‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 20 sur 48 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Les Troyens à Carthage.

Énée fuyant, errant sur les mers, — voilà ce que suggère un prélude d'orchestre, un lamento. Il gémit, en chromatismes douloureux, ce long et lent flottement des violons qui ondule comme une barque perdue : des accords éclatent, foudroyants, inévitables ainsi que les coups du destin; et un majestueux motif (c'est Vidée fixe du duo de Cassandre et de Chorèbe, mais dans un mouvement large) plane au-dessus de l'onduleux dessin des violons qui se prolonge, indéfiniment, comme les plaines désertes de la mer (2).

Au lever du rideau, on voit un vaste amphithéâtre dans les jardins de Didon. Les Carthaginois en foule y sont assemblés pour une fête. Ils chantent les bienfaits

(1) Ici s'achève la Prise de Troie, quand on découpe le poème des Troyens en deux opéras.

(2) Ici, pour le cas où l'on exécuterait ce qui va suivre dans la partition, sans avoir joué ce qui précède (c'est-à-dire les Troyens à Cari liage sans la Prise de Troie, ainsi qu'on le fît en 1863), Berlioz intercale une sorte de prologue où il résume les deux actes supprimi's. Pour cela, devant « une toile d'avantscène représentant Troie en flammes, un Rapsode, en costume grec et une lyre à la main », déclame que-lques vers rapportant la chute d'ilion; et il prie les auditeurs d'écouter la Marche troyenne. à la(|uelle s'unissent les voix d'un chœur invisible.

Ce placage et ce commentaire de la Marche sont nécessités par la suppression des deux premiers actes : pour que les auditeurs reconnaissent bientôt les « rappels de la Marche » et comprennent le drame suggéré par ces « rappels », il faut qu'ils entendent, dans ce prologue, la Marche même et le commentaire du Rapsode.

de la paix. Bientôt paraît Didon avec une suite innombrable. — Epris des grandes masses chorales et des exécutions < babyloniennes ou ninivites >' (et il en dirigea volontiers dans les festivals des expositions universelles), Berlioz souhaite de faire tonner ici un « chœur supplémentaire de deux ou trois cents voix ». En eifet, dominant la formidable et persistante clameur des contrebasses, des trombones et des bassons, toutes les voix font retentir des strophes lentes et majestueuses : c'est le peuple entier des Carthaginois, autour d'une reine aimée des dieux, qui proclame la gloire et la beauté de Didon.

Du haut de son trône et debout, Didon. fondatrice de Cartilage, rappelle à son peuple ce qu'elle a fait pour lui.

Chers Tjriens, tant de nobles travaux Ont enivré mon cœur d'un orgueil légitime.

Avec une grandeur digne de Gluck, Berlioz reprend ici la forme classique de Vair : d'abord un récitatif mesuré, puis lV//r avec ses reprises, et. pour iinir. un mouvement vif et brillant. Mais, si le romantique assagi dramatise le finale par une judicieuse intervention du chœur, il ne se départ pas du calme, de la sérénité qui convient à la reine devant son peuple. La déclamation et le chant gardent comme l'attitude sculpturale de la tragédie lyrique, tout en se colorant dans les chaloyantes sonorités d'un orchestre plus moderne.

Un défilé, où passent tour à tour devant Didon « les ouvriers constructeurs, les matelots et les laboureurs ». termine la fête. — Didon et sa sœur (Anna Soror) restent sur la scène.

Un doux émoi, aux cordes, une palpitation de tendresse tremblante, prépare tout de suite au duo des

deux femmes : Didon, veuve de Sichée, mais jeune encore, heureuse, et dont l'activité s'épanouit dans cette ville qu'elle vient de fonder ; — Didon, mélancolique lorsqu'elle pense à soi-même, est bien prête à oublier son veuvage dans un nouvel amour. Sa sœur l'y engage déjà : « Carthage veut un roi ! » Durant le duo, sous les voix rêveuses et enlacées des deux sœurs, il passe comme une brise printanière, et de légers gru/tpetti frémissent, mystérieusement, comme le sourire des fleurs parmi la verdure...

Voici que des naufragés demandent qu'on les accueille : Didon les fait introduire près d'elle. La Marche troyemie retentit, mais faiblement, assourdie dans les sonorités tristes^ et telle qu'il convient à des vaincus pourchassés par le malheur.

Se détachant du gi'oupe des matelots troyens (où Énée se dissimule), Ascagne^ son fils, implore la reine. A peine a-t-elle promis son assistance, qu'un Carthaginois, accourant^ annonce que les Numides marchent sur Carthage. — Alors Énée apparaît : rejetant son déguisement de matelot, éblouissant sous sa cuirasse royale, c'est lui, demi-dieu, fils de Vénus. Il ofi're à Didon de combattre les Numides. — « Aux armes! » crie le chœur... L'acte se termine par un finale animé dune fièvre guerrière.

Hélas, pour le malheur de Didon, Énée, partant aux combats, a laissé près d'elle son fils Ascagne. Et, comme Virgile le rapporte, Vénus même remplaça l'innocent enfant par le dieu du désir : quand Énée reviendra, Didon sera la proie de l'amour.

Intermède sijm])honique. — Chasse royale ; Orage. Énée est revenu... Voici le fatal épisode que Junon et Vénus ont préparé : une chasse, un orage.

Ici Berlioz va donner encore un éclatant témoignage

de son assidu et long amour pour Virgile. Pour peu qu'on rapproche l'épisode du poète et celui du symphoniste, on de'couvre que l'interlude d'orchestre est pe'nétré de l'esprit virgilien; il est presque la transposition musicale d'un passage de VÉnéide. Le véritable programme de ce morceau symphonique, ce sont les vers mêmes de Virgile, qui d'ailleurs ont nourri le sommaire écrit par Berlioz.

S/ie/iincam Dido dux et Trojanus eamdem Devenient...

Hic Hymenœus erit...

Une forêt, aux environs de Carthage. — Par une « symphonie descriptive », par un ballet pantomime ( un ballet hypocritique, comme aurait dit son maître le chevalier Lesueur), le musicien romantique, mais qui aspire à un style classique, va tout ensemble satisfaire son goût du pittoresque et son désir de prendre Virgile pour guide. Dans VEnéide, en effets ce sont les dieux qui commandent aux éléments d'amener la chute de Didon; sous Faction des Olympiens, les forces naturelles semblent prendre une conscience et collaborer au drame : excellente occasion pour que le génie de Berlioz anime^ individualise sa symphonie descriptive, et dissolve les personnages humains, romantiquement, parmi les toutes-puissantes influences d'une nature panthéisti(|ue.

Lentement, d'abord, c'est comme le réveil de la foret. Les sonorités, ainsi que les lueurs du matin, sont hésitantes... Bientôt elles satlirment; le jour parait, et Ton voit bondir, entre les roseaux, de blanches et fluides Naïades. Les trilles des flûtes roulent comme des perles d'eau sur les lignes mobiles de leurs épaules: un long dessin serpente aux violons, tel (jue les reflets du jour sur les moires des sources bouillonnantes. — Soudain,

une sonnerie cynégétique... Les Naïades, apeurées, s'arrêtent, écoutent... La sonnerie s'accroît, s'approche : les Naïades disparaissent dans les roseaux.

Des chasseurs traversent le théâtre, rapides... Rythme trépidant, secoué par des contretemps en sursaut... Les chasseurs fuient, se dispersent :

JJiff'ugient comités et nocte tegentur opaca.

A peine ont-ils disparu, que d'innombrables petites notes tombent en gouttes pressées. Des gammes tourbillonnent comme les feuilles sous une rafale. Maintenant, ce sont les indéfinis bruissements de la foret fouettée par le vent et la pluie. Murmure multiple: innombrable égouttement de l'eau qui retombe des feuilles sur les feuilles; froissements de notes contre d'autres notes et d'autres encore : battements par six. qui s'agrippent à des battements par quatre, tandis que des arpèges font ricocher leurs douze croches en triolets sur les seize double - croches d'un trémolo mesuré... Et cela bruit, frémit, palpite; cela fait un long chuchotement mouillé, multiple, indéfini^ infini...

Nouvelle sonnerie... Un chasseur court, éperdu, traqué par Lorage qui est partout... Étrange et délicieux enchantement de cette sonnerie cynégétique : comment préciser ce qu'elle suggère à l'imagination?. . . Au milieu de forage, ce bruit humain semble si fail)le, si désolé. . Sa plainte, son angoisse, — son gémissement qui devient doux tant il est lointain, — s'éva nouissent, inutiles, dans l'impassible drame des forces naturelles...

Et la pluie continue de bruire sur le frémissant clavier du Teuillage. — Un éclair :

... Prima et Tellns et pronuba Juno Dant signiim : fu Isère ignés, et conscius œther Co7inuhiis...

Bientôt Enée et Didon se réfugient dans la grotte fatale; Didon

Conjugiam vocal, hoc prœtexit nomine culpam.

Des Faunes surgissent. Bondissant sur leurs pieds velus, ils poursuivent des Oréades de'ehevelées : summoque tilularunt vertice Nijmphœ... La foudre tombe, fracassant un chêne et l'incendiant : aussitôt Sylvains et Satyres brandissent, en façon de torches nuptiales, les branches enflammées. Ils dansent, frénétiques : les reflets des torches luisent partout, sur les troncs, sur les feuilles; mêlés à l'eau qui ruisselle, ils courent dans les rochers comme un torrent de feu; et tandis que la forêt retentit de l'horrible ululement des Nymphes, on entend des voix jeter comme un présage de mort. Elles clament, ces voix inéluctables : ^ Italie! Italie!... »

Enfin l'orage se calme; les Naïades réapparaissent à travers les roseaux... Et, très loin, mélancolisée par Téloignement, une dernière fanfare cynégétique se dissout dans l'infini silence de la nature apaisée.

Hélas, de ce poème sonore, si puissant sur l'imagination quand elle s'abandonne au génie même de Berlioz, que peut-il rester lorsqu'il faut subir une réalisation scénique? Oue deviennent les Nymphes, si fluides dans le rêve, lorsqu'elles ne sont plus que des « marcheuses » en maillot?... Cette pittoresque et poétique symphonie, il vaut mieux l'entendre au concert (OÙ elle est devenue classique); il vaut mieux encore l'entendre en soi-même, id^'alement, l'esprit transmuant les notes de la grande partition en sonorités intérieurement vivantes. Mais au théâtre, que peut devenir cet intermède symphonique?

Dans une boutade (sérieuse, soufl'rante même mal-

gré le ton de badinagei, Berlioz, sur son manuscrit, écrivit cet Avis pour intermède :

Dans le cas où le théâtre ne serait pas assez vaste pour permettre une mise en scène animée et grandiose de cet intermède, si l'on ne pouvait obtenir des choristes femmes de parcourir la scène les cheveux épars, et des choristes hommes costumés en Faunes et en Satvres de se livrer à de grotesques gambades en criant Italie! — si les pompiers avaient peur du feu, les machinistes peur de l'eau, le directeur peur de tout, on devrait supprimer entièrement cette symphonie. 11 faut d'ailleurs pour la bien exécuter un puissant orchestre qui se trouve rarement dans les théâtres.

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