ACTE V
Il fait nuit. Mais on aperçoit^ à l'incertaine clarté de quelques feux, les tentes du camp troyen près de la mer. Deux sentinelles vont et viennent, luttant contre le sommeil... Partout, un grand calme nocturne. Les mâts des vaisseaux oscillent avec lenteur. A l'orchestre, de sombres et onduleuses sonorités...
Soudain, une voix retentit, jeune, fluide, se répandant de haut et à demi mêlée au scintillement des étoiles. C'est la voix d'un matelot qui chante dans une vergue... Plaintive cantilène, agreste mélopée que soutiennent les flûtes limpides et un hautbois idyllique : elle pleure, par moments elle gémit, ou elle murmure comme un chant de nourrice qui endori un enfant... C est qu'alors le matelot invoque la mer, la grande berceuse, la berceuse inflnie qui engloutit, et qui sourit toujours...
Pelil matelot, voix frêle qui chante dans la nuit entre la douille obscurité des flots et du ciel, on sait d'où lui est venue toute sa douleur : c'est du cœur même de
Berlioz. Le fils du musicien naviguait aussi sur les mers lointaines, enfant maladif, inquiet, déjà marqué de la mort, et pour qui son père avait souvent tremblé :
— a Je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant;... c'est un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style épique et passionné du reste... » (1).
Peu à peU; la voix du matelot faiblit; et, sa chanson inachevée, l'insouciant enfant s'endort, bercé par la mer dont l'ondulation se perd dans les ténèbres... Elle est terrible, cette douceur des sonorités assourdies, cette attirante, cette enlaçante douceur de l'eau où l'on disparaît dans du silence... Au-dessus du gouffre qui berce et engloutit, plane le grand calme nocturne...
Cependant, près du port, devant les tentes du camp troyen, ces deux sentinelles continuent d'aller et de venir... Paraissent quelques chefs troyens^ qui se communiquent leurs craintes : il faudrait partir.
Chaque jour voit grandir la colère des dieux...
Et en effet, des voix mystérieuses, du fond de la nuit, lancent de nouveau l'appel du destin : « Italie! Italie!... » Hélas, cet appel (se confient les chefs), Énée ne l'entend pas, capté par l'amour.
Ils ne l'entendent pas non plus, ces deux soldats indifférents, dont la consigne est de veiller sur les tentes. Ces sentinelles, restées seules, continuent leur promenade machinale. Sur quelques instruments, une marche lourde, goguenarde, exprime le vulgaire contentement de ces deux hopUtes qui se sont repus de l'hospitalité carthaginoise. — Contraste romantiquement dramatique, effet conforme aux antithèses shakespeariennes : dans leur béate tranquillité, les deux
(1) Lettre du 9 février 1858.
rustres, chargés de veiller durant la nuit, ne sentent rien des malheurs qui rôdent autour du camp^ n'entendant rien des voix fatales qui gémissent dans les ténèbres.
Aussi bien, Berlioz, sur son manuscrit :
... Le Duo des soldats, d'une familiarité un peu grossière, produit un contraste tranché avec le chant mélancolique du matelot qui le précède, et l'air passionné d'Énée qui le suit. On a trouvé en France que le mélange du genre tragique et du genre comique était dangereux et même insupportable au théâtre, comme si l'opéra de Don Giovanni n'était pas un admirable exemp'e du bon effet produit par ce mélantre, comme si une foule de drames journellement représentés à Paris n'oiïrait pas aussi d'excellentes applications de ce sjstèmp. comme si enfin Shakespeare n'était pas là. Il est vrai que, pour la plupart des Français. Shakespeare n'est pas même autant que le soleil pour les taupes. Car les taupes peuvent au moins ressentir la chaleur du soleil...
Enée accourt, comme poursuivi par le destin :
— « Je dois quitter Carthage;... Didon le sait. »
Il hésite. La reverra-t-il, sera-t-il capable de la quitter?... Les voix du destin murmurent encore. Et voici un cortège de fantômes. Le spectre de Priam, le spectre de Chorèbe, le spectre d'Hector, le spectre de Cassandre, tous couronnés de pâles lueurs violettes...
— a J'obéis, spectres inexorables!... Debout, Trovens! ^ commande Enée.
Mais Didon le rejoint. Pantelante, et néanmoins à demi vaincue : en retenant Énée, elle lutte contre les dieux, et elle entend retentir dans le ciel les présages inéluctables.
Déjà les vaisseaux sont prêts; la Marche trof/enne retentit; les matelots crient : « Italie! Italie!... » Énée, désespéré, mais gagné par Tenthousiasme des siens,
monte sur un vaisseau et donne le signal. La ilotte troyenne, dans le jour naissant, gagne la haute mer et vogue vers le Latium.
Antre tableau.
« Un appartement du palais de Didon. »
D'abord, en intermezzo facultatif (et qu^on ne vuit pas, d'ailleurs, sur le manuscrit de Berlioz), la Marche troyenne, déjà entendue plusieurs fois, mais replacée ici pour marquer le triomphe des fugitifs qui vont fonder une Troie nouvelle.
La toile se lève. — Didon^ inops animi, supplie sa sœur de retenir Énée... Mais non, les Troyens sont partis! Qu'on les poursuive, qu'on les ramène, « courbez-vous sur les rames »j,
... lie, Ferle citi flammas, date tela, impellite remos!
Impuissante à rappeler* le perfide et à se venger, elle cherche le repos en promettant un sacrifice
Aux sombres déités de V empire des morts.
Que sa sœur, que toute sa suite la laissent seule; que les souvenirs du fugitif soient entassés en un bûcher; et qu'on fasse venir les prêtres de Pluton !
— « Je vais mourir;... adieu, fière cité.. » Ici la musique s'élève au sublime; et Berlioz ajoute à l'austère grandeur de Gluck des accents plus modernes, plus émouvants...
La scène change.
Voici les terrasses et les jardins dominant la mer, où Didon, confiante en l'amour d'Enée, a contemplé longuement la douceur de la nuit... « Nuit d'ivresse et d'extase infinie... » Mais, à la place où tous deux s'assirent^ s'élève maintenant un bûcher. On vient d'y
appendre les armes du perfide; et les prêtres des divinités d'en bas^ apportant des branches de cyprès, invoquent lugubrement « les dieux du Ténare ». Didon, muette dans sa douleur, immobile, est couverte dun voile; sa sœur « lui ôte le cothurne du pied gauche », ainsi qu'il convient pour supplier les divinités qui régnent sur le Styx.
Didon, tout à coup, s'approche du bûcher, saisit le glaive déjà caressé par la flamme, et le plonge dans sa poitrine.
Clameurs des prêtres et du peuple... Et Didon meurt, tandis que la Marche troyenne retentit une dernière fois, présageant le succès des fugitifs et la fondation de Rome. A travers les flammes du bûcher, on voit apparaître une vision radieuse : c'est le Capitole romain, entouré de la vivante muraille des légionnaires.
Tel est le plan, tels sont les eff'ets principaux de cette vaste partition. Parmi l'ensemble de ses ouvrages, c'est dans les Troyens que Berlioz mit le plus long, le plus constant eff"ort. Cette « tragédie lyrique », il la conçut, poème et musique, comme l'œuvre harmonieuse et pondérée, définitive, classique, de sa maturité. Durant des années^ et surtout de 1856 à 1863^ il la porta en lui-même^ il l'élabora, la corrigea, la reprit sans cesse^ toujours plus désireux d'atteindre à cette précision, à cette sûreté de style^ à cette vérité d'expression, qu'il admirait dans les œuvres maîtresses de Cluck.
Faut-il avouer que pour nous, cinquante ans plus tard et le goût musical ayant passé par la crise du wagnérisme, — faut-il avouer que les Troyens, au premier abord, séduisent moins que les autres compositions, plus romantiques, de Berlioz? Ils ont moins ce charme des œuvres jeunes, exécutées plus facilement,
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avec plus de fièvre et plus d'audace; ils ont moins ce je ne sais quoi d'aventureux et d'unique, — et, si l'on peut dire, cette sorte de « beauté du diable », — qui capte l'auditeur berliozien. Dans l'ensemble, cette longue tragédie lyrique, trop influencée par Gluck, trop glacée par Spontini (et un peu par l'âge de l'auteur) semble plus spontinienne que spontanée.
Pourtant, combien de nobles pages^ combien d'accents vrais et de cris de passion; combien dïnvention dans les effets d'orchestre; et, d'un bout à l'autre, quelle grandeur^ quelle simplicité, quelle majesté naturellement épique . Pour animer et colorer ainsi cette radieuse^ cette hautaine série de bas-reliefs musicaux, on ne voit pas quel autre musicien, si ce n'est notre romantique converti à l'antiquité, aurait trouvé cette déclamation expressive, ces lignes mélodiques si voisines du récitatif mesuré^ ces nerveux dessins d'orchestre et cette délicatesse de la touche dans la sonorité. — Et qui donc, créant une musique à qui nulle autre ne ressemble, aurait ainsi fait gémir la nostalgique mélopée du pauvre Hylas, ou fait planer dans l'enchantement nocturne le septuor chanté dans les jardins près de la mer. et le duo d'Énée et de Didon, qui continue de vivre mystérieusement, et avec un charme mozartien, dans le cœur de tous ceux qu'il a émus jusqu'aux larmes ?
« Immense partition », enfm achevée (7 avril 1858).
Mais quel théâtre voudrait risquer de la mettre à la scène? Les ressources du Théâtre-Lyrique étaient insuffisantes; l'Opéra, occupé par des ennemis ou des amis suspects, ne céderait qu'à la volonté de Napoléon in.
Le brouillon de sa lettre à l'Empereur (du 28 mars),
Berlioz l'avait soiimis au duc de Morny : fallait-il envoyer cette supplique, ou la garder en tiroir? Le duc la lit, et s'en effare. Comment un musirien, même membre de l'Institut, peut-il demander l'aide de l'Empereur, tout en critiquant FOpéra qui fait partie de la Maison de l'Empereur?.:. Non, cette lettre n'est pas à envoyer :
— « Elle est peu convenable. »
D'un mot, Morny ruinait la seule chance de Berlioz.
Mot fort naturel, d'ailleurs, et dont il ne faut pas tenir rigueur au duc : ce ministre, qui semblait un ministre d'opérette, ce favori de l'Empereur (son demi-frère ) était apprécié de ses contemporains comme sportsinan; pour la postérité il demeure, dans les casinos de ville d'eau, l'auteur de M. Choufleunj restera chez lui. La tendresse de ce poète-ministre, sa compréhension allaient sans efforts vers son collaborateur Offenbach; Morny, pris comme juge ou comme appui des Troijens, ne se souciait ni de les juger ni de les appuyer. D'un mot, il les condamnait à n'être pas.
Berlioz ne se laisse pas abattre. Sa partition est finie : reste à la parfaire. Il se met à réduire Torchestre pour le piano :
— <t Ce sera pour moi une étude critique de la grande partition; elle me sera utile, car elle m'en fera scruter les plus secrets réduits. »
Hélas, à quoi bon, pense-t-il à d'autres moments :
— (c Vienne un ordre de l'Empereur, je pourrais produire la chose. Mais il y a un personnage qui pourrait bien venir le premier : c'est la mort. »
Et combien de morts, cette saison mènie, autour de lui. Le camarade Auguste Gathy, critique musical, le poète Brizeux, dont il mit quelques vers en musique... La mort, il ne pense qu'à elle, il la voit partout, et il
la sent présente en lui-même : à toutes les heures où il soull're, c'est elle qui travaille.
Le trantran journalier, cependant, continue. Feuilletons aux Débats, séances à l'Institut^ soirées à l'Opéra- Comique, concerts, pluie de concerts... Le succès de Littolf s'affirme (tandis que Wagner a dû repartir, sans résultat aucun). Littolf est décidément le « lion de la saison musicale » : son troisième concert sera dirigé par Berlioz. Littolf^ car c'est un étranger, obtient même la salle du Conservatoire. Le dimanche 2 mai, Littolf et Berlioz triomphent :
— « Nulle équivoque dans le succès (dit la France musicale). Toute la salle émue, transportée ». Après la Captive, Berlioz est acclamé; après Roméo, il est rappelé par trois fois. On admire enfin cette nouveauté d'idées, cette jeunesse de la symphonie shakespearienne : « le génie seul peut produire de telles œuvres, et Berlioz est incontestablement un musicien de génie » .
Au Courrier de Paris, Ernest Reyer, qui connaît les souffrances de Berlioz, son désespoir, et aussi son délabrement physique, — Reyer s'écrie :
... Ce succès unanime a dû aller droit au cœur du grand artiste... En cet instant, Berlioz a dû pardonner à ses ennemis qui ne savaient ni ce qu'ils faisaient ni ce qu'ils disaient quand ils méconnaissaient un des plus grands génies de notre époque. Berlioz était ému : un public français ne l'avait jamais fêté ainsi...
Hélas! dans cette même salle, trente ans plus tôt, en mai 1828, Berlioz avait triomphé de Cherubini (l'agent subalterne!; et les Jeune-Frnnce lui avaient fait un succès fracassant; et en 1838, Paganini, « le virtuose infernal », s'était agenouillé devant lui et l'avait appelé un nouveau Beethoven... Pour quel résultat?... Devant six cents amateurs, drainés dans des conditions spé-
cialement favorables, Berlioz pouvait avoir, un jour, un succès « unanime ». Mais, au théâtre, il n'était pas un compositeur à recette; ses Troyens pouvaient faire dix salles, tout au plus; les journalistes crieraient peut-être au chef-d'œuvre, mais le théâtre perdrait de l'argent, beaucoup d'argent... Où est le directeur qui se soucie d"en perdre à coup sûr?
Et Berlioz, clairvoyant, découragé mais obstiné, continuait, entre les crises intestinales, à réduire sa partition, et à la corriger.
Il y travaillait, comme à son testament musical... Il aimerait « pencher la tête sur Tépaule. et mourir... » Mais la musique, sa musique le reprenait, Texaltait. Qu'elle est belle!... Et nul ne le saura!... Monde injuste et vil^ voué à la vulgarité, aux flonflons italiens, au ricanement de Topérette... Colère « volcanique »; déchirements du cœur... Singes humains... Pygmées,... Polonius de la chronique et public abâtardi :
— « Pour eux (s'écrie-t-il dans les Débats), il n*v a ni beau ni laid, ni vrai, ni taux, ni grand, ni petit, ni homme divin, ni crétin, ni jour ni nuit: le soleil est une lanterne et la lanterne est un soleil... Amenez, poètes et artistes, donnons-nous la main, Gaudeamas ifjitiir, yaudeamus! Chantons l'hymne au chaos!... »
Alors, il reprit son autre testament, ses Mémoires. Depuis la mort d'Harriett et le mariage avec Marie Recio il n'y avait rien ajouté. Quatre ans, déjà!... Ses Mémoires, faits de tant de fragments divers mis bout à bout, recopiés ou collés sur des feuillets, formaient « trois cahiers reliés >. Berlioz (se cachant de Marie) les avait prêtés à Liszt, pour qu'on les traduise. La tentative n'ayant pas réussi, il en donnait des fragments en France, craignant sans doute, s'il venait à mourir, que ce long récit où ne manquaient pas les épisodes amoureux, ne fût détruit par sa seconde femme.
Un fragment avait déjà paru au Monde illustré (en février); d'autres (mais expurgés) devaient y paraître à l'automne. — Pour l'instant (fin mai), Berlioz écrivait un Post'Scriptum de quelque quatre cents lignes. Il y parlait de « l'antagonisme entre son sentiment musical et celui du gros public parisien » et des jalousies qu'il avait ameutées par ses articles.
Dans ce Post-scriptum comme dans les Mémoires, tout ce qui est biographique n'a qu'une valeur relative : c'est là encore un document qu'il faut faire jouer parmi beaucoup d'autres, afin de rectifier sa vérité partielle au moyen d'une infinité d'autres vérités partielles. — Néanmoins, ce que Berlioz pense de sa musique mérite d'être cité et aussi quelques phrases sur son très réel désintéressement d'artiste :
... Ma passion pour la musique, passion toujours incandescente, n'est jamais satisfaite qu'un instant. L'amour de l'argent ne s'est, en aucuae circonstance, allié à cet amour de l'art; j'ai toujours, au contraire, été prêt à faire toute espèce de sacrifices pour courir à la recherche du beau ou me garantir du contact des mesquines platitudes couronnées par la popularité. On m'offrirait cent mille francs pour signer certaines œuvres dont le succès est immense, que je refuserais avec colère. Je suis ainsi fait...
... En général mon style est très hardi .. Je cherche à accroître le nombre des élémens constitutifs de l'art...
... Les qualités dominantes de ma musique sont l'expression passionnée, Tardeur intérieure, l'entraînement rythmique et l'imprévu. Quand je dis expression passionnée, cela signifie expression acharnée à reproduire le sens intime de son sujet...
... L'ardeur interne, l'expression et l'originalité rythmique de mes compositions, leur ont fait le plus de tort, à cause des qualités d'exécution qu'elles exigent. Pour les bien rendre, les exécutans, et leur directeur surtout, doivent sentir comme moi. Il faut une précision extrême
unie à une verve irrésistible, une fougue réglée, une sensibilité rêveuse, une mélancolie pour ainsi dire maladive...
... On m'accorde sans contestation, en France comme ailleurs, la maestria dans l'art de l'instrumentation ..
Toutes ces qualités, il les constate dans ses Troyens; et on ne les jouerait pas!... Nouvelles démarches... Il est question d'une audience chez l'Empereur... Chez le prince Napoléon^ collègue de Berlioz à l'Académie des Beaux-Arts, il est question d'une lecture du libretto; ce serait dans la nouvelle résidence du prince, dans la Maison pompéienne, où il s'installe.
Juin se passe; juillet se passe... Aucun résultat.
A Bade, du moins, Bénazet, fermier des jeux et mécène de la musique, attendait Berlioz pour son concert festivalesque. Si bien que Berlioz, dans les Débats :
... La saison de Bade sera splendide cette année; il y aura des fêtes de jour et de nuit, des bals, des concerts, des courses de chevaux arabes La plupart des homn^es célèbres et des beautés illustres de l'Europe s'y sont donné rendez-vous On a déjà annoncé la présence réelle d'une foule de princes et de princesses de toutes les nations.
... Bien plus, on s'est ingénié pour garantir cette fleur de la fashion de l'approche des individus désagréables à voir et à entendre; on a écarté les femmes laides, les hommes vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les cauchemars C'est ce dont nul imprésario, avant M. Bénazet, ne s'était encore avisé Or il paraît certain que Mme ***, si sotte et si laide, Mlle ***, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M. ***, si mortellement ennuyeux, et beaucoup d'autres non moins dangereux, ne paraîtront pas à Bade cet été. Après des négociations longues et difficiles, et au moyen de sacrifices considérables. iM Bénazet s'est assuré, pour trois mois, de leur absence...
488 Ll<: CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
A Bade (8 août), Bénazet ne ménage rien pour le festival. Orchestres supplémentaires^ choristes de Strasbourg et Carlsruhe. et autant de répétitions que cela sera nécessaire. Berlioz, galvanisé par « la fièvre musicale », se donne sans ménagement. Dès les premiers jours, il est exténué :
— « Je peux à peine me traîner à Torchestre pour faire mes répétitions. »
Et il y en a onzc% tantôt à Bade, tantôt à Carlsruhe.
Le 27 août (1838), avec un concerto de Littolf joué par Fauteur, avec du Beethoven, du Mozart et du Weber, les quatres premières parties de Roméo remportent « vm succès grandissime » .
— (c Quelle exécution (écrit-il à un ami); c'était merveilleux!... La scène d'amour a fait couler beaucoup de larmes... »
Un des auditeurs les plus émus était un vieux camarade^ Kastner (compositeur honorable)^ avec lequel Berlioz s'était brouillé. On s'embrasse, et Kastner entraîne chez lui, à Strasbourg, BerUoz et sa femme .
Il le retient quelques jours, il le choie, il organise une soirée; il offre aux notables strasbourgeois un de ces régals qui semblent déniés à la province (déclare le Courrier du Bas-Rhin) : un membre de l'Institut, pour quelques privilégiés, donne une lecture d'un poème d'opéra, un poème inédit. Et chacun d'admirer, et de répéter par la ville (ou de confier au journal local) :
— « Les répétitions vont commencer sous le patronage spécial de l'Empereur ! »
A Paris (6 septembre), la réahté était toujours la même, fort contraire à ces rêves d'une heure. Nul moyen d'atteindre Napoléon III et de l'intéresser aux
Troyens. Enfin, Berlioz reçoit une lettre d'audience: il se prépare à lire son libretto, et à dire « quelques bonnes vérités, à bout portant ) ... Les chambellans l'introduisent près du souverain :
— « Nous étions quarante-deux! A peine m'a-t-il été possible de dire quelques mots à l'Empereur. Il avait son air de 25 degrés au-dessous de zéro ; il a pris mon manuscrit^ m'assurant qu'il le lirait, s'il pouvait trouver un moment de loisir... Le tour était fait. C'est vieux comme le monde. Je suis sûr que le roi Priam en faisait tout autant. »
Longues journées d'automne. S'il est chez lui, dans ce chétif appartement où sévissent les àpretés de sa femme vieilhssant, il achève la partition de piano et corrige, épure son orchestre. Ainsi qu'à tant d'autres artistes touchés par l'âge, la naturelle et vivante expression de son génie ne lui suffit plus, ou l'effraye: il prend peur de ses audaces; pour un peu, n'était son imagination tressautante, il se figerait dans le purisme... Et la maladie sans cesse le ronge :
— (( Je suis la proie d'une névralgie des intestins ; je souffre presque constamment, excepté la nuit. »
Cependant, au Monde illustré, les fragments de ses Mémoires (malgré la suppression des détails intimes, à cause de Marie ) obtenaient un certain succès de curiosité. Leur entrain, les anecdotes où figuraient des gens illustres, morts d'hier, — le ton papillotant et goguenard^ la coupe par petites tranches extrêmement variées, l'imprévu, la fantaisie, cet air romantique et fashionable qui rappelait à bien des lecteurs l'heureux temps de leur jeunesse, — qualités et défauts, et même ce pimpant mépris de toute exactitude, en faisaient un excellent roman-feuilleton.
Chroniqueur séduisant, ingénieux, artiste et poète par moments, et à jamais intarissable en artifices jour-
nalistiques... Stimulé par le succès, il eut l'idée (en décembre) de préparer un nouveau volume.
Un recueil d'articles, une suite aux amusantes et fantasques Soirées de //orchestre :
— « Contes véritables, histoires fabuleuses, farces même » , c'est ainsi qu'il présente ses Grotesques de la musique. Les Soirées, soi-disant^ étaient écrites pour être lues, dans la cave de l'orchestre, par les musiciens dégoûtés du répertoire; les Grotesques seront une sorte d'almanach drolatique à l'usage des choristes parqués derrière les décors... Dans ses feuilletons, il choisit donc un bouquet de boutades, de pétards et de calembours, de calembredaines et de nouvelles à la main. Voici, par exemple, la Guerre aux bémols : une dame, qui chante volontiers les cavatines quand elles n'ont pas trop de bémols, fait son choix chez un marchand de musique :
— tt Ce morceau est délicieux, lui dit ce garçon de magasin, malheureusement il a quatre bémols à la clef. »
— Oh î cela ne fait rien, répond la jeune dame, quand il y en a plus de deux, je les gratte.
Et voici quelques titres : te Régiment des colonels; rEvangéliste du tambour; V Apôtre du flageolet; Un Baiser de Rossini; le Club des cauchemars ; l'Ingratitude est l' indépendance du cœur.
— « Ce sont là grognements et coups de boutoir (mande-t-il), épars auparavant dans mes feuilletons^ et rien de plus... N'importe! Il est peut-être utile de semer ainsi du crin haché et des pointes d'aiguilles dans le lit des gredins et des imbéciles. D'abord, cela soulage le semeur. »
Parmi ces facéties, parfois pénibles, parfois d'une cocasserie irrésistible (humour de clown, espièglerie de gavroche;, Berlioz, n'oubliant pas qu'il est membre
de rinstitut. glisse une correspondance académique... Autres gamineries. En badinant, il raconte ses triomphales tournées : le ton railleur fait passer la réclame. Ce sont les voyages à Marseille et à Lyon (1845;, à Lille (1846), et les récents séjours à Plombières, ou à Bade chez le roval Bénazet.
Cette gaieté, ce rire nerveux, cache mallïntérieure, l'invincible tristesse. Dès sa préface i deux lettres fictives, datées 22 décembre 1858 et 21 janvier 59), il laisse échapper cet aveu, tandis qu'il plaisante sur le prix des cravates :
— « Je ne compte plus mes heures tristes. Elles tombent les unes sur les autres, froides et monotones, comme ces gouttes de neige fondue qui alourdissent à Paris le sombre silence des nuits d'hiver. y>
Et sur la dernière page, toujours romantique et hamlétisant, il écrit le Dies irœ :
— « Ce gai refrain, chantons-le d'une voix légère! » La mort, dans ce livre qui ricane, rôde partout. La
mort, son idée fixe, sa compagne désormais. Soit dans les boutades où il raille les faux amateurs, les <( directeurs qui ne dirigent rien » , les virtuoses qui caricaturisent les chefs-d'œuvre en les ornant, les « décompositeurs » de musique et les ^ athées de Texpression - : soit dans les pages émouvantes, où sa colère se tait et laisse parler ses enthousiasmes d'artiste et de poète, — partout, parmi les épithètes cabriolantes, les scies comiques, les phrases à surprises et détonnantes, et jusque parmi ces couplets qu'il sait décocher, après trente ans de journal, avec le dandysme d'un vaudevilliste boulevardier, — partout on entend comme la résonance caverneuse et flasque d'une toml)e entr'ouverte. Avant de siffloter le Dies irœ pour « finir gaiement », il se compare, sans même nommer ses Troijens, aux matelots perdus dans les mers polaires :
vers 1830 (il y a presque trente ans!) on avait la foi en soi-même et dans le résultat de l'effort ;... maintenant, d'année en année, ainsi qu'autour du navire audacieux, les glaçons se sont formés, et ils le bloquent : — « Le moment approche où la mer silencieuse le retiendra captif dans une immobilité silencieuse semblable à la mort. »
Ce recueil d'articles gais, « horriblement gais », ces Grotesque}^ au sourire macabre, Berlioz finissait de les combiner (janvier 1859) durant une recrudescence de névrose intestinale :
— Je n'aspire qu'à dormir... Pour les Troyens, plus d'impatience : si la fortune veut me trouver, elle me trouvera dans mon lit... L'ennui me gagne^... et la foi me manque... »
Autre lettre :
... Paris est pour moi uq cimetière, ses pavés sont pour moi des pierres lumulaires. Partout je trouve des souvenirs d'amis ou d'ennemis qui ne sont plus. Là. j'ai rencontré Balzac pour la dernière fois; ici, je me suis promené avec Paganini; ailleurs, j'ai conduit la duchesse d'Abrantès, une bonne femme absurde; voilà la maison qu'habitait Mme de Girardin, une femme d'esprit qui me tenait pour un imbécile; voici le trottoir où j'ai causé avec Adolphe Nourrit, la veille de son départ pour Naples; cette maison désolée est celle de la pauvre Rachel... Ils sont tous morts! (Jue de morts! Pourquoi ne sommes-nous pas encore morts! .. Ainsi les malades tiennent à leur dada; toujours, toujours la monomanie noire revient...
— « Mon affection nerveuse me tue (avoue-t-il un autre jour). J'oubhe le monde entier; je n'ai d'autre préoccupation que celle du sommeil et de la mort... »
Autre lettre, mêmes aveux :
... Les médecins disent que j'ai une inflammation générale du système nerveux, de V arbre nerveux...
... Figurez-vous que j'ai des jours d'hjstérie comme une jeune fille. La moindre chose alors provoque des accidens étranges .. C'est un entortillage d'elTeis et de causes, où les plus savans physiologistes, guidés par les plus grands psychologistes, perdraient leur chemin et leur latin. .
Les nerfs vibrant jusqu'à l'hystérie, il tomba dans les mains d'un charlatan. Un nègre, alors, faisait courir tout Paris. Aventurier, sans nul diplôme d'aucun pays, il s'était fait ouvrir les hôpitaux et il y professait, doctoralement. Son nom, Vriés, disparaissait sous un pseudonyme familier et terrible : le Docteur Noir.
Comme tant d'autres malades, comme tant d'incurables et de désespérés, Berlioz courut chez le Docteur Noir. « C'est le sauveur de notre ami Sax % écrit- il (mi-février). Et il le consulte, bien que le Docteur Noir, comme un thaumaturge, soit presque inabordable :
— « On fait queue chez lui pendant quatre ou cinq heures, sans être sur de lui parler : et il demande plusieurs mois pour suivre son traitement... »
Mais Berlioz est séduit, conquis, et bientôt guéri, espère-t-il. Plein d'enthousiasme, le voilà même qui collabore avec ce guérisseur mulâtre. Car le Docteur Noir vient d'avoir une vision. Un temple lui est apparu : « Le Temple prédit par Salomon et décrit par Ezéchiel!... » Or le Docteur Noir, pour devenir une nouvelle Sibylle, projette de faire construire ce Temple dans les Champs-Elysées de Paris. Oui, entre le palais de l'Industrie et l'Arc de triomphe, entre ces symboles du travail et de la gloire, s'élèvera le temple marmoréen où le docteur mulâtre dictera ses oracles. Pour « la consécration de ce nouveau tabernacle >^ , la musique sera d'Hector Berlioz.
494 LE CREPUSCULE D'UN ROMANTIQUE Déjà une brochure est imprimée :
ÉRECTION DU TEiMPLE