‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 25 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

Encore ce fourbe, reprend l'irascible et criarde Marie Berlioz-Recio... Et son Hector est assez naïf pour croire à ces hommages d'avant le concert et d'avant l'article; son Hector est assez sot pour recevoir Wagner chez lui; et là, si elle n'y avait mis bon ordre, il lui aurait donné des conseils pour recruter son orchestre... Et autour de Berlioz, stylés par l'ancienne chanteuse, et d'ailleurs antiwagnériens d'euxmêmes, les camarades (Damcke, d'Ortigue, Massart; de rapporter et d'exagérer ce qu'on dit sur AV^agner et sur lui : qu'il prenne garde, qu'il sépare sa propre cause de celle de Wagner;... autrement, on les confondra tous deux dans le même échec.

Amitié bien suspecte, — et encombrante, et compromettante : « la musique de l'avenir »!

Cette partition de Tristan, avec un texte allemand qu'il ne peut pas lire, Berlioz l'ouvre à peine. Il est tout à ses Troyens : il les relit encore avec Mme Viardot; et toute une journée (le 24), il « porte le feu et la cognée dans un finale ».

Le 25, jour du concert, il est malade.

— « Peut-être, ce soir, serai-je plus fort, pour le concert de Wagner... » Et cette lettre à Mme Viardot est d'une écriture mal assurée, tantôt petite et appliquée, tremblotante, tantôt jetée à grands traits nerveux et crispés, droite ici, là penchée. Il écrit de son lit, évidemment, et il souffre, il s'interrompt...

Le soir, remis ou à peu près, il assiste au concert avec sa femme. Heureuse de se montrer dans cette chambrée si parisienne, la seconde Mme Berlioz, saluée par l'un, par l'autre, rayonnante, dominatrice, absurde, ne peut retenir sa langue. Et ce qu'elle dit va rouler en écho jusqu'aux oreilles de Wagner... Berlioz, inquiet, las, et dont le larynx relâché n'a plus qu'une voix sourde^ la laisse parler. Que n'arréte-t-elle son

caquet, la maladroite! Ses sottises, sa jalousie mesquine et bête, son piaillement de pintade, retomberont en haine tenace sur le pauvre grand homme.

Le concert commence. — La musique de Wagner, tout de suite^ fait « souffrir » Berlioz, et en même temps s'impose à lui; il en reconnaît la grandeur, la « véhémence »: le coloris orchestral lui plaît... Pourtant l'exécution est loin d'être bonne.

Dans la salle, les uns applaudissent à tout rompre, les autres protestent. A Tentr'acte, dans le foyer, ce sont des « fureurs, des cris, des discussions » : un peu plus, on en viendrait « aux voies de fait ». Et Marie, de parler... BerUoz « observe », taciturne : lui aussi, jadis, et à Fàge de Richard Wagner, il a provoqué de semblables clameurs... Assembler un tel orage, n'est-ce pas. pour un artiste, une preuve de force, de vitalité, et un gage d'avenir?...

Après le concert, Berlioz et sa femme, se donnant le bras, croisent Reyer. Berlioz ne dit rien, mais sa femme parle; elle lance, « d'un ton moqueur » :

— « Oh! Reyer, quel triomphe pour Hector! »

Et Reyer de penser que « le triomphe est bien un peu aussi pour Richard » (1).

Les articles paraissent. Dans les grands quotidiens (où Pinfluence dorée de Meyerbeer était puissante), ce sont des éreintements magistraux. Au Siècle, au Constitutionnel, au Moniteur, il n'y a que plaisanteries et critiques sur la musique de l'avenir : « Absence de mélodie, sons aigres, acides et qui portent sur les nerfs, confusion de sonorités étranges, efforts de la volonté qui aboutit au néant... »

Partout, néanmoins^ on reconnaissait l'accueil symphatiqueou même enthousiaste du public... Mais, il y

(1) Reyer le rapportera, par écrit, au moins trois fois. — Débats 1887 et 1894, et Centun/ 1893.

avait là tant d'Allemands, constate le sémillant Fiorentino. Et il insistait sur les accoutrements tudesques : « robes de satin jaune à corsage cramoisi, jupes bouffantes avec torsade d'or, touffes de rubans cerise entremêlées de verroteries et de coquillages, panaches blancs plantés sur l'oreille,... enfin les toil'ettes et les coifinres de ravenir f . . . »

Les critiques favorables à Wagner, les plus clairvoyants, furent quelques littérateurs sensibles à la musique : Gasperini. Emile Perrin, Champfleury, Baudelaire... Mais leurs articles (comme celui de Reyer; paraissaient dans des feuilles à faible tirage...

EtTarticle de Berlioz? On l'attendait, on le guettait. Le novateur français ferait il cause commune avec le novateur d'outre-Rhin? Car enfin, tous deux, discutés, incompris, mais pleins de foi dans l'avenir, c'étaient bien des musiciens de l'avenir.

Tâche embarrassante pour le critique des Débats.

Répudier la <( musique de l'avenir » , il le fallait de toute nécessité. Mais qu'entendait Wagner par ces mots? Personne à Paris ne le savait alors. Alors, même si l'on eût étudié, longuement et de sens rassis, les théories wagnériennes, qu'y aurait-on pu comprendre? Alors la Tétralogie, écrite à moitié, n'était pas publiée; Tristan, composé l'année précédente^ venait de paraître, et une rapide, une incomplète lecture d'une partition avec texte allemand (Berlioz, malade, s'étant plutôt occupé de ses Troyens) ne suffisait pas sans doute pour imposer la compréhension d'une œuvre aussi personnelle, hardie et révolutionnaire; — alors les Maîtres chanteurs n'étaient même pas esquissés, les Festspiele et le théâtre wagnérien semblaient des rêves irréalisables, des chimères... Alors donc, les idées de Wagner, auxquelles sa musique ne prêtait pas encore l'ascendant et la vitahté d'une œuvre géniale; — alors

ces théories^ à qui manquait la démonstration de l'expérience, ne pouvaient guère paraître que les rêveries d'un songe-creux bouffi d'orgueil. — Mais pour écrire une chronique, Berlioz n'avait pas à s'en demander tant. Il lui fallait aller au plus pressé, au plus urgent : pour sa propre défense, pour tâcher de sauver ses Troijens, il fallait, — oui, // fallait, — qu'il se déclarât contre la « musique de l'avenir ».

C'est ce qu'il fit. Son article parut quelques heures avant le troisième concert (8 février, Débats, antidatés 9). Parlant des idées esthétiques de Wagner, il condamna ce qu'il ne connaissait pas et ne pouvait presque pas connaître, ce qu'il appelait les « tendances du système ». Ces « tendances », qu'il ne pouvait guère deviner à travers les fielleux articles de Fétis ou les dénigrants propos de camarades, il les imagina comme chacun fait dans une discussion sommaire et passionnée. D'une part, il mit d'évidents truismes, d'autre part des suppositions plus qu'aventureuses; et il se déclara^ solennellement, en faveur des premiers contre les autres : tour à tour il lança de dramatiques credo et de non moins dramatiques non credo. Le lecteur et Wagner même, s'ils acceptaient ce groupement d'idées et se laissaient entraîner par cette rhétorique d'avocat d'assises, ne pouvaient qu'être de l'avis de Berlioz, évidemment.

Restait à savoir si les « tendances » ainsi présentées étaient bien celles de Wagner. Evidemment non. L'émouvante excommunication lancée par Berlioz sur l'esthétique wagnérienne ne frappait qu'un fantùme inventé par lui.

Quant à la musique, il s'effor(^*a de lui rendre justice.

Elle l'avait fait « souffrir » let l'on connaît la violence de ses sensations « volcaniques »\ Néanmoins, il analysa les divers morceaux avec un manifeste

désir de les comprendre. D'après les détails qu'il donne, on peut supposer qu'il était revenu au deuxième concert (1^' février, même programme). L'ouverture du Vaisseau fantôme^ déclare-t-il, « débute par un foudroyant éclat d'orchestre » ; elle est « vigoureusement instrumentée » . La grande scène de Tannhauser (marche et chœur) « est d'un éclat et d'une pompe superbes; le rythme y prend des allures chevaleresques, fières, robustes;... il faut reconnaître là une page magistrale » . Dans l'ouverture de Tannhduser, « la force et la grandeur dominent encore » . Quant aux fragments de Lohengrin, ils brillent par des qualités plus saillantes », ils ont plus de « nouveauté »; V l ntroduction est « admirable de tout point;... c'est une merveille d'instrumentation ; . . . ce beau morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de dureté; c'est suave, harmonieux, autant que grand :... pour moi^ c'est un chef-d'œuvre. »

Certes, Berlioz faisait des réserves : abus de chromatisme, dissonances et « appoggiatures qui les rendent plus cruelles... » Quant au prélude de Tristan, il avouait : — « J'ai lu et relu cette page étrange; je 1 ai écoutée avec Tattention la plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien^ il faut l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu faire. » (1).

Tel est cet article sur lequel, depuis cinquante ans, on a tant épilogue. On continuera de le juger diversement, chacun selon son goût ou ses passions du moment. Nous nous sommes efforcé de montrer, impartialement, dans quelles conditions psychiques il s'est produit. 11 nous semble que cette vérité journaUère et intérieure est la vérité même. Mais jusqu'ici on lui a toujours préféré d'inconsistantes divagations esthé-

(1) L'article est reproduit tel quel dans A travers chants.

tiques : chacun nous a fait part de ses propres impressions ou de ses désirs, au lieu de montrer les faits de 1 860.

Pour Wagner, l'article de Berlioz avait plus d'importance que les autres : isolé lui-même, comme tout artiste véritable, il sentait en Berlioz un autre grand isolé, un pair, et qui était Tainé.

L'article le blesse. Que valent les grands éloges, auprès de cette « manière équivoque, sinon méchante, de traiter la question de la musique de V avenir ? »

Et Wagner de préparer une lettre ouverte qu'il enverra aux Débats. Musique de l'avenir ? ?son. il faut dire Œuvre d'art de Tavenir : c'est !à le titre^ expliquet-il, d'un ouvrage où il s'est proposé de montrer ce que sera cette œuvre d'art. Elle sera^ estime-t-il, la fusion de tous les arts; la musique sera complétée^ expliquée, par la poésie et la mimique...

Jugez d'après cela, mon cher Berlioz, ce que j'ai dû éprouver, en voyant, au bout de dix ans, que non pas des gens légers et superficiels, non pas des marchands de concetti, des faiseurs de mots, des bravi littéraires, mais un homme sérieux, un artiste éminent, un critique intelligent, instruit et honnête tel que vous, plus que cela, un ami, avait pu se méprendre sur la portée de mes idées à tel point qu'il n'a pas craint d'envelopper mon œuvre de cette ridicule papillote : inusitjue de l'avenir.

... J'espère que bientôt, l'un et l'autre, dans des conditions tout à fait égales, nous pourrons nous comprendre rêciproquDnent. Laissez celte France si hospitalière donner un asile à mes draines lyriques, j'attends de mon côté, avec la plus vive impatience, la représentation de vos Troyens. impatience que légitiment triplement l'atTection que j'ai pour vous, la signification (fue ne peut manquer d'avoir votre œuvre dans la situation actuelle de l'art nuisical. et plus encore l'importance particulière que j'y atlache au point de vue des idées et des principes qui m'ont toujours dirigé.

Richard Wagner.

Cette lettre parut dans les Débats (22 février).

Fallait-il répondre, et que répondre?...

Dans le numéro du 23, Berlioz publiait son feuilleton sur un opéra-comique fort distingué : Philémon et Baucis, de Gounod...

Tout à coup^ on l'appelle en Dauphiné, à Vienne : sa sœur est à la mort.

La sœur qu'il aimait tant, toujours borme, compatissante et douce... Elle, si heureuse auprès de son mari, cet honnête et serviable Suât, pourquoi la mort stupide la prenait-elle?

A Arienne, près d'Adèle mourante (derniers jours de février), quelles lugubres pensées : moribond lui-même et désespéré, c'est lui qui appelait la mort... Elle s'acharnait sur cette femme qui répandait le bonheur autour d'elle, sur sa sœur plus jeune que lui de dix ans!

Un médecin de Lyon, une « célébrité », la visita. Il estima la crise passée : la malade allait entrer en convalescence, assura-t-il.

Berlioz revint à Paris.

A peine arrivé, un télégramme : Adèle morte (2 mars 1860).

— « Déchirement de cœur;... nous nous aimions comme deux jumeaux,... c'était une amie intime... (1). »

De toutes les femmes qui avaient passé près de lui ou s'étaient mêlées à sa vie, c'était la seule, celte sœur aimante, qui ne lui eût pas fait de mal. Messagère de clémence et de paix, combien elle avait tendrement intercédé auprès de ses parents en faveur du fils égaré. Le mariage avec lOphélia d'avant 1830 et les sommations dites respectueuses, l'évasion avec la chanteuse, — sur ces écarts elle avait attiré le pardon. Les vio-

(1) Pour cette page, lettre inédite (collection Malherbe).

lences d'une mère portée aux éclats dramatiques, elle les avait amorties par sa douceur. Et c'était encore elle, infatigable à se dévouer, oubliant même les duretés d'une sœur acrimonieuse et bel esprit, — c'était encore elle qui l'avait assistée, de longs mois, durant une agonie épouvantable... Sœur bien-aimée, retournerait-il à Vienne pour les funérailles^ Son fils, de Dieppe^ était accouru auprès des Suât, et le remplaçait. — « Presque toujours couché ». Berlioz ne put affronter un nouveau voyage.

A Paris (mars et avril >, « cruelles préoccupations ». Dès les concerts de Wagner, redoutant sans doute l'avance que son rival allait prendre vers l'Opéra, Berlioz avait fait annoncer que Carvalho monterait les Troijens. Annonce inconsistante : Carvalho, tout de suite, va quitter le Théâtre-Lyrique et céder la direction à son secrétaire Réty... D'autre part, Berlioz ne cesse guère d'agir pour tacher d'imposer son œuvre à l'Opéra.

Combien de résistances, combien de mauvais présages.

Au milieu de mars, on annonce que le Tannhduser sera monté l'hiver prochain. — Girard, ce vieux camarade de Berlioz, ce chef d'orchestre dont il aurait tant voulu occuper la place, vient de mourir : un soir, conduisant la trois cent soixante-sixième représentation des Huguenots ilG janvier), il tombait, terrassé par un arrêt du cœur. Quelques jours après, la fidèle Gazette musicale annonçait la candidature de Berlioz... C'est Dietsch qui fut nommé.

Les autres places de Girard lui échappent aussi : aux concerts de la cour, qui dépendent de la Chapelle Impériale, Au])er fait nonnuer un concurrent. Au Conservatoire, les musiciens de la Société des Concerts élisent leur chef; Berlioz est candidat; quatre-

vingt-dix-huit voix sur cent quatre désignent Tilmant.

Ombre de lui-même^, pourquoi s'obstine-t-il encore à se mêler aux vivants pour s'imposer à eux?... Mais Marie est là, qui le domine, qui le pousse. — Luimême, peut-il lâcher pied, désarmer, tendre le cou?... Ses Troyeus et son œuvre entier^ peut-il, tant qu'il n'est pas mort, les laisser mourir plus vite que lui?... La rage, le désespoir le reprennent; et les douleurs... La névralgie intestinale le tord sur son lit... Quelle sottise, quand il a le goût de la mort dans la bouche et quand il aspire avec délice au néant, quelle folie que tout ce qui est de l'homme :

— « Je ne désire que le sommeil, en attendant mieux. »

Wagner, pendant ce temps, livrait à Bruxelles d'heureuses batailles, — incertaines mais grosses d'avenir. L'avenir, la musique de l'avenir... Berlioz, durant ses continuelles souffrances, ne regardait plus que vers la mort.

Une secousse, tout à coup, le galvanise. Il renaît, pour un soir : le Théâtre-Lyrique (5 mai) reprend le Fidelio de Beethoven. D'enthousiasme, Berhoz donne deux articles 3,\ix Débats.

Wagner, revenu à Paris, les lit.

C'est par une radieuse journée de printemps (22 mai). Le matin, aspirant le soleil et « un léger vent d'est », Wagner a fait sa petite promenade hygiénique avec son chien Fipps : tout est en fleurs, tout verdoie, — et il va bientôt faire répéter son Taiinlmiser... fleureux présage : ce ciel rayonnant, juste pour son anniversaire : Wagner, aujourd'hui, a quarantesept ans... L'article de Berlioz lui plaît : il y reconnaît des préoccupations qui sont les siennes, un même amour, une même intelligence de la grande musique, une même foi dans la dignité de l'art, une même

haine contre les théâtres soi-disant lyriques, où Ton « transforme l'orchestre en boutique de chaudronnier », — un même dégoût pour les sottes habitudes du public : il faut que tout andante, quel que soit le sentiment ou la situation dramatique, se termine par une cabalette; la cabalette donne au public le coup de fouet qui Tenlève... c Au fait ("s'écrie le feuilletoniste des Débats), pourquoi ne pas lui donner de coups de fouet?... »

Cet article enchante Wagner... S'il écrivait à Berlioz?... « Cher Berlioz... » Non : on a expliqué à Wagner que son amitié, sa camaraderie, blessent Berlioz: il lui donne donc du cher Maître :

Cher Maître.

Je viens de lire votre article sur Fidelio; sovez-en mille fois remercié! C'est une joie toute spéciale pour moi d'entendre ces accents purs et nobles de l'expression d'une àme. d'une inteUigence si parfaitement comprenant et s'appropriant les secrets les plus intimes de la création d'un autre héros de l'art. H y a des moments où je suis presque plus transporté en apprenant cet acte d'appréciation, que par l'œuvre appréciée elle-même, puisque cela nous témoigne d'une sorle incontestable qu'une chaîne ininterrompue d'intime parenté relie entre eux les grands esprits qui — par ce lien seul — ne tomberont jamais dans l'incompris.

Si je m'exprime mal. j'aime pourtant croire que vous ne me comprendrez pas mal.

Voire très dévoué,

Kicliard Wagner.

Paris, au jour de ma naissance (1).

(1) L'original de cette lettre (conservé par Berlioz) m'a été communiqué par ses hêriliers.

Admirable lettre, « charabia de génie », dira Liszt. Dans une minute heureuse et gagné par l'enthousiasme qui déborde du bel article de Berlioz, Wagner (comme plus tard sa Koundry touchée de la grâce parmi l'enchantement du vendredi saint) semblait s'évader de son humanité, se libérer de tout intérêt personnel. — Dans l'entourage du malade, du vaincu, dans cet intérieur où règne l'ancienne chanteuse, comment cette lettre sera-t-elle lue, et commentée? A peine envoyée, Wagner le craignait déjà.

Néanmoins (écrit-il le même jour à Liszt) le fait d'envoyer ces lignes au malheureux grand homme m'a réchauffé singulièrement le cœur. Aussi ai-je continué à savourer paisiblement les douceurs de cette belle journée... L'article de Berlioz m'a fait voir nettement, une fois de plus, combien les malheureux sont seuls. Lui aussi, il est tendre et profondément sensible; le monde ne peut que le blesser et abuser de son irritation maladive pour Lentraîner, avec le concours des influences qui l'entourent, dans de prodigieux égarements... Sans le savoir, il se frappe lui-même...

Le bon Dieu n'aurait-il pas mieux fait d'omettre les femmes dans l'œuvre de la création : elles sont rarement bonnes à quelque chose, et le plus souvent elles nous sont nuisibles... Berlioz, que je n'ai pas revu depuis mon concert, m'avait fourni, une fois de plus, l'occasion d'observer, avec la précision d'un anatomiste, comment une méchante femme peut ruiner à plaisir im homme tout à fait hors de pair et le faire déchoir jusqu'à le rendre ridicule...

... Aujourd'hui, lisant son article, j'ai reconnu que l'homme richement doué ne peut trouver que dans un homme supérieur un ami qui le comprenne. Et j'arrive à cette conclusion : en ce moment, nous formons une triade exclusive de tout autre élément, parce que nous sommes tous les trois pareils; cette triade se compose de toi, de lui et de moi [Liszt, Berlioz et Wagner]. Mais il faut bien se garder de le dire à Berlioz : il se cabre dès qu'on lui en parle. Un dieu qui souffre si cruellement n'est qu'un pauvre diable!

Ni dieu ni pauvre diable, — mais un homme, vaincu par la vie et domestiqué par un jupon, — un artiste qui mourait de son œuvre.

Aurait-il même la torce d'aller à Bade?... Encore un festival à organiser... Mais il le fallait, pour gagner de l'argent, pour ne pas laisser dire qu'on est un disparu...

— « Ma névralgie augmente (juin;, je n'ai même plus les heures de nuit pour respirer... Rien de nouveau pour les Trof/ens... Adieu, je puis à peine écrire... » (Ij.

Pour un feuilleton, maintenant, il lui faut « quatre jours »... Sans les Troj/ens à pousser, ah! qu'il abandonnerait sa rubrique!... Par bonheur, le fidèle d*Ortigue le remplace de plus en plus.

A Bade (milieu d'août), il apportait une œuvre nouvelle. Peu de chose : « Tout travail qui demande une application soutenue et beaucoup de réflexion m'est impossible. » C'était le Roi des Aulnes (de Schubert) transcrit pour une voix et l'orchestre. Arrangement ingénieux, scrupuleux, où l'on retrouve sa maîtrise et sa poésie des sonorités. — La musique de Schubert, ce drame si poignant, ne pouvait que séduire le romantique Berlioz. Tout jeune d'ailleurs (et peut-être avant de connaître ce Boi des Aulnes), il avait projeté de composer une ballade avec chœur sur un sujet analogue; il en avait même arrêté le « programme « [2).

La saison de Bade, en ISiiU, devait être i^annonçaiton) « riche en nouveautés ». On menait grand bruit en rhonneur d'un opéra-comique de Gounod et Carré, la Colombe, — et dune opérette de Vivier, le célèbre

(1) Collection Malherbe. — Lettre tronquée dans la. Correspondance inédite (à Morel, 17 juin 1860).

(2) Voir Jeunesse d'un romaïitiquey p. 251-252.

corniste. « Arrosées par une pluie dor (assuraient les journaux), les partitions poussent à vue d'œil ».

Le festival, dans cette ville où la salle de jeu subventionne la musique et fournit des auditeurs bien disparates, fut triomphal^, fructueux, — et au demeurant inutile. Berlioz, selon son habitude, enverra des communiqués anonymes mais transparents :

— « Les œuvres de Berlioz (fragments de la Damnation, etc.j étaient accompagnées d'éclairs flamboyans et de roulemens de tonnerre que le ciel mêlait à leurs harmonies... » Toutefois ce fut le premier prélude de Bach (ou plutôt la mélodie de Gounod, inévitable et sirupeuse) que le public balnéaire redemanda.

Durant ce séjour à Bade, un projet de Berlioz et de l'illustre Bénazet {manager et « roi de Bade ») prit consistance. Puisque « les partitions, sous la pluie de l'or, poussaient à vue d'œil », pourquoi Berlioz, pour la luxueuse salle que Bénazet faisait alors construire, ne fournirait-il pas un opéra de demi-caractère? Depuis sept ans déjà il avait six fois organisé le festival de la saison, et les deux camarades n'avaient pas manqué d'en parler. Même, l'hiver précédent, Berlioz avait eu divers sujets en vue, et entre autres un livret écrit par Emile Plouvier... C'est à un projet de sa jeunesse qu'il s'arrêta. Voilà quelque trente ans, « foudroyé » par Shakespeare, il avait songé à « faire un opéra italien fort gai sur la comédie Beaucoup de bruit pour rien »; en hâte (janvier 1833), il avait esquissé luimême un libretto.

Il n'y a qu'à le reprendre, à le remanier... Cela s'appellera Béatrice et Bénédict; lui-même il sera son librettiste, et il intercalera quelques charges musicales, des fantaisies comme dans ses Grotesques... Le projet lui plaît, Tamuse, et séduit l'illustre Bénazet : affaire conclue, quatre mille francs par acte pour Ber-

lioz, plus mille francs sïl apporte la chose sue par les acteurs de Paris... Et surtout, pour l'année prochaine I

A Paris, tout lautomne, une accalmie de ses douleurs. Plus de remède. 11 se sent plus fort: il lui semble que la maladie s'use. Il est heureux de combiner son Béatrice et Bénédid : pièce commandée, d'un placement sûr... « Cette distraction iremarque-l-il) contribue a me remettre sur pied. »

Et ses Troyens, enfin, semblent assurés d'être représentés. Le 28 octobre, la Gazette musicale :

— « Le Théâtre-Lyrique vient de recevoir l'avis qu'une personne inconnue tenait à sa disposition 50 000 francs pour aider la direction à monter dignement les Trofjens d'Hector Berlioz. »

— « Cinquante mille francs (mande-t-il à son vieil ami Humbert Ferrand), c'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Il faut tant de chose pour une pareille épopée musicale. »

Que valait, en réalité, cette annonce? Tout ce qui concerne le théâtre est si facilement grossi, devant le public... Etait-ce bien cinquante mille francs? Fournirait-on vraiment un apport? Ft quel était cet ami, cet anonyme, cet inconnu'.^ Dans ses lettres, pourquoi ne dit-il aucun nom, un nom de prince, ou de princesse, ou dhomme célèbre?... Serait-ce une promesse de Mej'erbeer?. .. Serait-ce une prodigalité de 1 illustre Bénazet'?... Une combinaison de divers amis : le baron Taylor, les Débats, .Mme Spontini-Erard ?... Ou ne seraitce là qu'une manœuvre de presse? Car il faut bien donner corps à cette annonce des Troijens : « Ils doivent inaugurer la nouvelle salle du Théâtre- Lyrique... » Comme c'est lointain... On commence à la construire.

— Mais à rOpéra^ Tannhduser^ depuis un mois plein, est « entré en re'pétitions ».

Béatrice et Bênêdict lui donne un regain de jeunesse. Ce livret bouffe le divertit. En veine de charges, il écrit ses feuilletons des Débats avec plaisir. Les ennuyeux, il les abandonne à d'Ortigue.

— « Si tu veux rire (annonce-t-il à son fils), lis samedi procliain mon grand article:... il y a là des calembredaines à défrayer trois feuilletons. »

11 racontait (avec complaisance, avec longueur) que, grâce aux tables tournantes^ on avait pu faire parler Beethoven : bien plus, par les pieds de la table, Beethoven, continuant de vivre dans l'anneau de Saturne^ avait dicté une sonate de sa quatrième manière :

— « Comment croire maintenant au beau absolu! Certainement Beethoven, en allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son génie a dû s'agrandir... »

Plaisanteries dangereuses. On ne le traitait que trop souvent, et Wagner avec lui, ^ d'enfants terribles de la vieillesse de Beethoven ». La quatrième manière, c'étaient eux qui l'innovaient. Et ils apportaient vraiment une musique de ravenir, puisque le public et la plupart des critiques rejetaient encore la troisième manière de Beethoven, et même un peu la seconde.

Quant à cet article joyeux (24 novembre ), pimpant, goguenardant. voici comment il se terminait :

Tout vient à point à qui peut attendre. Ah î si nous pouvions vivre deux cents ans, rester jeunes, intelligents et forts pendant ce double siècle, nous autres hommes à idées (car nous avons des idées, quelquefois même des idées fixes); et si au contraire les autres mouraient à trente ou quarante ans et s'en allaient crétins comme ils sont venus. . . Ah, comme nous aurions raison de tous les obstacles, et des mauvais directeurs, et des sots professeurs, el des

mauvais amateurs, et des insulteurs!... Il n'y a que le fossoyeur avec qui, tôt ou tard, il faudrait toujours compter.

Une tumeur e'rysipélateuse, quelques jours après, se déclara. Elle intéressait (comme disent les me'decins) la partie gauche du visage. L'œil était masqué par rœdème des paupières. Fièvre, prostration, maux de tête.

A peine remis, une douleur d'une autre sorte^, mais aussi violente : l'Opéra-Comique (20 décembre) donne Barkouf, d'Offenbach.

Offenbach, une des bêtes noires de Berlioz. — OfTenbach (pensait-il) bat monnaie en se vengeant de la musique. Langue divine, il essaya d'abord de la parler; ne le pouvant pas, il s'est mis à Tavilir : — « Il a le mauvais œil », déclarait le bon Théo; et, sagement, l'auteur de Jettatiira n'alla jamais (bien qu'il en rendît compte) entendre une pièce de ce jettator... Mais peu à peu, tenacement, Offenbach était devenu une des forces de Paris; son « répertoiriculet » des Bouffes donnait la mesure du goût musical régnant... « Feux et tonnerres », combien le symphoniste romantique en rugissait de dépit et d'horreur... L'hiver précédent, tandis que Berlioz travaillait à ressusciter VOrphée de Gluck, Offenbach, avec cette vogue qui accueille une camelote boulevardière, imposait à la France et à l'Europe le dévergondage d'Orphée aux enfers : cuisses nues, poitrines offertes, exhibition de chair à vendre, le tout assaisonné de calembredaines et de flonflons. « La musique et l'amour sont les deux ailes de l'àme », pense Berlioz; Offenbach fait de la musique un ricanement. « Les théâtres sont les mauvais lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer qu'en frémissant;... les théâtres sont à la musique, écrit volontiers Berlioz, sicut amori lupa-

ni. 34

Hfir... » Il faut bien rire, dit-on ; pincer un cancan estil un crime?... « Crétins et greciins », rugit-il, cette musique grimaçante, stupide, n'a ni gaieté'^ ni joie, ni entrain, ni fantaisie. Si elle n'était que vulgaire et bête, mais elle est ahurie et abrutissante;... c'est honteux, c'est excrémentiel :

— « ^^r/ro?//= ui^pSc » {sic).

Ainsi pense Berlioz; et c'est ainsi, entre amis, qu'il frémit, vitupère, tempête et jure. Le mot de Gambronne, pendant une séance de l'Institut (29 décembre 1860), le voilà écrit en caractères grecs. Oui, « Bar-

kouf =^ [i,£pO£ » (1).

Jugement sibyllin : dans les Débats (3 janvier 1861), chroniquant sur Barkoiif, Berlioz le délaye, sans trop l'affaiblir.

Une pièce? — Non, une « farce ». D'ailleurs elle est signée par son ennemi M. Scribe. On aurait dû la laisser à « ces théâtres que je ne puis nommer »... La musique, Offenbach la galvaude, la prostitue, et la tue...

— « C'est le style du genre, dira-t-il, c'est pour vous divertir î

— Merci ! Vous mettez des lames de rasoir dans la poche de mon habit au moment où j'y porte la main; vous me présentez un siège et me le retirez quand je vais m'asseoir,... vous coupez du crin dans mon lit, vous me lancez un jet d'encre par le trou de la serrure de ma chambre, et vous venez me dire ensuite : « C'est pour rire! C'est drôie! Ah, la bonne plaisanterie... »

J'aimerais mieux loger chez un croque-mort.

Offenbach (Berlioz le savait) était protégé par M. de Morny, ministre, demi-frère et favori de Napoléon III. — Morny, qui avait refusé de s'intéresser aux Trotjens^ avait en revanche collaboré avec Offenbach pour ce

(1) Autographe de la collection Mallierbe.

célèbre M. Choufleiiry restera chez lui\ bluette fort appréciée aux soirées impériales.

Par son article, Berlioz s'assurait donc de puissantes inimitiés. Mais sa colère d'artiste emportait son intérêt. — Et même il s'exposait à se laisser présenter comme bien ingrat, car jadis Offenbach avait eu quelques prévenances envers l'auteur de la Damnation...

Bouleversé par ce charivari où « les violonistes jouent sur des Charivarius » (sic); indigné, exaspéré, il venait, les jours suivants, respirer le calme non chez lui, mais parmi quelques amis, Mme Viardot, les Damcke ou les Massart. Tous ennemis déclarés de Wagner. « L'art musical devient fou «^ estimait-on dans ce petit cercle. Et, l'un l'autre, on se fortifiait dans la haine contre la musique de l'avenir; on se donnait mutuellement, comme dans une chapelle ésotérique, la conviction qu'on formait une élite infaillible, seule initiée, seule dépositaire de la tradition unique et véritable. — Berlioz, dans sa chronique même sur l'excrérnentiel Barkouf :

Un soir [c'était le surlendemain de Barkouf], quelques personnes se taisaient autour d'un feu très animé. On songeait à la maladie dont l'art musical est atteint, aux étranges médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs de pompes fanèbres qui déjà frappent à sa porte...

Quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de Mme Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en fa mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme terrible et sublime de cette œuvre incomparable. Kn écoutant cette musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, . . . on oublia bien vite toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent l'œuvre de Beethoven...

... Et la virtuose., épuisée après la dernière mesure du final, restait haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et l'on se taisait... Que dire?... Nous formions, dans ce salon perdu au centre de Paris, un groupe comparable à celui du tableau du Décaméron, où l'on voit des cavaliers et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa délicieuse, pendant que Florence, à l'entour de celte oasis, est dévastée par la pesle noire.

« La peste noire », avec Tannhàuser, se'vissait à rOpéra (janvier 1861). On continuait à le répéter :

— « On ne pouvait pas s'en sortir », assurait Berlioz avec satisfaction.

Lui, les paupières encore alourdies par l'érysipèle, corrigeait les épreuves des Troijens : à ses frais, moyennant 3 ou 4 000 francs, il faisait imprimer la partition piano et chant... A quoi bon? Les jouerait-on jamais? Le Théâtre-Lyrique ne paie plus ses artistes; l'Opéra est à Wagner...

— « Et rester à cette infernale chaîne du feuilleton, qui se rattache à tous les intérêts de mon existence I Je suis si malade que la plume à tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur... »

Alors, remettant à plus tard Béatrice, il composa, entre ses crises de douleurs, un chœur en style festivalesque, le Temple universel. « C'est un double chœur pour deux peuples, chantant chacun dans sa langue : les Anglais en anglais et les Français en français... Ce sera curieux, ce duo chanté au Palais de Cristal par huit ou dix mille hommes. Mais je n'irai pas l'entendre : je n'ai pas d'argent à dépenser en parties de plaisir.

Pour les Troyens, toujours même incertitude. Le nouveau ministre de la Maison de l'Empereur, le comte Walewski, accorde une audience à Berlioz : il lui donne de bonnes paroles et promet de lire son poème (début de février). — Pour un Français, que de difficultés, tandis que le caprice d'une ambassadrice impose Wagner à l'Opéra.

Wagner (écrit Berlioz à son fils) fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et l'orchestre et le chœur de l'Opéra... La dernière répétition a été atroce... Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari... Je suis entouré de fous de toute espèce. Il j a des instans où la colère me suffoque.

Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher: si je ne puis pas, je reviendrai me coucher.

Parmi ses camarades, la mort fauche et redouble ses coups : c'est Chélard, c'est Henri Simon, deux élèves du chevalier Lesueur... Elle disparaît aussi, la veuve de ce vieux maître : admirable femme, dont la maison fut jadis si hospitalière au jeune « disciple », — survivante dévouée, qui donnait son reste de vie, en vain, à tâcher de faire jouer les œuvres du novateur d'avant 89... Autre mort, le compositeur Niedermeyer... Autre mort : dans son coupé, M. Scribe, heureux et triomphant, riche à millions, n'est plus qu'un cadavre. Mais quelles funérailles solennelles, imposantes : S. E. le comte Walewski, ministre de la Maison de l'Empereur, suit, à pied, le corbillard; au cimetière, six discours; le soir, trois théâtres font relâche : Comédie-Française, Opéra-Comique et Gymnase. Ce Scribe (estime Berlioz), voilà le plumitif à tout faire et à tout rafler, triomphant do médiocrité, pour lequel un monde de << myrmidons » et de ^( pygmées >> réserve ses apothéoses... Naguère, qu'il a

prestement jeté par-dessus bord, pour les quelques louis de la Nonne sanglante, la suspecte musique de Berlioz ! Heureux Scribe ! Près de ses succès, qu'est-ce que pèsent ceux d'un Berlioz? Que vaut, par exemple, un récent échange de lettres entre un comité de jeunes Hongrois et le vieux lutteur, à propos de la Marche de Racokzy ? Cela fait le tour de la presse... Et puis?... Des mots, des mots... Mais à l'Opéra (idée fixe de Berlioz), Wagner est le maître, obtient autant de répétitions qu'il en désire, plus de cent cinquante au piano, et quatorze générales avec l'orchestre!... Et quelle foi en lui, cet obstiné Saxon, quel orgueil, quelle folie d'orgueil :

— « Wagner (mande Berlioz, 5 mars) est évidemment fou. Il mourra dun transport au cerveau... H y a, pour Tannhàuser, opéra en trois actes, 160 000 francs de dépenses à l'heure qu'il est. Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela. »

La veille de Tannhàuser^, le désespoir de Berlioz déborde dans son feuilleton. A propos d'un innocent opéra-comique, le Jardinier galant, « partition clairette, joliette, et toute remplie de jolies fleurettes », — il paraphrase Hamlet :

... Être ou ne pas être, voilà la question. Une àme courageuse doit-elle supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de maux?...

Mourir, — dormir, — dormir, — avoir le cauchemar peut-être... Savons-nous quelles tortures nous éprouverons en songe,... quelles partitions discordantes nous aurons à entendre, quels imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux chefs-d'œuvre...

A l'Opéra Impérial, la première de Tannhàuser (13 mars), un scandale. Un hourvari organisé, et sur-

tout par les abonnés, le monde de la cour, les membres du Jockey-Club. A chaque instant, quolibets, interpellations aux acteurs, sére'nades de mirlitons, heurts de petits bancs, stridences de sifflets métalliques. Les élégants de 1861, les protecteurs des danseuses, résolus à faire la curée d'une pièce où le ballet était au premier acte et non au troisième, avaient acheté, chez un armurier du passage de l'Opéra^ tout son assortiment de sifflets de chasse. — La princesse de Metternich^ assure-t-on, se saisit d'un de ces sifflets^ le glissa dans son corsage^ et le conserva en souvenir de cette représentation honteuse.

Le lendemain matin (14 mars)^. Berlioz écrit à Mme Massart :

— « Dieu du ciel^ quelle représentation ! quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique... Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement. »

Aux Débats, pas d'article. Ainsi qu'il le faisait volontiers depuis plusieurs années, Berlioz passe sa plume au fidèle d'Ortigue. — D'ailleurs à toutes les raisons évidentes qui l'engagent à ne pas écrire ce feuilleton, s'en ajoute une autre : il fait partie d'un jury pour le classement des chefs et sous-chefs de musiques militaires. Chaque matin (deuxième moitié de mars), avec quelques généiaux^ les membres musiciens de l'Institut et d'autres compositeurs, il lui faut passer de longues heures au Conservatoire :

— « C'est pour moi une corvée abominable;... ce matin j'ai dû faire un tel effort pour me lever que les vomissemens m'ont pris. »

Quant aux représentations de Tannhanser^ s'il ne

retourne pas à la seconde (18 marsj, ses amis lui en apportent les échos amplifiés, si bien qu'il écrit à son tîls :

— « Pire que la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à tout rompre, malgré la présence de l'Empereur et de l'Impératrice... En sortant, sur l'escalier, on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent, d'idiot... La presse est unanime pour l'exterminer. — Pour moi. je suis cruellement vengé. »

Vengé?... Combien Wagner jugeait mieux la douleur, le désespoir et la mortelle irritation de Berlioz : « sans le savoir, il se bat lui-même. » En réalité, Tannhduser tombant entraînait d'avance les Trojjens dans sa chute.

Aux Débats (23 mars), d'Ortigue fit un article doucement nécrologique; il déplorait même les violences du public parisien : mieux aurait valu « admirer les quelques parties sensées »..., et « éconduire poliment » le svstème de Fauteur. — D'Ortigue concluait :

— (( Si l'on veut encourager quelque talent hardi, novateur, l'Opéra n'a qu'à regarder autour de lui : il saura bientôt sur quelle œuvre mettre la main. »

Ricochet maladroit, réclame intempestive. Les lecteurs, les confrères, les rivaux, ne pensaient que trop à Berlioz. Pas d'article? A-t-il peur? Quel excès de prudence^ pour ne pas dire plus! Et l'on va même jusqu'à imprimer dans la Causerie :

M. Berlioz avait peut-être bien envie de déchirer un peu M. Wagner; mais qu'aurait dit M. Wagner?... Et si, plus tard, les Troyens font aussi, par hasard, bailler le public, qu'auraient pensé les lecteurs des Débats?

Dans cette alternative, M. BerUoz a cédé la place à M. d'Ortigue, afin de pouvoir recommencer, tout à son aise, l'opération de Ponce-Pilale.

— « Ficelle maladroite, sinon pire », juge bientôt Liszt dès qu'il reprend le contact de Paris... Mais, ami et protecteur de Wagner, il n*a pas le courage den vouloir à Berlioz : c'est un moribond, un vaincu, qu'il a devant les yeux. Un soir, il dîne rue de Calais : l'acariâtre Mme Berlioz est là^ et sa mère^ cette bonne Mme Martin -Sotera de Villas qui baragouine en patois franco-espagnol, et d'Ortigue. « le porte-plume » de Berlioz... Dîner « morne^ triste, désolé! »

— « Notre pauvre ami (confie Liszt à la princesse Wittgenstein ) est bien abattu et rempli d'amertume. Son intérieur lui pèse comme un cauchemar. A l'extérieur^ il ne rencontre que contrariétés et déboires... L'accent de sa voix s'est affaissé. Il parle d'habitude à voix basse, et tout son être semble s'incliner vers la tombe. »

Maigre triomphe : la Société des Concerts (1 avril) donne deux fragments de la Damnation au Conservatoire... On applaudit... Mais cette audition, fragmentaire^ isolée, sans suivante, à quoi sert-elle?

Et, comme une compensation, voilà que l'Opéra, toujours sollicité par Berlioz pour ses Troyens, parle de reprendre le Freischutz avec ses récitatifs, ou YAlceste de Gluck, qu'il accommoderait pour Mme Viardot... Combien d'heures, pour ces besognes sans gloire, sera forcé de perdre le malade? La mort le tient : que ne prend-on les Troyens avant qu'elle ne l'entraîne?... Mais le directeur^ Alphonse Royer, échaudé par Tannhduser, ne désire pas de l'être encore par les Troyens. Et il épluche le poème; il tique sur les indications de mise en scène :

— « Cinq décorations, plus une sixième, et un rideau de manœuvre, — et pour répilogue, un délilé : trois armées couvertes d'arnmres éclatantes!... Vraiment, c'est matériellement impossible. » Et à quoi bon cette « dépense excessive de figuration et d'armures

pour représenter, à onze heures trois quarts, trois armées romaines qui n'ont que faire dans l'action »? (1).

Les Débats n'abandonnent pas leur vieux collaborateur : Edouard Berlin donne une soirée (3 mai) en l'honneur des Troyens. Devant a Télite de la société parisienne ». devant « les rédacteurs et les amis des Débats » , Mme Charton-Demeur et Jules Lefort chantent quelques scènes; le jeune virtuose Théodore Ritter accompagne au piano.

— « Donnez-nous /^s Troyens? » s'écrie d'Ortigue, donnant ce cri pour titre à sa chronique des Débats :

... Mêlez- vous aux causeries des cercles, des salons, des théâtres,... vous entendrez dire : ^ Quand nous donnerat-on les Troyens? »

... Le poème de Berlioz, connu à l'heure qu'il est de tout ce qu'il j a à Paris de gens lettrés, a frappé par de singulières beautés .. Quand un horr me comme Berlioz se présente avec une œuvre ainsi méditée, ainsi élaborée, on lui doit, on nous doit et on se doit de la mettre à la scène. ...A l'Opéra, plusieurs ouvrages ont obtenu un tour d'inscription : ces ouvrages reçus sont à faire! L'opéra de Berlioz est fait, non à faire.

Et d'Ortigue esquissait une allusion extrêmement claire à ce récent « météore nébuleux qui s'est éclipsé si rapidement; » il rappelait, comme dans son livre écrit après la chute de Benvenuto, les luttes et les malheurs de Mozart, de Spontini, de Weber, et de Rossini :

... Mieux vaudrait ne pas les abreuver de dégoûts. Ceux qui rencontrent des obstacles, ce sont les forts: les esprits médiocres font leur chemin paisiblement ..

... De tous nos musiciens, Berlioz est celui qui a remué le plus d'idées... Personne ne conteste que ses partitions ne

(1) Archives de l'Opéra; carton 488; notes pour un rapport, et brouillon d'un autre rapport.

contiennent des beautés de premier ordre et ne soient des merveilles d'instrumentation. Il a mis dans ses Troyens tout son savoir, toute sa puissance

... Un dernier mot. . On nous assure que M Alphonse Rojer a pris la résolution de nous donner les Troyens... Si les convenances du théâtre s'y prêtaient, nous aurions l'espoir de les voir représentés cet hiver.

Au même moment, Berlioz (se faisait-il illusion?) annonçait à son fils :

— Les Troyens sont de'cidément admis à l'Opéra.

De fait, sans prendre aucun engagement ferme, Alphonse Rover exigeait des modifications : suppression des « Coryphées chantant des airs et des scènes, et qui auraient nécessité des premiers sujets en nombre »;... suppression des choristes supplémentaires et du défilé de Tépilogue...

Berlioz y consentait. — Mais le directeur se réservait de nouveaux motifs de refus :

11 reste à examiner (1) quelle serait la durée de l'ouvrage à la représentation. Au deuxième acte, il faudrait faire disparaître ou du moins modifier un long récit d'Heclor qui, dit par un simple Coryphée, ferait infailliblement rire le public.

L'auteur devra, avant toutes choses, prendre l'engagement de couper dans sa pièce tout ce qui excéderait la durée de quatre heures, y compris les entr'actes.

Il reste maintenant à savoir si le sujet de YEnéide serait bien neuf et bien sympathique au public; si ces deux pièces juxtaposées, dont la première (en deux actes) représente le siège de Troie et la seconde l'épisode de Didon, sont bien liées entre elles; si les artistes (premiers sujets) des deux premiers actes, qui ne reparaissent plus dans les trois derniers, Cassandre et Chorèbe, seront bien satisfaits de leurs rôles.

D'un autre côté, il appartient peut-être à l'Opéra, qui

(1) Archives de l'Opéra. — Rapport (inédit) du 8 juin 1861.

seul peut le faire convenablement, de produire, quel que soit le résultat, un grand ouvrage d'un homme de talent, membre de l'Institut, très honorable et très honoré, el qui a pour lui l'opinion publique et toute la presse européenne

La presse, dont il avait tant joué et qu'il ne connaissait que trop, l'inquiétait. On parlait trop des Troijens. On leur faisait une réputation anticipée qui pouvait leur nuire »... On usait la curiosité du public et les bonnes volontés.

Seule restait inébranlable l'indifférence du ministre et du directeur :

— « Outrageante indifférence! Et je suis sûr que j'ai fait une grande œuvre ! ... Et il faut mourir à petit bruit^, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux!... Je ne puis que pâtir et me taire;... et je suis malade, et tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennemis de toute espèce ! »

L'été se passait. L'Opéra abandonnait les répétitions du Freischiïtz : pour Berlioz, un mois de perdu « pour rien ». 11 refusait d'arranger Alceste : « on ferait mieux de monter les Troijens tout de suite. »

La season de Bade revint. — 11 partit (6 août).

Son septième festival de Bade... Triste retour des choses périodiques : d'un an à Tautre, Berlioz ne sent que mieux, loin de Paris, l'inutilité, la vanité de ses efforts. Son œuvre ne vit pas plus, n'a pas plus de diffusion; lui, il a moins de force pour la défendre. 11 n'est pas plus près de la gloire, il est plus près de la tombe.

Ces pensées, sans doute, lui firent choisir trois fragments de son Requiem. Aussi bien Béatrice et Bénédict n'était pas achevé, ni la nouvelle salle que cette

comédie musicale devait inaugurer... Ils s'amusent, les baigneurs, ils jouent, ils « flirtent ^) : pourquoi, tout à coup, « de'gommés » ou non, n'entendraient-ils pas une Messe des morts? « Il faut bien que les riches oisifs pensent un peu à la mort. » Et Berlioz, sur le programme, de faire imprimer la traduction du Dies irœ, « pour faire rire » :

— « Cela me semble réaliser la tirade d'Hamlet tenant le crâne d'Yorick : « allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, et dites-lui que, quand même elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faitesla rire avec cette idée... »

Le public balnéaire, joueurs et bichettes, ne se laissa pas troubler par ce jft^^^/^^m : il s'abstint (:26 août). Pourtant les musiciens de Carlsruhe et de Strasbourg (orchestres et chœurs) s'étaient joints à ceux de Bade. Et avec Harold, le programme comportait des airs et duos de Donizetti, de Verdi, d'Halévy.

— « Même dans cette ville où l'or coule à flots (publiera la fidèle Gazette musicale), on hésite à donner vingt francs pour entendre de la belle musique!... Aux autres concerts, foule énorme : on entrait gratis. »

Dès son retour à Paris ("début de septembre^^ il rédige, à propos de ce voyage, deux interminables chroniques, papillotantes, humoristiques. Et il les dédie à ses collègues de Tlnstitut : c'est une communication fantaisiste^, pour être lue en séance publique. Simple artifice de chroniqueur :

... M. Bénazet, qui pendant cinij mois est le véritable souverain de Bade, nie tint à peu près ce langage :

— Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement un grand concert-festival. J'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien,... que de payer.

— 0 Richard, ô mon roi ! m'écriai-je éperdu en entendant ces sublimes paroles. Quoi! Il y a un souverain capable de cela!. . Quoi! Vous choisissez un musicien pour diriger une fête musicale!...

Plaisanteries lugubres, venant d'un vieillard, d'un grand homme qui fait encore la parade quand il est moribond... Mais c'était peut-être nécessaire, pour pousser les Troijens. Aussi bien, deux chroniques, deux cents francs.

Et, avec le mélancolique automne, sa vie quotidienne de Paris le reprenait, besogneuse^ médiocre, inutile, — agrémentée seulement par les caprices de la névralgie intestinale ou les crises de spleen, — par les aigreurs de Marie ou ses crises cardiaques.

Les orphéonistes de France, réunis dans le Palais de l'Industrie (du 13 au 17 septembre), avaient chanté son chœur : le Temple universel. — Ils avaient aussi chanté de la musique de tout le monde, et notamment d'Adam, de Thomas, d'Halévy, de Meyerbeer, — et aussi le Chœur des soldais (extrait du Faust de Gounodj et un Chœur de matelots, emprunté au Vaisseau fantôme de Wagner... Triomphe pour tous, et pour personne.

A rOpéra, on en était aux dernières répétitions âiAlceste. Berlioz^ après avoir refusé de participer à tout arrangement de la partition de Gluck, avait peu à peu accepté. Pouvait -il, malheureux auteur des Troyens, tenir rigueur au directeur Alphonse Royer et au ministre'^ Pour cette reprise, où Mme Viardot chantait le rôle d'Alceste, il fallut « d'un bout à l'autre le transposer ». Berlioz en frémissait d'indignation : si certains airs, ainsi baissés, perdaient peu, « l'effet de beaucoup d'autres était affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orcliestration devenait flasque, sourde; l'en-

chainement des modulations n'était plus celui de Gluck y>... Du moins Berlioz obtint que les chanteurs ne changent « presque aucune note de leurs rôles », et gardent pour eux leurs broderies. — Le ministre le remerciera par lettre (3 novembre, inédite), et lui fera donner la totalité « des honoraires attribués par les règlemens actuels aux compositeurs des opéras nouveaux ».

Cette reprise (21 octobre), Berlioz la favorise par sept longues chroniques aux Débats. Trois avant la reprise, sur les Alceste dEuripide, de Quinault et de Lulli; une chronique sur la reprise; et trois autres, qui s'intercaleront parmi ses chroniques diverses jusqu'en décembre.

A l'Opéra, les recettes à' Alceste furent très satisfaisantes; chaque soir Berlioz toucha cent quatrevingt-sept francs.

Pour ses Troyens, « rien de nouveau y^ .

Il attendait un incident : que Gounod, si habile, si ardent à se pousser, ne livre pas à temps l'opéra qu'on lui a pris sans qu'il fût composé; que celui de Gevaert, un débutant, ne réussisse pas, — voilà l'Opéra Impérial au dépourvu : Berlioz, peut-être, glisserait ses Trofjens. Faible espoir, et qui ne l'abuse guère : Gounod fournira n'importe quelle musique plutôt que d'abandonner son tour... Cela remet les Troyens (si on les prend !) à quinze, à dix-huit mois, sinon plus.

Lentement, sans joie (novembre-décembre 1861), harcelé comme à l'ordinaire et malade, il travaillait à Béatrice et Bénédict... Mais un nouveau chagrin s'ajoutait à tous les autres, — « une douleur qui lui était inconnue ».

Son iils rompait avec lui. Depuis aoùt^ plus de lettres;... soudain, une lettre atroce. — Pauvre enfant!

A moitié abandonné, grandi auprès d'Ophélia impotente et seule, rejeté du nouveau ménage et livré à lui-même parmi des marins insouciants et bambocheurs (au Havre, à Dieppe, à Marseille), il n'avait donné que des soucis à son père. Et maintenant, à vingt-six ans, dans une lettre méchante il Faccuse et le persifle.

— « Tu m'as blessé au cœur (lui répond Berlioz), et atrocement, et avec un sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et je t'embrasse... De bonne foi^ est-ce ma faute si je ne suis pas riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?... » (1).

Comment?... Tout d'un coup, Louis marié; Louis père d'un ou de plusieurs enfants?

— « Dis-moi clairement (ajoute Berlioz) ce que je puis faire, et je le ferai... Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la mienne. Je t'embrasse de tout mon cœur et j'attends de tes nouvelles par le prochain courrier. »

Écrirait-il de Marseille?... Ou partirait-il, sans autre adieu que sa mauvaise lettre, pour les Indes?...

En novembre, en décembre, pas de lettre.

1862 commence, pas de lettre...

Cependant, les deux petits actes de Béatrice et Bénédicte esquissés si allègrement à l'automne de 1860 et complétés maintenant dans sa douleur de père, peu à peu venaient d'être composés. Manquaient encore deux morceaux (le trio pour voix de femmes et un chœur à la cantonade, que Berhoz écrira en septembre). Mais, le 25 février 1862^ il data la dernière page de son manuscrit.

(1) Correspondance inédite, p. '284 et 285.

BEATRICE ET BÉNEDICT

Dans les comédies de Shakespeare, Berlioz en choisit une qui depuis quelque trente ans lui paraissait convenir à la musique, et la réduisit, pour le théâtre balnéaire de Bade, aux dimensions d'un opéra-comique en deux actes.

Beaucoup de bruit pour rien était un titre dangereux, surtout pour le musicien romantique, raillé pour ses Requiem apocalyptiques, ses Te Deum « babjdoniens^ ninivites », et ses festivals d'Expositions universelles. Il s'en méfia. D'ailleurs, si le titre Much ado about nothing peut convenir au mélodramatique imbroglio et aux scènes funèbres qui, dans Shakespeare, aboutissent à deux mariages, — le titre qui convenait au livret de Berlioz n'était plus que le nom des deux principaux personnages^ Béatrice et Bénédict.

Lïnsouciant, le galant et aventureux Bénédict se mariera-t-il? Pourra-t-on lire, comme dans Shakespeare, l'inscription : « Ici l'on voit Bénédict, V homme marié », — telle est la question que semble déjà poser l'Ouverture. Triolets fantasques, capricieux^ voltigeants, et tout de suite interrompus... Plus tard, les paroles préciseront : « L'amour nest qu'un feu follet. » Railleuse, légère, virevoltante, arrêtée çà et là par des épisodes de mélancolie, l'Ouverture, avec ses sonorités claires, fluides, avec ses sursauts de rvthmes, prépare l'auditeur à cette comédie attendrie et surtout ironique.

Le rideau se lève.

Un parc, sous un ciel rayonnant. Les terrasses, avec leurs massifs verts et leurs arbres, avec leurs statues mythologiques, sont dans le goût des jardins ilaliens de la Renaissance. A droite, un palais: et,

lli. 35

dans ri'loignement^ une ville, qui est Messine. — Chœur du peuple, ponctué par les tambours de basque :

Le More est en fuite. Victoire!

Don Pedro s est couvert de gloire!

— « Assez, assez, quelles rimes! s'écrie la malicieuse Béatrice; quelles rimes : voilà les suites de la guerre! »

Ses railleries ne manquent pas de porter aussi sur le seigneur Bénédict : il n'est pas encore là, mais elle pense à lui, et Fattaque avec acharnement, tout comme si elle était bien près de l'aimer. — Dialogue aimable, pimpant, traduit de Shakespeare presque mot à mot.

Sur la scène, cependant, le peuple est tout à la joie : les Siciliens dansent une sicilienne. — Idée bien naturelle, dans un opéra-comique, mais à qui le charme et même l'imprévu sont donnés par la fantaisie du rythme et les capricieux dessins de la mélodie.

Bénédict paraît. Tout de suite, avec Béatrice, le jeu d'esprit commence, agaceries de bons mots et de préciosités :

— Eh quoi, signora Dédain, vous vivez encore?... Cet assaut de galanteries démouchetées ne va pas

sans musique : espiègle duo, où les deux madrigalesques escrimeurs se caressent de la pointe de leurs compliments, tandis que l'orchestre, sous leur chant alterné, esquisse mille autres gentillesses : mélodies cérémonieuses, triolets voletants et papillonnants, traits qui jaillissent en fusées, petits battements des flûtes et clarinettes en accords caquetants et goguenards, strette allègre et joyeuse... Dans tout cela on pressent que ces deux jeunes cœurs, l'un près de l'autre, frémissent trop pour se quereller longtemps. Bénédict reste seul en scène. Non, il n'est pas amoureux :

— u Me marier. Dieu me pardonne!... » Ainsi pro-

teste-t-il, quand Don Pedro et Claudio le rejoignent pour chanter un terzetto. Après la victoire on parle de mariage; aux chants guerriers vont succéder les épithalames; et Claudio, ce soir même, sera uni à la belle Héro, sentimentale cousine de la caustique Béatrice... Déjà voici les musiciens, qui viennent pour répéter Tépithalame. On leur laisse la place.

Aussi bien, leur musique « grotesque » est peu engageante. Ces « grotesques de la musique » sont conduits par le maestro Somarone, auquel Berlioz prête quelques propos historiques, entre autres un mot de Spontini : — <.' Messieurs, le morceau que vous allez avoir l'honneur d'exécuter est un chef-d'œuvre. »

Ce morceau grotesque, — semblable à un autre de la Bamnation, et qui appellerait les mêmes commentaires — est un fiigato (1).

— « Le mot fugue (explique Somarone) veut dire fuite; et j'ai fait une fugue à deux sujets, à deux thèmes, pour que les deux époux songent à la fuite du temps... »

Quand ce grotesque est parti, emmenant sa bande de vociférateurs, — Don Pedro et Claudio emploient le même subterfuge que dans Shakespeare : voyant que Bénédict les écoute, ils se confient, à voix basse (mais de façon à être très bien entendus et mieux écoutés!) que Béatrice aime Bénédict.

— c Elle m'aime!... Mais, moi aussi, je l'aime s s'écrie-t il, dès qu'il est seul. Sortant de sa cachette, il chante un alerte et spirituel rondo :

Ali! Je vais Vaimer, mon cœur nu* l'annonce.

VA il fuit, tout à son bonheur.

Le crépuscule, cependant, a commencé de des-

(1) Voir notre étude le « Faust » de Berlioz, p. 29-30.

cendre... \'oici, limite et rêveuse, lléro qui vient bercer son trouble dans la sérénité du soir.

— (( Vous soupirez >■>, lui dit sa suivante.

— Non, répond-elle :

Le bonheur oppresse mon âme; Je ne puis y songer sans trembler malgré moi.

Alors, timidement, le murmure des cordes commence d'onduler, impalpable comme une caresse de l'air; de légers pizzicati frémissent, pulsations du cœur ou du silence nocturne; et les voix des deux femmes s'exhalent en une double mélodie, qui chante le premier émoi de Famour et la douceur de la « nuit paisible et sereine » . Les notes liquides des flûtes s'unissent au bruissement des jets d'eau dans les vasques; de longues tenues des clarinettes soupirantes ou des cors nostalgiques se répandent comme les ombres grandissantes; et lentement, après ce duo d'une suavité élyséenne, les deux jeunes filles s'éloignent, pleurant de tendresse, et disparaissent dans la nuit énamourée... Un écho de leur chant plane encore, emportant leur rêverie vers le ciel scintillant... Et puis l'on n'entend plus que le mystère nocturne, car le génie transfigure ici les sonorités : ce ne sont plus de graves pizzicati sous des trémolos aigus; c'est le trouble des coeurs virginaux, touchés par l'amour, et qui tremblent, délicieusement, sous le ciel immense où palpitent les astres.

Duo merveilleux, fait de rien, et sublime.

Berlioz, par goût des contrastes et de l'humour, rapporte qu'il eut cette inspiration virgilienne non par une nuit per arnica silentia iimœ, mais bien pendant une séance de l'Institut. Bien plus, prêtant une boutade à un grand-duc, notre romantique ajoute :

-■ i Gela prouve en faveur de l'orateur; il devait être d'une rare éloquence... »

DERNIÈRES LUTTES o49

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