‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 4 sur 48 · VOYAGE EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN AUTRICHE

(18 août 1845 à fin décembre 1846 ^).

— « L'Opéra est dans la folie, e'crit Berlioz dès son retour, l'Opéra est dans la butorderie^ dans le crétinisme jusqu'aux oreilles, jusqu'à la pointe de ses longues oreilles... »

C'était dans une lettre (29 août 1845, inédite).

Dans ses articles, même violence, ou peut s'en faut.

* Sources particulières du chapitre ii. — H. Berlioz. (Voir suprà et dans le texte); lettres inédites (Bévue musicale, 1903, Guide musical, 1890, manuscrits au Conservatoire: brouillon inédit (voir dans le texte).

Chopin, lettres. — Hanslick, Ans meinem Leben: Ans dem Concert'Saal. — Sur Liszt, ouvrao^es de Chantavoine, Kapp, Ramanx. — Katinka Emingerova, Berlioz à Prague. — M. Brenet, Deux pages de la vie de Berlioz.

Pour la Damnation^ manuscrit de Berlioz (Conservatoire), édition critique (Mallierbo et Weingartner). Livret (à la Bibl. nat). — Analyses faites par les amis de Berlioz : d'Ortigue (la Quotidienne, 1846), Léon Kreutzer {Gazette )}iusicah\ 1855). — Etudes, par Noufflard, Ménard, Ernst, Bellaigue, Prod'homme, Malherbe, Kretzschmar, Fritz Volbach... Nombreuses auditions (Colonne, Lamoureux, Chevillard ..).

Journaux de l'époque. — La Quotidienne, le Voleur, la Presse, VEpoque, la France musicale, le Ti utainarre, lo Conreur des spectacles, 1(3 Charivari, ï Artiste, le Constilationuel, la Critique nnisicale, la Bévue indépendante, la Bibliographie de la France, Ménestrel, la Tribune dramatique. (Voir aussi dans le texte du chapitre, et la note p. 1.)

En guerre ouverte avec Pillet, et désespérant de sa Nonne mncjlante inachevée, abandonnée, le chroniqueur des Débats ne gardait alors aucune retenue. Ne frappant plus à la porte, il tapait sur le directeur : joue-t-on un chef-d'œuvre, « on l'éreinte (déclare-t-il), on le mutile, on l'aplatit, on l'écrase... Je regarde abîmer cette partition comme un champ de fraises ravagé par des dindons... »

Vraiment, ce ne pouvait être pour l'Opéra qu'il utiliserait dans une œuvre nouvelle sa belle ardeur de créer : l'étincelle reçue à Bonn, au contact de Beethoven, le fluide céleste irait-il se neutraliser, s'enliser, dans cette sentine de la mauvaise musique?

Dégoûté par le théâtre et ramené (un peu malgré lui) à la musique de concert, il reprend son idée « longtemps ruminée » : ses Huit scènes de Faust publiées en i829, pourquoi ne pas les compléter pour en faire une sorte d'oratorio de concert? Faust, Hamlet, Roméo, voilà les sujets auxquels sa rêverie revenait sans cesse. Six ans avant de composer son Roméo, il en avait, dans un article écrit de la Villa Médicis, tracé le plan. Et maintenant encore, six ans après la première exécution publique, il corrigeait et remaniait sa partition. Écrite en quelques mois, elle était le fruit d'une méditation et d'un labeur de plus de douze ans. Son Requiem aussi, écrittrès vite, résultait de projets et d'essais antérieurs : ce Jugement dernier, il y avait travaillé dès sa première messe. Et de même \i\ Fantastique, et Benvenuio, et la Sj/m^nhonie funèbre, de même toutes ses œuvres, il les avait longuement portées dans sa pensée, les nourrissant, les vivifiant de son âme même. Reprendre ses Huit scènes de Faust, composer d'autres scènes et les relier par un livret imité de Gœthe, voilà ce qu'il se promettait depuis longtemps sans « se décider à l'entreprendre ». Le temps, l'occa-

sion manquaient, et peut-être aussi le poète. Pourtant il pouvait compter sur The'ophile Gautier^ sur Barbier, sur Alexandre Dumas, ou sur le traducteur même de Gœthe : Gérard de Nerval (1).

S'il ne s'assura comme collaborateur aucun de ces hommes célèbres et plus ou moins de ses amis, peuton supposer qu'il n'y ait pas pensé, ou qu'il ne leur ait pas fait part de son désir, avant de se rabattre sur un inconnu, un comparse du journalisme. Almire Gandonnière.

De cet Almire Gandonnière, on ne sait rien^ sinon qu'il chroniquait ça et là (notamment à la Sy/phide, près de Berlioz), et qu'il fonda un journal politique, les Archives rie la banlieue. Ce journal eut deux numéros. En 1848, Almire Gandonnière écrira le Tour du inonde, cantate républicaine... Un tel collaborateur, certes, ne peut être gênant. Il compte même si peu que Berlioz prend bientôt le parti de s'en passer.

Aussi bien, que désire-t-il? Des scènes musicales à sa convenance. Dans la traduction de Gérard, où il trouva jadis les vers des Huit scènes, il cherche ce qui lui semble fournir d'autres « scènes » à sa musique. Si ces passages sont en prose dans la traduction, il essavera de les versifier lui-même.

Comme plan, le plan même du premier Faust^ c'està-dire une libre suite de tableaux autour de V épisode de Marguerite. Pour Gœthe, le docteur Faust avait été une sorte de pseudonyme : prenant le Faust de Marlowe et le recréant à sa propre imaee, Gœthe. romantique puis olympien, avait chargé son héros d'expri-

(1) Sans doute y eiit-il quelque froissement avec Gérard de Nerval. Dès la Damnalioa uxeculée, Gérard |)rotestcra publiquement contre l'emploi des vers de sa ti-aduction : il Tavait écriteà dix-huit ans, et depuis l'avait modifiée. — Berlioz passa outre.

mer ses divers e'tats lyriques. Berlioz reprend ce personnage, — ou plutôt ce passe-partout, ce masque, — et il le charge d'être son interprète... Ainsi, pour Harold^ Byron avouait qu'il avait introduit, dans un ouvrage fantaisiste, « un personnage afin qu'il servît de lien commun à toutes les parties » ; cet Harold, Berlioz le reprit, à son tour, pour lier ses impressions d'Italie^ ses impressions Jeune -France. — Faust^ équivalent littéraire de Gœthe, va devenir l'équivalent musical de Berlioz. Et chacun de ces Faust vivra parce qu'il ressemble à son créateur même.

Le « Faust de Berlioz » ressemblera-t-il à celui de Gœthe? — Plaisante question. Est-ce que Berlioz ressemble à Gœthe? La musique de l'un ressemble-t-elle à la poésie de l'autre? Quand on écoute du Berlioz, faut-il penser à Gœthe, afin de n'entendre ni l'un ni l'autre?... Devant Gœthe, soyons à Gœthe et oublions Berlioz: et de même, devant notre Jeune-France, ne pensons plus à Weimar...

L'automne passait. Almire Gandonnière avait déjà rimé quelques scènes (I, IV, VI et VII du livret définitif). BerUoz, apparemment, travaillait à la musique. Et, à tout le moins, selon toute vraisemblance, il devait avoir esquissé, sinon écrit, la Marche hongroise, la marche dite de Rakoczy.

En effet, à Bonn ou à Kœnigswinter, en août dernier fl845), n'a-t-il pas revu et admiré Liszt? Les camarades causent, se disent leurs projets : qu'ont-ils fait, quelles compositions vont-ils entreprendre? Berlioz, qui n'a presque pas écrit de musique depuis quelque temps^ parle de la Marche marocaine qu'il vient d'orchestrer. — La Marche marocaine^ du pianiste Léopold von Meyer? Mais tu lui fais trop d'honneur (ne manque pas de s'écrier Liszt); iras-tu jamais donner des concerts au Maroc?... Tu projettes d'aller à Vienne i et en

Hongrie : apporte donc aux Hongrois leur marche nationale, et tu verras ce succès, spaventoso f . . .

Sous cette forme ou une autre semblable, enchaînement d'idées presque fatale et d'une vraisemblance qui s'impose... Mais Berlioz, plus tard, dans ses fantaisistes récits, affirmera que sa Marche hongroise fut écrite en une nuit, à Vienne, la veille de son départ pour Pesth; et à Pesth, elle foudroya l'auditoire, toutes les parties d'orchestre se trouvant copiées sur l'heure, miraculeusement!

Une autre marche, aussi, fut écrite en une nuit, d'après Berhoz : c'est la Marche au supplice. Mais le manuscrit en montre la provenance : en toutes lettres, de la main de Berlioz même, on voit encore l'ancien titre : Marche des Francs Juges. En une nuit de 1830, Berlioz, tout au plus, n'écrivit que la fameuse collette... (1).

Par malheur, le manuscrit original de la Marche hongroise est (jusqu'à présent) introuvable. Les Hongrois de Pesth, pourtant, l'avaient demandé à Berlioz « pour le garder ». Et si on le retrouvait, peut-être n'apprendrait-il rien sur la date de la composition.

Ainsi, l'origine de cette marche, simple question de fait, ne peut pas être établie avec la même rigueur que la provenance de la Marche au supplice. Mais l'identique affirmation de Berlioz (composition en une nuit), tout à fait inexacte pour la première marche, est au moins suspecte pour la seconde : c'est toujours le même genre de galéjade, de propos fantasque, de truculence romantique... Comme tant d'autres fois, ne soyons dupes ni de Berlioz, ni môme de notre désir de n'être pas dupes. Lorsque la vérité se joue de nous et nous échappe, sachons jouer, sans elle, avec les accueil-

(1) Manuscrit dans la collection Malherbe, et maintenant au Conservatoire. — Voir Vn Roman (iqur sous Louis-Pliilippe, p. 639 à 641; et la Jeuneiisc d'un romantique.

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