‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 27 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

Et combien Berlioz lui doit paraître, aussi, méconnaissable! Le prince^ jadis plein de verve, de gaieté, et qui se mêlait avec bonhomie aux répétitions de sa petite chapelle, maintenant est impotent, perclus de goutte. Il fait venir Berhoz, et ne peut même pas quitter le lit pour entendre le concert.

Aux répétitions, Berhoz croit rajeunir. L'orchestre, habitué à jouer ses œuvres, ne fait pas une faute d'accent. L'ouverture du Roi Lear, est-elle bien de lui? C'est à peine s'il la reconnaît, cette oubliée de 1831 :

• — (( Mais c'est foudroyant (se dit-il) ; comment, c'est moi qui ai fait cela? »... Nice^ et le faux suicide, les délires pour le gracieux Ariel, toutes ses passions les plus Jeune-France, voilà que cette musique les fait palpiter dans son cœur : les larmes lui en montent aux yeux. Et Harold tout entier, avec sa sérénade des Abruzzes; et le Carnaval romain, si pimpant, si virevoltant, si « gascon » ; et, plus profondément troublante, la Scène d'amour près du balcon de Juliette... Les voix de l'orchestre, nombreuses, puissantes, — ces voix qui sont nées dans son cœur même, — elles y reviennent avec toutes leurs caresses mystérieuses, irrésistibles :

— « Je suis brisé, moulu... Ces grandes passions de mes symphonies me retournent le cœur brutalement... y>

Et aussitôt, il pense à ses amis de Paris :

— « Voici encore un bulletin de la Grande Armée »... A sa victoire de Lœwenberg, il s'en joint d'autres; ses œuvres, lui assure-t-on, commencent à se répandre en Allemagne et à se conquérir un public : on joue ses ouvertures ou symphonies à Breslau, à Leipzig, à Dresde... Et « savez- vous (ajoute-t-il) ce qui me touche le plus?... C'est de voir que je suis morti »

Au concert (20 avril), le prince, qui n'avait pu quit-

ter le lit^ fit décorer Berlioz comme un soldat devant le front de la troupe : un officier, montant sur Testrade de Torchestre. attacha sur l'habit du compositeur la croix de HohenzoUern.

Banquet, toasts et bal.

Le lendemain, dans un salon attenant à la chambre du prince, Berlioz, devant quelques invite's, lisait le poème des Troyens. Après la lecture, le prince le fit venir près de son lit, et l'embrassa :

— « A ceux qui vous aiment, dites-leur que je les aime! y>

Et il lui fit promettre de revenir. — Mais, peu après, le prince mourut; sa chapelle de Lœwenberg se dispersa; et Berlioz n'y revint jamais...

Le 23 avril, départ pour Strasbourg.

Six cents kilomètres.

Puis, en deux jours, deux répétitions : on monte déjà VEnfance du Christ pour le festival de juin...

En toute hâte, retour à Paris : chez Carvalho a-t-on mis à l'étude les Troyens ?

— « Rien de commencé (début de mai) ; une question d'argent arrête tout. »

Courses, agitations, — bien que « malade, avide de sommeil » .

Mais on le demande au ministère. La lettre du grand-duc de Weimar produit son effet : Napoléon III l'a lue, en a parlé au comte Walewski : celui-ci mande Berlioz, écoute ses plaintes, lui donne de bonnes paroles, « et... il n'en sera que cela ».

Aux Débats (le 14), Berlioz vise au plus urgent : la subvention pour Carvalho. il tâche de provoquer un mouvement de presse, pour influencer le ministre : l'utilité du Théâtre-Lyrique est incontestable ; le gou-

vernement impérial se doit de lui donner une subvention annuelle, quand ce ne serait qu'une centaine de mille francs;... Carvalho, d ailleurs, est un directeur modèle...

Pour les Troijens. cependant, il n'avait pas de chanteuses. Et comment en trouver? Peu d'argent à leur oil'rir, ime œuvre dont on se méfiait, un auteur dont on redoutait les exigences et les rebuffades... Que l'œuvre tombe, les camarades du journaliste se rattraperont sur les acteurs. — Berlioz, pour sa Didon, n'espérait plus qu'en Mme Charton-Demeur, sa récente Béatrice; mais depuis quelques mois on la couvrait d'or en Espagne.

Elle revient. Les pourparlers s'entament. L'actrice, circonvenue adroitement, consent à signer un engagement à prix réduits : six mille francs par mois.

Berlioz aussitôt, et Carvalho, et tout le personnel du Théâtre-Lyrique, de ( s'atteler à cette énorme machine des Troijens >... A peine le poème est-il lu à la troupe (l^'" juin), une opinion, une certitude s'établit parmi ces gens de théâtre : c'est trop long, il faut en couper la moitié. Dans tout théâtre, quand une opinion s'établit parmi les acteurs, choristes, machinistes, maîtres de chant, souffleurs, ouvreuses, lampistes et autres, l'auteur n'a qu'à s'incliner. Tous ces gens-là sont du métier^ ils savent ce qui est théâtre; quant à l'auteur^ surtout s'il a du talent ou du génie, s'il n'est pas un fournisseur dont le tour de main et les pourboires sont appréciés du chef de claque, il lui faut accepter, comme un gamin^ les conseils de tout le monde.

Berlioz^ donc, pour commencer, s'ampute de deux actes sur cinq. Tout ce qui se passait à Troie (la Prise de Troie) tombe au panier... Et pour remplacer tout cela, il combine un Jamento orchestral et un récit devant le rideau.

Quant aux trois autres actes (les Troyeus à Cartha(je), on les taille en cinq.

Mutile'e, défigurée, méconnaissable, — mais elle n'est pas morte: elle va vivre, sa dernière grande œuvre, avant qu'il ne meure lui-m^hne, et sans nul doute, le triomphe l'imposant enfin^ Berlioz pourra la revoir bientôt, intacte, à l'Académie Impériale de Musique... Chimères dont il se grise, tout au bonheur d'entendre les premières études.

Mais, pour le festival de Strasbourg, il lui faut quitter Paris (15 juin).

On inaugurait le pont de Kehl par de grandes fêtes franco-allemandes. Un concours de sociétés orphéoniques et chorales devait réunir à Strasbourg un peuple de musiciens : une après-midi, VEnfance du Christ serait exécutée sous la direction de Berlioz. — Pour ce déplacement, le comité des fêtes lui donnerait mille francs.

A Strasbourg, un jeune compositeur alsacien, Schwab, auteur d'articles enthousiastes sur Béatrice, avait longuement fait répéter l'oratorio... L'auteur arrive : aux dernières répétitions qu'il dirige, il est satisfait.

Trois jours durant, « le vaste domaine d'Euterpe (comme l'écrit VlUnstration de Bade) est exploré de la manière la plus brillante ». Quinze cents enfants des écoles (20 juin) se font entendre dans un concert vocal; les musiques militaires, les orphéons, suivis des corporations et de leurs bannières, donnent des sérénades aux autorités de la ville.

Le dimanche (21), grand jour du festival. Dès le matin, salves d'artillerie; à midi réception officielle des Sociétés par les autorités municipales, vin d'honneur... Berlioz, comme im fantôme (et sans doute sous un bicorne et un habit à palmes vertes), participe à

ces réjouissances. Place Kléber, la foule le voit sur l'estrade, tandis que trois mille chanteurs, toute l'après-midi, font entendre des chœurs sans nombre.

Le soir, banquet. Toast de M. le Préfet, toast de Méry (le poète marseillais, si laid, mais avec des yeux si doux que Théophile Gautier l'appelait en souriant : le Christ des singes)^ toasts divers, — et toast de Berlioz (1) :

— « Sous l'influence de la musique, l'âme s'élève et les idées s'agrandissent^ la civilisation progresse, les haines nationales s'eftacent. Voyez aujourd'hui la France et l'Allemagne se mêler! L'amour de l'art les a réunies. Ce noble amour fera bien plus que ce pont merveilleux, etc.. »

- C'est un toast. . . On en est alors à la fraternité francoallemande. Et Ton prend le ciel à témoin : on illumine la vieille, l'impassible cathédrale... (Elle sera bientôt illuminée par l'incendie de presque toute la ville : les obus prussiens ne tarderont pas à remplacer les lampions de la fraternité) . . .

Le lendemain (22), place Kléber, concert vocal et instrumental. 11 y a plus de six mille auditeurs. — Au programme une cantate de Méry et Schwab, divers morceaux de musique, et VEnfance du Christ.

Berlioz paraît : une triple sonnerie de fanfare le salue. Chaque morceau est acclamé. A la fin, son pupitre et sa partition disparaissent sous les fleurs.

Le mardi (23) Berlioz et deux autres compositeurs (Rûcken et Abt) se rendent à Kehl, invités par les sociétés badoises.

Arrivés sur le pont (relate le Courrier du Bas-Rhin), ces éminens hôtes furent reçus comme on reçoit des person-

(1) Brouillon autograplie. collection Malherbe. — Voir plus bas un deuxième toast.

nages princiers, par des musiques militaires et par une salve de canons tirée des forts badois.

Toutes les sociétés étaient réunies au bout du pont, avec insignes et bannières, et ont reçu M. Berlioz, présenté par M. Becker, par un triple hurrah! et par les démonstrations les plus enthousiastes en l'honneur du maestro français.

On s'est ensuite rendu en cortège à l'église où des places d'honneur avaient été réservées à MM. Berlioz, Rùcken et Abt, et les sociétés ont chanté le Chant Allemand de Kalliwoda. M. Berlioz a remercié nos voisins de l'accueil qui lui avait été fait, et M. Rûcken s'est chargé de traduire en allemand ce discours plein de pensées élevées, auquel les chanteurs ont répondu, malgré la sainteté du lieu, par des acclamations et des applaudissemens prolongés.

Frémissant, brisé, en hâte (25 juin 1863), il revient à Paris.

— « Moulu,... exténué par mes douleurs névralgiques : il faut tout payer... »

Répétitions pour les Troijens, répétitions pour. Béatrice qu'on va reprendre à Bade. Mme Charton-Demeur c< se passionne pour son rôle de Didon », et en a peur. Elle en « perd le sommeil »; chez Berlioz (exigeant, trépidant, tyrannique), elle a des crises de larmes... Et Carvalho est aux abois : aura-t-il sa subvention?

Quand à VAnna soroi\ que d'inquiétudes pour le compositeur :

— « Cette jeune femme (Mlle Dubois) est belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est V antimusique incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note^ en recommençant cent fois... »

Carvalho (début de juillet) obtient 100 000 francs du ministère. « Il va marcher sans peur, maintenant: ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'œuvre;

son enthousiasme pour les Troyens grandit. » — Et l'e'diteur Choudens, maintenant, achète à Berhoz sa partition : 15 000 francs.

Voilà même qu'ils projettent, Berlioz et « son directeur », d'aller « chez Flaubert », à Croisset (près de Rouen), afin de consulter Fauteur de Salammbô pour les costumes carthaginois. — Cette visite fut-elle faite? On n'en voit pas trace dans les lettres de Flaubert. Aussi bien, quel résultat pratique aurait-elle pu avoir, puisque le théâtre de Carvalho, visant à l'économie, se proposait d'utiliser des costumes déjà faits et l'habituel magasin des accessoires?

Soudain, une interruption. Berlioz, avec son fils qui revient du Mexique, part pour Bade (2 août). — Il fait répéter sa Béatrice^, la dirige deux fois (le 14 et le 18) et revient (22).

Déprimé, épuisé, plus isolé que de coutume par le départ de son fils qui navigue vers Vera-Gruz... Et il apprend la mort d'un héros de l'école romantique : Eugène Delacroix, son collègue à l'Institut, génie frère du sien par la sincérité, la conviction profonde, les longues luttes, et par l'emportement passionné... Et on l'a conduit au cimetière. — lui, gloire de l'art français, — parmi l'indifTérence générale.

Les répétitions éperonnent Berlioz. Mme Charton- Demeur « sera une superbe Didon... » Mais sa voix (constate-t-il déjà) se fatigue assez vite et baisse dans les nuances pianissimo.

Le 1" septembre^ le Théâtre-Lyrique, pour sa réouverture, reprend les Noces de Figaro. Maigres recettes. Pour les Trojjens, présage menaçant : l'argent ne venant pas, Carvalho va-t-il faire de nouvelles économies sur la pièce qu'il monte, rogner sur les costumes, les décors, sur l'orchestre même^ et précipiter les répétitions ?

Maintenant (mi-septembre), « elles se poursuivent quotidiennement ». Agaçantes, elles irritent, elles torturent Berlioz. Il n'écrit presque plus de feuilletons, au risque de paraître de'sarmé et de se livrer, sans défense, à ses anciens confrères et à ses envieux.

S'il fait une chronique, il y exhale sa haine des acteurs et des choses de théâtre :

Y en a-t-il des trucs là dedans, et des trappes, et des chausse -trapes , et des attrapes! Et des bancs qui s'abîment au milieu des flammes^ et des armoires qui contiennent un joli garçon plié en quatre et puis qui ne contiennent rien du tout,... et des tonnerres qui tombent lentement, comme un maire ceint de son écharpe descend l'escalier de la mairie, et des pirates albanais, et de vieux vizirs qui ne peuvent plus marcher, et des choristes qui ne peuvent plus chanter...

. . . Hélas ! les concerts s'en vont. . . Le théâtre absorbe tout. . .

Et le théâtre exaspère Berlioz, et le dégoûte. Ses Troyens, on les égorge. Chaque soir, pantelant, il se jette sur son lit, pour une nouvelle nuit de douleurs et de rage...

Encore une mort, encore un camarade qui disparaît après tant d'autres. Après Wailly, librettiste de Benveiiuto. C'est Alfred de Vigny (17 septembre). Camarade de jadis, obligeant pour Berlioz dont il pressentait le génie, il avait prêté son nom à Benvenuto, aidé Berlioz par ses relations d'Angleterre; et Berlioz, en retour, l'avait obligé auprès de son voisin de feuilleton, le sémillant « J. J. », qui n'aimait guère Fàpre auteur de Chatterton... Hautain poète des Destinées (à peine lues, en revue), il s'éteint dans son manoir provincial, poète solitaire, oublié, drapé dans un mépris dont il ne parle même plus, et aspirant au seul silence qui ne mente pas : celui de lu tombe...

Le 30 septembre, au Théâtre-Lyrique, échouaient les Pêcheurs de perles, de Bizet. Chute évidente, lamentable, et avec une mauvaise presse. On les joua huit fois.

Aux Débais, Uerlioz s'efforce de soutenir Bizet et Carvalho :

— « La partition de cet opéra a obtenu un véritable succès. » Et, après une analyse favorable et clairvoyante, — où même il semblait deviner les futurs mérites de Bizet, — Berlioz parlait de son directeur :

— « Les cent mille francs dont M . Carvalho peut disposer annuellement lui donnent courage... »

De fait, acculé, Carvalho devait demander de l'argent à Berlioz^ et soutirer tout ce qu'il pouvait du gros subside (cinquante mille francs) promis par un admirateur anonyme... Et Berlioz, peu rente mais feuilletoniste, lui faisait de bons feuilletons pour « lui donner courage ». Cela suffisait-il?... « Dégommé » (comme on disait alors;, mis à sec par deux échecs en deux mois, sans répertoire productif, Carvalho ne pouvait plus tenir le coup. Tout de suite, et en rognant sur les dépenses, il fallait quil donnât les Troijens : c^était presque sa dernière carte. Si Berlioz veut des instrumentistes supplémentaires, quil les paie... BerUoz dut transiger, c payant de ses .deniers » quelques musiciens indispensables, et <f mutilant en maint endroit son instrumentation » .

Autres agacements, les coupures. A force d'en demander, et voyant les colères du compositeur moribond, Carvalho faisait écrire un ami commun : tel passage est dangereux, tel mot serait à changer... La mise en scène, autre supplice : pour qu'on voie mieux les décors ou les effets de lumière, pour une sortie d'acteur ou une évolution de choristes, on voulait que Berlioz ajoutât huit mesures, quatre mesures.

OU retranchât tel passage... Pour tout directeur, la musique n'est que le repoussoir de la sacro-sainte mise en scène.

Ce supplice, tout un mois (octobre). Un supplice avec des raffinements de sauvages ou de tortionnaires chinois : trente jours d'amputations à coups de canif. .. Le supplicie' n'en pouvait plus... Parfois tel fragment, bien chanté, le faisait renaître : « C'est beau^ c"est beau », se disait-il, en reprenant conscience de son œuvre. « C'est beau. >^ Et il la voyait déjà triomphante à jamais...

Carvalho précipita les dernières répétitions. Plus d'argent : il faut fermer le théâtre, ou jouer tout de suite.

Dans la presse, on lance les communiqués suprêmes : « on parle déjà d'un très beau septuor, d'un duo dit a mezza voce^ d'une délicieuse barcaroUe... Et l'on annonce la distribution définitive (1).

A la répétition générale (2 novembre), même les amis de Berlioz (comme Mathieu de Monter) constatent que rien « n'est d'aplomb », rien n'est au point. Vat-on Yersnn fiascone ? . . . Et chacun de penser à l'auteur, à ce fantôme qu'on est habitué de voir au théâtre ou au concert, voûté, décharné, vidé, obstinément taciturne, et, s'il veut parler, presque sans voix, — un spectre.

Lui^ le rideau tombé, il revient avec Joseph d'Ortigue, non rue de Calais, mais chez d'Ortigue. Et il s'effondre sur une chaise.

— « Ou'y a-t-il, demande avec crainte Mme d'Ortigue, la répétition a-t-elle mal tourné?

— « Non, répond Berlioz fondant en larmes, non, c'est beau, c'est sublime!... »

(i) Mme Gharton-Doiiienr (Didoii), Monjauze (Kiice), Mlle Dubois (Anna), Gabel (llylas), etc..

La première (4 novembre 4863) paraît interminable. On s'étonne de ce prologue, chanté à la cantonade derrière le rideau qui représente Troie en flammes. Et qu'est-ce que ce rhapsode, avec sa lyre et sa rhapsodie?... Les acteurs, peu sûrs de la mise en scène et se méfiant de cette musique (un symphoniste!), se troublent devant le public, hésitent^ prennent du souffleur, ralentissent... Pour planter les décors, entr'actes sans fm : un seul dure cinquante-cinq minutes.

Dans les couloirs, les propos vont leur train. Bons mots, épigrammes de journalistes, traits d'esprit qu'on va retrouver dans les chroniques du lendemain.

— Avez- vous admiré le casque d'Énée?

— Dites le casque de Mangin (1).

— Une devinette : pourquoi les Troyens portent-ils des costumes grecs? — Oui, pourquoi? Et les gens de Didon, quel carnaval à prix réduits; je croyais que Berlioz avait consulté Flaubert, le maître en carthachinoiseries...

— Ce poème, c'est un pensum de quatrième.

— Orphée aux enfers est moins long, mais il s'est joué, à Paris seul, quatre cents fois.

— Pauvre Carvalho : les casques de ses comparses sont plus poHs que l'huissier qui le guette.

— Carvalho n'est pas un (c pêcheur de perles » .

— C'est plat, puéril, assommant...

Les admirateurs, les camarades répondent : Gluck, Spontini, — retour à l'antique qui est immortel, — tragédie lyrique modernisée, — hvret qui allie la poésie de Virgile à la vérité, au réalisme de Shakespeare, — chant large et déclamation noble, — récitatifs expressifs, — coloris orchestral, — grandes passions épiques...

(1) Camelot qui vendait des crayons sur le boulevard, sonnant de la trompette, cuirasse et casqué de ferblanterie.

On rentre dans la salle. — Par moments, la musique S'impose, et Ton sent passer ce frisson magnétique qui transfigure le public des premières, indifférent, blagueur, et soudain frémissant d'enthousiasme... A grands cris, le septuor est redemandé... Le duo est applaudi avec sympathie, ou peut-être avec cette émotion, ce respect de la beauté, qui honorent souvent le public parisien... Mais la Chasse rojjale et Vorage^ dont la réalisation scénique est manquée, sont jugés sans complaisance : aussi bien, c'est de la symphonie... Le duo des sentinelles choque par son réalisme shakespearien; la poétique nostalgie de la chanson d'Hylas n'est pas comprise... Toutefois, à la fin, le nom de Berlioz est acclamé.

— « Succès magnifique (écrit-il le lendemain); émotion profonde du public^ larmes, applaudissemens interminables et un sifflet quand on a proclamé mon nom... Je suis tout étourdi de tant d'embrassades... »

Les articles paraissent : fort honorables, émoussés dans l'éloge comme dans le blâme, — polis, sympathiques, quelconques. Dans l'ensemble, la presse du lendemain donne au public d'alors (qui se méfie de Berlioz) cette impression : du compositeur romantique, on attendait autre chose, et sans doute plus ; mais c'est une belle œuvre (dont on a trop parlé d'avance et pendant trop longtemps), noble, un peu froide, et qu'il convient de saluer comme la suprême production d'un artiste qui a parcouru une belle carrière, — c'est-àdire qui va disparaître.

— <^ Plus de cinquante articles de critique admirative », estimera Berlioz; ^( cinq journaux me disent de sottes injures »... En réalité, qu'importaient les violences de quelques énergumènes ou les facéties des satiriques? Déjà, afi'ermi par l'ensemble de sa vie et de son œuvre, consacré par l'Institut et plus encore

par quelques succès à Paris et par vingt ans de triomphes à l'étranger, grandi par l'approche de la mort que chacun pressentait, il e'chappait aux prises des chroniqueurs. Son nom avait déjà une vie multipliée dans l'esprit des hommes. Berlioz, qu'était-ce? La foule l'ignorait. Mais à PariS;, cinq ou six cent mille personnes connaissaient ce nom : cette puissance d'un nom, résultat de trente années de luttes, de réclames et de génie, ce n'est pas quelques articles qui l'augmentent ou la diminuent sensiblement, publiés le matin et oubliés le soir.

On irait aux Troijem, pour eux, pour Berlioz; la première n'a pas été mauvaise, la presse est favorable : leur destinée, durant ces représentations, ne dépend plus que du goût du public, de la valeur de l'exécution, de la conviction et aussi de la sohdité pécuniaire du directeur. Voilà qui a plus de portée que les phrases des chroniqueurs; voilà la réalité vraie, immédiate, dont les recettes vont donner la précise évaluation.

Dès la seconde, le 6, pour éviter un entr'acte trop long (changement de décor), on supprime la Chasse royale et Vorage, nullement appréciés au théâtre.

Le 9, pour la troisième, Berlioz ne peut pas quitter le lit. Depuis des mois, exténué de fatigue, d'espoirs qui le brisent, de colères, de larmes bienheureuses, de dégoûts. Aux crises presque journaUères de névralgie intestinale, s'ajoute une mauvaise bronchite. Il a tousse jusqu'aux spasmes et aux vomissemens ». Du moins, son fils est là : Louis apporte les nouvelles du théâtre, collectionne les journaux : — « toute une liasse; la majorité me donne d'enivrans éloges;... mais les inquiétudes, les craintes m'ont brisé... » Pour quinze jours, peut-être pour plus, le voilà cloué sur son lit, où il se consume de rage impuissante. Après tant d'efforts

DERNIÈRES LUTTES o91

et de désespoirs, sa victoire, quand il la tient enfin, il n'en peut jouir... Entendra-t-il encore ses Troyensf...

Et qu'en restera-t-il bientôt, si l'on continue de les jouer, lui absent?... La chanson d'Hylas est supprime'e, pour e'conomiser les feux d'un ténor épisodique. — Didon même lâche pied : Mme Charton- Demeur se fatigue, et afin de la ménager pour le cinquième acte, on allège son rôle du violent duo de rupture. . . Pauvres Troyens! Quand Berlioz malade compte leurs principales amputations, il en trouve dix : trois entrées chorales, trois duos, une chanson et des strophes, un air de danse et tout un intermède instrumental, la Chasse. Dix suppressions, dans trois actes morcelés en cinq; sans oublier la suppression de deux actes entiers.

Et voilà qu'il apprend, de son lit, que son éditeur, Choudens, lance une édition « conforme » aux représentations, une édition tronquée, mutilée, dépecée. Cette loque saignante, ces lambeaux de sa chair même, Berlioz apprend que son éditeur les met en montre, dans sa boutique :

— « Sur son étal, par lambeaux, comme le corps d'un veau sur l'étal des bouchers ! . . . On me débite en tranches;... on peut même en acheter pour deux sous, comme du mou pour régaler les chats des portières!... Ahl le commerce et l'art s'exècrent terriblement! »

Pauvre affolé : aimerait-il mieux qu'on ne le « débitât » pas, et rester invendu, c est-à-dire inexistant?... Mais tout lui est blessure. Les moindres critiques, ou les « injures » qu'il devrait mépriser, lui labourent le cœur. Qu'importe, par exemple, que le Nain jaune déclare : — «• M. Berlioz me rappelle Anton y : la musique lui résistait, il l'a assassinée... » Qu'importe qu'un factum paraisse, niais et illisible, arborant dans un cadre de deuil, parmi des larmes de tentures funèbres, ce titre macabre : « les Troyens au Père-

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Lachaisc »... « Chevrotines ». que tout cela... Jadis il en a reçu, ou il en a tiré lui-même, cPun bien autre calibre... Maintenant, tout l'exaspère, et le ravage; bien plus, il est humilie' de se laisser troubler ainsi. Mais il n'en peut plus, il n'en peut plus :

— « J'ai beau faire, cela me fait mal, un mal secret dont j'ai honte. »

Au Théâtre-Lyrique les recettes étaient presque satisfaisantes. Pour lés dix premières représentations (jusqu'au 25 novembre, et la première exceptée), un peu plus de 30 000 francs; soit, en moyenne, 3 400 pour chacune de ces neuf soirées (exactement 3 373 francs). — Or, durant ce même automne, la recette moyenne des Pécheurs de perles n'atteignait pas 1 000 francs (985 francs)^ celle d'Oberon se tenait à 1 500; mais les Nfxes (le Figaro (qui s'étaient relevées) produisaient en moyenne 4 000 (3 950 francs), ce qui n'était pas encore la bonne moyenne du Théâtre-Lyrique (4 500 et 5 000).

Les Troijens, pour les dix premières, avaient donc d'honorables demi-salles. Certes l'élite du monde musical s'y intéressait. Tous les compositeurs français qui comptaient déjà, tous ceux qui compteront plus tard (et, sauf César Franck peut-être, il faudrait citer tous ceux qui étaient à Paris), suivaient ces représentations, bien qu'elles fussent défectueuses et mutilées : pendant ces quelques soirées le génie de Berlioz laissa tomber plus d'un germe qui ne fut pas perdu. Et même, presque chaque soir, on remarquait Meyerbeer, attentif, les yeux sur le livret, et comme à l'affût des accents dramatiques de l'orchestre : les mahcieux auraient pu dire que le vieux Giacomo^ sa carrière finie, ramassait encore des ficelles... Aussi bien, il avait encore son Africaine à lancer, et Berlioz était encore feuilletoniste musical aux Débats. — Cette assiduité de Meyerbeer étonnait tels musiciens plus jeunes, qui le retrouvaient

chaque soir : — « Je viens, leur disait-il (et Reyer le rapportera), pour mon plaisir et mon instruction. »

Soudain les recettes fléchissent : 2 400 francs, le 27 novembre:... 1 800, le 30. Et cela ne remonte plus. En décembre^ quand Berlioz, à peine et mal remis, quitte le lit (après vingt-deux jours !) pour entendre sa suprême partition, il ne voit plus qu'une salle presque vide.

Pas une seule fois, ni Napoléon III, ni l'Impératrice^ ni le ministre de la Maison de l'Empereur, — aucun personnage officiel ne s'est dérangé pour les Troi/ens... Ils se réservent donc pour les Bouffes !

Et quelle exécution!... Dix grandes coupures... De nouveaux acteurs, des doublures^ chantant sans avoir répété avec lui... Et ses mouvements, dénaturés au début, et de soir en soir plus dénaturés.

Mais // s'entend; c'est son génie, son âme, c'est lui tout entier qu'il sent vivre et palpiter sous cette musique; il se retrouve dans une haute image de luimême, souriante de jeunesse et d'amour, poétique^ noble et passionnée : — « C'est beau, se dit-il, c'est beau »... Et il pleure... Il pleure comme un spectre, sur son tombeau, devant l'image de ce qu'il fut.

Dix-sept cents francs; — seize cents; — et, le 16 décembre, treize cents...

On ne peut continuer.

L'annonce des dernières fait remonter la recette : dix-huit cents francs pour la vingtième représentation; deux mille trois cents pour la dernière.

La dernière,... la vingt et unième...

Un dimanche, le 20 décembre 1863, la dernière.

C'était fini.

l'agonie (21 décembre 1863 à 8 mars 4869.)^

« Ma carrière est finie », chantait la Didon de Berlioz au moment de préparer son bûcher funèbre. Luimême, se redisant sans cesse le vers de son Virgile bien-aimé :

Vixi et quem dederat citrsum fortuna peregi,

et réunissant ses souvenirs de lutte dans ses Mémoires comme des bas-reliefs sur son mausolée, de plus en

* Sources particulières du chapitre ix. — H. Berlioz. — Trente-sept lettres à Estelle (publiées dans la Revue bleue en 1903 et rééditées dans la brocliure Une page d'amour romantique, — Lettres à Ernst {Temps, 1869)^ à Gasperini {Revue musicale, 1903), à Léon Kreutzer. — Lettres à Berlioz écrites par Herz, Szarvadi, Legouvé, Lehman, Duc, Morel, Ollivier, Stcphen Heller, Barbier, Stephen de la Madelaine (communiquées par les liéritiers).

Archives des cimetières Saint-Yincent et Montmartre. — Billet de faire-part pour l'enterrement de Berlioz (archives de rOpcra et du Conservatoire).

Blaze de Bury, Musiciens d'hier et d'aujourd'hui. — Constant Pierre, le Conservatoire. — Concourt, Journal, vol. III. — ServiÉRES, sur Stephen Heller (S. I. M., 1909). — Saint-Saens, discours à la Côte-Saint-André (1903). — Rlmsky-Korsakof, Souvenirs {Revue bleue, 1906).

Journaux de l'époque. — Moniteur. — Ménestrel. — Impartial (de Grenoble). — Indépendance belge. — Voir aussi page 504 et le texte du chapitre*

plus malade et rompant les liens qui l'attachaient à Tart et à la vie pour ne plus respirer que du côté de la mort^ — il e'crivait :

« Ma carrière est finie. »

Finies les représentations des Troyens (20 décembre), le lendemain même un vote de musiciens semblait le rayer des vivants. A la Société des Concerts (Conservatoire), il venait de donner, suprême héritage^ tout son matériel de concerts : son œuvre symphonique, en parties séparées d'orchestre et de chœurs, c'est-à-dire les moyens mêmes de sa survie auprès du public. Que cet orchestre d'élite, utilisant ces pages muettes, fasse retentir le monde sonore qu'elles contiennent, et voici assurée la pérennité des chefs-d'œuvre du compositeur romantique. Mais au Conservatoire, Auber régnant, ils étaient tenus en suspicion. Si seulement Berlioz, un hiver ou deux, dirigeant la Société des Concerts, pouvait modifier son goût et la changer en collaboratrice... Tilmant, son chef d'orchestre, venait de prendre sa retraite. Confiant dans l'ascendant que lui donnaient les Troyens, Berlioz pose sa candidature. Le 21 décembre, la Société vote, et désigne Georges Hainl.

Pourquoi écarter Berlioz? Deux raisons évidentes, plus fortes que toute autre considération : il aurait trop voulu imposer sa musique; et puis, comme chef, peuton prendre un moribond?... Vote qui le raye des vivants et compromet son triomphe posthume.

Les Troyens même semblaient-ils viables? Le public, de la dixième représentation à la vingtième, était à peine venu les entendre. Et l'auteur, déjà rançonné par Carvalho, ne pouvait pas l'ignorer : son œuvre n'avait gardé l'affiche que par suite d'une convention. Un anonj^me, naguère ("octobre 1860), avait publiquement promis de donner cinquante mille francs. Si les Troyens

furent joués vingt fois, malgré dix soirées à demisalle, ce fut « grâce à une combinaison (1) ».

Et la partition, à peine vendue, quittait l'étalage de l'éditeur : elle y tenait de la place et ne rapportait rien.

L'œuvre, réduite piano et chant, qu'en restait-il? Était-ce de la musique à vendre en morceaux détachés, en arrangements, pour qu'on la chantât, après dîner, devant quelques dames attentives seulement à ne pas aplatir les cercles évasés de leur crinoline? Pouvait-on débiter les Troyens en rondeaux brillants, en polkas ou en quadrilles? Berlioz, décidément, n'était pas un talent commerciable. Pas d'argent à gagner avec lui. Donc^ on ne ponte pas sur lui: mais on ponte sur d'autres musiciens : on les lance, puisqu'ils rapportent. Et les jeux de l'offre et de la demande, les lois de la vie sociale éliminent Berlioz. Non monnayable, non vivant.

Au Théâtre-Lyrique même, Rigoletto, — quelques soirs après les Troyens se traînant à quinze ou treize cents francs, — Rigoletto fait quatre mille, six mille le 1"" janvier^ puis s'établit autour de cinq mille.

Dégoûté, atterre^ il entend monter à travers sa fenêtre, vers le lit où la névrose intestinale le tord, les musiques qui ont la faveur populaire :

En avant les mirlitirli, En avant les mirlitons...

Seul, dans ce chétif appartement de la rue de Calais, — son fils (dès janvier) reparti et rembarqué^ — presque toujours au lit, il se donne la volupté de s'enliser dans le silence. De longues journées^ de longues

(1) Reyer, amicalement, le rapportera plusieurs fois dans ses feuilletons des Débats. Ce qu'il dira est à nuancer. (Voir Débats, 12 décembre 1879.)

nuits, immobile^ ne sentant plus la vie quand il ne souffre pas, il se laisse descendre dans des pense'es de torpeur. Rêve d'un Hamlet vieilli; nuages d'autrefois que le soleil soulevait, y jetant des clartés souriantes, et qui retombent, lourds et pleins d'obscurité', linceul opaque, indéfini, et qui ressemble au néant.

Une lettre, la visite d'un ami, le ramènent vers la vie. Réveil soudain, et lassitude, effroi devant le vide que laissent les songeries de mort, stupéfiantes, suicide de la pensée :

— « Ma tête est comme une vieille noix creuse. »

La mort, tout à coup, se présente à lui sous l'aspect brutal d'une lettre administrative : sa première femme, Harriett Smithson, va être expulsée de sa place au vieux cimetière Saint-Vincent, car la concession de dix ans, en mars, sera périmée (1).

Dix ans... Depuis dix ans déjà, l'Ophélia qu'aima son jeune cœur se repose des fatigues de la vie et dort sous les platanes et les cyprès. Dix ans! Que de fois la pluie est tombée sur elle; et combien de lournées ensoleillées elle n'a pas vues, mêlée déjà, disparue, parmi la vie végétative des plantes, retournée à la terre maternelle, — pauvre forme qu'il enlaça, et dont rien ne reste, sinon un squelette blanc comme une pierre crayeuse... Poor Ophélia!... La verra-t-il ainsi, plus martyrisé qu'IIamlet, car dans le cimetière d'Elseneur, le crâne que le fossoyeur exhume, ce n'est que celui du bouffon Yorick!

Il fallait que Berlioz achetât une concession nouvelle et fit arranger la tombe, ou qu'il fit transporter Harriett dans le récent caveau, construit pour sa deuxième femme (morte en i8():2). Il se décida, peut-être par économie, pour rexliumation et le transfert.

(l) Archives des cimetières Saiût-Viucent et Montmartre.

Opération lugubre. Un dépotage^ disent les fossoyeurs.

Le 3 février (1864), il remonte à Montmartre. Matinée sombre, sous un ciel sale. Voici la petite église. Sur le versant nord, il redescend la rue Saint-Denis, et voici le jardin, le « cottage », où les jeunes mariés abritèrent quelques mois d'illusion et de bonheur : là, naquit son fils, seule tendresse qui lui reste... A gauche, il prend la ruelle Saint- Vincent, où Harriett, à demi abandonnée, vécut une si longue agonie... La porte du cimetière est ouverte. Il entre. Un groupe d'hommes l'attend, près d'un carré de terre remuée. Dans l'allée, un cercueil neuf^ ouvert, vide.

Les hommes saluent le vieillard qui s'approche, défaillant; voûté, cassé^ — un spectre, sous les amples plis d'un vaste raglan noir.

Le fossoyeur commence son travail. Au fond du trou, la bière de sapin est pourrie. Le numéro de plomb; cloué sur la volige supérieure comme le numéro d'un colis, est tombé à l'intérieur, sur la poitrine de la chère morte. Par éclats^ par longues esquilles qui se cassent avec un bruit mou, on arrache le couvercle... Ah! ne pas regarder, ne pas la voir!... Mais peut-il détacher ses yeux de la mort?... Ophélia, Ophélia : en un éclair, il se repaît de sa vue, et s'emplit l'âme d'une image ineffaçable... Ophélia^ de la poussière noirâtre^ tombée sur le fond de la bière, et dessinant fidèlement, en ombre chinoise, la silhouette de la bien-aimée. — Sur cette poussière noire, le squelette.

Avec sa truelle de jardinage, le fossoyeur prit les os, décollés les uns des autres. Les osselets de la main et des doigts, les vertèbres, les côtes courbes et qui portèrent les courbes de la poitrine... Tout cela retombait avec un tintement clair dans la bière neuve... A deux mains, car la truelle est trop petite, le fossoyeur sortit le crâne d'Ophélia...

L'AGOlNlb: 599

On vissa le cercueil nouveau; on le hissa sur un corbillard. Puis, les hommes — avec Berhoz effondré — se mirent en marche vers l'autre cimetière.

Au cimetière Montmartre, le caveau de Marie Berlioz-Recio était ouvert et attendait. Le cercueil d'Har^ riett fut descendu sur celui de Marie. Jamais les deux rivales, si jalouses, n'avaient été si proches... Et Berlioz considérait la case supérieure, qui l'attendait luimême :

« 0 mort, quand tu voudras ! »

Désormais, il n'est plus que le fiancé de la mort.

Feuilletoniser encore? Oh! que non. Voilà trente ans qu'il traîne, en forçat rageur, ce boulet du feuilleton musical! Qu'il cesse, nui ne s'en apercevra. Au Journal des Débats, où il s'est fait progressivement remplacer par le fidèle d'Ortigue, il prépare sa démission : en février, congé illimité: démission, fin mars; ainsi, il assure son ami comme survivancier.

Plus de chroniques, quel allégement! Ne plus avoir à parler de tout ce « fretin de gredins et de crétins! » Plus de donneurs de concerts, ni de fabricants d'opéras-comiques ; plus de professeurs de chant, ni de chanteuses glapissantes, ni d'inventeurs de solfèges!... Plus de tenanciers de théâtres ! . . . Le voilà libre de ces contacts pestiférés.

Que lui servirait de peiner encore pour se maintenir dans sa chronique, dans sa « position armée »? Sa carrière est iinie. II n'espère plus que la mort. Ces douze ou quinze cents francs que lui rapportaient, chaque année, douze ou quinze chroniques, il saura s'en passer : l'héritage paternel (quelque cent trente mille francs, semble-t-iL soit six mille francs de rente): à l'Institut, quinze cents francs; douze cents à la Bibliothèque du Conservatoire; les intérêts de

vingt ou trente mille francs, gagnés avec les Troyens, les concerts, les cadeaux de souverains, — sans oublier les « droits d'auteur » sur leFreischutz^ Orphée et Alceste (pièces qui restent au répertoire), — tout cela lui assure neuf ou dix mille francs de revenus. C'est plus qu'il ne lui en faut dans un appartement de quinze cents, et presque toujours couché, pour attendre la délivrance définitive.

Dans cette léthargie, deux joies : au Théâtre-Lyrique, pour le concert spirituel, on exécute le septuor des Troyens (27 mars); au Conservatoire (10 avril), la, Fuite en Egypte. Joies d'un moment, et qui provoquent de longues heures de doute : les applaudissements des amis, les feuilletons des camarades et même le lyrisme de Joseph d'Ortigue aux Débats, n'entraînent pas le succès public, seul durable; et ces semblants de triomphe, ces surprises sans lendemain, ne lui font que mieux sentir comment tout son œuvre est menacé de glisser à l'oubli. Tant d'efforts, de luttes, tant de coups de génie, — et tout disparaîtra, comme une pierre dans l'eau.

Soudain (2 mai), le monde musical, et Paris entier, et tout ce qui s'intéresse à l'art en Europe, est bouleversé :

— « Meyerbeer n'est plus ! »

Toute la presse abonde en détails sur sa mort. La Gazette musicale, où longtemps Berlioz fut chez lui, paraît encadrée de noir sur chaque page. On raconte que Rossini, « le gros homme gai », s'est effondré sur une chaise à la nouvelle de cette mort, et a longuement pleuré.

— « Ce gros abcès de Rossini (pense Berlioz)^ quel rôle joue-t-il dans la comédie Meyerbeer » ? (1).

(i) Lettre du 3 août 1864.

Pour Jakob-Liebmann Meyerbeer^ juif berlinois italianisé en Giacomo, des funérailles ostentatoires, royales. Sapeurs, tambours et clairons, un bataillon de garde nationale, les musiques du 1"'" grenadiers et de la gendarmerie de la garde impériale, précèdent le char à six chevaux. Le cortège, par les Champs-Elysées^ les boulevards, la rue Lafayette, gagne la gare du Nord. Là^ sous le hall tendu de noir, un immense cénotaphe apparaît entre les flammes violettes des torchères. Les musiques militaires, l'orchestre et les chœurs de rOpéra^ tour à tour^ exécutent les marches ou les scènes religieuses de ses opéras historiques, tandis que les innombrables personnages otïiciels prennent place sur des gradins. Six discours sont prononcés, dont un par le grand rabbin de France. Et le cercueil, de ville en ville, jusqu'à Berlin, sera salué par d'autres musiques et de nouveaux discours.

Le soir, à TOpéra, après le quatrième acte des HuguenotSy on relève le rideau : sur la scène, le buste du maître est couronné, tandis que retentit la marche du Prophète.

— t Meyerbeer (assurent alors les chroniqueurs, d'accord avec l'opinion régnante") est une des grandes lumières qui éclairent tout un siècle... Meyerbeer fut le musicien de Shakespeare, de Gœthe et de Schiller... »

On en oubliait M. Scribe, son librettiste plus ordinaire.

Un autre chroniqueur déclarait :

— « llossini a abdiqué, Halévy a succombé, Meyerbeer est mort sans laisser de successeur... L'art musical est sans maître. Il y a interrègne. •

Et Wagner, en pleine floraison de génie? On le tenait^ communément, pour un excentrique. Quant à Berlioz, dans sa patrie même, déjà oublié, inexistant, plus négligé peut-être que s'il était mort.

Sa musique, pourtant, est vivante : il le sent, par éclairs, entre les sombres heures du doute. Sursaut d'une âme brise'e : sa jeunesse, ses amours, ses larmes, il les retrouve dans cette musique où il les a mises avec une sincérité' fervente. Et il pleure à ses propres chants... La Marche funèbre pour Hamlet, le chœur Ce monde entier n est qu'une ombre fugitive... Il s'y retrouve lui-même, volcanique Père la Joie qui terrifiait et amusait la Villa Médicis, au lendemain de ses crises amoureuses de 1830.

L'été revient (1864), cruel, avec la joie de vivre qu'il épand pour d'autres.

Semaines sans fm, où n'alternent que les douleurs physiques et le désespoir... Acre dégoût de soi-même... Il a tant peiné^. tant lutté, quarante ans durant, qu'il ne peut prendre l'habitude de la torpeur... De son lit, de son fauteuil, rien que des murs, devant ses fenêtres. Et mille bruits irritants, car il souffre : le cri des porteurs d'eaU; un orgue de barbarie ou un mendiant qui psalmodie un couplet sentimentaL un perroquet qui crie cent fois de suite : Portez... arrm!... et, par bouffées irrégulières, l'aigre et traînarde chansonnette qui s'exhale d'un atelier de blanchisseuses.

Ces bruits de Paris, où les fuir? Le matin, il irait bien au parc Monceau, avant que les enfants ne l'envahissent. Mais ses douleurs de la nuit ne le laissent pas si tôt, et, brisé encore, il ne peut quitter le lit. — Dans la journée, il gagne un endroit assez proche, dont la tranquillité lui convient. Des arbres, des allées désertes, des bancs où personne ne vient s'asseoir, et çà et là, comme dans les voluptueux paysages d'Itahe, la colonne noire d'un cyprès... Ah, quand donc y dormira-t-il, entre quatre planches, sous cette pierre neuve, où il a mis ses deux mortes?

Cette autre tombe... AméUe?... Morte^ depuis six

mois! Mais un soir, l'automne dernier, au théâtre, il l'avait encore aperçue :

— « Un signe de tète, ce fut tout... On mourait déjà et je l'ignorais... Six semaines après, on était morte, je Tai aussi ignoré. Six mois après seulement,... assez, assez I »

Son fils revient du Mexique (début d'août). Pendant quelques jours. Berlioz se donne l'illusion d'être moins seul. Hélas, sa solitude, il la porte en lui; il ne regarde plus du côté des vivants. Les femmes qu'il a aimées, et son âme même est morte.

Un jour, avec Stephen Heller et Louis Berlioz, il s'évade de Paris si morne par les chaleurs d'août. Tous trois (la vieille Mme Martin faisait une saison à Luxeuil), ils vont dans la banlieue, à Asnières, chercher un peu de nature : des arbres, de l'ombre le long des berges, et le joli sourire de la Seine qui s'étire au soleil... Et puis, le soir descend, apaisant, endormeur. Dans l'air sonore où grandissent les ombres attentives, les bruits les plus vulgaires se mélancolisent; les cris des Parisiens ébroués (ohé^ Lambert.., as-tu vu Lambert?...), les appels des voix faubouriennes, les éclats de piston jaillissant des guinguettes, se fondent dans la douceur crépusculaire, — sursauts de jeunesse qui s'apaisent devant la nuit immobile... Frissons de l'air, alternatives des bruits et du silence nocturne, impalpables caresses qui font naître l'amour ou réveillent les souvenirs.

Le repas s^achève; et pour mieux jouir de cette fin de journée, on convient de revenir à pied jusqu'à Neuilly. Bientôt la clarté lunaire apporte sa nostalgie... Plus de paroles... Des larmes, longuement, intarissablement, coulent sur les joues du vieillard. Et Stephen Heller, à voir ce maigre fantôme voûté qui trébuche dans la nuit et qui pleure, ne peut retenir des larmes.

— Seul, Louis Berlioz, qui pense sans doute à son propre avenir avec le confiant égoïsme de la jeunesse, ne pleure pas.

La fête de TEmpereur (15 août) apporte une surprise à Berlioz : la croix d'officier de la Le'gion d'honneur.

Une croix, quoi que l'on dise, fait toujours plaisir. Et Berlioz e'tait même satisfait, comme un enfant^, de la lettre où le ministre la lui annonçait.

Le lendemain, de quel prix est ce hochet? Parce que le ruban rouge de sa boutonnière, au lieu d'être attaché en long sera frisé en rosette, Berlioz en sera-t-il moins vieux, moins souffrant, moins désespéré ?Legouvé, son camarade de promotion, lui écrit très gentiment :

Nous voilà donc attachés à la même croix, mon cher ami .. Je m'imagine que dans votre lit de douleurs vous troqueriez bien votre rosette pour un bon et efficace antispasmodique. Quant à moi, dont l'infirmité est de fort mal dormir, je me suis écrié en lisant le Moniteur :

Qu'on me donne, et je crois y bénéficier,

Deux heures de sommeil pour ma croix d'officier (1).

Aux artistes et littérateurs nouvellement promus, le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de TEmpereur et des Beaux-Arts, offre un dîner. Berhoz, à part soi, de remarquer*:

— (ï Ils ont tous l'air de me dire : « Excusez-nous de vous avoir oublié! »

Il rentre dans sa sohtude. Son fds, le lendemain, se rembarque.

Quant à Ilossini, fait grand-officier, quel triomphe béat, placide, satisfait, absolu : ce « gros homme gai », toujours blaguottant, qui compose maintenant des fantaisies intitulées : OafI les petits pois^ les Hors-d' œuvre j

(1) Lettre communiquée par la famille de Berlioz.

V Huile de ricin, Valse lente, il apprend qu'on vient d'élever sa statue, en bronze, à Bergame; et un soir, dans son hôtel, il reçoit « cinq élégantes et nobles dames, habituées assidues des soirées de l'illustre maestro; elles lui offrent une lyre gigantesque, en sucre, commandée chez Siraudin » (journaux). — Trois fois heureux, ce « satyre en retraite » I

Berlioz, malgré sa rosette rouge, revient à ses rêveries funèbres, à ses stations de chemin de croix, dans le cimetière Montmartre. Ce beau corps de la chanteuse (sa seconde femme), ces formes sveltes, ces hanches souples jadis, si juvéniles sous le travesti, cette chair qui s'était mêlée vingt ans à son sommeil. . . Ah, ouvrant la bière pourrie de son Ophélia, il avait vu comment un cadavre ne laisse qu'un peu de poussière noirâtre, qui tombe sous le squelette et dessine, au fond du cercueil, une forme aimée... Ophélia,... Marie,... Amélie...

— « Ma promenade favorite est le cimetière Montmartre. J'y vais souvent, j'y ai beaucoup de relations... Avant-hier, j'y ai passé deux heures; j'y avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y suis endormi. »

Quelques jours plus tard (fin août), il partit pour le Dauphiné. Il était pris du désir de revoir Grenoble, Vienne, la sinueuse vallée de l'Isère, le rose escarpement du Saint-Eynard, « et... et quelqu'un encore ^, son Estelle, sa S>tella niontis.

Son Estelle... Depuis 1848, durant seize ans. avait-il beaucoup pensé à elle? Cet amour d'enfance, ce rève^ ébauché dans l'aube pâle de la seconde Restauration, il l'avait vécu et recréé, ardemment, tandis qu'il improvisait, isolé à Londres et dans la fièvre d'un mou-

vement révolutionnaire, le début de ses romanesques Mémoires. Alors, pour fuir l'abattement, le « spleen », il s'était jeté dans un mirage de sa jeunesse : cette caresse d'un rêve oublié avait enlacé son cœur dans un enchantement... Estelle!... A ce nom, et faisant cortège autour de la gracieuse figure entrevue jadis et disparue, les heures passionnées de l'adolescence lui étaient réapparues, palpitantes des premiers troubles, mélancolisées par l'attente de l'amour, souriantes d'espoir sous des larmes heureuses. Qu'elles étaient douces, ces heures du souvenir, qui soudain fleurissaient dans un cœur dévasté... Et Berlioz, dès le sanglant cauchemar des journées de juin 48, était revenu, brisé par la mort de son père et attendri par la douleur, jusqu'au village de Meylan. C'est là qu'il avait vu, jadis, presque enfant, la grâce sérieuse de Mlle Estelle (1).

De nouveau (septembre 1864), revenant en Dauphiné et s'éloignant des tombes où dormaient des lambeaux de son cœur, il s'abandonnait, fiancé de la mort, aux souvenirs de son premier rêve d'amour. — Ce retour vers le passé pouvait avoir une cause occasionnelle : Berlioz venait d'ajouter une « postface » au manuscrit de ses Mémoires. Pour corriger, selon son habitude, ou pour se donner un peu de bonheur avec la jeune image de lui-même, il avait dû relire les premiers chapitres, poétisés par le mirage d'Estelle (2).

A Vienne, chez son beau-frère Suât, brutalement, le portrait de sa sœur... Pauvre morte... Si douce, cette Adèle, si bonne, si indulgente... Il l'avait revue

(1) Voir la Jeunesse d'un romantique, chap. ii.

(2) Les quelques pages de la postface, — fragments sans suite rigoureuse, mal soudés et oîi passent d'inconsistantes et contradictoires indications de temps, — furent écrites, apparemment, au printemps ou à Tété de 1864*

quelques jours avant sa mort.... Maintenant, au bout de quatre années, ses filles même, si affectueuses mais étourdies par leurs vingt ans, s'étaient habituées à cette mort... Lui, tout à coup, il revoit la maison, les meubles, le lit et ce portrait... Tout est là, elle n'y est plus... L'horrible sensation de l'éternelle absence, soudain, étreint son cœur meurtri^, son pauvre vieux cœur où il n'y a plus de vivant que le souvenir de ce qui n'est plus.

Puis, on partit. Suât, ses deux filles et Berlioz. Près de Vienne, à Estressin, ils passèrent une quinzaine de jours. Le notaire y possédait une campagne.

Journées paisibles, radieuses. En septembre, près de la vallée du Rhône, une brise du nord, dès le matin, chasse les nuages; dans quelque recoin de mur^ dans un cagnard, on se met à l'abri du vent, on se chauffe au soleil, on boit le délicieux soleil de l'automne... Flâneries, causeries, rêveries, si douces, tandis que l'on se cagnarde...

Cependant Berlioz et son beau-frère parlent d'Estelle. Le notaire ne pourrait-il apprendre ce qu'elle est devenue? Où habite-t-elle? Mme Estelle Fornier estelle encore veuve, ou remariée?

Le bon Suât, si raisonnable, ne pouvait pas manquer de constater, tout en s'informant, l'étrangeté de ce regain d'amour. Pourquoi (se disait l'excellent notaire), pourquoi Hector, à soixante et un ans, veut-" il commencer une idylle? Est-ce un troisième mariage qu'il cherche?... Mais Mme Fornier aura bientôt soixante-dix ans; et que diront ses grands enfants, ses fils qui, peut-être, sont mariés?

Observations toutes naturelles, obstacles évidents : cela irrite le désir de Berlioz, stimule son imagination. . . Estelle, Estelle... Non, ce n'est pas une femme comme aucune autre» Celle-là, elle saura le comprendre; et.

d'ailleurs, il n'a jamais aimé qu'elle... Sa. Stella montisf

Avec une curieuse régularité, cette étoile sortait de l'horizon tous les seize ans : en 1816^. les réunions de famille, à Meylan; en 1832^ la lettre remise par le lauréat à la jeune mariée ; en 1848, le pèlerinage à Meylan et la brûlante déclaration d'un amoureux qui avait encore ses deux femmes; maintenant, en 1864, cette étoile périodique. — après beaucoup d'autres étoiles quotidiennes^. — cette étoile revenait encore .. La mia Stella del monte!

Le notaire, enfin, apprit l'adresse de Mme veuve Fornier : à Lyon, avenue des Brotteaux.

Aussitôt Berlioz quitte ses nièces et l'aimable Suât.

Il court vers l'amour.

Non à Lyon, mais à Meylan. Son plan est fait : toute une journée, seul dans la vallée du Grésivaudan^ il se grisera des souvenirs de sa jeunesse; le lendemain, transfiguré par cette exaltation et irrésistible, il reviendra vers Lyon pour apparaître, chargé d'amour, à son Estelle.

Vieillard douloureux, poursuivi par la hantise du néant, et possédé déjà par son étreinte, il se fouaille le cœur, il le bat avec les fleurs épineuses, avec les orties du souvenir et des rêves impossibles, pour en tirer un dernier spasme, — imaginaire.

Le 22 septembre, Grenoble, puis la vallée du Grésivaudan. A droite de la route, les champs moissonnés, les vignes dont les feuillages suspendus laissent transparaître, çà et là, les grappes violettes : feuillages blonds, presque dorés, où vibrent déjà quelques feuilles de corail. L'Isère sinueuse se devine à l'ondoyant rideau des peupliers. A gauche, l'escarpement rose du Saint-Eynard; et là-bas, au pied de la montagne, Meylan.

Meylan... Le vieux voyageur reconnaît les témoins

de sa jeunesse. Voici la fontaine, lallée d'arbres, la maison, et, plus haut, la vieille tour.

Arrivé à grand'peine au pied de la tour (écrira-t-il bientôt), je me rjetourne... J'embrasse d'un coup d'oeil la belle vallée. Je m'étais assez bien contenu jusque-là, me bornant à murmurer à voix basse : « Estelle! Estelle! Estelle! » Mais alors, une oppression accablante me fait tomber à terre, où je reste longtemps étendu, écoutant, dans une mortelle angoisse, ces mots atroces que chaque battement de mes artères fait retentir dans mon cerveau :

Le passé! le passé! le temps!... jamais! jamais!... jamais!

Il revient vers Talle'e d'arbres et la maison. Il erre dans le jardin... Les nouveaux propriétaires, surpris de voir ce vieillard, ce fantôme, mais rassure's par sa rosette rouge, lui laissent visiter la maison. Et le voilà qui rôde, de pièce en pièce, comme un revenant :

— « Je mordais mon mouchoir à belles dents... Je m'enfuis, éclatant en sanglots... Le soir mème^ j'étais à Lvon. »

Nuit sans sommeil. Il ne pense qu'à « la visite projetée pour le lendemain ». De fait, depuis 1816 (presque un demi-siècle), et sauf deux minutes en 1832, il n'avait pas revu Mme Former. En 1848, elle n'avait pas répondu à sa lettre passionnée : demain^ comment le recevrait-elle?

Il prépare une lettre, il l'écrit :

Madame,

Je reviens encore de Mejlan. Ce second pèlerinage aux lieux habités par les rêves de mon enfance a été plus douloureux que le premier, fait il y a seize ans et après lequel j'osai vous écrire...

... Je vous demande de me recevoir. Je saurai me contraindre; ne craignez rien des élans d'un cœur révolté par

ni. 39

tJiO LE CRÉPUSCULE D»UN ROMANTIQUE

l'étreinte d'une impitoyable réalité Accordez-moi quelques instans, laissez-moi vous revoir, je vous en conjure.

Hector Berlioz.

23 septembre 1864 (1).

Cette lettre, il se promet de ne la porter qu'à midi Il ne peut attendre. Vers onze heures, il gagne

l'avenue des Brotteaux... A^oici la maison... Il sonne...

Il apprend que Mme Former est chez elle : il se

trouble, donne sa carte avec sa lettre, et attend. On rintroduit... C'est elle, elle, qui vient au-devant

de lui :

« Dieu! qu'elle est changée de visage! » Elle le conduit au salon, la lettre à la main.

« Je ne respire plus (écrira-t-il), je ne puis parler. » Elle, avec une dignité douce :

c Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz... (Si/^?ic^.) Nous étions deux enfants... « {Silence.) Le mourant, trouvant un peu de voix :

c Veuillez lire ma lettre, Madame, b

Elle la lit, puis la pose sur la cheminée, et parle de choses indifférentes. Mais lui, à chaque occasion de l'entretien, il le ramène à ses sentiments... Mme Fornier, chaque fois, garde le silence. A la fin, elle lui dit :

« Ma vie a été bien simple et bien triste. J'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai élevé les autres, mon mari est mort quand ils étaient encore en bas âge... J'ai rempli de mon mieux mon rôle de mère de famille. (Silence.) Je suis bien touchée et bien reconnaissante, monsieur Berlioz, des sentiments que vous m'avez gardés. »

A ces mots bienveillants, je commençai à palpiter plus violemment. Je la regardai avec des jeux avides, recons-

(1) Dans ses Mémoires, il reproduira cette lettre, sans doute d'après le brouillon qu'il en avait gardé.

Iruisant en imagination sa beauté et sa jeunesse éclipsées. Et je lui dis enfin :

« Donnez-moi votre main, Madame. »

Elle me la tendit aussitôt, je la portai à mes lèvres et je crus sentir mon cœur se fondre et mes os frissonner...

Berlioz prit congés lui demandant de pouvoir lui écrire. Elle ne refusa pas, et l'accompagna jusqu'à la porte. Alors, au moment de la quitter, il « s'inclina devant elle, prit encore une fois sa main et la garda quelque temps appuyée sur son front », parmi ses longs cheveux blancs.

Dehors, brisé, ivre, il va, il va, haletant, fiévreux, marchant comme un halluciné...

Était-ce fini? Ne la reverrait-il plus jamais?

Une occasion se présente. Des artistes qu'il connaît sont à Lyon, en tournée : il leur demande une loge, et court l'offrir à Mme Fornier.

La bonne lui répondit que Madame est sortie.

Peu après, il revient, il sonne : on ne répond plus.

Une heure se passe^, éternelle. Enfin il envoie un enfant. Pas de réponse, on n'ouvre pas davantage.

— « Que devenir? Rester à monter la garde devant la maison? C'est inconvenant, c'est ridicule. Malheur! M'en aller? Où? Chez moi? Dans le Rhône?... »

Une heure plus tard^ il la croise : elle refuse la loge. Le soir même, il prend le train pour Paris :

— « Imbécile, se dit-il, durant tout le trajet, il fallait rester I »

Trois jours après, le 27 septembre, il lui écrit :

Madame,

Vous m'avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien peu de femmes eussent été capables en

pareil cas. Soyez mille fois bénie! Depuis que je vous ai quittée, je souiïrc cruellement néanmoins. J'ai beau me répéter que vous ne pouviez pas me recevoir mieux, que tout autre accueil eût été peu convenable ou inhumain, mon malheureux cœur saigne comme s'il eût été blessé...

... C'est r absence... (1).

. . Je suis parti presque comme s'il se fût agi d'une éternelle séparation...

... Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée malgré les orages qui ont ravagé ma vie. .

... Ne me prenez pas pour un homme bizarre qui est le jouet de son imagination...

Longue lettre, plaidoyer passionné, pour obtenir de correspondre avec Estelle^ et de lui rendre visite, autant que possible, sans témoins :

— « Je serai soumis et réservé,... correspondance peu fréquente, voyages bien rares... Je vous environnerai d'une tendresse si profonde et si douce, d'une affection si complète, où se confondront les sentiments de l'homme et les naïves effusions de cœur de l'enfant... »

Le lendemain (28 septembre),, le surlendemain, et durant les nuits d'insomnie et de douleurs intestinales, quelle attente, quel trouble!... Répondra-t-elle?...

Le 30;, nouvelle lettre de Berlioz :

Il y a trois jours, je vous demandais,... je vous demande avec les plus vives instances la permission de vous écrire quelquefois...

Il n'est pas possible que vous ayez pris la résolution de ne me répondre que par un silence méprisant et de me traiter comme un misérable qui vous aurait offensée.

... Dans quelques jours, je serai libre de quitter Paris.

(1) Nous coupons,

Un mot, chère Madame, un mot. Je ne vous ai pas donné sujet de me maltraiter et de me faire délirer de douleur (1).

Mais la veille (29), à Lyon. Mme Fornier avait déjà mis à la poste sa re'ponse :

Je ne suis plus qu'une vieille et bien vieille femme (car, Monsieur, j'ai six ans de plus que vous), au cœur flétri par des jours passes dans les angoisses, les douleurs physiques et morales de tout genre, qui ne m'ont laissé sur les joies et les sentiments de ce monde aucune illusion. Depuis vingt ans que j'ai perdu mon meilleur ami, je n'en ai pas cherché d'autre...

... Depuis le jour fatal où je suis devenue veuve, j'ai rompu toutes mes relations, j'ai dit adieu aux plaisirs, aux distractions, pour me consacrer tout entière à mon intérieur, à mes enfants. C'est donc là ma vie depuis vingt ans; c'est une habitude pour moi dont rien maintenant ne peut rompre le charme, car c'est dans cette intimité du cœur que je puis trouver le seul repos des jours qu'il me reste à passer dans ce monde. Tout ce qui viendrait en troubler l'uniformilé me serait pénible et à charge ..

..Je crois devoir vous dire qu'il est des illusions, des rêves, qu'il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et, avec eux, le désenchantement de tous les sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié, qui ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse. .

... Mon avenir se raccourcit tous les jours; à quoi bon former des relations qu'aujourd'hui voit naître et que demain peut faire évanouir? Ce n'est que se créer des regrets.

... Vous êtes encore bien jeune par le cœur; pour moi, il n'en est pas ainsi: je suis vieille tout de bon. .

(1) C'est la première des trente-sept Lettres à Estelle, publiées dans la Revue bleue, en 1903 (rééditées dans la brochure Une page d'amour romantique).

Berlioz, quelques jours, médita cette lettre :

— « Madame (répondit-il enfin), votre lettre est un chef-d'œuvre de triste raison. » (1).

Il la suppliait de répondre à ses lettres :

Je le sollicite avec instances, avec larmes...

... J'espère mourir le premier : que je puisse avec certitude vous envover uq dernier adieu! Si c'est le contraire, que je sache que vous avez quitté ce triste monde. , que votre fils m'avertisse..., pardon...

... Votre adresse à Genève, votre adresse!

... Si votre silence m'indique un impitoyable refus..., si vous me mettez ainsi rudement à l'écart comme on le fait pour les êtres dangereux ou indignes, vous aurez porté à son comble un malheur qu'il vous eût été si facile d'adoucir. Alors, Madame, que Dieu et votre conscience vous pardonnent! Je resterai dans la froide nuit où vous m'aurez plongé, souffrant, désolé, et votre dévoué jusqu'à la mort.

Mme Fornier, « à la hâte » (14), de répondre quelques lignes : elle n'a pas l'intention de traiter Berlioz « comme un être dangereux ou indigne » . Pour l'instant elle s'occupe de marier son fils. Plus tard, dans deux ou trois semaines, quand elle sera installée à Genève, elle fera connaître son adresse.

Il répond aussitôt (15 octobre) :

— a Oh! merci! merci! j'attendrai... ah! vous êtes bonne! N'en doutez pas, mes adorations seront discrètes. »

Il n'est plus seul. Il pourra écrire, rêver à son Estelle... La nuit;, dans les accalmies de souffrance, il pourra murmurer des phrases d'amour comme si quelqu'un les entendait. Lointaine, inaccessible, du moins elle vit. Sans elle, il n'aurait que des spectres dans le

(1) Lettre qu'il faut apparemment dater 12 octobre et non 2.

cœur. Ophélia, Marie, Amélie^ qui dorment auprès de lui, dans le cimetière où il ne va plus...

« Accablement assez tranquille y>^ constate-t-il en s'analysant; « sans doute, elle pense que mon imagination fait beaucoup, et elle n'ignore pas que l'imagination c'est le faux... Les ans ont presque tout détruit en elle; j'éprouve pourtant un ravissement si extraordinaire que j'en perds entièrement le sentiment de la réalité... »

Mirages d'amour, qui peuplent ces pauvres pièces où il entend l'agaçant charabia de sa vieille belle-mère, d'ailleurs aux petits soins pour lui... Rêves indéfinis, où il se revoit jeune, à Meylan, où il recrée, où il crée maintenant des images enchanteresses... Estelle, souriante^ dansant jadis aux bras de l'oncle Marmion... Quel joli gazouillis, mêlé au tintement des éperons du capitaine, faisaient alors les brodequins roses de la jeune fille... Légers, bruissants, ils ravageaient le cœur de l'adolescent florianesque et mélancolique... Brodequins roses, voletant comme des papillons...

A part ces rêves, tout n'est qu'amertume. Le monde musical n'appartient qu'aux « crétins et aux gredins ». Par bonheur, plus de servitude, plus de feuilletons. Passer devant un théâtre, c'est presque une volupté pour l'ancien chroniqueur : il est libre de ne plus y entrer, de ne plus entendre et de ne plus louer « les platitudes et les turpitudes » qui lui donnaient la nausée.

Liszt passe à Paris. ^ Charmant, séduisant, quand il ne cherche pas l'eilet », il dîne deux fois avec Berlioz. Toute conversation musicale est évitée, prudemment ; ainsi, les vieux camarades, non séparés par la question Wagner^ sont tout à la joie de se retrouver... Puis, Liszt part pour Rome, et Berlioz s'amuse à cette épigramme gamine :

— « Liszt joue de la musique de V avenir devant le pape qui se demande ce que cela veut dire. »

Berlioz, maintenant stimulé par son rêve d'amour, sort un peu. Soirées chez les Damcke, les Massart, avec d'Ortigue (quand il n'est pas pris par le feuilleton des Débats), avec Stephen Heller...

11 relit Shakespeare, Virgile, Don Quichotte, Paul et Virginie... Parfois, entre intimes, et tous les profanes écartés, on lui demande de lire Hamiet ou Othello : il se livre, dans cette lecture, il s'abandonne à ses larmes, comme s'il était seul; et autour de lui, constate-t-il, « toutes les dames pleurent splendidement. »

Après ces griseries, quelles tristesses!... Monde de platitude, de sottise^ de flagornerie... Lui, toujours seul, sans même une lettre d'Estelle...

Au début de novembre, une fête donnée en son honneur, chez le docteur Blanche : c'est déjà l'anniversaire de la première des Troyens.,. Gounod se met au piano, et chante, de sa voix faible mais si caressante, et avec un sentiment si féminin de la musique; il soupire la chanson du pauvre Hylas, il murmure (avec une actrice) le duo Nuit d'ivresse;... il est irrésistible de séduction : « Doli fabricator Epeus «^ se dit Berlioz ému mais clairvoyant. Et lui-même, de son reste de voix, il déclame une scène de son poème :

— « Je vous assure (écrit-il à son ami Lecourt), que j'ai très bien rendu le moment

Terque quaterque manu pectas percussa décorum Flcwentesque ahcissa comas ;

seulement les cheveux que j'ai arrachés n'étaient plus blonds. » (1).

Novembre s'écoulait. D'Estelle, pas de nouvelles...

(1) Inédite, 40 noveaibre, collection Malherbe.

Un matin, envoyés par Mme Fornier^ son fils et sa jeune femme viennent voir Berlioz. Ils savaient tout... Quelle émotion 1 Donc, elle ne Técartait pas! Mais aussi, hélas! elle mettait ses enfants entre elle et lui!

Pour eux, avec eux, il retourne au théâtre, il leur ofî're des loges. Et, tant quïl le peut, il leur parle d'Elle. La jeune femme, bientôt familiarisée et amusée par ce tardif caquetage d'amour, se met à le gronder :

— « Vous l'effravez », avouait-elle au vieux lion amoureux. Et elle lui rapportait ce que disait Mme Fornier, en montrant les missives « volcaniques » à ses enfants :

« Que voulez-vous que je réponde à cela? »

Ils regagnèrent Genève, où vivait maintenant Mme Fornier.

Décembre. — Solitude, souffrances^ attente de la mort... Une fois de plus, son jour de naissance revient, H décembre 1864 : sa soixante-deuxième année commence... A quoi bon?

De l'étranger, ça et là, quelques bonnes nouvelles : on exécute ses œuvres par fragments et on lui envoie des télégrammes enthousiastes. Et après?... Paris continue à lui échapper : on parle de reprendre les Troijens au théâtre, on parle d'en donner des morceaux au Conservatoire... Des mots, et rien de plus.

— « Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité, assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais que la terre fût une bombe remplie de poudre â laquelle je mettrais le feu, pour m'amuser. »

C'était là un jour gai : il avait encore la force de plaisanter sur sa tristesse. — Le plus souvent, morne, taciturne, désespéré. Tout ce qui donne l'illusion du bonheur, il ne l'a plus : il faut être jeune, aimé, libre de la maladie et de toute entrave; il faut se perdre

dans les mirages de l'art... Mais quel art? Celui d'hier serait-il celui de demain? Qu'est-ce que le beau? Qu'estce que la vie? « Que faire? Espérer? Désespe'rer? Se résigner? Dormir? Mourir?... Inévitables idées, roulis, ttmgage du cœur! » Et même, ce n'est rien : des mots^ des mots, des mots! L'homme gesticule et déclame comme un comédien, pendant une heure ou deux : qu'en reste-t-il lorsque les chandelles sont soufflées?

Alors, comme un codicille à un testament, il ajouta quelques lettres d'Estelle à ses Mémoires. Et, arrêtant son manuscrit à la date du 1"^ janvier 1865, il résolut de le faire imprimer (1).

Corriger les épreuves, attendre une lettre d'Estelle, la lire et la relire cent fois, voilà ce qui occupe des mois entiers, avec les éternelles douleurs. Feuille à feuille, il reçoit les épreuves de son livre posthume; il médite ces seize grandes pages de petit texte, il « lime le style », il donne le bon à tirer, et l'on tire une feuille : dans six mois le gros volume sera-t-il prêt?... Deux feuilles par mois; l'éditeur ne se presse pas, car le volume est imprimé aux frais de Berlioz.

Dans les concerts, à Paris ou à l'étranger, de rares exécutions, une ouverture, un court fragment. Sursaut d'une minute, <ï volcanisme », qui accroît, par le contraste et la fatigue^ le dégoût ordinaire : sauf ces insignifiantes exceptions, on ne joue sa musique nulle part. Il a beau se montrer, en uniforme de l'Institut, aux réceptions de Napoléon III, on continue^ en haut heu, à ne rien faire pour lui. Aux soirées des minis-

(1) A mesure que Berlioz, reprenant d'anciens textes, les remaniant ou les complétant par de nouveaux, combinait ce texte définitif, nous avons analysé cette élaboration. — Voir notamment suprà, en 1844 (p. 59 à 62), — 1848 (mars, p. 179, et novembre, p. 198), — 1854 (juillet, p. 365, et octobre, p. 371), — 1855 (mai, p. 401), ~ 1858 (mai, p. 485, et novembre, p. 489), et le début de ce cliapitre ix.

tères, jamais son nom n'est au programme; ni aux vendredis du comte de Nieuwerkerke, ni aux concerts du Préfet à l'Hôtel de Ville, ni aux Tuileries chez Sa Majesté' Impériale, ou chez le duc de Bassano. Quelle fin pour l'ancien protégé des officieux Débats. du duc d'Orléans et des ministres de Louis-Philippe !

Le soir, quand il ne soutire pas trop, il se réfugie chez les Massart, ou les Damcke. Parfois on l'invite, et il ne vient pas, préférant souffrir seul. Ou il arrive quand on ne l'attend plus. Dix fois, l'affectueux Damcke, sortant sur le palier^ est allé épier si Berlioz ne vient pas... Aucun bruit... Soudain, ressortant encore et se penchant sur la rampe de son cinquième étage, Damcke reconnaît la toux caverneuse de Berlioz. Heureux, il rentre avertir ses amis que voici le vieux maître. Puis il ressort, à pas silencieux^ écouter s'il monte. Lentement, péniblement, essoufflé et toussant, Berlioz continue de monter l'interminable escalier... Damcke, pour ne pas le presser, rentre dans l'appartement, et laisse la porte entre-bâillée. On prend un livre, un journal, on n'a pas l'air de l'attendre, mais on se tait... Alors, poussant la porte, le vieillard décharné, drapé dans son vaste raglan noir, apparaît comme un spectre de douleur, haletant, avec un soulfle rauque, la tête penchant sous la destinée qui l'accable... Pas de bonjour, pas un mot... Ses amis, respectueux de son silence, continuent de lire, de s'occuper, comme s'il n'était pas entré : ils le traitent vraiment comme un spectre qu'ils ne verraient même pas... Berlioz, le chapeau sur la tète, se laisse choir sur un canapé... Et de longs moments se passent sans que personne dise un mot... Soudain, il se lève, fébrile, secoué par un sursaut de désespoir :

— or Ce n'est pas gai chez vous », lance-t-il en frémissant de colère. Tl part, faisant claquer In porte. Et

ses amis consternés, bien qu'habitués à ces accès de tristesse, ses amis de le plaindre, et de souhaiter qu'il revienne le lendemain, moins souffrant.

Un autre soir, s'il a reçu une lettre de son Estelle^ ou un télégramme annonçant que sa musique triomphe à l'étranger, le voilà rajeuni, souriant^ tout palpitant d'un printemps intérieur. Il parle, il parle; c'est un flux de verve, une fantaisie mordante, cocasse, et des anecdotes, des bons mots, des « blagues » comme on en raconte dans les orchestres. Sa gaîté, son entrain de Méridional, trop longtemps comprimés par sa rêverie douloureuse et par sa souffrance, éclatent tout à coup et emportent son hamlétisme. Ses pauvres lèvres, habituellement crispées, se détendent dans le sourire. Il rit même, nerveusement^ mais il rit. Et la joie de ses amis stimule la sienne. Boutades, paradoxes, charges à fond contre le « fretin des crétins et des gredins », calembours, à peu près, ou scies d'atelier... Le fidèle d'Ortigue ou Heller survient-il, Berlioz lui crie :

— « Comment vas-tu yau de poêle? et comment va Mlle Léonie d'oiseau?... » Il ne s'arrête plus. Une scie en accroche une autre : « Mes lectures de sanglier, par les pathétiques-tac de moulin... * Et ce sont des chapelets, des kyrielles cascadantes... Entraîné sur cette pente, il roule jusqu'aux plus exécrables calembours et même^ quand ils sont tout à fait mauvais, il essaie de les améliorer : il les reprend, les corrige... Qu'importe? Il est heureux pour une heure, parmi tant de soufl'rance.

Son fils, cependant, ne laissait pas de lui donner de l'inquiétude. Irritable, inquiet, mécontent de son emploi, ayant déjà rompu une première fois avec les Messageries Impériales, Louis, maintenant, faisait la navette entre le Mexique et la France, sur un bateau

L'AGONTE 621

nolisé pour le corps expéditionnaire. Au début d'avril, il revenait du Mexique : Berlioz partit pour Saint- Nazaire afin de le voir. En wagon, une crise de névralgie intestinale : trois jours, à Saint-Nazaire, il garde le lit.

A Paris, quand il revient, les musiciens ne parlent que de VAfricaine. Pour ce chef-d'œuvre, qu'on annonce à grand bruit. Fétis (Meyerbeer mort) est venu de Bruxelles surveiller les répétitions. Quelles louanges^ d'avance, dans la presse... Qu'importe à Berlioz? Les « épiciers » du monde musical ne l'intéressent pas plus que des crapauds au fond d'un puits vaseux : c'est à peine s'il s^y penche de loin en loin. Toutefois (28 avril) il entend la répétition de VAfricaine :

— (( Je ne crois pas y retourner jamais... Ce ne sont pas des ficelles, mais des câbles, et des câbles tissus de paille et de chiffons. J'ai le bonheur de n'être pas obligé d'en parler... »

Par contre, quelques soirées données par Joachim le font renaître; trios et quatuors de Beethoven :

— « C'est la musique des sphères étoilées! »

Et de nouveau, chaque jour, chaque nuit, d'interminables heures de névralgie intestinale. Dans les accalmies, comme une étoile apparaissant entre les nuages pleins de menaces, Estelle lui souriait, sa Stella montis. Grisé de rêve, il s'évadait de la réalité oppressante : il aimait une étoile et il la créait dans son cœur. — Pourtant, sous ses yeux, une photographie aurait pu lui rappeler ce qu'était la bonne Mme Fornier. Elle la lui avait envoyée, en janvier, avec une nouvelle lettre <c raisonnable », atrocement raisonnable. Son visage d'aïeule, ses yeux calmes et pleins d'une bonté froide, avec leur regard comme détaché de la vie, auraient dû éteindre les nouveaux « volcanismes » de l'ancien Jeune -France. Mais il ne voulait pas remarquer ce

mantelet à franfies, cette capote hasse. bordée d'un lisexé de veuve, ces larges brides nouées sous le menton osseux, ni surtout les plis fatigués de la bouche, les coups de sabre sous les pommettes et les creux qui cernaient les paupières. Bon visage d'aïeule, ravagé par de longues souffrances^ mais pénétré d'une tendresse forte, d'une mâle douceur, tant il respire l'habitude du devoir accompli avec simplicité.

Photographie trop fidèle, trop cruelle : il l'oubliait, et contemplait intérieurement sa Stella ciel monte. Et il lui adressait des épîtres lyriques. — La bonne dame le mettait en garde contre son imagination : était-ce là des paroles « vraies, sincères » ?

— « Comment! répondait-il. C'eût donc été une comédie vulgaire! J'aurais fait des phrases!... Non, non, vous savez bien le contraire... Vous ne m'aimez pas, mais je vous aime, vous le savez... Je pense, toujours à vous^ je vous vois toujours, je vous entends toujours. Je suis seul... ^

Une autre fois :

— tt Oh! la bonne soirée passée là, au coin du feu^ à vous écrire. Je ne souffre presque plus. »

Ou encore :

— « Si je tenais là votre main, comme je l'ai tenue un jour, il me semble que je m'endormirais comme on sendort à la suite des grandes douleurs physiques, alors qu'elles sont calmées. »

— « Que répondre à cela » ? se disait la septuagénaire, pleine de bon sens. En cinquante ans, elle avait vu Berlioz une heure.

En juillet^ l'impression des Mémoires fut enfin terminée. Ces douze cents grands et gros volumes, il ne pouvait guère les abriter dans son petit appartement. Par piles, il les entassa dans le cabinet qui lui était réservé à la Bibliothèque du Conservatoire. Cette édi-

tion, qui devait être mise en vente après sa mort, encombrait la pièce; un battant de la porte était obstrué, l'autre ne s'ouvrait plus qu'à demi. Mais Berlioz y venait si rarement. . .

Un exemplaire des Mémoires lui brûlait les mains : celui qu'il voulait offrir à Mme Former. Qu'en dirat-elle? Comment jugera-t-elle le héros de tant d'aventures musicales ou amoureuses? Son suicide pour l'inconstant « Ariel », elle l'a déjà lu dans la plaquette anecdotique de Mirecourt; et Berlioz, dans son récit romanesque, ne le dément pas... Et l'abandon, puis l'exhumation d'Ophélia, qu'il réunit à Marie Recio... Voilà ce qu'une femme remarque plus que tout. 3Iais il y a mis aussi de tels « élans de cœur » qui sont adressés à son Estelle.

Le 15 août, emportant un exemplaire, il partit pour Genève.

Mme Fornier, son fils et sa belle-fille l'accueillent avec cordialité. Toutefois il ne descend pas chez eux; on le laisse aller à l'hôtel. Mais, comme un enfant vient de naître dans le jeune ménage, Mme Fornier demande à Berlioz d'être parrain.

Joie radieuse. Plus de névralgies intestinales. Longues promenades au bord du lac, excursions en voiture, mais...

— « Mais je n'ai pu me trouver un instant seul avec elle (écrit-il à Damcke); je n^ai pu parler que d'antres choses. Gonflement de cœur qui me tue... Que faire? Je n'ai pas Tombre de raison, je suis injuste, stupide... Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus beau. »

Cet idéal de douceur, près duquel sa vie se transfi-

giirait, le vieillard solitaire et désespe're' allait-il le laisser échapper? Que faire, que dire, pour obtenir de le garder près de soi?... Hélas ! à chaque visite, quelqu'un tenait compagnie à Mme Former, et Berlioz ne pouvait parler que « d'autres choses » .

Le jour du départ, elle est seule. Alors, affolé, si près de son étoile et au moment de la perdre... Mais ^Ime Former, avec une sévérité forte et avec la pitié de voir le pauvre grand homme prosterné, écroulé à ses genoux, lui redit les atroces vérités que lui imposaient son bon sens et le sentiment de son devoir.

11 partit.

Isolement définitif, étreinte horrible du néant qu'il sent partout autour de lui. Plus de rêve maintenant, aucun mirage^ aucun espoir pour se cacher la mort toujours menaçante... La mort, la mort... Et, pour l'attendre, rien que de la souffrance : la désespérance totale, et les tortures de la maladie.

A Grenoble, deux ou trois jours (25 à 28 août?), il garde le lit, — ou bien il se prête^ absent par la pensée, à d'affectueuses corvées de famille... Là-bas, tout rose sur l'horizon, le Saint-Ej^nard; et, blotti contre la montagne, Meylan, l'allée d'arbres, et la blanche maison, où l'Estelle d'autrefois, avec ses brodequins roses... Mais non, Mme Estelle Fornier, qui a lu les Mémoires, vient de lui dire qu'elle n'avait jamais eu de brodequins roses; et sa belle-fille, grondeuse, espiègle, de sourire à cette illusion, comme à tant d'autres, où l'imaginatif romantique oublie toute réalité. Maintenant, ses rêves meurtris et retombant sur lui comme des oiseaux blessés, comment irait-il à Meylan?. . . Il n'y verrait plus que le cimetière de son cœur.

A Vienne, près de ses nièces et du sympathique Suât, il trouva quelques journées agréables. Charmantes enfants, sensibles comme leur mère et ouvertes aux

choses de l'esprit. Il leur lit du Shakespeare; il leur lit aussi ses Mémoires; il pleure, elles pleurent, et ce sont des minutes heureuses.

Calmé, assagi, il peut renouer la correspondance avec Mme Former. Il lui écrit donc :

Mon cher médecin, vous avez fait, cette fois, une excursion dans le domaine de la chirurgie, en pratiquant une opération qui, par malheur, a bien réussi... Mais pendant l'opération, vous aviez l'air sévère et mécontent. Ce n'est pourtant pas ma faute si la chaste ambition de passer avec vous le reste de mes jours s'était glissée dans mon cœur... Mais c'est fini...

... Tachez, je vous en supplie, dans votre réponse, que j'attends ici, à Vienne, de ne plus être ni mécontente, ni sévère pour achever de cicatriser la plaie qui saigne encore...

Poste pour poste, la bonne aïeule indulgente répondit par une lettre de pardon, affectueuse, sensée, cruelle et délicieuse.

Paris (10 septembre 1865); l'appartement vide. Sa belle-mère est encore aux eaux de Luxeuil ; mais elle rapporte bientôt son charabia franco-espagnol :

— « Je donnerais bien deux louis pour entendre, de temps en temps, parler français autour de moi. »

Monotonie, écœurante ressemblance des jours, des nuits, de toutes ces heures interminables, que n'interrompt presque aucun sommeil.

Paris même prend une physionomie sinistre : tout le monde a peur, on ne sort presque plus de chez soi ; dans la rue. ce ne sont que des convois funèbres, et parfois de longues files de corbillards : chaque jour (octobre), le choléra ajoute aux morts habituelles cent, m. 40

cent cinquante victimes. Un tils de Mme Former, à PariS;, est gravement atteint.

Seule la gloire de Meyerbeer, seules les recettes de V Africaine planent au-dessus du fléau.

— « Réclames acharnées (écrit Berlioz), obstinées, infatigables, irritantes, nauséabondes, folles^ stupides. Où fuir pour leur échapper? Je crois que dans la hutte d'un Esquimau on en trouverait encore. »

Il en trouve à l'Institut. Et si Berlioz avait été nommé Secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts, c'est lui qui aurait dû faire l'éloge de Meyerbeer, correspondant de la Section de musique. Mais aurait-il placé, comme Beulé le fait, Meyerbeer au-dessus de Chateaubriand et de Byron? Aurait-il proclamé que « l'éclectisme est le trait dominant du dix-neuvième siècle », lui qui, dès les Huguenots (1836), sentait tout l'artifice de cette « encyclopédie musicale » . Toutefois, Beulé trouve d'heureuses formules qui ne peuvent qu'agréer à Berlioz; il rappelle « l'immense fortune » du maestro et ses « sacrifices calculés, la critique désarmée, ses ennemis convertis en adulateurs » ; Beulé proteste, bien entendu, contre ces bruits. Mais chaque auditeur, comprenant les nécessités de l'éloge académique, ne manque pas de sourire à certaines phrases :

— « Les juges rigoureux ont démêlé par quel art Meyerbeer faisait fleurir sa renommée qull couvrait d'une égide d'or. »

L'égide d'or attire l'or : les recettes de l'Africaine^ malgré le choléra, étaient fabuleuses; tous les théâtres, dans les pays civilisés ou à peu près, se disputaient l'honneur de monter ce chef-d'œuvre; les fragments, arrangements, pots-pourris, souvenirs, fantaisies et variations brillantes, s'étalaient sur les pianos et sur les pupitres de tous les instruments; et, dans les

squares, promenades et jardins publics, les nourrissons buvaient cette musique, officiellement et militairement distribue'e, avec le lait de leur nourrice. Cela préparait une élite de connaisseurs. — Cependant que les parents, dans le luxe effréné, dans la sarabande d'une société ivre de jouissances, s'étourdissaient, s'aveulissaient aux flonflons d'Offenbach : <t Crétins et gredins! Infâmes Myrmidons ! »

Et voilà les musiques qui triomphaient, qui menaçaient alors de conquérir l'avenir. La sienne, que deviendra-t-elle? Pensée qui Tobsède, le ronge, Texaspère. Dans les accalmies de la souffrance physique, elle revient, rageuse, et s'acharne. Quel musicien, avoue-t-il à ses dévoués amis, à d'Ortigue, aux Damcke, aux Massart, fut jamais plus malheureux que lui?... S'il le dit au trop heureux Heller, celui-ci, croyant le consoler avec les misères des maîtres disparus, lui rappelle la fm de Weber ou celle de Mozart... A celui qui souffre, le malheur des autres est-il un soulagement? On sympathise aux douleurs d'autrui, on ne les vit pas. Et puis, ceux-là, sans doute, sentaient qu'ils ne mourraient pas tout entiers; ils pouvaient avoir foi dans leur œuvre. Berlioz, alors, est à bout de force, à bout d'espoir. Et en quelles méditations il sombre... Entre toutes les œuvres des maîtres, il y a comme un air de ressemblance : ils sont de la même race musicale; ils parlent (dans l'ensemble) une même langue : pour que Tœuvre de Tun d'eux meure tout à fait, il faut que toutes disparaissent. Cela peut, cela doit arriver. A ce compte, tout ce qui e^t créé par l'homme disparaît... Lui, sa musique, ne la sent-il pas, dans les heures de doute, en dehors de toute tradition? Personnelle, unique, elle ne ressemble à nulle autre. Elle vit de lui, elle vit de la sensibilité 1830; lui mort, et les Jeune-France disparus, ne mourra-t-elle pas?

Une gageure, une réussite, une audacieuse, une aventureuse création hors de la musique... Sa valeur la plus éclatant^", la plus certaine, sa couleur orchestrale, comhien de temps cela durera-t-in La poésie, la suggestion par la couleur du son!... Une génération (un millier d'amateurs!) sent cela pendant vingt ou trente ans; mais la génération suivante, les mille dilettantes qui, dans toute l'Europe, représentent le goût musical pendant vingt autres années, comment percevront-ils cette couleur du son? Les instruments eux-mêmes changent, se perfectionnent; on s'habitue à d'autres sonorités: et l'œuvre à peine ancienne, qu'on croyait encore vivante, si on la remet au jour, si on l'exhume, elle tombe en poussière. Quelle nécropole, cette Bibliothèque du Conservatoire où il est attaché pour vivre. Ce poste lui fait horreur : il vit des morts, comme un gardien de cimetière. Il la fuit!... Quand il y vient, il s'y rue avec une volupté sombre, comme Hamlet sautant dans la fosse qui attend Ophélie... La mort, la mort, l'universelle mort : tout ne vit que pour mourir. Nous fleurissons un jour afm d'engraisser le charnier avec notre pourriture... La postérité, l'immortalité du nom, quelle sinistre farce! Quand il ne sera qu'un peu de cendre au-dessous d'un squelette blanc, quand son crâne (comme celui de son Ophélia, de son Harriett bien-aimée, qu'il a vu dans les deux mains du fossoyeur), quand son crâne où vit sa pensée d'aujourd'hui se sera vidé, détaché des vertèbres et grimacera stupidement dans son cercueil, au-dessus des cercueils de ses deux femmes, — alors, qu'importera qu'on redise son nom, qu'on joue sa musique, qu'on la siffle, l'applaudisse, ou qu'on la laisse pourrir sur un casier de bibliothèque?... Misère et contradiction du cœur de l'homme : toute sa vie, il l'a sacrifiée à courir cette chance d'immortalité; et maintenant, il sent la

vanité, la sottise de son effort. Il ne trouve que son propre néant, et il ne peut pas se résigner. Il se cabre contre la mort; et elle est là, il la voit, il sent son étreinte: — Retournez-vous, elle est là... Et il presse le pas (entraînant son ami de Monter épouvanté); il fuit, il fuit : sur ses talons, il a senti la camarde poser son pied de squelette.

Heures sans fin... Heures sans fin.

Couché seize, dix-huit heures sur vingt-quatre.

Et pas de sommeil. — Le laudanum n'endort plus sa névrose intestinale.

En décembre, il sort; la bronchite le prend.

— « Je tousse (écrit-il à son Estelle), comme un cheval étique et phtisique. »

A peine remis, une secousse musicale le remonte, le galvanise. Carvalho, pour le Théâtre-Lyrique, lui demande de « présider aux études » d'Annide. En janvier, en février, Mme Charton-Demeur, la Didon de ses Troyens, vient répéter rue de Calais. Saint-Saëns se met au piano :

Saint-Saëns, un grand pianiste, un grand musicien qui connaît son Gluck presque comme moi C'est quelque chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la Haine. Saint-Sacns et moi nous sommes serré la main. Nous étout'fions... Et dire que l'on blasphème partout ce chef-d'œuvre,... on l'éventre. on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte partout; les chanteurs, les directeurs, les chefs d'orchestre, les éditeurs : tous!...

... Depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes douleurs ont peu à peu disparu. Je me lève maintenant, chaque jour, comme tout le monde

Mais bientôt, au Théâtre-Lyrique, les études d'Armide furent interrompues, — et Berlioz, à plat, retomba dans la tristesse de son àme moribonde.

Il ne parlait plus. S'il sortait, il glissait parmi les vivants comme un fantôme nocturne. Si un ami l'abordait, Berlioz, sans rien dire, lui tendait une main décharnée, fébrile, et fuyait, cassé, trépidant, d'un pas saccadé comme celui d'un squelette mécanique... Ou bien, desserrant son rictus dédaigneux, il laissait tomber quelque parole où gémissait l'écho de ses pensées lugubres. Il citait Hamlet, Macbeth, le Roi Lear, ou cette phrase d'Eschyle : « La vie de l'homme?... Si elle est heureuse, une ombre suffit à la troubler; malheureuse, une éponge mouillée en efface l'image, et tout est oublié. » Et sa voix rauque, comme fatiguée de cet effort, se taisait; et il s'en allait, voûté^, écrasé sous son grand raglan noir.

Un dimanche, Pasdeloup avait du Berlioz à son programme. Pasdeloup, continuant les efforts de Seghers et de Berlioz même, tâchait de faire vivre à Paris^ à côté des concerts du Conservatoire, une Société symphonique. De temps en temps, à ses « Concerts populaires », il donnait l'ouverture du Carnaval romain, ou VInvitation à la valse. Pour le 7 mars, il annonce le septuor des Troijens, — et aussi la Marche nuptiale de Lohengrin et la Marche de Tannhduser. Comment le public du Cirque-Napoléon accueillera-t-il ces morceaux de Wagner et celui de Berlioz ? Pour en juger, Berlioz se dissimule parmi les auditeurs, sur l'un des gradins du Cirque.

Le septuor est acclamé. On le redemande. Après le bis, tandis que les applaudissements se prolongent, on reconnaît Berlioz :

— « Vive Berlioz! crie-t-on... Levez- vous! On veut vous voir, levez-vous ! »

Lui, de se cacher, tremblant, sanglotant, tandis que ses voisins de l'amphithéâtre lui prennent les mains, ou l'entourent de leur muette et respectueuse admira-

tion. Et il y a plus d'un auditeur qui ne peut retenir ses larmes, en voyant ce vieillard, ce revenant, écroulé sous un triomphe presque posthume.

A la sortie, sur le boulevard, on lui fait cortège.

Le lendemain, les jours suivants, c'est un flot de lettres; et, dans la presse, les articles... A quoi bon? pense-t-il. C'est trop tard :

— « Autrefois, cela m'eût donné une grande joie. » Défait, quelques instants de triomphe. Et après?...

Mais V Africaine, en un an, atteint sa centième représentation à l'Opéra, et toutes les grandes scènes de l'Europe la jouent sans relâche. Et voici que « la musique de l'avenir » menace de conquérir Paris : presque à chaque concert, Pasdeloup donne un fragment de Wagner, et quelques partisans applaudissent assez pour le faire bisser; Carvalho parle de monter Lohengrin; et Liszt vient d'arriver pour faire entendre sa grande Messe de Gran. Il n'est bruit que de cette Messe. Une messe composée par un abbé, par un abbé qui vient de Rome : car Liszt, le roi du piano, le lion tzigane qui tenait sous ses griffes les nerfs délicieusement pâmés des plus grandes dames d'Europe, Liszt — est-ce pour échapper à sa princesse qui maintenant est veuve? — vient d'entrer dans les ordres.

A Saint-Eustache (15 mars), la Messe du nouvel al)bé attire l'auditoire le plus aristocratique : la qucHe, le sou des chaises, produisent cinquante mille francs, assure-t-on.

— c( Éloignez de moi ce Caliszt y>, dit le mystique d'Ortigue à qui veut l'entendre. Et son feuilleton des Débats est la paraphrase de son calembour. ^< Cette Messe, déclare Berlioz, est la négation de l'art. »

Pourtant un soir, pour les convertir, Liszt convoque Berlioz, d'Ortigue, Damcke à une réunion chez un ami commun, Léon Kreutzer. Lui-même, au piano, par la

inagique exécution de sa musique, il espère les gagner à son génie. 11 joue, puis on parle, on discute. Le Méridional d'Ortigue semble déjà tout penaud... Liszt joue encore : Berlioz n'y tient plus, et s'en va.

jMoribond désespéré, que lui importent d'autres menus succès, au Conservatoire ou chez Pasdeloup (25 mars, i^' avril)? A chaque heure, il sent sur lui le doigt de la mort : pourquoi ne se décide-t-elle pas, la capricieuse, la coquette?... Elle travaille encore près de lui : cette fois, c'est un confrère de l'Institut, le musicien Clapisson, que l'on porte au cimetière Montmartre. Berlioz en hérite un titre : conservateur du musée des instruments au Conservatoire. Quant à la fonction, la plus vague des sinécures. Mais les appointements (2 000 francs) ne sont pas encore pour lui. Car Clapisson, en vendant à l'Etat sa collection d'instruments, avait obtenu la survivance des appointements pour sa veuve.

Du moins, comme bibliothécaire, Berlioz commence à toucher un peu plus :

— « Si l'on pouvait vivre seulement deux cents ans, on finirait par devenir riche. . . Je suis toujours malade; la moindre écriture m'accable et redouble mes douleurs; je passe les trois quarts de ma vie au lit. » (Lettre inédite.)

Une secousse, en mai, une « émotion horrible » : des acteurs italiens jouent Othello. Hamlet; l'Amleto est Rossi.

-— « Je ne puis résister (écrit Berlioz à son Estelle) au douloureux plaisir d'aller me faire saccager le cœur... Je serai malade demain, je n'en doute pas. »

Revoir une Ophélia; retrouver les « volcanismes » de sa jeune âme lorsque Harriett Smithson, en 1827, lui révéla Shakespeare... Son Ophélia, la scène du cimetière, les fossoyeurs ricanants, la tombe béante

comme celle de Montmartre... Ah! avec YAmletOy toute son àme bondit et s'écroule dans la tombe d'Ophélia.

— « De quel droit pleures-tu donc, crie Hamlet à Laerte, en se roulant sur le cercueil d'Ophélia : c'était la chair de ma chair ! »

Oui, de quel droit pleurent-ils, ces spectateurs? Ils ne voient que le crâne du bouffon Yorick, un morceau de carton peint, pris au magasin des accessoires. Mais lui, dans le cimetière Saint- Vincent, il a vu le crâne de son Harriett même, détaché des vertèbres, dépouillé de sa chair et de l'ondovante et blonde chevelure, — pauvre tète bien-aimée, qui, tant de nuits, dans la petite maison de Montmartre, s'abandonna sur son épaule, en attendant le sommeil.

Après cet atroce spectacle d'Amleto, combien de larmes! Du moins, elles le distraient de la névralgie intestinale. Ces larmes, il n'hésite pas à en parler à cette bonne Mme Fornier. Aussi bien, elle connaît les Mémoires et presque tous les volcanismes de son soupirant pantelant. Pense-t-il qu'elle puisse en être jalouse, ou simplement froissée ? Pour lui, lointaine, elle est une étoile, un ange gardien, un fantôme; s'il lui écrit, c'est vraiment comme ces visionnaires qui envoient des lettres aux esprits de Tau-delà. Près d'elle, quand il la voit enlui, il la vénère comme une bonne aïeule.

Mais la revoir, quand le pourra-t-il?

11 confie ses craintes et son espoir, comme jadis (vers IHliO, pour d'autres passions), â Tobli géant Legouvé, son confident d'amour, son « conseiller ordinaire ».

Et, une nuit d'été (après un dîner où l'on a fêté l'élection de Gounod au fauteuil de Clapisson);, Berlioz, reconduit chez lui par Legouvé, le retient dans la rue, interminablement, dévoilant ses rêves d'amour, comme un jeune homme, â son vieux camarade. Oui. cet

automne, il ira passer un mois près d'elle, sans rien lui demander que sa chère présence : remuer les cendres de Meylan, la regarder filer (car elle file), ramasser ses lunettes, lui lire du Shakespeare... La confidence se prolongeait sous la caresse de la nuit, si douce pour envelopper la souffrance dans son linceul de ténèbres. Mais quand les deux amis passaient sous une lumière de la rue, soudain, masque tragique, apparaissait le visage de Berlioz, tailladé, raviné d'ombres sous ses boucles blanches, et crevé, sous la barre saillante de ses sourcils, par deux trous noirs d'où tombaient des larmes...

— c( Que devenir! que devenir? » puisque la mort tarde tant.

Gluck vient encore à son secours; l'Opéra demande à Berlioz de surveiller les études d'Alceste :

— « Que C'est beau ! . . . Nous pleurons tous comme des cerfs aux abois... »

Puis, une corvée de quelques jours (17 à 20 juillet). En Belgique, à Louvain, il lui faut faire partie d'un jury musical : quelque soixante partitions de messes à examiner! — Peut-il refuser? On n'a déjà que trop tendance à l'oublier comme un disparu.

Au retour, il trouve son fils à Paris; il s'occupe âiAlceste, il combine son voyage annuel pour voir Estelle : ce sont quelques moments de bonheur.

Trop brefs, hélas! Louis le quitte; il s'embarque pour un an : se reverront-ils? Le père, à bout de force; le fils, inquiétant, fantasque et livré sans défense à tous les hasards de la vie de marin.

Et voici que Mme Fornier demande à Berlioz d'ajourner sa visite, et lui fait part d'ennuis d'argent. Les questions d'argent vont-elles se glisser entre Berlioz et son étoile?... Tout de suite il lui répond :

— « Je suis désolé... Malheureusement, je n'y puis

rien... Mon fils (maintenant capitaine) est plus riche que moi ; il est vrai que ce n'est pas beaucoup dire. ^

Et Berlioz part pour Vienne, en Dauphiné (début de septembre).

Près de ses nièces qu'il aime, près de cet excellent Suât, quelques jours de repos, de charme familial. Et il n'est pas sans demander au notaire quelques renseignements sur la situation des Fornier. Un des fils de son Estelle est notaire aussi : est-ce que la situation est gravement menacée?

A Genève, que se passa-t-il entre Mme Fornier et lui? Que se dirent-ils? Et comment les préoccupations d'argent, qui menaçaient l'un d'eux, agirent-elles sur ces deux êtres si étrangers l'un à l'autre, si lointains? Depuis deux ans, moribond, il rêvait passionnément à cette étoile presque invisible, il songeait à Tunir à sa vie; l'année précédente, une demande de mariage... Soudain, des questions d'argent...

On ne peut même affirmer qu'il revint à Genève. Bien plus, leur correspondance cesse alors pendant plus de sept mois; et dans la lettre qui suivra ce silence, Berlioz parlera d'argent, pour dire qu'il n'en gagne pas. Combats du cœur et de l'argent : le cœur de l'homme se paralyse dès que la femme parle d'argent...

Quoi qu'il en soit^ les répétitions d'Alceste rappellent Berlioz à Paris.

Alceste doit passer dans deux ou trois semaines. Dernières répétitions, l'œuvre déjà sue, qui raniment Berlioz en lui rapportant les troubles et l'enchantement de ses vingt ans. Et aussi la confiance dans son œuvre : si cette musique vit encore, si belle, si émouvante, — la sienne, et surtout ses Troyenii, qui parti

cipent à cette beauté, devront échapper à la mort.

Le 12 octobre (1866), à l'Opéra, la reprise d'Alceste semble annoncer un long triomphe.

Et voilà que Fétis et Berlioz, ennemis jadis, échangent des lettres amicales qui font le tour de la presse :

— « Vous êtes entré profondément (lui écrit Fétis) dans la pensée du grand auteur d'Alceste... Dans une semblable interprétation, on ne reconnaît pas seulement un grand musicien, mais un poète et un philosophe... »

Berlioz répond :

Votre lettre m'a rempli de joie...

... Si quelque chose pouvait me rendre un courage aujourd'hui inutile, ce serait un suffrage tel que le vôtre.

Je défends nos dieux.

Mais dans la petite armée (iiullam sperajite salutem) qui combat les Myrmidons, vous êtes une lance encore et je ne suis plus, moi, qu'un bouclier.

Le critique belge, toujours impétueux, avait quatrevingt-deux ans. Comme un sport qui le maintenait en belle santé, il rompait force lances contre « la musique de l'avenir ». 11 désirait aussi d'être nommé membre associé de l'Institut. Si bien qu'une conjonction de goût et une conjonction d'intérêts réconciliaient les deux adversaires de jadis et leur faisaient même oublier, — à leur âge, c'était plus facile, — qu'ils avaient profité, l'un après l'autre, de l'amoureuse virtuosité du « gracieux Ariel » .

Les soirées d'Alceste, quel réconfort! Gluck le relève^, l'exalte. « Quelle hauteur monumentale d'inspiration! » Elle « terrasse d'abord », puis elle « fait se lever et grandir >. A l'Opéra, il retrouve Ingres, octogénaire encore plein de flamme créatrice et qui vient, par

Gluck, se remettre en contact avec le flambeau grec. Ah, ce « sentiment de l'antique (écrit l'ancien Jeune- France, devenu classique à sa manière;, ce sentiment du Beau que la douleur ne déforme pas »... Et il constate avec joie que le public est ému. Il y aurait .donc un public pour lui, peut-être? Un dimanche (21 octobre), au Cirque du Prince Impérial, les habitués des concerts Pasdeloup acclament la Marche hongroise et c< font une ovation à Berlioz » . En Autriche, à Vienne, on annonce, pour décembre, l'audition intégrale de sa Damnation de Faust : son œuvre, espère-t-il, va renaître et vivre à jamais...

Une apoplexie (20 novembre) enlève d'Ortigue, son fidèle compagnon de luttes. D'Ortigue, cet autre luimême, son porte-parole, sa voix encore vivace, son continuateur d.uxDébatSj, — le fidèle d'Ortigue, son ficlus Achates qui n'avait pas défailli, en plus de trente ans, une seule fois. Que de souvenirs communs! Au retour d'Italie, la biographie passionnée, écrite par Berlioz et signée par d'Ortigue; le Balcon de VOpéra et un autre livre, après la chute de Benvenuto, pubhés en l'honneur de Berlioz; et, pour chaque œuvre nouvelle, pour chaque concert, pour chaque voyage, de clairvoyants articles, enthousiastes, combatifs, provocants... Maintenant, il le consolait, le soutenait, le stimulait: il s'efforçait, le harcelant dans l'intimité, de le ^< réconcilier avec la vie active, avec le sentiment de la gloire » : ainsi écrivait-il lui-même, trois mois auparavant, tandis qu'il s'ingéniait afin de faire commander à Berlioz une symphonie d'ouverture pour l'Exposition de 1867 :

— « Berlioz nous donnerait un pendant à sa Symphonie de 1840, c'est-à-dire un chef-d'œuvre; et puis, dans l'état de tristesse, de découragement, de maladie où il languit depuis si longtemps, cette circonstance

le rappellerait à son art, à lui-même, à la santé peutêtre... y> (1).

Excellent ami!... Et combien d'autres démarches qui ne laissent pas de traces. Dans les concerts, ou aux entr'actes des premières, d'Ortigue, par sa conversation, par sa seule présence, maintenait le souvenir de Berlioz parmi les vivants. Du moribond, du disparu, il apparaissait comme un double qui affirmait encore sa vie. D'Ortigue mort, Berlioz usé n'a plus près de lui aucune force de choc. Et, dans l'intimité (si bons que soient les Damcke, les Massart, Heller, Léon Kreutzer ou Stephen de la Madelaine)^ c'est la voix la plus chère qui s'éteint, c'est le plus vieil écho de son cœur qui ne répond plus...

En Autriche, à Vienne, les Amis de la musique l'attendaient. Malgré sa faiblesse, malgré la saison, il partit (début de décembre).

Le long voyage, le froid, le dégoût d'un effort peutêtre mortel et inutile ravivent sa névrose. Il arrive brisé.

Les répétitions (2) lui redonnent une vie factice, trépidante. Ranimé par sa musique, il essaie de diriger, il dirige. L'excellent orchestre le ressuscite : il redevient un chef entraînant, plein de fougue et de jeunesse... Un violoncelle attaque trop tôt :

— « Taisez- vous donc! » lui crie Berlioz, blanc de colère et foudroyant du regard le bon Viennois qui ne comprend pas le français. Mais le kapellmeister Herbeck, près du pupitre, seconde Berlioz, traduit ses remarques et tâche affectueusement de le calmer.

On continue, on enchaîne. Le pauvre vieillard,

(1) Publiée par M. Pougin, Ménestrel, 1907.

(2) M. Berggruen l'a confié à M. Jullien.

caressé par sa musique, exaspéré par les accents à faux, les mouvements fautifs... Il s'irrite même contre lui : sa partition, il ne la connaît plus, il est obligé de traîner ses regards sur les portées, comme si son œuvre, à demi oubliée, était d'un autre... Les musiciens, ainsi, lui échappent... Dans l'air de Marguerite, le cor anglais se trompe : Berlioz pousse un cri terrible et lance sa baguette vers le coupable. Tous s'arrêtent, consternés... Puis, quand Herbeck lui rend la baguette :

— « Oh! non, je suis malade à mort », avoue le vieux lutteur terrassé.

Il renonce à conduire... S'il le peut, il restera près d'Herbeck et tachera de lui communiquer les derniers reflets de son àme vacillante. — Et il rentre, s*appuj^ant au bras du kapellmeister, et il reprend le lit.

Le 16 décembre, dans la salle de la Redoute, il apparaît, fantôme galvanisé, au pupitre directeur. Plus de trois cents exécutants : un auditoire fanatisé par la présence de ce vieillard légendaire, de cette ombre hoffmannesque :

— c( On m*a rappelé plus de dix fois:... applaudissemens interminables:... succès à perdre la tête:... c'est le plus grand succès de ma vie... »

Ainsi, le lendemain, écrasé par l'émotion, envoie-t-il aux camarades parisiens ses bulletins de victoire, pareils à ceux d'autrefois. A demi mort, il reste chroniqueur et réclamier. Lettre à Léon Kreutzer, critique musical; lettre à Gasperini, critique musical; lettre à Reyer, qui vient de succéder à d'Ortigue dans le feuilleton musical des Débats; — trois longues lettres, trois chroniques, que les amis n'ont qu'à transcrire. Et d'autres encore, sans doute^ mais qui ont disparu.

— <i ^lon cher Reyer,... auditoire immense, succès foudi^oyant; rappels, bis, pleurs, fleurs... »

l^]t lleyer, dans les Dêbals :

— (c Auditoire immense, succès foudroyant, etc.. » Dans sa chambre de Vienne, le moribond qui écrit

ses « bulletins de la Grande Armée », ne se relève que le soir, pour un banquet. — Toasts en toutes langues. Au moment de prendre la parole, il fond en larmes; puis, il parle de ses longs labeurs de critique musical, voués uniquement au triomphe du grand art.

llerbeck, dans sa péroraison : — « Sahit à l'homme qui a frayé de nouveaux chemins dans l'art, qui, au lendemain de la mort de Beethoven, avant 1830, assomma les musiciens bourgeois et à l'œil terne,... et qui lutte depuis et se débat parmi les infortunes et les misères de la vie : je bois au génie d'Hector Berlioz ! »

Et lui, reprenant le lit, de penser qu'une de ses partitions, enfin, « est sauvée » ; ils la joueront à Vienne : « Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors ! »

Hélas, à Vienne, où triomphent comme partout les grands spectacles historico-musicaux de Meyerbeer et les bouffonneries d'Offenbach, on ne redonnera la Damnation que longtemps après la mort de Berlioz. — Il était encore en Autriche que les journaux publiaient force « éreintades ». Son ancien ami Hanslick, si dévoué vingt ans auparavant, était devenu l'adversaire déclaré de la musique de raveniVj c'est-à-dire de la subversive trinité Berlioz, Liszt et Wagner :

— « Berlioz (déclarait cet important Doktor) met en œuvre les plus puissantes sonorités orchestrales; mais, accablée par tant d'impressions monstrueuses, l'oreille se fatigue et le cœur se congèle. Nous sommes comme dans une maison glacée, où tous les poêles fument... »

Le retour à Paris (fin décembre 1866j, nouvelles fatigues.

« Exténué, à demi tué. »

Dès janvier, il combine une autre « campagne musicale » ; il ira livrer bataille à Cologne. Mourant, il lui faut lutter quand même : trop de musiques adverses, s'établissant dans la faveur publique, accroissent l'isolement autour de son œuvre. Chaque dimanche, à Paris même^ la musique de Wagner se gagne des auditeurs; au Cirque-Napoléon, Pasdeloup ne se lasse pas de faire applaudir l'ouverture de Tannhâuser. le prélude de Lohem/rin, ou tels autres fragments; et voici que la Société des concerts, dans la citadelle classique du Conservatoire, pa^le d'introduire l'ouverture des Maîtres chanteurs. Au théâtre, même reculade pour Berlioz. A rOpéra-Comique, Mignon, depuis un mois, conquiert un succès inquiétant; et si Ambroise Thomas se montre dans un concert, «^ la salle entière se lève et acclame Tillustre compositeur »... Quant à V Africaine, elle continuait ses recettes << babyloniennes » ; en vingt mois, rien qu'à l'Opéra, un million et demi. Mais après huit soirées, VAlceste de Gluck, remise à la scène par Berlioz, n'avait plus trouvé de public. Vraiment la fumée des lampions obscurcissait les étoiles.

Une autre ombre, tout à coup, enveloppe les artistes : c'est la disparition d'un véritable maître. Tous ceux qui ont voué leur vie à réaliser un idéal de beauté sont atteints par la mort d'Ingres. Il admirait si sincèrement Gluck que Berlioz l'aimait. Dans ce regard de M. Ingres, quelle belle passion quand il déclarait à Berlioz :

— « La musique de Hossini est celle d'un ma/lfonnete homme! »

Toute sa vie, obstinément, avec une ténacité héroïque, il avait lutté contre ce qui est médiocre, improvisé, hasardeux : pour tous, il était un rappel à la conscience. Et combien Théophile Gautier, ce grand et m. 41

pauvre Théo qui s'émiettait dans le journalisme, le sentait douloureusement :

— (( Avec Ingres, écrivait-il dans le Moniteur, disparaît le dernier maître selon le sens élevé qu'on attachait jadis à ce mot. Le grand art a fermé son cycle, et la place que lillustre vieillard laisse vide, personne, même dans les complaisances secrètes de son orgueil, n'ose se flatter de la remplir. Il emporte le grand art avec

lui. »

Cependant, pour le voyage de Berlioz à Cologne, la date était fixée. Mais pourrait-il partir? Hiver des plus rudes : à Paris, la glace était assez forte pour qu'on pût traverser la Seine à pied. Par ce froid qui « l'exterminait », le malade ne rêvait plus qu'aux forêts tropicales dont son fils, dans ses lettres, lui vantait « les sublimes beautés ». Que ne pouvait-il le rejoindre au Mexique?

Il lui fallut (23 février; partir pour Cologne.

Ferdinand Hiller avait tout préparé. Harold en entier, le duo nocturne de Béatrice (26 février) sont fort bien accueillis. Les applaudissements finis, il ne reste que de la fatigue et du dégoût.

Et quelle tristesse avec « ce gros scélérat d'Hiller », son rival de 1830, de repasser tant d'aventures amoureuses! Est-ce de lui-même qu'il parle, ou d'un ami déjà mort? Et combien son adoration pour Estelle, déjà amortie par la monotonie d'un rêve toujours semblable, lui semble lointaine... Plus profonde, plus idéale, doit-il dire, s'il se grise de mots. En effet, irréalisée, restée pure de tout contact (et pas même rabaissée par un prêt d'argent), elle ne lui apporte aucun regret. Mais un cœur inassouvi, trépidant, peut-il donner longtemps une illusoire réalité à un mirage immuable?...

Quand Berhoz revint de Cologne (début de mars), Paris semblait pris de fièvre : on n'avait plus qu'un

mois pour préparer la grande Exposition universelle de 1867. Lui-même, il allait être attiré, ballotté, dans cet immense remue-ménage : tous les musiciens de l'Institut faisaient partie de commissions qui ne chômeraient guère : pourrait-il se faire remarquer par son absence, avouer sa mort anticipée, ou sembler bouder le gouvernement impérial? Son Te Deum, ses Troijens, et tout son œuvre le forçaient à composer avec le pouvoir.

Et voici que son Roméo lui est ravi. Au Théâtre- Lyrique (27 avrilj, le Roméo et Juliette de Gounod triomphe ; ce chœur d'introduction, chanté devant le rideau, n'est-il pas un trop adroit démarquage de son propre « récitatif choral :« ? Toute la pièce, ingénieuse, séduisante, avec une valse chantée et un élégant duo d'amour, ne va-t-elle pas accaparer, pour de longues années, la faveur du pubhc? Gounod, onctueux et féminin r^o// fabricator Epens, comme l'appelle Berlioz), Gounod lui a pris Faust, il lui prend Roméo : le public, satisfait par des œuvres plus à sa portée, n'aura plus de curiosité pour les œuvres plus hautes; il n'y atteindrait qu'avec effort. Et cet ellort, quand le public n'avait pas sous la main l'article parisien qui lui convient, il ne le tentait même pas.

Mais comment se comporte Gounod avec le vieux maître quïl dépossède? H décide de ne pas l'inviter, ni à la répétition, ni à la première: il le force à rester chez soi: — puis, à ITnstitut, il l'embrasse :

— ft Je ne sais pas pourquoi % constate Berlioz, oubliant le vers célèbre :

J'embrasse mon rival, mais c'est pour rétoulïer.

Eté sinistre. « L'Exposition fait de Paris un enfer. » Plus de voitures; toutes sont accaparées par les étrangers et les provinciaux. Quand il quitte son lit, où il

reste « dix-huit heures sur vingt-quatre », il ne sait comment se traîner jusqu'aux commissions où il lui faut assister. Et quelle besogne y peut-on faire? Combien de sottises à entendre ! Tel y soutient que Gounod a compris Shakespeare!... Infâme Myrmidon, crétins et gredins. La colère le suffoque... Enfin, dans cet infect monde musical, ^< on fait une chose de bon sens » : après avoir entendu << cent quatre cantates » , la commission, où il souffre tant, couronne la cantate de Saint-Saëns :

— « J'ai couru chez lui lui annoncer la chose (11 juin). C'est un maître pianiste foudroyant,... et l'un des plus grands musiciens de notre époque. »

Quelle joie réconfortante pour le vieux maître, et quelle douceur, d'apporter cette bonne nouvelle au musicien plus jeune, qu'il aime et qui est digne de le comprendre. Cette filiation spirituelle n'est-elle pas, pour les aînés, une garantie de survie?

Mais aussitôt les doutes et les douleurs l'assaillent. Et ses amis sont impuissants à le guérir de lui-même. Un jour (28 ou 29 juin;, le pianiste Ritter, sans doute avec les Massart, Reyer et Stephen Heller, organise une matinée intime pour fêter Berlioz. Sans rien lui dire, boulevard Rochechouart, dans l'atelier du marquis Arconati Visconti, où chatoient des éclatantes couleurs d'étoffes orientales, ils placent un portrait de Berlioz dans un décor de palmes, de feuillage et de fleurs; çà et là, dans les cartouches, les titres de ses œuvres resplendissent. Et déjà chacun jouit de la douce émotion du vieux maître lorsqu'il entendra, dans cette apothéose intime, chanter la musique de son jeune génie. On est impatient de voir ses larmes de bonheur... L'heure s'avance... Que n'est-il là?... Ritter, inquiet, pressentant un malheur, parle d'aller aux nouvelles chez lui.

Berlioz, en effet, alarmé par quelques indices à peine surpris, n'avait pu se décider à venir. Pourquoi ce mystère autour de lui? On ne lui répond pas; on lui répond mal. Sait-on quelque chose? Que lui cachet-on? Pourquoi l'instant d'avant, Damcke est-il venu et reparti?... Ah! son fils, au Mexique... Mais non; la vieille Mme Martin Sotera de Villas, malgré son charabia embrouillé, le rassure : c'est un malheur qui est arrivé aux Damcke, affirme-t-elle...Et la bonne vieille, sous le regard du malheureux père qui l'épie, de fondre en larmes.

Il se traîne chez Damcke... Damcke, comme il l'a promis, continue le mensonge : il prend pour lui le malheur qui plane, ne voulant pas qu'il tombe déjà sur Berlioz... Et les deux amis redescendent dans la rue; on les attend tout à côté, boulevard Rochechouart, dans le vaste atelier plein de lumière : que dira Berlioz, quand il verra son image parmi des palmes et des fleurs?...

Sur le trottoir, un ami, par ses condoléances... Louis est mort, Louis Berlioz est mort!

Bondissant sous la douleur, le moribond arrive chez lui, et s'écroule, se tordant sur le plancher, et gémissant :

— « C'était à moi de mourir,... à moi de mourir... >•>

Peu après, le pianiste Ilitter arrivait, et il trouvait dans les convulsions du désespoir le lambeau d'homme qu'il venait de chercher pour une apothéose.

Depuis plus de vingt jours déjà, Louis Berlioz était mort à la Havane (5 juin 1867), emporté par la fièvre iaune. Il avait trente-trois ans (i).

(1) l^our les événements de ceUe journée (28 on :29 jnin\ tradition orale, relatée par Reyer et M. Jullien. — Il se pourrait, semble-t-il, que ces faits, réellement espacés en plusieurs jours, aient été ensuite, dans le souvenir, agglutinés en une journée unique.

Effondré. Ecrasé. Anéanti.

D'une main vacillante, crispée, et à qui la plume échappe, il essaie d'écrire quatre lignes à son Estelle... Pauvre lettre où le cri de douleur expire en un gémissement indistinct, en un raie d'agonie.

Ses amis l'entourent, sa vieille belle-mère se fait plus affectueuse encore, et il reçoit de bien douces lettres qui mettent des paroles d'amitié dans sa douleur... A quoi bon? Qu'on le laisse mourir, lui qui devrait être mort à la place de son fils.

Il s'enferme chez lui, condamne sa porte. Si quelque intime la franchit et parvient jusqu'au moribond, Berlioz ne desserre pas les lèvres, et se retourne dans son lit, la face contre le mur, comme pour mieux s'isoler et se mieux sentir mourir.

Qu'on ne lui dise rien. Son Hymne à la France, le 8 juillet, est chanté avec succès au grand festival de l'Exposition... Que lui importe?... Il voudrait mourir, et ne peut pas. Et les souffrances physiques s'ajoutent à son désespoir. L'opium, même à haute dose, ne lui donne pas le sommeil, mais une torpeur, une éclipse du sentiment, où il est la proie des cauchemars... Au réveil, sa pensée engourdie ne peut plus se libérer de ces hallucinations. Et elle est impuissante à se fixer à quoi que ce soit. Elle roule, elle s'enfonce dans des remous obscurs^ comme un cadavre de noyé.

C'est alorS; sans doute, qu'il se releva pour une funèbre besogne. Son fils mort, il n'avait plus personne à qui laisser ses souvenirs. Il appela donc le garçon de la Bibliothèque du Conservatoire et se fit conduire au Conservatoire, pour brûler ce qui était à lui : lettres, papiers divers, cu^ticles de journaux, couronnes rapportées de l'étranger, tout cela, témoignage de quarante ans de lutte, flamba dans la cheminée pendant plusieurs heures, et ne laissa qu'un peu de cendre.

Ce symbole du néant humain dut lui être agre'able : à lui-même, Berlioz se donnait l'illusion de se guérir de la vie (1).

Toutefois, car nul homme ne veut complètement effacer sa trace, il ne toucha point à l'édition des Mémoires, dont les lourdes piles obstruaient la porte (bien qu'il eût déjà confié plus de cinquante exemplaires, depuis deux ans, aux plus fidèles amis de France et de l'étranger). — Et il légua au Musée instrumental une guitare donnée par Paganini et le bâton conducteur de Mendelssohn : sur les deux pièces la provenance est attestée par une inscription de sa main et signée par lui.

Cependant la souffrance, les crises de névrose intestinale stimulées par le désespoir et par l'abandon de toute la volonté, continuaient leur invincible travail : fibre à fibre, il se mourait. Ses amis, qui le voyaient se livrer à la mort, ne savaient comment le ressaisir : sous leurs yeux, de jour en jour, sa vie, sa pensée, disparaissaient, comme l'eau dans le sable.

Les médecins l'envoient à Néris. Il y va (5 août). Le traitement ne tarde pas à le rendre plus malade. Aussi bien, Berlioz est loin de ceux qui l'aiment et qui^ malgré qu'il en ait,, lui sont des liens avec la vie.

La mort frappe encore. Mme Former (milieu d'août) perd l'un de ses fils... Estelle, comme lui, éprouvée dans ses enfants... Pauvres vieillards esseulés, pauvres vieux cœurs qui s'ouvrent l'un à l'autre par deux plaies... Oui, il reverra son Estelle; ils pleureront ensemble sur leurs deux morts bien-aimés.

En Dauphiné, à Vienne, ses nièces l'entourent de leur tendresse et de leurs attentions caressantes. L'une

(1) Récit fait à moi-mêaie par le garçon, et confirmé par M. Weckcrlin en 1903. — De même pour ce qui suit.

des jeunes filles est fiancée : toute la maison respire la joie amoureuse et aussi la mélancolie d'un départ.

Berlioz, à trois lieues, se fait conduire à Saint-Symphorien d'Ozon. C'est là que Mme Former, obligée de quitter Genève par un revers de fortune, vit chez l'un de ses fils qui est notaire. Lugubres entretiens de ces deux ombres qui se survivent, l'une pantelante, blasphémante, irritant ses blessures; l'autre résignée, chrétienne, et répondant avec la sereine douceur de l'office des morts...

Le bon Suât ne voulait pas laisser partir Berlioz. Il fallut que le membre de l'Institut, qui d'ailleurs n'avait plus d'héritier direct, promît d'être le témoin de sa nièce.

Le 9 septembre, pour la troisième fois, il revint à Saint-Symphorien. Il ne savait pas alors qu'il voyait sa Stella montis pour la dernière fois.

Le lendemain, le mariage, la noce.

— ce Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire... Nous nous sommes retrouvés là, moins un, hélas!... »

Le plus vieux de tous, c'est celui que Berlioz revoit avec le plus de plaisir : l'oncle Marmion, le brillant cavalier qui servit sous le grand empereur, et qui jadis, à Meylan, sanglé dans son uniforme écarlate, chantait si galamment la romance, voire l'air d'opéra-comique; et comme il entraînait Mlle Estelle, comme ils dansaient tous deux!... Les éperons du cavalier labouraient le cœur du florianesque adolescent : Estelle et Némorin,... Estelle, « vermeille comme la fleur de l'églantier »;... et les vers que le jeune guitariste avait mis en musique :

.Te vais donc quitter pour jamais Mon bon pays, ma douce amie...

De tout cela, il y a cinquante ans!

Ah! comme on pleure en se revoyant : le colonel, avec ses quatre-vingts ans, « semblait honteux de vivre »; et Berlioz, survivant à son fils, « l'était bien davantage ».

Au lendemain de la noce, il rentrait à Paris (12 septembre).

Couché presque toujours, et souffrant sans trêve.

Mais plus que tout, son mutisme, sa volonté de mourir, sa torpeur, son anesthésie de toute l'àme effrayaient ses amis. Seules les nouvelles de l'étranger, Tannonce de l'exécution d'une de ses œuvres, pouvaient, pour quelques instants, le tirer de cette obstinée aspiration au néant.

A force de lui faire violence^ on réussit à le décider à un nouveau voyage... L'Exposition universelle, qui continuait d'attirer les souverains et les princes étrangers, avait fait venir la grande-duchesse Hélène de Russie. Admiratrice de Berlioz, et intéressée par sa détresse, elle obtient de lui qu'il viendra en Russie et même, affectueusement, l'y contraint par traité. Le secrétaire de ses commandements signe avec Berlioz un contrat (17 septembre) : le compositeur s'engage à conduire cinq concerts d'œuvres classiques et un de ses œuvres; pour cela, on lui accordera toutes les répétitions qu'il jugera nécessaires: il sera logé au Palais-Michel, disposera d'une voiture, touchera quinze mille francs d'honoraires et mille pour frais de voyage (1).

Aura-t-il la force et le courage de partir^ Quand il quitte le lit, pour quelques heures, il ne peut presque plus marcher seul.

(1) Copie par nous à la Gôte-Saint-André (1904).

3Ialgré tout (12 novembre), il part pour Saint-Pétersbourg.

Le voyage d'un agonisant.

Trois jours, à Berlin, au lit.

A Saint-Pétersbourg (le 17), brisé par l'immense trajet, il reprend le lit.

Les répétitions le galvanisent, et l'exténuent. Sauf pour elles et les concerts, il ne quitte pas la chambre ou plutôt la cheminée, contre laquelle il se réfugie, spectre esseulé, dans les vastes et luxueuses salles du Palais-Michel. Invitations aux dîners^ aux soirées, il refuse tout.

De son lit, comme au lendemain de ses luttes de débutant, il envoie aux amis de Paris ses « bulletins de victoire ». Après plus de trente ans de journalisme, et bien qu'il ne puisse plus être dupe des artifices de réclame, les journaux parisiens, surtout les Débats et la Gazette musicale, contiennent le reflet des épîtres de l'inguérissable chroniqueur. Dans la Gazette :

« La Sf/mphonie fantastique figurait au programme. L'exécution en a été foudroyante... » Foudroyante vaut une signature.

Après deux concerts, son anniversaire de naissance (11 décembre) fut fêté par un banquet de cent cinquante couverts. Le matin même, S. A. I. la grandeduchesse avait envoyé à Berlioz un « magnifique album en malachite, destiné à recevoir des photographies; à la première page figurait celle de la grande-duchesse » .

Autres répétitions, autres concerts, applaudissements sans fm.

— « Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux... » Mais, « avant de se recoucher » , il écrit encore une lettre enthousiaste ou plutôt une chronique, une longue et sémillante chronique.

l'agonie 651

Après le quatrième concert, il se laisse traîner à Moscou (premiers jours de janvier 1858).

Deux concerts à faire répéter et à diriger.

Mais quel orchestre ! Au premier, cinq cents exécutants, qui enivrent Berlioz avec les éclats de jeunesse de son Roméo et les fanfares apocalyptiques de son Requiem! Bans la grande salle du Manège, plus de dix mille auditeurs font une acclamation qui roule en avalanche.

Il eut la force de revenir à Saint-Pétersbourg ^18 janvier).

Restaient deux concerts^ dont le dernier (10 février) tout de ses œuvres.

Enfin (15 février), il put quitter Saint-Pétersbourg.

Qu'il y avait souffert! Mais non, ce n'était plus lui. Et après avoir tant dit qu'il se survit à lui-même, maintenant il faudrait le dire avec des mots qu'on ne trouve pas. Tout ce qui était de lui est brisé, anéanti. Comme un automate, il fait les mêmes gestes, il envoie les mêmes missives dont il a la longue accoutumance. Mais tout Berlioz est mort.

Son écriture fait peine à voir. Admirable écriture, jusqu'à ce moment, artiste et décorative, impérieuse, et qui n'avait pas changé durant cinquante ans. De son premier autographe (1819) à ceux de 1868, sa main garda la même fermeté^ et elle traça sur le papier, sans la moindre défaillance, la preuve spontanée, réflexe, d'une organisation physique et d'une âme prodigieusement résistantes^ d'une individuahté vraiment cuirassée d'airain.

Soudain, à ce voyage de Russie, ce qui restait de lui disparait. Ses muscles, ses nerfs, ses cellules cérébrales, tout se dissocie, se désagrège; et Ton frémit, on pleure, devant ces autographes du début de 1868,

OÙ la main qui écrivit tant de chefs-d'œuvre se mit à vaciller comme celle d'un enfant.

l^^t une photographie d'alors nous le montre comme une apparition horrible. On la croirait faite d'après un mort, ainsi qu'une photographie de la Morgue. Les traits sont détendus; les yeux, grands ouverts, ont un regard apeuré, un regard qui tremble, qui rentre en dedans comme pour fuir l'épouvante qui l'obsède. Et dans la marge du bas, la signature est incertaine, comme celle d'an enfant.

Quel retour!... Trois nuits et quatre jours, ballotté dans un wagon glacial.

A l'arrivée, un cadavre.

Une idée fixe le hante : du soleil, du vrai soleil, s'étendre encore une fois au soleil; s'endormir encore une fois, avant de mourir, dans de la chaleur ou de la lumière. Achevé par le froid, par la neige, il rêve de Nice où il fut si heureux après son prix de Rome, et de la mer à l'azur resplendissant. Ah! sur les collines où respirent les fleurs, ^ se baigner dans les violettes et dormir au soleil ! »

Le voyage peut être mortel... Berlioz consulte le docteur Nélaton, lui arrache l'aveu quïl est perdu. Et il part (1" mars).

Le matin même, la Gazette musicale annonçait encore une mort : celle d'Edouard Monnais^ son rédacteur en chef depuis plus de trente ans. C'est à lui, précisément, que Berlioz jadis avait dédié le récit de son « Voyage musical dans le midi de la France ».

Il ne s'arrête pas à Marseille. Il y retrouverait deux amis, Morel et Lecourt, qui lui parleraient de son fils. Ils se sont tant occupés de lui, le logeant, le dirigeant, le réconciliant avec son père dans les périodes de crise. «Malheureuxenfant... » Berlioz passe, et s'arrête à Nice.

C'est déjà le printemps. Les mimosas, couverts d'or, exhalent leur odeur sucrée; les oliviers découpent, sous leur feuillage gris, une dentelle d'ombres bleues; la terre est chaude sous la main; au loin, la mer, transparente et pénétrée de lumière, se fond avec l'azur du ciel.

Nice,... Nizzd la hclla... Ce décor enchanté, cette nature à jamais renaissante et pour qui les ans ne comptent pas, l'enveloppent dans les mirages de sa jeunesse. Il se revoit au lendemain de 1830. Son « retour à la vie » , après l'imaginaire suicide en l'honneur du gracieux Ariel; les flâneries durant un mois, les promenades sur les collines pierreuses, parmi les citronniers fleuris comme maintenant; les baignades dans la mer étincelante, et les longues siestes sur le sable rosé.

Tout revoir!... Le vieillard, qui peut à peine marcher, veut tout revoir. Pourtant le soleil l'accable; la tête lui tourne; par moments, des éblouissements, comme s'il allait tomber. Xon, il veut tout revoir.

En voiture, il pousse jusqu'à Monte-Carlo. Là, il veut repasser où il passa autrefois : le spectre de sa jeunesse marche devant lui et il veut l'étreindre... Il quitte la voiture; il v^a, titubant parmi les rochers, ivre de douleur. . . Jadis, sur cette côte, il songea à son ouverture du Roi Lear. — Ah! ces plaintes, ces cris du vieux roi dépossédé, du vieillard à qui tout vient à manquer, à qui tout ce qui est de l'homme a menti... Spasmes du cœur, éblouissement, vertige,... des lueurs crépitent dans le bleu de la mer, les rochers bondissent...

Et puis, rien,... rien... Une torpeur comme la mort...

Mais des terrassiers, qui travaillent au talus du chemin de fer, ont aperçu un homme tombant dans les rochers. Ils s'arrêtent, regardent... Il ne se relève pas. Alors, descendant Tescarpement. ils viennent à son

secours. Ce qu'ils relèvent, c'est uu vieillard qui râle, ses lons^s cheveux coagulés par le sang, et ses yeux roulant leur pupille vitreuse.

La congestion ce'rébrale, ni la chute dans les rochers ne l'ont pas encore délivré de la vie : les plaies du visage et de la tete^ au contraire, agissant comme une saignée immédiate, l'ont sauvé de la congestion foudroyante.

Il reprend connaissance; les terrassiers le portent à sa voiture, et on le ramène à Thôtel. Là, on lui fait un pansement; Berlioz refuse de voir aucun médecin et s'assoupit.

Le lendemain, par la voiture publique, il revient à Nice.

Une fois encore, il veut revoir la mer. Mais non plus du haut des collines d'où, jadis, il la contemplait. Blessé, la tète si lourde^ et le sang battant sous les bandages des tempes, il se contente de la regarder de la promenade publique qui la longe. Sur un banc, voûté, écroulé, rêvant ou sommeillant à demi, toute pensée s'apaise, se meurt, sous la bonne caresse du soleil, si endormeuse, si chaude...

Nouvelle congestion... Il tombe, la tête porte; ses plaies se rouvrent et saignent : elles le sauvent.

Deux jeunes gens, le tenant sous les bras, le ramènent à son hôtel tout proche.

Huit jours durant, sans quitter le lit, sans faire prévenir personne (ni à Marseille, ni à Vienne, ni à Paris), il attend qu'on puisse le transporter à la gare.

Enfin, la tête bandée, seul, affrontant plus de vingt heures de chemin de fer (vers le 15 mars), il arrive à Paris.

Sa figure meurtrie, tailladée de cicatrices et d'éraflures, son nez tuméfié, les bandages qui collent aux

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cheveux par plaques d'un brun rouge, épouvantent ses amis et cette bonne Mme Martin Sotera de Villas : ils l'attendaient gue'ri par le printemps de Nice, et ils voient un fantôme couvert de plaies.

Peu de paroles. Il ne veut pas re'pondre. Il veut dormir, il veut mourir. Ah! si ces draps où il s'étend pouvaient être son linceul.

Des jours se passent.

La vie, peu à peu, semble revenir. Il se remet à répondre à ses correspondants. Mais qu'il a de peine à rassembler ses idées, et à empêcher sa main de trembler.

Epuisé, on veut le remonter, on lui fait prendre des toniques. Cette surnutrition excite l'intestin : avec les forces, les douleurs intestinales reviennent. Le nuage comateux de la congestion se dissipe : le moribond retrouve ses souffrances.

Pour écrire une lettre, il lui faut deux jours.

Que lui importent les nouvelles du monde musical, le succès d'Ambroise Thomas avec son doucereux Hamlet, ou l'extraordinaire succès d'Auber, ce leste et galant octogénaire qui vient d'écrire son Preynier joiir de bonheur? Seules réalités, ce sont les morts : mort de Pillet^ le directeur de l'Opéra auquel Berlioz avait imposé l'engagement de Marie Recio, — mort de Duponchel, autre directeur, qui avait étranglé Benvenuto.

Une mort l'atteint dans sa plus vieille amitié. Près de Belley, Humbert Ferrand, son Iloratio de naguère (alors que le Jeune- France jouait à Tllamlet), languissait, ruiné^ menacé de Thuissier. Dans un hameau perdu parmi les montagnes du Bugey, à Conzieu, il cachait l'horreur sordide de sa paralysie miséreuse. La peur d'un crime le harcelait. Un enfant, que Ferrand et sa femme avaient recueilli et adopté, en était arrivé à les menacer de mort. Ivrogne, perdu de vices, ils

l'avaient en vain entouré de leur afTection. Condamné pour vol à dix ans de réclusion, puis astreint à une résidence surveillée par la police, combien de fois, pour ce Blanc Gounet, Humbert Ferrand n'avait-il pas sollicité auprès des pouvoirs publics? Souvent Berlioz s'était entremis. C'est par lui, en août dernier, que Ferrand obtenait une réduction de peine et le retour de Blanc Gounet à Conzieu. — Au printemps, dans la nuit du 25 au 26 mai, Blanc Gounet étrangle Mme Ferrand et lui vole les quelques bijoux qui restent... Pauvre Ferrand, ancien Jeune-France qui avait rêvé, collaborant aux Francs- Juges de Berlioz, la conquête de la gloire; pauvre confident d'un génie malheureux; âme si bonne, si ouverte à la beauté et si pleine de dévouement, et qui glisse vers la mort parmi toute cette douleur et cette honte... L'assassin, il l'aimait comme son fils.

— « Dieu^ écrivait naguère Berlioz, est stupide et atroce dans son indifférence infinie. » Maintenant, lïncroyant, dont la pensée se voile, n'a plus même la force de blasphémer. Il s'abandonne au néant qui le gagne.

La vie physique, pourtant, reprend un peu. Quelques heures, presque chaque jour, il peut quitter le lit. Dans son appartement, en s'accrochant aux meubles, il peut faire quelques pas. Il sort en voiture; mais, pour monter, pour descendre, il lui faut le bras de sa belle-mère, ou d'un ami, ou de Schumann, le domestique qu'il vient de prendre.

C'est alors, mort plus qu'à demi, que les notables du Dauphiné, où il naquit, s'avisèrent de lui rendre hommage : ils lui offrirent la présidence d'honneur d'un concours d'orphéons. — Quelle gloire! Le ministère faisait Ambroise Thomas (plus jeune que Berlioz de huit ans) commandeur de la Légion d'honneur; mais le même mois (août), les gens de Grenoble espé-

raient que Berlioz viendrait juger les harmonieux accents de la Chorale forésienne, de l'Aigle de Marseille, des Enfants de la Loire et autres, sans oublier la Mandoline de Romans. . .

Soutenu par son beau-frère Pal (juge honoraire à Grenoble), le membre de l'Institut, président du concours orphéonique, dut recevoir, à la gare, les félicitations de M. le maire (13 aoùtj. Que répondit-il?... Il se fit conduire à son ht.

Los jours suivants, il lui fallut se relever pour les réceptions, banquets, punchs d'honneur. En ces jours d'allégresse et d'éloquence, on fêta le président d'honneur, on porta des toasts, on l'applaudit, on l'étourdit. . . « H ne sait que répondre. ^

Au dernier banquet, le maire de Grenoble, avec un lyrisme approprié, lui met une couronne de vermeil sur la tête...

Acclamations, hourras, cris... Berlioz voudrait bien aller se coucher. Il lutte contre lui-même; puis, n'y tenant plus, il charge un camarade (Bazin) de remercier à sa place, et regagne son lit, soutenu par son beau-frère, le juge Pal.

« Exténué », le lendemain, en hâte, il revient à Paris.

S'il en avait la force, il ferait sans doute deux visites, presque sur sa route : à son Estelle. — et au pauvre Ferrand. Ce malheureux, par son inguérisrissable bonté, ajoute encore à ses souffrances; il se désespère de ne pas obtenir la grâce de Blanc Gounet, condamné à mort...

— « Je n'en puis plus (écrit alors Berlioz, dans une des dernières lettres qu'on ait de lui, 21 août)... Je sens que je vais mourir : je ne crois plus à rien. »

Son appartement, une tombe provisoire.

Pour bercer son agonie, il n'entend que des bruits

de mort : en septembre, le 5, Blanc Gounet guillotiné à Bourg, — peu de jours après, llumbert Ferrand ne peut survivre à l'enfant trouvé qu'il aima plus qu'un fils, — un camarade de critique musicale (un confident des volcanismes amoureux de 1830), Stephen de la Madelaine... En octobre, nn autre ami disparaît, Léon Kreutzer... En novembre, Rossini.

Ah! ces funérailles de Rossini, triomphales, fastueuses, et provoquant dans la foule le même délire qu'une fête populaire, — quel dégoût elles auraient suscité, jadis, dans l'àme douloureuse du pauvre méconnu!... Rien à présent, ne lui est plus de rien.

Un jour, se sentant capable de marcher, il se fait conduire, à moitié porté par son domestique, chez Ernest Reyer. 11 s'y invite à déjeuner. On s'anime, on parle d'aulrefois. Ses yeux mornes reprennent une lueur de vie... Alors, Reyer, qui venait sans doute de feuilleter avec lui la partition de Benvenuto, s'aperçoit que son exemplaire n'avait pas de dédicace. 11 prie Berlioz d'en écrire une. Berlioz écrit : A mon ami... et s'arrête. 11 cherche, il regarde cet ami qu'il connaît depuis vingt ans^ et lui dit :

— « J'ai oublié votre nom. » (1).

Une de ses dernières sorties, ce fut, le 25 novembre, pour voter à l'Institut en faveur de Charles Blanc. Le critique d'art, frère de l'homme politique qui régna en 1848, avait obtenu alors que Berlioz ne perdît pas sa place de bibliothécaire. Avant l'élection, il lui fit une visite, et le trouva si malade qu'il l'engagea à ne pas se hasarder dehors par le froid. Mais Berlioz vint voter, et entraîna peut-être l'élection : Charles Blanc fut élu.

Décembre, janvier, longs mois d'agonie

(1) Reyer, Century, 1893.

Saint-Saëns, un jour de gelée^ monte voir Berlioz. Au moment de lui tendre la main, il hésite : ce contact d'une main froide, pour le moribond qui ne pense qu'à la mort... Mais Berlioz tire la main de son lit. Au toucher de l'autre, glaciale, il pousse un cri et se tourne contre le mur, sans dire un mot,... sans dire un mot.

Février se passa. — Les yeux semblaient éteints, la langue devenait lourde, presque paralysée.

Au début de mars, il entra comme dans un sommeil léthargique. Il s'éveillait à demi quand un ami se glissait dans sa chambre. Il tâchait de lui sourire. Mais aucune voix ne sortait plus de sa gorge déjà morte.

Alors, pour ne pas être seule à l'heure suprême qui était proche, la vieille Mme Martin, le lundi 8 mars, retint près d'elle Mme Damcke, Mme (Iharton-Uemeur et Mme Delaroche, Tamie de Saint-Germain, chez laquelle Marie Recio était morte.

A midi et demi, il s'éteignait.

Aussitôt mort, Mme Martin fit prévenir Reyer. Il passa la nuit près du cadavre.

On envoya les faire-part, tirés sur du papier médiocre et lithographies à prix réduit.

Les obsèques (jeudi 11 mars 1869), ni fastueuses, ni mesquines, sont décentes. Ce musicien, membre de rinstitut et officier de la Légion d'honneur, obtient de la musique, des soldats et des discours. On fenterre comme un homme distingué, ni glorieux, ni tout à fait méconnu. — Son génie n'est alors apparent que pour une dizaine d'amis: mais tout le monde est prêt à lui trouver du talent, puisqu'il s'en va.

Au vrai, des funérailles très gentiment sympathiques.

Une compagnie de la garde nationale, range'e devant la maison mortuaire^ 4, rue de Calais, rend les honneurs. Sur le drap noir qui recouvre le cercueil^ une couronne de vermeil (celle de Grenoble?) et les insignes des ordres e'trangers.

A la levée du corps, les clairons sonnent aux champs.

On part. Une musique de la garde nationale joue des marches funèbres.

Corbillard d'une classe moyenne, à deux chevaux.

Une déle'gation de l'Institut, en uniforme, marche derrière.

A l'e'glise de la Trinité', aucune tenture murale. Le cercueil est déposé, durant l'office, sous un catafalque fort simple, entouré de quelques cierges. L'orchestre et les chœurs de l'Opéra, Torchestre Pasdeloup, tour à tour, jouent la Marche d'Alœste, l'Allégretto de la Symphonie en /a, l'Hostias du Requiem de Berlioz. Ils jouent aussi des fragments de deux Requiem qu'il n'aimait pas, de Mozart et de Cherubini. Du moins^ à Torgue, le septuor des Trofjens fait murmurer sa nocturne douceur et son amoureuse mélancolie. . . A peine commencé, il est couvert par une fanfare fracassante : c'est Littolf qui lance les cuivres de Sax, saxophones, bugles, bombardons, ophicléides et autres; et les voici qui clament la pompeuse Marche que Littolf impose à chaque enterrement de musicien... Pour la sortie, l'organiste put épandre, comme un suprême rayon d'adieu, le crépusculaire et nostalgique adagio d'Harold.

Le cortège se reforma, plus nombreux qu'au départ, et se dirigea vers le cimetière Montmartre. Les cordons du poêle, pour les deux trajets, étaient tenus alternativement par Ambroise Thomas, Gounod, Ileyer, l'avocat Nogent Saint-Laurens, Camille Doucet, Guillaume, le baron Taylor.

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On approchait du cimetière.

Tout à coup, les chevaux s'emportent, bousculent les musiciens qui les précèdent : et le corbillard, libre de ceux qui semblaient le tenir en lisière, se précipite vers l'enclos des tombes, comme si le héros romantique voulait entrer seul dans la cité souterraine où tant de voix l'appellent depuis longtemps...

On maîtrise les chevaux: le cortège se remet en ordre, banal, correct, sympathique, — odieux.

Sur la tombe, on parla. Paroles usuelles, passe-partout nécrologiques. Ce fut d'abord le sculpteur Guillaume^ au nom de Tlnslitut; puis Frédéric Thomas, au nom de la Société des gens de lettres; et Gounod, au nom de la Société des auteurs et compositeurs: enfin Ehvart. au nom du Conservatoire... Berlioz, pourtant, avait prié Ehvart de garder son éloquence :

— ft Si tu dois faire un discours, lui avait-il dit, j'aime mieux ne pas mourir... »

Après l'aimable discours de cet Ehvart, qui traita le grand mort de « collègue » (ce qui fit bondir Bizet), la foule s'écoula : amis, indifférents, confrères satisfaits, musiciens, journalistes, chanteurs, gens de théâtre, badauds de toute profession, émus peut-être un moment, quand ils jettent leau bénite sur le cercueil mis à nu, au fond du trou, — tous, la minute d'après, rassérénés, tranquilles, l)avardant, pressés de redescendre vers ce Paris où la vie ne sarrôte pas.

La tombe, pour fidèles compagnes, n'eut plus que les autres tombes. Le mort, près de son Ophélia et de Marie Recio, devint semblable à tous les morts.

Lui-même, pour le récit de sa vie, il avait choisi dans Macbeth cette épigraphe :

« La vie n'est qu'une ombre qui passe; un pauvre

comédien qui^ pendant son heure, se pavane et s'agite sur le tliécUre, et qu'après on n'entend plus; c'est un conte récité par un idiot, plein de fracas et de furie, et qui n'a aucun sens. »

Pourtant, quelques années après la mort de Berlioz, son œuvre commença de revivre et de s'épanouir dans l'esprit des hommes. Alors elle apparut comme l'une des créations les plus originales, les plus sincères, les plus spontanées et les plus artistes qui soient dans l'histoire de la musique : on reconnut qu'elle donnait des expressions peut-être immortelles à des sentiments, à des rêves, qui font la noblesse de Thomme.

Et une légende se forma, dont Berlioz fut tout ensemble le créateur (par ses feuilletons, par ses Mémoires) et le héros.

Puis d'innombrables, d'authentiques traces de sa vie réelle furent remises au jour : lettres, brouillons d'articles^ manuscrits musicaux... En les complétant par une infinité d'autres Jocuma nts, on put s'efforcer de peindre cet homme tel qu'il fut vraiment, dans sa réalité diverse et frémissante. On put le ressusciter en vérité.

Son histoire, d'ailleurs, est un des plus vivants témoignages du romantisme français; elle est, pour la psychologie humaine, un des plus riches répertoires d'expériences vécues.

Fontenav-sous-Bois. Janvier 1913.

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