‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 16 sur 48 · Troisième partie. — L'arrivée à Sais · texte numérisé non relu

Troisième partie. — L'arrivée à Sais

Depuis trois jours, malgré l'ardeur du vent, Us cheminaient dans le sable mouvant...

Le Récitant, accompagné par un fngato d'orchestre, chante les épreuves de la Sainte Famille qui fuit encore. Le motif de ce fugato est le même qu'on a

entendu au début de la seconde partie (maintenant à quatre temps et non plus à trois); les anciens épisodes, mêmC;, reparaissent. Malgré ces artifices d'écriture, le récit reste expressif, et Ton sent la lassitude, l'angoisse des voyageurs épuisés, dans cette mélodie obstinée qui s'arrête et repart, dans les contrepoints d'un dessin inquiet, dans les notes syncopées qui semblent haletantes.

Les voici, eux-mêmes, à bout de force. Ils sont enfm arrivés à Sais.

— « Quelle rumeur... j'ai peur », s'écrie la Vierge... « Ville immense », où bourdonne une foule indifférente, hostile. Le désert, peut-être, était moins redoutable que les hommes.

— <i Ouvrez, secourez-nous », implore Joseph.

Les battements précipités des violoncelles et des contrebasses grondantes, ou les sombres ondulations des violons, les longues tenues des clarinettes gémissantes, mettent les personnages dans une atmosphère de drame. Et sans cesse, parmi cette sonorité farouche, les hautes notes si passionnées des altos lancent une imploration à demi étranglée et défaillante.

Repoussés par un groupe de Romains; repoussés par un groupe d'Égyptiens, ils découvrent enfin une maison écartée, abritée par quelques sycomores; ils frappent à la porte...

Un Ismaélite (« le Père de famille », dit le livret) les accueille.

— « Grands dieux! Quelle détresse I » s'écrie-t-il. Et il appelle enfants, serviteurs, et commande :

Que de leurs pieds meurtris on lave les blessures.

Par groupes, et chantant, les serviteurs entrent :. voilà donc les entrées d'une fugue vocale, soutenue,, dramatisée par l'orchestre.

« Donnons de l'eau, donnons du lait ^ , chantent les serviteurs, contrepointant avec ingéniosité. Puis « le Père de famille « interroge ses hôtes : leur nom, leur patrie, leur état?... « Charpentier », dit Joseph.

— ft C'est mon métier, vous êtes mon compère », répond avec bonhomie le brave Ismaélite; « nous travaillerons ensemble, près de nous Jésus grandira. »

Soudain Berlioz prend ici, pour faire parler ce brave père de famille, quelque chose de la puissante cordialité des cadences de Hœndel; Wagner fera de même pour son Hans Sachs (Maîtres chanteurs). Ainsi, pour l'auditeur moderne, la ronde bonhomie d'une cadence emperruquée fait soudain un lien bien imprévu entre le charpentier ismaélite et le poète-cordonnier de Nuremberg.

Cependant pour fêter les hôtes et chasser le souvenir de leurs épreuves, le charpentier (décidément c'est bien un « père de famille ») demande à ses enfants de montrer leur talent de musiciens :

... toute peine Cède à la flûte unie à la harpe thébaine.

Ainsi est introduit un trio pour deux flûtes et une harpe.

Morceau de concert? Page de virtuosité? Non. Ce sont vraiment^ ou peu s'en faut, les enfants du charpentier qui jouent ce trio pastoral. Dans le refrain dïntroduction, on dirait qu'on les voit s'installer^ préludant avec ime gaieté capricieuse.

Soudain la harpe égrène des accords mélancoliques, une flûte soupire; et son chant plane, rêveur, mystérieusement velouté, voix lointaine mêlée à l'ombre crépusculaire; le chant de Tautre flûte ondule, voix caressante qui cherche l'autre voix pour s'y unir. Elles se trouvent : fondues dans la suavité des tierces mineures, elles ne forment plus qu'un chant unique.

Un mouvement vif. La double mélodie, saccadée, souple, bondit, comme un couple de chevreaux dans la rosée. Par moments cette mélodie pastorale s'altère dans son dessin pour prendre, avec un sans-façon charmant, une petite allure orientale ou archaïque... Enfin, ainsi qu'au début, la harpe égrène ses mélancoliques accords, et l'amoureuse mélopée des deux flûtes s'exhale comme un chant du crépuscule.

— « Vous pleurez, jeune mère^, » dit le bon Ismaélite à la Vierge Marie. Mais non^ « plus d'alarmes », les fugitifs sont sauvés. Et puisqu'ils ont besoin de repos^, « le Père de famille » et ses enfants les accompagnent jusqu'à la chambre où ils pourront dormir.

Le Récitant reparaît, et tire la « moralité > de ce mystère « : •

0 mon àme, pour toi que reste-t-il à faire? Qu'à briser ton orgueil...

Prière. Elan d'amour vers le ciel... A la voix du Récitant dautres voix répondent, pures et tendres; l'orchestre se tait, et l'on n'entend plus qu'un flottement de mélodies qui montent, de plus en plus radieuses, à la recherche de la Toute Lumière.

C'est ainsi que le romantique Berlioz, qui naguère avait chanté, dans de vastes œuvres, les amours de Roméo et de Juliette, la désespérance de son sosie Harohl rêvant dans les Abruzzes, et ses propres « rêveries et passions » dans la Symphonie fantastique; c'est ainsi que Berlioz, assagi, purifié par Tàge^, fit sourire, sur le vélin d'un idéal missel, les figurines charmantes d'une pastorale bil)lique. Ici son lyrisme emporté, la vie luxuriante de son coloris orchestral, les éclats « volcaniques » de tel final fracassant, n'étaient plus de mise. \\ ne s'agissait plus de suggérer la vision en-

cauchemardée d'une Marche au supplice ou d'une Orfjie de brigands, ni même de cette apocalyptique Tuba mirum spargens somim dont le souffle fera l'écroulement des mondes. Ici, il fallait une douceur, une tendresse naïvement exprimée, et aussi, en vue de l'archaïsme, une sorte de gaucherie gracieuse^, une hienheureuse enfance du cœur : son génie ingénieux et sincère, spontané et artificieux, eut le pouvoir de les trouver. Et même, discrètement, il sut faire jouer toutes ses autres qualités : pittoresque, don de l'émotion, art des contrastes, adaptation des lignes mélodiques et des timbres à chaque situation particulière.

Dans cette « trilogie sacrée », comme dans le Requiem et le Te Deum, faut-il voir une expression de la foi chrétienne? On sait que Berlioz, pris par le tourbillon Jeune-France, se complut parfois dans le doute ou la négation. Aussi ne sent-on pas dans sa musique cette assurance, cette tranquillité sereine que l'on respire, par exemple^ dans les Béatitudes ou dans Rédemption de César Franck. On ne sent pas non plus, dans toute sa musique rehgieuse, rien qui rappelle ce don de soi, cet abandon à Jésus, qui se révèlent dans les œuvres des croyants qui ne cloutèrent jamais.

Il serait trop cruel, peut-être, de rappeler à son propos l'allégresse du poverel/o d'Assise dans ses hymnes^ ou l'amoureuse confiance de Fra Angelico dans ses fresques, ou le sourire céleste de François de Sales assemblant ses bouquets spirituels, ou l'inébranlable solidité d'un Bossuet.

Mais, parce que ces hommes, illuminés par la foi, eurent aussi le génie de l'expression artistique, peuton demander à d'autres artistes, qui furent du siècle et qui parfois lui sacrifièrent trop, d'offrir dans leurs ceuvres religieuses cette même fleur de la foi?... N'oublions pas que la musique iM^ligieuse de Berlii^z est en

marrie de la religion : elle est plus faite pour le concert que pour l'église. Si l'on préfère cette formule^ elle est vraiment conçue pour le the'âtre, le soir où Ton donne un concert spirituel.

Malgré tout, elle atteste une sensibilité et une imagination chrétiennes. C'est pendant l'adolescence que le cœur se forme : au pays natal, près de sa mère et de ses sœurs, le futur romantique s'était pénétré de christianisme et de dévotion. Plus tard, la foi défaillant dans son cœur tempétueux de Jeune-France, il lui était resté néanmoins, comme aux vrais poètes, une tendresse, un don des larmes, et l'on ne sait quelle suavité où l'on respire encore comme le parfum de la prière. Jardin spirituel, jardin secret^ intérieur, où sa rêverie errait, conduite par les Ombres Bienheureuses de Gluck et les grands prêtres de la Flûte enchantée; jardin de l'adolescence, où son vieux cœur meurtri venait se nourrir de tristesse et de douceur, caressant des mirages évanouis, Ophélia, lunaire lumière de ses vingt-cinq ans, ou même les rêves idylliques et virgiliens de ses quinze ans, F Estelle florianesque, le spectre de Didon marchant sur les asphodèles...

C'est tout cela, c'est ce jardin des rêves^ qui parfume à jamais VEnfance du Christ. Grâce juvénile, idéal sourire qui flotte comme un rayon d'aurore sur des fleurs où tremble la rosée... Dans cet enchantement, voici Madame Marie, et le bambino, et le charpentier : ils s'approchent, familièrement, avec cette allure timide et surannée, et cette gaucherie coquette, enfantine et divine, que leur donnaient les primitifs flamands dans leurs triptyques.

— « C'est peu assommant, cet oratorio, en comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant

quatre heures. » Ainsi s'écriait-il (28 juillet 1854j^ dans la joie du travail terminé.

Le lendemain même, une affaire surgit : à l'Institut, im fauteuil de musicien est libre; Halévy, en effets vient d'être nommé (le 29) Secrétaire perpétuel, en remplacement de Raoul Rochette décédé; or le fauteuil d'Halévy revient à un musicien.

Visites, démarches, lettres... Il voit « tous les académiciens, l'un après l'autre ». Chez tous, grands compliments, « ou accueil chaleureux, ou paroles flatteuses », ou promesses évasives...

Espoirs, impatiences, doutes... Non, les musiciens de rinstitut ne peuvent hésiter entre Berlioz et Clapisson : la Fantastique, Roméo, ses succès à l'étranger; sans compter que les musiciens ont besoin de son feuilleton des Débats... Mais c'est un novateur, un suspect, un gêneur... Combien de haines et d'envies travaillent contre lui... Qu'il réfléchisse; qu'il pèse les promesses... Parmi les cinq musiciens qui fixeront la liste de présentation, sur qui peut-il compter? Reber,. qui vient d'entrer (et par la petite porte), est sans influence; — Auber a trop improvisé d'opéras-comiques pour aimer l'adversaire de ce genre éminemment national, et Auber vient de l'évincer de la Chapelle de l'empereur; — Thomas, dont il a malmené le Caid, est son ennemi intime; — et « ce crapaud d'Adam », malicieux, homme d'intrigues, lance de perfides bons mots, et qui portent^, car il jouit d'un triple ascendant : Adam est journaliste, Adam est bien en cour, Adam est directeur de théâtre.

Où sont les voix pour Berlioz?... Mais il s'est tant remué qu'il espère.

L'après-midi de l'élection, il se consume d'impatience. 11 sort, il marche, trépidant. Sur le boulevard, il rencontre Ernest Rêver. Sait-on le résultat'!^ Pas

encore. Mais Reyer, par amitié pour Berlioz, essaie de le ramener à une vue plus exacte des re'alités académiques, car enfin si Berlioz a plus de titres, Clapisson a plus de chances.

— « Oiseau de mauvais augure » , lui lance Berlioz, et il le quitte^ prend un fiacre, et en route pour l'Institut.

Clapisson venait d'être désigné en première ligne par la section de musique; et l'un des premiers à l'apprendre, ce fut Berlioz, l'évincé (1).

Pour « se décolériser », en hâte, il fuit Paris.

Où?... N'importe où.

De la solitude, du silence, et le vaste horizon de la mer, afin de calmer sa rage trop légitime. Mais il remâche sa rancœur, et il devient clairvoyant, prévoyant a posteriori :

— « Thomas a joué une pitoyable comédie^ dont je n'ai pas été la dupe un seul instant; Halévy a travaillé pour moi d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre »... Quant à ce crapaud d'Adam... (2).

La mer, les souffles du large qui balayent les hautes falaises, — et aussi la dépression nerveuse, l'envie de dormir, les longs sommeils, le remettent peu à peu... Que faire, dans ce Saint-Yalery-en-Caux?... UEnfance du Christ est finie, on la copie, on la traduit en allemand; la Damnation est complètement gravée, tirée; l'éditeur annonce la mise en vente...

Baigné de calme, et tâchant de se recueillir, il reprend le manuscrit de ses Mémoires. Et il essaie de boucher deux trous importants. Son voyage en Russie (1847) est rédigé. Mais pourquoi est-il allé au pays des roubles? Et le voilà qui écrit le chapitre liv, sur la composition et la chute ruineuse de la Damnation.

(1) Reyer, Centunj. 1893.

(2) Phrases supprimées dans la Correspondance inédite, p. 213.

Puis il intercale le Yova^e en Russie. Il essave de commencer le chapitre suivant (lvh) (1).

Hélas, sous ses yeux^ une lettre de son fils... Vit-il encore?... Est-il tué?... Il y a deux jours, avec la flotte anglo-française, l'aspirant croisait encore dans la Baltique devant les îles Aland. Mais les journaux parlent de bataille navale, de bombardement... Berlioz donc brise son récit rétrospectif, et s'écrie^ sous le coup de- Fémotion du jour :

. . . Une bataille navale, un enfer sur l'eau. . . Cette idée me bouleverse le cœur et la tête. . . Heureux les gens qui n'aiment rien ... Il faut espérer qu'il en sortira sain et sauf. . . Ces bou« lets rouges î ces fusées à la congréve ! cette pluie de mitraille! l'incendie! les voies d'eau! les explosions de la vapeur!... Ah! j'en deviendrai fou Je ne puis plus écrire!

Deux jours plus tard.

J"y pense toujours. Parlons d'autre chose. Un combat naval... moderne... Mon récit marche si lentement. C'est si ennuyeux à écrire, et sans doute aussi à lire. A quoi cela servir a-t-il?...

Dans ce trouble, recueillant mal ses souvenirs, par bribes, — et sa douleur, ses angoisses de père l'agitant comme une sorte de hoquet convulsif (« on bombarde Bomarsund! ■») il acheva son chapitre (le lvu«). — Tant bien que mal, par à-coups, sans documents, sans souci d'exactitude, et dans un moment de crise, de « volcanisme ^, — encore un trou de bouché dans ses fantasques Mémoires (2).

(1) Ces deux fragments sont écrits sur un même papier à lettre. — Voir d'ailleurs, dans leur contexte, les allusions qui les datent août 1854.

(:2) Le chapitre suivant (lviii) était déjà écrit. (Voir plus haut, p. 187 et suivantes, et la note p. 198.)

Mais Louis, devant Bomarsund ?. . . Plus de nouvelles. Il est tué, ou il aurait écrit... Mais la lettre peut être restée rue Boursault. — N'y tenant plus, Berlioz {26 août) rentre à Paris.

Il faut, aussi bien, qu'il se montre. Cette fuite, au lendemain de son échec, et après toutes ses visites, — après cette impatience, ce coup de tête, cette maladresse (dont on fait peut-être des gorges chaudes)^ ce pas de clerc qui l'a précipité à l'Institut, juste pour apprendre le succès de Clapisson... Il revint donc, opposant un sourire à l'élection de Clapisson par la compagnie entière (26 août).

Par ailleurs, heureuses nouvelles : Louis est sain et sauf; la division navale franco-anglaise cesse la diversion dans la Baltique : déjà les troupes s'embarquent pour la Crimée.

Dans les Débats, cachant son dépit académique, ou tout à la joie du jour, Berlioz plaisante sur sa fugue à Saint-Valery. Peut-il laisser croire qu'il a fui pour « se décolériser »?... Non, l'ancien Jeune-France saura retrouver les goguenarderies d'antan. D'ailleurs ce feuilleton (avoue-t-il à un camarade), doit être un feuilleton de silence. L'Opéra vient de rouvrir, il a supprimé leurs entrées à Berlioz et aux chroniqueurs .

— « Nous avons décidé (confie-t-il dans une lettre) qu'il fallait déclarer à l'Opéra la guerre du silence. »

Donc, aux Débats (6 septembre) :

Trop misérables critiques ! Pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a pas déglaces! Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit avec celui du blàme, — quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd'hui.. ^

... On annonçait je ne sais quelle exécution : les bourreaux de Paris et leurs aides étaient encore convoqués. Une lettre m'arrive, indiquant le jour et l'heure. Il n'y avait pas à hésiter. Je cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là, je prends une voiture et me fais conduire à un petit port où l'on est à peu prés sûr de n'être pas découvert...

... Saint-Valerv-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un vallon au bord de la mer; est in secessu locus... L'établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts; les baigneurs ne font pas de musique; Tune des deux églises n'a pas d'organiste, Tautre n'a pas d'orgue...

... C'est un Eldorado pour les critiques, une Taïti, moins les ravissantes Taïtiennes...

... Je gravis une des falaises... alors, du haut de ce radieux observatoire, je crie à la mer qui rumine son hjmne éternel : a Bonjour, la Grande!... > je m'incline devant le soleil couchant qui exécute son decrescendo du soir dans un sublime palais de nuages rose et or : t Salut, Majesté! »... Je me roule à terre, je me livre à une orgie d'air pur, d'harmonies et de lumière. Tout est calme et grandeur,... le silence immense et l'espace infini. On ne désire plus que des ailes pour voler à l'inconnu...

Marie Recio, cependant, tenait à se faire épouser. Ts'était-ce pas l'intérêt même de Berlioz^ Non marié (OU;, pour parler comme ses camarades de journalisme, « traînant un vieux collage »), entrerait-il à l'Institut?... Ne pouvant rompre au bout de « quatorze ans », capté par cette maîtresse devenue de plus en plus jalouse en vieillissant, habitué à elle qui avait d'ailleurs des qualités domestiques (dans la manière forte», pourquoi ne pas régulariser une situation fausse, aux yeux du monde, mais inévitable?

Louis, hélas! le fils de l'autre, allait donc perdre son père, tout à fait?... Et il détestait cette intruse, cette marâtre, qui Tavdt fait orphelin... S'il revient, demain,

s'il voit son père, — ce fils qui vient « de recevoir le baptême du feu », — s'ils s'attendrissent tous deux sur la tombe d'IIarriett Smithson, ils vont peut-être se réunir, se refaire une vie commune... Par moments, Louis parle de ne plus être marin : pour lui faire quitter sa carrière, quel argument, alors, que le bombardement de Bomarsund d'où il vient d'échapper, et la campagne de Crimée où il peut partir et trouver la mort.

Donc le mariage pressait.

Mais Berlioz n'avait pas fait régler sa part dans l'héritage paternel encore indivis. Le docteur Louis Berlioz avait surtout laissé une fortune immobilière. Après sa mort, les événements de 48 et la crise économique, puis la maladie et la mort de Nanci^ avaient fait différer le partage entre les trois enfants. Aussi bien, comment le faire? La maison de la Côte- Saint-André et les domaines voisins (le Nam et le Chuzeau), dans la vallée du Graisivaudan, les domaines des Jacques et de Murianette ne convenaient ni à Berlioz, ni à ses beaux-frères, le notaire Suât et le juge Pal. Que faire? Les mettre en vente? C'était les déprécier; et si l'un des héritiers rachetait, il faisait une bonne affaire aux dépens des deux autres. Et sans avances, Berlioz ne pouvait acheter... Jusqu'alors ses beaux-frères avaient géré les domaines, lui envoyant sa quote-part des fermages.

Pour régler la succession,, il retourna (vers le 10 septembre) en Dauphiné.

On convint de faire un partage à Lamiable, et on le signa (le 23) à Grenoble : Berlioz, parmi les terres, recevait le domaine des Jacques, soit trente-quatre hectares^ avec fermes et dépendances, et qui pouvait être évalué de 60 à 70 000 francs.

La Côte-Saint-André, Murianette, quels souvenirs? Ces meubles, témoins de son enfance, ces objets qui semblent morts et qui tiennent au cœur par tant de liens, on va donc les mettre en vente. Le mois prochain, ils seront étalés dans la grand'rue, à la criée; ils passeront de main en main, jusqu'à ce qu'un coup du marteau d'ivoire, un coup sec comme une chose qui se brise, affirme qu'ils seront désormais le bien d'un étranger, d'un inconnu. Le fauteuil du docteur Berlioz, la chaise longue; la fontaine de cuivre et sa cuvette, qui étaient dans le corridor; les pupitres à musique, qui servaient aux quintettes des amateurs côtois, lorsque le jeune Hector jouait de la flûte près de M. Dorant; la table à ouvrage de la dramatique Mme Berlioz; la cage à écureuil; les fauteuils du salon familial; tout cela^ pèle-mèle, reliques tombées au bricà-brac,... et le vieux baromètre consulté jadis avant les promenades, et les dictionnaires désuets^. « l'horloge avec sa caisse », les œuvres de Rousseau, de Voltaire et de Condillac, et les onze volumes des ConnaissiDwes Ntiles, et la table à jeu, et un berceau, — son berceau.

Il pleure, le cœur déchiré par cette dispersion de ce qui le vit enfant. Chères vieilles choses d'autrefois, compagnes oubliées, muettes, et soudain si vivantes, si éloquentes, au moment de disparaître. Avec elles^ son âme d'enfant retrouve ses souvenirs disparus. Et on va les vendre... Pauvre vieille maison, où d'autres vivront, sans rien savoir de ceux qui y ont vécu et qui sont morts, qui meurent de nouveau avec la perte de tout cela où ils ont laissé de leur àme... Mais, là, dans le jardin, sous le cognassier ou près du balcon, ou dans ce recoin de la grange, dorment ses émotions d'adolescent, et elles se réveillent à ses jeux... Dans le grenier, il lisait la pastorale de Florian, Estelle et Némorin. et il rêvait à une autre Estelle, entrevue à Mevm. 24

lan, et son cœur vierge palpitait dans la rêverie de l'inconnu, dans l'attente de l'amour...

Le liancé de Marie Recio, son vieil amant dégoûté de tout et peut-être d'elle, revint rue Boursault ffm septembre). — Et toujours la galère du feuilleton. Sa rage est telle, et telles toutes ses rages, qu'il crie au public, dans sa chronique même des Débats :

Pour feuilletoniser ainsi,... combien de douleurs déchirantes, de vastes et profonds dégoûts, de répulsions frémissantes, de colères concentrées qui ne peuvent faire explosion!... Que de forces ainsi perdues! Que de temps gaspillé! Que de pensées étouffées!

... Ah çà, me ciirez-vous, si vous vous sentez cette gigantesque puissance, donnez-lui carrière ailleurs et ne venez pas nous déchirer le tympan avec vos cris d'aigle en cage...

Un aigle en cage : la partition de la Damnation^ qu'il voit enfln tout imprimée, et les articles qu'elle suscite déjà, lui prouvent bien qu'il est un aigle en cage, — un géant ligoté, garrotté par les mille liens d'une vie mercenaire parmi des « lilliputiens ». Son génie libre, fantasque, épris de toutes « les sublimités de l'art ^ et frémissant d'amour, il le sent palpiter dans cette partition, dans son Faust, qu'il ne peut faire entendre aux Parisiens de ?sapoléon III. Ah, les rêves, les fièvres de 1830! Dans maint article sur la Damnation, œuvre romantique par excellence, on les lui rappelle. La France musicale, par exemple :

... Ah! que nous sommes loin de cette époque fameuse... Alors, la pensée secouait les vieux langes classiques... L'avenir se démasquait... Le sang de la jeunesse circulait dans les veines de l'art. On avait la fièvre, mais on avait la foi... Vers cette époque parut Hector Berlioz, précurseur au regard d'aigle...

La musique eut son Hugo...

... Aujourd'hui, les arts sont frappés d'une accablante langueur. Nous avons perdu cette énergie interne qui maintient l'âme dans les grandes voies de la poésie...

... Beaucoup de romantiques ont abjuré... Mais Berlioz, sans changer de principes, a augmenté sa puissance. Nous aimons Berlioz pour cet attachement aux convictions de sa jeunesse; nous aimons l'homme droit qui n'a jamais rien fait contre sa conscience d'artiste... C'est lui, lui seul, lui tout entier, qu'il a toujours livré au public...

Oui, dans ces articles, on parlait de lui comme d'un homme d'autrefois, appartenant à un temps révolu, à une époque héroïque mais morte; on parlait de lui comme d'un mort. Pour sa lassitude, sa tristesse, son épuisement, ces articles, avec tous leurs éloges, sonnaient comme un glas nécrologique.

Alors, se cachant de sa vieille maîtresse qu'il fallait épouser, se réfugiant dans son cabinet du Conservatoire (ou peut-être, même, dans la maisonnette démeublée d'Harriett Smithson, si voisine du cimetière), — alors il écrivit comme un testament musical. C'est le dernier chapitre de ses Mémoires (le Lxi«) :

— « J'ai hâte d'en finir avec ces Mémoires, leur rédaction m'ennuie et me fatigue... Avec les quelques pages que je veux écrire encore, j'en aurai dit assez pour donner une idée du cercle de sentimens, de travaux et de chagrins dans lequel je suis destiné à tourner, — jusqu'à ce que je ne tourne plus... »

En hâte, mais s'arrêtant comme pour sangloter, il griffonna quelque cinq cents lignes presque sans suite, où les faits chevauchent et trébuchent les uns sur les autres, morcelés, faussés, mais entraînés dans une sarabande fantastique, dans une course au néant... La mort, la mort, il ne voit plus qu'elle :

— « J'ai perdu ma sœur Nanci... Ma femme aussi est morte... »

Et le voilà qui revit ces heures funèbres. Ophélia défigurée sous son suaire... « Shakespeare, Shakespeare, où es-tu?... » Et longuement, il savoure sa douleur et la décrit.

Et les souvenirs d'enfance reviennent. L'autre semaine, il était au pays natal; il a revu les lieux où il pleurait en lisant Estelle et Némorin, et en rêvant à l'autre Estelle, cette grande jeune fille sérieuse entrevue à Meylan... Et il reUt, dans le précédent chapitre des Mémoires, le récit de sa promenade à Meylan, en 48, après la mort du docteur :

— « Estelle!... J'occupe peut-être dans l'atmosphère l'espace que sa forme charmante occupa. »

Pêle-mêle, avec quelques anecdotes de ses voyages, quelques développements sur l'état de la musique, il évoque les figures de ces deux femmes aimées. Il se caresse dans ce mirage féminin, toujours vivant en son cœur. . . Au fait, ce qu'il aimait, était-ce ces femmes,, ou le rêve qu'il créait à propos d'elles?

De ces deux iïrands amours, l'un est un souvenir d'enfance. Il vint à moi radieux de tous les sourires,... armé de toutes les séductions d'un paysage incomparable... Estelle fut vraiment alors l'hamadryade de ma vallée de Tempe... L'autre amour m'apparut avec Shakespeare, à mon âge viril, dans le buisson ardent d'un Sinaï, au milieu des nuées, des tonnerres et des éclairs d'une poésie pour moi nouvelle. Il me terrassa...

... Maintenant me voilà, sinon au terme de ma carrière, du moins sur la pente de plus en plus rapide qui y conduit : fatigué, brûlé, mais toujours brûlant, et rempli d'une énergie qui se réveille parfois avec une violence dont je suis presque épouvanté. Je commence à savoir le français, à écrire passablement une page de partition et une page de vers ou de prose, je sais diriger et animer un

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orchestre, j'adore et je respecte l'art dans toutes ses formes. Mais j'appartiens à une nation dont le veau d'or, aujourd'hui, est l'unique Dieu... Paris est une ville où je ne peux rien faire, et où l'on me regarde comme trop heureux de remplir la seule tache qui me soit confiée, celle de feuilletoniste, la seule, à en croire beaucoup de gens, pour laquelle je sois venu au monde...

Artiste inutile, incompris, voué à lïmpuissance^ asphj'xie' par l'isolement, et succombant sous sa destinée, il termina ce testament musical et amoureux, désespérément, par un cri imité d'HamIet :

— (( Maniaques^ dogues et taureaux stupides, vous, mes Guildenstern, mes Rosencranz, mes lago, serpents et insectes de toute espèce, adieu, mes amis, fareicell^ my friends : je vous méprise! »

Et il data cette dernière page de ses Mémoires, comme on date une page suprême :

— <( Paris, 18 octobre 1854. »

Le lendemain, il épousait Marie Recio.

Dans les journaux, nulle annonce. Rien aux Débats, rien à la Gazette musicale... Ce silence, était-ce à cause de la mort d'Harriett Smithson (len mars i, jugée trop récente pour un second mariage?... Ou plutôt, Berlioz, arrêtant toute publicité, pensait-il à ne pas surprendre les amis et journalistes de l'étranger, pour lesquels 3Iarie Recio, qu'ils avaient vue, était déjà la vraie Mme Berlioz?

Mariage à la muette, plus encore que l'enterrement d'Ophélia au printemps de la même année. Pas de lettres aux amis les plus intimes. A Liszt, témoin du mariage avec llarriett mais qui a du présenter « Mme Berlioz » aux musiciens de Weimar, — à Liszt, pas un mot du remariage, dans une lettre écrite trois jours avant; mais le mois suivant, il écrit : * Ma femme te serre la main », et il souligne ma femme. Liszt

est dans la confidence. — D'autres camarades n'y sont pas. A Morel, quinze jours après : « Vous savez peut-être que je suis remarié ». Et au vieux confident de 1830, à llumbert Ferrand {fidus Achates, ou Horatio désormais paralytique d'un llamlet blanchissant mais toujours passionné), il écrira, dans une invitation à dîner :

— « Vous ne savez peut-être pas encore que je suis remarié depuis deux mois. »

A Louis Berlioz, à son fils revenu à Cherbourg et qui peut arriver à Paris d'un jour à l'autre, comment annoncer la nouvelle? Il hésita toute une semaine. Enfin, dans une longue lettre il ghssa :

— « Ma position, plus régulière^ est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu bienveillantes pour Mlle Recio, que tu ne les caches au plus profond de ton âme par amour pour moi. . . Si tu m'écris à ce sujets ne m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme... »

Quant au contrat, les intérêts de Louis (assurait le père) avaient été « sauvegardés ». Toutefois, un quart de ravoir de Berhoz, si celui-ci mourait le premier, était d'avance attribué à Marie Recio; et on lui avait reconnu, comme apport dotal, le fameux mobilier de Marie et de Mme Martin Sotera Villas; pour lequel Berlioz, depuis douze ans, payait pension. Et on l'avait estimé, largement :

— « Sa valeur est plus considérable que nous ne pensions », avouait-il (ingénument?) à son fils.

Au reçu de cette lettre, Louis accourt à Paris (1" novembre). Il voit le nouveau ménage; il va pleurer sur la tombe de sa mère, et il fuit... Que lui importent les hasards de la guerre? Qui le regrettera^ s'il est tué?... Il part (14 novembre; pour la Crimée.

L'Enfance du Christ^, cependant, venait d'être complètement copiée pour l'orchestre et le chœur. La saison des concerts approchait; Berlioz, déjà, avait retenu ses cinq sohstes. — C'étaient cinq étoiles de rOpéra : la direction, heureusement, venait de changer. Par décret impérial, l'Opéra, administré par M. Crosnier^ était rattaché à la Maison de l'Empereur. Dans son feuilleton, Berlioz salue ce directeur nouveau; et celui-ci, comme don de joyeux avènement, prête ses artistes au compositeur-chroniqueur.

Déjà les premières annonces (10 à 15 novembre) font le tour de la presse :

— « Hector Berlioz ouvrira, cette année, la saison musicale avec une trilogie sacrée... »

Trois semaines durant, d'un jour à l'autre, les communiqués, entrefilets^ indiscrétions, sont savamment dosés... Hélas, pour la Damnation^ ou pour la Société philharmonique, à quoi servit toute cette publicité a tirée à boulets rouges »?... Hélas, Berlioz qui stimule Janin, Gautier, Stephen de la Madeleine, Fiorentino et autres camarades de journalisme, ne peut plus être dupe de cette réclame qu'il alimente lui-même, qu'il rédige souvent, ou qu'il dicte, qu'il parle, pour que des amis n'aient plus qu'à écrire une copie suggérée par lui plus qu'à moitié?... Tout cela, tout ce bruit, pour quel résultat?... Des mots, des mots :

— « Vous espérez donc encore ouvrir l'intelligence du public?... Écoutez Shakespeare : le monde est une huître, et je l'ouvre avec mon épée... »

Berhoz l'ouvrirait-il avec de la réclame?... « Le monde ne sait rien; ...l'art est immense, et l'esprit du monde est étroit; nos aspirations sont dirigées de haut en haut, et les siennes de bas en bas » .

Pour faire le lien entre Berlioz et le public parisien de 1854, la pubhcité disposait de plusieurs avantages.

On pouvait présenter Berlioz comme un méte'ore fugitif : « Quatre villes d'Allemagne attendent l'auteur de la Damnation et de V Enfance... » Enfin, et surtout, V Enfance du Christ avait pour elle l'actualité de la renaissance religieuse.

Le dimanche 10 décembre, pour VEnfance du Christ, dans la salle Ilerz, on remarque « bon nombre d'ecclésiastiques ». Petite salle, mais auditoire brillant : femmes peignées en bandeaux comme l'Impératrice, petites capotes à larges rubans noués sous le menton, corsages aux épaules tombantes, immenses manchons, — et crinolines, vastes crinolines aux étages superposés... C'est une chambrée des plus fashionables, et un chroniqueur trouve cette formule : « Un annuaire du monde élégant, section de la presse, des arts et du dilettantisme. » Pas une place n'est inoccupée; les couloirs même regorgent d'auditeurs.

L'œuvre va-t-elle réussir? Tant d'articles, tant de commentaires anticipés, tant de développements journahstiques brodés autour du livret, n'ont-ils pas attiré un public trop difficile, ou méfiant, sceptique, prévenu?... Le matin même^ le Figaro reproduisait tout au long d'anciennes plaisanteries d'Alphonse Karr, ce perfide article des Guêpes qui avait accueilli Roméo :

— (( Une musique sans mélodie, c'est une perdrix aux choux qui ne se composerait que de choux... » (1).

Par bonheur, Ernest Reyer, dès la répétition générale d'hier, a fait passer une lettre dans VEntr'acte; elle a paru le matin :

— « Succès immense;... l'orchestre et les quelques élus qui étaient là ont salué l'œuvre de leurs bravos enthousiastes;... le pubUc jugera. »

Comment va~t-il juger?

(i) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 515.

Cette petite salle, cet orchestre peu nombreux, — voilà dabord qui surprend^ de la part de Berlioz : il n'est donc plus fantastique ni babylonien?...

Un trio de Félix Mendelssohn, pour piano, violon et violoncelle, ouvre le concert, et sert de calmant, de le'nitif.

Berlioz paraît au pupitre... Vieilli, inquiet, de'charné... Avec cet air moribond Tdit un railleur j, pourquoi n'est-il pas de l'Institut?...

On commence. — Le Récitant, la patrouille nocturne, l'ouverture coupée par un récitatif de deux centurions, surprennent l'auditoire. Sur les lèvres, on a des compliments timides, et déjà des critiques ou des mots spirituels : étrange, fantasque,... il faudrait une seconde audition pour comprendre,... et puis voilà une patrouille en crescendo, qui fait vraiment du tapage nocturne:... non, c'est neuf, c'est hardi, c'est réaliste.... crovez-vous? c'est 1830 et cela retarde... Et l'on peut remarquer que les chanteurs ne donnent qu'une exécution hésitante : est-ce qu'ils n'auraient pas confiance dans la musique? (1).

Le tournoiement des devins (ou des derviches) étonne, amuse... Quel est ce rythme?... Berhoz bat la mesure tantôt à trois, tantôt à quatre temps... Mais le mélodium dans la coulisse, les voix des anges invisibles, semblentpleins de délicatesse, de poésie : les dames sont sensibles à cet ^( effet de lointain >^. — Et la première partie s'achève dans des applaudissements discrets.

Mais voici la Fuite en Ec/j/pte. Nombre d'auditeurs la connaissent déjà: les journaux ont publié qu'elle avait triomphé en Saxe et en Hanovre, au Danemark et en Autriche : avec cette seconde partie, on est plus tran-

(1) Solistes : Mme Meillet; — Battaille. Jourdaii. Meillet et Chaproii.

quille, on peut admirer sans surprise. U Adieu des bergers, gluckiste et mozartien (et si drôlement attribué à un vieux maître de chapelle imaginaire), semble une exquise trouvaille mélodique : naïveté, onction, charme, coloris virginal, bonhomie, délicatesse, ciselure!... On applaudit, on applaudit!... Après le Repos de la Sainte Famille (fort bien chanté par le ténor Battaille), c'est un délire, une tempête d'enthousiasme. On acclame cette « pastorale évangélique » ; c'est « religieux et élégant », déclare-t-on: et les ecclésiastiques, enfouis entre les crinolines, sont parmi les plus ardente à battre des mains... Il faut bisser le Repos. — Puis toute la salle fait une longue ovation à Berlioz.

Victoire désormais assurée : la troisième partie, moins applaudie pourtant, ne la compromet pas. — Quant au reste du programme {Caprice de Berlioz pour violon et orchestre, et le final d'une symphonie d'Haydn), il n'y a plus pour eux d'attention disponible.

Tout de suite, Berlioz projette une seconde audition, pour Tautre dimanche, le 24, veille de Noël. Plein de joie, radieux, il reprend confiance. Depuis la chute de la Damnation (depuis huit ans), il désespérait, même au concert, de ses « chers Parisiens » ! Le public, enfin, lui est venu; et Berlioz l'a conquis!

La presse, les jours suivants, constate le succès et l'amplifie pour la seconde audition. Chaque chroniqueur, à sa façon, loue davantage ceci ou cela. Qu'importe? Les articles sont bons, sont excellents, et tous mentionnent que l'œuvre a triomphé! Au Constitutionnel, Fiorentino; au Moniteur officiel^ Fiorentino encore^ mais sous le pseudonyme de A. de Rovray, et avec des variantes dans le style :

... Berlioz vient de recueillir en un seul jour le fruit de: tant d'années de lutte, de patience et de labeur...

La foule le porte en triomphe...

La deuxième partie de ÏEnfance est d'une beauté classique,,... ceci n'est plus du talent, c'est du génie...

Même enthousiasme au Siècle, au Mousquetaire^ journal de M, Alexandre Dumas, à V Illustration, au Nouvelliste, au Charivari, à V Artiste (où feuilletonise Offenbach), à V Entracte, à la France musicale, à la Revue des; Théâtres, et partout, et même au Charivari.

Seule discordante et aigre, la Revue des Deux Mondes,. hostile depuis quelques années à tout ce qui n'était pas vieux ou compassé, boudait contre les succès trop récents ; elle permettait ainsi à Scudo de faire la leçon à Berlioz, — et de la faire de haut, bien entendu :

M. Berlioz vient encore de faire des siennes.

... Il n'y avait que M. Berlioz qui, par sa complète innocence de toute science musicale moderne, fût en état. etc..

... Incroyable fouillis de sons et de bruits discordans... C'est à la fois puéril et insensé...

Dans ce chaos de l'impuissance...

Autre éreintement dans le Figaro : là, du moins, Jouvin avait mis quelque politesse; loyalement, il constatait le succès de VEnfance.

Dans le Pays, journal de l'Empire^ les frères Escudier :

Le nom d'Hector Berlioz est depuis longtemps un nom européen... Des proportions gigantesques, Berlioz est descendu à la miniature... Il a fait petit, mais il a jait beau...

... Parfaite unité de style, variété merveilleuse de couleurs... Jusqu'au bout le musicien conserve sa simplicité, ce qui ne l'empêche pas de s'élever parfois jusqu'au sublime...

Enfin, dans ce tutti d'éloges^ Joseph d'Ortigue, au rez-de-chaussée des Débats, et Maurice Bourges à la

Gazette musicale, Reyer à la Revue française, se montraient les amis fidèles de Berlioz. Leur jugement d'ailleurs était conforme à la prochaine unanimité de l'admiration.

La veille de Noël, deuxième audition de VEnfance du Christ : nouveau triomphe. L'exécution est plus ferme; les chanteurs ont confiance. — Aux Débats^ Joseph d'Ortigue, qui feuilletonise de plus en plus pour suppléer Berlioz, s'écrie dans un nouvel article :

— « M. Berlioz a su remuer la fibre sensible, celle qui provoque les larmes... Demandez-le à tous, et surtout à ces ecclésiastiques qui étaient venus de leur paroisse pour fêter la naissance du Sauveur... »

Et Joseph d'Ortigue, « Tabbé d'Ortigue », volontiers citateur, cite saint Jérôme et Senèque, Mme de Sévigné et saint x\ugustin : Quantum flevi.,. et currebant lacnjmœ, et mihi bene erat ciim eis... Et il parle des litanies, des vieux cantiques^, des processions dans les campagnes^, des noëls, des fabliaux, des « légendes interminables que fredonnaient nos grand'mères »...

Une troisième audition, tout de suite est annoncée. Non plus dans la salle Herz, trop petite, mais au Théâtre-Italien : ce serait le dimanche 28 janvier, avec les mêmes solistes de l'Opéra et deux cent cinquante exécutants (chœur et orchestre) ; au programme une cantate inédite, le Dix Décembre.

Sous ce titre, qui rappelait le plébiscite du 10 décembre 1848 d'où l'Empire était sorti, Berlioz présentait une sonore, une décorative composition chorale, orchestrale et même orphéonique : elle deviendra bientôt VImpériale. — La poésie, semée de cris de « Vive l'Empereur! Vive l'Empereur! » est du capitaine Lafont. Tantôt un petit chœur, un style amphigourique

et en vers inégaux, célèbre la résurrection de l'Em-^ pire :

Car, du sépulcre est sortie Comme autrefois le Messie L'Impériale dynastie;

tantôt un grand chœur, un chœur doublé, reprend :

Grand Dieu, veille sur l'Empereur, Vive l'Empereur!

Vive l'Empereur!

Cette cantate de comice agricole, sauvée par la musique de Berlioz, échappe à la platitude : elle atteint presque au style et à une certaine grandeur.

En décembre 1854, quel beau titre que le Dix Décembre; combien il attire la faveur des journaux, du public et du pouvoir: combien il peut être utile au Te Deum; et combien il va^ tout de suite, amplifier le succès de VEnfance du Christ!... On annonce aussi l'imminent départ du musicien triomphant : en janvier, à Bruxelles, il dirigerait « trois fois » sa trilogie sacrée; en février, il gagnerait l'Allemagne, où « l'appellent les invitations du roi de Hanovre, du grand-duc de Weimar et du duc de Gotha ».

Ce succès spaventoso, cette gloire, ce « tapage » dans les journaux, n'étourdit pas Berlioz. Sa nouvelle femme, exacte ménagère des acquits qui tombent dans la communauté, constate que le gain est maigre. Trop de frais : Hector, pour bien lancer VEnfance, s"est laissé aller, malgré sa promesse, à aventurer huit ou neuf cents francs. Il avoue cette somme, mais c'est peut-être plus. Or la salle Ilerz est petite; il a fallu donner des places aux journalistes qui ont fait les annonces, aux feuilletonistes musicaux, aux chroniqueurs mondains, — des places à toute l'Académie des

Beaux-Arts, car Hector s'est présenté Tété dernier et compte se représenter dès la prochaine vacance, — des places aux solistes, à la direction et à l'administration de l'Opéra, — des places aux fonctionnaires impériaux et aux secrétaires intimes, aux gens des Beaux-Arts et de la Maison de l'Empereur^ en vue d'une exécution officielle da Te Deiim, — des places aux correspondants de l'étranger^ allemands, belges, anglais ou autrichiens, en vue des tournées de con- -certs... Les places qu'on doune (récrimine Marie), ce sont les meilleures, les plus chères : restent seules, pour la recette, les places bon marché, qui ne chiffrent pas. Vraiment, Hector, combien gagne-t-on?

La Maison de l'Empereur ne lui a pris que cinq billets à dix francs^ et lui en a retourné cinq autres : en haut lieu, où l'on jongle avec les milhons, on estime que Berlioz, à demi suspect et déjà intimidé, ne mérite que cinquante francs. On ne refuse pas; cela le rendrait libre; — mais, avec deux louis et demi^ on Thumilie, et on le tient.

Dégrisé, il juge même son succès avec une certaine mélancohe. Ce succès d'une petite composition est (( offensant, révoltant pour les aînées », estime-t-il confidentiellement; le pubhc et les journaux déraisonnent;... « je suis très joyeux, au fond », — mais, tout de mêmC;, les grandes œuvres ^ la, Damnât iouj, BenvemttOj, les fresques du Requiem sont mortes pour Paris, et l'on ne veut admirer que ce triptyque, ce tableautin :

— (( J'ai envie de dire comme Salvator Rosa qu'on impatientait en lui vantant toujours ses petites toiles : Sempre piccoli paesif... Mais toute vérité n'est pas bonne à dire. » Que ses confidents lointains gardent le secret sur cet « aveu » !

Et voilà que les chanteurs de TOpéra lui font défection, pour la grande audition au Théâtre-Italien!

N'importe : on chantera. En hâte^, on improvise xme traduction :

— « D'ici peu de jours (écrit-il au colonel Ragani, directeur des Italiens)^ nous pourrons nous passer de tout artiste étranger à votre théâtre. »... Puis Berlioz recule de huit jours : ce serait pour le dimanche 5 février.

Il dut y renoncer, comme il venait de renoncer aux trois auditions de Bruxelles.

On se rabattit (28 janvier) sur la petite salle llerz. Et encore ce n'était que pour un concert de bienfaisance. Donc, pour l'auteur, peu ou pas de recette : VEnfance du Christ était donnée « au profit de l'œuvre de Jésus-Enfant ».

Le surlendemain (30 janvier), Berlioz et sa femme partent pour Hanovre. VEnfance du Christ (3 février) est applaudie par le roi et la cour: le compositeur reçoit l'Ordre des Guelfes.

Mais voici qui a plus de portée artistique, et qui va influer sur sa vie et son oeuvre : il était attendu à Weimar, par Liszt et la princesse Carolyne Sayn- Wittgenstein (10 février;. Là, dans l'ardente et calme, dans la fortifiante atmosphère de l'Altenburg, et parmi la fièvre des Jeune-Weimar, Liszt, apôtre de Fidéal, prêtre et serviteur des autres génies musicaux, tout rayonnant d'amour et de bonté, écrivait alors ses grandes compositions, entretenait et magnifiait le culte de l'art^ de la musique et de Wagner.

Un tel contact, au lendemain du succès de VEnfance^ va stimuler BerUoz à réaliser un projet dès longtemps entrevu : une tragédie lyrique, tirée de VEnéide, et à la fois romantique et classique, — /es Troijens.

(dO février 1855 à mi-septembre 1859.) ^

— « On me pousse favoue-t-il, tout heureux de ses succès à Weimar)^ on me pousse, on me talonne, on

* Sources particulières du chapitre vu. — H. Berlioz. — Manuscrit du livret (à la Bibliothèque de rOpora); ajanuscrit de la partition (au Conservatoire); lettres à Ber, à Kreutzer, à Belloni (^V/.); note manuscrite pour le Te Deum (id.). — Lettre inédite de Marie Recio (id.). — Convention pour l'exécution du Te Deum, cou^iptes divers et feuilles d'émargement (chez les héritiers); cahier de contrôle de la salle Herz (id.); lettres de Liszt, de la princesse, de Tichatschetk, de Duprez, de Benfîeld à Berlioz (id.); lettres de Berlioz à Camille Suât, à Ancessy {id.); traité pour V Enfance du CJirist eu Angleterre (id.): lettre à l'Empereur (archives de la Marine); — lettre à Wangenheim (nous avons oublié de noter la provenance); — lettre à H. von Bulow (texte communiqué par M. Pougiii); — lettres à Littolf, Ernst (copiées par nous au Musée de la Côte-Saint-André, ainsi qu'une lettre de Liszt à Ernst); programmes (id.)\ lettres à Benneil, k Th. Ritiev {Temps, iS9i); — à Perrin (archives de l'Opéra);

— à Hoquemont (Catal. Charavay); — lettres inédites (fort nombreuses pour cette période) de la collection Malherbe.

Procès-verbaux de l'Institut (Académie des Beaux-Arts); — Liszt, Lettres à une amie; Wagner, Lettres à Fischer: Lettres à Mme Wesendonck ; Ma Vie; — Edgar QuIxNEt, Lettres d'exil; — Saint-Saens, Portraits et Souvenirs; — Curzon, Meijerbeer; — PiGOT, Charles Bizet; — Dandelot et Prod'homme, Guunod; — Serviéres, Wagner jugé en France; Mirecourt, Berlioz (1856); Delacroix, Journal.

Journaux de l'époque. — Moniteur. — Presse. — Maîtrise, — Bévue de Paris. — Presse musicale. — Artiste. — Guide musical.

— Ménestrel. — France musicale. — Courrier de Paris. — En

me taonne, pour écrire une grande machine théâtrale... Mais, pour un pareil travail, combien d'impossibilités matérielles^ causées par les coutumes de TOpéra de Paris » (1).

Liszt, à VVeimar, venait de donner quinze jours de vrai bonheur à Berlioz, « comblé, archicomblé » : une nouvelle, une double Berlioz-Woche (du 10 au 27 février 18o5>. — Un grand concert à la Cour, et tout à Berlioz (samedi 17), pour la fête de Son Altesse Impériale la Grande-Duchesse : Roméo, Captive, Chœur des Ciseleurs, Sylphes de la Damnation^ — et le concerto en mi bémoL de Liszt, joué par Liszt, « stupéfiant de verve et de puissance, comme toujours », écrit Berlioz.

Le mercredi suivant i21 février), grand concert au théâtre : V Enfance du Christ. « acclamée comme â Paris » et même plus, car l'actrice qui chante le rôle de la Vierge Marie pose une couronne de feuillages sur la tète de Berlioz; — puis la Fantastique, et le Retour <) la vie.

Ce Retour à la vie, composé jadis fantasquement, entre Gênes et Rome, par le Jeune-France, soi-disant suicidé en l'honneur d'un Ariel fugace mais marié richement — ce mélologue lui remettait au cœur les bienheureuses tempêtes de sa jeune>se. — Aussi bien, il ne déplaisait pas à la nouvelle Mme Berlioz d'entendre déclamer, publiquement^ que la première Mme Berlioz, même jeune et parée encore de la couronne d'Ophélia, avait été oubliée devant un intermède comique et presque tragique. Car le mélolocfue, sans coupure, avec toutes ses proses byroniennes, sataniques, hamlétiques, et même avec son langage ra-

Belgi(|ue : Emancipation. — Observateur. — Etoile. — Télé- (jvniihe. — Indépendance. — W'eimarîsche Zeilung. — Badeblatt. — Voir aussi p. 317 et dans le texte du clia[)itre. (1) A Fiorentino (inédite). — Collection Malherbe.

ni. 2 .5

mené des enfers par Swedenborg, avait été « joné dramatiquement ». Un acteur, visible sur la scène tandis que l'orcbestre était caché par un rideau, avait gesticulé dans un hanarchement de brigand calabrais, roulant des yeux sous son vaste chapeau, brandissant sabres, tromblons et navajas, et déclamant :

— « Oui, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, des femmes échevelées,... du sang et du lacrj^machristi, un lit de lave bercé par les tremblemens de terre!... Allons donc, voilà la vie!... (1). »

Traduits en allemand, ces cris 4830 ne firent pas rire le bon public de Weimar : « l'Athènes de Film », rilm-Athen, manque « d'esprit de finesse »... A Paris, devant un public prompt à l'ironie et sensible au ridicule, ce lyrisme calabrais n'était plus possible depuis plus de vingt ans. Et Berhoz, avisé, le comprenait bien.

Mais il y avait bien d'autres choses dans la Fantastique et le mélologiie, dans ce double Episode de la vie d'un artiste. Meurtri^ vieilli, « brûlé mais toujours brûlant », Berlioz retrouvait son cœur même de Jeune- France, — son cœur d'autrefois et qui vit encore et à jamais, qui chante^ frémit ou pleure, éternisé par le génie, dans ces « reflets mélodiques » qui échappent au temps... Le Chant de bonheur, avec son quatuor de cordes multiplié, aérien, et dont les voix presque semblables se confondent avec l'air qui vibre : caresse impalpable, atmosphère de suavité... Oh! « cette Ophélia;, cette Juliette que mon cœur appelle! La voilà qui sourit;, irréelle mais présente, et qui chante avec les sonorités idylliques et féminines : « Vidée fixe. Vidée fixe!... y> Trente ans passés, presque!.... A l'Institut^, au grand concours de 1828, il avait prêté cette mélodie

(1) Voir Un Romantique sous Louis- Philippe, chapitre premier.

aimée à VHermime du Tasse, mise en cantate par le librettiste ordinaire de l'Institut, le librettiste A. Vieillard, si raillé des Jeune-France.

Enivrante résurrection de sa jeunesse. Aux concerts, aux répétitions, tandis qu'il comn^unique son feu intérieur à ses musiciens, eux tous, à leur tour, avec les multiples voix et l'enchantement de l'orchestre, ils l'enveloppent, ils rétreignent, pauvre quinquagénaire désolé, dans les fièvres, les rêves, les voluptés et les lyrismes de sa jeunesse romantique, — de sa jeunesse morte.

A FAltemburg, avec Liszt, camarade, confident de plus de vingt ans, quels épanchements ! Et quand la princesse Sayn-Wittgenstein et Marie Berlioz-Recio ne sont plus là, ne jettent plus ce froid, cette gêne qui résultent du contact de deux femmes si différentes d'origine et mises si faussement sur le même plan pour quelques heures, — quand les deux amis sont seuls, comme ils se parlent enfin à cœur ouvert. L'affaire de Dresde, combinée par Liszt et llans von Bulow^ est manquée : l'intendant, le baron de Liittichau, remet Benvenuto in infinitum et ne prend pas Berlioz pour kapellmeister. Le voilà donc condamné à son « enfer parisien » et à ses tournées en rafales... Quelle vie de galérien^ de Sisyphe!... Bien que des souffrances, des luttes, et du dégoût... Le récent succès deV Enfance lui fait plaisir, mais lui répugne : « Semprc piccoli paesi... Les bonnes gens de Paris disent que j'ai chancfé de manière, que je me suis amendé... Non j'ai seulement changé de sujet,... mais il faut laisser dire... » Et que dira-t-on bientôt, quand on entendra le Te Deuni babylonien, ninivite, et qui retentira dans l'église Saint-Eustache pour Tinauguration de l'Exposition universelle de 1855?... Ah! le monde est une huître et nous n'avons pas (comme llamlet^ d'épée

pour rouvrir... Ce que voudrait composer Berlioz, ce irest pas une autre trilogie sacrée « en style niais », — c'est une vaste composition théâtrale sur un sujet antique.

L'antiquité^ sauf les cantates pour le prix de Rome et la Révolution (fvecqnr de 1826, ne lui a encore rien inspiré. Or l'antiquité attire maintenant l'ancien romantique. Spontini, avec « des lueurs de génie », indiqua ce qu'on pourrait faire. Mais après Beethoven et AVeher, après ce que Berlioz même a inventé pour l'orchestre, de quelle admirable fresque ne reve-t-il pas, grande, immense, sévère, simple et terriblement dramatique. Romantique tout ensemble et classique. Du Gluck transfiguré. Comme livret, une sorte de drame historique, imité de ceux de Shakespeare, de Troihis et Cressida, de Julius Cœsa)\ ou d'Antoine et Cléopâtre. Quant au sujet, il ne le sait que trop : sans cesse, depuis quatre ou cinq ans, il relit « son cher Virgile » ; et il le cite dans ses lettres ou ses feuilletons. . . Ce serait Enée et Didon, leurs amours tragiques, précédées de la prise de Troie; cela s'appellerait V Enéide, ou plutôt les Troyens., . Voilà seize ans déjà, tandis qu'il composait Roméo, tâchant de soutirer un livret à ce scribe de Scribe, il lui demandait « un sujet antique et qui pût prêter à des développements musicaux larges, passionnés, à des effets imprévus... » (1). Scribe lui donna (pour la lui reprendre) cette Nonne sanglante, qui n'a pas porté chance à Gounod... Maintenant, Berlioz sera son propre librettiste, comme pour YEnfance. Peut-être demandera-t-il quelques conseils à Fiorentino, homme habile, apte à tout, journaliste en vogue et qu'il faut avoir avec soi... Mais lui-même, soutenu par son constant amour de Virgile, il sera surtout son propre poète :

(1) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 475.

— « Depuis 1851 je suis tourmenté par Tidée d'un vaste opéra dont je voudrais écrire les paroles et la musique... Je résiste à la tentation de réaliser ce projet... Le sujet me paraît grandiose, magnifique et profondément émouvant, ce qui prouve jusqu'à l'évidence que les Parisiens le trouveraient fade et ennuyeux... ))(!).

Pas de public!... Le public, à Paris et dans toute l'Europe, est voué à Meyerbeer et à TOpéra-Comique. Si l'on remonte, de loin en loin, un vrai chef-d'œuvre, l'exécution est flasque, languissante^ et honteusement parée de points d'orgue et de cadenze qui font grincer des dents. Tout le long de la Vestale, les acteurs s'ennuient et le public bâille :

— « Pour qui sont faits les chefs-d'œuvre? ou mieux encore, quels gens sont faits pour les chefs-d'œuvre? Quelques individus clairsemés dans tous les rangs des sociétés civilisées, artistes ou non, lettrés ou non (j'ai vu des artistes qui sont des brutes!). A quelques-uns la nature donna un sens spécial qu'elle refuse à la foule. Ceux-là seuls comprennent, sentent, apprécient, adorent les productions du génie. Quant aux autres, (inres habent et non audhint;... leur système nerveux est incomplet, leur âme a des ailes de pingouin! y>

Au théâtre, donc, pas de public intelligent ou sensible. Dans les concerts, pas de public du tout. A force de réclame, on ne peut drainer qu'une ou deux petites chambrées. A ce jeu désespéré, on se ruine; avec tous les atouts, on couvre à peine les frais. Que valent ces succès d'une heure, par surprise, dans une salle de concerts? Il lui faut faire le musicien errant, pour aller

(1) Fragment des Mrrnoires (cliap. lix) écrit au début d'octobre 1854. — Avant et après cette citation, lettres ou feuilletons de 1854-55.

trouver, de ville en ville, ces chambre'es d'amateurs. Mais pour une vaste composition avec décors, comment errer au-devant de ces fragments de public? Ce qu'il rêve, pour les Troyens qu'il entrevoit, ce sont de grandes fêtes où accourraient de toute l'Europe, les vrais amateurs, — les fêtes olympiques de l'art musical... Un théâtre? Non, un temple de l'art... « Un panthéon de l'art, et non un bazar »... Et l'on y jouerait rarement, pour de grandioses solennités, attendues et préparées comme les fêtes rituelles d'une religion; « car la musique n'est pas destinée à prendre place parmi les jouissances quotidiennes de la vie, comme le boire, le manger et le dormir... Je ne connais rien d'odieux comme ces établissemens où bouillotte invariablement, chaque soir, le pot-au-feu musical : ce sont eux qui ruinent notre art, qui le vulgarisent, le rendent plat, niais, stupide... » La Vestale! la. FbUe enchantée! Quels ravissements, quels torrents d'extase, quels « volcanismes », quand ces œuvres, de loin en loin, sont soudain révélées de nouveau aux initiés... Les chœurs des prêtres d'isis, la « tristesse religieuse antique : on est au bord de l'Infini!... » Et cette terreur formidable, dans la Vestale, lorsque le pontife jette l'anathème et enferme Julia vivante dans la grotte qui sera son toml)eau... Oui^ avec les tragédies de Gluck, voilà des chefsd'œuvre monumentaux, qui sont dignes d'un « panthéon lyrique », et non du « bazar » de l'Opéra!

Que pouvait répondre Liszt?... Ces représentations solennelles, à longs intervalles (et que souhaitait Berlioz dès 1841), n^était-ce pas les Festspiele souhaités par Wagner? Cette belle haine nourrie par Berlioz contre le « mercantilisme » théâtral, contre Meyerbeer^ contre ce Jakob-Liebmann arlequiné en Giacomo, qui achète tout le monde, qui « paye d'avance » pour moissonner au centuple^, en digne fils de banquiers

berlinois; — cette haine contre le genre grand opéra, fait de clinquant, exhibition d'armures, de costumes riches et de femmes en tutu, spectacle fastueux et sensuel, conçu pour flatter et engourdir des richards qui digèrent; -- n'était-ce pas ce que Wagner même venait d'exprimer dans Opéra et Drame, et aussi dans le Judaïsme en musique?

Mais, pour Liszt, comment parler de Wagner à Berlioz? Et comment n'en pas parler? Berlioz, ombrageux^ sait et se rappelle que Liszt a monté à Weimar Lohenfjrin et Tannhâuser, comme il a monté Benienuto; et il a écrit sur Tannhduserwn commentaire que Berlioz a fait passer dans les Débats... Hans von Biilow a parlé de Wagner, à Berhoz, avec enthousiasme. Or Berlioz ne partage pas cet enthousiasme. Il n'ignore pas que AVagner, qu'il a aidé plusieurs fois aux Débats^ a écrit des « éreintades », pour le remercier; et à Dresde, il n'a pu manquer d'apprendre le plus perfide : les articles envoyés sournoisement à VAbend Zeituufi de Dresde, et qui ne ressemblaient guère à ceux publiés à Paris; et les plaisanteries anonymes, dans YEuropa de Dresde, où Wagner se cachait sous le loup carnavalesque de Freudenfeuer, c'est-à-dire Feu de joie... D'où, à Dresde même (en mai 1854), les récriminations, les <L caquets de Mme Berlioz » (1).

A part ces misères et quelques articles ingénieux, Wagner lui est presque inconnu. Berlioz n'a encore entendu que le Vaisseau fantôme, voilà douze ans (en 1843); et^, ne lisant pas l'allemand, il ne connaît les idées théoriques de AN'agner quà travers des commentaires peu favorables : elles le surprennent donc doublement, car ce ne sont pas les siennes propres, et il les a lues dans les longues analyses de Fétis. à la

(1) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 542, 577, 584.

Gazette mitsicale, qui ont surtout rintelligence de la malveillance.

Oue dire? Et que ne pas dire? Liszt voudrait rapprocher Berlioz et Wagner. A Berlioz, il cache évidemment certaines vivacités des lettres de Wagner comme les jugements terribles (et f/ratuits) sur Benvennto et la Damnation... Sans doute se met-il au piano, et joue-t-il devant Berlioz des fragments de Taunkâttser ou de Lohengrin (ou peut-être de VOr du Rhin, qu'il a reçu à Tautomne précédent...) Mais il s'arrête : c'est trop; Bei'lioz s'impatiente... Aussi bien, Berlioz sait, par les articles de Fétis à la Gazette (où lui-mrme écrit) que Wagner ne l'a guère ménagé dans Opéra et Brame :

... Hector Berlioz, homme d'une rare intelligence musicale, a poussé l'erreur de Beethoven à ses dernières limites. Les dernières pensées les plus obscures du maître, tombant sous ses jeux, le jetèrent dans le vertige. Persuadé qu'il voyait des figures réelles et colorées là où il n'y avait que des spectres et des apparences trompeuses, il entreprit de réaliser ses rêves et d'en faire comprendre la signification. Ce qu'il avait à dire était si bizarre, si inaccoutumé, si totalement dépourvu de naturel, qu'il ne pouvait le rendre saisissable par des moyens ordinaires : il imagina donc un immense appareil de machines compliquées dont la conception seule indique une organisation tout exceptionnelle. L'orchestre de Berlioz est un miracle de mécanique. Nous devons le considérer lui-même comme le plus grand industriel de la musique; car c'est lui qui a rendu possible aux musiciens de faire entendre, sous la forme la plus merveilleuse, les idées les plus futiles et les moins artistiques. 11 n'est pas vraisemblable que Berlioz ait cherché, au commencement de sa carrière, la gloire d'un inventeur de mécaniques musicales; il y aura été poussé, à son insu, pai- l'instinct; mais à son insu aussi, il est destiné à périr, comme artiste, dans ses machines, et à s'enfoncer dans le matérialisme...

Li:S ÏROYENS 393

Berlioz a sûrenjent lu ce passage^ traduit par Fétis dans la Gazette musicale (8 août 1852) et que les camarades lui ont certainement signalé. Mais il n'a pas lu telles lettres, reçues par Liszt, où Wagner déclare, sans connaître une note de la Damnation :

— « Si Berlioz suit la voie qui l'a conduit jusqu'aux platitudes de sa symphonie de Faiist^ il ne peut que devenir tout à fait ridicule. » (Voir p. 299 à oOl.)

Aménités que Berlioz ignore. Quant à celles qu'il connaît, il veut bien, pour ne pas contrister Liszt, lui dire ou lui écrire :

— « Bah^ ce sont de menues chevrotines; j'en ai assez tiré dans les jambes des autres pour ne pas m'étonner d'en recevoir à mon tour... Entre Wagner et moi, l'engrenage n'est pas impossible, si toutefois il met un peu d'huile dans les roues. »

Engrenage sans huile, prêt à coincer. Et une vanité de femme s'y pinçait, et poussait des cris d'orfraie. Bûlow, en médiateur et atténuant, était obligé de signaler à Liszt « les caquets de Mme Berlioz ».

Aussi, dans cet Altenburg qui est plein de AVagner et déjà du wagnérisme, Liszt juge plus prudent de parler à Berlioz de Berlioz même. Cette grande œuvre, ces TroijenSy pourquoi (comme Wagner écrit sa Tetraloijie, pense-t-il), — pourquoi, malgré tout et contre tout, Berlioz ne les composerait il pas?

Pourquoi?... Et Berlioz, sans doute, de paraphraser ce qu'il vient d'écrire (à l'automne précédent) dans le suprême, dans le funèbre chapitre de ses Mémoires : une nuil, il entendit en songe une symphonie; en s'éveillant. le lendemain, il se rappelait tout le premier morceau .. Il n'écrivit rien : car l'écrire, puis la faire exécuter^ c'était courir à la ruine. A Paris, pour lui, pas de public! (Voir p. 310.)

A Weimar, après ces conversations intimes de l'Alten-

burg, banquet, au club du Nouveau-Weimar, et présidé par Liszt; — loasts en allemand^ toasts en français, et même toasts en latin, avec un refrain latin, chanté en l'honneur de l'ancien Jeune-France par les Jeune- Weimar :

Vivas, crescas et floreas,

Et amicus maneas

Neo-Wimarormn.

Le jour du départ (27 février), à l'embarcadère, « pluie de bouquets » sur Berlioz et sa femme. — Liszt, sans doute, rappelle d'un mot à mi-voix la promesse d'écrire les Troyens...

Si bien que Berlioz, aussitôt, mande à Fiorentino :

— « On me pousse, on me talonne, on me tnonne, pour écrire une grande machine théâtrale... Il faut que nous reprenions la conversation commencée... »

A Gotha (28 février) « le concert est détraqué ». Mais le Duc retient Berlioz à diner...

Et en route pour Paris.

Malade, énervé, surmené par les répétitions et les concerts, les applaudissements de Weimar, — épuisé de joie, il prend le lit (2 mars).

Cela traîne... C'est « une sorte d'inflammation des intestins ». Fièvre et diarrhée: diète... Cela l'épuisé, l'abat, le rend maussade, désespéré... Comme il se sent touché!... Aura-t-il jamais la force — la folie! — de s'attaquer aux Troyens ?

11 essaye de se relever, au bout d'une longue semaine... Puis, « à peu près sur pied », il part (12 marsj pour Bruxelles, où VEnfance est annoncée. Mme Berlioz-Recio accompagne son convalescent.

Répétitions irritantes. « Ces musiciens belges me font souffrir une torture de lluron... » Ils sont « bons,

patients, accueillants », mais ne peuvent se décider à jouer en mesure. Au concert (18 mars) les « chanteurs commettent des bévues épouvantables que toute la salle remarque;... les flûtistes (avoue Berlioz) jouent leur trio avec la harpe comme des vachers espagnols, mais ne le dites pas » .

Le brave public brabançon, accouru pour vérifier si VEnfance du Christ mérite bien tout ce qu'en a dit la presse parisienne, est assez déconcerté. Mais le Repos obtient « un succès de trépignemens » .

Dans la presse, articles bons, avec réserves; çà et là, on établit des rapprochements entre Berlioz et Wagner.

Aux deux autres concerts (22 et 24 mars), l'exécution se raflfermit. Mais il y a peu de public.

L'encyclopédique Fétis, tout d'abord, ne comprit rien. Aussi bien, il ne pouvait ignorer que Berlioz, à Weimar, venait de faire déclamer le Retour à la vie, où il y a une algarade à son adresse : il Ta reçue, jadis, en plein visage, publiquement!... Mais Berlioz lui rend visite; Fétis l'invite à diner; on parle, on remue certains souvenirs, et on en évite d'autres (trop délicats, trop féminins;... Les exécutions suivantes sont meilleures : Fétis en vient à trouver que « cela est simple, naïf, et qu'il y a du sentiment : c'est une modilication très marquée du talent primitif de M. Berlioz... »

Curieuse rencontre; combien dautres choses se sont i< modifiées » depuis vingt-quatre ans !

Au printemps de 1831, Berlioz, exilé à Rome*et soudain séparé de Camille Moke (« son gracieux séraphin! ))), voulait tuer l'infidèle^ et traitait Fétis de « gigot fondant »: l'année suivante, dans le Retour à la vie. il le poursuivait de quolibets... Et maintenant, dans la petite et sombre maison de la rue Boden-

broeck, Fétis et son fils reçoivent à dîner Berlioz et sa seconde femme. Est-ce qu'ils mangent un « gigot fondant »?

II est probable qu'ils mangent du Wagner; et que Fétis, avec sa verveuse facilité de conférencier, paraphrase ses haineux articles de la Gazette musicale et de V Indépendance belge. Et Mme Berlioz-Recio replace ses <i caquets »; et Berlioz se laisse aller, par des saillies, à si bien approuver Fétis, que celui-ci trouve aussitôt que Berlioz est « un homme d'esprit et de grande intelligence ». Toutefois Fétis, malgré son contentement, fait une triste remarque. Lui, solide, épais, âgé alors de soixante et onze ans, mais qui se sent une santé à enterrer bien du monde (il vivra plus de quatre-vingts ans), il constate en connaisseur :

— « J'ai trouvé Berlioz bien changé^ et vieilli... » Pour tant de fatigues^ la recette des trois concerts était nulle (I).

(1) En 1907, cherchant à Bruxelles des documents et dépouillant des journaux, j'eus l'émotion d'être reçu par Fétis le fils dans celle salle même où eut lieu le curieux dîner de Fétis et de Berlioz, — Voir mon livre Carnet d'art.

A Bruxelles, parmi les auditeurs de YEnfance, il y avait quelques Français ou Parisiens, proscrits par Napoléon IH. — Parmi eux, Edgar Quinet, qui écrit à « Bernard Lavergne, exreprésenlant du peuple » :

... « J'ai eu, l'autre jour, la grande joie de recevoir la visite de Berlioz que je ne connaissais pas et que j'ai toujours adn)iré à la barbe des impies. J'aime et j'admire cet artiste qui suit sa Muse, sans s'occuper de flatter le public. J'aime ce combat à outrance, désintéressé, contre les succès faciles. Berlioz m'intéresse autant que sa musique : sa volonté, son énergie, sa fierté sont elles-mêmes, à mon gré, la plus iielle de ses symphonies; il avait mon admiration, il emporte mon amitié. Quelle belle œuvre que la vie d'un véritable artiste I

« Au reste, tout ne s'est pas passé en conversation.

« J'ai entendu deux fois, à grand orchestre, son oratorio VEnl'ance du Ckrist. II y a là des chants conmie en eut trouvé Raphaël. » (4 avril 1855; Lettres d*exiL)

A Paris, lettres, visites (fin mars et début d'avril;, communiqiie's à la presse, rendez-vous avec des artistes et des publicistes. C'est deux théâtres, rOpéra-Gomique et les Italiens, qu'il faut mettre en mouvement; c'est tout un vaste orchestre qu'il faut recruter, et à des conditions modiques :

— « S'il manque des musiciens (s'écrie Berlioz dans une lettre trépidante), je les trouverai... Tachez que le Percepteur du droit des pauvres ne nous égorge pas tout à fait... Je viens d'écrire à tous nos chanteurs... » (Inédite, à Perrin.)

En hâte, il préparait une grande audition de YEnfance du Christ, pour le samedi saint, — et aussi l'audition de son Tp Deiim, pour l'ouverture de l'Exposition universelle.

Salle Favart (1 avril). V Enfance du Christ laissa quelque cinq mille francs de bénéfice. — « L'exécution fut assez terne » (constata Berlioz). Mais le nombreux puljlic, accouru à l'Enfance du Christ pour ce concert du samedi saint^ avait déjà payé. La recette fut excellente.

— « Voici des réclames pour le Te Denm (écrit-il à Liszt): faites-les traduire et reproduire:... il faut que cela se répande immensément... La machine musicale seule coûte 7 000 francs. 11 y a de quoi trembler...

A tous les amis, aux camarades de journalisme, à ceux de Paris et de l'étranger, il envoie des paquets d'une « réclame » imprimée :

— « Faites-la insérer dans autant de journaux belges que vous pourrez, mais pas le même jour. >»

A un autre :

— « Faites reproduire dans les journaux do Marseille la réclame ci-jointe. Il faut que l'immense église soit pleine^ ou nous sommes flambés! »

Partout, à Paris, en province, à l'étranger, on la

reproduit, on la traduit, on la résume, on la paraphrase, on la commente... Berlioz (secondé d'ailleurs par Belloni, Thomme d'atTaires de Liszt» venait-il d'inventer, ou d'appliquer au lancement de la musique^ ce que les éditeurs, directeurs ou barnums modernes appellent un papillon, un communiqué, une prière d'insérer ?

Le brouillon de cette réclame existe encore au Conservatoire de Paris. Il est de la main de Berlioz. Neuf cents musiciens,... œuvre considérable, morceaux opposés entre eux de style et d'expression,... prières dont l'humilité et la tristesse contrastent avec la majestueuse solennité des Hymnes :

l'orgue n'y est pas réduit au rôle d'accompagnateur... Il dialogue avec les voix et les autres instrumens... Il énonce une sorte de moralité musicale pendant le silence des exécutans situés à l'autre extrémité de l'église.

Les trois chœurs sont ainsi composés :

1<» Un chœur de cent voix, à trois parties.

2** Un autre chœur de cent voix à trois parties.

3^ Un chœur à runisson chanté par six cents enfants.

— « Immense machine! »

Suspect au pouvoir impérial, le critique musical des libéraux Débais n'avait pu la faire prendre, malgré ses instances depuis cinq ans, dans une cérémonie officielle. Seul, pouvait-il mettre à flot ce gigantesque « canot de Robinson »?... Il avait donc cherché des associés, ou plutôt formé une ingénieuse société en commandite.

Par traité, un amateur (M. Duchène de Vère) « répondait » jusqu'à concurrence de deux mille francs; et Ducroquet, facteur d'orgues, jusqu'à concurrence de mille. Ni l'un ni l'autre n'avaient part au bénéfice : une fois les frais couverts, on rembourserait, sans

plus, ces deux commanditaires. — Le bénéfice net serait ainsi réparti :

Trente pour 100, à M. Berlioz, comme compositeur, organisateur et conducteur ;

Vingt pour 100 au maître de chapelle, « pour ses soins et peines » ;

Trente à M. le Curé, pour les pauvres de sa paroisse;

Vingt à M. le maire du 111^' arrondissement pour les enfants pauvres.

Organisation (< babylonienne, ninivite ». Neuf cents exécutants; matériel d'orchestre; répétitions; billets à placer; réclames; instrumentistes à remplacer; gradins à mieux disposer; dames patronnesses à solliciter pour la quête.

Que de lettres!

Pour les écrire avec plus d'ascendant, pour s'officialiser, Berlioz s'est fait confectionner un papier spécial, très grand, in-quarto, tout blanc, d'aspect diplomatique. Et dans le coin gauche il y a un en-tête imprimé :

Exposition universelle

Eglise Saint-Eustache

Coin ité.

Au dernier moment, l'archevêque parle de tout interdire. Cette publicité torrentielle; ces gens de théâtre dans l'église; cette façon d'annexer la messe à l'Exposition universelle... Sans compter que de ^( bons amis », des compositeurs pour sacristie, par des insinuations onctueuses mais qui glissent leur acide où il faut, s'emploient à faire lancer l'interdit.

Berlioz l'apprend. Aussitôt, il joue de la presse, et donne le la aux camarades : ne plus nommer le ténor, éviter ce qui ressemble à « une annonce de concert » (il souligne), — montrer que « l'art religieux »

(souligné) va servir à la bienfaisance; — enfin « glisser quelque phrase agréable à Monseigneur l'Archevêque et au Clergé » (1).

Épuisé; malade... Entre les répétitions, entre ses courses, il prend le lit... Il se relève, fiévreux... « Aurat-il la force d'aller jusqu'au bout?... Mais cela va marcher. C'est colossal, le diable m'emporte! »

Le samedi (28 avril) répétition générale. Toute la presse (dimanche, lundi matin) constate un succès extraordinaire, fracassant, et qui fait bien augurer pour « l'imposante cérémonie ».

Le lundi, avant deux heures, la vaste église regorge de monde. Une foule, comme pour une fête de l'Exposition, ou un feu d'artifice... Quelques connaisseurs, du moins, sont là; et les trains à prix réduits ont amené de leurs provinces respectives bon nombre d'amis fidèles... Immense public. La commandite est sauvée. Radieux, Berlioz fait retentir son Te Beum.

Le soir même, à Liszt, il envoie l'écho de sa joie :

C'était colossal, babylonien, ninivite. La splendicle église était pleine.

... Pas une faute, pas une indécision...

... On Tiow^ a volés comme dans un 601*5; mais qu'importe!... Je t'assure que c'est une œuvre formidable; le Jiidex dépasse toutes les énormités dont je me suis rendu coupable auparavant... Oui, \e Requiem a un frère, un frère qui est venu au monde avec des dents, comme Richard II I (moins la bosse!). Et je te réponds qu'il a mordu au cœur le public aujourd'hui...

Adieu, je vais me coucher. Quel malheur que je sois l'auteur de tout cela! Je ferais un article curieux. Nous allons voir ce que vont chanter les confrères. Cette fois-ci, il ne s'agit plus de piccoli paesi : c'est une scène de l'Apocalypse !

(1) Inédite. — A Fiorentino (Collection Malherbe).

Les confrères chantèrent des louanges.

Des mots, pour Berlioz, rien que des mots! Après la nervosité trépidante des préparatifs et des répétitions; après le fébrile louvoj^age entre les écueiis parisiens et les obstacles de sacristie; après la volcanique commotion de l'exécution pharaonique, — c'est la détente, la dépression, l'accablement.

Et pas de repos.

Nouvelle affaire, lettres, courses (début de mai), rendez-vous, attentes au ministère et chez les architectes de l'Exposition. Berlioz voudrait avoir « l'entreprise des concerts » de l'Exposition universelle. Mais la salle n'est pas finie : le sera-t-elle avant qu'il ne parte pour Londres!... Et il va chez l'un, chez l'autre, il stimule celui-ci, il fait écrire celui-là :

— « Je suis si fatigué (8 mai) de battre depuis ce matin le pavé de Paris, que je tombe de sommeil. »

Dans ce tournoiement où il s'épuise, que devient le projet des Troijens?... Œuvre impossible, ii-réalisable : on aurait pu l'entreprendre dans l'ivresse de la jeunesse... Lui, maintenant, prenait le lit, déprimé, vidé par une diarrhée névralgique après chaque surmenage. Sa pensée intime, obsédante, quand il est seul en face de son pauvre corps miné et de son âme « brûlée mais toujours brûlante », — sa pensée n'est plus pour une œuvre nouvelle^ mais pour la mort. Son testament d'artiste, ses Mémoires, en manuscrit, il les a fait relier, et il les cache dans son cabinet à la Bibhothèque du Conservatoire, il les soustrait à la jalousie de sa femme. Elle les détruirait, ces confidences où il parle de ses « deux g['ands amours »», Estelle et Ophélia, et où il ne dit rien de la médiocre chanteuse dont les hanches souples étaient si prenantes, jadis, dans les travestis... Ces Mémoires, feuillets lugubres, pages testamentaires, où il a enseveli son vieux cœur... Oue

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