CONCERT DE M. BERLIOZ AU THÉÂTRE ITALIEN
— Je ne peux pas soulTrii* cet homme-là! C'est un des caractères les plus mal laits, un des esprits les plus mal venus, une des imaginations les plus absurdes,... et c'est moi qu'on vient choisir pour écrire sur lui!
— Faites, faites, me dit-on, cela sera... d'autant plus original que vous vous appelez comme lui. On croira qu'il
a rendu compte lui-même de son concert, on glosera, on disputera, c'est tout ce qu'il faut.
— Très bien! à merveille! Il ne dépendrait donc que de moi d'en dire un bien immense pour le compromettre et le couvrir de ridicule...
Aussi Berlioz annonce qu'il ne parlera pas de lui, car lui-même^ il est trop « antipathique » à lui-même, prétend-il.
Liszt jouait... Comment donner une idée de cette prestesse, de cette grâce, unies à tant de grandeur, de force et de puissante sonorité? C'est la flèche qui vole, c'est l'éclair qui fracasse, c'est l'étincelle diamantée d'une noire prunelle qui brille et frappe le cœur! Et quelles ravissantes coquetteries entre le piano et l'orchestre! Le premier se faisant petit et modeste parfois pour grandir ensuite, enlacer le second, le dominer, l'étreindre, le submerger sous un déluge de perles harmonieuses!...
... Parlons de l'orchestre, de ce malheureux orchestre que M. Berlioz brise, tord, souffle, gonfle et crève de tant de déplorables façons. Il était composé de l'élite des instrumentistes de Paris...
Et Berlioz complimente ses exécutants... Enfin il parle de lui-même :
Quant à lui, quant à M. Berlioz, chef d'orchestre, il a toujours l'air de mauvaise humeur, et nous avons vu le moment où il allait jeter son bâton à la tête de deux dames, fort respectables cependant, qui causaient assez haut dans une seconde loge d'avant-scène pendant l'exécution de la Marche des Pèlerins (Harold). Ne voilà-t-il pas en effet un beau sujet de colère! Et peut-on exiger une attention absolue quand il ne s'agit pas d'écouter un ballet?...
... Quant aux compositions de mon ennemi intime, j'ai déjà dit que je n'en dirais rien. Cependant... Eh bien, non! Tant pis, que le diable l'emporte.
H. Berlioz.
Et les satiriques, les envieux^ les confrères, de prendre leur revanche à leur façon.
Nulle raillerie ne l'arrête. Les rieurs, il va les braver avec crànerie en publiant son Vof/age musical.
Le livre est prêt. — Mais, pour le lancement, mieux vaut attendre la grande publicité du festival monstre qui ne peut tarder.
Le Voyage musical (1) ne se trouve plus, de nos jours^ en librairie. Dès d852, d'après l'auteur, il était épuisé. — De fait, et dans l'idée de Berlioz, ces deux volumes in-octavo n'étaient, en 1844, qu'un recueil d'articles, recueil momentané et appelé bientôt à une refonte. En hâte, à un moment de sa carrière, et pour faciliter la diffusion de son œuvre musicale, il réunissait un certain nombre de feuilletons. Pour l'instant le sujet principal, indiqué par le titre, c'étaient les voyages en Allemagne et en Italie. Mais ces fragments, qui pourraient servir à une « autobiographie » , il les compléterait après de nouvelles campagnes musicales. Déjà il avait rédigé certains passages pour faire la liaison, pour effacer le décousu, la disparate de ces pages diverses. Il reconnaissait qu'il fallait donner quelque continuité à son « autobiographie » (n, p. 58). Plus tard, quand il écrira ses Mémoires (en 1848, notamment), il reprendra les chapitres sur ses voyages d'Allemagne et d'Italie, puis il distribuera les autres chapitres dans ses divers volumes.
Pour nous, — et pour le lecteur qui vient de voir la véritable vie de Berlioz, retracée d'après d'innombrables documents qui se contrôlent et se conlu^ment, — le Vogage musical n'apporte presque rien de nou-
(1) Voyage nuisical en Allenia(/ne et en Ilalie, i2 vol. in-8'\ cliez Labitio (Paris); prix, 15 IVaiics. — Annoncé dès janvier, l'ouvrage parait en août 1844.
veau. Les voyaiivs. noii> les connaissons avec plus d'exactitude: et quaid aux feuilletons qui lirossissent les deux volumes, nous les avons étudiés au moment où ils prenaient le plus d'intérêt, mêlés à la vie et aux œuvres de Berlioz : certains m»'me. tout en allusions aux événements qui leur t'uii'nt contemporains, semblent lettre morte quelques années après (1 V
Avant d'avoir percé à jour ce document fait d'ajoutés, de reprises. Je repentirs: avant de l'avoir analysé par la critique du texte. le bioiiraphe s'y passionne. C'est comme un terrain d'alluvion où Von discerne de tout : rintér-'t est de trouver les provenances. Mais une fois l'analyse faite, une fois chaque chose remise à sa place primitive, il ne reste presque plus rien de cet au^lomérat inconsistant. Cela s'etïrite et toml:»e en poussière.
Les quelques faits exacts de ce romanesque récit, nous les connaissons. <Juant aux exagérations, aux truculences, aux inexactitudes plus ou moins voulues, quant aux maquillai:es évidemment prémédités, à quoi bon insister sur eux. lorsqu'on les a découverts? Par exemple, pour son séjour en Italie, — pour cet exil d'un lauréat fashionable, — Berlioz reprend d'anciens récits, déjà peu exacts, qu'il a publiés et republiés, depuis douze ans. soit à la Revfie européenne, au JRenovateur, à YEuro/je litlcrniie, dans ïltalie pittoreMjue, à la Gazette musicale ou aux Dcbo.tsi^'.
Ces récits fragmentaires, il les triture, les malaxe.
(i) Ainsi la nouvelle Alfonso délia Viola (\oiv Un Romantique soiis Louis-Philippe, p. 377 à 379). — Feuilleton sur le Freiscliutz {VOIT i'J.. p. 583): article sur la musique \id., p. 355).
Sur Berlioz chroniqueur musical, voir id., p 2-20 à -30; — sur ses métaphores, voir id., p. 294 à 298.
(2) Nous les avons signalés à leur date. — Voir Un Romantique soua Louis-Philippe, surtout p. 7i' à 74. 173 a 176, J8o à 187. 3U8 à 310.
PREMIÈRES « CAMPAGNES » 6i
les dépèce; avec les débris, il jongle comme à plaisir, et voici des épisodes qui reculent ou qui avancent. Les dates deviennent fausses et ne concordent plus. Les noms propres, il les supprime, // les chanf/e, selon sa fantaisie ou sa rancune du moment. Ses émotions mêmes, ses passions, il les dénature. Son histoire intime, il la présente comme une boîte à surprise où un diablotin disparaît, pour qu'un autre jaillisse, lancé par un ressort. Une femme chasse l'autre : vers i834, nouveau marié, quand il écrivait sous l'œil de la jalouse Ophéha. il supprimait l'Ariel de 1830 et il pariait de son « ancien amour rivé au cœur »; maintenant « Tamour rivé au cœur » est raturé par la chanteuse. Tyrannique Marie : il faut qu'elle figure dans les volumes dont elle voit les épreuves, et même elle exige une correction :
— « Mlle Recio, qui se trouvait à Dresde, consentit très gracieusement à chanter deux romances avec orchestre, et le public l'en récompensa galamment. »
tf Galamment », avait écrit son ami (et sous sa signature; dans les Débats : ce n'est pas assez... Berlioz s'en tire dans le volume par un autre adverbe, à double entente : « dignement » (i;.
Inexact, fantasque, truqué sciemment dans la partie « autobiographique ^ ; exubérant, gesticulant, parfaitement Jeune-France dans la partie critique, ce recueil de chroniques ne manquait pas d'un charme réel. Comme tout écrit de Berlioz, — musique, lettre ou feuilleton, — il sue son auteur, delà ne ressemble à rien d'autre. Nerveux, artiste, poétisé par une imagi-
(4) Mme Berlioz (lîarriett Sinitlison) put lire les deux variantes.
Plus tard, dans ses Mémoires, il supprima l'un et l'autre texte (première édiUon. p. 271). Alors, il n'cciivait plus sous la surveillance de la terrible chanteuse. Klle était morte : il n'en parlait plus.
6a LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
nation frémissante, — son style, tressaillant de sensations multiples^ lui est aussi propre que le timbre de sa voix. En chaque phrase, tout Berlioz sonne.
Et l'on est heureux d'y retrouver des qualités françaises : netteté^ esprit, et cette jolie façon de sourire de soi, de ne pas « être dupe » qui est un signe de notre race et l'apparente aux Grecs... Berlioz, aussi bien, n'oublie pas d'être hâbleur et méridional, s'amusant à ses propres galéjades, et se moquant sans doute du lecteur qui les prendrait au sérieux. Loin de lui, les sots.... On s'abandonne à son flot de paroles, à son abondance de chroniqueur fashionable^ à son papillotage digne du sémillant « J. J. », son voisin des Débats. Il y a plus, on est pris par sa force intérieure : comme sa musique (son i^eflet mélodique), comme sa vie, sa parole écrite porte la marque d'un génie mâle, dominateur. Elle empiète sur le lecteur, elle le contraint de se livrer à elle, elle le conquiert et le soumet. Elle est une force vivante. Elle reflète une volonté qu'on ne brise pas, qu'on n'endort pas, mais qui s'impose.
Cette force, ce pouvoir d'entraînement, ce charme juvénile et même cette séduction par la galéjade, — voilà ce qui devait agir, fatalement, sur les contemporains. Reflet littéraire, reflet journalistique de Berlioz, le Voijage musical dessinerait dans les esprits une figure de musicien légendaire et conquérant.
Lui-même, le voici, lithographie sur la page de garde. Front exhaussé, bombé de génie, et mollement caressé par les cheveux qui retombent en volutes; regard tenace et malicieux, lèvre impérieuse, narquoise. Un collier de barbe donne à ce voyageur quelque apparence de marin, d'écumeur de mer. Ses bras, il les croise dans une pose de défi; et sa main droite tient un bâton de mesure, — un bâton de commandement.
Cependant (mîlîen de mai) l'Exposition des Produits de rindustrie venait de s'ouvrir (2 mai 1844). Berlioz, qui n'avait pas pu, l'année précédente, diriger le festival monstre au profit de la Caisse des musiciens, projetait de faire, lui aussi, son c( exposition musicale ».
La musique, seule, attirerait-elle le public?
Il avait combiné, avec des camarades, un ensemble de fêtes. Schlesinger, éditeur de la Gazette musicale (et qui avait publié la Symphonie funèbre et d'autres œuvres de Berlioz), éditait aussi les valses de Strauss. Ce Strauss dirigeait des bals-concerts, des concertspromenades qui avaient le plus grand succès. Berlioz et ses amis, dès le printemps, avaient donc projeté d'associer ces attractions diverses. Ce serait « un festival en trois journées : un concert, un bal, et un banquet d'industriels exposants; l'idée de faire, après le concert, danser^, manger et boire, rapporterait sans doute beaucoup d'argent ».
Le préfet de police eut peur de cet immense banquet populaire : comment, dans lesChamps-Élvsées, à deux pas de la résidence royale des Tuileries I . . . Il interdit le tout, banquet, bal et concert.
Berlioz, de se retourner. Il convainc Armand Bertin: celui-ci persuade le ministre de l'intérieur : le préfet s'incline. — D'autre part, le ministre du commerce, gagné par un ami, accorde le local. Donc, pour clôturer l'Exposition, Berlioz, devant un peuple d'auditeurs, tiendra sous sa baguette une armée d'exécutants.
Il en viendra de Rouen, d'Orléans, de Versailles, de Lyon, de Lille. Pour les avoir^ combien de lettres à écrire, et de détails à donner !... A Paris même, que de courses, et de visites, de rendez-vous, de démarcbes... Les compositeurs qui veulent être joués et qui se froissent (comme Ilalévy); les éditeurs à contenter;
rimpression des billets, des programmes, des affiches; le service des gardes municipaux, dont il faut convenir avec la préfecture ; les communiqués à la presse; les chanteurs dont on veut avoir le nom, qui promettent, hésitent, refusent ; un tel chantera si tel autre ne chante pas... Et Habeneck combine encore de sourdes menées : l'orchestre et les chœurs de l'Opéra^ ceux du Conservatoire, travaillés par lui, viendront-ils?... Faudra-t-il se rabattre sur des remplaçants, sur des élèves?... Et alors, comment cela marchera-t-il?
Très gTOsse partie : les frais engagés étaient énormes. Ce local, que prêtait le ministre du commerce, il n'était pas à lui. Les constructions, une fois l'Exposition finie, appartenaient aux démolisseurs : pour qu'ils attendent, il fallait les indemniser.
Parmi toutes ces préoccupations, un chœur que Berlioz venait d'écrire l'occupait à peine. Ce n'était qu'une petite œuvre de circonstance, VHymne à la Finance. Un refrain sonore, clamé par tous : « Dieu protège la France » , refrain très court et qui fait explosion après des passages de demi-force; — une orchestration de plein air, facile, à grands remplissages, et pourtant non commune, expressive, et relevée par d'imprévus accents rythmiques... D'ailleurs la masse des exécutants, leur nombre (douze cents) magnifieraient cette composition hâtive.
Fin juin, tout semble en bonne voie... Et ce n'est pas trop d'un mois pour prendre les dernières dispositions : Strauss est à Vichy, malade, et tout retombe sur les bras de Berlioz.
Il n'a même pas le temps de se présentera l'Institut, en remplacement de Berton. — Aurait-il des chances? — Au premier tour, à une forte majorité, Adam est élu (23 juin).
Pour le festival^ les annonces paraissent; on colle
PREMIÈRES « CAMPAGNES y> 65
les affiches; on publie les noms des chanteurs qui prêtent leur concours... Trente-six contrebasses, vingtcinq harpes !... Aux répétitions, Berlioz subdivise son armée de musiciens : par groupes, c'est lui, lui seul, qui les fait répéter. Des journées entières, sans trêve, il tient son bâton de commandement... Et quel programme : treize morceaux; Gluck, Spontini, Meverbeer, Halévy, Auber, Rossini, Weber, Mendelssohn, Beethoven et Berlioz... Dans Paris, parmi les musiciens comme parmi les exposants, parmi les dilettantes comme parmi les bourgeois les plus paisibles, il n'est question que de ce festival officiel qui marque la fin de l'Exposition. Les journaux indépendants même constatent cette fureur : « Timmense festival-Berlioz est l'objet des vives sympathies du Système. » Le fils du roi, Mgr le duc de Montpensier, fait mander à Berlioz qu'il désire y assister.
— « Où puis-je vous trouver, lui écrit le secrétaire des commandements de Son Altesse Royale (Cuvillier- Fleury): si vous voulez venir ce soir aux Tuileries entre 8 et 9, vous verrez le feu d'artifice des croisées du duc d'Aumale, et nous causerons. » (Inédit, :29 juillet.)
La veille du festival, répétition générale (31 juillet). Un désastre. Rien n'est prêt; on ne s'entend pas même parler. Cris, coups de marteaux, claquements de fouets, chevaux qui hennissent, jurons des charretiers, c'est un vacarme assourdissant. Dans cette vaste salle des machines, au centre, charpentiers, menuisiers^ planchéieurs, assemblent et clouent des ais robustes et des traverses pour supporter l'estrade de l'orchestre; et tout autour, on démonte, on enlève les machines, on les soulève sur des crics, on les charrie... Et les mille exécutants sont la, qui attendent, et aussi le public privilégié, les journalistes. Coûte que coûte Berlioz conduit la répétition.
Sa mesure, sept autres chefs la répètent, les yeux fixés sur son bras. Et voilà que peu à peu, unifiée par ces guides qu'une seule volonté anime, cette armée sonore triomphe des autres bruits. Au miUeu d'elle, Berlioz « sent diminuer l'oppression de sa poitrine ».
La répétition finie, ses amis l'entourent : il faut refaire l'estrade, disent-ils; le chœur étouffe Torchestre... La refaire? Quand? Cette nuit?... Qu'on s'y mette tout de suite, qu'on abaisse le plancher des choristes, et qu'on remonte les derniers gradins de l'orchestre I
Avec Strauss, il saute en cabriolet : où en est la vente des billets? Tous deux, ils ricochent d'un marchand de musique à l'autre... Triste total; à peine la moitié des frais!... Et les frais ont monté sans cesse et en voici de nouveaux : pour les affiches, 600 francs de timbre, et 1232 francs pour la garde et les pompiers!
Quelle nuit!... « Mais il n'y a plus à reculer ».
Le 1"" août (jeudi), une heure avant le concert^ Berlioz n'ose pas se livrer à sa joie : les voitures, toutes les voitures se dirigent vers le Festival. Est-ce possible?... Elles sont en « nombre extraordinaire... »
Au moment « d'attaquer l'ouverture, un violent craquement de bois, un long hurlement... »
La foule, oui, la foule, rompant guichets et barrières, envahit, inonde la Salle des machines.
Et les mains, sont « armées de billets ».
Alors, sur son pupitre, Berlioz fit claquer « le plus joyeux coup de bâton qu'il eût jamais donné... Sauvés, nous sommes sauvés!... »
Tout le programme est acclamé. Pourtant on entendait mal. L'ensemble des instruments et des voix était satisfaisant, mais la salle, avec ses vélums, ses draperies, ses dTii])e3,ux^ mcfugeait le son. Malgré tout, la Bénédiction des poignards, clamée par les mille musi-
ciens, foudroyé l'auditoire et plus encore Berlioz. Claquant des dents, suant, tremblant de tous ses membres, il se réfugie^ pantelant, brisé, derrière les harpes. On lui apporte du « punch », pour le ranimer... Marie, qui chante dans les solistes, s'empresse auprès de lui, brisé, méconnaissable... Enfin on revêt quelques harpes avec leurs fourreaux de toiles, on les rapproche comme des feuilles de paravent; et Berlioz (rapportera-t-ilj « peut changer de chemise » .
La recette fut de trente sept mille francs. (Journaux.)
Le dimanche suivant (4 août), la curiosité parisienne étant déjà satisfaite, le bal-concert de Strauss fit peu d'argent. Tout paj'é, il resta huit cents francs à Berhoz. Mais, S. A. R. Mgr le duc de Montpensier, « pour témoigner à l'illustre artiste sa haute satisfaction d'avoir assisté au festival, lui fit envoyer un magnifique vase de porcelaine » . (Journaux.) Et la protection des Tuileries fit diminuer d'un bon milUer de francs le prélèvement du droit des pauvres.
Épuisé de fatigue, fiévreux, « jaune comme un vieux parchemin », Berlioz aurait eu besoin de fuir Paris, et de se mettre au calme. Impossible. Un réseau d'affaires le retient.
Ne s'est-il pas compromis aux yeux du pouvoir? Au festival, un chœur du Charles Vl d'Halévy a provoqué une manifestation :
... Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!
Toute la salle, dix mille voix, l'a hurlé avec le chœur, devant le fils du roi... Or, la diplomatie de Louis-Philippe était toute à « l'entente cordiale ». Ah! si Berlioz avait pu prévoir cette compUcation, il aurait résisté à Schlesinger; mais l'éditeur avait tenu à lancer une édition de ce refrain qui flattait l'immense
opposition du moment, — une édition à vingt-cinq centimes... Et maintenant, il faut que Berlioz s'explique, s'excuse...
Autre affaire : lancer le Voyage musical qui paraît.
Autre affaire : conclure avec l'écuyer Franconi. Dans le cirque des Champs-Elysées, pourquoi, l'hiver prochain, ne recommencerait-on pas d'immenses festivals? L'affaire est engagée, les journaux l'annoncent, et vantent déjà la sonorité du local...
Intoxiqué par un long surmenage, Berlioz tombe malade. Une fièvre typhoïde?... Le médecin la redoute. 11 prescrit le repos, fait une large saignée...
Quelques jours plus tard (20 août), Berlioz partait.
Nice.
Siestes au soleil; escalades des alpines rocheuses, d'où la mer semble violette dans les échancrures des pins parasols... Rêves... Souvenirs... Treize ans plus tôt, sur cette côte sarde, pensionnaire évadé de la villa Médicis, il attendait la réponse de son directeur : que déciderait Taimable Horace Vernet, après le récit du suicide?... La pension assurée, maintenue, quel mois enchanté : flâneries, promenades rêveuses, baignades dans cette eau transparente, projets d'avenir, longues heures où l'esprit adolescent se grisait aux mirages de ses désirs et de son espoir.... Ah! combien le faux suicidé de 1831 était heureux de ce « retour à la vie » ; et combien il jouissait, beau et jeune ténébreux, de se chauffer au soleil! (1)
Treize ans, déjà...; treize ans, ses plus belles, ses plus fécondes années, tout le jaillissement de ses forces vives... Et pour quel résultat
(i) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, cliap. I«^
Treize ans... Rien n'a changé dans ce décor impassible; mais le cœur n'est plus celui d'autrefois. Sous le même nom, presque un autre homme. La solitude, qu'il supportait mal jadis, lui devient une torture. Le calme, le silence, le double infini lumineux de la mer et du ciel, il s'enivre de se fondre en eux : aussitôt, une peur rétreint. Le néant;, le néant; l'hallucinante idée que tout n'est que mirage; l'universelle présence de la mort... Ah! combien son âme trépidante, affolée aux secousses de ses passions, anémiée, débilitée par l'abus de la volupté et rendue plus frêle, plus vibrante, neurasthéniéepar l'éréthisme musical, — combien son âme surmenée, nourrie des viandes creuses de la vanité et de la gloire, se trouve malade et s'effraie d'elle-même, quand elle est seule, seule devant elle seule!... A Nice, plus d'activité, plus d'agitations où elle se trompe, où elle se fuit elle-même : elle se retrouve, et ne découvre que son mal d'être seule. — Et il écrit :
... Cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout ce qu'où voudra) que j'appellerai le mal de Visolement, et qui me tuera quelque jour...
.... Quand cette idée d'isolement vient à me saisir, le vide se fait autour de ma poitrine palpitante; il me semble que mon cœur, sous l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion. Puis la peau de tout mon corps devient douloureuse et brûlante; je rougis de la têle aux pieds. Je suis tenté de crier, d'appeler à mon aide mes amis, les indiflerens mêmes, pour me consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcber d'être détruit, peau* retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.
... Pendant ces crises, on ne veut pas mourir : loin de là, on veut vivre, on le veut absolument; on voudrait même donuer à sa vie mille fois plus d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonbeur, qui s'exaspère de rester sans application, et qui ne se peut satisfaire qu'au moven de jouis-
sances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu... (1).
Marie Recio était-elle là?... De'rivatif ? Ou cause de nouvelles aigreurs?...
Durant ce mois de repos physique et d'angoisse morale, il s'occupa d'une ouverture, la Tour de Nice : œuvre visant au mouvement, ingénieuse, relevée çà et là par de mâles accents d'orchestre, mais où l'auteur travailla, peina, sur des idées qui rendirent peu. Il la remaniera bientôt, profondément, et en changera jusqu'au titre : elle deviendra VOuverture du Corsaire (2).
Au retour, remontant la vallée du Rhône, s'arrêtat-il à Vienne, pour voir la sœur qu'il aimait^ l'affectueuse Adèle Suât?... « Séparé » de sa femme, quelles explications l'attendaient? D'ailleurs Marie (présente ou non) permettrait-elle cette remise en contact avec la famille?... Des bords du Rhône, vers Saint-Rambert, il avait pu reconnaître ces profils de montagnes, cette masse bleutée de la Grande-Chartreuse, qu'il avait vus si longtemps, enfant, de la Côte-Saint-André. Là-bas, Grenoble, l'aigre et littéraire Nanci Pal et le juge Pal... Et, entre les montagnes et le voyageur, tout près, au village natal^ son vieux père, malade, faiblissant.
(1) Ce texte est de 1844 {Voyage musical). Sur le sentiment de la solitude chez Berlioz en 1831, voir Un Romantique sous Louis- PJiilippe, p. 65 à 67.
(2) Le manuscrit est à la Bibliothèque du Conservatoire de Paris 11 porte la trace de nombreux remaniements. — Quant au titre, les ratures autographes montrent qu'il fut d'abord Ouverture de la Tour de Nice, — puis Ouverture du Corsaire rouge, — enfin Ouverture du Corsaire, œuvre 21.
A Rome, en 1831, le romantique pensionnaire de la villa Médicis lisait le Corsaire de Byron dans les confessionnaux de Saint-Pierre : quels « grincements de dents! »
s^éteignant, seul... Depuis le retour d'Italie^ Berlioz ne l'avait pas revu... Et il n'avait pas encore vu la tombe de sa mère.
Sans s'arrêter, il revint (mi-septembre) à Paris.
Le festival de l'Exposition, le yoyage musical, quels résultats vont-ils amener? Qu'a-t-on dit, quels articles ont paru? Franconi se décide-t-il pour les concerts au Cirque Olympique?
L'effet du festival avait été prodigieux, et durait encore parmi les musiciens. Articles excellents, enthousiastes, auxquels faisaient suite, maintenant, les excellents articles sur le yoyage unisical. Comme organisateur de concerts, comme clief, comme entraîneur d'hommes, la maîtrise de Berlioz était incontestée. Mais on lui en voulait, on le raillait, pour son adresse à se servir de la réclame : chacun, sans doute, aurait aimé d'avoir une telle adresse pour soi-même. Pourquoi faisait-il mettre aux vitrines du boulevard, comme dans son livre, son portrait, — pourquoi?... Les satiriques répondaient. Le Charivari, par exemple :
M. Hector BerHoz peut se promener maintenant sur le boulevard, contemplé par lui-même.
L'image est belle!... Que de mélodie dans la chute du nez! Que de fuvia francese dans la fossette du menton! Quant aux cheveux, ils sont frisés a la clef de fa...
... Grand homme, il est temps de faire descendre Bonaparte de la colonne et de mettre en sa place votre propre statue en colophane...
Ces facéties, plus peut-être que les dithyrambes de ses amis, prouvaient l'ascendant qu'il venait de conquérir à Paris même : on ne raille qu'un homme en vogue, un homme du jour.
Franconi, l'artiste équestre, directeur du Cirque
Olympique, subit cet ascendant. Adolphe Franconi, enthousiaste, généreux^ entreprenant^ soupeur joyeux qui connaissait tout ce qui fréquentait Tortoni, trouva que ce serait très parisien, très crâne, très dcnidu (^^ sans doute très productif), de mettre son cirque à la disposition de ce maestro festivalesque. 11 avança l'argent, ou il trouva des aides. En tout cas Berlioz n'avait qu'à fournir son nom, son activité : si l'affaire réussissait, il toucherait une part de bénéfices; quant aux pertes, il n'en serait pas responsable.
Recruter l'orchestre était fort difficile : les musiciens qu'il aurait désiré de conduire, c'étaient ceux de- l'Opéra et du Conservatoire. Retenus, dominés par Ilabeneck, ils refusaient à Berlioz. Même Habeneck (reprenant l'ancien et cher projet de Berliozj annonçait un festival à l'Opéra, au profit de la Caisse des musiciens! — De son côté, dans les Débats, le musicienjournaliste entretenait ses lecteurs des progrès de sa société en formation.
Le festival dirigé par Ilabeneck eut lieu (1" novembre). Berlioz en rendit compte, aimable et adroit. Mais, dans sa chronique suivante^ annonçant de nouveau ses propres concerts du cirque, il déclarait :
— « Trois cents musiciens placés sur les gradins de cet amphithéâtre circulaire produiront à coup surplus d'effet que huit cents dans la salle de TOpéra. »
Hélas! ces trois cents, les avait-il?...
Durant Tautomne, il fit paraître une mélodie^ la Belle Isabeaii. Rapide, expressive, et même fort bien intentionnée, on peut encore la lire sans ennui car on y retrouve Berlioz. Mais cette mélodie est empêtrée dans un bien pompeux sous-titre : Conte pendant l'orage.,. Son auteur même, clairvoyant, pouvait-il lui accorder grande importance?
Tout à coup le monde musical est bouleversé par la
brusque révélation d'un chef-d'œuvre (croyait-on). Au Conservatoire, un inconnu, le 8 décembre, donnait une audition de ses œuvres. Fragments de symphonies, mélodies, chœurs divers sont écoutés décemment. Puis, dans une suite orientale, une Marche de la caravane est acclamée. Après une Danse des aimées^ on délire... Et jusqu'à la fm^ la frénésie grandit. L'auteur, un bon garçon aux gros yeux étonnés, est porté en triomphe. Sur le boulevard, ses amis lui font cortège et vocifèrent : « Mve David! Vive le Désert!... » Les bourgeois effravés croient à une émeute. Que veut donc cette bande de fanatiques, d'énergumènes:\.. Des saint-simoniens, apprend-on, des disciples du Père Enfantin... Est-ce que les phalanstères vont recommencer?... Que veulent-ils encore, ces illuminés, avec leur « David » et leur « Désert »?... Est-ce encore une religion sociale?...
On sut bientôt que l'auteur était ce Félicien David, qui écrivait depuis plus de dix ans une musique dont personne ne se souciait. Jadis, il avait voyagé en Orient; à Paris, il vivotait de ses leçons. Enfin, ancien affilié du saint-simonisme, il avait pu, à force de privations, organiser son concert et garnir la salle de codisciples. Le Désert avait plu; dans ce milieu ésotérique^. le succès s'était transfiguré, simplement, en frénésie. — .Alais le musicien, pour son succès tumultuaire, s'était endetté de douze cents francs! lUiisqu'il triomphait, il trouva un sauveur : un éditeur avisé, séduit par cette poésie orientale en style orphéonique, donna les douze cents francs : ainsi, il railait d'avance tout l'argent que devait rapporter le Désert.
Berlioz, sur-le-champ, court chez David : il veut avoir ce Désert pour l'un de ses concerts du Cirque Olvmpique. David, tout à son triomphe (et pour qui Berlioz, dans ses feuilletons ou ses concerts, n'a
74 LE CRÉPUSCULE t)*UN ROMANTIQUE
jamais rien fait), est introuvable. Berlioz le cherche, retourne chez lui, lui e'crit : David ne répond même pas (1).
Faute d'orchestre, aussi bien^ la combinaison avec Franconi n'aboutissait à rien. Annoncés pour décembre, à raison d'un par quinzaine, les concerts du Cirque Olympique étaient remis sans date fixée. Mauvais signe^ mais Berlioz ne se laissait pas désemparer; aux Débats, il défendait son entreprise, il célébrait les nouveaux aménagements du cirque : calorifères, éclairage au gaz, « plancher établi sur l'arène de l'hippodrome pour recevoir l'orchestre »...
Dans ses articles sur le Désert, il refléta l'enthousiasme général. Il leur donna au^si, poussé par sa nécessité intérieure^ un accent personnel : parlant de David, il semblait encore parler de soi, et lutter contre ses adversaires. Oui, déclarait-il;, un musicien indépendant, en France, « avait appris la patience à l'école des privations; à celle de l'isolement, il avait compris sa force et su armer sa volonté » . Il n'avait pas voulu lutter d'adresse avec les fournisseurs habituels des théâtres, ni refaire ce qui « a été cent fois complètement bien fait » . Ce véritable artiste avait compris que si « tout marche en avant, se modifie, se transforme, s'enrichit, s'accroît en puissance, l'industrie, les sciences, les langues,... la musique devait suivre l'impulsion générale ». Aussi, David avait inventé une ode-symphonie, comme « personne n'en avait encore produit de semblable ». Résolument, il était sorti « du cadre étroit tracé par Haydn et Mozart : toujours le même plan, le môme ordre d'idées,... de petites coquetteries mélodiques... La note (continue Berlioz) était, pour Mozart et Haydn, le but et non le
(1) Lettres du fonds Enfantin. — S. L M., 1905.
moyen; chez eux, le sentiment de l'expression sommeillait ». Par bonheur, Beethoven « a brisé le vieux moule » . Et Félicien David a pu écrire sa symphonie avec chœurs et monologues déclamés; il a pu donner ainsi une voix au « désert personnifié » pour que celui-ci « chantât son hymne au créateur des mondes ». De fait, entre Berlioz et Félicien David, bien des points de contact, bien des ressemblances même, pouvaient établir une sympathie véritable. Par son désir de pittoresque, par son plan, cette ode-symphonie était apparentée au Retour à la vie et aux symphonies dramatiques ou descriptives de Berlioz. Elle leur devait beaucoup, — et même trop. David, sans génie, sans ce mystérieux pouvoir de l'expression, était un peu comme un Berlioz atténué, timide, édulcoré, naïf,... un Berlioz manqué. — Et il réussissait!... L'antagonisme n'était pas loin.
Au Cirque Olympique, Berlioz, enfm^ peut faire répéter ses recrues (début de janvier 1845). Cet orchestre n'est guère celui qu'il souhaitait. Répétitions pénibles, longues, énervantes, et sans bon résultat. Elles Tirritent, elles Fépuisent. Et le local ne vaut rien. Le son, partant de cet orchestre placé au centre, sur le plancher qui couvre Farène, — le son se disperse, irradie sur les gradins circulaires, et se met à rouler comme des noix dans un tonneau. Il roule en rumeurs interminables. Sous le chant, — tant pis s'il module! — on perçoit encore l'écho des harmonies de la mesure précédente... (1).
(1) Dans ce même cirque des Cliamps-Elysées, à la fin du dix-neuvième siècle, Charles Lamoureux donnera les concerts dont se souviendront toujours les dilettantes de notre génération. U placera l'orchestre non pas au centre, sur l'arène, mais bien sur les gradins, groupé dans le segment de cercle que déterminent deux vomitoires.
Mais les engagements sont pris, les frais courent, les envieux ou les adversaires (et la bande d'Habeneck) attendent en souriant : coûte que coûte, il faut aller jusqu'au bout.
Grand effort de publicité.
Tous les camarades donnent. — Aux Débats, Jules Janin, le prince de la critique :
Enfin, enfin, dimanche prochain, la grande fête, le grand rêv^ de Berlioz va s'accomplir! Il a conquis, l'obstiné, sa domination universelle, chantante et passionnée, dans cette salle immense des Champs-Elysées!
Ah! se disait-il, si je pouvais jamais occuper la place de ces chevaux poussifs!... 0 mon Dieu, mon Dieu puissant, que nous adorons tous, depuis l'ophicléide jusqu'au flageolet, depuis la trompette jusqu'à la flûte, je t'immolerais dans ce temple de ma fantaisie, au feu des éclairs, au bruit des trompettes éternelles, les plus divines mélodies de mon esprit, de mon âme et de mon cœur !
Les satiriques, aussi, lançaient leur note. — Et la veille même (18) le Charivari, avec des goguenarderies barbelées d'épigrammes, publiait une lithographie représentant le concert : au premier plan, des chefs arabes « venus en France pour tout voir et tout entendre », se tordaient de douleur dans leurs burnous, se bouchant les oreilles et ouvrant des bouches d'étranglés: dans le fond, parmi un orchestre de trompettes et de cymbales, la maigre silhouette de Berlioz se dressait, cambrant la taille, les basques de rhabit et la crinière soulevés par un vent de temp(He...
Vraiment, tout bien pesé^ quelle situation pleine de menaces! Objet de curiosité, d'enthousiasme ou de dérision. Ses camarades, stimulés par lui, le portent
au pinacle : là, d'autres le criblent de flèches... Tombera-t-il? Résistera-t-il?...
Au premier festival Franconi (dimanche 19 janvier), il dirigea son Carnaval romain, son Hymne à la France^ trois fragments de son Requiem, et son ouverture la Tour de Nice. C'était une séance-Berlioz. — Le programme était complété par des fragments de tragédies lyriques et un morceau de piano.
Mauvaise acoustique, exécution faible (avouèrent ses amis mêmes); pas d'ensemble, très peu d'expression; dans les chœurs, des ténors pitoyables... Mais le Tuba mirum, malgré quelques couacs, était irrésistible. Si la Tour de Nice semblait « trop confusément exécutée pour qu'on pût la juger » , V Hymne à la France « était une musique patriotique bien faite pour électriser les masses »... Même, on félicitait le romantique Berlioz de savoir faire revivre, dans le Cirque Olympique, les fêtes des anciens.
Le sémillant « J, J. », en bon camarade, ne se laissait pas arracher la palme du dithyrambe :
. . . Dans cette salle éblouissante de lumières, . . . Berlioz est le maîire absolu de cette tempête dont il dirige à son gré les passions, les volontés, les délires... L'auteur de Roméo s'enivre lui-même de sa toute-puissance. L'Arc de Triomphe s'en est ému, les Champs Éljsées charmés ont applaudi à celte joie inespérée et toute nouvelle. Demandez plutôt à ce peuple d'enthousiastes s'il ne lui est pas démontré à cette heure qu'en etfet la musique est la rhétorique des dieux!
Le deuxième festival Franconi (Kl février) fut une séance orientale : le Désert et un chœur des Janissaires de Félicien David, une Marche marocaine, composée par le pianiste Léopold von Meyer. — « Festival Bedouinomusical o, déclara-t-on.
La Marche marocaine était un tumultueux morceau de piano, récemment importé par le cosmopolite virtuose Léopold von Meyer, retour de Constantinople. Au deuxième festival-Franconi, Léopold von Meyer exécuta sa Marche marocaine avec une sonorité et un brio effroyables. Et encore, ce jour-là, il s'était foulé un doigt en descendant de voiture... Les autres doigts lui suffisent :
— <( C'est un foudre de notes (s'écrie aussitôt Berlioz dans son feuilleton); le piano tremble sous ses mains redoutables;... c'est une mitraille de traits^ d'accords et de broderies, à donner le vertige! »
Ébloui, séduit, Berlioz projette d'ajouter sa puissance orchestrale à la fulgurante Marche marocaine de Léopold von Meyer : incontinent, il se met à ce travail. Et même, à cette marche, il ajoute « une coda nouvelle ».
Après ces deux premiers concerts, Berlioz et Franconi pouvaient déjà juger la partie perdue. De gros frais, et peu de recette; une admirable publicité, et pas de public... Irrité^ impatient, nerveux, malade, il ne pouvait presque rien tirer de cet orchestre improvisé, répétant et jouant dans une salle déplorable. Et dans toutes les salles de Paris^ que le public avait l'habitude de fréquenter, on faisait de la musique^ on donnait des concerts : quelques-uns même (ceux des journaux musicaux) étaient gratuits.
Et Habeneck, stimulant les musiciens du Conservatoire et de l'Opéra, continuait sa guerre sourde.
— « Les concerts du Conservatoire, publiait Berlioz dans sa chronique des Débats, sont admirablement les mêmes que les années précédentes. »
Lui, au Cirque Olympique, il variait ses programmes : à quoi bon? On ne venait pas.
Le troisième festival-Franconi (16 mars) fut une
séance russe. Fragments de la Vie pour le Czar, airs de danse (sur des thèmes du Caucase) extraits de Rousslann et Lioudmila, — Berlioz fêtait Glinka, alors pre'sent à Paris.
Quelques jours après, sur des notes qu'il avait demande'es à Glinka même, il faisait un long article dans les Débats (1). Glinka, fort riche, ancien maître de la chapelle impériale, était l'auteur prodigieusement populaire de la Vie pour le Czar. Or BerUoz songeait à un voyage en Russie. Les lettres sur la Russie de Prosper Mérimée, et même les récits d'Adolphe Adam, tous deux publiés l'année précédente, lui donnaient le désir d'aller dans ce pays où la musique rapportait tant de roubles. Déjà, il y a trois ans, à Saint-Pétersbourg, son Requiem exécuté par « tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux choristes de deux régiments de la garde impériale » avait eu un immense succès « spaventoso ». — A la bonne heure ! s'écriait-il : ^ pour les arts, parlez-moi des gouvernemens despotiques ! »
Aussi bien, entre Glinka et kii, la sympathie d'art était véritable. Et ils s'étaient connus tout jeunes, à Rome. Tous deux, des coloristes de l'orchestre, et fort épris d'artifices qui leur semblaient hardis et piquants : coquetteries de rythme^ libertés ou intentions littéraires dans les développements, harmonies à saveur populaire ou ancienne... Si bien qu'avec tant de raisons de sympathiser, Glinka écrivait à un ami :
— a Je suis devenu l'ami de Berlioz^ autant que c'est possible avec un caractère aussi excentrique que le sien... J'ai entendu de sa musique... Or, voici mon opinion à son sujet. Dans le domaine de la fantaisie,
(4) La lettre à Glinka, publiée sans date, fut écrite du 6 au 10 avril 1845.
personne n'a des inventions aussi colossales; autre part, entraîné par son tempérament fantaisiste, il i manque de naturel et tombe dans le faux » (1).
Au quatrième festival, il donna surtout ses œuvres et aussi son orchestration de la Marche viarocaine. Ainsi, les quatre festivals du Cirque Olympique, ouverts par une séance Berlioz, se fermaient par une séance Berlioz.
Sur cette dernière, voici un compte rendu inédit, écrit tout entier de la main de Berlioz, et qui révèle ses émotions, ses idées sur lui-même et ses projets (2) :
Le quatrième concert de Berlioz au Cirque des Champs- Elysées, peut à bon droit passer pour le plus remarquable de la saison, tant par la beauté majestueuse de l'exécution que par le choix des morceaux...
... La Marche des Pèlerins et la Reine Mah, de Berlioz, ont été trop souvent appréciés pour que je puisse trouver rien de neuf à en dire. — Le Chœur des âmes du Purgatoire, de son Requiem, est à peine connu au contraire et, certes, il y a peu de compositions plus essentiellement reUgieuses et plus hardies en même temps que celle-là. L'idée d'avoir, au milieu d'un morceau d'orchestre lent et triste, fait chanter un chœur sur deux notes, — deux notes toujours les mêmes et revenant à chaque instant comme la voix gémissante d'èlres souffrants qui n'ont pas la force de varier leur plainte, — est très belle et très neuve, et justifie bien l'admiration que les artistes surtout (par artistes je n'entends pas parler seulement des musiciens) pro ressent pour ce morceau.
Mais le Taha mirum écrase tout ce qui l'avoisine... Impression vraiment irrésistible : on se sent oppressé, on respire à peine, c'est la terreur portée à son comble, c'est l'épouvante du grand jour apocalyptique qui vous saisit. Aussi quel succès!... Une quadruple salve d'applaudisse-
(1) Cité par Octave Fouque, Glinka, etc.
(2) Archives de l'Opéra. Nous n'eu donnons que des extraits.
mens a ébranlé la salle, et Berlioz, descendant pale et tremblant de l'estrade au milieu de son orchestre enthousiasmé, avait l'air d'un homme ivre ou en proie à quelque étrange hallucination.
A coup sûr, si la Reine Mab est ce qu'on a fait en musique de plus curieux et de plus joli dans le genre délicat et pour ainsi dire microscopique, le Tuba miriim est ce qu'on connaît de plus énorme et de plus imposant...
Ayant ainsi écrit sur lui-même, Berlioz n'oubliait pas de louer Mlle Louise Berlin, fille de son directeur aux Débats^ ni cette Esmeralda, dont il s'était naguère si utilement occupé (1).
A propos d'un chanteur, il tançait l'Opéra :
— « L'Opéra poursuit un système tout à fait évangélique^ sinon musical, qui consiste à élever ce qui est d'un ordre inférieur et à rabaisser tout ce qui s'élève. »
Phrase révélatrice : on y sent l'irritation d'avoir lutté désespérément, contre les menées d'Habeneck, contre celles du Conservatoire et de l'Opéra^ contre l'abstention d'un public insaisissable, et d'être vaincu.
Le déficit de ces quatre festivals, par bonheur, ne l'atteignait pas. On peut même croire que Berlioz fut dédommagé de son labeur; car, comme quelqu'un qui n'a rien perdu, il trouvera plus tard une phrase pleine de mansuétude :
— « Je ne me souviens pas des arrangemens; mais ce fut une mauvaise affaire pour Pranconi. »
L'échec moral, ces festivals de Berlioz donnés à demi-salle, c'est Paris perdu, perdu peut-être pour jamais : ses dernières chances, il vient de les user.
(1) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 329 à 334. III. 6
82 LE CRKPUSCLfLK D'UN ROMANTIQUE
Quand retroiivera-t-il la même publicité, et cet admirable Kranconi qui assuma tous les frais? Depuis 1838, depuis la chute de son Boi reauto, il usait sans désemparer, avec une activité dévorante, tous les moyens d'atteindre le public. Pourtant, quel heureux concours de circonstances! 11 l'avait sollicité; aidé de ses camarades de journalisme, il l'avait presque fait naître... Tout cela, pour arriver à la certitude que ses contemporains n'ont que faire d'un Berlioz et de tout son génie...
Et la gêne, et des tracas domestiques... Marie, il ne l'a pas fait chanter aux quatre festivals du Cirque. Pour l'apaiser, il a dû^ grâce à l'ascendant du feuilleton, la faire prendre dans des concerts de professeurs ou de virtuoses peu connus : le chroniqueur les dédommageait par un entrefilet dans les Débats.
Et son fils linquiétait : chétif, malingre, nerveux, mal élevé par l'apathique Harriett. . . Pauvre petit, faussé par sa situation, que fera-t-il plus tard? Sa mère^ l'Irlandaise presque impotente, rouge d'alcool, menacée par la congestion, ne s'occupe pas de lui. . Et Berlioz, dans son ménage espagnol, avec la vindicative et jalouse chanteuse, avec la vieille mère suspecte qui baragouine un charabia cocasse, peut-il prendre l'enfant de l'autre?
Et sans cesse le martyre du feuilleton. C'était la vie assurée, et aussi une (^ position armée ». Aux Débats on lui laissait toute latitude : nulle régularité; par année douze à quinze feuilletons, à sa convenance, et depuis un an presque tous consacrés à lui-même. Mais il lui fallait suivre les théâtres, se montrer aux concerts, recevoir les quémandeurs ou leur répondre. Et « le torrent des concerts coulait toujours ».
Les contacts variés avec le monde musical, c'est autant de blessures. A l'Opéra, Habeneck y aidant,
Berlioz est un suspect. On y craint ses feuilletons presque autant que sa Nonne samjhnite. Tantôt, par des compliments à Mme Stoltz, la directrice du directeur, il tente d'amadouer Pillet, tantôt il attaque de front Habeneck et Pillet : « L'orchestre (Débats, 3 juin) accompagne aussi faux qu'un piano désaccordé; les musiciens digèrent ou dessinent des caricatures »... La Nonne sanglante, vraiment, ce n'est plus la peine d'y travailler : jamais on ne la montera.
Le Conservatoire, la Société des Concerts où règne Habeneck, autre maison qui lui est fermée. — L'Opéra- Comique, il n'y songe même pas : qu'y ferait-il?... Et quel « théâtre terrible ! quelle machine à musique et à comédies I Comme elle fonctionne! Combien elle produit! Les partitions succèdent aux partitions, les succès aux succès, les débuts aux débuts »... Et Marie Recio y ayant débuté malheureusement, il ajoute :
— « Si quelqu'un tombe, acteur ou auteur, il n'a pas le temps de se relever. »
Non vraiment, à Paris, pas de public pour Berlioz.
Pas de théâtre non plus, ni de concert.
¥A il a brûlé, sans nul résultat, tous les movens de capter ce public fuyant, inaccessible. Faveur des princes, protection de LL. AA. RR. le duc d'Orléans, puis le duc de Montpensier, commandes officielles, un opéra et une messe des morts, le chèque et l'agenouillement de Paganini, une symphonie promenée à travers tout Paris et redonnée à l'Opéra, une « campagne en Allemagne, deux volumes de feuilletons et de « bulletins de la Grande Armée », un festival pour clore l'Exposition, d'innombrables articles de camarades ou de jaloux, des dithyrambes du « prince de la critique », des charges ou caricatures, quatre festivals dans le Cirque Olympique, — tout cela pour rien ! Ses symphonies où il mit toute sa vie et tout ^on cœur,
vont (Ure ronclamnees au silence, et mourir lentement, ponrrir dans leurs cartons! Son génie, sa force créatrice, son besoin d'expansion, claquemurés dans un in pace déWniiiil... « Feux et tonnerres ! »
11 étouffait de rage. Crétins et gredins, farceurs impudents, pygmées, inlâmes myrmidons, vermine grouillante I... Il bouillait de colère... Et la fatigue de ses concerts, la lassitude qui suit un long surmenage, la fièvre d'une inaction impuissante, le dégoût de soi et des autres, la haine de tout, le désespoir de l'avenir... 11 fallut le saigner.
On le saigna même plusieurs fois.
— « Berlioz, lui déclara le médecin, vous êtes malade de colère plus que de fatigue ». (1)
Comme l'année précédente, il lui aurait fallu un repos au grand air, et des bains. Il songeait à Nice... Hélas, comment y retourner?... Pas d'argent.
Or, à Marseille, Liszt venait de donner des concerts triomphaux, Félicien David y avait fait applaudir son Désert. Si bien que Berlioz attendait une réponse ferme du directeur du théâtre : lui-même, pourrait-il y aller?... Sans doute, à son passage de Tété précédent, avait-il déjà posé des jalons... Et son ami Lecourt^, si généreux, si dévoué, riche amateur à qui tout Marseillais dilettante est attaché, n'avait pas manqué de s'employer utilement.
Bonne réponse du théâtre de Marseille : Berlioz part (début de juin 1845).
A Marseille, les mille préparatifs, courses, lettres et visites, pour organiser un grand festival. Pas de trompettes. Les chœurs sont impossibles. Que les femmes viennent du théâtre ou de l'Académie de chant, elles
(1) Berlioz, Gazette musicale, 10 septembre 1848.
PREiMIERES « CAMPAGNES » 85
se valent : elles ne chantent pas, elles gémissent.
Le 19 juin, premier festival.
La salle est loin d'être pleine. « Auditoire attentif (rapportera Berlioz) et souvent fort chaleureux. » Pour Marseille, et sous la plume de Berlioz, c'est bien peu. De fait, il s'aperçoit, et même il avoue, que sa musique est discutée.
— « Public froid » , écrit au Père Enfantin un saintsimonien qui est trop porté à n'admirer que son David; et ce témoin ajoute :
— a Si Berlioz n'était pas si homme de presse^ et n'avait pas fait de nombreuses visites aux rédacteurs, il aurait eu des articles beaucoup plus froids que ce que, par convenance, on pourra faire. Pour ma part, je ne ferai pas d'article, parce que je ne voudrais pas nr aliéner le critique des Débats... »
Et le Père Enfantin, recevant cette lettre^ rassurait son David :
— « Berlioz parait avoir fait fiasco à Marseille, »
La presse locale, pourtant, n'était pas défavorable au grand confrère parisien. Les « visites » seules ne l'avaient pas à ce point convertie et charmée. La musique et le génie de Berlioz, son pouvoir personnel de rayonnement, son ascendant de chef d*urchestre^ l'entraînaient. — Et puis, sur la Cannel)ière, pouvaiton se laisser taxer d'être en retard sur les dilettantes ou les journalistes de Paris?
Le 25 juin, autre festival.
Déjà il regardait vers Lyon : il voulait mettre la ville <i en état de siège » .
— « Grandes affiches, innombrables programmes, réclames dans tous les journaux du département, annonces en permanence sur tous les bateaux à vapeur de la Saône et du Uhone, invitations adressées aux
Académies de chant et à tous les amateurs habiles de Lyon, aux Sociétés philharmoniques de Dijon et de Chalon », — ce dispositif obsidional, Berlioz l'avait adressé à Georges Hainl, chef d'orchestre au Grand Théâtre.
Arrivant à Lyon (premiers jours de juillet), il s'aperçut avec plaisir que ses « instructions avaient été suivies ponctuellement ».
— « L'illustre Berlioz est dans nos murs », annonçait la presse locale (6 juillet;: « on organise une grande fête musicale dont il sera le héros... »
Deux cents exécutants. Parmi eux, quelle surprise : M. Dorant, ce bon M. Dorant, le vieux maître qui, avant 1820, avait enseigné la guitare à Hector Berlioz et à la littéraire Nanci... Oh! ces bonnes vieilles romances que recopiait Hector et qu'il agrémentait, avec ce bon M. Dorant, d'accompagnements de guitare : « Fleuve du Tage... La sympathie est le lien des âmes,... et la romance de Gidnare ou Vesclave persane \... » (i).
Quels souvenirs, et ici môme, à Lyon, si près de son pays natal où son père vieillissait!...
Ah! que ne va-t-il le voir? Mais le peiU-il?... Et son cœur, soudain attendri, lui fait entendre, plus douloureusement certes que ne l'eut fait le docteur, les reproches de la raison...
Le festival, au Grand Théâtre de Lyon (20 juillet)^ attire peu de monde. C'est un dimanche. En vain la pre>se locale, multipliant les communiqués, a proclamé qu'on pourra voir « le Victor Hugo, le Michel- Ange de la Musique ». Les Lyonnais, un dimanche d'été, préfèrent « les délassemens champêtres » ou les dîners en famille.
(1) Voir la Jeunesse (Uun romaniique, cha[)itrc ii : « Famille d'ultras, René florianesquc. »
Applaudit-on? D'après les journalistes lyonnais, à qui Berlioz avait sans doute rendu visite et qui étaient un peu forcés de célé)3rer le Festival de la ville de Lj/on. ce fut un grand succès. Quelques-uns (par hostilité politique aux Débats) raillèrent un peu « Ihomme-festival »... Comme il est naturel à un public nouveau, on applaudit la musique, en raison de sa force d'entraînement. La rêveuse et crépusculaire Marche des Pèlerins fut peu goûtée, mais la Marche au supplice fut acclamée; V Hymne à la France^ improvisé pour l'Exposition, déchaîna l'enthousiasme. Quant à V Apothéose de la Symphonie de Juillet (alors, c'était presque l'anniversaire des Trois Glorieuses), elle fit écrire à un critique judicieux et pondéré, à l'avisé Prosper Saintd'Arod :
— « C'est SUBLIME {sîc)j trois fois sublime ! »
Le lundi, sous ses fenêtres, ses propres musiciens lui donnent une sérénade : réclame pour le concert suivant.
Le jeudi (24 juillet), Berlioz, abaissant le prix des places, conduit le même festival. Le public n'y vient guère plus... Recette « satisfaisante », avouera- t-il.
Et il est invité à dîner par un cercle dilettantique. Le Cercle des latelliyences^ disaient alors les Lyonnais qui n'en étaient pas. Ceux qui en étaient laissaient dire... Dans peu de temps on l'appellera le Cercle des Bonnets de coton.
A Bonn, cependant, les célébrités musicales de l'Europe étaient conviées pour inaugurer la statue de Beethoven. Grâce à l'infatigable Liszt qui bataillait depuis des années pour réunir Fargent, la statue, enfin, avait pu être élevée.
Berlioz accourt (début d'août), envoyé par les Débats.
Meyerbeer est venu, et Spohr, Félicien David, Relis-
tab, Lindpaintner (maître de chapelle à Stuttgart), Chélard (de Weimar), George Hainl (de Lyon), Daussoigne (de Liège)... Mais, près de Fétis, voici son amie Camille Moke, FAriel-pianiste de d830... Et tout un groupe de Parisiens, Massart, Léon Kreutzer, Sax, Elwart (amis de Berlioz), et Seghers, et même des journalistes, Janin, Fiorentino^ Yiardot (avec sa femme, la célèbre cantatrice); et d'autres journalistes, venus de Londres, de Bruxelles, de Saint-Pétersbourg^ de Vienne... Parmi tant de gens qui peuvent être utiles, Berlioz ne perd pas son temps; il en note la liste, et la publiera dans ses articles des Débats, se gardant bien d'oublier les rois et les princes : LL. ]\1M. le roi et la reine de Prusse, le prince Frédéric d'Autriche, la reine Victoria et le prince Albert.
Mais le prince, le roi, l'àme de la féte^ c'est Franz Liszt.
Trois jours entiers (10, 11 et 12 août), Berlioz se grise de la musique de Beethoven.
« Ivresse de l'art et de la poésie^... émotions débordantes,... passion respectueuse » pour le grand créateur disparu. La Messe solennelle en ré, et la Symphonie avec chœurs : ces deux chefs-d'œuvre surhumains en un seul concert! A un autre, Coriolan, Viit mineur, le concerto en mi bémol (joué par Liszt!) et le finale de Fidelio!...
Comme dans un nuage chargé de foudre et sillonné d'éclairs, Berlioz s'électrise au génie beethovénien :
Aujourd'hui (écrit-il alors même, ces milliers d'hommes et de femmes, que Beethoven a si souvent enlevés sur les ailes de la pensée aux plus hautes régions de la poésie; ces enthousiastes qu'il a exaltés jusqu'au délire;... ces penseurs pour qui il a ouvert des champs incommensurables à la rêverie; ces amans qu'il a émus en éveillant le souvenir des premiers jours de leur tendresse; ces esprits religieux
auxquels il a parlé de Dieu; ces admiraleurs de la nature, pour qui il a peint la vie contemplative des champs, les joies du village^ les terreurs causées par l'ouragan, et le rajon consolateur revenant sourire au pâtre inquiet;... toutes ces âmes, intelligen'es et sensibles, tendent vers lui comme vers un bienfaiteur et un ami.
Un ami, un conseiller, un initiateur, un maître, — un a confident », disait-il naguère.
Et Berlioz, plus ardemment que tous^ se sentait exhaussé par Beethoven, illuminé, transfiguré...
Encore un jour de fête à Bonn; une soirée au château de Brûhl, chez le roi de Prusse ; — et il fuit, dans la solitude, de l'autre côté du Rhin, à Kœnigswinter...
Trop d'émotions. Trois jours de chefs-d'œuvre écrasants, a Ivre-mort d'harmonie, las d'admirer », il a besoin de repos^ de silence, de calme, pour rêver, méditer, pour se retrouver lui-même.
Seul, il ne peut pas être seul : Beethoven est près de lui, invisible^, présent, l'enlaçant avec les voix magiques, vivantes, de tout son œuvre... Ici, dans ce vallon souriant sous le soleil d'été^ Beethoven est venu; sous cet arbre, où s'assied Berlioz, Beethoven a pu s'asseoir, et tirant de sa longue redingote un carnet d'esquisses, il a noté peut-être une de ses divines mélodies!... Et Berlioz, de s'informer : « Plusieurs vieillards d'ici, lui répond-on, prétendent avoir connu Beethoven dans sa jeunesse... »
Alors, durant ces quelques jours dans la campagne de Kœnigswinter, durant ces rêveries dans Tidéal sillage de Beethoven, il se fit en Berlioz un travail prolond, une germination inconsciente, aux résultats lointains et imprécis. Dans les documents, nulle trace stricte; mais, çà et là, des signes épars. Quand on est habitué à lire dans l'àme de Berlioz, ce nouveau contact
beethovénien prend une réalité incontestable, aveuglante comme l'éclair.
« Foudroyé » par Beethoven en 1827, il vient encore d'être foudroyé, mais d'une autre manière. Ce n'est plus l'œuvre de Beethoven perçue par notre Jeune- France (l'extérieur de l'œuvre, la mécanique orchestrale.... le coup de fouet pour les passions ou les imaginations romantiques). Non, c'est une œuvre qui lui est devenue familière, intime, qui est entrée en lui par maintes auditions, qu'il a étudiée par maintes lectures, analysée dans ses chroniques ou son Traité d'instrumentation^ — qui s'est incorporée à lui, assimilée à son esprit et à son cœur, à son imagination et à sa sensibilité, — qui est devenue consubstantielle à sa force créatrice. Et cette œuvre, dont il a maintenant une connaissance moins « volcanique » mais plus raisonnée, plus exacte et tout aussi amoureuse et passionnée, — cette œuvre, soudain, l'enveloppe dans sa magie, dans son étreinte fulgurante. Dans un buisson ardent, le dieu Beethoven apparaît et parle à Berlioz, son romantique prophète.
Entre deux extases, des pensées plus graves, des méditations mélancoliques et attristées. Ses propres luttes d'artiste^ ses enthousiasmes, ses déboires, toute sa destinée douloureuse et tragique, il les compare à la destinée de Beethoven. Pure et sévère figure, elle passe près de lui, vivante exhortation, ou muet reproche... Héroïque et familier Beethoven... « Plus un artiste est artiste, et plus il doit souffrir »... Mais Berlioz (qui vient d'écrire cette phrase sincère) ne sait pas souffrir. Pourtant, combien il souffre, combien il devra souffrir encore, s'il veut remplir toute sa destinée d'artiste créateur... Grandes et fortifiantes méditations, romanesque et poignant sursum corda, où l'incrovant retrouve l'efficace et confiante idéalité de sa
foi perdue... Pendant cette retraite intellectuelle près de Bonn, Berlioz s'abandonne, se confie à Beethoven; devant ce maître, et avec lui, il examine sa vie et sa conscience.
Quarante-deux ans; Fâge de la pleine maturité... Hélas, depuis Roméo, en six ans (1839 à 45), qu'a-t-il fait?... Rien, rien qui soit digne de lui. A partie premier morceau de la Symphonie funèbre, rien... Articles, arrangements et réorchestrations^ romances, concerts, tournées musicales, festivals... Il n'est plus artiste; rien que du « métier » .
Chroniqueur, imprésario, chef d'orchestre^ il n'est plus compositeur... Par sa faute, par l'entraînement des circonstances? N'importe, les années passent... Certains jours, dégoûté de tout, il se « sent vieux de cent dix ans » ; d'autres jours, plus calme, ou secoué par une émotion réconfortante, il se sent tel qu'il est vraiment, à la fois jeune et mur, en pleine force d'homme : au lendemain de la quarantaine, il est maître de tout son génie. — - Heures peut-être uniques, et il ne les saisit pas !
De ces pensées, nulle trace précise. Mais au lendemain du violent contact avec Beethoven, et seul à seul avec lui-même, quelles autres pensées sont plus naturelles, plus fatales?
Alors, comme tant d'autres fois au moment de commencer une œuvre, il dut songer aux essais inachevés. . . Pour le théàlre, la Nonne sanjjlftnte?... Mais Berlioz se sent impossible au théâtre. — Pour le concert?...
Au concert, une nouvelle forme symphonique était à tenter. Analoi^ue certes à son Bornéo, symphonie dramatique avec chœurs; mais aussi plus accessible au public, plus plaisante^ avec plus de morceaux de chant en sulo^ — et plus variée, plus colorée, avec plus de tableaux descriptifs pour oichestre; — oui,
une suite de tableaux ou de scènes, que relie une action; un oratorio romantique^ une légende... Et cela pouvait réussir^ plus môme que l'enfantin Désert, odesymphonie de ce bon David,..
Un sujet, déjà, l'obsédait. — Durant de longues années, il avait songé à Roméo avant de commencer à l'écrire. Or, il venait de relire pour un récent concert une de ses Huit scènes de Faust, écrites dès 1828... Roméo, Faust, « Gœthe et Shakespeare (s'écriait-il naguère), les muets confidens, les explicateurs de ma vie... » Quel autre personnage, mieux que Faust, lui permettrait d'exprimer ses sentiments propres et d'animer une œuvre avec son âme même? Douceur de rêver parmi les campagnes et de se fondre dans la vie végétative des plantes; dégoût des hommes; extases d'amour; imaginations hoffmannesques ou démoniaques; tableaux truandesques et médiévaux; grande invocation panthéistique à la nature...
Mais quelle forme donner à ce Faust^ à son Faust? « Depuis longtemps » il y rêve, il y pense, il hésite, « il rumine un plan »...
Vers le 17 août, il quitta sa « chaumière », sa retraite intellectuelle de Kœnigswinter et revint à Paris.
Tout de suite il se met à la Damnation de Faust.