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III

séances de l'Institut. 11 accepte même de diner en ville. Les virtuoses invitent le critique des Débats, et les compositeurs, et les éditeurs... Le lendemain, il se tord dans son lit.

11 surmonte sa faiblesse, pourtant, et part pour Bordeaux (ï) juin). La société Sainte-Cécile lui a demandé de conduire son festival annuel. Deux cent cinquante exécutants; dans les chœurs, ces voix claironnantes et cuivrées du Midi, et la puissance des ténors bordelais et toulousains. Cela le galvanise. Mais, trop épuisé, se donnant trop aux répétitions, il ne dirige que ses œuvres : Carnaval romain, fragments de VEnfance et de Roméo. Le grand théâtre municipal (15 juin) est plein d'une foule brillante. Les Bordelais et autres Méridionaux acclament Berlioz. On lui offre une palme et des couronnes de fleurs. Tout l'orchestre est debout, les archets crépitent sur le dos des violons comme une rafale de grêle... Le lendemain, grand banquet, avec toasts...

A Paris, il reprend la chambre.

Épuisé, dégoûté, spleenétique.

Ou il descend de son quatrième et rôde comme un fantôme aveugle : il ne regarde que sa douleur, il ne veut rien voir de tout ce qui l'entoure et le fait saigner...

Pour ses Troyens^ malgré des démarches près de la Commission de l'Opéra présidée par Fould, malgré des instances réitérées au ministère des Beaux-Arts, où les huissiers respectent son titre de « membre de l'Institut (sans ce titre « ils m'éconduiraient comme un paltoquet ))); malgré des tentatives auprès de l'Empereur, de l'Impératrice et du prince Napoléon, — rien. De bonnes paroles; des promesses dilatoires; — rien.

Depuis plus d'un an, la grande partition est achevée. Il l'a réduite pour piano, jusqu'au bout, et corrigée.

limée, polie... Elle est prête. Personne n'en veut.

Dédaigné de tous, traité secrètement en maniaque ou en « grotesque de la musique >, combien il se raidit dans son orgueil : il s'isole, hautainement, dans la conscience de son génie. Telles réponses vengeresses, où les maîtres d'autrefois ont fustigé ceux qui les niaient, le ravissent d'aise. Il s'en délecte comme de sa propre vengeance prochaine : il se regarde, déjà, de son immortalité future...

Pourrait-il aller à Bade, en août? <f Le festival est à vau-l'eau ». Bénazet, à cause de la guerre delà France contre F Autriche (Magenta, Solferino...)? suspend tout préparatif musical. — Est-ce même la peine de penser à un opéra que l'illustre Bénazet parlait de lui commander, et dont Plouvier, auteur de mélodrames, a rimé le livret?... C'est un épisode de la guerre de Trente Ans; pour la musique dramatique et pittoresque, « il y a de belles situations »...

Il se remet encore à corriger les Troijens. Quand sa santé le permet, quand les concerts et les feuilletons lui laissent du répit, quand le « piano-morbus » sévit moins, il convoque des camarades rue de Calais^ et l'on déchiffre les Troijens, sur la partition de piano : « Je m'en fais jouer un acte ou deux, de temps en temps, pour me rendre bien compte des détails. »

Mais de jour en jour une anxiété le torture^ et ravive sa névrose. Plus de nouvelles de son fils. Le bateau qui le ramène des Indes devrait être à Marseille depuis plus d'un mois. Pas de nouvelles... Enfin (19 juillet), il apprend que Louis vient d'atterrir.

Autre nouvelle heureuse, la guerre contre l'Autriche est finie. Certes, pour les Te Beum chantés à Notre- Dame, ni après Magenta, ni après Solferino. la Maison de l'Empereur n'a utiUsé le Te Deum de Berlioz, et ne le prendra pas davantage pour les fêtes solennelles

.iOO LE CRÉPUSCULK D'UN ROMANTIQUE

du retour des troupes à Paris... Du moins, la guerre terminée, l'illustre Bénazet reparle de ses festivals de Bade et invite le compositeur-journaliste : là-bas, pour quelques baigneurs ou joueurs qui consentiront à déserter la roulette ou le parc, on jouera des fragments des Troijens.

Avant de partir, il convoqua une vingtaine d'amis à une répétition intime. C'était dans une petite salle^ passage de l'Opéra. On y avait ouvert, sous le nom de Sdlle Reethocen un cours de musique avec auditions d'élèves. Théodore Ritter s'en occupait fort, et avait même annoncé que Berlioz y enseignerait l'orchestration.

Donc (6 août?) le piano de Ritter remplace tout l'orchestre des Trotjens; deux solistes, Mme Charton- Demeur et Jules Lefort, chantent quelques scènes... « Comme cela se passait en famille (note le fidèle d'Ortigue), on a voulu avoir une idée de la Marche avec chœurs, qui accompagne l'entrée du Cheval de bois »... Si bien que quelques amis se mettent à figurer les chœurs, et que Berlioz même chante.

Minutes d'enthousiasme, d'émotion... Ce vieillard désespéré, qui révèle son inutile chef-d'œuvre devant les amis connaissant ses souffrances...

— a Depuis ce moment (écrit-il à la princesse Wittgenstein;, l'idée de la quarantaine qu'on fait subir à cet ouvrage me torture nuit et jour. . . Ces grandes phrases m'ont grisé... »

Et il exhale longuement sa douleur, et son enthousiasme... Soudain, il interrompt sa lettre, son « effusion d'âme » :

— a Pardonnez-moi, je sens arriver une crise abo minable, je vais me tordre sur mon gril... Je retombe dans mon enfer )... (10 août).

Quelques jours plus tard il se <^ traînait » à Bade.

Accablé par les répétitions... Et il faut qu'il se déplace, qu'il fasse répéter à Carlsruhe, qu'il revienne à Bade...

Enfin, le 29 août, au festival organisé par Bénazet au profit des pauvres^ Berlioz peut diriger, il peut entendre, après son Roméo, l'orchestre et les chœurs de ses Troyens. Ce n'étaient que des fragments (solistes Mme Viardot et Lefort). Mais quelle joie, quel bonheur de sentir que son œuvre est vivante!... Quelle douleur de penser que l'Opéra n'en veut pas!... Et Liszt non plus, tout à Wagner, n'en veut pas, et ne fera rien pour les Troyens à Weimar. Malgré les émouvantes lettres que Berlioz envoie à Weimar, Liszt ne s'est même pas dérangé : son vieux camarade le constate, comprend pourquoi, et en soufi're. Mais qu'il souffrirait davantage s'il savait ce que Liszt écrit alors à une amie :

— « On me dit merveilles des Troyens, mais cela ne suffira pas à me faire bouger » .

Pourtant, à la princesse Sayn AN'ittgenstein qui lui fit entreprendre les Troyens et qu'il a tenue au courant de leur composition, Berlioz écrit, depuis trois ans, les lettres les plus poignantes, et Liszt ne peut les ignorer...

A Bade, du moins, Ernest Reyer le console par son enthousiasme; il lui dit déjà le feuilleton qu'il va publier dans le (Courrier de Puris : admirable instrumentation, déclamation d'un style ample et passionné, pages dignes de Gluck^ poème qui n'est pas d'un librettiste mais d'un poète...

A quoi bon?... Aucun théâtre ne veut jouer ces Ti'oyens.

Quand il revient (début de septembre^ les articles sur Bade ou la répétition dans la Salle Beethoven ne font qu'aviver son dégoût. Tous, ils constatent Textra-

ordinaire valeur des Trojfens: et tous, ils s'indignent que l'Ope'ra Impe'rial ne les accueille pas :

— « La partition de Berlioz (écrit Escudier dans la France musicale) aurait dû entrer de plain-pied dans le sanctuaire de notre grande scène française. Ce n'était pas à lui à solliciter l'admission d'un chef-d'œuvre... »

Paul Smith, à la Gazette musicale :

— « Pour les faire jouer à l'Opéra, le meilleur moyen sera de les faire connaître dans le monde! »

Ernest Reyer^ au Courrier de Paris :

— « Il s'agit de savoir, maintenant, jusqu'où peut aller le patriotisme d'un musicien, et combien de temps une œuvre grande et belle, qui se sent oubliée dans le silence du portefeuille, peut résister aux sollicitations étrangères ».

Et dans les Débats, le fidèle d'Ortigue :

... J'espère que les Troyens seront représentés sur notre première scène lyrique avec un soin et un luxe dignes de l'auteur. Je l'espère pour l'honneur du pays...

Dans les premières années de ce siècle, il y avait un opéra réputé inexécutable : l'Empereur ordonna que l'on trouvât possible ce qui avait été déclaré impossible. La Vestale fut jouée; et trente ans après on jouait encore la Vestale !

Récriminations sans effet, nuisibles peut-être, et qui toutes répétaient au malheureux auteur une vérité qu'il savait trop : l'Opéra ne veut pas des Troyens, l'Empereur et l'Impératrice ne veulent pas s'y intéresser.

Lui, trépidant, « exténué », harcelé par la mort qu'il voit partout et qu'il sent en lui, il ne peut pas se résigner. Ce silence, où l'on condamne son œuvre, l'étreint à la gorge comme une main de fantôme...

— « J'ai beau faire, cette résistance inerte des imbéciles qui dirigent l'Opéra me crève le cœur... Je ne

pourrai supporter longtemps les maux physiques amenés par tant de causes morales réunies. . . Je saigne, je saigne, je saigne... t>

Wagner (mi-septembre) arrivait à Paris, pour faire monter son Tannhdiiser à l'Opéra.

(Mi-septembre 1859 à 20 décembre 1863.) ^

Wagner arrivant à Paris, c'était pour Berlioz un présage plein de menaces.

Berlioz, Wagner, l'un des deux exclurait Tautre.

* Sources particulières du chapitre viii. — H. Berlioz. — Brouillons d'allocutions prononcées à Strasbourg (collection Malherbe). Lettres à Legouvé (communiquées par M. Paladillie); à Mme Viardot (Guide musical, 1903, et Hevue musicale, 1903: à Rover, bibliothèque de Grenoble; à Ritter {Musique populaire, 1881); à Schwab {id., 1882); au prince de Hechingen {Guide musical, 1891); à Stephen Heller {ia.): — lettres à Berlioz écrites par Wagner, Kreutzer, Richard Pohl, la princesse Wittgenstein, communiqu«!^es par les héritiers; — Wagner à Berlioz {Débats, 1860); — Béatrice et Bénédict, manuscrit au Conservatoire, livret chez Téditeur Joubert. — Rapport sur les l^royens (archives de l'Opéra, voir le texte).

Liszt, Lettres à la princesse. — Saint-Saens, grande édition à' Orphée: article à la Revue de Paris, 1896. — Ernst, voir le Ménestrel de 1884. — Louisa Pohl, Berlioz. — Servières, Tannhauser a l'Opéra en 186 1 ; Richard Wagner jugé en France. — Legouve, Soixante ans de souvenirs. — Lovenjoul, Histoire des œuvres de Théophile Gautier. — Ernst, VOEuvre dramatique de Berlioz. — Reyer, Débats de 1887 et 1894, et Century, 1893. — PiGOT, Bizet.

Journaux de l'époque. — La Causerie. — Le Monde dramatique. — La Revue fantaisiste. — Le Temps. — Le Courrier du Dimanche. — La France. — La Revue européenne. — La Nation. — Le Nain Jaune. — Le Courrier du Bas-Rhin. — UOpinion nationale. — U Illustration de Bade. — Voir aussi p. 384, et le texte du chapitre.

Un peintre, un romancier, ne sont pas, pour leurs confrères peintres ou romanciers, des concurrents aussi redoutables qu'un musicien pour un autre musicien. Dans une exposition, ou aux vitrines des librairies, l'un peut nuire à lautre; il ne l'exclut pas, il ne le re'duit pas à néant : s'il le diminue, il le laisse vivre. Entre deux compositeurs qui écrivent pour le théâtre, la lutte, fatalement, est une lutte à mort.

Pour Berlioz et Wagner^ peu de théâtres à Paris; ou plutôt un théâtre unique : l'Opéra. Si l'Opéra Impérial s'ouvre à Pun, il est fermé à l'autre. Non que l'Opéra ne joue qu'un auteur. Mais Wagner et Berlioz, aux yeux du public d'alors et de l'Académie Impériale de musique, sont dans la même situation : deux novateurs, deux suspects, dont les œuvres ne feront pas cVargent... Meyerbeer fait couler un intarissable flot d'or; Halévy, Auber, Flotow, et quelques autres fournisseurs honorables, font leurs frais ou donnent de petits bénéfices. Pour varier l'affiche, pour obéir aux obligations diverses et justifier, si peu que ce soit, les dépenses couvertes par la Maison de l'Empereur (c'est-à-dire par le budget nationalj. pour céder aux influences mondaines ou politiques, plaire à quelcjne abonné considérable qui entretient une chanteuse jusqu'à subventionner clandestinement la direction, — on monte, au hasard, telles autres pièces signées par un amateur riclie, un prince, ou un pauvre diable de vieux débutant (il faut bien encourager les I>eaux-arts!). — Ouant à un artiste véritable, qui s'est efforcé de chercher une nouvelle forme d'art et l'a peut-<Hre créée, pourquoi l'accueillerait-on? S'il est protégé, si l'Empereur, si un souverain étranger, si une coterie parisienne ou un mouvement dans la presse l'imposent avec persistance, on fera un sacrifice d'argent en sa faveur. Et aussitôt, libéré de fart par cette perte. l'Opéra hnpérial re-

prendra tranquillement son « pot-au-feu théâtral » et son commerce de femmes... Deux vrais compositeurs, c'est trop. Si par hasard l'œuvre de l'un voit la rampe, Tœuvre de l'autre est assurée d'attendre dans les cartons, — d'attendre longtemps, ou toujours.

Malheureux Troyens, pleins de génie, — inutiles, morts-nés peut-être... Et Berlioz, continûment accablé par la névrose intestinale, sent que la mort le tient.

Cependant, pour Mme Viardot, le Théâtre-Lyrique se préparait à reprendre VOrphée de Gluck. Carvalho, le directeur, avait chargé Berlioz de revoir la partition. Il kii demandait même, comme il est naturel à un directeur qui désire mettre tous les atouts dans son jeu, d'intercaler l'ouverture d'Iphif/énie. un chœur d'Armide et tout ce qu'on pourrait trouver... Berlioz de résister. Sa tâche, comme il la comprenait, devait simplement consister à restaurer la partition même de Gluck : rétablir les morceaux supprimés, reconstituer Forchestre original et notamment le purger de toute trombonisation, réaliser correctement la partie d'alto indiquée trop sommairement par l'éternel col basso, rétablir les instruments supprimés ou les remplacer par des équivalents modernes, — « mettre en ordre les deux partitions, l'italienne et la française, et les réunir pour Mme Viardot qui chantera le rôle contralto »...

Tant de restaurations, légitimes ou indispensables, peuvent entraîner bien loin. A force de restaurer, on est presque forcé de corriger, ou même de collaborer. Mais Berlioz était retenu par un sincère respect de l'œuvre et il voulait, autant que possible, faire revivre la tradition du dix-huitième siècle : jadis, étudiant en médecine, il avait admiré Mme Branchu, Dérivis: puis, disciple du chevalier Lesueur qui avait vu la Saint- Huberty et qui commentait si doctement les intentions

« hypocri tiques » de Gluck, il avait fiancé son jeune génie à la tragédie lyrique. Et maintenant, dans ses Troijens, — autant que le lui permettaient son culte pour Weber et Beethoven, son romantisme descriptif et son mystérieux pouvoir d'être un poète de la sonorité, — n'était-ce pas au style de la tragédie lyrique qu'il venait de revenir? Vraiment, seul à Paris (et mieux même que Wagner, musicien et intelligent à l'allemande, gâté par le goût du rubato théâtral), seul, Berlioz, élevé dans la filiation gluckiste, pouvait préparer la résurrection d'Orphée.

Il y travaillait avec passion, avec délice. Copier la partition, et par places transposer, tout ce « travail de mosaïste » , fastidieux pour un autre^, lui ramenait les grandes joies de son adolescence : note à note, passionnément, à l'insu de sa famille, il les avait copiées jadis, ces belles partitions de Gluck... Sous sa plume, les voilà qui chantent encore, avec toute l'âme de sa jeunesse... Autre délice : il les pénètre mieux; dans la douce lumière qu'elles répandent^ il voit plus nettement ses Troyens, et il médite de leur donner, à force de retouches, une beauté plus sereine.

Sans ce travail, il serait déchiré par l'ennui et par le doute. Pour quelques jours, il est seul. Sa sœur, Adèle Suât, vient d'emmener Marie à Fontainebleau : il s'invite (13 septembre) chez Mme Viardot, à Courtavenel. Là-bas, il parlera de Gluck, des Troyens; la cantatrice, excellente musicienne, se mettra au piano : plus de spleen...

A Courtavenel. deux jours, la névrose le terrasse. — Dans les accalmies de la douleur, il écoute Mme \'vàvdot; au piano, elle joue les Troyens^, et Berlioz ^( les scrute dans les détails y> .

Il revient rue de Calais. Les Troyens le hantent : un matin, il les reprend pour quelques corrections, et il y

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« travaille tout le reste du jour, jusqu'à onze heures » . Le lendemain, Orphée... (^ Puis, des crises de larmes^ des convulsions de cœur... »

11 est seul. Marie, maintenant, ville'giature à Saint- (lermain. Lui, dès qu'il pose la plume, ou dès que la névrose le ramène à son lit et l'y torture^ quelle proie sans de'fense pour les morsures du désespoir! Tout, sauf la mort, lui est fermé. Son besoin d'imaginer n'a plus même les rêveries de l'amour. Pour tromper son cœur avide, insatiable, il n'a que d'inconsistants souvenirs... La douceur qu'il respire dans l'affectueux ménage des Viardot, et la visite de sa sœur si aimante^ que font-elles sinon d'exacerber son besoin de tendresse et de lui rendre plus angoissant le sentiment de sa solitude... Son fils, autre souffrance. Exalté, désorbité, travaillant peu et par à-coups, à quoi arrivera-t-il dans cette carrière de marin qu'il a choisie comme son refuge d'enfant perdu? Il est à Dieppe, prépare un examen : réussira-t-il?... Et les TrofjenSy les montera-t-on jamais? 11 fait (( parler de divers côtés aux gens de l'Opéra » . Au Théâtre-Lyrique, Carvalho se montre <( enthousiasmé du poème »... Tout cela, pour quel résultat?

— <( Je passe ma vie dans un tourbillon de douleurs et d'anxiétés... »

Et encore (octobre) le « travail de mosaïste » pour la reprise d'Orphée. Puis la correction des parties, les répétitions chez Mme Viardot et au théâtre. Tout, aux gens de Carvalho qui ne comprenaient rien à Gluck, tout était à apprendre. Et non seulement le style musical, mais la mise en scène : les ballets, ou plutôt les danses expressives, la plastique « hypocritique » des Ombres dans les Champs Élysées, il faut que Berlioz les exphque aux danseurs et figurants pour lesquels la musique est lettre morte : peut-elle sauter comme une

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ballerine qui ne songe qu'à faire bomber son tutu, cette « Ombre souffrante qui ne veut pas être console'e?... » Et pour Mme Viardot, il faut écrire des cadences, ou remanier des airs, entre autres, celui qui termine un acte^ L'espoir renaît dans mon âme :

— c< Il faut absolument faire (écrit Berlioz à la cantatrice) une cadenza mirobolante. »

Cet air à roulades, aussi bien, est-il de Gluck? N'estil pas plutôt de Bertoni? (1).

(( Aucun ménagement », avec un air qui n'est que de Bertoni. On se met à trois pour le ^ tripoter ». La cantatrice substitue aux vermicelles rococo des arabesques de grand style; Saint-Saëns (car Berlioz s'y refuse) écrit un nouvel accompagnement dans la manière de Mozart; et Berlioz introduit ingénieusement, comme une autre idée fixe^ un rappel de thème :

— « Les instrumentistes-virtuoses (mande-t-il à la cantatrice) le font dans les cadences de leurs concertos. . . On dira, s'il le faut, que c'est le ]mnt d'orgue fait par Lefjros (Berlioz souligne), qui jouait Orphée à Paris quand Gluck y monta son ouvrage. Le Parisien gobera cela parfaitement. »

Peccadille et boutade qu'on ne peut guère prendre au tragique. Berlioz d'ailleurs faisait tout le possible pour reconstituer fidèlement l'œuvre :

— « Comment voulez-vous que je me permette d'instrumenter un morceau de Gluck, moi qui ai tant de fois exterminé les gens qui prenaient de telles libertés? »

Il a du mérite à résister : la cantatrice est si bonne pour lui. Chez elle^ elle lui joue les Troj/ens pour qu'il les corrige à loisir; quand elle reçoit, elle chante les

(1) Berlioz croit être sur que cet air est de Bertoni (feuilleton). — De nos jours les ériidits croient être sûrs du contraire... Cette question pourrait surtout intéresser Bertoni.

grandes scènes des Troyens... Chaque fois, bouleverse', ravi, il s'abandonne au bonheur des larmes et oublie, pour un moment, ses inlassables douleurs :

— c( Je suis toujours sur le gril de ma névralgie. On m'électrise chaque jour : cela ne me fait ni bien ni mal... Les médecins, quels farceurs!... »

La résurrection d'Orphée (18 novembre d8o9) enthousiasma le public, et plus encore Berlioz. Aux Débats^ il s'écrie :

Nous ne reprenons pas les chefs-d'œuvre; ce sont les chefs-d'œuvre qui nous reprennent. Orphée nous a repris...

. Dans l'acte des Enfers, tout est sublime Quelle merveille que la musique des Champs Éljséesî On se prend à détester les sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre éternellement ce divin murmure...

Et longuement, avec un ravissement sincère qui lui inspirait comme une ode à la beauté, il célébrait (tout en protestant contre quelques altérations du texte) les mérites de Mme Viardot : sa voix, son art du chant, ses attitudes dignes du Poussin ou plutôt des basreliefs antiques... ^ C'est divinement beau ».

Le succès d*Or/^//^'^ lui rend courage. Il y a donc encore un public pour les grandes œuvres : il se remet aux Troijens (décembre) et compose les ballets. A chaque représentation d'Orphée, quel bonheur pour lui, quel oubli de tout!... Quand il entre, cette salle pleine, qui assure une bonne recette (sur laquelle il doit toucher, comme à l'ordinaire, les droits d'auteurj, lui promet qu'on appréciera ses Troyens. Satisfait aussi, Carvalho parle même de les monter... Mme Viardot paraît : l'âme ravagée du vieillard s'évade aussitôt, caressée de musique, vers le monde paisible des Ombres : ces bienheureuses n'ont plus qu'un souvenir atténué de la vie humaine dont elles sont guéries.

Le lendemain, travaillant aux Troyens, il est tant submergé de bonheur que la grande phrase de son Roméo, la phrase d'amour et d'extase^ chante en lui et se mêle à tout.

Mais les douleurs d'intestin le reprennent, et les coliques; et aussi les criailleries de sa femme. S"il le peut, il fuit : à l'Institut, ou aux Débats, à la Gazette musicale, ou à la Bibliothèque du Conservatoire, ou chez quelque ami influent qu'il intéresse au sort de sa partition :

— « Je gaspille mon temps. A peine m'arrive-t-il d'employer artistiquement une heure sur quarante... Vie déchirée... Sur ces quarante heures^ il y en a bien vingt employées à souffrir d'une ou d'autre façon. »

Autre année (d860), mêmes irritations, mêmes besognes mercenaires, même ennui de feuilletoniser, mômes chagrins et mêmes doutes de Partiste sans public. x\h! s'il pouvait tout prendre avec indillerence, avec sang-froid; s'il pouvait <^ rester tranquille comme le canon qui fait feu et vomit sa mitraille » .

C'est égal, il est permis de rager.. Partout de gros ânes et de petits chiens, sans compter les porcs qui viennent fourrer leur groin dans les plantations de l'artiste.. .

.. Que je suis triste!... Il me semble que mes jeux vont fondre en pleurs de lave... Ne me traitez pas de boursouflé, d'emphatique, de fou. Non, non, je suis peut-être seulement malade...

Il a des tt jours extra-sensitifs ». Sur ses nerfs^. comme sur une plaie à vif, tout est brûlure, même l'air qui passe. Combien terrible, alors, Tenfer où sa femme le retient et le torture? Par ses plaintes vaniteuses, ses caquets aigres, ses sottes et interminables jérémiades, — et malgré la bonasse Mme Martin Sotera de Villas qui n'en peut mais, — Marie Berlioz,

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angoissée par ses crises cardiaques, verse sans cesse son acide sur les plaies du malade. Martyre continu et raffine'. Il ose à peine l'avouer à ses plus intimes confidents :

— ^^ J'ai l'esprit inquiet, troublé. Ma vie est dehors; mon intérieur est fatigant, irritant, presque impossible... Il n'y a pas de jour, pas d'heure, où je ne sois prêt à risquer ma vie, à prendre les déterminations les plus violentes. Je vous le répète; je vis en pensée, en afl'ections immenses, loin de chez moi. — Je ne puis vous en dire davantage... »

Wagner, juste à ce moment, fait annoncer son premier concert. Ce sera pour le 25 janvier, au Théâtre- Italien; lui-même dirigera des ouvertures et des fragments de Tristan, de Loliengrin et de Tcninhduser.

Le monde musical, à Paris, est remué par cette annonce. On sait que les œuvres de Wagner, en Allemagne, sont l'objet de discussions violentes. Lui-même est un proscrit politique, un révolutionnaire qui a failli être pris et fusillé. Et il se présente comme le prophète, le rédempteur qui apporte une nouvelle loi musicale. Ses écrits théoriques, son Opéra et Drame, la critique parisienne les connaît à peine ou les connaît mal. En hâte^ afin d'improviser une chronique d'apparence savante, les feuilletonistes doivent parcourir tels articles comme ceux de Fétis (sept articles dans la Gazette musicale de 1852) où les idées de Wagner, déjà troubles en elles-mêmes, sont faussées, adultérées, et d'autant plus victorieusement réfutées. Et les formules qu'on en donne, dans les conversations d'artistes ou de journalistes, se ramènent à ceci : « Beethoven, Mozart^ Gluck et même notre incomparable Meyerbeer, ont fait fausse route; mais M. W^agner, par bonheur, vient nous montrer le chemin de l'avenir. >^

La musique de l'avenir, mot magique et terrible; il sonne partout, dans les milieux musicaux, à l'annonce des concerts de Wagner. Et que veut-il dire^ qu'est-il, alors, dans la réalité vraie et immédiate? C'est un mot de passe, un signe de ralliement, qu'on échange avec un sourire. <( Musique de Tavenir », se disent l'un à l'autre tous ceux qui tiennent une place quelconque dans le monde musical, « musique de l'avenir » !... Et ils haussent les épaules. Ils sous-entendent : « Ce Wagner croit nous déposséder et changer nos habitudes;... musique de l'avenir, . . . qu'on le joue dans cinquante ans. . . Après nous le déluge^ et la musique de l'avenir ».

Ces mots, une guillotine sèche. Et l'on invite Hector Berlioz à y passer... Malade, exaspéré, ces mots lui tintent dans l'oreille... Musique de l'avenir... 11 suffît peut-être d'un rapprochement fait par un camarade ou un ennemi déguisé, et voilà Berlioz hanté par cette peur : tous les deux, Wagner et Berhoz, roulés dans le même sac, avec ce boulet de « la musique de l'avenir », on va les jeter è la mer.

Or Wagner est là, et il tourne encore autour du critique des Débats. Il lui rend visite. Quatre jours avant le premier concert il lui envoie la partition de Tristan, avec cette dédicace :

— « Au cher et grand auteur de Roméo et Juliette,, l'auteur reconnaissant de Tristan et Yseult ».

Et il y joint cette lettre :

Cher Beulioz,

Je suis ravi de vous pouvoir otlVir le premier exemplaire de mon Tristan. Acceptez-le et gardez-le d'amitié pour moi. A vous.

Kichard Wagner.

21 janvier 1860.

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