ACTE II
Dans le palais d'Enée, une chambre, où brûle une lampe, sans presque l'éclairer. Sur un lit de repos, Énée, encore en armes, sommeille. — A Torchestre, sous le sombre trémolo des cordes, grondent des gammes menaçantes; et les trombones font onduler de longues notes sinistres. Dans le lointain des trompettes saccadées, haletantes, lancent le fracas fiévreux d'une déroute panique.
Bientôt l'Ombre d'Hector apparaît : les altos, sur leurs cordes métalliques^, font un frémissement de terreur, haché par les pizzicati du quatuor dans le grave et par la flasque vibration des timbales, tandis que les cors exhalent des plaintes maléfiques.
Sursaut d'Enée : Hector est près de lui... Ce spectre, romantiquement. rôde comme le fai^tôme d'Hamlet.
— « De quels bords inconnus reviens-tu? » lui crie
Enée.
Alors, avec la lenteur des Ombies que la mort a glacées pour jamais, le specti'e d'Hector annonce la chute de Troie; il donne à Énée la mission de sauver les images des dieux et de fonder un nouvel empire. Peu à peu, à mesure que sa voix descend sur la calme dégression d'un récitatif solennel ique les cors, en sons bouchés, estompent de leur sonorité inconsistante, spectrale;, peu à peu l'apparition d'Hector s'évanouit dans les ténèbres.
Des soldats troyens font irruption; ils viennent
chercher Enée. — Tous se ruent de nouveau au combat :
Le salut des vaincus est de nen plus attendre.
Le décor change.
Près d'un « autel de Vesta », des Troyennes, éplorées, prient. Leurs voix gémissantes, sur d'étranges intonations qui peuvent sembler antiques ou orientales, invoquent l'assistance des dieux^ — pauvres voix défaillantes, que soutiennent à peine quelques bois avec leurs sonorités grêles.
Cassandre, les cheveux épars, entourée d'une lueur d'incendie, accourt :
— « Tous ne périront pas! » clame t-elle : Énée et quelques compagnons ont sauvé les dieux de la patrie et gagnent la mer. Chorèbe est mort, et tant d'autres Troyens; bientôt les Grecs vont profaner le temple; ils nous prendront comme esclaves : femmes troyennes, mourons avant cette honte.
Admirable récitatif mélodique, plein de grandeur et de passion, où respire l'enthousiasme, le bonheur funèbre de la prophétesse inutile qui va, enfin, se reposer dans la mort. — Un groupe de femmes hésite et regrette la vie : les autres les chassent, ces honteuses Thessaliennes!... Et par deux fois, de plus en plus exaltée, de plus en plus dégagée de tout ce qui est terrestre, retentit l'héroïque mélodie des prétresses et des femmes qui se donnent à la mort pour échapper aux vainqueurs. Les harpes crépitent, rapides, cinglantes, mêlées au lugubre bruissement des flammes; les chanterelles frémissantes lancent des gammes qui montent lomme un grand geste vers le ciel, comme un envol libérateur; et lorsque les Grecs envahissent le sanctuaire, les quelques Troyennes qui vivent encore se précipitent de la haute terrasse sur les ruines embra-
sées d'ilion. — Le dernier cri de Cassandre, qui s'e>t déjà frappée de son poignard, est un cri prophétique de vengeance : oui, Énée a pu s'échapper, il fondera une Troie nouvelle... ItaUe!... Italie I... (1).