‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 18 sur 48 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

« Le camp abandonné des Grecs. » Dans la plaine où se dressaient les tentes des Hellènes, la foule des Troyens, joyeuse^ délivrée enfin des tourments du sièi^e, se répand et chante sa délivrance. Vers le fond du décor, sur un tertre funéraire (le tombeau d'Achille), trois bergers exhalent une mélopée plaintive. Leur lamentation, murmurée par la voix nostalgique des

(1) Manuscrit à la Côte-Saint-André. — Le texte donné dans les Mémoires a moins de caractère.

«c doubles flûtes antiques » (remplacées par des hautbois;, fait contraste avec l'allégresse tumultueuse des Troyens; et ce gémissement, qui semble sortir du tombeau, passe, parmi les clameurs confiantes, comme un présage de mort.

Mais les assiégés se croient sauvés; ils font cercle autour de jeunes gens qui dansent, et les stimulent par leurs chants; les enfants ramassent des casques bossues, des ceinturons, des javelots l)risés, des l)oucliers à demi rompus, et s'amusent, se déguisent avec ces dépouilles des Grecs qui ont fui. croit-on... A l'orchestre, s'agite, bouillonne le tumulte de Tivresse populaire. Tout à coup, cette foule en délire, impatiente de se perdre, se rue vers un autre point de la plaine : là-bas, elle veut voir le rhonstrueux cheval de bois que déjà l'on traîne vers la ville.

Seule, Cassandre, inutile prophétesse, prévoit les malheurs que rien ne peut arrêter.

Tragique, terrible, Funisson des cordes bondit, pantelant. Phrase sursautante, écroulée. Elle marche par saccades, elle s'affaisse, telle que cette vierge épouvantée de porter la vision d'un avenir de sang :

J'ai va lonibre d'Hector parcourir nos remparts Comme un veilleur de nuit...

A cette Cassandre, Berlioz donne, par les rj'thmes, une nervosité moderne, une passion fébrile, et comme l'exaspération de son propre cœur. Et tout ensemble, par la noblesse du style, par la grandeur et la pureté des phrases musicales, il la revêt d'une majesté où l'on devine la vierge que possède l'àme de la patrie . prophétesse inécoutée, les Troyens la croient lolle^ et c'est pourtant leur destin qui parle par sa bouche. Cette Cassandre a la beauté de llpbigénie de Gluck, mais dramatisée par une sorte d'horreur sacrée, où

Ton sent à la fois un trouble, un mystère shakespearien, et l'inéluctable certitude de la fatalité antique. Près de Cassandre, Chorèbe^ son fiancé, accourt.

— ft Pars », lui dit-elle, tandis que le jeune guerrier troyen, se fiant à la fuite des Grecs, croit au bonheur de son amour :

— « Cesse de craindre en cessant de prévoir », lui répond-il dans une cavatine enlaçante.

Mais à l'orchestre la phrase fatale, sursautante, désespérée, mugit et bondit; Cassandre annonce la chute de Troie et la mort de Chorèbe.

Alternatives, contrastes; caressante tendresse de Chorèbe; sinistres pressentiments, sanglantes visions de Cassandre. C'est tantôt une phrase juvénile, hésitante^ et qui semble un incertain écho de la phrase damour, de Vidée fixe de la Symphonie fantastique; tantôt, alternant avec la cavatine un peu doucereuse, ce sont des récitatifs mesurés, calmes et terribles, coupés par les menaçantes irruptions de l'orchestre; tantôt, alors que s'abandonnant à son rêve Chorèbe s'efforce de rassurer sa fiancée, c'est un murmure qui ondule, frémissement de brise dans le feuillage... Enfin, les voix s'unissent dans un duo passionné, comme si l'amour vainqueur cachait un moment à Cassandre la vision de la mort imminente. — Mais non, la mort est là : elle prépare

Notre lit nuptial pour demain.

Le décor change.

Maintenant, on est au cœur même de Troie, « devant la citadelle » . Une fête se prépare pour recevoir le cortège religieux qui escorte le fatal cheval et le fait pénétrer jusqu'au Palladium... De chaque côté de la scène, symbolisant l'union du pouvoir royal et du sacerdoce, se dressent un trône et un autel.

Pompeusement, une marche retentit, bientôt renforcée par les voix. Simple, fruste, barbare presque, elle juxtapose les tonalités crûment, à' la façon des tons entiers sur une étoffe asiatique. De grands unissons des voix, des cordes^ des bois et cuivres, se déroulent lentement, processionnellement, raidis par la carrure du rythme, et tels que ces guerriers aux gestes anguleux qui marchent de profil dans les basreliefs de Tantique Orient. Sous l'aigre glapissement des triangles et des sistres, les tambours assourdis^ sans timbre, les timbales détendues et la caisse roulante aux grondements caverneux, font une rumeur farouche. Et les héros homériques paraissent un à un dans cette splendeur sonore : Priam, Hélénus, Hécube, Panthée. Chorèbe.

Soudain, coupant le défilé, un jeu athlétique, un <i combat de ceste » . Chanterelles et petites flûtes bondissent, souples, prestes, sursautant bientôt sur une étrange mesure à cinq temps...

Mais voici venir, comme une statue de la Douleur, Andromaque, veuve d'Hector, et qui tient tendrement contre elle son fils Astyanax. Elle passe, parmi l'allégresse populaire, et vient parer de fleurs une stèle commémorative. A sa vue, tout s'arrête; la foule s'écarte avec respect. Et, tandis que l'orphelin et la veuve attachent à la pierre consacrée leurs guirlandes funèbres, la voix plaintive d'une clarinette nostalgique pleure une mélodie qu'entourent doucement les caresses du quatuor mélancolisé par les sourdines. Alors, lentement, isolée de tout par sa douleur, — et tandis que les Troyennes se cachent le visage pour ne pas voir la maUieureuse, — Andromaque, avec son fils serré contre elle, s'éloigne...

L'orchestre bondit. Enée accourt, il raconte l'horrible mort de Laocoon : pour avoir lancé un javelot

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contre rénorme cheval que les Grecs construisirent et laissèrent sur la plage^. Laocoon vient d'être étoulîé par deux serpents monstrueux.

Terreurs du peuple. Épouvantés, les Troyens gémissent bOus les malheurs qui les menacent. Mais Priam les rassure : le sacrilège de Laocoon va être eiFacé, puis(]ue déjà le cheval est traîné vers les temples troyens. — Tout le peuple, conduit par le roi, court accueillir le cheval formidable que protègent les dieux.

— « Malheur! malheur! » crie Cassandre,

Non, je ne verrai pas la déplorable fête. .

Elle est seule, la prêtresse trop lucide pour être écoutée. Autour d'elle, les palpitations des cordes et les grondements des trombones mettent une atmosphère de drame^ et ses déchirantes implorations se perdent, inentendues, dans les ténèbres qui s'accroissent.

Marche troyenne.

Tout à coup, de très loin, et perçant le trémolo étranglé du quatuor, une clameur de trompette s'élève dans le crépuscule. Presque indistincte, une marche... Ce sont les Troyens qui ramènent le cheval!... Déjà les torches du cortège lancent une lueur de sang; les trompettes, qu'on ne voit pas encore, sonnent de plus près, et les voix chantent avec plus de force.

Alors, lentement, formidablement, avec une progression simple et colossale^ Berlioz, accumulant peu à peu les sonorités, construit un crescendo d'une grandeur épique. Comme dans le Tuba miriim «le son Requiem^ comme dans le Jiidex crederis de son Te Deum, il a disposé par groupes séparés^ très loin de l'orchestre, des réserves d'instruments et de voix. Ici, perdues derrière les coulisses, c'est à peine si Ton

entend tout d'abord leurs appels, lant les portants de de'cors les assourdissent. Et rien nest dramatique, angoissant, comme ces bruits que l'on devine éclatants, et que Ion perçoit peu : on dirait que l'obscurité lès absorbe.

Mais ils s'approchent, ils augmentent; la netteté des cuivres se détache, coupante, acérée; et voici qu'un petit saxhorn suraigu semble mordre les notes quil lance; voici qu'un groupe de choristes, comme sïl débouchait au tournant d'une muraille, envoie le son à plein. — Toutefois on ne les voit pas encore. Mais un autre groupe,... un autre groupe?... D'où vient le son, d'où viennent ces sons divers et qui s'accumulent?... Il y en a des épaisseurs superposées; on chante ici, on chante là, plus loin des cornets retentissent, plus loin des cors et des tubas... Et l'on ne voit rien, sinon les ténèbres où rôdent des reflets rouges. Seule. Cassandre, pantelante, inondée de terreur, continue de gémir à l'approche du désastre qui marche... Maintenant, tragiques par leur douceur, ce sont les voix des prêtresses et les ondulations des harpes sacrées, qui montent en hommage autour du cheval maudit.

LesTroj^ens font irruption. Sur la scène, les groupes des cuivres, les hommes, les femmes, se rangent en longues théories au bord du chemin qui mène au Palladium. Lentement, dans l'éblouissante et frénétique clameur, on voit passer la gigantesque statue de bois, qui contient la perte d'Ilion.

Et peu à peu le cortège s'éloigne. Les bruits diminuent; la lueur des torches, progressivement, s'amortit sous la caresse bleutée des ténèbres : on dirait que la nuit, apaisée par le silence, attend le i-adieux sourire de l'aurore... Soudain, stridente comme le cri d'une bête blessée, uiule la voix tragique de Cassandre : la

vierge prophétique, sous la mort qui plane, comprend qu'elle ne doit pas survivre à sa patrie :

Le Destin tient sa proie.

Sœur d'Hector, va mourir sous les débris de Troie.

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