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tremblante, presque amoureuse, est pleurée par les hautbois tristes et tendres. Et toujours revient, pour les unifier, le motif mélancolique, craintif, et si gentiment teinté d'archaïsme.
Cette ouverture, ce n'est presque rien. Et cela peut paraître gauche, laborieux, même un peu vide. Troublante ambiguïté : c'est à la fois artificieux et naïf. Cette naïveté, involontaire et voulue, est néanmoins charmeresse. Oui, ici, malgré qu'on en ait, une âme de musicien-poète se fait jour, s'impose, et transfigure tout. Dans cette petite ouverture qui peut, si on l'analyse, sembler manquée, respire néanmoins une poésie douce, un peu puérile, simplette, mais qui sourit comme une fleur des champs. Vraiment Berlioz, avec un je ne sais quoi qui semble sincère et spontané, a retrouvé la naïveté diligente et la mystique suavité des primitifs. Ses bergers, agenouillés comme de pieux donateurs dans un vieux retable, prient avec ferveur autour de la crèche qui contient le salut du monde.
Maintenant, VAclieti des bergers de la Sainte Famille.
C'est le chœur par lequel Berlioz commença d'écrire sa « trilogie ». Qu'il est beau, qu'il est pur, ce chœur d'adoration : on comprend qu'il ait engagé le compositeur à l'entourer d'autres morceaux pour lui faire cortège. Ce chœur et le récit qui lui fait suite (le Repos) forment vraiment le centre radieux de l'idyllique triptyque musical.
Un agreste refrain : les hautbois le proposent en tierces nasilleuses; et les clarinettes, accentuant leurs notes tenues, ronflent comme une pédale de musette. Aussitôt les quatre voix du chœur, doublées par le quatuor des cordes (comme d^ns VAve verum de Mozart), exhalent quatre mélodies qui s'enlacent harmonieusement. Douceur amoureuse, caresse tremblante... C'est l'émoi le plus pur de la prière; ce sont les délices
^'une âme qui se donne. Merveilleuse poe'sie sonore, si purement musicale, elle éveille des émotions qui échappent au verbe : ici la musique seule parle^ et les mots sont impuissants.
On songe à certains chœurs de Gluck, aux cérémonies funèbres sur la tombe d'Eurydice, ou aux mélodies pâles qui murmurent autour dOrphée dans les prairies élyséennes... Bien plus, on croit ici entendre un écho berliozien des chœurs religieux de la Flûte enchantée ou de Y Ave verum de Mozart.
— « Des miracles, ces chœurs religieux de la Flûte », s'écriait notre romantique, ravi enfin dès qu'il connut le véritable texte de Mozart. Et il ajoutait :
— « On est au seuil de l'infini... »
Quant à VAve verum^ il le commentait volontiers, et en ternies lyriques, ultra-lyriques, dans ses feuilletons des Débats; il l'avait inscrit aux programmes de sa Société philharmonique ; dans son Traité (V instrumentât ion il l'avait cité... L'émotion que les morceaux religieux dulFlauto mngico QiVAve verum lui donnèrent, c'est peutêtre celle qu'il nous donne par son chœur des bergers.
Étrange Berlioz, et si complexe. Démoniaque, hyvonien, hamlétique, maudit et ténébreux, il croyait Tètre et il le clamait volcaniquement vers 1830. A force de le dire, il devenait tel. Et pourtant, toujours une tendresse secrète, une source abondante de larmes extatiques murmurait, à peine écoutée,, au fond de son cœur. Adolescent, amoureux de ses rêves avant même que Chateaubriand lui eût donné l'initiation à la mélancolie moderne; florianesque Némorin d'une Estelle irréelle qu'il créait lui-même pour se caresser à un mirage féminin, il avait pleuré aussi quand il avait senti cette douceur de Virgile, qui est comme l'aube de la dilection chrétienne... Autour de ses cinquante ans, usé déjà par une vie trépidante, il voit renaître en lui l'âme
356 LE CRÉPUSCULE D'UN ROiMANTIQUE
idyllique de son adolescence. Hélas ! elle s'épanouit trop tard : cette Heur d'arrière-saison ne lui apportera que l'amertume des regrets et le désespoir des rêves impossibles...
Après YAdieu des bergers, Marie, Joseph et le divin Enfant, pour fuir Hérode^ ont commencé de traverser les sables qui mènent vers l'Egypte.
Voici le Repos de la Sainte Famille.
Une pastorale; un allegretto grazioso (à six-huit)y comme il est d'usage. Mais ce repos dans une oasis^ quelle belle occasion, pour un romantique, d'écrire une page orientale! Sans doute, quelque étrange mélopée, aussi monotone que l'indéfinie vastitude du désert, s'y déploiera lugubrement parmi le bariolage barbaresque des sonorités les plus chatoyantes...
Il n'en est rien. Berlioz, très sagement, renonce à combiner un tableau qui ferait oublier l'innocent coloriage du Désert de Félicien David : pour Berlioz, tache facile, et presque inutile. Il préfère, dans une sorte de paysage traité en toile de fond, ne s'attacher qu'à suggérer une émotion musicale : le paysage, au lieu d'être peint pour lui-même, c'est-à-dire pour faire valoir la virtuosité du musicien pittoresque, est ici comme le prolongement des personnages du drame biblique; ce désert, qui leur rend plus sensible leur tristesse, va lui servir d'expression.
A l'orchestre, un duo. Tantôt les cordes, tantôt le& bois, redisent la même phrase fatiguée, haletante : on dirait les plaintes alternées de Marie et de Joseph, désespérant de sauver l'Enfant. A ces plaintes, rien ne se mêle, rien ne répond, sinon le silence des sables infinis. Mais, obstinément, battent de sourdes pulsations, épuisées, faibles, si faibles parmi ce désert qui toujours recommence. Bientôt, une grande phrase d'amour clame sa confiance et sa force. Ils vont, ils
vont encore, les « voyageurs sacrés » ; sous le chant de leur foi, montent des gammes caressantes, souples <îomme la tige mystique où fleurit l'Espérance :
Les pèlerins étant venus En un lieu de belle apparence Où se trouvaient arbres touffus Et de l'eau pure en abondance...
Le Récitant chante ces vers. Sa voix, continuant de se mêler au duo de l'orchestre, s'en détache à peine. Émanation vocale, elle n'est là que pour préciser, par des paroles, ce que vient de suggérer l'orchestre : la douleur, l'angoisse des parents de Jésus.
Mais ils s'arrêtent dans loasis : ils s'étendent « sur un tapis d'herbe douce et fleurie ». Bientôt, comme des caresses de fraîcheur, passent des murmures d'arpèges; et sur l'onduleux bruissement des altos et des violons, la liquide clarté d'une flûte volète en gammes lumineuses... Les voyageurs, dans la douceur parfumée de l'oasis, cèdent au sommeil : pour veiller sur eux et pour adorer l'Enfant, les anges descendent du ciel et s'agenouillent autour de Jésus.
Alors, dans Téloignement, des voix chantent : Aileluial Alléluia I... Et lentement, blanches comme un vol séraphique, elles se perdent parmi le bruissement de la lumière...