‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 17 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

Marie les trouve, et elle tuera une nouvelle fois ce qui fut le meilleur de lui-même. Si du moins, on traduisait cette confession... Et il charge Liszt de s'en occuper; il envoie son manuscrit; mais que Lizst, dans sa réponse, n'en parle pas, car Marie surveille la correspondance :

— « Tu m'accuseras réception seulement du paquet; je saurai ce que cela veut dire... »

Et la pensée de la mort ne le quitte pas, et il se méfie de Tintervention de sa veuve :

— « Si je mourais avant d'avoir reçu de toi mon manuscrit, je te prie de le garder et d'en arranger une publication fidèle avec l'éditeur Michel Lévy (rue Vivienne) qui me l'a déjà proposée. Tu remettrais alors le produit de cette vente quel qu'il soit, moitié à ma femme, moitié à mon fils. Pardon de te parler sur ce ton testamentaire. »

Son fils... Si seulement ce pauvre Louis, inquiétant, fantasque, avait une position assurée. Mais le voilà, revenant de Sébastopol, qui parle de quitter la marine marchande : il voudrait, bien qu'il en eût passé l'âge, entrer dans la marine impériale. Berlioz fait jouer ses relations; il écrit même à Napoléon IlL.. Pauvre Louis^ qui ne se plaît nulle part, change de bord, passe du Corse sur le Laplace puis sur le Fleurus^ comme une épave qu'on ne peut employer... Que deviendrait-il, si son père lui manquait?

Hanté, touché par la mort, Berlioz se hâtait de publier le reste de son œuvre : le Retour A la vie que réduisait pour le piano Saint-Saëns, « un jeune lion musical », — et Benvenuto, et le Te Deum... Combien d'épreuves à corriger!... Et que de courses, d'humiliations!... Les éditeurs différaient la gravure, dépréciaient ce qu'il leur apportait; et il était obligé de les payer. Non avec l'argent des concerts, peu considé-

rable^ et que Marie attribuait au me'nage et à la communauté'; mais avec l'argent de l'héritage paternel. Par malheur, les rentrées étaient lentes :

— « La vente d'une partie de mes bois^ sur laquelle je comptais pour une somme de 8000 francs est une vente à termes très éloignés... Cela éloigne beaucoup mes projets d'édition allemande,.. »

Tristesse funèbre de ce printemps. Encore des feuilletons. Il y épanche du moins sa douleur, il y laisse son cœur sangloter... Les Débats lui renvoient sa copie, pour qu'il l'adoucisse; et voilà ce chroniqueur consacré, célèbre, fidèle collaborateur depuis vingt ans. qui subit « les scrupules pudibonds de M. de Sacy ». Berlioz hamlétique, corrigé par ce Polonius universitaire!... Ah, ces « Gûldenstern, ces Rosencranz », et tous ces « crapauds gonflés de sottise » , et ces « crétins et gredins ))^ ces fêtards et têtards qui frétillent sur l'asphalte et dans les théâtres empoisonnés par la musique de Meyerbeer, deRossini, d'Auber. d'Adam ou de Thomas :

— « Rossini est à Paris depuis quelques jours (confiet-il à Liszt); il pose tous les soirs sur le boulevard Italien, suivi de Scudo (le critique de la Revue des Deux Mondes), suivi de tous les Scudi monnayés grouillant à Paris. Rossini fait des mots... Je verrai Wagner en arrivant à Londres. On le dit de fort mécbante humeur. »

Berlioz, avec sa femme trop caquetante, partait le lendemain (8 juin 1855).

Wagner, à Londres depuis mars, achevait alors (juin) de diriger les huit concerts de la vieille Société philharmonique.

A VOId Philharmonk' était tout-puissant ce Costa, cet

40t LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

ennemi de Berlioz (lui disait-on, avec vraisemblance), ce (c maître fourbe », qui avait préparé, à Covent- Garden,- la scandaleuse chute de Benvenuto Cellini. Et voilà que ce Costa a fait prendre Wagner pour conduire les huit concerts de la célèbre et riche Old Phil' hannonic, tandis que Berlioz ne vient que pour deux concerts, et dans une société nouvelle^ improvisée, à ]'d Neiv Philhannonicl Par bonheur, estime Berlioz fet sa femme plus encore), la presse anglaise a su mettre le holà :

— « AVagner succombe sous les attaques de toute la presse anglaise. » Ainsi pense Berlioz, dès Paris. Et il l'avoue à un vieux camarade (Morel), avec lequel il s'abandonne plus, à propos de Wagner, qu'avec Liszt.

Berlioz, Wagner, — déjà on les rapproche, on les oppose; les journalistes les mettent en parallèle ou en antithèse; depuis quelque temps, on ne parle guère de l'un sans parler de l'autre. Et Wagner lui-même, dans Opéra et Drame^ s'est exprimé durement sur la mécanique orchestrale, les conceptions bizarres et compliquées, le matérialisme de Berlioz. Aménités traduites et commentées par Fétis dans la Gazette musicale : Berlioz et sa femme (septembre 52) les lisent; on en parle, entre camarades, on envenime l'affaire... Si bien qu'à Dresde, en 54, Marie Becio, outragée, dit au wagnérien Hans von Bûlow ce qu'on peut penser de cet ancien obligé, de ce fourbe; et, voilà deux mois, à J^ruxelles, dînant chez Fétis^ iMarie et Berlioz même n'ont pas manqué de se monter contre Wagner.

Or, à Londres, Berlioz et Wagner, chacun au pupitre d'une Philharmonie, vont se faire pendant, comme deux statues qui se regardent sans se sourire. Et l'amitié de Liszt, et l'envie de maints confrères^ et l'attraction même d'un génie pour un autre, vont les jeter Tun contre l'autre. Et Marie Berlioz-llecio est là,

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entre les deux, et parlant trop, l'oreille inquiète, épiant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. — jalouse, aigrie, vieillie, plus irritable avec sa maladie de cœur qui commence, et potinière, vaine et sotte, susceptible comme une ancienne chanteuse sans talent, et bavarde, sempiternellement caquetante.

Ils s'évitent peut-être, au début. Une semaine, deux semaines se passent : aucun contact. De part et d'autre, affaires et soucis personnels, répétitions... Mais chacun d'eux se renseigne sur l'autre, et se dispose à entendre (non sans préventions) comment son rival dirige l'orchestre. Wagner assiste au concert de ^*^New P/iilhannonic et il avoue à Liszt :

— « Ma foi, jai été médiocrement édifié de la manière dont Berlioz fait exécuter la symphonie de Mozart (en sol mineur). Quant à l'exécution de son Roméo et Juliette^, elle était très insuffisante, et m'a rempli de pitié pour Berlioz. »

Berlioz assiste aux concerts de VOhl Philharmonie et confie aux amis :

— t Wagner conduit en stvle libre, comme Klindworth joue du piano... » Et, dans la môme lettre, il avoue qu'un tel « style libre le fait danser sur la corde lâche,... sempre tempo rubato... »

Heurt forcé, fatal. Kien n'est plus personnel que la façon de rythmer, d'accentuer la musique, et de lui donner le mouvement toujours changeant qui la fait vivre. Rien ne correspond plus directement à l'être intime. Deux génies aussi originaux que l^erlioz et Wagner, aussi nerveux, irritables^ impulsifs, ne pouvaient donc, comme conducteurs d'orchestre, que se froisser. — Et d'ailleurs de bons amis, des journalistes, tantôt alliés, tantôt ennemis, Davison (du Times), Chorley (qui traduit V Enfance du Christ), Barnelt idu Morninfi Post)^ et d'autres, étaient là, près de leur cama-

rade des Débats, pour aviver le froissement. On menait alors une campagne de presse contre Wagner qui osait, devant un public anglais et plein de respectabilité, conduire par cœur. Il prenait même des licences avec les traditions laissées à Londres par Mendelssohn 1

Entre les deux génies, serait-ce donc la guerre?

Un soir chez le violoniste Sainton (un brave et gai Toulousain), ils se rencontrent. A ce dîner du Méridional, « ils sont seuls ». On cause. On mange, on boit. Peu à peu on s'abandonne. Berlioz « s'anime », livre sa pensée, dévoile ses chagrins... Les deux grands novateurs, soudain, se reconnaissent pour deux « compagnons d'infortune » . Deux isolés, — ou, comme Wagner le chantait déjà dans la Walkijrie : « Deux fils de la Douleur... » Tout le monde contre eux. — Ces concerts de Londres, quelle misère 1 Peu de répétitions, de bons instrumentistes mais qui jouent comme des mécaniques, sans feu ni âme : est-ce là qu'ils peuvent^ génies inconnus l'un à l'autre^ se montrer mutuellement ce qu'ils sont?

Durant ce souper, les voilà qui s'aiment, à mêler leurs haines communes : les directeurs de théâtre ou. divinités du chant, les « Polonius du feuilleton musical », les compositeurs et « décompositeurs » de musique, les « crapauds » de TOpéra-Comique, et Meyerbeer et ceux qui brocantent sur le marché théâtral, les Halévy, les Adam, les Offentiach, et qui mériteraient d'être flagellés par les anathèmes du Jiidaism in Miisik... Oui, le temple de l'art est aux marchands... L'art? Non, « le bazar »!... La musique^ est-ce cette « bouillotte théâtrale » où un public de « pingouins » vient s'engourdir chaque soir?...

Et Wagner et Berlioz, parlant l'un à l'autre comme ils écrivaient dans leurs lettres d'alors (ou le feuilleton

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des Débats)^ s'abandonnaient « dans une cordiale et profonde amitié' » .

« Cinq heures durant », personne Tpas même Mme Berlioz-llecio ' n'e'tant entre eux et toute rivalité mondaine i ou humaine^ sociale) disparaissant, — chacun de ces deux ge'nies condamnés à l'isolement, palpitait de bonheur d'avoir enfin trouvé un génie frère. L'art, la philosophie, la vie, la mort, — l'amour même, — combien de choses dont chacun pouvait parler, sans gêne ni réserve^, sûr d'avance d'être compris par l'autre.

— « De cette rencontre (écrit aussitôt Wagner ), j'emportai une profonde sympathie pour mon nouvel ami;... chacun reconnut dans l'autre un compagnon d'infortune, et je me trouvai plus heureux que Berlioz. »

Plus heureux... Tous deux, « seuls » chez Sainton, s'étaient-ils donc avoué toute leur vie et même leurs amours?... Hector Berlioz, inflammable, prompt aux confidences, joyeux d'échapper un moment à l'agressive Marie et content de se venger de sa femme en parlant d'elle, avait-il révélé les misères de sa vie : la longue agonie d'Harriett, le mariage avec la vieille maîtresse, la gêne pécuniaire, les ^( travaux forcés » du feuilleton, l'impossibilité de trouver un public, — tant d'entraves, enfin, qu'il n'osait même pas, depuis quatre ans, commencer ses Troi/ens... Oui. Wagner, proscrit de Saxe mais indépendant en Suisse, soutenu par Liszt et entretenu par des amis, libre de composer à loisir son immense Tctra/of/ie. — oui, Wagner^ tout compte fait, devait « se trouver plus heureux que Berlioz ».

Et il était plus jeune de dix ans. . .

Cette subite intimité (vers le 21 juin) étonne, inquiète Marie Recio, quand son Hector lui revient. Cette attraction mutuelle, cet « engrenage » de deux génies sur-

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prend, déconcerte les chroniqueurs musicaux, les journalistes que fréquente Berlioz. On en parle; on potine. Est-ce possible? Ces rivaux, les voilà donc amis!... Il est vrai que Wagner est tour à tour Tanii ou l'ennemi de n'importe qui. Et l'on cite cet Anglais qui, ne manquant pas d'humour, présente Meyerbeer et Wagner en leur demandant s'ils se connaissent déjà!... Or, Wagner a soUicité jadis la protection de Meyerbeer et s'est présenté auprès des directeurs comme « son élève »; après quoi, dans ses opuscules où il fait la théorie de lui-même, il a copieusement éreinté Jakob- Liebmann Meyerbeer, sa ferblanterie musico- historique, ses ficelles théâtrales et autres « effets sans causes »... Souple, déconcertant Wagner : captieux, attirant^ séducteur, embrassant les gens avec une abondante sincérité de courtisane amoureuse, — et, le lendemain, trop inteUigent, trop artiste pour ne pas découvrir la tare du héros de la veille, la révélant sans façon. — Courtisane intellectuelle qui dit volontiers : J'aime un tel, je le connais usqiie ad rems; voici ses verrues...

Révélations, pantalonnades sybillines, impulsives calomnies, qui scandalisaient le cant londonien.

Or, un chroniqueur, ancien ennemi et actuel ami de Berlioz, apporte chez lui, devant sa femme, le fragment d'Opéra et Drame où Wagner « éreinte » Berhoz... Encore ce fragment!... Mais on ne le connaît que trop, dans le ménage... N'importe, Davison le traduit de vive voix, et trouve piquant de le donner dans le Times, — quant à Mme Berlioz-Recio, elle estime ' qu'Hector ne peut plus être dupe des effusions, des traîtrises de Wagner!... (Ij.

(1) Lettre inédite de Marie Recio. (Communiquée en 1903 par M. Wekeriin.;

L'actualité politique, les troubles de la rue, occupent le Times et retardent cet article trop musical et rétrospectif.

Le 25 juin à YOJd Philharmonie, dernier concert conduit par Wagner. — Berlioz y assiste : toujours le « style libre y>, le tempo riibato, la corde lâche, estimet-il... Après le concert, il y a punch chez Wagner qui doit repartir le lendemain.

Marie Recio, cette fois-là, accompagne son Hector. C'est une réception, elle s'y montre. Et elle a l'œil sur son mari. Jusqu'à trois heures du matin, on boit, on parle. En se quittant^ les deux artistes « s'embrassent avec effusion » . Berlioz devrait venir à Zurich (s'écrie Wagner) : en septembre, Liszt y viendra...

Berlioz, devant sa femme, « semble gêné ». Il aimerait venir, il hésite... Que répondre?... Sans préciser, le ménage Berlioz laisse entendre qu'il y a « la question d'argent ».

Le lendemain, chez les Berlioz, Davison faisait parvenir sa petite traduction d'après Wagner. Retardé au Times « par la politique » (écrit peut-être avec ambiguïté Marie Recio), ce fragment perfide nnent choisi paraissait au Musical World. Déjà connu de Berlioz, qui avait tiré dans sa carrière de feuilletoniste bien d'autres « chevrotines -, il l'amusait. Mais il jetait un froid. Il coupait l'intimité commençante. Et ce fragment aigre, écrit bien à la légère et quand Wagner ne connaissait presque rien de Berlioz et pas du tout les œuvres incriminées (d'homme à homme, l'avouer était facile), — cette boutade obsédante, reprise par les uns ou les autres^ restait comme une arme empoisonnée dans les mains d'amis ou de confrères trop empressés, et surtout dans les mains inoccupées d'une femme vindicative. Ce Wagner, encore un fourbe, disait-elle; et elle y revenait, acide, hargneuse; et ses ^< caquets »

reprenaient, égratignants, piquants. Un ouvrage de femme^ pour s'occuper les doigts, ce piqueté à coups d'épingle... Si bien que Berlioz, sous les yeux de Marie, écrivait aussitôt, énervé, agacé :

— « Wagner m'embrasse avec ferveur, il pleure, il trépigne... Il part, — et le Musical World publie le passage de son livre où il m'éreinte de la façon la plus comique et la plus spirituelle... Joie délirante de Davison en me traduisant cela... »

Et Berlioz conclut :

— « Le monde est un théâtre... »

L'amitié naissante est tuée. — Pour Berlioz, qui subit sa femme, ce Wagner, par un baiser sincère mais commenté par des jaloux, vient de se déconsidérer. « L'engrenage », qu'aurait souhaité Liszt, est désormais presque impossible : dès le début, cela a coincé; et une femme jalouse, à demi Espagnole, s'y est blessée, et jettera, jusqu'à la fm, les hauts cris.

A la New Philharmonie, pour clore la season^ Berlioz conduit Harold (4 juillet). Dans Tauditoire, on se montre Meyerbeer, venu à Londres pour lancer luimême, jusqu'au zénith, son Étoile du Nord. L'illustre maestro est alors la great attraction. Près de lui, que pèsent ces deux batteurs de mesure, un Wagner ou un Berlioz?.. On donnait des fêtes en son honneur. Aussi, au programme de la Neio Philharmonie,, afin d'emplir l'immense Exeter-Hall, on inscrit une scène du Prophète. — A une soirée, Berlioz venait de le voir, ce bon Jakob-Liebmann, trônant « entre deux évèques » !... « La reine Victoria (annonçaient les journaux) retardait un voyage afin de ne pas manquer la première de Y Étoile du Nord! »

Berhoz battit la mesure dans un concert particulier (6 juillet;, — et repartit, le lendemain, pour Paris.

Ce mois à Londres avait été « bon sous tons les rap-

ports », constatait Marie Berlioz, exacte ménagère. Outre les trois concerts productifs, son Hector avait conclu un traité pour imprimer une traduction de V Enfance, à demi-frais avec l'éditeur, mais en se conservant la totalité des droits d'exécution en Angleterre.

Il avait aussi passé une autre convention; il toucherait quarante livres (environ mille francs) pour une traduction anglaise du Traité d'instrumentation, mais augmenté d'un chapitre sur VArt du chef d'orchestre. — La campagne de presse contre le senipre rubato de Wagner avait-elle, entre autres causes, fait demander à Berlioz cet Ai^t du chef d'orchestre?

A peine revenu (8 juillet 1855) dans le petit appartement, rue Boursault :

— « Je suis malade de l'ennui parisien, et de la peur des feuilletons. De plus, il y a les fonctions de juré pour les instrumens de musique à l'Exposition, qui suffiraient à faire mourir un ressuscité. »

Et des épreuves à corriger, des monceaux d'épreuves, « du matin au soir ». Trois ouvrages sont gravés à la fois : VEnfance du Christ, le Retour à la vie, et le Te Deum. Ce dernier par souscription : d'où une masse de lettres pour trouver des souscripteurs.

Autres épreuves : on grave Benvenuto (piano et chant) à Brunswick. — Et Berlioz, excédé. « est malade de la chaleur »... Son fils, convalescent, vient de quitter l'hôpital maritime de Saint-Mandrier, et il arrive à Paris, rue Boursault... Est-ce pour longtemps?... Pas de position réguUère, stable; de courts engagements comme aspirant volontaire, et déjà ennuyé de son métier de marin... Qu'éprouve-t-il alors, ce grand jeune homme inquiet, dévoyé, qui

souffre d'avoir roulé aux hasards d'une vie errante, sans tendresse : il revient chez son père, comme dans un refuge hospitalier^ mais il y trouve l'ancienne maîtresse qui remplace sa mère...

Oh ! dans le cimetière Saint- Vincent, cette tomhe toute neuve... Et aussi, effraj^ante comme un cercueil, cette malle poussiéreuse où sont ensevelis les souvenirs de la morte, quelques livres, des lithographies représentant la tragédienne de 1827, et des cheveux décolorés, jadis blonds... Oui, un cercueil, qui est bien à lui, où Ton a mis tout son cœur, — son propre cercueil, ainsi que l'atteste l'étiquette clouée sur le couvercle, avec son nom, écrit par son père sur un petit carton :

Louis Berlioz

Ces douleurs, combien elles s'amplifient chez le convalescent I

A un ami (Morel)^ qui l'avait visité à l'hôpital de Saint-Mandrier, Berlioz annonce :

— « Louis se remet tout doucement... »

Juillet^ août se passent. Epreuves à corriger, besognes et courses habituelles... « Tiraillé à quarantehuit chevaux! » Nul moment de calme pour songer aux Troyens^ et à quoi bon? Quel théâtre de Paris les accueillerait?

— « Centuples crétins (s'écrie-t-il dans les Débais) ^ inventeurs des mariages entre femmes et singes, entre l'art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez maudits ! Soyez damnés ! Puissiez-vous n'entendre que vos voix de crécelles et ne voir que vos visages blêmes dans la plus froide éternité ! »

Lugubre ressemblance des journées, qui s'usent

toutes, qui s'effritent en poussières de riens!... « Et la vie est si courte, la mort si certaine!... >)

En septembre, il ne put s'e'v^ader de sa geôle parisienne pour aller, à Zurich^ voir Wagner qui lattendait. — Indépendant, soutenu par des admirateurs, maître de tout son temps, et en toute tranquillité d'esprit, Wagner, à loisir, achevait d'orchestrer la Walkyrie... Oui! il pouvait se dire « plus heureux » que Berlioz.

Écœurement d'entendre encore ces ignobles opérascomiques, et ces opérettes d'Offenbach (qui a maintenant le privilège des Bouffes et sévit sans relâche), et les platitudes que ce « crapaud » d'Adam, qui a aussi un théâtre (un théâtre soi-disant lyrique)^ étale sans vergogne!... Berlioz n'y tient plus; sa colère éclate encore dans son feuilleton. — mais il la chani:ie en goguenarderie :

— « Théâtre malheureux! A tout instant le premier ténor est enroué, le baryton se porte bien, une excellente chanteuse est dans un état intéressant, un cor a les lèvres gercées, le tambour a une maladie de la peau, la grosse caisse a une hernie étranglée... »

Presque tout lété pourtant, au feuilleton des Débats. il s'était fait remplacer par le fidèle Joseph d'Ortigue. Ainsi il avait pu tout â la fois s'acquitter de ses fonctions de juré à l'Exposition, corriger les épreuves de quatre partitions, et même rédiger rA)'t (In chef (V orchestre (1).

Maintenant (mi-octobre), l'Exposition universelle de 1855 était sur le point de linir. On arrivait, comme disaient élégamment les chroniqueurs, au dernier chant de cette gigantesque et cosmopolite Iliade du travail et du talent. — Berlioz qui Tavait ouverte à

(1) Sur cet opuscule, voir notre deuxième Carnet iVart.

Saint-Eustache, par son Te Deum, mais qui n'avait pu le faire retentir pour la prise de Sébastopol, put participer du moins aux solennite's de la fermeture. Une série de fêtes musicales devait coïncider avec la distribution des récompenses. Sur sept festivals, Berlioz en obtint trois, dont le premier.

Solennités « babyloniennes », annoncent les journaux; douze cents exécutants sous la direction de Berlioz, que vient de désigner S. A. I. le prince Napoléon. On annonce même le Te Deum, avec la Marche triomjihale des Drapeaux. . .

Préparatifs sans fin. Lettres, visites, conciliabules, communiqués, recrutement de l'orchestre, recrutement des chœurs, envoi de circulaires dans les théâtres avec prière de les renvoyer, signées ou non, rue Boursault... Comment équilibrer le budget de cette entreprise ninivite?... 11 réduit les frais; aux musiciens, quarante francs pour six séances (trois répétitions, trois concerts); et trente musiciens de moins, — voilà douze cents francs de trouvés.

Hélas, ces préparatifs mêmes, cette « fournaise où il grille », cette vie trépidante, étourdissante, ne le grise plus. Elle l'accable. Combien de fêtes semblables, déjà, a-t-il préparées, aussi colossales, et pour quel résultat! Le mois précédent, au Conservatoire, Ferdinand David a monté deux grands concerts : il y a perdu dix-huit cents francs... Pas de public pour les symphonistes... On trouve du public pour toutes les attractions et même pour des pianistes; on en trouve pour des équilibristes ou des virtuoses, pour la femme sans nez ou pour une prima donna qui se gargarise avec des juleps de notes; — on n'en trouve pas pour la symphonie... Certes la foule pourra venir pour célébrer la clôture de l'Exposition. Viendra-t-elle pour écouter de la musique, et prendre le désir de connaître

l'œuvre d'un compositeur? Elle accourra, badaudement, sottement, comme pour voir le Shah de Perse. Quant à lui, Berlioz, de quel profit artistique tout cela lui sera t-il?... Dégoûté, lassé, luttant encore parce qu'il a déjà lutté, et parce qu'il le faut (toute place lâchée étant prise par un autre), luttant à coups de festivals officiels parce que Marie le pousse à gagner de l'argent, afin d'accroître les acquêts de la communauté, — il va, il va, maigri, débilité, soutenu par les nerfs, sorte de cocasse fantôme désarticulé, cassé, qui se raidit, et tout de suite retombe à plat. — Malade, « à la diète », et au lit dès qu'il le peut.

Ses TroyenSy écrira-t-il jamais ses Troijens?,.. Y pense-t-il seulement?...

L'orchestre du festival^ enfin ^ est recruté, et les chœurs. Pour les détails administratifs, une Commission impériale fonctionne fc'est-à-dire entrave tout), et un entrepreneur (nommé Béer) a mis la main sur Taffaire, déboursant les frais, mais raflant la grosse part du bénéfice... Berlioz ne risque donc rien, pécuniairement. Mais est-il aidé? On économise, on rogne sur tout : pour la construction de Testrade, « il lui faut se battre avec les architectes ^ . Toute Torganisation musicale retombe sur lui seul. Répétitions partielles, puis répétitions d'enseml)le, toutes, il faut qu'il les surveille, ou les dirige (début de novembre). Peutil se fier au chef de chant? On répète à TOpéra- Comique, au Conservatoire, chez Sax... Et tantôt ce sont les ténors^ tantôt « les dames », tantôt les basses, tantôt les enfants du chœur; sans oublier, par groupes, les cordes, ou les vents, ou les cuivres. Et cela dure dix jours, de neuf heures du matin à quatre heures du soir.

Le jeudi 15 novembre, pour la distribution solennelle des récompenses^ l'immense nef du Palais de

rindustrie est pleine d'une foule joyeuse. Plus de quarante mille personnes, dit le Moniteur. Exposants me'daille's, étrangers en séjour à Paris, provinciaux, et avec femmes et enfants, venus pour voir l'Empereur et l'Impératrice, le prince Napoléon, le prince Jérôme et le duc de Cambridge... Les galeries circulaires sont décorées de velours rouge, avec torsades et embrasses d'or. De toutes parts^ tombant de la voûte métallique, des drapeaux de tous les pays, des oriflammes, laissent flotter leurs étoffes chatoyantes et bigarrées. Pour Leurs Majestés Impériales et pour leur suite, un trône se dresse, surmonté d'un dais, et une estrade élève ses gradins circulaires, recouverts d'un tapis cramoisi. — Quant à Berlioz et à son armée de musiciens, ils sont relégués dans les galeries du pourtour, derrière les tentures de velours rouge et les trophées de drapeaux.

Roulements de tambours, sonneries aux champs : le cortège impérial apparaît. Longues acclamations... Puis Berlioz fait commencer sa cantate à deux chœurs, V Impériale, qui est ponctuée des cris de « Vive l'Empereur, Vive l'Empereur! »... On l'entend peu, étouffée par les tentures... Après un moment de brouhaha musical mêlé au l)rouhaha du public, l'Empereur saisit un rouleau de papier blanc où est écrit son discours. Aussitôt Berlioz reçoit l'invitation de se taire.

Il pourra jouer, après les discours. — Mais qu'importe? Ce jour-là, toute musique est sacrifiée. Aussi bien, on l'entend à peine. Et on ne l'écoute pas du tout, que ce soit l' Impériale, ou VAve veriim de Mozart, étrangement transporté dans le Palais de l'Industrie.

Le lendemain, programme presque pareil, mais dans de tout autres conditions. Plus d'Empereur ni de princes; plus de trône; et Berlioz, avec ses douze cents musiciens, s'installe, dans la nef même, sur les gra-

dins officiels. Enfin, cela va sonner. Et il va submeri»er ses auditeurs, et les rouler, dans « le raz de marée » de ses deux cents tambours!

Foule immense, comme la veille. Soixante-quinze mille francs de recette. Tout le programme est acclamé : le Beethoven^, le Meyerbeer, le Hsendel, le Gluck, le Rossini, et aussi V Impériale de Berlioz, et les deux premiers morceaux de son Te Deum^ et la Marche des Drapeaux^ et V Apothéose (dernier morceau de la Symphonie militaire de 1840). — Deux cents tambours. — Délire indescriptible. Cinquante harpes accompagnent la Prière de Moïse; — la Bénédiction des Poignards est mugie par trois cents basses.

Le surlendemain, le dimanche, Gounod fait mieux encore : il conduit seize cents chanteurs. Et puis c'est deux autres festivals, consacrés à Féhcien David.

Le vendredi, Berlioz recommence une vaste répétition d'ensemble; et le samedi i'24 novembre) il redonne son babylonien festival.

— « Public apocalyptique!... C'est la vallée de Josaphat!... »

Le lendemain, Gounod fait encore bien mieux : devant l'Empereur et le roi de Sardaigne, il bat la mesure à quatre mille cinq cents orphéonistes et à plusieurs musiques militaires.

Maintenant, pour Berhoz, semaine de dépression, de dégoût. — « Moulu,... éreinté,... fatigues terribles », écrit-il (début de décembre). De tant d'agitations, il a retiré un bénéfice net de huit mille francs. Et beaucoup de bruit; une publicité énorme, dangereuse peutêtre. On parle à peine de Gounod, onctueux et adroit, H peine du candide Félicien David, dépaysé sur le boulevard comme s'il descendait du « chameau de son Désert »... Par contre, le nom de Berlioz est partout. Journaliste lui-même^ connu depuis vingt ans pour sa Hi. 27

manie des exécutions ninivites, il est une admirable matière à chroniques^ à improvisations turgescentes et fashionables, et aussi à légendes de caricature. Il avait fait annoncer qu'il conduirait ses masses avec un batteur électrique : d'un doigt de la main gauche, il lancerait une étincelle dans cinq fils, et l'invisible mouvement de son doigt serait répété, amplifié, à distance, par les bras de cinq sous-chefs d orchestre. Et maintenant, voici Berlioz dans les caricatures : échevelé, le nez au vent, il bat la mesure avec un poteau de télégraphe; les fils électriques, contournant le globe terrestre, font jouer et galvanisent, sur leurs continents respectifs, des Chinois, des nègres du Sahara, des Highlanders aux mollets nus, et des Lapons couverts de fourrures.

De telles plaisanteries, fort nombreuses, sont symptomatiques. Dans les Débats mêmes, Joseph d'Ortigue, parmi des éloges mérités, est obligé de plaider pour son ami :

M. Berlioz, a-t-on dit, a une tendance au grandiose...

... Ses illusions, en tout cas, sont honorables... En lui vit la passion pour le beau ;... ce n'est pas comme chez ces musiciens illustres qui vivent de la musique tout en la délestant, attendu qu'elle ne se présente à eux que sous Taspect d'un odieux métier...

... Il faudrait un miracle pour changer les conditions de la nature humaine... Le genre humain se compose de quelques esprits d'élite, d'un certain nombre de gens distingués, et d'une multitude innombrable de médiocrités... Le vrai public musical que peut présenter la France entière ne saurait dépasser quelques centaines d'individus...

Toujours et partout, le même infini désert d'auditeurs. Çà et là, de rares oasis, de tout petits pubhcs, des chambrées d'amateurs disséminées dans quelques grandes villes, — voilà ce qu'il cherchait depuis tant

d'années de voyages, et sa destinée le condamnait à repartir sans cesse en tournée... Fourbu encore, il en combine de nouvelles : à Weimar. où Liszt et la princesse facilitent toute chose,... un festival de Thuringe, qui réunirait tous les éléments musicaux de Weimar, Erfurt, léna et Gotha:... ou des festivals belges, à Liège, à Bruxelles,... ou d'autres à Londres, à Vienne, à Leipzig... Il écrit, il envoie ses partitions, il expose ses exigences : les frais ne le regarderont pas et il prélèvera pour lui la moitié de la recette brute... Hélas, combien de tentatives infructueuses, et combien d'entrepreneurs de concerts^ de kapellmeister. ou de directeurs de conservatoires, lui envoient d'avance « des comptes d'apothicaires »... Il ne s'y laisse plus prendre; d'ailleurs sa femme veille.

Et la « pluie d'opéras-comiques continue ». Le lendemain, la boue du feuilleton musical.

Nouvelle année (1856). mêmes ornières^ mrmes cloaques. — « Écouter des opéras-comiques et en rendre compte, voilà ma mission! ! ! »

Son fils l'inquiète encore: il veut^ coûte que coûte, quitter la marine marchande pour la marine de l'État. Or, pendant qu'il cherchera, sera-t-il à la charge du nouveau ménage Berlioz?

Le père, sans doute stylé par la marâtre, envoie à son fils l'ordre de rembarquer tout de suite: et, ne disant rien de ses gains récents ni de Théritage paternel, il lui intime de comprendre « qu'il est dans la plus complète impossibilité de lui venir en aide ».

Les combinaisons de tournée ne donnent rien. A Paris, « pas de salle, pas d'exécutants! » Ah, « monde empoisonné d'empoisonneurs! » A l'Opéra, un (iirard est directeur musical, dictateur, et gagne dix-huit mille francs. In Dietsch (le conspirateur, le fossoyeur de la pauvre Philharmonique de 1850j vient d'être décoré...

4â0 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

Paris? c'est « un marais puant »!... Sauf « Gounod, qui vient de produire une très belle messe, et Camille Saint-Saëns, un grand musicien de dix-neuf ans », il ne s'agite, sur ce marécage vaseux, que des éphémères, des moustiques. Et la musique y est asphyxiée. Le Théâtre-Lyrique d'Adam ne paye plus : l'Opéra-Italien perd deux cent mille francs. Seul l'Opéra-Comique « se soutient passablement ; ... on ne voit que tr ipotages, platitudes, niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs... Les Parisiens, c'est toujours la même chose inerte et glacée... » Comment, pour de la musique, agir sur cette chose flasque? La réclame n'agrippe plus; « ou bien il faut renchérir, dire qu'à tel concert, les hommes s'entre-tuaient, et qu'on y a vu accoucher des femmes qui n^étaient pas enceintes ». Ou bien, il faut avoir le talent spécial de Meyerbeer : « pendant plusieurs semaines, il a fait annoncer qu'il avait mal aux dentsl »

A quoi bon penser encore aux Troyem !

La crise de dégoiit passée, il redevient pratique. Diligemment, pour VEnfance qu'il redonne (25 janvier) dans la petite salle Herz, il tâche d'avoir beaucoup de monde, du monde payant, et aussi du monde gratuit, mais utile. Il multiplie les invitations. Il invite tous les musiciens membres de l'Institut (il souligne), et tous les journahstes : sur le petit carnet de poche où il note les dépenses et les billets d'invitation, il inscrit pour trois places « ce crapaud d*Adam » , qui est a la fois membre de l'Institut et journaliste (1).

A Gotha, deux répétitions, et encore VEnfance (6 février 1856). L'intendant grand-ducal remit au

(1) Sur ce caroet, chaque nom de journaliste est suivi du nom du jouraal. — En voici deux assez inattendus : Reyer, AUiœneum; Michel Lévy, VEnir'acte.

maestro deux cents thalers (environ sept cents francs); et le grand-cluc de Gotha -Cobourg lui donna une décoration : la croix de chevalier de l'ordre de la Maison Ernestine.

Liszt, un peu souffrant alors et fatigué par son voyage de Vienne (où il venait de diriger les concerts pour fêter le centenaire de la naissance de Mozart), était accouru, à Gotha, au-devant de Berlioz; il n'avait pas même pris le temps de passer à Weimar, auprès de la princesse Carolyne (1).

Empressement amical et politique. Liszt voulait amortir un froissement de Berlioz, et le soustraire aux racontars. En effet, pour soutenir^ par son ascendant personnel, les représentations de Tannhduser à Berlin (en janvier), Liszt, une fois encore, s'était résolument posé en propagateur de Wagner. Or la chose était commentée de toutes façons. Il accourut donc vers Berlioz, pour tâcher de précéder les mauvais bruits, les potins... Berlioz ne sentirait que trop vite, à Weimar, combien TAltenburg, plein de l'extase wagnérienfie, était un temple du wagnérisme.

— « La Wa/kfjn'r est un miracle, un miracle:... tu es vraiment un homme divin (venait d'écrire Liszt à Wagner); continue à faire du sublime, puisque ce n'est pour toi qu'une question de nature, d'habitude. » Et tout l'hiver, sous les doigts de Liszt, le piano de l'Altenburg venait de chanter VJhjnmr /(u printemps, et de redire le merveilleux enchantement primitif, VUnnotif de YOr du Rhin. Quel musicien, plus que Liszt, pouvait alors voir jusqu'au fond de cette musique inentendue? Jlontant, conduisant Tannhduser, le Hollandais et Lohemjrin, il avait longuement pris con-

(1) Lettre inédite de la princesse à Berlioz.

tact avec les jeunes pensées de Wagner, et s'était mis comme à marcher de pair avec lui. Dans ses Poèmes symphoniques. il cherchait alors à créer un art apparenté à celui de Wagner. Avec les différences de leurs deux natures, semblable entente de Torchestre, semblables développements par la variation ou l'épanouissement de motifs organiques (le it mot if s); semblables aspirations pour enrichir la langue musicale en lui donnant les expressives richesses d'une libre polyphonie, où seraient amalgamés, et exaltés par les contrastes, les éléments les plus séduisants, les plus émotifs, — empruntés aux dernières compositions de Beethoven, à telles œuvres passionnées de Bach, aux nerveuses et tendres, aux chromatiques, aux douloureuses mélopées de Chopin. Art complexe, où la volupté du son devait s^^rvir de stimulant, d'électrisant à la rêverie philosophique; art théâtral aussi, d'un lyrisme emporté, torrentiel, — art emphatique, excessif jusque dans ses beautés, et dont Liszt, ancien lion et don Juan du piana, longtemps contaminé par une virtuosité à la hongroise, amplifiait Téréthisme accablant : exacerbé par Liszt, formidablement traduit au piano dans l'intimité brûlante de la princesse, l'art wagnérien faisait glisser en eux (sur la subconsciente^ la mystérieuse animalité de toute âme humaine), une lente et lancinante^ une circéenne caresse, apprise dans les maléficieux enchantements de Venusberg.

L'Altenburg en délirait. L'ardente princesse Carolyne, une Slave consumée d'amour et d'idéal, s'abandonnait aux Walkyries bondissantes, échevelées, et aux ondulantes Filles du Rhin, invisibles mais présentes, suscitées autour d'elle par les magiques improvisations de ce Liszt qu'elle aimait. . . L'Altenburg était maintenant le temple morbide, où une prêtresse fougueuse s'hystérisait en Wagner : c'était un Venusberg mystique.

— « Le Duo de Siegmund et de Sieglinde (écrivait la princesse à Wagner) m'a fait pleurer de grosses larmes! C'est beau comme l'Amour, comme l'Infini, comme la Terre et les Cieux! »

Berlioz arrive (8 février), vieilli, aigri, chaperonné par sa femme, ombrageuse, sotte, potinière.

Que dire? De quoi parler?

Ils s'aiment encore, les deux camarades de 1830, et ils se connaissent à fond l'un et l'autre. Peuvent-ils se taire, ou cacher sous des banalités leurs pensées intimes?... Ce serait se prouver tout à coup qu'ils sont devenus étrangers, presque ennemis?... Mais ils ne le sont pas. Trop de choses, trop de passé, — et ces liens mystérieux que la musique met entre deux âmes, — trop de fils les emmêlent encore l'un à l'autre... Hélas, dès qu'ils reprennent contact, ils sentent entre eux un isolant invincible : Wagner.

Combien l'amitié est jalouse ! Celle-là surtout, qui réunit des cœurs frémissants, plus subtils, plus lucides, et qui ont entre eux le douloureux langage de la musique! Liszt et Berlioz s'aiment; mais Liszt, avec son intuitive réceptivité, est plein du rayonnement de Wagner. Et Berlioz retrouve un ami qui l'aime toujours, mais dont Tâme appartient à un autre.

Plus d'effusion. De la contrainte, de la gène. Si l'on parlait, ce serait la rupture. Et les femmes sont là, qui iraient trop loin : la princesse, possédée de Wagner; et Marie, caquetante, criarde, toujours prrte à rappeler ce que l'autre, ce fourbe, a osé écrire sur Hector... Par bonheur, voici qui rend les rapports moins fréquents : Berlioz et Marie ne logent pas à l'Altenburg; ils sont descendus à V Hôtel du Prince Héritier.

Répétitions d'orchestre, — interminables, excédantes, où Liszt se prodigue, s'entremet, traduisant

les observations, atte'niiant les vivacités de Berlioz.

Le 16 février, pour la fête de S. A. I. la grande-duchesse de Saxe^ Benvenuto est donné en représentation de gala. Liszt dirige.

Le lendemain, concerta la Cour, conduit par Berlioz et consacré à ses œuvres. Les jours suivants, répétitions de la Damnation ; et Berlioz (le 28) la dirige en entier. Grand succès.

Et le ménage Berlioz s'en va.

Plus de banquet (comme l'année précédente ) au Club du Nouveau-Weimar présidé par Liszt; plus de toasts en toutes langues et même en latin; plus de cantate avec un refrain en choral; plus de conduite à la gare avec pluie de bouquets.

Vraiment, depuis Tannée précédente, il y avait quelque chose de changé entre Liszt et Berlioz. Liszt venait de recevoir les épreuves de « six partitions de ses Poèmes synip/ioniqiies ». Or, ni à Hans von Bûlow ni à Wagner, il n'écrit que Berlioz les a lus et approuvés, ni même qu'il les ait entendus, joués par Liszt au piano. Ce silence, sans aucun doute, indique un froissement d'auteur, un dépit. Berlioz, habitué à voir en Liszt un « pianiste-compositeur » et rien de plus, et peu satisfait de le voir écrire (comme lui) une sorte de musique à programme, n'aura pas donné plus d'attention à Orphens, Tasso^ Mazeppa ou Prometheus, qu'à telle rapsodie pianistique et à peu près vide.

Froissé pour lui-même, Liszt le fut encore pour Wagner. Un soir, il dirige Lohenfjrin. BerUozy assiste :

— « lia pour Lohenfjrin (confie Liszt à une amie) une estime et une affection analogues à celles qu'éprouve Nélidapour la princesse W... » Or, Nélida (retournons : Daniel), c'est Daniel Sterne, c'est-à-dire Mme d'Agoult. Et Liszt avait quitté cette femme de lettres pour la princesse Wittgenstein...

Autre aveu :

— « Berlioz a pris peu de plaisir à Lohengrin (mande LiszL confidentiellement, à Hans von Biilow). Nous n'en avons guère parlé ensemble, mais il s'est exprimé en termes assez peu ménagés avec d'autres personnes, ce qui m'a chagriné. »

Ces autres personnes, c'étaient des journalistes, qui daubèrent sur Tincident. Aussitôt Berlioz d'écrire à un camarade de France :

— « Nous avons eu à Weimardes scènes incroyables au sujet de Lohengrin. Il en est résulté des histoires qui font long feu dans la presse allemande... »

Marie Recio. d'ailleurs, ancienne chanteuse, n'avait pas manqué d'être irritée contre une autre chanteuse, Johanna Wagner, nièce de Wagner, et qu'on applaudissait dans Lohengrin : il n'y en avait donc^ à Weimar, que pour Wagner et les parents de Wagner!

Pauvre Berlioz. Déformé par la vie et les besognes journalières; gangrené par la jalousie et les mesquineries de sa femme; taré par les mœurs théâtrales et journalistiques, qui accroissent sa nervosité, et lui font trop souvent juger hommes et choses à travers les communiqués, les feuilletons, ou les potins de coulisses...

C'est à ce voyage, pourtant^ qu'il résolut dentreprendre les Troyens. SU prit enfin cette décision, l'honneur en revient, ainsi que le montrent les Mémoires et plus sûrement les lettres de Berlioz, à la princesse Carolyne Sayn AVittgenstein. Enthousiaste, émerveillée par les grandes taches qu'entreprenaient alors AVagner et Liszt, que ne dut-elle pas dire, et surtout faire sentir à Berlioz ? Elle du moins, beaucoup plus que Liszt, elle pouvait parler. Femme, étrangère, avec Tascendant du rang et de la fortune, avec l'autorité spéciale et l'indépendance que lui donnait l'amitié passionnée de Liszt, elle pouvait prendre,

avec le grand homme fatigué, des allures d'enfant mutin, d'enfant terrible, et aussi de femme câlinement grondeuse, qui dit de dures vérités, tendrement. Une habile impertinence de femme, c'est parfois comme un sourire d'amoureuse amitié.

— « Écoutez (lui dit-elle), si vous reculez, si vous ne bravez pas tout pour Didon et Cassandre^ je ne veux plus vous voir. »

Heureuse coquetterie, qui piqua Berlioz. — La princesse put le piquer aussi par l'exemple de ce Wagner qu'elle adorait? A Zurich, malade, sans cesse abattu par les fièvres d'un érj^sipèle tenace, Wagner, peu à peu, comptant sur un miracle pour qu'elle fût mise à la scène, continuait d'édifier son immense Tétralogie. Dans les jours d'abattement, sûr de n'être compris que par Liszt dans toute l'Europe^ il lui ordonnait, s'il mourait, de brûler l'œuvre injouable, impossible... Et néanmoins il continuait de l'élaborer, cette œuvre formidable, « divine », — et peut-être inutile. Des amis^ certes, assuraient sa vie. Mais aussi, il avait la force de résister aux tentations : il venait de refuser d'aller en Amérique pour soixante mille francs : car il estimait, avec raison, que sa mission n'était pas de battre la mesure pour soixante mille francs, mais d'écrire son œuvre, pour rienî... Que Berlioz ne faisait-il de même? Que ne renonçait-il aux festivals babyloniens? Et à ses tournées de concerts? Et même à ses feuilletons, puisque le fidèle d'Ortigue était là, pour garder la « position armée » ? Av'ec son petit patrimoine, les quinze cents francs du Conservatoire, et quelques aubaines d'éditions ou de concerts, il pouvait vivre. Libre, maître de lui, génie en pleine maturité (et craignant déjà l'atteinte de la vieillesse), que ne se donnaitih en hâte, corps et àme, aux Troyens^

Tout cela, avec une jolie tendresse grondeuse, — et

l'on imagine la caresse de la voix et du regard, — tout cela la princesse dut le lui dire. En effet, dès ce voyage. Berlioz, qui cesse presque d'écrire à Liszt^ commence d'écrire à la princesse avec abandon, avec reconnaissance. — Peu à peu, se mettant aux Troyens^ il la traite comme une inspiratrice.

Aussi bien, qui donc a ressuscité Benveimto'^. C'est Liszt, à Weimar. Or cet ordre, si espiègiement affectueux, cette mise en demeure d'écrire les Troyens, venant de la princesse, c'est presque un engagement que Liszt les monterait . .

Ah, combien ce sujet virgilien lui tenait au cœur! Au pays natal, dès l'adolescence, quelles délices, quel trouble, en expliquant le quatrième livre de VEnéide ; combien ses larmes, ses sanglots, inquiétaient déjà le docteur Berlioz!... A Paris, les tragédies lyriques de Gluck, de Sacchini ou de Spontini, l'enseignement du chevalier Lesueur qui continuait la tradition gluckiste, puis, récemment, la révélation de la Flûte enchantée^ lui avaient fait sentir toute la poétique grandeur de la « douleur antique », des accents dramatiques ou religieux qui s'expriment sans violenter la Beauté. Même parmi ses crises de romantisme^, son imagination de Latin, la précision de son esprit de Méridional, ne lui avaient pas permis de complètement renier la stylisation classique : sous les truculences à la mode et malgré qu'il en eût, il gardait les qualités de sa race qui est à jamais marquée par la radieuse initiation de la Grèce. A la moindre occasion, cela transparaissait. Ainsi, jusque dans un feuilleton caracolant, fashionable, tout brillante de goguenarderies Jeune-France, il avait laissé sentir (peu après 1830) son culte virgilien :

... Si j'étais riche, bien riche, riche comme ces malheureux du siècle qui donnent cinq cents francs à un chanteur

pour une cavatine de cinq sous,... j'irais trouver Mehemed : — « Hautesse, vendez-moi l'île de Tenedos, vendez-moi le cap Sigée et le Simoïs, et Je Scamandre, et campos uhit Troja fuit;... il s'agit de musique; ainsi, cela ne vous regarde pas... »

Une fois maître de ces lieux consacrés par la Muse antique, de ces collines^ de ces bois où coulèrent les pleurs d'Andromaque et de Briseis,... j'équiperais un vaisseau et j'y embarquerais un orchestre,... puis je partirais pour la Troade.

En arrivant au pays sublime,... j'en ferais une solitude. Plus d'Italiens dilettanti, ni d'Anglais touristes... Je bâtirais un temple sonore au pied du mont Ida...

Rêves souvent caressés, oubliés de longs temps mais renaissants toujours; — projet abandonné mais qu'une femme, si délicatement grondeuse, le forçait de reprendre et de parfaire, coûte que coûte, héroïquement. . . Hélas, désabusé, et usé... On voulait qu'il fût l'idéal habitant du mont Ida, — et c'est sur le boulevard des « crétins et des gredins » qu'il retombait encore.

A Paris (début de mars 1856); toujours la même musique parisienne : un « choléra » î Et le déluge des opéras-comiques :

— « Rien de tentable ici, où il y a six concerts par jour, où il n'y a pas de salle ni de public, et où le moindre concert coûte des sommes ridicules ^).

Il continue donc de correspondre avec l'étranger : peut-être ira-t-il à Gand, à Bruxelles... Pour Bade, en août, c'est convenu avec Bénazet, le fermier des jeux. . . Kt il reprend lebc'ulet du feuilleton musical : feuilleton sur Mant'zelle Geneviève, opéra-comique d'Adam; feuilleton sur le Chercheur d'espr?t, opéra-comique qui n'est pas d'Adam...

Chaque jour il apprend une nouvelle mort. Aux flonflons, aux roulades et aux calembours, c'est le Dies irœ qui répond. Les morts que Thamle'tique Berlioz enterre emportent avec eux, comme le bouffon Yorick, une partie de sa jeunesse : c'est l'acteur Derivis, quïl admirait avant même de connaître le chevalier Lesueur et de quitter les études de médecine : — c'est Montfort. le camarade de prix de Rome en 1830, un bon garçon qui aimait tout le monde, était dans la faveur d'Horace A'ernet (M. Horace)^ et connut un peu le succès avec un opéra-comique. Polichinelle] — c'est Henri Heine, le malicieux et nostalgique poète, qui avait suivi avec tant de curiosité, lors des fiançailles avec Ophélia, les grincements de dents et les volcanismes du Père la Joie: — c'est Mlle Pleyel (la fille de Camille Moke;, enlevée par la phtisie galopante à vingtquatre ans, pianiste déjà célèbre, belle comme sa mère, et qui troublait Berlioz en lui montrant la vivante image du « gracieux séraphin » de 1830.

Que de morts!... Méditations rugissantes, bvroniennes, où l'ancien Jeune-France^ vieilli, se plaît à remuer les douloureux souvenirs d'un homme qu'il n'est plus... Le trantran journalier y coupe court: les besognes, les soucis le harcèlent, le tenaillent, et aussi le manque d'argent. Tout augmente, sauf les revenus. Le luxe de TEmpire, les impôts plus lourds, l'éclat factice d'un régime qui fait oublier la liberté perdue et cache le sang répandu sous un ruissellement d'or, changent la valeur monétaire de toute chose : les loyers, les frais de nourriture et d'habillement sont doublés. Si bien que Berlioz est contraint de confier à son beau-frère^ le notaire Suât :

... Je me décide à vendre mon patrimoine. Toutes les choses nécessaires à la vie montent maintenant d'une

exorbitante façon: Targent perd de sa valeur. On vient de me forcer à quitter rapi)artenient que j'occupe depuis hait ans par une augmentation des deux tiers. Le propriétaire me demande quinze cents francs de ce qu'il me faisait paver neuf cents...

... Je suis donc résolu à placer ce que j'ai soit en rentes sur l'Etat, soit à acheter une maison à Paris. Ce dernier placement rapporte à cette heure au moins sept pour cent, et la valeur des maisons sera le double dans dix ans.

En conséquence, je vous prie de faire votre possible pour trouver un acquéreur de mon domaine des Jacques, — un acquéreur qui paye promptement, s'il se peut...

... Plus j'attendrai, plus le prix des maisons s'élèvera...

Pour l'instant, avec Marie Recio, il cherche un appartement. Huit jours durant, il monte des étages et parlemente avec des concierges. Enfin, s'écartant du centre, il trouve un logement « beaucoup plus petit » et au quatrième. Mais le me'nage, avec la vieille Mme Martin-Sotera de Villas, y pourra tenir tout de même, et Ton n'en demande que treize cents francs. Au terme prochain (en avril) ils emménageront; c'est près de la barrière de Clichy (1).

Parmi ces courses, ces tracas^ ces tristesses, que devenait la promesse de commencer les Troyens?...

Autre empêchement. A Gotha, le mois précédent, un éditeur allemand s'était trouvé pour éditer les mélodies avec orchestre. Voilà donc Berlioz qui revoit les Nuits

(1) Aji numéro 17, rue de Vintimille, — qui deviendra dans trois mois (été de 1856), le nom de la rue et le numérotage étant changés, le 4, rue de Calais.

Actuellement (1913) c'est le même numéro, — et l'immeuble est le même.

Chose curieuse, l'appartement de Berlioz fut longtemps occupé (avant et après 1900) par le propriétaire du Charivari. Si bien que, dans les placards mêmes où Berlioz langea ses papiers et partitions, on abrita une collection du journal qui le maltraita le plus.

d'été : entraîné par cette refaçon d'une œuvre d'autrefois, il relit toute sa musique et corrige, lentement, les fautes de gravure (1).

Complétant pour l'orchestre ses accompagnements de piano (travail facile, presque mécanique, car le piano de ses mélodies sonnait déjà comme une réduction d'orchestre), révisant son œuvre et la revivant, il reprend contact avec son génie d'autrefois, jeune, aventureux, ardent. Tandis qu'il revient vers les sources vives de ses forces, il songe à l'œuvre qu'il redoute d'entreprendre. Les Troyens, une vaste épopée musicale, les amours de Didon... Il relit V Enéide; il parcourt peut-être les leçons que Sainte-Beuve (ancien camarade à l'école de médecine) vient de publier sur Virgile; et il parle de son projet à l'ingénieux Fiorentino qu'il a déjà consulté, ou à son fidèle amiLegouvé dont la Médée triomphe alors au Théâtre-Français... Mais comment construire le livret qu'il rêve pour sa musique?... Il relit Shakespeare.

Les jours passent. Il combine des plans. Enfin, au milieu d'avril, comme Liszt vient de lui annoncer le succès de la seconde de Benvemito à Weimar, Berlioz lui confie :

— « J'ai commencé à dégrossir le plan de la grande machine dramatique à laquelle la Princesse veut bien s'intéresser. Cela commence à s'éclaircir; mais c'est énorme et par conséquent c'est dangereux... Je rumine, je me ramdsse, comme font les chats quand ils veulent faire un bond désespéré. »

Désespéré ! . . . 11 ne connaît que trop tous les obstacles dressés devant lui. Et d'autant plus haut que l'œuvre méditée est plus vaste. Et insurmontables... Car il les

(1) Pour les Nuits d'été, voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 586.

regarde trop, et l'âge l'alourdit : fatigué, à demi vaincu, brisé par trop de luttes vaines, il n'a plus de force d'assaut.

Les plans de livret se brouillent dans sa tête, l'étourdissent, l'énervent. Pour ordonner ce chaos où il mêle du Virgile, du Shakespeare, et des rêves de musique, il lui <i faudrait beaucoup de calme d'esprit » ; et il n'a qu'une trépidation angoissée, crispée... Et toujours cette crainte, ou cette voix de la sagesse : à quoi bon?

Mais le projet le tient, ne le lâche plus.

« Découragement^.... joie,... dégoût,... plaisir.... fureur! »

Vingt fois (fm d'avril), il hésite à jeter ses brouillons au feu. Plus de sommeil. Et toujours l'obsession, l'idée fixe :

— « Je me décourage le soir^ mais je reviens à la charge le matin, aux heures de la jeunesse du jour. »

La mort travaille plus vite que lui, elle « tire à mitraille » :

— « Je ne sors pas du cimetière... » Amussat, son ancien maître d'anatomie, — le pianiste Fumagalli, — et un ami, le docteur Vidal, médecin de l'Opéra...

Une autre mort, soudain, lui donne une diversion forcée. Ce « crapaud d'Adam » (2 mai), frappé d'apoplexie... Donc, les lettres, les courses, les intrigues vont recommencer, pour la candidature à l'Institut.

Bouffée d'espoir, coup d'éperon qui violente, pour les Troyens, la mise en marche... Dès le 5 mai. cela va. En dix jours, du 5 au 15, le plan du premier acte est trouvé et la versification esquissée.

Malade^ hélas, épuisé par cette gestation inquiète, et aussi par ses doutes, ou plutôt par la conviction que tout ce travail sera un martyre inutile :

— « Pour vous dire la vérité, je suis très malade, sans que je puisse découvrir ce que j'ai. Un malaise incroyable, je dors dans les rues... Enfin, c'est peutêtre le printemps » .

Il lui faudrait du calme. Mais il ne peut lâcher pied. On parle de lui pour l'Institut... Après le dernier échec et la fuite à Saint -Valéry pour se « décolériser », il faut qu'il se présente. — qu'il « se présente jusqu'à ce que mort s'ensuive! » Dès le milieu de mai, les noms des candidats circulent; quatre concurrents sérieux, dont un redoutable : Gounod.

Et les Troyens?... N'importe : en fiacre!

— « Tous les matins je monte en voiture, mon album à la main, et tout le long de ma pérégrination je songe, non à ce que je vais dire à l'immortel à qui je rends visite, mais à ce que je ferai dire à mes personnages... »

Trente-neuf immortels à solhciter. Et les amis des immortels; et des journalistes qu'il faut faire agir^ et d'autres qu'il faut, par une tierce personne, prier de retenir un chroniqueur compromettant... Combien d'intrigues, par exemple, pour arriver à ce que la Rerue des Deux Mondes bâillonne son Scudo.

— « Que le rédacteur maniaque de la Revue me dispense de ses aménités ordinaires. » Et Berlioz, pour cette démarche, <( demande le secret ».

Fébrilité trépidante, elle le galvanise; elle lui fait écrire, par sursauts, l'esquisse de son livret. Le :23 mai, il se met « au troisième acte du poème ».

Autre inquiétude : son fils décidément a quitté la marine de l'Etat. Pour le père, nouvelles démarches, et lettres : qu'on trouve un navire où Louis puisse être employé, et ^ qu'il parte bientôt ».

Cependant (début de juin) la candidature de Berlioz

prenait de la consistance, et le livret des Trofjens avançait :

Je suis dans une fièvre de composition... Je viens de finir le troisième acte de mon poème et de plus j'ai achevé d'écrire hier les paroles et la musique du grand duo du quatrième acte, une scène volée à Shakespeare et virgilianisée, qui me met dans des états ridicules...

On fait aujourd'hui (11 juin) la liste des candidats à la section de musique. On dit que je serai présenté le premier.

Il le fut, en effet. Et voici, par ordre de présentation, la liste dressée par les musiciens de l'Institut :

l"" Berlioz; — 2*^ David; — 3« Niedermeyer; — 4»^ Gounod; — 5« ex œquo Leborne et Panseron; — 7" Bazin.

A cette liste déjà nombreuse, l'Académie des Beaux- Arts (le samedi 14) ajoute trois nouveaux noms :

1^ Elwart; — 2^ Vogel; — 3*» Adrien Boieldieu.

Dix candidats; dont trois nouveaux... Le bon classement de Berlioz devenait presque insignifiant.

Nouvelles démarches; lettres; visites de la dernière heure; boutades et blagues avec les vieux camarades de la Villa Médicis, les romains qui sont de l'Institut; (ah, ce Père la Joiel); inquiétudes; colères, dégoûts, a volcanismes »...

Et dans la tourmente, sous un vent de tempête, le poème des Troijens marche à toutes voiles.

Le samedi 21, à l'Institut, l'élection. Au premier tour, sur dix candidats, sept obtiennent des voix; et quatre d'entre eux en obtiennent même beaucoup : Gounod 5, Niedermeyer 5, et Panseron (l'homme aux « mélodies secrètes ^)), Panseron obtient 7 voix!... Mais Berlioz en a 13. Or il y a 37 votants, la majorité absolue est 19.

On vote à nouveau. Berlioz gagne deux voix.

On vote une troisième fois : il lui en manque encore une.

Il l'obtient enfin, au quatrième vote. Mais à ce vote même, le lamentable Panseron, tenace comme une mélodie secrète, gardait encore six voix...

N'importe, Berlioz est, enfin, de l'Institut.

Joyeux, exultant, il écrit aussitôt, non sans gaminerie :

— « Me voilà donc devenu un homme respectable; je ne suis plus ni truand, ni bohème! Arrière, la Cour des Miracles ! . . . Quelle comédie ! . . . Dans trois semaines, j'aurai achevé de gratter mon libretto : je me mettrai à la partition pour ne plus en démordre »...

Et, après avoir plaisanté son habit brodé de palmes vertes, il glisse en post-scriptum :

— « La maison ne désemplit pas de visiteurs. Je n'aurais jamais cru que l'opinion pubHque pût attacher à cette nomination une telle importance . . . J'oubliais de vous dire que cela me donne quinze cents francs de rente... » (I).

Lettres aux amis, aux parents, aux correspondants

(1) Berlioz ajoute : « Quinze feuilletons de moins à faire », ce qui pourrait faire croire qu'il en écrivait, chaque année, beaucoup plus de quinze.

Il faut préciser et nuancer. Depuis deux ou trois ans déjà, il n'écrit [)liis que dix ou dou;:e feuilletons annuellement. En 1857 il en fera douze, en 1858 seize, en 1859 dix, en 1800 treize...

Par cet exemple, où il ne s'agit que de cliiffres, on voit combien les lettres mêmes sont des documents incertains, mais qui deviennent excellents si l'on sait y découvrir un jeu de reflets psychiques. — A dire vrai, chaque^ document, quel qu'il soit, n'est qu'une nuance de la vérité. Cette nuance, presque sans valeur si elle est isolée, devient précieuse, évocalrice et vraie, si l'on sait la rapprocher de beaucoup d'autres et Tharmouier dans un ensemble. Le dessin, qui sert d'armature à ce chatoiement, est une chronologie quotidienne : il doit être impeccable. Nous avons tout fait pour tâcher d'y parvenir (voir, à la' fin de chaque volume, les tableaux chronologiques).

de Telranger. Et fort longues lettres. Marie est radieuse, Berlioz aussi... A Litolff, qui finit de graver à Brunswick Benvenuto et qui déteste Wagner :

— « Cela fait à Paris grande sensation. C'est une espèce de révolution en faveur de la, jeune musique, qui n'a pas grands rapports avec la musique de l'avenir... »

A l'oncle Marmion, colonel en retraite :

... C'est un Coup d'Etat dans l'empire des arts. De là une joie incroyable parmi toute la jeune génération des artistes, et parmi les vieux artistes qui ont des idées jeunes. Horace A'ernet, qui m'a si énergiquement secondé, est triomphant. La section de musique (Auber, Ilalévy, Thomas, Reber, Glapisson) s'est montrée d'une cordialité parfaite. CarafTa, seul, s'est couvert de ridicule par son opposition haineuse et couronnée d'insuccès...

... Il me vient des lettres de félicitations de partout...

... J'étais assis sur une bayonnette, me voilà dans un fauteuil...

Alors, tout à la joie de son succès, déclamait-il encore contre le prix de Rome? Que d'avantages Berlioz lui avait dus, et cette élection même! Sur les trente-sept votants, trente prix de Rome, et sept sont ses anciens camarades de la Villa Médicis, et tous subissent gaiement l'ascendant aimable et fantaisiste de leur ancien directeur, Horace Vernet, « M. Horace », si aimé, et alors si influent comme peintre militaire, lui, jadis décoré à Montmirail par le Grand Empereur!

Se plaignait-il aussi, le nouvel élu, du long supplice du feuilleton? Sans l'entregent du journalisme, seraitil sous la coupole, « dans un fauteuil » ? L'intérêt des musiciens, après l'avoir fait attendre et amorti, était maintenant de ne pas le désespérer : par le feuilleton, les électeurs et le candidat se tenaient mutuellement. Il savait bien qu'on entre à l'Institut avec des titres, mais surtout avec des chances, des atouts. Les deux

siens, c'étaient la camaraderie romaine (acquise jeune, donc très puissante), et l'influence du feuilleton. La preuve, c'est qu'Eugène Delacroix, malgré son génie, malgré son écrasant triomphe à l'Exposition de 1855, et bien qu'il eût cinq ans de plus que Berlioz et qu'il se fût présenté déjà quatre fois, — Delacroix, qui n'était ni romain ni feuilletoniste^ attendait encore devant la porte de l'Académie des Beaux-Arts (\).

Mais voici les corvées des immortels qui commencent. Le 28 juin Halévy présente officiellement Berlioz à ses collègues; au début de juillet, ce sont les concours de Rome dont maintenant il est juge :

— « Impossible de trouver une heure de liberté d'esprit pour ruminer mon affaire, et tout le mois prochain va m être arraché par lambeaux. »

Et il lui faut étudier une Messe à chœurs et grand orchestre, de Niedermeyer^ et la faire répéter, puis exécuter (16 juillet) dans l'église Saint-Eugène.

Peu de jours après, néanmoins, il put envoyer l'esquisse de son poème à la princesse Sayn Wittgenstein.

Et malade, surmené, il partit avec sa femme pour Plombières et Bade.

Plombières, où villégiaturait alors Napoléon III, était fort à la mode. BerHoz, sur la route de Bade, s'y arrêtait pour prendre les eaux et soigner sa névrose intestinale; il espérait aussi- récemment présenté comme membre de l'Institut à l'Empereur, l'intéresser

(1) Hasard des élections. Si Berlioz avait encore manqué celle de 1856, il n'aurait a[)pai'eminent jamais été de Tlnstilut. A la mort de Clnpisson, en 1856, les Troi/ens ayant à demi sombré, Gounod entrait, porté par le succès de Faust. Et Berlioz achevait de mourir dans l'abandon, — à moins qu'il ne bénéficiât d'une élection de condoléance, grâce à son agonie.

aux Troijens. Car les directeurs de l'Opéra peuvent changer : ils seront toujours des « Hottentots en musique »; tous ils le regarderont, forcément, comme un « symphoniste qui ne doit faire que des symphonies » et ne sait pas écrire pour les voix... N'importe :

— « J'ai un vague espoir d'arriver à l'Opéra parle haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'Empereur. »

A Plombières, Napoléon III était pris par d'autres soucis que la musique. Quand par hasard il voulait en entendre, s'il échappait aux influences du duc de Morny, collaborateur d'Offenbach, il écoutait volontiers un certain Vivier, joueur de cor.

Plombières, à cause de l'Empereur, était en fête : drapeaux et oriflammes^ guirlandes de feuillages, vaet-vient d'uniformes chamarrés, musiques militaires, volées de cloches, et tout un remuement d'officiers d'ordonnance, de chevaux, de femmes en crinolines, de comédiens, d'élégantes, de bichettes, de préfets, « de maires et d'adjoints, de célébrités sans autorité, et d'autorités sans célébrité. »

Le matin, le bain, les verres d'eau, la promenade. Puis le supplice de la table d'hôte. Autre supplice : la partie de plaisir.

— « Oh! la partie de plaisir, Dieu vous en garde!... On en revient moulu, brisé, brûlé, la tête et la gorge en feu, d'une humeur de dogue, regrettant une journée perdue, une belle nature mal vue, des rêveries troublées, des émotions comprimées, mais on en revient... presque toujours! »

Et ces parties à âne, en bande, où Mme Berlioz-Recio était contente de se montrer avec son membre de l'Institut!... On allait au Val d'Ajol, ou à la fontaine du roi Stanislas, bousculés par les âniers, et sous un « soleil à pierre fondre ! »

Du moins, il prenait dans l'entourage de TEmpereur des contacts qui pouvaient être utiles. Même (le 7 aoùtj il était invité à une soirée intime. L'universel Vivier y triomphait, dans ses charges, ses proverbes, ses idylles soldatesques, ou dans ses « chasses à triples fanfares » :

— « Sa Majesté, écrit Berlioz, a plusieurs fois complimenté le spirituel violoniste-acteur-pianiste-mimechanteur... A deux heures du matin l'Empereur a causé un moment avec les soupeurs; à quatre heures, je partais pour Bade. »

Le roi de Bade l'attend. — « Le roi de Bade » , c'est-àdire Bénazet, l'illustre Bénazet, l'aimable et sympathique Bénazet. fermier de la roulette et patron du casino.

Bénazet a convié Berlioz, comme tant d'autres célébrités ou attractions, afin de divertir quelques heures les baigneurs désœuvrés, les joueurs et les « bichettes » . Berlioz, membre de l'Institut, est annoncé par les affiches collées dans les hôtels : grandiose concert au bénéfice des inondés de France.

Le temps presse. A Plombières, pour approcher de l'Empereur, il s'est attardé. Maintenant, en hâte, répétitions sur répétitions. Et combien d'allées et venues. Le chef se déplace pour dresser, çà et là, son orchestre : tantôt Berlioz part pour Carlsruhe et fait répéter les musiciens de la Chapelle Ducale : ou il revient à Bade pour une autre répétition...

Dans cette fièvre, il ne songe qu'à ses Troijens. Son poème lui revient de Weimar, commenté par la princesse : il le lit à des camarades; il demande conseil, il discute ce qu'on lui dit; il corrige... Mais le libretto, ce n'est pas la difficulté :

Ma tache musicale sera rude. Que tous les dieux de Virgile me viennent en aide, ou je suis perdu. Ce qu'il y a

d'immensément difficile là dedans, c'est de trouver la forme musicale, cette forme sans laquelle la musique n'existe pas, ou n'est plus que l'esclave humiliée de la parole. C'est là le crime de Wagner...

Comment?... C'est à la princesse Carolyne, c'est à l'Altenburg, temple de Wagner, qu'il envoie cette lettre?... Berlioz insiste :

... C'est là le crime de W^agner; il veut détrôner la musique, la réduire à des accens expressifs, en exagérant le système de Gluck (qui fort heureusement na jms i^éussi luimême à suivre sa théorie impie). Je suis pour la musique appelée par vous-même libre. Oui, libre et fière et souveraine et conquérante, je veux qu'elle prenne tout, qu'elle s'assimile tout...

... Trouver le moyen d'être expressif, vrai, sans cesser d'être musicien, et donner tout au contraire des moyens nouveaux d'action à la musique, voilà le problème...

Au concert de Bade (14 août) Berlioz dirige du Gluck, du Mozart, du Beethoven et des fragments de Y Enfance. Peu de monde. Pourtant Bénazet avait annonce', royalement, que toute la recette serait pour les inondés de France. Mais les « baigneurs » et autres oisifs, au lieu de senfermer dans les luxueux salons de la Conversation, « trouvèrent tout à coup un plaisir surprenant à rester sur la terrasse ». Bénazet, beau joueur (roulette oblige), mit tous les frais à la charge du salon de Conversation (c'est-à-dire de la cagnotte des croupiers), et il engagea Berlioz pour l'année prochaine.

Dès le lendemain « recrudescence de la gastralgie

Le surmenage, Ténervement et aussi les dîners, les banquets, les cigares qu'il fume coup sur coup... Plombières lui a réussi, il y revient.

Plus d'Empereur, presque plus personne. Le calme. Et il pleut.

Berlioz se soigne, se promène^ et travaille. Sa femme reste à l'hôtel. Lui, enfin seul, il « prend un parapluie et va rêver dans les bois ^. Longuement, « il écoute le bruit harmonieux et mélancolique des gouttes d'eau tombant sur le feuillage »... Il songe à ses Trof/ens. Il esquisse un chœur du premier acte et l'air de Cassandre. Il relit encore Shakespeare, surtout Troilus et Cressida.,. Et il ajoute (paroles et musique) une scène de liaison au début du cinquième acte : celle des deux sentinelles, confidents en plein air. qui commentent l'action dramatique^ la nuit devant le camp troyen, — assez semblables aux deux chefs qui se rencontrent, d'une manière shakespearienne, durant la marche nocturne qui sert d'ouverture à V Enfance du Christ.

Heureux, rétabli, savourant ses promenades solitaires sous la pluie, mis en verve par la joie de voir avancer son travail, le voilà même qui écrit, de Plombières, deux feuilletons avec plaisir. « Tout est triste » ; lui. en impénitent Jeune-France, il s'amuse à gaminer, à goguenarder, et calembouriser. C'est son premier feuilleton depuis qu'il est « de l'Institut =» , il tient à montrer, sans doute, que l'habit vert ne Ta pas encore glacé :

... Je ne suis pas censé prendre les eaux; je les prends réellement, car je suis malade... Mais celles que je préfère, ce sont les eaux qu'on ne prend pas : celles de Bade. Pour les autres, n'en ayant essayé que d'une sorte, je ne puis établir de comparaison. Je ne vous dirai donc pas comme César : Veni, vidi, Viclnj.

... Un jour, notre petite caravane était composée d'un bouquet (je devrais dire d'un gerbier) des plus gracieuses crinolines de Plombières...

Nous marchions en silence, sur le plateau élevé... Ces hauts lieux semblent plus riches d'air et de lumière: un certain mystère plane sur l'ensemble du paysage; l'esprit de la solitude l'habite...

... L'alouette est le plus poétique des oiseaux. Ne me parlez pas de votre classique rossignol, Philomeia suh umhra^ à qui il faut pour salles de concert des bocages fleuris et sonores, qui chante la nuit pour se faire remarquer, qui toujours vise à l'efl'et dans ses pompeuses cavatines avec trilles et roulades, qui singe par certains accens l'expression d'une douleur qull ne ressent pas, — un oiseau qui a de gros jeux avides, qui mange de gros vers et qui demanderait volontiers des claqueurs. C'est un vrai ténor à cent mille francs d'appointemens...

Paris (2 septembre).

Autres ténors, autres claqueurs, et les musiciens de métier, les fournisseurs des théâtres, avec leurs rabatteurs et leurs agents de publicité :

— a Ici, en général, je n'entends résonner que des âmes vides et éteintes. »

Son fils, de nouveau, l'inquiète : Louis, à Marseille, ne veut pas rembarquer, et reste à.manger de l'argent. . .

La cantate V Impériale paraît, dédiée à Napoléon IlL

L'empereur, « par l'entremise du ministre d'Etat^ fait remettre à l'auteur une grande médaille d'or portant d'un côté l'effigie de Sa Majesté, et de l'autre ces mots :

Donné par l^Enipereur Napoléon à M. Hector Berlioz.

Est-ce un gage que l'Empereur daignera s'occuper des Troyens?... Berlioz « quoi qu'il advienne ou qu'il arrive -^ (comme il dit volontiers, en citant malicieusement M. Scribe), continue d'y travailler. Mais sans grand espoir. L'Opéra ne donne même plus Guillaume Tell « tout entier ». Devant un public d'épiciers, de pygmées^ et devant « les Polonius de la critique », quel succès auraient les œuvres consacrées de Gluck ou de Spontini?

— « Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la non-existence du Beau pour l'incalculable majorité des singes humains ». L'art que Berlioz aime, l'art auquel se rattache la partition qu'il élabore malgré tous et' malgré tout, cet art est mort, faute de public. Seul; il est seul. Malade, il lutte contre tout, désespérément. — Et il mesure déjà l'inutilité de son nouveau titre : Membre de l'Institut. — Le jouera t-on parce qu'il est de l'Institut'?... On joue ceux qui font recette. Et les Troijens n'auront pas de public...

Triste automne. Peu de travail et sans joie. La névrose intestinale l'afîaiblit, le débihte, et tenace, lancinante, obstinée, elle avive le frémissement des nerfs, et rend le malade plus nostalgique, plus dégoûté, plus désespéré. Maintenant, on ne lui cache plus le diagnostic :

-- « Je suis toujours malade. J'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela me tourmente à un point que je ne saurais exprimer » (15 novembre 1856) (1).

Dix jours plus tard^. à un autre ami :

— « Je suis malade, inquiet, frémissant, et néanmoins toujours travaillant... Je suis absorbé dans ma grande machine musicale et dramatique. J'avance lentement, très lentement. J'aurai à peine fini le premier acte dans un mois... La partition s'achèvera, si Dieu me prête vie. J'ai une maladie de nerfs qui me rend malheureux et morose, découragé et dégoûté... »

Trois semaines plus tard (mi-décembre) :

— <( Je suis malade, ma névrose me tourmente horriblement. Je passe des journées au lit. >>

Et au milieu de janvier (1857) :

— « Je me lève pour quelques minutes pendant

(1) Lettre tronquée, et reculée d'un an par Daniel Bernard. — (Manuscrit communiqué par M. Charles Malherbe.)

qu'on refait mon lit. Le médecin m'a mis à une diète atroce... Je suis dans im tel état de faiblesse que je ne puis aujourd'hui me tenir debout. Aussi pas de feuilleton, le Trouvère attendra. Je voudrais que cette faiblesse augmentât jusqu'à la complète extinction des forces vitales. Il doit être bon de mourir ainsi... J'aurais fini d'instrumenter le grand final du premier acte des Troyens, sans une maladie qui me fige le sang dans les veines. Au bout d'une demi-heure la plume me tombe des mains. Mais qu'est-ce que cela fait que cela soit fait ou non fait, et bien fait ou mal fait?. . . La tête me tourne, je vais me recoucher » (1).

Néanmoins, il écrit de fort longues lettres, d'une plume encore ferme^ et d'un style fort alerte. Il reste au lit (ou il le dit) quand il s'agit d'aller au concert ou au théâtre, et de feuilletoniser. Mais il ne manque guère les séances de Tlnstitut. Il écrit qu'il garde la chambre, mais le voici (17 janvier) en soirée chez Mme Yiardot; Eugène Delacroix l'y rencontre, et note aussitôt sur son journal :

— « Berlioz insupportable^ se récriant sans cesse sur ce qu'il appelle la barbarie et le goût le plus détestable, les trilles et autres ornements particuliers dans la musique italienne ; il ne leur fait même pas grâce dans les anciens auteurs, comme Hsendel; il se déchaîne contre les fioritures du grand air de donna Anna... »

D'autres soirs, il dîne en ville. Ainsi il assiste aux dîners de Jérôme Napoléon. Le prince invite les membres de l'Académie des Beaux-Arts par paires : deux peintres, deux musiciens, deux sculpteurs... Ils y passent tous, car Son Altesse Impériale prépare sa candidature.

Quant à Berlioz, le lendemain d'un dîner ou d'une

(1) Inédite. — Collection Malherbe.

soirée, d'un excès où il s'anime, s'énerve et oublie son régime^ il souffre des intestins et reprend le lit. Et c'est plusieurs jours de diarrhée, et de diète.

En janvier malgré tout (1857), le premier acte de sa partition est presque terminé. Mais Berlioz le quitte. « Le grand duo des amants », déjà esquissé lors des visites pour entrer à l'Institut^ l'attire : Berlioz l'instrumente, et le voici qui continue de travailler au quatrième acte. Et sans cesse il refait le livret :

— « Je retouche toujours et toujours mon poème:... je m'acharne à polir, à frotter, à écheniller. Mais quand je songe à ce que cet ouvrage deviendra, il me vient un froid au cœur... »

Un jour^ découragé. — Le lendemain, plein d'enthousiasme, de confiance en son génie. Le matin, parfois, si la nuit a été reposante, les idées lui « viennent à flots; et le voilà au dix-septième ciel! » Le soir, fatigué de l'effort et las de sa joie, il est « prêt à tout jeter au feu ». Mais il a tant l'habitude de ses sautes :

— « Mes impressions varient avec mon humeur, selon qu'il fait soleil ou qu'il pleut, que j'ai mal à la tête ou non... Il en fut de même toute ma vie pour tout ce que j'ai fait. »

Sa maladie même lui sert : c.'est un prétexte à rester chez lui. Il en use, et fuit ainsi « les maringouins, les mosquitos, les taons des théâtres et des concerts ».

Et il travaille aux Troyens.

En mars le quatrième acte (celui du duo) est terminé. Berlioz^ qui souffre moins, essaj^e chez lui, avec tel ou tel musicien, les fragments déjà écrits. Chez Edouard Bertin, devant des gens de lettres et les famiUers des Débats, il lit son poème. Mais les concerts, le théâtre, les feuilletons le reprennent. Et il s'occupe de tournées à l'étranger; il projette d'aller à Londres; il se prépare à retourner à Bade, en août :

— « J'irai encore, par la même occasion, passer trois semaines à Plombières, j'en ai bien besoin. Je suis toujours malade... »

Soirée chez l'impe'ratrice (22 mars). Peut-il n'y pas aller?... Il revêt donc l'habit à palmes vertes, épingle sur sa poitrine sa brochette de décorations, sangle dans un ceinturon son malheureux ventre vidé, et accroche la petite épée à poignée de nacre. Étourdi, épuisé, fantomatique, mais raidi par les nerfs, il se montre, plusieurs heures durant, sous les lustres des Tuileries, dans une foule officielle. L'Impératrice, qui fait son métier de souveraine, est accueillante, souriante : pour chacun, à chaque front nouveau qui s'incline (et s'éloigne, chassé comme un flot par le suivant), elle trouve de bonnes paroles encourageantes. Lui, après mille autres invités, il a sa demi-minute. Il parle donc, enfm^ à l'Impératrice. En hâte, il lui parle des Troyens^ et lui demande la permission de revenir pour lui lire le poème... L'Impératrice répond avec tant de grâce et d'à-propos que Berlioz en est ravi, mais ne peut savoir si l'Impératrice a promis ou non.

Dans son quatrième, rue de Calais, il continue, — comme Virgile qu'il traduit dans son livret, — il continue son travail de mosaïste, corrigeant, coupant, soudant de nouveaux fragments à d'anciens fragments non utilisés. Il avait écrit et orchestré, après 1840, deux actes sur le livret (la Nonne sanglante) donné à regret puis repris par Scribe : peut-il n'en rien utiliser, et renoncer soudain à cette habitude des réemplois, qu'il a toujours eue, comme tous les musiciens et tous les artistes, car rien n'est plus naturel.

En avril^ un dérangement pour un ami : il conduit, salle Ilerz (le 19j, le concert de Theodor Ritter (qui va bientôt réduire pour piano et chant le Roméo et Juliette)... Hélas! durant tout ce printemps et le début

de l'été, beaucoup d'autres dérangements pour des fâcheux. Les concerts tirent à mitraille. Il en gémit, plaisamment, dans son feuilleton : « Huit pianistes pour ce soir à huit heures. » Il a bien envie de faire le malade au coin de son feu. Oui, tant pis pour les huit pianistes^ il reste à la chambre, et s'installe dans son fauteuil... Soudain, éclatant de rire, un violoniste fait irruption : — « Ne vous dérangez pas;... vous n'irez à aucun concert;... j'ai apporté ma boite... » Et le voilà qui accorde son violon et commence une fantaisie de Paganini, en doubles cordes...

— « Les concerts (reprend le chroniqueur des Débats) vous poursuivent, vous assomment, vous scient... Que n'affiche-t-on : Ici on ne donne pas de concerts, ou encore : // est défendu de faire de la musique contre ce mur!... » Concerts de Reber, Saint-Saëns, Léon Kreutzer, Mme Viardot, Sivori, Reichardt, Mme Massart, et d'autres, innombrables... Il y en a tant qu'un jour Berlioz, pour remplir deux colonnes de son « rez-de-chaussée », range les noms des donneurs de concerts par rimes : cent cinquante noms sont répartis en vingt et une rimes (il les numérote); mais treize noms restent encore, sans rimes, ou qui ne riment à rien. — Et à quoi bon tant de musique, ou tant de bruit :

— « L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre, froide, orageuse... A certains momens, il neige des cirons, il pleut des sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine!... «

Par bonheur, le départ pour Plombières approchait. Le deuxième et le quatrième acte des Troyens étaient fort avancés... Mais voici qui le dérange : il faut, à l'Institut, qu'il juge les épreuves pour le prix de

Rome : c'est Georges Bizet qui obtient le premier grand prix (4 juillet). Le samedi suivant, autre séance que Berlioz ne peut manquer : le prince Napoléon se présente comme membre libre. Or le prince, qui a favorisé le grand festival de Berlioz à l'Exposition universelle de 1855, peut encore beaucoup pour les Troyens. Le 11 juillet, l'Académie des Beaux- Arts comprenait trente-sept votants^ dont Berlioz : S. A. L le prince Napoléon réunit l'unanimité des suffrages.

Aussitôt Berlioz et sa femme (mi-juillet) partaient de nouveau pour Plombières et Bade.

L'Empereur, cet été (1857), n'est pas à Plombières. Berlioz peut donc se dispenser de toute mondanité^ et même des excursions à âne. Terribles « parties de plaisir », où Mme Berlioz-Recio, l'ancienne chanteuse jadis si svelte en travesti, fait figurer^ dans le laisseraller et les rapprochements d'une petite ville d'eaux, sa crinoline parmi des crinolines d'un rang supérieur. Quant à lui, deux semaines durant, il se soigne, il boit de l'eau et se promène : parmi les grands bois de sapins^ il rêve à sa partition.

Mais Bénazet (début d'août) l'attend à Bade, pour la « grande solennité festivalesque » .

Excellent Bénazet, grisé par l'or, capricieux risquetout, très commerçant et très artiste, et qui s'offre, avec les bénéfices de la roulette, des fantaisies de roi. Oui, le grand-duché de Bade est alors gouverné par deux souverains, dont l'un (le fermier des jeuxj est beaucoup plus riche et plus magnifique que l'autre. A Carlsruhe, ville factice, triste et réguhère, sorte de petit Versailles figé autour de la petite Pyramide qui semble un mouvement mortuaire, — à Carlsruhe, le grand-duc s'ennuie dans son palais. Mais à Bade, Tillustre

Bénazet, érigeant en sceptre auguste son râteau de croupier, règne en gavroche et en mécène musical. Pour un Jour, il arrête la roulette, expulse dandys,, joueurs et bichettes, fait construire une estrade dans le grand Salon de Conversation (la salle de jeu), et d'avance il abandonne toute recette à une bonne œuvre. Quant aux frais, carte blanche : répétitions, engagements d'étoiles, déplacements d'orchestres ou de chœurs, il ne recule devant rien, il ne refuse rien à Berlioz. A Carlsruhe. des choristes répètent : Berlioz, plusieurs fois, emmène tout l'orchestre de Bade pour répéter avec les chœ.urs de Carlsruhe. Et Ton convoque d'autres musiciens de Rastadt et de Strasbourii\

Au festival (18 août) l'assemblée est des plus brillantes. On y remarque S. A. t. et II. la grande-duchesse Stéphanie de Bade, S. A. R. la princesse de Prusse. S. A. le prince de Furstenberg, et ^< quantité de notabilités de toutes les nations ». La publicité, et un programme où il y a de tout, ont attiré une assistance nombreuse. Cinq morceaux de Berlioz sont acclamés, et suviout le J lui ed' crede ris du Te Deu))(.où trois chœurs, l'orgue et l'orchestre annoncent la fin du monde.

A Paris i20 août) il se remet à sa partition. - « J'avancerais assez vite, si je n'étais pas interrompu un jour sur trois. » 11 travaille alors au troisième acte et note sur son manuscrit : « (lommencc le 25 août 1857. » 11 espère avoir fini cet acte et le cinquième vers le printemps prochain. Car. pour l'instant, il ne se plaint plus de sa santé. Son fils, même, lui donne quelques satisfactions : « il devient plus raisonnable », et il est en passe d'être pris comme lieutenant sur un navire, la Reine des Cli/f/iers, qui fait le service entre Marseille et les Indes.

ni. i9

Hélas, encore les feuilletons, et encore le contact forcé avec les théâtres et le public. Quel bas trafic dans ces bazars musicaux, dans ces « boutiques à billets » I Tout directeur est un tenancier : la recette, la recette, voilà sa conscience :

... L'art est devenu un objet de commerce (s'écrie alors Berlioz, dans les Df^bats), une denrée qu'on vend au peuple, et dont la valeur hausse ou baisse selon l'empressement des acheteurs... Eschjle, Sophocle, Aristophane étaient-ils mis à l'encan, comme les poètes dramatiques chez nous?... Les anciens étaient des artistes, nous sommes des boutiquiers. Nous vendons des épices avariées et du lard rance, afin d'alimenter le modeste pot-au-feu qui bôuillotle chaque jour dans notre arrière-boutique si piteusement. Oui, parlez un peu de votre amour de l'art, de votre adoration du génie, peuples chez qui Dieu laissa tomber les Shakespeare, les Beethoven, et dites ce que vous avez fait de monumental pour leurs œuvres...

... Chez les anciens on ne donnait pas un chef-d'œuvre tous les jours, tant qu'il produisait de bonnes recettes; je ne sais pas même s'il j avait des recettes, et ainsi était épargnée aux poètes en tout genre cette suprême injure, le dédain des bestiaux rassasiés...

La satisfaction du sens du beau ne saurait être assimilée à celle des besoins physiques de l'homme. Et ce n'est qu'à des demi-barbares qu'il convient d'entendre tous les jours Beethoven, Gluck et Shakespeare, à heures fixes, comme de boire et de manger.

Les théâtres et les salles de concert ne sont pour ceux-là que des tavernes, et ils honoreront toujours de leurs préférences celles où il est permis de fumer...

Quel théâtre, quel public, trouvera-t-il jamais pour ses Troyens? ..

Il continue d'édifier cette « immense machine » , quitte à rester devant elle (dit-il souvent) comme Robinson devant son canot trop grand et qu'il ne peut traîner

jusqu'à la mer. Et la mer, par une marée miraculeuse, ne viendra pas le prendre... Berlioz espérait dans une fantaisie de Napoléon III ou de l'Impératrice, pour faire ce miracle. — Mais le chambellan, qui semblait s'intéresser aux Troyens, vient de mourir; et Berlioz, sans introducteur bien en cour, et suspect à cause de sa collaboration nux libéraux Débats, n'a plus de chance de lire son poème à l'Impératrice.

A sa tristesse^ à son dégoût, s'ajoute le chagrin de voir ses amis, même s'ils lui restent fidèles et dévoués, se détacher de lui, et aspirer à des formes d'art tout autres que la sienne. Le fidèle d'Ortigue, son aller ego des Débats, est tout au plain-chant : ce n'est plus que « fabbé d'Ortigue ». Liszt est tout à Wagner. Et voici que de plus jeunes musiciens, comme Ernest Reyer se font les champions du Tannhàuser qu'ils viennent d'entendre en Allemagne. Dans le Courrier de Paris (30 septembre; Reyer célèbre « les magnifiques récits,... les chants larges et empreints d'un très grandsentiment dramatique.... les pages où iM. Richard Wagner s'est élevé à la hauteur de Gluck,... Tinstrumentation admirablement travaillée... Et Lohengrin est plus neuf encore... »

Bien plus, Reyer écrit :

— « M. Wagner travaille à une œuvre qui sera, diton, beaucoup plus étonnante;... M. Wagner, aujourd'hui, en Allemagne, est le point de mire de tous les musiciens;... mon impression diffère essentiellement de tout ce que j'avais entendu raconter d'extravagant au sujet de M. Wagner... »

Et voici que Théophile Gautier, « le bon Théo » qui voulait bien signer les notes communiquées par Berhoz sur lui-mrme, voici que ce « pauvre Théo », qui vient de voyager avec Reyer, s'associe aux jugements du jeune musicien et leur donne l'ascendant de sa signa-

ture et le charme de son style. Et il conclut, en plein Moniteui' :

— « Nous voudrions que le Tannhduser fût exécuté à Paris, au Grand Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle. »

Et ce feuilleton de Gaulier est reproduit, est commenté dans les journaux musicaux.

Ainsi ses amis^ même près de lui, deviennent les alliés, les défenseurs de la musique de Pavenir... Fi'lèles, certes, et il est bien obligé de le reconnaître, mais ils ne sont plus complètement à lui; ils appellent l'étranger, ils vont a'-cueillirTennemi!... Lui, vont-ils le laisser mourir parmi leur amitié attiédie, inefficace?

FA la maladie, cependant, la désagrégation de son corps et de son énergie par le mauvais fonctionnement de lïntestin, continue son œuvre lente et invincible. Fin novembre, il confie à la princesse Wittgenstein, Tamie de Liszt :

— « Je suis toujours mal portant, fatigué, et quelquefois exaspéré... Nous voguons sur un étang fort calme, rempli de grenouilles et de crapauds, animé par le vol et le chant de quelques canards, où les naufrages ne sont à craindre que quand les navires sont tout à fait pourris... Je vais commencer le cinquième acte... »

Un mois s'écoule (décembre)... Toujours des plaintes. A un ami de Belgique :

— « Je travaille beaucoup,... et pourtant j'ai à subir mille tourmens, mille humiliations, à éprouver de volcaniques rages, dans le milieu où je suis torcé de vivre, rien qu'à l'aspect de ce qui se passe dans ce monde de crétins et de gredins, qui est le monde des arts à Paris... Nous autres, artistes, nous ne pouvons vivre que froissés, meurtris et irrités dans un pareil monde. »

LES TRO YENS 453

A Paris? Mais partout, dans toute l'Europe, c'est le même « fretin de gredins » !...

— « Reste la reine Pomaré (conclut-il dans une autre lettre); mais Taïti est bien loin. Encore assuret-on que la gracieuse Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les cigares etPeau-de-vie. »

Autre lettre :

— « Que de chagrins et de regrets cuisans, quand j'aurai tout à fait terminé cette immense construction dramatique et musicale. Et le moment approche... »

La névrose intestinale, tout janvier 1 1858), le retient au lit. Diarrhée, diète. Épuisé, il se relève, presque chaque jour, pour quelques heures. Et il sort, il bat tout Paris. Peut-il lâcher pied, à la veille de la lutte suprême, les Troyens presque finis? Soirées, théâtres, concerts. Tous les quinze jours (de décembre à maij, un long feuilleton. Il ne confie plus alors sa plume à Joseph d'Ortigue, et désire garder pour lui les bénéfices de sa signature, de sa « position armée ». Lettres. ft rendez-vous, dîners torcés, bals forcés »... Aussi, il avoue à son fils :

— « J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci » (janvier;.

Un mercredi (le 20;, une visite : c'est Wagner.

Gène réciproque. Peuvent-ils parler musique? Trop clairvoyants, trop entiers l'un et l'autre, et sans cesse mis en parallèle ou en opposition par les chroniqueurs, la conversation, entre ces deux nerveux, tournerait trop vite à l'aigre...

Mais pourquoi Wagner a-t-il quitté Zurich ?... Il faut bien qu'il avoue qu'il vient frapper aux portes de rOpéra et du Théàtre-Lj'rique. Or^ Berlioz, pour ses Troyens, n'a que l'un ou Taulre de ces théâtres.

La visite ne dut pas être longue. Néanmoins ils convinrent de se rencontrer chez Ollivier, le jeune député

de Paris qui venait d'e'pouser Blandine Liszt. — Mais Wagner parti, Berlioz malade est la proie de sa femme : va-t-il encore se laisser duper par ce Saxon (récrimine-t-elle), par ce faux bonhomme, ce faux bonhomme qui l'embrasse, puis l'éreinte dans ses écrits'?... Non, il ne faut pas qu'Hector aille chez OUivier dîner avec ce Wagner... On les connaît ces dîners intéresse's : c'est encore un dîner de la veille^ où un auteur essaye d'amadouer l'acerbe feuilletoniste des Débats.

Le vendredi (le 22), un confrère de l'Institut, l'architecte Hittorf, donne une soirée en l'honneur des Troyens. Peintres, statuaires, graveurs, architectes, presque toute l'Académie des Beaux-Arts est là, — sauf les musiciens. Mais il y a des fonctionnaires de la Maison de l'Empereur, à laquelle est rattaché l'Opéra. . . Berlioz, trépidant, fantomatique, lit son livret.

De quel effet peut être un livret d'opéra sans la musique?

N'importe, ses confrères^ près de lui, dans ce salon^ applaudissent.

Avec quelle flamme, aussi bien, et quelle conviction; avec quelle tristesse farouche, où l'on voit que son génie pleure et saigne encore d'avoir roulé ce « rocher de Sisyphe^»; — avec quel désespoir il lit ce libretto, chose morte sans la musique qui le transfigure. Mais il l'entend, il l'aime, cette musique; il la voit qui lui sourit. C'est comme une bien-aimée dont le souvenir l'enveloppe... Les autres, les auditeurs du livret, ne connaissent rien de cette musique, ne comprennent pas. Ils ne voient qu'une carcasse de paroles. Et quand Berlioz est illuminé par la beauté de son œuvre, ils le regardent, inquiets, effrayés par ce visionnaire qui sourit à son œuvre rêvée, tandis qu'il n'en caresse que le squelette.

Pauvre vieillard^ chétif. cassé, vidé, le visage glabre et raviné, — et qui épie, de ses yeux caves où tremblent les prunelles bleues, qui guette fébrilement l'impression que produit son libretto.

On se sentait pris de respect ("rapportera un ami), on se sentait pris d'admiration et de pitié. Si Berlioz n'avait été là, on aurait pleuré sur cette douleur, sur ce martyre peut-être inutile... Et tout de même on était conquis, subjugué... Oui, lame de cet bomme (devinait- on alors) respire plus haut que les autres; elle est née, elle se meut dans un monde supérieur, elle y vit naturellement; et elle se brise, en retombant parmi nous. Oui, ce petit vieux fantomatique, ce fiancé de la mort, est encore plein d'une telle flamme créatrice et d'une telle obstination à souffrir pour son œuvre, qu'on se sent entraîné vers lui de toute la force du cœur.

Rentré rue de Calais, dans le modeste appartement du quatrième, il reprenait le lit. Fièvre, diarrhée, diète (1).

Le lendemain, malgré tout, il faut absolument qu'il sorte, qu'il voie Wagner, et qu'il se dégage du dîner chez Ollivier. On a parlé de Wagner, chez Hittorf. Quiconque s'occupe d'art sait que Wagner est à Paris. Les feuilles musicales l'annoncent. Or, « l'auteur de Tannhàuser et de Lohenf/rin ne vient pas sans raison ». Et Ton potine déjà sur ses démarches auprès de l'Opéra et du Théâtre-Lyrique. Que Berlioz prenne garde. Et les « bons amis » d'aiguiser sa défiance. Ces Troijens qu'il vient de lire, il ne peut les présenter qu'aux théâtres où Wagner veut s'introduire. Deux compositeurs d'avant-garde, c'est au moins un de trop. Or Wagner a pour lui d'être déjà joué presque partout en

(1) Voir Monter, Gazttte musicale, 1870.

45t) LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

Allemagne et luêtne en Autriche; et il a l'immense avantage d'être un étrdnyer. Les Français, par engouement, par badauderie, risquent de lui donner le pas sur un Français : à qui prête-t-on, gratuitement, la salle du Conservatoire, si ce n'est aux musiciens e'trangers, et à eux seuls?... Un Allemand, à Paris, o])tiendra ce qu'il voudra.

Tout cela, chez Hiltorf, on Ta dit à Berlioz; et lui, ainsi que dans ses lettres ou ses feuilletons, il se le dit à lui-même le lendemain. Sans compter tout ce qu'ajoute la vindicative Marie Recio.

Donc, malgré sa fatigue (samedi 23;^ il court chez Wagner, à Thôtel du Louvre, chambre 364.

Encore un entretien gêne', et tout près, comme l'autre, de tourner à l'aigre. Visite courte.

Le lendemain en effets Wagner, dans une très longue lettre à Liszt, constate sèchement :

— « J'ai recula visite de Berlioz. »

Pas un mot de plus.

Mais Wagner, dans sa chambre d'hôtel donnant sur la cour, se sent triste, accablé : seul, parmi cet immense Paris... Aussi, il « se remonte » en parcourant, sur son manuscrit, le premier acte de Tristan quil vient d'achever... Grisé par son propre génie, il confie à Liszt :

— « Ce sera un morceau de musique bien curieux. J'éprouve un besoin violent dinitier quelqu'un à mon travail, et j'ai peur de me laisser entraîner à jouer prochainement quel<|ues passages de cette composition à Berlioz; je m'inquiète peu de savoir si ma façon de faire de la musique le remplira d'épouvante ou de dégoût. »

La conversation, vraiment, n'est plus possible. Antagonisme, trop humain, de deux génies. S'ils ne se touchent que par leur génie même, s'ils communient

idéalement dans la musique, leur réunion paisible n'est possible qu'un instant. A Londres, dans l'abandon d'un dîner, et seuls avec un camarade gentil et insignifiant, ils ont pu se reconnaître pour deux frères d'infortune. Mais le lendemain, les amis, Mme Berlioz- Recio. les journalistes, ont tout brouillé. Et des intérêts rivaux les mettent en parallèle, en opposition, en concurrence. Les prouTammes des concerts à l'étranger, rapprochent souvent leurs noms. Maintenant, tout chroniqueur qui parle de l'un parle volontiers de l'autre. Liszt, qui les aime tous deux^ ne peut adoucir lanimosité fatale, où se mêlent forcément de la jalousie, du dédain, de la colère, du dépit, et toutes les nuances des vilains sentiments qui naissent de ce fait : ils sont deux, et l'essence du génie est d'être unique, cest-à-dire de s'affirmer en niant ce qui n'est pas lui

Le lendemain de cette fraîche visite dans la chambre 364, Berlioz écrit à son fils :

— « L'école de Vavenir (c'e^t-k-dire Wagner, Liszt et Bûlow en première ligne) est une école insensée. Ils n'en démordent pas, ils veulent absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien, je n'écris rien... »

Mais, quand il écrira, pourra-t-il ne pas dire ce que lui dicte, fatalement, son génie propre: pourra-t-il ne pas obéir aux réflexes de sa nécessité intérieure?

Wagner de son coté faisait de même : il suivait dune façon analogue (mais inverse") les nécessités de son génie impérieux. Et, sans presque aucun élément de connaissance, il jugeait, il tranchait, déclarant avec une sérénité philosophico-allemande : Berlioz, qui eut jadis de belles audaces, tombe dans la mécanique orchestrale et le matérialisme sonore: faute de connaître ce que sera mon drame lyrique, il se perd dans des élucubrations ridicules; qiril écrive de la prose ou

458 LE CRÉPnSCULK D'UN ROMANTIQUE

de la musique, il ne peut plus échapper à son goût de l'imprévu, du sursautant et du grotesque; quant à ses Troyens, rien qu'à l'entendre les expliquer ou lire un passage du livret, on prévoit avec certitude que la musique en sera sèche, guindée, et pleine d'affectations théâtrales (1).

Cependant, on annonçait déjà la venue d'un autre musicien allemand, Littolf. Celui-là n'était pas « de l'école rf^ l'avenir ». A Weimar, le soir où Liszt condamnait Berlioz à l'audition de Lohengrin et l'y traînait, Littolf, qui était là, avait préféré prendre la fuite.

Pour Littolf, Berlioz^ malade et pris par l'achèvement de ses Troyens, se prodigue. Pour Littolf il écrit des lettres: il fait des visites avec lui, le « pilote », le recommande aux camarades de journalisme. A Fiorentino, il le présente ainsi :

— « C'est un artiste, un humoriste, un homme! » Les concerts de Littolf, tandis que Wagner s'agite

sans résultat, produisent (au dire même du sévère Fétis) une émotion extraordinaire. Dans les Débats, à plusieurs reprises, Littolf est annoncé et prôné par Berlioz.

— « Demain ou après-demain (écrit-il à un ami), paraîtra dans 1 j Journal des Débats un article sur Littolf, qui vient d'obtenir ici un grand succès. J'y fais un tableau aussi triste que vrai de la position des compositeurs en France... Je suis dans un accablement tel, que ce que j'écris comme ce que je dis doit nécessairement le laisser voir. Heureusement, il y a des intermittences dont je profite pour travailler. Les Troyens sont presque achevés. »

Pour eux, corvée nouvelle. Il voudrait rester à la

(1) Phrases de Wagner; voir plus haut, p. 299 à 301, et 392, et Ma Vie, à Tépoque correspondante.

maison, se soigner tout en méditant: mais non, il faut qu'il sorte. Sur ce lit où il dormirait si volontiers, Marie et la bonne vieille Mme Martin-Sotera de Villas ont préparé (3 février; l'habit à palmes vertes, l'épée et le bicorne. Il y a bal chez l'Empereur !

Berlioz se traîne donc aux Tuileries, pour ses Troyens. Il rôde d'un salon à l'autre^, il parle, il fait l'aimable, il courtise tel chambellan de l'Impératrice, il s'éreinte, il s'impatiente... Le lendemain, il avoue à l'amie de Liszt :

— « Impossible d'aborder l'Empereur ou l'Impératrice. Cohue ardente, d'où j'ai eu peine à sortir. »

Et dans une autre lettre, plus familière, à son fils :

— « Je suis revenu à onze heures^ trop heureux de n'avoir pas été étouffé et d'avoir retrouvé mon paletot. »

Au calme, chez lui, il convoque quelques amis, en petit comité, pour une nouvelle lecture des Troyens. Non une lecture au piano, avec chanteur. C'est lui, lui seul, qui lit son libretto (27 février;. Ses amis, dans ce salon resserré et sous les regards foudroyants de Mme Berlioz-Recio, lui font un grand succès. Mais qu'elle est triste, lugubre, cette longue lecture. Un opéra, sans la musique... Par bonheur^ ses amis pressentent ce qu'il peut faire, et il leur parle de son plan grandiose, de Gluck, de Shakespeare, de Virgile :

— tt Un sujet antique traité largement... J"ai satisfait ma passion virgilienne et musicale : peu m'importe ce que l'œuvre ensuite deviendra, qu'elle soit représentée ou non \... T>

Il combinait néanmoins une démarche auprès de Napoléon IIL II voulait lire son poème à l'Empereur. Et tout en terminant la musique du cinquième acte, il projetait d'écrire une lettre pour demander une audience. Fin mars, il l'écrit. Il explique à Sa Majesté

que, seule. Elle peut le faire triompher des préventions de rOpe'ra contre sa musique et sa personne :

... Les deux chefs du service musical sont nies ennemis... Je ne puis soumettre mon poème à l'appréciation de gens dont le jugement est obscurci par des préjugés, et dont l'opinion, par conséquent, n'est pour moi d'aucune valeur...

... Viennent le découragement et les chagrins, rien ne peut faire que ma partition n'existe pas. C'est très grand et très fort, et malgré l'apparente complication des moyens, très sim.Dle. Ce n'est pas vulgaire, malheureusement; mais ce défaut est de ceux que Votre Majesté pardonne...

Hector Berlioz, membre de V Institut.

Paris, 28 mars 1858 (1).

Enverrait-il cette lettre?...

Le 7 avril, il datait la dernière page de sa grande partition manuscrite.

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