DEUXIEME ACTE
La Sicilienne, déjà entendue et brillamment orchestrée, sert de prélude pimpant : il y passe un vent de fêtes et de mariages.
La toile se lève. — « Du vin, du vin! f^ crient les soldats qui festoyent dans la coulisse, tandis que les domestiques, sur la scène, passent et repassent, portant des paniers pleins de liasques, et poussant des brouettes où se dodinent les dames-jeannes ventrues.
Mais voici le grotesque maestro Somarone. Pris de vin, il improvise des couplets bachiques, bizarrement accompagnés par les guitares et les tambourins des chanteuses siciliennes et par les trompettes des soldats.
Puis, tous se sauvent dans les jardins, afin de boire au frais, et aussi afin que Béatrice puisse être seule pour chanter un aria : oui. un air de coupe italienne, avec récitatif, andante. cabalette et vocalises. D'ailleurs il ne lui manque ni la grandeur, ni une certaine noblesse gluckiste, ni d'ingénieuses trouvailles dans l'accompagnement.
Et l'on y sent ce qui déchire le cœur de Béatrice : l'amour déjà la possède, mais elle se refuse à l'amour, par vanité, par bravade.
Survient Héro, dont le cœur n'est que tendresse et douceur. Elles parlent, elles chantent... La confiance, le bonheur de lléro touchent le C(rur de Béatrice...
Puis, restée seule, combien elle tremble et pleure, tandis que des voix lointaines, mêlées au grésillement des guitares, annoncent le cortège nuptial : par orgueil, va-t-elle manquer le bonheur de sa vie?
— « Ciel, BénédictI... » Il est là... Dialogue su-
preme, et qui va décider de leur sort. Ils s'aiment, ils le savent; mais leurs railleries anciennes renaissent entre eux; ils se jurent qu'ils se haïssent; et, quand ils sont tout amour, les voilà prêts à se vouer à l'oubli et aux regrets.
Juste à ce moment, survient le cortège nuptial, avec Héro et Claudio, Don Pedro et sa suite. Si bien que Béatrice et Bénédict, gagnés par l'allégresse générale et ne résistant plus à leur amour^ n'ont qu'à se laisser marier. Ils luttaient hier; ils s'aiment aujourd'hui; la lutte, peut-être, recommencera demain .
Telle est cette courte fantaisie, imitée de Shakespeare, où Berlioz, une fois de plus, put épancher son cœur. Dans cette partition, nouveau et dernier « reflet mélodique >^ de lui-même, il mit son génie prime-sautier^. fantasque. Accents vrais et sincères, rythmes imprévus, mélodies expressives et belles, style inquiétant, savoureux et toujours artiste, invention et charme dans la sonorité, don de l'émotion et de la vie^ — oui, on le retrouve là tout entier. — Mais aussi avec quelle tristesse, avec quelle douleur, le trouve-t-on comme diminué ou affaibli, ou hésitant. Et combien on Taime mieux en constatant que sa dernière page de génie^ c'est une page d'amour et de tendresse véritable. Grand cœur de poète, il avait traversé les orages des passions et même les banalités de la vie, et il retrouvait en lui; à soixante ans, la virginale suavité du premier émoi de l'amour.
— « Louis est-il parti pour les Indes?... Il ne m'a pas écrit une ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès longtemps deviné... Je vous en prie de nouveau^ donnez-moi des nou-
dernièrp:s luttes 551
velles de ce malheureux enfant qui me torture » d).
Ainsi s'informe Berlioz auprès de son ami Morel, directeur du Conservatoire de Marseille. — Dans l'attente, il lui faut chroniquer. s'agiter, faire copier Béatrice, convoquer chez lui chanteurs et chanteuses, tous les mardis, pour répéter. — Aux Débats, il f< cherche à soutenir un peu ce malheureux Gounod qui vient de faire (avec sa Reine de Saba) un fiascone comme on n'en vit jamais;... et c'est son troisième fiascone à l'Opéra... Pourtant, il faut que je trouve quelque chose à louer >y.
Ces chroniques, quel supplice périodique... Et à quoi hon parler au public? Le public est las de tout, sauf d'Offenbach. Orphée aux enfers, qui inonde la France et l'Europe, fait encore rouler de Tor aux Bouffes, après quatre cents représentations. En revanche, Beethoven, au Conservatoire même, est chute :
— « Au dernier concert, le Titan, le demi-dieu a été chuté Y^'àv le parterre, comme un simple homme. » L'ouverture de Fidelio, même exécutée avec une verve incomparable, a été applaudie par trois personnes;... non. il ne faut rien exagérer : nous étions peut-être quatre applaudisseurs. »
Donc, pour les Troi/ens, pour toute œuvre sérieuse, pas de public... Et lui, Berlioz, est à bout de lassitude. Dans ses feuilletons, même au risque de se retrancller du nomlire des lutteurs, il avoue sa déchéance et son désespoir :
. Pour certains esprits, vieillir c'est mûrir
Pour d'autres, vieillir c'est faiblir.
Pour tous, vieillir c'est mourir; mourir plus ou moins lentement, mais incessamment, obstinément, et, à mon sens, fort sottement. Car qu'y a-t-il de plus sot que la
(1) Lettre tronqure dans la Correspondance inidite, (Autographe, collection Maliierbe.)
mort? Rien assurément, excepté la vie. A quoi sert la vie ?
— Ah ! direz-vous, n'allez pas nous ennuyer avec vos accès
de philosophie sépulcrale, nous recommencer vos citations
de Shakespeare. La vie sert à faire des opéras-comiques.
Et il analyse, vaincu par la vie, Fopéra-comique de la semaine, le Joaillier de Saint-James...
Son fils, après quatre mois de silence, lui répondit • il n'était pas aux Indes, mais tranquillement en Algérie (mi-mars) :
— « Enfin (lui écrivait Berlioz, en pardonnant), tout va bien. Excepté moi, qui ai encore passé trente heures à me tordre dans mon lit. '•>
Soudain^ nouvelles agitations. Une place est vacante, qui conviendrait à Berlioz : Halévy vient de mourir. Pour lui succéder comme Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts, Berlioz, chroniqueur des Débats et dont la réputation d'écrivain balance alors la réputation de musicien, n'a-t-ilpas les qualités requises*^ Il faut un artiste lettré, d'intelligence ouverte et souple, capable de rédiger les rapports et les éloges nécrologiques de telle manière que l'agrément du style, l'urbanité du bien dire et une malice sagement tempérée donnent un charme vraiment académique aux séances publiques de la compagnie. Berlioz aurait les qualités du rôle, et sa situation dans la presse assurerait une vivace publicité dont la section des Beaux-Arts profiterait... Mais il semble sombre, misanthrope, aigri...
Halévy, mort à Nice, est ramené à Paris. Funérailles solennelles (24 mars). « On se réunit au Palais de l'Institut, où habitait l'illustre défunt en sa qualité de Secrétaire perpétuel. Le cortège revêt la majesté d'un deuil public. y> Pendant le trajet, la musique de la gendarmerie impériale, celle de la Garde de Paris, et deux musiques de la garde nationale jouent des marches
empruntées à ses œuvres, la Reine de Chypre ou la Juive. Au cimetière, huit discours^ dont le dernier prononcé par le grand rabbin de France. — Mais au nom de l'Institut, ce n'est pas Berlioz qui porte la parole : c'est Ambroise Thomas.
Et Berlioz de préparer l'élection toute prochaine. Courses, visites, lettres. Musiciens, sculpteurs, peintres, graveurs, ils sont quarante immortels (moins le mort), qu'il lui faut conquérir, persuader ou circonvenir. Trois autres concurrents jouent le même jeu. Qui l'emportera, qui sera le plus actif, ou le plus adroit, le plus insinuant?... Cette place, pour Berlioz, cette fonction officielle ( estime-t-il ) accroîtrait son ascendant; elle le mettrait en contact plus immédiat avec le pouvoir, les ministres, et lui donnerait plus de facilité de manœuvre pour imposer ses Troyens à l'Opéra; — sans compter qu'il serait logé à l'Institut, fastueusement et pour rien, au lieu de végéter rue de Calais, dans un quatrième où il paie onze cents francs de loyer, plus les sept cents francs pour la location des meubles qui appartiennent à l'obUgeante belle-mère...
L'Académie des Beaux- Arts nomma une commission, pour « former une liste de candidats » . La commission (5 avril; les présenta dans l'ordre suivant : 1'^ Ravaisson; 2° Léon Halévy; 3° Beulé; A"" Berlioz.
Il ne se retire pas. Toute une semaine, il l'emploie à regagner le terrain perdu. Et son activité est telle qu'il arrive (au premier vote du 12) au deuxième rang. — Au second vote, il obtient quatorze voix, comme Beulé. Las autres n'ont que quatre voix... Berlioz vat-il être élu? La majorité absolue est de dix-neuf... Au troisième vote Beulé prend de l'avance; et au quatrième il est élu, juste par dix-neuf voix. Berlioz en avait conservé quatorze.
Echec heureux, surtout pour Tavenir.
if
Elu Secrétaire perpétuel, ses dernières années auraient, selon toute apparence, été différentes : pour lui, et plus encore dans l'opinion des hommes. Son irritation, sa maladie même, se seraient adoucies. On aurait donné plus facilement les Troyens^ avec plus de faste, mais non pas dans de meilleures conditions de public. — Épuisé, à bout de carrière, il aurait peut-être trouvé quelque apaisement, quelque diversion, dans les menus propos des commissions, ou même dans de paperassières occupations administratives... Sa destinée d'isolé, de lutteur méconnu^ de vieux lion romantique qui survit aux tempêtes et aux rugissements de la période héroïque, eût été moins âpre, moins poignante : il n'aurait pas, cœur hamlétique et aspirant à l'impossible, aussi violemment frémi dans ses dernières convulsions amoureuses. Et il aurait certainement nui, pour l'avenir, à l'œuvre de toute sa vie : épris alors de purisme, prêchant le retour à Gluck et maudissant « la musique de l'avenir », il se serait posé, lui novateur d'hier^ en champion obstiné d'une tradition étroite, en réactionnaire pédant. Il se raidissait déjà certains jours (comme en témoigne sa photographie en tête des Mémoires); il prenait une attitude de professeur rogue, de régent grincheux. Se montrant ainsi, dans les séances publiques, il aurait risqué de ruiner sa légende, d'écarter de sa mémoire les jeunes générations, et de paralyser la résurrection de son œuvre. Le malheur est la parure du génie : Berlioz aurait brisé son auréole douloureuse, sillonnée par des éclairs de passion. Trop officialisé, trop académique, — lui. facilement excessif, — il aurait étouffé sa crinière Jeune-France sous un casque davidien.
Et qu'il s'en fallut de peu! Si près du but (avec quatorze voix), il aurait été nommé si l'influence de sa femme eût été bonne, ou seulement neutre^ au lieu
DERNIÈRES LUTTES 55b
d'être déplorable. — Marie fit manquer Télection et le sauva : pour une fois, elle lui fut utile. Cette aigre femme, qui fit tant pour son malheur, le rendit à sa véritable destinée, — à sa destinée douloureuse
Donc, un échec de plus. Et il continue ses luttes inutiles... Chroniques aux Débats, soucis intérieurs, démarches pour les Troyens, soirées à FOpéra (où il va entendre Mme Viardot dans Alceste); et, chaque mardi, chez lui, répétitions de Béatrice... Un soir, chez Escudier, directeur de la France musicale, on en donne des fragments, et aussi des scènes du premier acte des Troijens. Applaudissements, compliments... A quoi bon? Son œuvre vit-elle, pour le pubhc? Et lui, ces petits murmures flatteurs, sitôt évanouis, cela Tempéche-t-il, le lendemain et les jours suivants et les nuits suivantes, de soufi'rir et de mourir un peu plus?...
Le printemps revient. Mai se passe... Jours inutiles, douloureux; insultante gaieté de ce qui renaît, brille et palpite, chante et vit...
Un jour de juin, — le 13, un vendredi, — Berhoz et sa femme, toujours souffrante maintenant, sont chez des amis, à Saint-Germain -cn-Laye. Vers midi, encore une crise cardiaque... Marie tombe, foudroyée.
Elle avait quarante-huit ans, depuis trois jours.
Berlioz, sitôt la déclaration signée à la mairie de Saint-Germain à cinq heures et demie, rentre en hâte, accompagné par ses amis, rue de Calais. Il veut prévenir la mère de Marie... Trop tard; la vieille Mme Martin, ne le voyant pas revenir pour dtner, était déjà partie : là-bas, « elle ne trouve que le cadavre de sa fille ^ .
Berlioz est seul, il veut être seul... Qu'on le laisse... Son fils, ses nièces, il ne veut pas qu'ils viennent à Paris. Et, trois longs jours, autant que le permettent
les formalités et préparatifs d'un transfert et d'un enterrement, il s'abandonne à sa douleur.
Le lundi (16 juin), à l'église de la Trinité, camarades de journalisme qu'il rencontre aux premières, confrères de l'Institut, virtuoses, chanteurs et cantatrices, musiciens d'orchestre, font autour de lui cette foule parisienne des enterrements d'artistes : indifférente, bigarrée, bruissante, et soudain silencieuse, respectueuse de la mort, quand passe le cercueil, — et bavardant de nouveau, — mais sympathique, émue, au défilé final, le temps de serrer la main de Berlioz tout en larmes.
Et l'on suit le corbillard vers le cimetière Montmartre. Au nouveau cimetière, près du boulevard extérieur (cimetière actuel), mais non au petit enclos plein d'arbres, où les tombes s'étagent à flanc de coteau, sur l'autre versant de la colline de Montmartre : là-bas, la première Mme Berlioz, l'ancienne OphéUa, est revenue dormir près de « l'ermitage » où ils avaient été si heureux, jeunes mariés, au lendemain de 1830...
Sexagénaire, deux fois veuf, moribond, seul, son fils au loin, comment allait-il organiser sa vie? Sa belle-mère, folle de douleur et à l'ordinaire si bonne pour lui, si maternelle, pouvait-il l'abandonner brusquement? Et lui, qui le soignerait, qui veillerait aux détails journaliers? N'était-ce pas meilleur, plus aff'ectueux (e\ plus économique), de continuer d'habiter en commun'^... C'est ce qu'ils firent.
Et voilà que son fils, qu'il croyait perdu pour lui, vient partager sa douleur. Une semaine, cet enfant par qui il a souffert et qui le reniait, est là. près de lui, aimant, et qui l'entoure de son affection blessée. La nuit, Berlioz, quand la névralgie le tord, est « heureux de le savoir là, sous le même toit ». Et il pardonne, il oublie les folies de Tenfant prodigue.
DERNIERES LUTTES oo7
Hélas! bientôt Louis repart pour Marseille : s'il trouve à s'embarquer comme officier des Messageries Impériales, le voilà perdu pour de longs mois.
A Paris, les heures reprennent Berlioz, chacune apportant son occupation foncée. La saison de Bade approchait : tandis que là-bas l'illustre Bénazet faisait monter les chœurs, il fallait que Berlioz, chez lui ou au foyer de l'Opéra-Comique, fit répéter ses chanteurs. La partie parlée l'agarait :
— « Ils disent le dialogue au rebours du bon sens; mais, à force de les seriner, je crois que je viendrai à bout de les faire parler comme des hommes... »
A rinstitut, pouvait-il avoir l'air de bouder ses confrères et le nouveau Secrétaire perpétuel? 11 se montrait donc aux séances, aux réunions de commissions. C'était l'époque où il faut juger les divers concours pour les prix de Rome.
Mais voilà que son vieux cœur, son cœur brisé, rajeunit soudain sous la caresse de nouveaux rêves. Où pouvait-il trouver des rêveries alors, sinon parmi ses souvenirs, parmi les images ou les restes des disparus? Entre les tombes, parfois, on rencontre l'amour : les larmes, comme une rosée, font épanouir des fleurs renaissantes... Amour douloureux, impossible, et qui se présente à Berlioz avec le charme de l'irréel.
Une femme toute jeune (vingt-six ans. près d'un sexagénaire), et attirée sans doute par cette douleur en cheveux blancs... Tendres consolations, visites à la tombe à peine fermée; rêveries à deux, où chacun évoque son passé et enlace, insensiblement, son Ame à celle de l'autre. Pour Berlioz, ravagé par la vie, cette voix fraîche et ce regard souriant, quel enchantement! Idylle de rêve, indéfinie... Jusqu'où les entraîneraitelle?... Oublieux de ses maux, et pour quelques instants libéré de tout par cette caresse idéale, le
vieillard s'y abandonnait, délicieusement... Amélie! Amélie!... « Il se laissait aimer... » Mais bientôt, — la jeune femme se reprenait-elle? — il sentait qu'il aimait « bien davantage »...
Et la Stella Montis, Estelle, y pensait-il aussi dans la vidiiité de son cœur?... Estelle, cette bonne vieille dame en bonnet à l)rides, si digne, si raisonnable, et dont il avait fait en 1848 la Muse du Saint-Eynard : quelles lettres, voilà quatorze ans, quanti palpitti,... o ilespised love...
Et la corsetière-choriste de Saint-Pétersbourg?... S'en souvient-il encore, ou lui a-t-il trouvé quelque remplaçante?... Devant la Neva, il lui chantait l'adagio de son Roméo;... elle lui promettait qu'elle lui écriverait...
Et d'autres rêves, d'autres caresses de l'impossible... Le soir, cà et là, chez les amis qui accueillaient ce désespéré, il racontait volontiers ses « peines d'amour perdues ». Imaginatif élégiaque, prenant quelque dame pour confidente, il se laissait aller à la douceur des larmes. Combien de fois (rapportera Mme Francis Wey), n'est-il pas venu pleurer sur mes mains toutes les larmes de son corps; et comme j'essayais quelques paroles :
— « Voyons, Berlioz, soyez raisonnable, vous savez bien que c'est impossible...
— « llélas, madame, répondait-il, ce nest plus la même!... Et ses larmes redoublaient. » (i).
Maintenant, ce n'est plus Estelle, ou quelque autre dont la trace s'est plus ou moins perdue, — c'est Amélie... Amantes lointaines, mirages féminins, elles passent et s'effacent dans son âme enténébrée et à demi morte, elles sourient comme des Ombres, dans
(1) Jacques Passy, in (Ujrrespondant, 10 juin J888.
les Champs Élysées de Virgile ou de Gluck, qui feraient un cortège d'hymen funèbre, autour dim vivant, fiancé à la mort (1)...
Une autre occupation, plus consistante (ou du moins plus mate'rielle), contribuait encore à lui faire oublier la mort de la seconde Mme Berlioz. Il avait projeté de publier un recueil d'articles, qui coïnciderait avec la première de Béatrice. L'été, tandis que les théâtres n'occupent plus la presse musicale, Berlioz, pour sa pièce et son livre, disposerait de toute la publicité : cela pousserait-il, enfin, les Troyens?
Le recueil se présenterait sous un calembour : A travers chants. Comme sous-titre : Études musicales, adorations, boutades, critiques.
Etiquettes, tire-l'œil nécessaires. De tout temps, on a peu lu les recueils d'articles, et moins encore ceux qui traitent de musique. A cette époque férue de roulades italiennes ou d'opérettes déshabillées, parmi un public sans nulle curiosité d'art, et où avaient sombré (rari nantes in gurgite vasto) les quelque cinq ou six cents amateurs^ enthousiastes, fanatiques, sincères, qui formaient jadis l'élite des auditeurs romantiques, combien un recueil de chroniques musicales, même portant le nom de Berlioz, trouverait-il de lecteurs?... Le titre, donc, devait crier que le contenu était fort lisible, agréable, fantaisiste, amusant et plein de surprises. Les « boutades », qui avaient accroché des acheteurs et fait épuiser quelque mille exemplaires des
(4) Sous le nom d*Amclie, devons-nous imaginer un seul mirage féminin?. . Lorscfue Berlioz fera part de ses tourments d'amour à Humhert Ferrand, il écrira : « C'/est encore d'un amour qu'il s'agit» (3 mars 6o). — Voir Le(îouvé, Sourenirs. et Berlioz, Lettres à la [»rineessc Sayn-Wiltgenstein, 30 août 64 et 24 septembre 64.
o60 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
Grotesques ou des Soirées de Vorchestre, porteraient encore, peut-être, ces « études musicales » au succès.
Donc, des fragments goguenards^ pour faire passer les fragments sérieux : V Ecole du j^etit chien, ou les Chanteuses suraifjuës, — Beethoven dans ranneau de Saturne^ ou les tables tournantes dictant une sonate de la cjuatrième manière; — les Appointements des chanteurs, — Mœurs 'musicales de la Chine, — la lettre fantaisiste, sur Bade, dédiée aux confrères de l'Institut...
Les autres fragments, en une cinquantaine de pages disséminées dans le volume, donnent les plus émouvants témoignages de la sensibilité et de l'imagination de Berlioz. Feuilletons improvisés, conçus pour rebuter le moins possible les bénévoles lecteurs d'un grand quotidien, il n'y faut chercher ni érudition, ni méthode historique, ni exposé systématique ou complet de quoi que ce soit. Mais, chose précieuse, chose rare entre toutes, une âme d'artiste et de poète, une âme qui frémit sous la caresse de la musique et qui est créatrice elle-même, vit dans ces pages, palpite, s'enthousiasme, s'irrite, rugit d'indignation ou pleure d'extase (1).
Nul commentaire, nulle glose, n'est un aussi capiteux stimulant à l'émotion musicale. Avec Berlioz qui l'entraîne dans son trouble, le lecteur sent passer le souffle du mystère musical. Deus, ecce Deus, s'écrie la Sibylle de V Enéide lorsqu'elle défaille, possédée par l'invisible présence du dieu. Comme la prêtresse de son poète bien-aimé, Berlioz est vraiment possédé par les maîtres qu'il aime, Beethoven, Weber et Gluck : son génie, apparenté au leur, évoque leur présence et la rend réelle. — Wagner, capable de sentir cette présence,
(d) Certains fragments, publiés plusieurs lois peu après 1830, ont été reproduits, épurés de leurs truculences romanti(]ues, dans le Voyage musical (musique, symphonies de Beethoven, Freisckutz...). Les autres, pour la plupart, sont récents.
DERNIERES LUTTES o61
l'avait déjà constatée dans la musique de Berlioz :
— « Du fond de FAUemagne, écrivait-il dès 1840, l'esprit de Beethoven a soufflé sur lui... » Récemment, lisant le feuilleton sur Fidelio. il v reconnaissait comme un génie frère du sien, tous deux rejetons (divers, et orientés à l'opposite) du créateur de la symphonie moderne.
La polyphonie moderne, la « musique de l'avenir »... Quelle musique réussira désormais? La sienne, que deviendra-t-elle?... Problèmes qui le torturent; inquiétudes, doutes, désespoirs^ qui sont alors le secret même de son être et qui le minent : dans ce livre, qui ne semble qu'un indifférent recueil d'articles, il faut savoir (sous des phrases incidentes, sous de menues variantes de texte) découvrir ce drame intérieur; — il faut mettre en lumière cette angoisse dont se meurt le romantique désabusé.
Dès 1835 dans les Débats^ dix ans après dans le Voijage musical^ et enfin dans .4 travers chants^ il imprime ce dialogue :
— Comment trouvez-vous la sijinphonie avec chœurs de Beethoven?
— Immense ! magnifique! écrasante !
— C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé... (S'adressant à un Italien), et vous?
— Ohî moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable ; il n'y a pas de mélodie Au reste, voici plusieurs journaux qui en parlent, lisons :
(Un journal) : La symphonie avec chœurs représente le point culminant de la musique moderne...
(Autre journal) : C'est une monstruosité...
^Un autre) : Dans cet ouvrage, les idées ne forment qu'un ensemble incohérent ..
— tt Où est la vérité (reprend Berlioz)? Où est l'erreur?... Chacun a raison: ce qui est beau pour l'un ne
Test pas pour Tautre, par cela seul que l'un a été ému et que l'autre est resté impassible... Que faire à cela?... Rien, mais c'est horrible... »
Voilà le secret de son mal. A trente ans, plein de vie et de désir, intransigeant et fort dans laffirmation, un novateur ne souffre guère de cette inconsistance, de cette vanité (les philosophes préciseraient : de cette subjectivité) de la musique. A soixante ans, pour un isolé, un méconnu (disons tout : pour un moribond vidé par la diarrhée), pour un génie indépendant qui espérait entraîner ses contemporains et qui meurt de leur indifférence, ce doute, à toute heure, est un poison qui brûle. « La musique de l'avenir », cela ne veut encore rien dire de déterminé; et pourtant, sous ces mots vagues, menaçants., hallucinants, Berlioz redoute la condamnation de tout son œuvre. Rayé, effacé par Wagner ?... Peut-être non, pense-t-il alors, car la formidable aurore du wagnérisme est encore sous l'horizon. Mais, fatalement, il surgira quelque chose, on ne sait quoi : cet inconnu redoutable, cet avenir de la musique sera-t-il pour Berlioz, ou contre lui?
Son vieux maître, le chevaher Lesueur, qu'en restet-il?
Et Spontini, quïl admire tant, qu'en reste-t-il?
Et combien d'autres maîtres, glorieux naguère^ oubliés désormais, et morts pour toujours. Il les voit, inutiles cadavres; il voit leurs œuvres poussiéreuses, jamais feuilletées, s'aligner, comme dans une nécropole dont il est le gardien, sur les rayons de la Bibliothèque du Conservatoire... D'eux tous, que reste-t-il?
— « L'art des sons est né d'hier » , écrit Berlioz à propos de la symphonie pastorale. Accablante vérité : « né d'hier », mort demain, pour renaître sans cesse, sans cesse différent. Presque à chaque génération, s'il
paraît un musicien de génie, naît une nouvelle musique qui fait mourir les précédentes, ou plutôt qui les relègue dans un autre monde, où les vivants ne sont pas : elles continuent (les rares qu'on nomme les immortelles), de vivre à peine et de mourir lentement, comme des Ombres qui s'évanouiraient peu à peu dans le silence élyséen : on peut les aimer et leur vouer son âme, on peut les interroger et entendre leurs voix de fantômes, — on ne peut plus les faire respirer dans la lumière des vivants.
Cette angoisse de Berlioz, nous, venus plus tard, et qui avons traversé la crise wagnérienne et d'autres engouements exotiques ou rétrospectifs, combien nous pouvons en comprendre l'inévitable réalité! La musique, art divin, — art trop humain, — n'est que la plus vaine des duperies : on ne peut l'aimer, sans blasphémer contre elle. L'enchanteresse, par ses sortilèges, nous entraîne dans des régions irréelles, où nous croyons nous mieux reconnaître nous-mêmes. Nos émotions les plus profondes, nos aspirations les plus hautes^ et jusqu'à nos rêves informulés, elle nous les suggère : le purement humain! s'écrie A\^agner... De fait, mirage, auto-suggestion... Ce n'est rien, pas même des mots... Un frémissement de l'air : il passe, et rien ne reste. — Mais il emporte avec lui le charme des anciens mirages, et notre àme en devient un peu plus débile, et plus inassouvie.
Insatiable vanité humaine, néant qui se dupe avec du néant, stupidité d'ilote qui se croit dieu parce qu'il s'est enivré... Une ivresse d'une minute, oui, la musique n'est rien d'autre. Et pour se griser, comme on se blase, il faut chaque jour une musique nouvelle, et plus enivrante. Nous ne le savons que trop, corrompus par les éthers des dernières musiques...
Pour Berhoz, c\^st ce dégoût, cette obsession du
néant liumain qu'il touche dans le néant de son art; c'est cette crise mortelle qu'il faut deviner jusque sous ses feuilletons les plus fashionables. D'ordinaire, sur des sujets qui l'étreignent moins, il hamlétise volontiers, et lance un couplet de « philosophie sépulcrale ». Son angoisse, ici, il la tait comme s'il avait peur de la formuler. — Peur de vieillard^ il la fuit en se jetant, désespéré, dans les amours et les « adorations » de sa jeunesse. Il revient au culte de Gluck, comme à un port de salut. Il réimprime son récent article où il maudit « la musique de l'avenir » ; il réimprime ses anciennes analyses des symphonies de Beethoven. Mais^ à certaines variantes du texte, bien que timides ou hâtives, on constate que Beethoven, maintenant, l'inquiète. Maintenant, Berlioz se refuse à le suivre (ainsi que le fait Wagner, plus jeune) dans les voies indiquées. Maintenant, Berlioz revient en arrière. Il ose protester contre le Titan, et il en a besoin pour se rassurer lui-même : en bas de page (page 24), il ajoute en note : « ce caprice de Beethoven est une absurdité » ; il relève (page 60) une maladresse dans l'instrumentation de la symphonie avec chœurs... Mais il s'affirme, il se fortifie dans son culte pour Gluck. Orphée, Alceste, qu'il vient de faire reprendre et qui « le reprennent »^ lui apportent les ivresses poétiques, les illusions, l'enchantement de sa jeunesse. Il s'y complaît, dans ce mirage, comme dans une certitude, dans une croyance : oui, c'est la foi dont il a besoin, parce qu'elle lui donne Tespoir. Les Trofjens, exécutés dans un temple de Gluck, seraient si beaux ! . . .
Hélas! autour de Berlioz, dans ce Paris de 1862 voué à Meyerbeer, aux chanteurs italiens et à l'opérette, quels temples s'élèvent, et quels tombent en ruine : Hostis habet wuroSy déclare-t-il dans l'épigraphe de ce
dernier recueil d'articles, qui est son testamentaire credo d'artiste, son cri suprême, de'sespe'ré.
Tout en pre'parantA travers chants, il suivait les re'pétitions de Béatrice. Le 26 juillet, pour une répe'tition prive'e, au Théâtre-Lyrique, il invitait ses amis^, ses camarades de journalisme qui, sans doute^ n'iraient pas à Bade, mais feraient bien d'écrire un compterendu (1).
Et il partit. Aucun intime avec lui. Le veuf s'en va, seul, abandonné, — laissant à Paris ses partenaires en rêverie amoureuse, — et irrité peut-être par tel acteur, tel musicien, quïl s'est chargé d'amener, et qui l'entoure gentiment de son odieuse prévenance ou de sa joie sinistre.
A Bade, la nouvelle salle de spectacle, luxueuse^ coquette, est toute pimpante dans ses ors neufs. L'illustre Bénazet est impatient de linaugurer avec Béatrice etBénédict. Déjà les chœurs sont sus: on n'a plus qu'à faire les raccords avec les acteurs de Paris : tout s'annonce à merveille.
Il est malade. Les répétitions l'épuisent, l'irritent. Cet orchestre balnéaire, avec ces musiciens allemands, pleins de bonne volonté certes, mais lourdauds... Or, Béatrice, « c'est un caprice écrit avec la pointe d'une aiguille et qui exige une excessive délicatesse d'exécution » (2).
Le 9 août (1862), au moment de monter au pupitre pour la première de Béatrice, il souffre tant que son œuvre lui en devient « indifférente ». — On applaudit, on le rappelle: le duo nocturne, bien chanté^ et dans
(1) Lettre inédite, collection Malherbe.
(2) Diï^tribution du chant : Mme Charton-Deineur (Béatrice), Mlle Monrose (Héro), Mme Geoffroy (Ursule): MM. Lefort (Claudio), Montaubrv (Bénédict), Balangué (Don Pedro).
d'admirables décors, obtient un succès immense...
Que lui importe? Il souffre.
Et « Amélie » n'est pas là pour voir son triomphe.
Le 13 août, deuxième et dernière exécution de Béatrice : à Bade, les partitions commandées par le prodigue fermier des jeux Bénazet, n'ont que deux représentations par saison. Mais elles ont toujours le plus grand succès de presse.
A Berlioz, — avisé, et tordu de douleurs, — qu'importe tout cela?... Si seulement, à Paris, on montait Béatrice et les Troyens...
Tout lui échappe, et sa force même. Partout, en tout, il ne sent que la mort. Soixante ans, et malade, cassé, vidé par sa névralgie des intestins... Il rugit contre cette déchéance : être et n'être plus I
Un jour il errait sur la colline où s'élève le vieux burg de Bade. Sans regarder, sans voir, il allait^ les larmes coulant sur ses joues ravinées, les mains froissant une lettre... Legouvé le croise... Comme en 1830, Berlioz le prend encore pour confident d'amour et lui tend la lettre. Après la lecture, Legouvé dit à Berlioz :
— « De quoi vous plaignez-vous? Elle est jolie, elle est jeune, elle vous aime...
— ft II j a que j'ai soixante ans », s'écrie avec désespoir Berlioz.
— Qu'importe, si elle ne vous en voit que trente !
— Mais regardez-moi donc ! Voyez ces joues creuses, ces cheveux gris, ce front ridé... Parfois, tout à coup,, sans cause, je tombe assis sur un siège en sanglotant. C'est cette affreuse pensée qui m'assaille! Elle le devine!... Alors, avec une angélique tendresse, elle me prend la tête entre ses mains, et je sens ses larmes qui tombent dans mon cou... Pourtant, malgré cela, toujours retentit au fond de mon cœur cet affreux mot : J'ai soixante ans !
Il revint à Paris (20 août).
La tristesse de rappartement vide lui serre le cœur. Sa belle-mère s'empresse en de menus soins... Cela le guérit-il du désespoir ?
— « Vous ne connaissez pas l'affreux duo chanté à mon oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde: c'est une triste musique!... Adieu! les larmes me montent aux yeux... »
Amélie, peut-être, ou une autre àme compatissante, va le consoler ou lui verser l'oubli...
Le succès de Béatrice, toutefois, lui redonne le courage de « développer un peu la partie musicale au second acte ». Mais nulle joie. Il écrit un trio et un chœur. 11 lui tarde d'en avoir hni :
— « Je me hâte de dénouer, ou de couper, tous les liens qui m'attachent à l'art^ pour pouvoir dire à toute heure à la mort : Quand tn voudras! »
Et voilà que son fils, par un coup de tcte, démissionne, abandonne son emploi aux Messageries Impériales, et s'installe à Paris, chez Berlioz. Sans son père, il serait « sur le pavé ». Et qu'a-t-il fait de sa femme, de son enfant ou de ses enfants?...
Autres affaires : régler la succession de Marie, préparer le lancement d'A travers chants... Les Troyens, que deviennent-ils? Que fait le ministre, que fait rOpéra?... A TOpéra-Comique, il n'est déjà plus question, faute de chanteuse (^lui assure-t-onj, de monter Béatrice..,
— (( Je n'aspire plus qu'à m'en aller vite en terre, comme Marlborough, sans même être porté comme lui par quat'z'ofliciers. »
Parfois, après des nuits de douleurs, la douceur des matinées d'automne lui donne quelque apaisement. De la rue de Calais il gagne le parc Monceau, encore désert : « Tout y est d'une fraîcheur, d'un calme et d'un
coloris ravissans. J'y passe des heures à ne penser pas, dans la plus profonde stupidité. »
Son fils, cependant, pour « trouver une place faisait des recherches peu actives »...
L'hiver commençait, ramenant ses corvées : concerts, théâtres, chroniques aux Débats. Quelle géhenne! — « A l'Opéra (confie-t-il dans une lettre) on hurle, on brait; de loin on pourrait croire qu'on y égorge des femmes et que les hommes y sont pris de convulsions. Le public ne dit rien et s'en retourne à la fin de la soirée en secouant ses oreilles et en disant : Il paraît que le grand opéra doit se chanter ainsi. . . Le ministre est enchanté, l'Empereur s'en moque... » Et les Troyens restent dans les cartons... Et son nouvel amour continue de le torturer. Cette jeune femme, malgré sa tendresse ou sa pitié, l'aime-t-elle? Peut-elle l'aimer?... « Il y a que j'ai soixante ans ))^ se répète-t-il sans trêve, pour sa douleur; et rien ne peut changer cette réalité horrible et qui le désespère.
Et dans son cœur, continûment, « l'affreux duo de la solitude et de l'ennui »... « Maladie de V isolement... »
Quelques amis, cependant, l'entouraient de la plus tendre sollicitude. Mais il portait son tourment en soimême. Ses amis ne le consolaient que pour de rares instants. Et pourtant, qu'ils étaient patients envers lui, et prêts à supporter les bizarreries, les aigreurs, les vivacités blessantes et les agaçantes boutades où le poussait son intérieure, son inguérissable souffrance : un malade, se disaient-ils, un cœur tendre à qui tout a menti,, un génie qui meurt en voyant son œuvre mourir... Les Damcke, les Massart, Stephen Heller, le fidèle d'Ortigue, Reyer, Legouvé, et quelques autres, sans oublier la serviable et dévouée Mme Martin-Sotera de Villas, — supportaient toutes ses exigences. Et il n'en manquait pas. — Dans un feuilleton, après avoir
loué le talent de Mme Massart, grande pianiste et grande artiste, il confesse qu'il doit la louer aussi « par reconnaissance » :
Elle est pour moi une consolatrice, une sœur de charité ; quand je souffre déraisonnablement, quand je ne sais où donner du cœur et de la tête, j'entre vers minuit dans son salon, ordinairement à cette heure fort peuplé, et la prenant à part : « Je n'en puis plus, faites-moi un peu de musique — Que vous faut-il, me répond-elle, la sonate en fa mineur, celle en ut dièze mineur, le trio en si bémol? — Il me faut d'abord voir partir tout ce monde, ensuite vous me jouerez les sonates et le trio. » Alors, quand le salon est à peu prés désert, on me gorge de Beethoven jusqu'à deux heures du matin, et je m'en vais guéri pour le reste de la nuit.
Soudain, grande e'motion dans le petit monde musical : Alphonse Royer quitte TOpéra rdébut de décembre), Emile Perrin est nommé directeur. — Pour Berlioz^ nouvelles combinaisons.
Mais quelle lassitude, quel dégoût de tout...
Un coup de fouet : Salammbô... L'épopée de Flaubert, apparition flamboyante et que « le pauvre Théo » célèbre avec ravissement, galvanise l'imagination stagnante des vieux romantiques. Berhoz , aussitôt, adresse une lettre enthousiaste à Flaubert; dans les Débats (21 décembre), interrompant sa chronique musicale, il s'écrie :
Avez-vous lu Salmnmbôf On ne s'aborde plus qu'avec cette question. Quaot à moi je ne l'ai encore lue que deux fois, mais je vais me mettre à Tétuilier. Déjà, j'en rêve la nuit, je sens mon cœur s'éprendre pour cette mystérieuse fille d'Hamilcar...
... Et ces paysans carthaginois qui s'amusent à crucifier des lions! Ce style, calme dans sa force immense, est si coloré qu'il donne au lecteur des éblouissemens. J'entends
d'ici de bonnes àmcs^ de braves bourgeois me crier :
— a Oli î sans doute, vous devez aimer cela, vous! » Parce que c'est horrible^ n'est-ce pas? Non, je l'aime
parce que c'est beau.
Revenons à notre monde où l'on ne crucifie pas les lions, mais où l'on en fait mourir d'ennui, en compagnie de petits chiens, dans des cages de fer...
1863 commençait. De l'étranger, Berlioz venait de recevoir des nouvelles heureuses : exécutions de ses symphonies çà et là, invitations pour de prochains festivals... A Paris, tout lui échappait... Et ce mirage féminin, cet amour souriant qui s'est offert et maintenant se refuse... Ah! qu'il souffre, le vieillard ravagé, qui ne peut plus se caresser à ce sourire de jeunesse!
N'est-ce pas pour toucher « Amélie » , l'attendrir par sa douleur d'homme et la piquer avec le récit de ses triomphes d'artiste, — n'est-ce pas aussi pour atteindre une correspondante dont il ne reçoit plus de lettres, — qu'il publie aux Débats une chronique musicale IDleine de confidences amoureuses?
— (( J'ai bien cru, ces jours-ci, être à jamais exempté de ma tâche de narrateur d'opéras-comiques... » Et il raconte comment, naguère en Russie, une admiratrice, dans un moment d'enthousiasme et d'abandon, lui avait prouvé qu'elle avait compris l'hymne d'amour, chanté par l'orchestre de son Roméo... Mais maintenant, en France, plus d'orchestre pour faire palpiter, autour d'aucune femme, la passion immortalisée par son génie. Aussi, autre douleur :
Vous arrivez une demi-heure trop tôt dans une chambre donnant sur la rue, vous vous v enfermez... Vous allumez du feu... La pendule marche bien lentement, son balancier semble se ralentir. Vous faites dix ou douze tours à grands pas dans la chambre. Enfui l'heure s'avance, elle est venue, elle sonne... On va arriver. Mais non, on n'ar-
rive pas. Vous faites encore dans la triste chambre seize ou dix-huit tours, vous marchez en rond, en carré, en losange. . . Vous regardez votre montre, votre montre avance sur la pendule... Vous buvez un verre d'eau, vous ouvrez la fenêtre, vous regardez au loin... Rien, personne... A'oilà qu'il pleut maintenant. C'est la cause, c'est la cause!...
... Un bruit de voiture?... Votre poitrine craque et frémit comme le clocher d'une cathédrale quand on sonne le bourdon. La voiture passe. Malédiction! Long silence... A'ous trouvez une poignée d épingles sur la cheminée ; vous employez le temps à les piquer une à une sur une pelote. Gela fait, vous allez recommencer votre promenade de lion en cage quand vous apercevez encore une épingle sur le tapis. Vous la ramassez et la piquez sur la pelote à côté des autres en disant : elle aurait pu )ite blesser au genou...
... Autre silence. Personne ne vient...
Et peu après^ dans une lettre :
— « J'ai eu le cœur arraché par lambeaux. » Cruelle « Amélie «^ ou seulement imprudente, imprévoyante. Elle le martyrise parce qu'elle eut, trop jeune, une pitié' trop instable... Elle n'est pas allée jusqu'au bout de la pitié ou de l'amour. Et lui, alors^ il a besoin de tant d'amour, ou de tant de pitié! — Malgré ses soixante ans et son usure profonde, malgré sa hantise de la mort, il lui faut de l'amour. Il y trouve la tension nerveuse, le strepitoso. sans lesquels son àme impulsive, « volcanique », tombe à plat. Toute sa vie, dès qu'il put échapper à Tune de ses femmes, il pourchassa l'amour... liarriett Smithson, blonde, massive, lymphatique, peu combative pour l'agripper, le laissa s'ébrouer. Marie Recio, fausse maigre et à demi Espagnole, le capta, le retint, et mourut d'une maladie de cœur. A chaque absence où il lui échappa, il se hâta de cueillir d'autres tleurs ou se grisa de rêves amoureux. — Marie morte, aussitôt
il renaît à la passion. Ilélas^ soixante ans, et usé! Cadavre à demi, sa vraie fiancée est la mort. Il la sent près de lui, il sent son étreinte : entre elle et lui, rageusement, il suscite des mirages d'amour.
Alors, qu'il a besoin de pitié, et de tendresse, et de larmes... Fantomatique déjà, spectre de lui-même, nous pouvons (encore de nos jours) le voir, tel qu'il fut vraiment, dans un portrait peint vers cette époque (1).
Une apparition, une forme de cauchemar, dramatique, déconcertante, macabre. C'est dune facture brutale^ sauvage; c'est d'une vérité cruelle, aussi peu stylisée que possible^ — féroce : une vérité soulignée à coups de sabre, mais vraie, terriblement vraie.
De loin, toute la toile semble noire, sauf un petit triangle trop blanc : le plastron de la chemise sur qui retombent les plis d'une haute cravate cinq ou six fois enroulée autour du cou. Sur ce cou si long, si maigre qu'il fait penser à quelque manche de coupe-papier terminé par une grosse figure grotesque, — apparaît une tête de vieillard, ravagée, émaciée, squelettique. Les os des tempes, les os des pommettes, menacent de crever cette pauvre peau inconsistante, à moins qu'elle ne s'en aille par lanières, découpée par le labourage des rides. Ce n'est plus un vivant : c'est un tantôme, et qui se désagrège. Le nez est si mince, cet étrange nez busqué en bec d'aigle, si mince, si parcheminé, si racorni, qu'il laisse passer de la lumière, en transparence; dans tout le visage terreux, plombé, il fait une lueur sanglante, phosphorescente.
(1) Musée de Versailles, peinture attribuée, selon toute vraisemblance, à Daumier. — Ce portrait n'est pas daté: mais le ruban rouge de la boutonnière prouve qu'il est antérieur au 15 août 1864, date où Berlioz fut promu officier de la Légion d'honneur.
DERNIÈRES LUTTES o73
Étrange tête, où il ne reste plus rien de l'homme. On songe à quelque oiseau de nuit; et aussi, sous cette grosse et sale houppe de cheveux plus décolore's, plus jaunis que blancs, on songe à quelque vieille femme flétrie, ravinée, avec le rictus d'une sorcière qui hurle à la mort : visage bilieux, livide, d'une sabbatique incantatrice de Macbeth... ^on^ dans ce masque il ne reste plus rien d'humain^ — rien, sinon le regard obstiné, douloureux, plein dune douceur meurtrie, pauvre regard baigné d'une larme intérieure; — rien d'humain, sinon la bouche close nerveusement par un incommensurable mépris, pauvre bouche qui s'obstine à se clore, et toute prête à frémir sous l'infmi torrent des sanglots trop longtemps contenus... Malheureux Berlioz, douloureux fantôme de soi-même, spectre hideux et irrité, que l'émotion sincère d'un inconnu (ou du génial Daumier) fixa brutalement dans une vérité terrible, et qui se transfigure, sous notre regard, par le souvenir de ses soutïrances et de toute la tendresse inassouvie qui pleure dans sa musique.
Janvier s'achevait (1863)... La nuit, éveillé, souffrant, il exaspérait ses maux et son spleen, sa terreur de « risolement ^>, par ses pensées funèbres... Le jour, épuisé, mais sa volonté lui tenant lieu de force, il continuait la lutte, pour conquérir un peu de tendresse, ou pour imposer son œuvre.
Le dimanche 8 février, il dirige la Fuite en Éc/upte, le Carnaval romain et V Invitation à la valse. C'était à l'un des concerts donnés par une récente société où chaque art avait sa section : celle de la musique, dirigée par Félicien David. — Qi^inze jours plus tard (le 22) les mêmes œuvres sont conduites encore par Berlioz.
Succès sans efficace : ses Troypns, les verrait-il Jamais? A l'Opéra, Emile Perrin l'irritait par la même inertie qu'Alphonse Rover. 11 ne refuse pas, il ménage le chroniqueur des Débats;... à part lui, il ne veut rien risquer : il attend la mort de cet auteur suspect.
Au Théâtre-Lyrique, cependant, Carvalho s'était réinstallé, supplantant Téphémère Réty. La nouvelle salle, inaugurée depuis quelques mois, avait déjà conquis la faveur du public. Une reprise du Faust de Gounod (avec Mme Miolhan-Carvalho) avait appris aux Parisiens à venir dans cette salle sonore, fort bien placée. C'était sur le quai, en face du théâtre du Châtelet, sur une grande voie nouvellement ouverte^ longue suite de boulevards (Sébastopol^ du Palais et Saint-Michel) qui traversait le cœur même de Paris. Et cette salle du Théâtre-Lyrique attirait les curieux par une nouveauté : elle n'était pas éclairée par un lustre, mais par un plafond lumineux...
Dans ses feuilletons des Débats, Berlioz soutenait les tentatives de Carvalho : « un homme actif, intelligent, hardi »... N'était-ce pas ce Carvalho qui avait repris Orphée, voilà deux ans, avec la collaboration de Berlioz?... Dès février, les journaux annoncent que le Théâtre-Lyrique va monter les Troyens.
Plus de deux ans auparavant, les journaux l'avaient annoncé déjà; ils avaient même parlé de l'offre d'un admirateur : cinquante mille francs pour que l'œuvre fût dignement montée. — Que valait la nouvelle annonce? Ou plutôt, quelle combinaison lui donnait de la valeur? Carvalho, qui s'agitait pour décrocher une subvention de cent mille francs et ne l'obtenait pas, n'allait-il pas exiger les cinquante mille déjà promis? Ou n'était-ce pas eux qui l'avaient décidé à monter les Troyens?
Pour Berlioz, incertitudes, doutes, sautes d'espoirs
OU de dégoûts, longues heures de souffrances et que ne charme aucun rêve. La soUtude... Avec Améhe décidément (et malgré le feuilleton sur les rendez-vous manques) tout est rompu : « séparation absolue comme la mort »... Louis^ trouvant enfin un engagement, vient d'eml)arquer pour le Mexique...
Solitude d'un mourant qui voit venir le silence définitif.
Un dimanche, au Conservatoire ("22 mars)^ on applaudit le duo nocturne de Béatrice; on le redemande... Voilà le désespéré qui se berce d'illusions :
— « Ce public hargneux, hostile aux vivans, s'oublie jusqu'à crier bis... On me découvre! ... Ah! si je pouvais vivre encore un peu!... » (1).
Le duo nocturne, on l'annonce pour le 5 avril au Conservatoire; on l'annonce pour le 8 à TOpéra- Comique, dans une représentation au bénéfice des descendants de Rameau.
Mais le 30 mars, Berlioz part pour Weimar.
On devait donner Béatrice et Bénédict pour la fête de S. A. R. le Grand-Duc.
Les répétitions, qui « marchent très bien », le remontent. Chacun lui fait l'accueil le plus cordial. Déjà sept ans (depuis 1856), qu'il n'est venu à Weimar... Comme il a vieilli ! . . . Et chacun de se faire plus affectueux... Plus de discussions comme jadis, à propos de Wagner. Liszt n'est plus là. Il est à Rome, avec la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein, et il ne sait encore s'il l'épousera ou s'il entrera dans les ordres.
On joue le Tannhaaser; Berlioz l'entend à nouveau, et dans une tout autre atmosphère qu'à Paris :
— « Il V a de bien belles choses, dans le derni*er acte
(1) Ici et plus bas, lettres inédites (collection ^[allicrbe).
576 LE CRÉPUSCULK D'UN ROMANTTQUFJ
surtout (écrit-il aussitôt à un ami); c'est (Fune tristesse profonde et d'un grand caractère; mais pourquoi fautil... Il y aurait trop à dire. Adieu. »
Béatrice et Bénédicte traduit par Richard Pohl, est fort l)ien accueilli (8 avril) par la cour grand-ducale. Aucun applaudissement, à cause de létiquette des soirées de gala. Mais Leurs Altesses font appeler le compositeur dans leur loge. — Après le spectacle, parmi les artistes réunis pour souper, il est le héros de la fête.
Le lendemain^ « bulletins de victoire » pour les camarades de Paris :
— (( Mon cher Fiorentino^ voilà la chose. Grandissime succès. Malgré l'étiquette, la salle frémissait, du haut en bas, d'applaudissemens rentrés .. On me promet pour demain, l'interdiction étant levée, un dégel et une débâcle d'applaudissemens... Si vous trouvez le joint, soyez assez bon pour dire... »
Pauvre Berlioz. Après tant de luttes, tant de victoires sans lendemain, tant de réclames, à soixante ans et malade, il est encore forcé, par les circonstances autant que par son tempérament, de faire jouer les ficelles du journalisme. Et ces démarches, humihantes à son âge, ne servent* à rien. Car alors rien ne peut lui amener le public; rien, par conséquent, ne peut le faire jouer par les directeurs. — Et il le sent de nouveau, aux lettres qu'il reçoit de Paris :
— « Pour les Troyens, tout se détraque... »
A Weimar, du moins^. il peut faire une lecture de son poème, devant Leurs Altesses. Le théâtre ducal joue Tannhâuser : pourquoi ne monterait-il pas les Troijens? Liszt n'est plus là... Un ami de Weimar, Richard Pohl (déjà traducteur de Berlioz), s'employait à guetter l'occasion. Depuis de longs mois, Pohl
gardait le livret, pour « toutes éventualités » (1).
Le grand-duc Karl August fut charmé de la lecture du poème, et ne décida rien. Il promit, du moins, d'écrire à une duchesse de ses cousines pour que la lettre fût présentée à Napoléon III.
Voyage presque inutile, et qui Tépuisait. Sauf pour combattre (répétitions, soirées, banquets ou lecture), il quittait à peine le lit. Il y restait accablé, prostré^ mais sans sommeil. Un médecin allemand voulut préciser la cause de sa maladie : les nerfs, diagnostiqua le Herr Doktor, mal protégés par une enveloppe trop mince, étaient trop à fleur de peau. Et en effet Berlioz était fort maigre.
Quand il se relevait, il fréquentait volontiers chez les Pohl, excellentes gens (très yemuthlich), qui l'entouraient d'une apaisante cordialité. Là, taciturne, ou irritable à l'excès... Le seul être vivant qui pouvait lui arracher un sourire était un grand terre-neuve. Berlioz caressait cette grosse tête douce qui se posait sur ses genoux. Et le désespéré s'attendrissait, faute de mieux, en fondant son regard dans les yeux du terreneuve :
— « Ils sont aimants,... ils sont aimants... »
Au bout de deux semaines (16 avril), il quitta Weimar.
Il était attendu à Lœwenberg^. en Silésie, à quatre cents kilomètres de Weimar. Le prince de Hohenzollern-Hechingen, qui l'avait si bien accueilli en 1843, le priait de faire ce long crochet.
Qu'il est changé, ce prince, au l)Out de vingt ans!
(1) Inédite (héritiers de Berlioz). — Excellent traducteur, ce Richard Pohl. Il traduisait « l'archange Michel » par « Miclîel- Auge »... Dans une lettre inédite {idem) il s'inquiétait du titre A travers chants. Et il demandait : « Est-ce un calemhour? »