûlow. Les obstacles tombent; les envieux, un Krebs, un Reissiger, sont réduits au silence, à l'impuissance : la Damnation (22 avril), dirigée par Fauteur, recueille une « immense acclamation ». — « Les musiciens, devant le public, embrassent Berlioz » .
Le lendemain, presse « aigre-douce, — plus aigre que douce ». Pas d'idées, lui reproche-t-on; mais des effets de timbre, des « calculs de notes i>. Et candide, puritaine, la Gazette constitutionnelle de Dresde l'accuse d'immoralité : jamais les étudiants allemands n'ont circulé 'per urbeni quœrentes yuellas... Pourquoi ne pas dire, pense Berlioz, que j'ai calomnié Méphistophélès '^
A la deuxième audition (le 26j, peu de monde. Mais un accueil plus enthousiaste encore : c'est la petite phalange berlioziste... Le soir, grand dîner en l'honneur du maître : le ministre de l'intérieur, baron de Zeschau, y assiste.
La présence de ce personnage officiel, de ce Hofrath, annonçait-elle qu'une combinaison allait enfin aboutir? Depuis plusieurs mois, en effet, Hans von Bulow travaillait à faire désigner Berlioz comme maître de la chapelle de Dresde. Place occupée naguère par Richard Wagner, et jadis par Weber. C'aurait été, à l'étranger, la « dictature musicale » que Berlioz n'avait pu obtenir, ni vers 1840, ni en 1847, à l'Opéra de Paris... Mais ce projet de fixer Berlioz à Dresde était déjà éventé : à Paris même, quelques mois auparavant, des journalistes (visant peut-être sa place au Conservatoire) avaient annoncé la chose comme certaine. A quoi il avait répondu par une lettre ouverte, mi-plaisante et mi-sérieuse : il avouait que s'il quittait Paris, ce serait pour diriger une Chapelle à iMadagascar, — et il
signait : « Berlioz, bibliothécaire au Conservatoire Impérial ^... Pour se fixer à Dresde (abandonner sa « sinécure » et son feuilleton si utile), il lui fallait des avantages sérieux et durables, des garanties. — L'intendant des théâtres, le baron de Liittichau, ne lui fit que des ouvertures et des compliments.
Au troisième concert (29 avrilj, Roméo en entier, la Fuite en Égy/de... Salle comble, public de choix... « Applaudissements réitérés (constate Hans von Bûlow), et en rinforzandos inouïs à Dresde depuis la fuite de Wagner... » D'une seconde loge, une couronne de lauriers est lancée aux pieds de Berlioz.
Ce concert, il faut le redonner deux jours plus tard (1" mai). — Malgré ce succès, Berlioz qui écrivait lettres sur lettres à Munich, à Hambourg, à Leipzig, ne pouvait arriver à s'y faire engager... Ces succès, même en Allemagne, n'arrivaient pas à être des victoires définitives. Toujours des coups de main, des avantages d'avant-garde, brillants, stériles, après lesquels il n'y a plus qu'à se repher. — Même les recettes qu'il razziait, après tant de frais et de fatigues, étaient bien peu de chose, mangées d'ailleurs par les frais de route, et parfois lui échappant en entier. — A Hanovre, les musiciens et même le roi lui avaient promis un cachet de 400 francs et une décoration qui ne coûte rien : or, il a beau réclamer et insister, il ne voit venir ni le cachet ni la croix.
Irrité, surmené, trépidant... Entre amis, grisé par les bravos, il perd toute prudence, parfois, et laisse voir ses dégoûts, son aigreur. Et Marie Recio, bavarde, potinière, bouleversant de son importance le placide Hôtel de l'Ange d'or^ fait des ragots maladroits. Devant rélève de Liszt, devant Hans von Bûlow fanatisé par Lohengrin, elle s'emporte contre Wagner : c'est un faux ami ; Hector a eu la bonté d'accueillir aux Débats
un feuilleton de Liszt sur Tnnnhduser ; et Wagner, en retour, a nié le génie d'Hector, et n*a voulu y voir qu'une mécanique orchestrale. — Car ce passage d'Opéra et Drame est connu des amis de Berlioz : Fétis vient de le citer et de le commenter dans la Gazette musicale^ tout à côté des communiqués de Berlioz même...
Si bien que llans von Bûlow, également dévoué aux deux grands musiciens, conseille à Liszt de s'entremettre :
— « Il serait peut-être bon de rappeler à M. Berlioz que les premiers et les plus chaleureux amis, qu'il a trouvés à Dresde dans l'orchestre et dans l'auditoire, appartiennent depuis longtemps au parti Wagner... Les caquets de Mme Berlioz (sic) au sujet de Richard Wagner m'ont assez irrité... »
Ils partirent (2 mai), ayant lassé leurs partisans.
— « Paris me semble plus bète que jamais;... je suis triste comme dix mille hommes. »
Depuis que Napoléon III a déclaré : « l'Empire, c'est la paix », il n'est question que de guerre. Pour l'instant on se bat avec la Russie. Depuis un mois, ce ne sont que nouvelles alarmantes. LUes n'inquiètent en rien les fêtes de la cour impériale. On danse aux Tuileries et on admire la beauté de l'Impératrice^ tandis que larmée française, décimée par le choléra, abandonne des bataillons de morts dans les sables du bas Danube. Mais le ministère va enfin agir, tenter une diversion : tandis que l'armée s'embarquera pour la Crimée et préparera le siège de Sébastopol, une division navale, dans la Baltique, reçoit mission de menacer Cronstadt et Saint-Pétersbourg. Déjà, par le travers des fies Aland, sur le Phléyéton. croise Louis
Berlioz... Son fils, aspirant volontaire sur un vaisseau nolisé par l'Etat, va-t-il voir le feu?
Louis rassurait son père... Berlioz^ tantôt inquiet, ou tantôt confiant, se remettait à composer sa « petite trilogie sacrée », V Enfance du Christ.
En même temps il combinait une gigantesque entreprise : douze cents exécutants, sous sa direction, pour inaugurer l'Exposition universelle avec le Te Deum. Ce serait Tannée prochaine... Pour cette solennité « babylonienne », il avait déjà ses commanditaires. Hélas, suspect au pouvoir impérial, que pourrait-il réaliser?
Et sans cesse il entretenait sa correspondance avec l'Allemagne : Dresde, pour Benvenuto, et peut-être la place de maître de chapelle; Leipzig, Hanovre, Munich, pour des tournées de concerts... A mesure qu'il complétait VEnfance du Christ, il faisait traduire les morceaux nouveaux en allemand. Déjà deux parties sur trois étaient prêtes : la seconde (la Fuite en Egypte), déjà publiée; la troisième (V Arrivée à Sais) esquissée en décembre.
Restait à écrire la première.
Aux Débats, presque plus d'articles : en trois mois (mai, juin et juillet) deux rez-de-chaussée. Aussi, presque tout à son oratorio, à son triptyque, il peut (28 juillet 1854) annoncer à divers amis :
— « J'ai fini hier le Songe d'Hérode, première partie de ma trilogie sacrée. »
L'Enfance du Christ était donc achevée.
l'enfance du ghhist
Au contraire du Te Deum et du Requiem, VEnfance du Christ est une composition de pioportions moyennes, presque petites, et ne demande qu'un orchestre
restreint, quelques chanteurs solistes et un chœur peu nombreux.
Berhoz avait écrit lui-même les vers pour sa musique. Çà et là, avec une désuète fantaisie, il fit jouer dans son texte quelques mots de vieux français, quelques tournures discrètes : il se proposait ainsi de mieux accuser le caractère simple, archaïque très joliment, la naïveté qu'il voulait donner aux scènes de sa pastorale, de sa bergerie biblique.
Après les immenses fresques du Te Demn et de la Messe des morts, il se complut, dans VEnfance du Christ, à peindre d'un léger coloris quelques charmantes illustrations pour missel. On va voir que sil y mit son art et ba tendresse la plus émue, il y mit aussi, mais en romantique assagi, de la couleur locale, de l'orientalisme, du réalisme, des accents populaires tels qu'en nos vieux noëls français, et même quelques échos de Shakespeare. Toutes choses qui, dans un petit cadre, font une variété des plus savoureuses : les triptyques les plus ouvragés des peintres primitifs sont moins complexes que cette « trilogie » soi-disant naïve, où on le retrouve lui-même.