‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 23 sur 48 · TABERNACLE · texte numérisé non relu

TABERNACLE

Musique par Hecjor BERLIOZ

Religion vient de religare, lier de nouveau. Lorsque tous les hommes seront unis par la même religion, la paix régnera sur la terre.

Pour un Temple où tous les peuples viendraient chanter (oui, on les ferait chanter), la musique devait être à la portée de tous : Berlioz flt seize mesures fort simples, répétées huit fois, pour les huit strophes... La brochure représentait déjà le « Temple manifesté en vision à Yriès »; et^ parmi la perspective des Champs- Elysées, on voyait, sur un grand dessin lithographie, une foule de savants, d'ouvriers, de penseurs en chapeau haut de forme, travaillera l'érection de ce temple « prédit par Salomon » .

L'Académie de médecine finit par s'émouvoir; car ce nègre fantastique, ce thaumaturge, menaçait d'emporter toute science et aussi toute clientèle. Dans un rapport vengeur, le célèbre docteur A'elpeau (qui avait hvré son hôpital et ses malades gratuits aux inspirations du nègre « mystique ») exécuta magistralement

(mars) ce charlatan qui l'avait dupé lui-même... Quant à Berlioz, voici le résultat du traitement :

— « Depuis dix jours mes infernales coliques ne me quittent pas une heure sur vingt-quatre. »

Délivré du Docteur Noir, pourra-t-il « vaincre sa faiblesse », le mois suivant, et diriger V Enfance du Christ à rOpéra-Comique? Ce serait le samedi saint :

— « Ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. »

Alors, presque au plus fort de sa dépression, de sa nervosité « hystérique », — alors, une terrible angoisse d'artiste. Ce Faust de Gœthe, qu'il avait recréé à la propre image d'une âme romantique française, voilà qu'un musicien adroit en donnait (19 mars) une image aimable. Allait-elle connaître le grand succès? S'il réussissait, ce Faust de Gounod, que deviendrait la Damnation'^ La popularité, la vogue d'une œuvre plus accessible (et d'ailleurs extrêmement ingénieuse et séductrice) pouvait tuer à jamais la Damnation, presque inconnue encore à Paris...

Par bonheur pour Berlioz, le Faust de Gounod n'eut qu'un départ incertain. Le goût du public et des feuilletonistes était si gangrené par l'italianisme, qu'on déclarait : « M. Gounod manque de mélodie; il a mis l'effet dans l'orchestre et non dans les voix;... c'est un érudit;... il fait de la musique allemande; son Faust ne se jouera pas quinze fois. »

Aux Débats, Berlioz écrivit un article fort favorable. Cet opéra honorable (personne, alors, ne prévoyait une vogue universelle d'un demi siècle), ce Faust si fraîchement reçu au Théâtre-Lyrique, ce n'était qu'un Faust de plus. Et Berlioz en connaissait déjà tant. Dans son article, il cite Spohr, Mlle Bertin, Wagner, Lindpartner, — et Liszt, qui lui avait récemment dédié sa Fatist-S>)jmplmni(\ IMen entendu, il ne cite pas Schu-

mann (jiii vient de mourir après son long, son douloureux internement, et dont le Faust inachevé est inconnu encore...

Cependant les Grotesques de la musique venaient de paraître (mi-mars) et se répandaient dans le public. Les feuilles musicales en publiaient maints extraits pour « alMander le lecteur »; tous les journaux en parlaient, et les louaient. Livre amusant, extrêmement lisible, et qui ne peut manquer de succès. Ernest Reyer^ dans le Courrier de Paris, déclare judicieusement :

Vous y trouverez M Hector Berlioz tel que vous l'avez connu dans ses précédons ouvrages : écrivain sceptique et paradoxal, observateur fin et spirituel de toutes les misères de la vie d'artiste, conteur charmant, plein de gaieté et de bonne humeur... Partout vous retrouverez cet amour du beau, cette horreur des médiocrités et des choses médiocres qui ne Fa jamais abandonné, et qui se révèle dans ses écrits aussi bien que dans ses compositions musicales.

Ce succès de librairie était presque dangereux. On disait trop, déjà, que Berlioz était un écrivain spirituel et un chroniqueur brillant. Lors de son élection à rinstitut, voilà trois ans, le mot de son ennemi Scudo ((( le maniaque de la Revue des Deux Mondes ») n'avait été que trop répété : — « Llnstitut^ au lieu d'un musicien, a pris un journaliste. »

Journaliste, symphoniste, — deux étiquettes qui le rendaient suspect aux gens de théâtre. Qu'il improvise des feuilletons et combine des phrases à double détente; qu'il compose des symphonies ou dirige des festivals; mais qu'il garde pour lui ses Troijens! Ce n'est pas un musicien de théâtre!

Quelle différence avec Meyerbeer! Le voilà, cet astucieux Jakob-Liebmann, qui triomphe avec une bretonnerie catholique. Un pasticcio où il a réemployé

LES TROYKNS 497

de vieux morceaux mis de côté. Cela s'appelait d'abord le Pardon de Notre-Dame d'Auray ; — la censure s'est émue, et cela n'est plus que le Pardon de P/oërmel. Mais quel lancement, dans toute la presse, et quel succès irrésistible (4 avril). Partout des articles délirants. Le vieux Fétis vient exprès de Bruxelles, et il écrira toute une série d'articles dans la Gazette musicale... Si bien que les éloges de Berlioz, aux Débats, et même son admiration sincère, semblent presque justes, parmi cette folie d'admiration, où l'or de Meyerbeer se change en hyperbole. Et même Berlioz glisse cette phrase, en manière de conclusion :

— « Faut-il parler de la mise en scène, des effets de tonnerre, du pont rompu, de la chèvre blanche, de l'écluse qui s'ouvre, de la cascade d'eau naturelle? Non, non^ allez voir cela. »

Auprès de cet immense succès d'argent, auprès des acclamations qui accueillaient la valse chantée Ombre légère; auprès de l'empressement des directeurs de province et de l'étranger à venir traiter avec Meyerbeer et ses rabatteurs pour obtenir de cet homme européen la permission de battre monnaie avec son nom, — qu'était-ce qu'un concert spirituel?... Berlioz (samedi saint, 23 avril) dirigeait YEiifance du Christ, V Hymne à la France, des fragments de la Damnation, et des musiques diverses et même V Ave Maria de Gounod.

Succès sans lendemain... Du public pour un soir; une cham])rée... Un peu d'argent, et une fatigue, un énervement qui l'accablent.

— « Mon concert m'a achevé. »

Et, le 28, cinq jours après :

— « Je soulTre tellement, je suis si malade que je n'ai pas la force de penser... »

Journées de lit; diète... Mais pour le feuilleton, pour ses Troyens, il se relève, il écrit, il reçoit, il assiste aux

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