‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 21 sur 48 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Comme deux confidents de tragédie, Anna et un chef carthaginois commentent les événements et les apprennent au spectateur : Didon aime Enée qui est revenu victorieux.

Mais le voici lui-même, et voici Didon. Après une courte clameur de triomphe, l'orchestre dit la pensée même de la reine : on l'acclame, mais elle ne songe qu'à Énée; et tandis que les violons font bruire un trait alangui, les bois murmurent, les harpes en notes harmoniques égrènent des lueurs cristallines Et ces sonorités idylliques s'harmonient avec le décor, avec ces jardins sur qui le soir tombe : au loin, derrière les balustrades roses des terrasses, la mer étend sa vastitude silencieuse.

Pour fêter Énée, quelques jeux et danses : d'abord un adagio, qui commande une lente et langoureuse pantomime; puis un motif allègre, pimpant^ fougueux; enfin, pour ne pas oublier la couleur locale, si chère aux romantiques, un pas d'esclaves nubiennes : rien n'y manque, ni les tambourins, ni

les « tabiirkas » orientales, ni les petites cymbales antiques, — ni les longues mélopées que les bois font onduler parmi des sonorités nasilleuses.

Assez, ma sœur, je ne souffre quà peine Cette fête importune...

Sur un signe d'Anna, les danseurs se retirent; Didon, quittant « l'estrade » en quelque sorte officielle, s'étend sur un lit de repos, languissamment, à quelque distance d'Énée. Dans l'espoir de trouver un peu de calme, elle demande qu'on lui chante « un poème des champs ».

Impuissante cantilène, puisque Énée est là, s'approche, tandis que le blond Ascagne, appuyé sur un arc, sourit comme une statue de l'Amour.

— « Tout conspire à vaincre mes remords, » murmure Didon...

Alors commence un des plus purs enchantements de toute la musique.

Attendrissement, défaillance d'un cœur qui s'abandonne à la caresse d'une nuit étoilée. Les violons palpitent avec la douceur onduleuse d'une poitrine haletant d'amour; de longues notes voilées flottent, indistinctes, à peine murmurées par les flûtes limpides; par moments, sursautantes, spasmodiques. de brusques gammes surgissent des profondeurs troubles des violoncelles passionnés : il y gronde l'impérieuse fureur d'une Didon orientale. Mais les voix, langoureuses et placides encore, font autour de Didon une caresse souriante : sa sœur et quelques « confidents » sont encore là, et ils voient que le blond Ascagne, « semblable à Cupidon », détache de la main de la reine l'anneau des premières fiançailles.

Énée, parmi le frémissement des cordes, s'approche de Didon, tandis que de partout, mystérieusement.

4'îr> LK CRKPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

s'élève un murmure sans cesse renouvelé. Tous les sons de Torchestre, tour à tour, semblent devenir les innombrables et fugitives rumeurs qui se fondent dans le silence nocturne; les voix d'Enée et de Didon, mêlées aux voix de leur suite (septuor;, éveillent lentement l'écbo d'un chœur lointain qui répond du fond des jardins endormis; et au-dessus de ce chant incertain, que les bassons et les cors estompent dans leurs sonorités ombreuses et veloutées, quelques violons, se détachant des autres, frémissent dans les hauteurs, scintillants comme le ciel plein d'astres... Métamorphose du son : une grosse caisse, à peine heurtée, fait le long et lourd gémissement de la mer; et ce bruit, passant sous le frémissement des violons, suggère la vision des flots qui bercent le reflet des étoiles.

Maintenant, mêlés Tun à l'autre par la compUcité de la nuit, Énée et Didon restent seuls. Et Didon chante à Enée :

Par une telle nuit, le front ceint de cytise. Voire mère Vénus. .

Malheureuse Didon : elle n'est que trop sensible au charme d'une telle naissance, et elle subit la fatale volonté de la déesse qui protège son fils.

Nuit d'ivresse et «i'extase infinie...

Duo, — ou plutôt, hymne à l'amour et aux ténèbres. La musique, ici^ est transfigurée : il ne semble plus qu'on l'entende hors de soi; elle vient vivre dans le cœur, ou Ton vit en elle; elle est une expression tellement intérieure qu'elle se fond avec le sentiment même de la vie. Mystérieuse compénétration de l'être intime avec un élément étranger : rien ne ressemble plus à l'amour même que ce magique état où l'être

perd le sentiment de sa limite. — Création surnaturelle du génie : ici, dans une minute où Berlioz fut possédé d'un esprit plus qu'humain, il devient le frère idéal de Beethoven, ou plus encore de Mozart. Depuis la mort du chantre divin, l'amour n'avait plus murmuré avec cette idéale suavité...

Tout à coup, un choc d'épée sur un bouclier... Dans l'ombre, une forme ailée passe et disparait. C'est Mercure, messager des dieux, qui rappelle Enée à sa destinée de fondateur d'empire :

— « Italie!... Italie!... »

Et l'apparition du dieu s'évanouit dans les ténèbres qui étaient douces à l'amour.

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