III
lantes vraisemblances. Dans le cas présent, nous nous arrêterons^ provisoirement, à cette hypothèse où les probabilités se fondent avec le plus d'harmonie : la Marche homjroise ne fut pas écrite par Berlioz, à Vienne, « en une nuit », mais au cours des deux mois qui précèdent son départ pour l'Autriche.
Cependant, dans ses deux ménages et bien que sa maîtresse fût une femme d'ordre, l'argent manquait. Au maigre bénéfice de sa campagne de concerts à Marseille et à Lyon, ses récentes compositions ne pouvaient pas ajouter grand'chose. Une bluette, cette Zaidey aimable boléro pour voix et piano. Il ne lui trouvait même pas d'éditeur : feuille volante, de peu de valeur musicale^ et de peu de rapport.
Quant à trois compositions pour harmonium, elles avaient au moins un intérêt pratique. Commandées et publiées par Alexandre, facteur d'orgues, elles paraissaient en recueil avec une composition de Meyerbeer. Or Alexandre, qui se liera de plus en plus avec Berlioz, lui rendra des services d'argent (et sera même son exécuteur testamentaire), Alexandre était, selon la remarque du perspicace Henri Heine, un des « entrepreneurs des succès de Meyerbeer » .
Ces trois compositions religieuses comprenaient une Sérénade agreste à la Madone^ gentille et fraîche transcription ou facile fac-similé de quelque « thème des piff'erari romains >», — une Hymne pour l'Elévation^ lent fugato qui ne manque pas de grandeur, — et une Toccata, dont il n'y a presque rien à dire. Et il n'y a rien à dire non plus du Chasseur danois, mélodie pour baryton, sinon que la lithographie de Célestin Nanteuil montre un seigneur agonisant dans son lit, veillé par un page élégant et par un chien très noir, sous sa cuirasse accrochée, en panoplie guerrière et cynégétique, à un énorme andouiller.
Ces compositions, au maximum, rapportaient quelques louis.
Seule, une nouvelle ^( campagne » de concerts, à l'étranger, pourrait être productive. A Bonn, en août, il avait retrouve' maintes connaissances utiles,, musiciens ou journalistes de tous pays: Tun ou l'autre servant d'introducteur, et surtout Liszt se multipliant, Berlioz n'avait pu manquer de prendre contact avec des musiciens ou journalistes d'Autriche ou de Hongrie. Par ailleurs, son yojjruje musical, ses articles aux Débats où il citait tant de noms, lui ouvraient bien des sympathies : ceux qui l'aideraient seraient payés en renommée.
Donc, à Paris, pressé par le besoin, impatient de profiter de ses avantages, il tachait, par lettres, d'organiser son itinéraire et d'obtenir des conditions convenables. Il pensait encore à Munich^ mais il voulait que <L le directeur lui assurât une somme fixe ». Sinon, directement il gagnerait l'Autriche.
Je pars le 22 octtobre (1845)... Veuillez annoncer par Lentremise de quelques journaux mon premier concert...
... Le directeur me fournira un orchestre de quatre-vingts musiciens au moins, un chœur de soixante voix, mettra à ma disposition les artistes chanteurs de sa troupe d'opéra, son théâtre éclairé et chautTé. — L'orchestre et le chœur seront placés Siu* la scène. — On feia les répétitions nécessaires, tout cela sans frais: et il me donnera la moitié de la recette brute, plus une prime de 200 francs par concert...
Il ne pourra pas y avoir moins de trois concerts.
Avant de partir, pour remonter sa garde-robe, il fut obligé de faire des billets à son tailleur. On ne lui accordait pas de crédit sans un papier : encore était-il à très courte échéance.
Mais à Breslau, à \'ionne, à Prague, Berlioz allait triompher. Quelle joie! quels espoirs!... Et il portait
en lui la Bumnaiion de Faust : elle allait naître dans une tempête d'applaudissements...
Marie Recio, hélas, l'inévitable chanteuse, était encore de cette « canipai^ne » musicale.
Le voj^age commence mal.
A peine en route, il faut s'arrêter à Nancy : Berlioz « souffre d'une violente douleur de côté » .
A Ratisbonne, nouvel arrêt, le bateau pour Vienne vient de partir, et il n'y en a pas d'autre avant plusieurs jours. Attente, hésitations. Enfin^ ne pouvant descendre le Danube dans Fun de ces longs bateaux rapides d'où Ton voit filer le paysage comme un décor de féerie, nos voyageurs se laissent interminablement cahoter dans une chaise de poste.
Et Marie est là, maugréant...
Lui, il rêve à son Faust. Il relit la traduction de Gérard de Nerval, il relit les vers d'Almire Gandonnière... Il « essave de mettre en vers destinés à la musique différens passages de la traduction en prose française (1) ». Il pense aux succès qui l'attendent à Vienne : l'espoir, comme un soleil de printemps, inonde son cœur... Et voilà qu'à un relais, à Passau, au moment de quitter la Bavière pour entrer en Autriche, il note, sur un carnet d'esquisses musicales, une longue mélodie autour de laquelle, dans la première scène de la Damnation, flotteront toutes les voix de l'orchestre :
Le vieil hiver a fait place au printemps.
Et la diligence, de nouveau, « brouette durement » nos voyageurs le long du Danube.
(1) Brouillon inédit du chapitre liv des Mémoires,
A Linz, ils trouvent un bateau à vapeur. Et les voilà, glissant sur le courant et le dépassant, emportés comme « par un nuage » .
Soudain, c'est Vienne (2 novembre).
Berlioz, tout de suite, est encbanté. Il fait ses visites; on l'accueille bien; on lui présente des albums où il laisse des autographes... On l'invite à entendre un « concert gigantesque » donné par « plus de mille exécutans ». La salle, qui peut contenir quatre mille personnes, est pleine. L'orchestre, qui sans les chœurs compte plus de quatre cents instrumentistes, exécute l'ouverture de la Flûte enchantée (si preste, si délicatement ouvragée), « avec une précision et une verve qu'on ne trouve pas souvent, même parmi les artistes ». Ces quatre cents musiciens, ce sont presque tous des amateurs, et ils donnent ce soir-là un concert au profit du Conservatoire même. Que d'heureux présages pour les concerts du voyageur, pour leur bonne exécution, pour leurs frais et leurs recettes!
On répète.
Le dimanche 16 novembre, à midi, premier concert d'Hector Berlioz dans le théâtre An der Wten. — Le dimanche suivant (23) et le 29, deux autres concerts... Quelle ivresse : être applaudi « sur Testrade même où s'appuya le «pied de Beethoven! »... Et voilà qu"on bisse le Carnaval romain.
Tout de suite, parmi les auditeurs, les musiciens, et dans la presse, des discussions violentes.
La saison des concerts, alors, bat son plein à Vienne. Les rois du violon, Ernst et Molique, sont là; et Félicien David (qui promène son Désert de par le monde), et le harpiste anglais Parish-Alvars (qui jongle avec les notes har^ioniques), et Vesque de Putthngen^ et Liszt, qui « nage dans les concerts, c'est-à-dire dans les ducats et les ovations » .
lÛiJ LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
Liszt, nouveau contact, et au moment même où il va être question de la Damnation et de la Marche hongroise...
Entre eux tous, camarades plus ou moins dévoués, Berlioz, le héros romantique précédé de sa légende, resplendit comme un météore... Pour célébrer le 11 décembre, anniversaire de sa naissance, on prépare un banquet. Enthousiasmé, il écrit aux musiciens de Vienne une lettre où il proclame « la suprématie musicale de Vienne sur toutes les capitales de l'Europe » (6 décembre).
Au banquet (le 10) on lui offre un bâton de vermeil, acheté par souscription. — Quelques jours après, autre triomphe : au concert du chanteur Drevshock, il diris'e le Carnaval romain^ qu'on acclame.
Aux amis de Paris, aux camarades de journalisme, quelles missives!
— « Succès ébouriffant!... On fait ici jusqu'à des pâtés qui portent mon nom!... Et l'affaire du bâton!... Tu peux écrire une réclame où tu parleras de Vienne... »
Donc, dans la presse parisienne, les notes recommencent, les « bulletins de la Grande Armée » .
Lui, cependant, malgré ses répétitions, malgré ses concerts, malgré ceux des autres où il doit se montrer, malgré les mille dérangements et préparatifs d'un artiste à la mode et qui n'a pas de secrétaire, il écrit plus de lettres qu'un ministre. Son tailleur, il ne l'oublie pas : le billet souscrit va bientôt venir à échéance. . . Autre affaire. Zaïde, l'agréable boléro qu'il vient d'instrumenter, est acheté (écrit -il) par un éditeur de Vienne : un éditeur de Paris ne pourrait-il l'acheter pour la Fi'ance? Il faut que les deux éditions paraissent le même jour. Pour cette affaire, lettre sur lettre... Pas d'éditeur : il fait graver le boléro à ses frais.
Marie Recio^ soupçonneuse, aigrie de ne (oas chan-
ter, chambrant son grand homme, continuait de surveiller cette correspondance trop active, inquiétante. « Radieuse de tout ce tapage » (proclamait-il», elle ne désarmait pourtant pas. Tantôt elle interceptait ( comme naguère) les lettres à l'arrivée; tantôt, les relisant au départ, elle dictait tel ou tel post-scriptum, ou même, en cachette de Berlioz, elle glissait, dans les enveloppes partantes, des commentaires de sa façon :
— « Je vous écris ces quelques mots sans rien dire à Hector, mais je veux que vous sachiez comment s'est conduit David pour le remercier... »
Et sur Félicien David, — que d'ailleurs, à part lui, Berlioz détestait comme une mauvaise réplique de luimême, si bien que ce post-scriptum de Marie a pu être dicté par Berlioz, — voilà Marie qui répand les insinuations permises à une femme :
— <^ David se conduit comme un homme sans cœur,... il cherche à monter sur les talons d'Hector,... la presse entière lui a été contraire... »
Et la chanteuse qui ne chante plus demande qu'on répète tout cela aux camarades de journalisme :
— « Je serais bien contente si on en faisait dire quelques mots. »
Aimable compagne : elle pénètre son captif, continûment, d'une aigreur superflue et néfaste.
Alors, qu'importe? L'ardent lutteur (fin décembre), nerveux, trépidant, heureux, transfiguré, se repaît de son triomphe : son Roméo tout entier, on le monte avec soin, avec amour. Chaque jour, les chœurs répètent : l'immense orchestre, un orchestre « doublé », fera quatre répétitions. Et le pianiste Fischhof prépare, sous les yeux du compositeur (puisque l'œuvre est inédite), une analyse dithyrambique qui paraîtra quelques jours avant le concert.
Le 2 janvier (1846), à midi, le théâtre .1// drr Wien
i04 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
fourmille de monde. Mais Roméo, malgré la présence du prince héritier, de l'archiduc François-Charles et de sa femme l'archiduchesse Sophie, n'a qu'un demisuccès. En vain, vers la fin du concert, on fait flotter dans la salle une oriflamme portant des vers en l'honneur du maestro... Les applaudissements ne dissipent pas le malaise des auditeurs. — Quant à Berlioz, pour la première fois, il ne dirige pas son œuvre : dans une loge, auditeur attentif et avisé, il peut enfin l'entendre avec calme. Dès le lendemain, il y fera d'importantes corrections; entre autres, il « augmentera beaucoup l'effet du Scherzo (Reine Mah) en diminuant sa durée qui était excessive » (1).
Il n'oubliait pas non plus la Damnation . Pendant ces deux mois passés à Vienne, stimulé par son succès, fortifié par les effluves de joie qu'il respirait dans cette ville musicienne, gaie, voluptueuse, il reprit une de ses Huit scènes de Faust et put en tirer plusieurs épisodes pour la Damnation. Le Concert des Sylphes^ de 1829, était un sextuor de voix « d'un caractère doux et voluptueux ». Sans grands changements, Berlioz le garde. Mais^ comme entre deux variations issues de ce Concert, il l'encadre de \ aiv Voici des roses et du Rallet des Sylphes. — Ln voyage, en tournée, a-t-il le temps de réahser complément le détail de l'orchestration? Du moins le dispositif d'ensemble, le parti pris de sonorités, est esquissé pour ces deux variations libres : dans l'air Voici des roses, les instruments à vent, très puissants, seront contraints à la douceur et trembleront pianissimo; dans le ballet aérien, les chanterelles bruissantes seront à peine frôlées, et les notes harmoniques des harpes, çà et là, tomberont, cristallines,
(1) Inédit. — Long passage supprimé dans la Lettre du 27 janvier 1846. (Correspondance inédite, p. 140.)
gouttelettes de rose'e se détachant d'un brin d'herbe. De Vienne, irait-il à Prague? Il hésitait. Son « succès ébouriffant » était-il si solide^ Tout ce « tapage », habilement préparé (et en partie par lui-même ) pouvait-il l'étourdir longtemps? Les salles « tremblaient d'applaudissemens », mais le lendemain on le discutait, on le traitait « d'excentrique », de « maniaque )», ou de « toqué ». Bien plus, on le comparait à Félicien David!... Dans VAlIgemeine Theaterzeitunf/, un critique bienveillant et sans doute épris de justesse, jugeait ainsi :
Berlioz vient de goûter, à Vienne, toutes les joies et toutes les amertumes de la célébrité. On lui a offert un bâton d'argent doré, et la critique l'a roué de coups de ofourdin. Partout, dans les louanores comme dans les blâmes, la plus grande exaltation; nulle part un jugement franc et tranquille pour reconnaître son talent extraordinaire. Mais cela prouve la singulière valeur de l'homme... Partout où Berlioz arrive avec sa musique, l'amour surgit, et aussi la haine... Berlioz est une sorte de levain spirituel qui met en fermentation tous les esprits... Berlioz est un tremblement de terre musical...
Prague, endormie de classicisme (estimait Berlioz), gardée par ses « pédants antiquaires toujours prêts à conspuer tout compositeur moderne y>y — Prague, la ferait-il <^ trembler »?... Prague et Vienne, depuis Mozart sinon avant, étaient en rivalité musicale. Capitale de la Bohême, capitale de l'Autriche, leur antagonisme politique ne leur permettait pas de fêter, en même temps, les mêmes artistes. Les Viennois d'avantgarde, les tenants de Berlioz, lui présentaient Prague comme une ville arriérée, tîgée, vouée aux morts^ pétrifiée dans le Mozart!... 11 hésitait.
De fait, ses ennemis de Vienne, par leurs violences mêmes, venaient de lui ouvrir, de lui livrer Prague :
Vienne le discute, Prague l'adopte. Avant même qu'il arrive, un enthousiaste, un visionnaire, le docteur Ambros, rompt des lances, dans la presse de Prague, en son honneur. Donc Berlioz se décide (8 janvier) : il va lui-même livrer le combat.
Prague était fort divisée : dans les milieux musicaux, une effervescence, une atmosphère de coups d'Etat. L'année précédente encore, au Conservatoire, sous le joug du classicisme le plus pesant, le plus étroit, maîtres et élèves^ « cramponnés (rapporte Hanslick) à Haydn, à Spohr, à Onslow, se signaient au nom de Beethoven ». Ils n'admettaient guère que ses œuvres de jeunesse, empreintes encore de Haydn... Un jeune directeur, tout à coup, Kittl, ^ brise la glace » : il impose les dernières œuvres de Beethoven, et même Schumann; la Neue Zeitschrift, la revue d'avant-garde de Schumann, devient le bréviaire des jeunes musiciens de Prague; on y retrouve, on y admire l'analyse de la Fantastique; et de bouche en bouche on répète cette parole et on l'attribue à Schumann :
— « Sa musique est une épée flamboyante! Que ma parole soit le fourreau qui la garde. »
C'était donc comme un autre public romantique, « 1830 », — un public Jeune-Prague.
Accueil délirant. Le docteur Ambros s'empresse, s'entremet; chaque matin il vient chercher l'ilkistre voyageur à Thôtel de V Étoile Bleue; il pilote Berlioz et Marie Recio, il est tout au bonheur de contempler (croit-il) l'héroïne de la Fantastique; et le voilà qui félicite cette récente maîtresse d'avoir inspiré, jadis, Vidée fixe... Furieux de celte confusion^. Berhoz intervient; « avec un regard menaçant », il arrête toute explication :
— « C'est ma seconde femme;... miss Smithson est morte ! »
Et Hanslick (qui rapportera raneedote) traduit au docteur Ambros la réponse de Berlioz :
— « La preaiière Mme Berlioz est morte. »
Marie Recio, en effet, était présentée par lui comme « sa femme ». Ainsi, à un Allemand qui ne connaît que Marie Recio, il écrit (21 janvier) : « Ma femme se rappelle à votre souvenir. »
S'étonnera-t-on'^ Sera-t-on sévère pour ce veuf par anticipation?... Qu'on réfléchisse : il ne pouvait guère faire autrement.
Impérieuse Marie ; son ton de commandement ne tarde pas à dérouter les Pragois qui voient Berlioz dans rintimité. Lui. « l'homme aux désirs de lion, le héros au regard d'aigle », il plie sous les caprices de l'acariâtre Espagnole ! — Tous deux^ les avez-vous vus, à l'hôtel de l'Étoile Bleue f Cette belle fille, orgueilleuse et vaine, lui commande comme à un laquais :
— <^ Hector, ma mantille!... Hector, mes gants!... » Et Berlioz, amoureux tremblant, apporte les gants,
et il pose la mantille sur les chères épaules!... H lui obéit même pour organiser les concerts : c'est elle qui réduit le cachet des musiciens, elle qui diminue leur nombre^ elle qui vérifie tous les comptes :
— « C'est un bonheur pour Hector que je sois sa femme », assure-t-elle quand elle vérifie les additions.
Le charme de Berlioz rachète tout. Aimable puisqu'on le fête, il parle, il raconte des anecdotes, il séduit par son entrain méridional et sa facilité de parole; il se montre spirituel, il jure, il fait des mots, il étourdit ses admirateurs tchèques par un papillotage de chroniqueur boulevardier. Et aussi, comme il s'anime, comme il vibre, enthousiaste, frémissant, possédé par le démon sacre de Tart . arciste, on le sent
« artiste jusqu'au bout des ongles ». Et quoi qu'on dise, quoi même qu'il fasse, on le sent tout entier à son art : impulsif, ardent, plein de confiance, et jamais satisfait, il apparaît comme un chevalier de l'idéal, lancé à la poursuite de sa chimère.
Deux concerts (19 et 25 janvier), deux triomphes.
Le public (mande aussitôt Berlioz aux camarades de Paris) s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite ici en fétiche, en lama, en manitou... J'ai cru qu'ils devenaient tous enragés à la fin du Scherzo de la Reine Mab... (1).
... C'est de radoration...
... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand journal...
... Je viens d'envoyer à Schlesinger (directeur de la Gazette musicale) l'extrait français de la lettre d'un Anglais de ma connaissance sur les concerts de Prague; si ce fragment paraît dans la Gazette musicale, veux-tu être assez bon pour aller de ma part prier Antoine Galignani de le reproduire dans son journal. Bowes aura la complaisance de le remettre en anglais et cela produira un elîet national à Londres (2).
Le surlendemain , au théâtre (28 janvier) , autre triomphe.
On veut le retenir^ on lui demande d'autres concerts. Impossible : à Budapest, on l'attend; à Vienne, on vient déjà de l'afficher pour ces jours-ci... Tout ce qu'il peut faire pour ces chers Pragois, c'est de revenir, mais à une condition : qu'on étudie son Roméo en entier.
Et il se sauve. Pourvu que « les wagons ne sautent pas »!
(1) Il vient de l'abréger.
(2) Fragments inédits de la Lettre du 27 janvier 1846. — Je cite cette lettre, ainsi que beaucoup d'autres lettres, d'après le manuscrit même.
A Vienne, il arrive « juste pour la répétition ».
Un concert (le 2 février), et en route pour Pesth.
C'est dans cette bousculade qu'il aurait écrit la Marche hongroise « en une nuit », si l'on en croit ses fantasques Mémoires. Et le lendemain, il serait arrivé chez les Hongrois, juste pour leur jouer leur marche nationale.
Pesth (Budapest, 6 février).
Il fait afficher la Marche de Rakoczy, « chant de guerre des Hongrois ». Toutes les imaginations, aussitôt, « de fermenter nationalement ! »... « On craignait une profanation » (écrit-il).
Pour le concert, une salle pleine, débordante^ houleuse, peut-être hostile. Comment recevra-t-on cette Marche changée en bataille? Au moment de lever la baguette qui va déchaîner l'ouragan sonore, il a peur : une crispation lui étreint la gorge... 11 commence... Derrière lui, pas un murmure, mais un silence froid, figé, plein de menaces : ce début, piano, inquiète et déroute les Hongrois... Mais voici le crescendo, la course frissonnante, la chevauchée qui se précipite... Rumeurs de combats... « Une note sourde de grosse caisse, comme prolongée par l'écho^ roule, telle qu'un lointain coup de canon... » Alors les Hongrois commencent à s'agiter... Le crescendo peu à peu se magnifie : la salle fermente, bouillonne et gronde... « An fort issi7no si longtemps contenu, des cris, des trépignemens inouïs, ébranlent les murs... » Les cheveux de Berlioz « se hérissent »; il a le « frisson de la terreur » :
— « Adieu^ la péroraison de mon morceau : la tempête de Torchestre est incapable de kitter avec l'éruption de ce volcan ! »
On dut recommencer... Les Hongrois ne purent se contenir que « deux ou trois secondes de plus » .
Qu'eût-ce été, s'ils avaient « entendu la coda f »
liO LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
Après cet « ouragan » , notre romantique alla « s'essuyer le visage dans un petit salon derrière le the'âtre. Soudain, un homme sordide se jette sur lui, l'embrasse avec ferveur, essaie en vain de parler, secoue' de sanglots et se (( frappant la j^oitrine à grands coups de poing » :
— « Moi, Hongrois, pauvre diable... Ah! Français... révolutionnaire,... savoir faire la musique des résolutions ! . . . »
Comment dépeindre, rapporte Berlioz, « la terrible exaltation de cet homme, ses pleurs, ses grincemens de dents : c'était presque effrayant, c'était sublime ».
Un tel succès renseigna Berlioz sur la puissance « entraînante » de cette Marche hongroise ainsi convertie en épopée orchestrale. Quel morceau irrésistible à la fin d'un acte, ou à la péroraison de quelque partie de « légende dramatique » ! Mais conmient l'introduire dans ce Faust qu'il esquisse?... Toutefois Faust, héros imaginaire, sorte de paladin du désir, pourrait bien être conduit par son inquiétude et son besoin de nouveauté jusqu'en Hongrie : donc^, il pourrait entendre une marche hongroise... C^est à ce parti que Berlioz s'arrêtera bientôt. Et, « pour amener cette marche, il écrira quelques lignes de récitatif » (1).
Or, à Pesth, tandis que se préparaient son deuxième et son troisième concert, il put assister « à deux bals et à un banquet politique donnés par la noblesse hongroise » . A ces bals où figuraient à peine « nos froides contredanses françaises », il admira « les mazur, les tarsalgo, les keringo et les czardas; les czardas surtout, que l'on danse avec une exubérance de joie et un entrain si ravissans. »
(1) Brouillon manuscrit du cliap. liv des Mémoires (phrase suxjprimée dans le livre).
LA DAMNATION DE FAUST \\i
Ces danses, ces rythmes le hantent... Un soir, « à la lueur du hec de gaz d'une boutique ». il note le « refrain en chœur de la Ronde des paysans ». Jadis, dans les Huit scènes de Faust, il avait e'crit un alerte et sautillant six-huit : « Paysans sons les tilleuls, d'une gaîté franche et naïve ». A Pesth, maintenant, secoué par les rythmes à la hongroise. Berlioz, entre chaque couplet de son champêtre six-huit^ fait bondir un brusque deux-quatre : voix le'gères, en notes pressées, tandis que les voix basses ponctuent la mesure, pesamment soutenues par le frénétique ronflement des violoncelles...
Dans les premiers jours de mars, il quitta Budapest, traversa Vienne et Prague et atteignit Breslau.
A Breslau. l'orchestre n'est guère bon, et Berlioz se désintéresse presque de son concert. Mais Faust, il y « travaille avec fureur ». L'esquisse avance : il n'est pas loin, dans son enthousiasme, de la croire « bientôt achevée » .
Un soir, on le fête. Il paraît au théâtre « dans une loge ornée et fleurie y> . Puis, sous la nuit, parmi cette ville d'université où résonnent des chants juvéniles, il songe encore à son Faust... Il trouve la chanson latine des étudiants :
Jani nox stellati velamina pandit.
Dans la salle de l'Université, à l'Aula Leopoldina, concert (20 mars) « excellent sous tous les rapports » . En hâte, il part.
A Prague, où ses trois concerts de janvier Font rendu populaire, Roméo doit être prêt et l'attend... Mais non, l'œuvre n'est pas encore sue : pour se dédommager, il « reconcerte » au théâtre (31 mars).
Avec Liszt, qui sert d'interprète, il fait répéter Roméo. Dans son œuvre (déjà vieille de sept ans)^ combien de changements depuis qu'il l'a entendue sans la diriger à Vienne : — « Il n'y a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci; il y a des corrections très importantes dans le scherzo (Reine Mab), dans le finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence... »
Après la dernière répétition, grand souper Aux Trois Tilleuls, offert par les musiciens, toasts, vivats : Liszt (L fait un discours vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme » : il appelle son camarade « un cratère de génie » .
Après ce discours, « qui avait duré au moins un quart d'heure », Liszt (séparé depuis peu de Mme d'Agoult) ne voulait plus rentrer se coucher. Il voulait absolument se battre « avec un Bohême qui avait mieux bu que lui ». Il voulait « se battre au pistolet, à deux pas » !
Roméo et Juliette, le surlendemain, pour le cinquième concert de Berlioz à Prague^, triomphait (17 avril) dans la salle de Sophien-Insel.
Jours d'enthousiasme, d'exaltation. — Malgré la présence de Marie, il fut apparemment repris par l'amour qui brûle dans V adagio de son Roméo : « Cet adagio (constate-t-il alors) reste le meilleur morceau que j'aie encore écrit » . — Son trouble intérieur s'exprima par un « reflet mélodique » : une nuit, un chant s'épanouit dans son âme, chant lumineux, flottant parmi de clairs arpèges de harpes. . . Berlioz se relève, « tremblant de l'oublier » , et le note. C'est la pure et touchante mélodie qui évoque, à la fin de son Faust, une sorte de rédemption par Famour :
Remonte au ciel, àme naïve Que l'amour égara.
A Brunswick, déjà visitée trois ans auparavant, un concert (21 avril) : « très brillant et très productif », écrit-il.
Quelques jours après, Berlioz et Marie Recio (fin avril 1846) étaient de retour à Paris.
A peine arrivé, une affaire. On parle d'une grande fête musicale, en l'honneur d'Ibrahim-Pacha; on y jouera une cantate de circonstance, des mélodies égyptiennes, le Désert de Félicien David. . . Il faut qu'on y joue aussi la Marche marocaine orchestrée par Hector Berlioz.
Et en effet, le 9 mai, au Théâtre Italien, on la joue.
Ce David, croit-il qu'il est de taille, comme dit Marie Recio, « à monter sur les talons d'Hector »? H vient de se casser les reins à l'Opéra. Son oratorio, Môtse au mont Sinai, lui a montré que « la roche Tarpéienne est près duCapitole ». Mais pourquoi l'Opéra, en grande pompe, avait-il donné l'oratorio? Encore une machination d'Habeneck et de sa bande. Habeneck malade, déjà frappé d'apoplexie, ne peut donc pas abandonner son pupitre à Berlioz? Et Pillet, ce directeur que naguère le compositeur-chroniqueur tenait dans sa main, — ce Pillet et sa Rosine Stoltz, s'entêtent à lui fermer la porte. . . Donc, guerre à outrance... Si l'Opéra a pris l'oratorio de David, Berlioz donnera sa « légende », la Damnation de Faust, à l'Opéra -Comique. Et tout de suite, dès son premier feuilleton (24 mai), il ouvre le feu contre l'Opéra :
THÉÂTRE DE l/ 0 P É R A
Un jour sur ses longs pieds, alluil je ne sais où Le héron au long bec, emmanché d'un long cou.
L'Opéra, ce grand théâtre avec son grand orchestre, ses grands chœurs, sa grande subvention, son long titre, ses
immenses décorations, imite en plus d'un point le piteux oiseau de la fable. Je l'ai laissé, il j a six mois, dormant sur une patte; le voilà qui chemine maintenant, et va on ne sait où, cherchant pâture dans les plus minces ruisseaux... Mais le pauvre oiseau est blessé dans l'aile, il marche et ne peut plus voler...
Dans la presse, aussi bien, la campagne contre Pillet était presque unanime :
« Cet homme d'esprit (imprimait-on) passera la moitié de son temps à perdre la partie, et l'autre à courir après la revanche. Il court encore. »
Les épigrammes de la presse n'étaient pas toutes contre Pillet. Bon nombre tombaient sur Berlioz : il y était fort sensible. Or nul de ses confrères musiciens ne Toubliait, ni aucun de ses ennemis intimes, ni surtout le critique Scudo, ce « maniaque ».
Quelle tristesse, ce retour dans son pays! Berlioz vient de vaincre à l'étranger, il rentre en triomphateur : on le « blague ». Cinq mois d'efforts et de génie; des fatigues incessantes; plus de dix mille kilomètres parcourus l'hiver, en chaise de poste, en chemin de fer ou en bateau, à travers l'Autriche, la Bohême, la Hongrie, la Silésie et jusque dans le Brunswick; vingt concerts, cinquante répétitions; des lettres et des réclames à remplir un volume; des visites, des audiences, des banquets, des discours; des soirées^ des concerts et des spectacles où il avait fallu se montrer; et malgré ce fébrile, cet incessant branle-bas de combat, beaucoup de travail et de méditation, Roméo corrigé, la Damnation élaborée, esquissée presque en entier, — et tout cela, quand il rapporte les pro- ♦ messes d'un chef-d'œuvre, pour quel résultat?... On le « blague » !
Autre tristesse, et plus douloureuse : il retrouve son abandonnée, Harriett Smithson, qui souffre par lui, et
LA DAMNATION DE FAUST dl5
ce petit Louis, malingre, farouche, qui souffre par lui aussi, par son père.
De la Damnation^, en mai, que lui restait-il à faire? Sur vingt morceaux, les Huit Scènes (l'une de'doublée) en fournissaient neuf^ presque sans corrections. La Chanson du Rat devait fournir la fugue. La Marche hongroise n'avaitbesoin que de quelques retouches, et d'une coda encore plus brillante; sans doute aussi faudrait-il amener cette Marche^ la préparer, par un récitatif explicatif et de liaison, sous lequel on entendrait quelques préparations du thème (des rappels anticipés^ pour ainsi dire). Mais l'orchestration des parties nouvelles était seulement indiquée sur ses carnets d'esquisses. ft Préoccupé de ses concerts », avait-il eu le temps, en voyage, de réaliser tout l'échantillonnage des sonorités et de couvrir de hautes pages de partition :
— « Orahestrer!... Tentative que je sentais devoir être irrésistible. Or ce travail m'eût absorbé complètement et eût aussi interrompu le vagabondage dépensée dans lequel je me plaisais » (1).
A Paris, le tourbillon le reprend : les théâtres, les camarades de journalisme, le récit qu'il faut sans cesse refaire de sa « campagne » d'Autriche, les feuilletons pour les Débats^ les relations à renouer; reprendre le contact avec Joseph d'Ortigue, Morel^ Desmarets, et autres musiciens, Fiorentino, Chaudesaigues, Léon Kreutzer^ Théophile Gautier, Legouvé, Schlésinger, et avec toute la bande bruissante des chroniqueurs, et aussi avec Armand Bertin, Alexandre Dumas, Jules Janin, qui sont si bien en cour aux Tuileries et auprès de S. A. R. le duc de Montpensier... Après la réception d'Ibrahim-Pacha, quelles seront les autres fêtes offi-
(1) Brouillon du chap liv des Mémoires. Cette phrase, et quelques autres que nous utilisons, sont inédites.
cielles?... Pour inaugurer le chemin de fer de Sceaux, ne fera-t-on pas de musique?
A Lille, on en fera pour inaugurer le chemin de fer du Nord; le duc de Montpensier présidera la cérémonie; et voilà Jules Janin et Berlioz qui improvisent une cantate de circonstance.
Berlioz^ plus tard, avouera en plaisantant qu'il n'y attache que peu d'importance :
— (( Si j'avais eu trois jours pleins à employer à ce travail, ma partition vivrait quarante siècles de plus, je ne l'ignore pas. »
Au lieu de « trois jours pleins », il y « passe trois nuits! »
Malgré une telle hâte (un peu exagérée, sans doute;, il réunira ce Chant des chemins de fer (réduit pour piano et peut-être retouché) au recueil de ses mélodies. A la vérité, entre des refrains faciles et bien orphéoniques :
C'est le grand jour, le jour de fête, Jour du triomphe et des lauriers.
Pour vous, ouvriers,
La couronne est prête {bis) ;
entre des explosions festivalesques, excellentes pour faire retentir ces beaux mots : « la Paix, le Roi, l'Ouvrier, la Patrie », et qui, pourtant, ne sont ni communes ni plates — soudain le génie de Berlioz pénètre d'expression et de beauté une admirable phrase chantée par les basses, solennelle, d'une grandeur triste, et comme reUgieuse.
A Lille, pour inaugurer le chemin de fer, énorme affluence de populations, pompiers, gardes nationaux, maires et adjoints des environs, sociétés locales, fonctionnaires fl4 juin). Dans cette fête du progrès, de l'industrie et de la fraternité, parmi les mousqueteries d'honneur, de quelle importance est une cantate,
même de Berlioz?... Mais si on ne Te'coute pas, on en parle, elle fait partie des réjouissances présidées par S. A. R., on la dit extraordinaire, elle fut écrite exprès pour les fêtes et par l'illustre symphoniste romantique : on assure que le dernier accord, lancé par deux mille exécutants, sera renforcé par les canons des remparts...
A Paris, dès son retour de Lille^ et se sentant plus fort après les fêtes officielles où il s'est prouvé le favori des Tuileries, il reprend de plus belle sa campagne contre l'Opéra, contre Pillet et sa Rosine Stoltz, et contre Habeneck, l'apoplectique récalcitrant :
— « Guerre sans trêve ni merci, que j'ai déclarée à l'Opéra et surtout à la direction de ce grand imbécile de théâtre (confie-t-il à un ami). Je suis archibrouillé avec Pillet et la Stoltz que j'ai pris le parti de secouer d'une façon fort rude. Quant à l'autre directeur, celui de l'Opéra-Comique, je suis au mieux avec lui. »
Et, dans un feuilleton des Débats :
— « Notre premier théâtre lyrique deviendrait-il le second..., et l'Opéra-Comique le premier?... »
Dans un autre feuilleton :
Mme Stoltz n'a pas de style,... elle fait des ornemens d'un goût au moins douteux. . . L'enchaînement de ses notes, émises avec plus ou moins de bonheur ou de malheur, ressemble à ces colliers de sauvage, composés au hasard de gros grains végétaux, de fragmens de corail, de morceaux de bois, d'arêtes de poisson, de dents et d'osselets.
En somme, aujourd'hui, le chant de ]\Ime Stoltz (ait éprouver à l'auditeur une inquiétude constante et très souvent une sensation fort douloureuse.
Et il menait encore Tassant contre Habeneck et ses tenants. Or, si cet autre assaut ne Tempêchait pas de « polir » la Danrnafion, du moins il pouvait exciter
une contre-attaque d'Habeneck, une « mine », une « sape y>, — et Berlioz ne dirigerait pas un grand festival dont chacun parlait dans le petit monde des orchestres : le festival au profit de l'Association des artistes-musiciens. Cette môme solennité', trois ans auparavant, combien de manœuvres pour l'organiser lui-même! Par Ihostilité d'Habeneck, tout avait avorté déjà. — Cette fois encore, Berlioz ne dirigera pas ce festival des artistes-musiciens. Du moins on y exécutera V Apothéose de sa Symphonie de Juillet.
Elle fut jouée (24 juillet) par quarante corps de musique militaire. Tant de cuivres et de shakos et de buffleteries, ce scintillant bariolage de couleurs, et la curiosité de voir pour une des premières fois le nouvel uniforme des gardes nationaux de Paris; enfm la présence des princes royaux, tout contribua à « réunir et à enchanter un immense concours de population » (journaux). S. A. R. le duc de Montpensier, plusieurs fois, daigna donner le signal des applaudissements.
Deux jours après, dans les Débats, Berlioz épanche son mécontentement :
— 4 La musique en plein air est une chimère » ; cent cinquante musiciens dans une salle fermée produisent plus d'effet que « les dix-huit cents musiciens de l'Hippodrome jetant leurs harmonies à tous les vents ». Mais les Français, « qui ont fait les campagnes de la Révolution et de l'Empire », les Français qui ont « fait les Trois Glorieuses » ne peuvent arriver à bâtir une salle de concert. . . Et Berlioz, trépidant mais tenace (et parvenu, par sa conviction, par sa volonté, à la maturité de son génie), écrit ces lignes qu'il faut méditer :
... Il nous manque le sérieux, la gravité, la sérénité,... il nous manque les qualités qui rendent l'adolescent supérieur à l'enfant, l'homme au jeune homme...
... Il nous manque le mépris des petites passions, des petites idées, des petites choses. Il nous manque d'examiner au lieu d'entrevoir, d'écouter au lieu d'entendre,, de penser avant de parler; il nous manque le dédain des railleries et des misérables succès qu'elles obtiennent; il nous manque de croire et de croire fermement que l'esprit qui crée est supérieur à celui qui détruit.
Par bonheur ces qualite's n'ont pas manqué aux innombrables Français qui ont fait une œuvre, quelle qu'elle soit, et elles n'ont pas manqué à Berlioz.
11 travaillait à la Dmiwation comme il pouvait. Hanté par son Faust, il travaillait partout : chez lui^ près de Marie, — ou en visite près d'Harriett^ — « au café, dans le jardin des Tuileries... »
Mais voici qu'une occasion se présente pour faire entendre son Requiem : à l'Association des artistes musiciens, le baron Taylor, fondateur et président, est tout acquis à Berlioz : pourquoi ne célébrerait-on pas, avec le Requiem^ l'anniversaire de la mort de Gluck?
Contre ce projet trop personnel, un clan résiste : Berlioz le réduit à l'impuissance. 11 organise tout. Il recrute les choristes, les chanteurs, les musiciens (début d'août) ; aux répétitions il les stimule, les fanatise; et à Saint-Eustache, le 20, il dirige les cinq cents exécutants qui font retentir son Requiem.
De Gluck, dans la presse, il ne fut guère question. La pubhcité porta plutôt sur l'organisateur, le compositeur, le voyageur musical, le protégé des princes et des officieux Débats, le « musicien du Système »... Malgré les articles des camarades, Berlioz pouvait remarquer bien des phrases menaçantes pour sa Damnation, car elles exprimaient une vérité dont il avait déjà fait l'épreuve :
— ^< Berlioz est surtout connu comme homme-festival
et comme journaliste; il a plus de lecteurs, plus de spectateurs^ quïl n*a d'auditeurs. »
Peu d'auditeurs!... N'importe, il n'abandonnait pas son Faust : il « polissait » ses esquisses, il allégeait l'orchestration, et piquait des rehauts de couleur; il cherchait à écrire les deux ou trois morceaux qui manquaient encore... Hélas, le feuilleton musical, qu'il avait tant négligé durant son voyage, l'arrachait à son œuvre. Mais pourquoi n'y parlerait-il pas de lui-même et de sa partition en chantier?
Un jour^ il raconte comment il vient d'achever le brillant et tumultueux finale de la seconde partie. Ce chœur de soldats, nous l'avons vu fnon développé) dans les Huit scènes; il s'enchaînait à la romance de Marguerite, afin de produire un contraste : au « sentiment mélancolique et passionné » de la jeune fille, succédait la « joyeuse insouciance » des reîtres. — A ce chœur, pour faire un finale entraînant, si Berlioz ' superposait la chanson latine trouvée à Breslau, ville d'étudiants?... S'il découvrait le moyen, après les avoir exposés à part, d'emboîter les deux rythmes (six-huit, deux-quatre), de les abouter et peut-être de les superposer? Déjà, à Budapest, enthousiasmé par les rythmes à la hongroise, par les mazuret les czarda, il avait intercalé un bondissant deux-quatre dans le champêtre sixhuit de son ancien chœur de Paysans sous les tilleuls.,. Ce finale qu'il ne pouvait trouver, cet étincelant finale, où la lourdeur avinée des soudards moyenâgeux et la prestesse des étudiants se heurtent, se croisent, se rattrapent, se bousculent en sursauts fantasques, les deux rythmes bondissant l'un sur l'autre avec des cassures de lignes qui suggèrent le fourmillement des toits d'une vieille ville allemande, — ce merveilleux finale, Berlioz, tout à coup, le trouva faubourg Poissonnière.
Faut-il prendre son récit à la lettre? Mais une chronique fantaisiste (qui commence par « l'enlèvement d'une riche héritière ») conlient-elle forcément moins de vérité qu'une confession gourmée et même posthume?... Voici [Débats^ 6 septembre) le texte de Berlioz :
... Je m'ennujais énormément un dimanche, autant qu'on peut s'ennuyer à Paris en ce jour solennel, et je me dirigeais vers le faubourg Poissonnière...
Un peloton d'infanterie, commandé par un sergent, passe prés de moi se rendant à la caserne Poissonnière, suivi d'une demi-douzaine de frères ignorantins. 11 faisait un temps superbe. Les idées s'enchaînent parfois d'une façon bizarre. Le soleil me fait penser à la lune, les frères ignorantins à des étudiants allemands, le sergent à César, et me voilà... saisi à l'improvisle par le rythme et la mélodie d'une chanson latine que j'ai eu la fantaisie de faire chanter à des étudians dans la Damnation de Faust espèce d'opéra que j'élucubre en ce moment. Je remonte dans le faubourg en chantonnant la fin de mon morceau, fin que j'avais tant cherchée sans la trouver, deux jours auparavant, et que je venais de rencontrer au moment où j'y songeais le moins.
Nobis subridenle lana, per iirbem quœrentes Puellas eamus ut cras fortanati Cœsares dicamus : Veni, vidi, vici. Gaudeamus igitar.
Une fois lancé dans ma chanson, dont le mouvement me fait marcher d'un pas assez accéléré, j'arrive en suivant la foule, et sans m'en apercevoir, à l'embarcadère du chemin de fer du Nord. En me voyant marcher si vite, les employés de la gare, ne doutant pas que je ne fusse un voyageur attardé, s'empressent de m'indi(juer le bureau en me disant :
« Allez vite, il n'y a plus que cinq minutes! » Je vais; tout le monde tirait sa bourse; je tire la mienne; on s'approchait d'un bureau; j'en fais autant: on deman-
dait des secondes ; je demande une seconde; et la buraliste, en me glissant par le guichet une bande de papier, me rend quelques sous avec ces mots :
« Seconde pour Enghien.
— Ah! c'est pour Enghien?
— Oui, monsieur, n'est-ce pas là que vous allez?
— Ma foi, c'est bien possible; il paraît même que j'y vais, mais je n'en savais rien. Allons à Enghien!... Quœrentes puellas eamus... ut cras... fortunati Cœsares. . . dicamus : Veni, vidi,... vici.
Tout en grommelant mes gaudeamus, je monte en voiture, le convoi part; mais le mouvement de la locomotive, en marquant un rjthme tout difTérent de celui qui me martelait le cerveau depuis quelques momens, je m'aperçois que j'allais oublier ma chanson. Je me hâte de l'écrire dans mon album et après un laborieux enfantement, je m'endors. Éveillé en sursaut au bout de vingt minutes par une voix criant : Voyageurs pour Enghien! je sors de ma boîte; deux ou trois jeunes filles assez accortes, qui passaient en riant aux éclats, me font penser à mes puellas, et je veux redire ma chanson. Impossible de la retrouver! Pas la plus légère idée. Je ne m'en souvenais pas plus que de l'opéra comique nouveau que l'on donnera le mois prochain. Heureusement, si j'avais peu de mémoire, je n'avais pas égaré mon album, et l'esprit en repos, je me laisse aller au courant de la foule qui, en suivant le bord de l'eau, s'acheminait vers un parc dont la verte chevelure s'élevait au-dessus des maisons...
... [Dans le parc]... j'aperçois une jeune et ravissante dame sans cavalier : « Ah! il y a des puellas pareilles ici! 0 fortunate Cfrsar! si cras!... Puis je reconnais, dominant tout ce populaire, la tête d'Alexandre Dumas, et Halévj, et Henri Herz, et une quantité de notabilités (cela se dit encore quelquefois) de la littérature, de la peinture, de la musique, de la danse et de Içi banque. Et des femmes à n'en plus finir, des femmes de toutes les couleurs, de tous lestons, à l'air joyeux, aux yeux pétillans, à la démarche impatiente! Que diable se passe-i-il donc dans ce parc? me
dis- je en voyant tant de gracieux empressement féminin! Ah, mon Dieu, je parie qu'on y guillotine!...
Réclame pour le « Parc d'Enghien », — et réclame pour la Damnation de Faust.
Pour fuir les feuilletons et les mille dérangements de Paris, Berlioz, par bonheur, put se retirer, quelque temps, chez un ami, le duc de Montville. Là, près de Rouen, au calme, loin de ses deux ménages, il put écrire le duo d'amour :
Ange adoré, dont la céleste image...
Il se mit aussi à « polir les diverses parties, à les fondre ». Elles s'étaient présentées à lui par bribes, et « dans l'ordre le plus imprévu » : esquisses d'hier, longs fragments orchestrés et publiés depuis près de vingt ans! 11 s'ingénia donc à les unifier, à les relier^ à les préparer par des rappels anticipés ou par des souvenirs de thème (comme dans la Fantastique, Harold ou Roméo, — sortes à' idées fixes, mais plus fugaces)... Ce travail de fusion, il le fit (à ce moment, et il le reprendra plus d'une fois) « avec tout l'acharnement et toute la patience dont il était capable ».
L'œuvre prenait forme : le 19 octobre 1846, il put signer son manuscrit.
Gœthe, durant sa longue vie, se servit du nom de Faust à peu près comme d'un pseudonyme : ses idées propres^ ses impressions^ ses rêves, ses fiintaisies philosophiques, il les exprima, poétiquement, sous le couvert de Faust. Ainsi, il recréa Faust à son image; bien plus, trop intelligent pour ne pas changer, il
i24 Li: CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
créa plusieurs Faust à l'image de ses âmes successives : écrits et publiés à des dates fort espacées, ce furent d'abord des fragments dont se forma le premier Faust; longtemps après parut le second Faust. Chacune de ces œuvres refléta tour à tour un Gœthe renouvelé. Ainsi les peintres, tout en représentant l'immortelle Vénus ou la Vierge Unique, nous offrent divers témoignages des états successifs de leur talent et de leur âme. Au vrai, une œuvre d'art est un état dame.
Schuman n, dans le Faust de Gœthe (dans le second Faust surtout), choisit les passages qui convenaient le mieux à son génie nostalgique et tendre. Interrompu par la maladie et la mort, il ne laissa qu'un chefd'œuvre inachevé, mais plus touchant peut-être, sous cette forme fragmentée, plus émouvant, — plus pur, — et d'un charme plus séducteur. C'est comme le florilège de l'âme schumannienne.
Quant à Berlioz, presque toutes ses œuvres sont des tt reflets mélodiques » de ses passions: sa musique, en quelque sorte, est son journal intime; ses symphonies, la Fantastique, Harold, Roméo^ voilà ses confessions lyriques.
Il S'exprima donc lui-même dans son Faust.
Et, romantique par excellence, il exprima en même temps l'âme romantique.
Le rêve de cette âme désorbitée, sa fantaisie et son inquiétude, ses aspirations chrétiennes et ses imaginations démoniaques ou hoffmannesques; sa fièvre et son désir du calme, son besoin de croire et son ardeur à nier; son panthéistique amour de la nature: les lassitudes, l'ennui, les sursauts d'énergie vite tombés; les désespérances, le sturut and drauji; une poétique tendresse, une passion extatique ou rugissante, — voilà ce que Berlioz, romantique plus que tout autre, exprima
LA DAMNATION DE FAUST JgS
dans la Damnation, par l'effet de sa ne'cessite' intérieure. Cette œuvre est « le Faust de Berlioz » (1).
Dans la Damnation, il est une page maîtresse, Vlnrocation à la nature. Aucun document peut-être, aucune expression ne fait lire plus avant dans Tàme de Berlioz et des Jeune-France.
Faust, seul avec sa pensée, romantiquement, cherche le calme au milieu des forêts. Il médite, il s'exalte, il se croit heureux. « Volcanisme ! » Il projette son âme, croit-il, jusqu'au cœur même du monde. Il devient Dieu, et son rêve crée l'univers, lui semble-t-il. Hélas! cette griserie passée, il retombe sur lui-même, et ne trouve que sa douleur, son ennui, son impuissance. Car le néant humain est moins obnubilé par le rêve que par l'action ou par l'amour. Or, ce Faust, pour mieux jouir de lui, et de ses désirs, n'agit pas : une fois le désir évanoui, il ne trouve en lui que son àme vide, fatiguée, désespérée.
Frère de René, de Manfred, et aussi de VArtiste du Retour à la vie; frère de cet Harold conduit par Berlioz dans une Itahe mélancohque et orgiaque, — ce Faust, malgré tout, reste assez semblable ^u premier Faust gœthéen. Celui-ci, avant 1830, était le « muet confident » du passionné Jeune-France et l'explicateur de sa vie » : il lui apportait comme des formules pour les aspirations confuses de son être. Aussi, quand le compositeur, éprouvé par les jours, reprend la vieille traduction de Gérard et « met en vers destinés à la musique différents passages qui lui plaisent », c'est bien son propre cœur, son cœur de toujours qu'il exprime.
(4) Sous ce titre le Faust de Berlioz, nous avons publié une brochure pour montrer, par une analyse aussi exacte que possible et résultant des documents berlioziens, comment notre romantique s'exprima lui-même dans son Faust,
Plus tard, il citera volontiers les vers de VInvocation, car il y trouvera, malgré la diversité des heures, une des plus profondes et des plus constantes explications de lui-même :
Nature immense, impénétrable et fière, Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin; Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère, Je retrouve ma force et je crois vivre enfin. Oui, soufflez, ouragans! Criez, forêts profondes! Croulez, rochers! Torrents, précipitez vos ondes! A vos bruits souverains ma voix aime à s'unir. Forêts, rochers, torrents, je vous adore! Mondes Oui scintillez, vers vous s'élance le désir
D'un cœur trop vaste et d'une âme altérée D'un bonheur qui la fuit.
Ces vers de Berlioz, nourris de la prose de Gérard de Nerval, sont très supérieurs à des vers de librettiste ordinaire; pourtant, ils sont loin d'exprimer tout ce que Berlioz y sentait. Il faut les compléter, comme il le faisait lui-même, par le cortège de ses émotions. Elles vivent d'ailleurs, palpitantes, éternisées par son génie, dans la musique de VInvocaUon.
Mouvement « majestueux », solennel... La nature (pour le rêveur panthéiste; est le temple, plein de terreurs et d'enfantements prodigieux, où Dieu se révèle à la contemplation .. De longues tenues modulantes, incertaines, oscillent avec une douceur angoissée; une timbale, sourdement, mugit comme un écho lointain, comme une pulsation de la terre... Soudain, torrentielles, bouillonnantes, montent et descendent des gammes aux sonorités caverneuses... Cataclysme orchestral; « trémolo frémissant »; éclats convulsifs, suivis d'accablantes torpeurs: échos maléfiques, qui répondent à la voix du héros « maudit » comme d'autres voix gémissant sous le monde qui s'écroule; cri déses-
péré de Faust, envol de toute son âme vers rinaccessible;... brusque chute, écrasement d'ange foudroyé qui retombe, d'un impassible ciel, dans le chaos d'une création vouée au Malheur.
Page sublime, immortelle, unique peut-être dans Ihistoire de la musique. Aucune âme d'artiste, accablée par le spectacle des choses et privée des consolations de la foi, n'a jamais jeté de cris aussi désespérés.
« Romantisme », disent les sceptiques, en souriant avec une supériorité insultante. Quant à ceux qui^ au lieu de sentir la musique, veulent apprécier le génie d'après telles ou telles formules, on peut même leur apprendre que ce grand cri sincère, et spontané, ne fut trouvé par Berlioz qu'après un travail fort laborieux (1).
Hésitations, labeur, presque imposés par le sentiment même. Gomment donner forme, sans effort, à un sentiment aussi vague, aussi imprécis, multiple, — aussi inhumain — que cette dispersion panthéistique du rêve dans la nature. Ici, Thomme se fait chose, se fait chaos, et voilà ce que notre musicien psychologue s'efforce d'exprimer. Ses hésitations ne prouvent ni l'impuissance de l'artiste, ni même un manque de facihté. A son ordinaire, Berlioz, sous le coup de chaque émotion, trouvait facilement l'idée musicale; il corrigeait ensuite, il « limait «^ et à bien des reprises parfois fort espacées. C'était son droit. Bien plus, son devoir d'artiste exigeait qu'il n'abandonnât pas une idée tant qu'il ne lui avait pas donné toute la beauté, toute la valeur expressive qu'il était capable de créer. On ne s'autorise pas des esquisses de Rembrandt ou de Raphaël, ni des brouillons de Beethoven pour dimi-
(1) Mon savant ami Charles Malherbe, si regretté, avait bien voulu me laisser voir le brouillon manuscrit qu'il possédait.
niier leur génie. Et puisqu'en art on reconnaît avec raison combien sont incomplets et impuissants les nuprovisateurs^ on doit aussi admirer le travail des créateurs véritables qui se sont efforcés de donner à l'expression de leurs pensées ou de leurs sentiments toute sa force^ toute sa plénitude, toute sa profondeur de réalité humaine.
Le sentiment panthéiste, exprimé dans cette Invocation à l'état de crise, de « volcanisme », — avec une emphase nécessaire au sujet, mais avec un lyrisme entraînant, une intensité passionnée, irrésistible, — ce sentiment, quelle que soit sa forme, est éternellement humain. Ou bien il faut isoler l'homme de toutes choses, et l'étioler dans une impossible et inconcevable séparation de tout; — ou bien il faut admettre, entre lui et le monde extérieur, le seul lien de Tintelligence; mais alors tout ce qui vit autour de l'homme n'est plus qu'un système de nombres et de mouvements, une mécanique morte; — ou bien il faut reconnaître qu'entre l'homme et l'univers il y a les hens indéfinis et mystérieux de la sensibilité.
Or cette dernière attitude intellectuelle est à peu près inévitable : peut-on supprimer nos sens, et avec eux notre imagination?
Resterait à régler le rapport de l'inteUigence aux autres facultés. Mais ce rapport n'est-il pas variable d'un homme à l'autre, et chez le même homme ne varie-t-il pas selon l'âge, selon les hasards de la vie, et presque selon les heures? Le propre du romantisme (bien que toute formule nous agrée peu) consista sans doute à beaucoup plus accorder aux sens et à l'imagination qu'à la seule raison. Pour stimuler leurs rêveries et celles de leur pubUc, les artistes Jeune-France eurent volontiers recours à des coloriages, à des bricà-brac, à un ruhatOy qui maltraitent souvent la raison.
Mais en certaines circonstances, et dans cette Invocation même, la raison ne doit plus commander : comme aurait dit Pascal. Vordre du sentiment ne connaît pas V ordre de la raison. Ici, comme si souvent dans les arts, il importe peu d'analyser, il faut sentir; ici, le seul moyen de comprendre, c'est d'être ému.
L'émotion, après la tempête de l'orchestre^ va jusqu'au frisson, jusqu'aux larmes. La souffrance de Faust, — la souflrance de tout ce qui vit et pense, — s'exhale une dernière fois dans un cri désespéré... Et Ton n'entend plus qu'une longue mélopée sans paroles : vaincue^ muette, impersonnelle et infinie, le multiple unisson des cordes la gémit au milieu du silence, comme si tout se taisait devant l'éternité de la Douleur.
Toute la Damnation est une œuvre sincère, — sincère, jusque dans ses coloriages fashionables et son bric-à-brac 1830. Le Faust de ce Jeune-France est un « reflet mélodique » de son être intime, de sa nécessité profonde; il est spontané jusque dans les retouches, qui ne furent qu'une laborieuse et longue gestation.
Presque autant que Gœthe^ qui eut besoin de toute sa vie pour écrire ses différents Faust (car il voulait y mettre les reflets de sa vie entière et faire de son poème une sorte de microcosme), Berlioz, pendant vingt ans, et malgré la création d'autres œuvres, fit revivre son âme, génialement, presque à chaque page de sa partition.
Son âme, et toute l'âme romantique.
Les passions, les rêves, le goût du fantastique, le véhément déséquilibre de l'être humain soudain privé de la foi et se crovant « maudit » (étrange état, où l'homme se juge libéré de Dieu et se soumet, morbide, à d'obscures puissances malfaisantes); — une tendresse, une adoration de l'éternel féminin, où se sur-
ni. 9
vit la mystique adoration de la Vierge: devant la Nature, un abandon enivre', une amoureuse dissolution du moi dans le non-woi, ou, au contraire, une crispation, un rugissement, un tempe' tueux cri de désespoir:
— « Soufflez, ouragans! » crie ce Faust-Berlioz, comme jadis Chateaubriand, par la bouche de René, s'écriait : « Levez-vous, orages désirés! »... Vraiment les états lyriques, musicaux, de Tàme romantique, Berlioz les fit revivre dans son Faust.
Chaque homme^ désormais, à son heure, ne passet-il pas par de semblables états? Ces crises, depuis quelque cent cinquante ans, ne sont-elles pas fatales, inéluctables? Une âme complète^ bien née, peut-elle les ignorer, ne pas les vivre elle-même, ne fût-ce qu'une fois, et leur rester tout à fait étrangère?
Il y a des doutes et des rêves, des douleurs, des désespoirs et même des blasphèmes, qui marquent la noblesse d'une âme. « Tu ne me chercherais pas, si tu ne me possédais déjà », dit le Christ de Pascal. On peut ajouter : « Tu ne maudirais pas ton âme ou ta destinée, si déjà tu ne la voulais, tu ne la faisais plus belle... » Oui, Faust transfiguré par la musique, empli par elle d'une puissance de suggestion indéfiniment renouvelable, — Faust rêvant sous la caresse de l'aurore, Faust clamant le désespoir de l'homme parmi la nature indifférente et tumultueuse, voilà des pages-sommets, des pages où pleure l'éternel devenir humain. Par elles, Berlioz se met au rang des génies les plus grands.
Et l'œuvre entière déborde de vie.
Variée, heurtée, pittoresque, poétique et réaliste, mystique et bouffonne, sylphidique et truandesque, moderne et médiévale à la 1830, hamlétique et hofTmannesque, sentimentale comme un clair de lune allemand et goguenarde comme un Jeune-France sur le
perron de Tortoni; amoureuse et satanique; constamment se'duisante, amusante, entraînante, pimpante de jeunesse et de fantaisie; dune couleur orchestrale, d'un ragoût de sonorité' qui est un charme sans cesse renouvelé^ irrésistible; et, à chaque page, de ce style nerveux et bref, commandé par le sujet et propre à l'auteur; de ce stjie inventé, créé, unique, impérieux, nécessaire; de ce style classique, qui sonne le chefd'œuvre.
On ne peut assurer d'aucune œuvre humaine qu'elle ne périra pas. La musique, plus encore que les autres arts, est sujette aux modes de courte durée. Toutefois, une œuvre musicale qui se survit presque un siècle (depuis 1828) est incontestablement au-dessus des caprices du goût; son charme, sa vérité, sa vitalité la font triompher du temps : elle a bien l'apparence d'être immortelle (1).
Sitôt finie (19 octobre 1846), Berlioz veut faire entendre la Damnation. Qu'on la copie, qu'on tire les parties pour l'orchestre et les chœurs! Où la donnerat-il? Et comment? Qui fera les frais? Quel éditeur, quel directeur de théâtre, ou entrepreneur de concerts, intéresser à cette affaire? Et quels chanteurs obtenir?
L'échec de ses concerts, au Cirque Olympique, n'était engageant pour personne. Sauf l'auteur, qui donc peut avoir confiance dans cette partition nouvelle, rompant avec les habitudes du public, coûteuse à monter, et qui fournira, pour une matinée ou deux, des recettes bien aléatoires? Avec FOpéra, oùllabeneck est tout-puissant, guerre déclarée. A la Société des
(1) Ces quelques pages sont extraites de notre brochure le Faust de Berlioz, à laquelle, pour toute la Damnation de Faust, nous prions le lecteur de se reporter.
Concerts, encore liabeneck... Reste rOpe'ra-Comique, que Berlioz encense alors dans ses feuilletons.
Avec le directeur Basset^ il passe cette convention : il loue la salle; il y donnera son œuvre à ses frais, à ses risques et périls. Et c'est lui-même qui conduira l'orchestre.
A la fin du mois d'octobre, les chanteurs sont recrute's. Tout de suite les annonces paraissent, et l'on précise le jour :
— « Ce sera le 29 novembre, à l'Opéra-Comique;... cette grande solennité excite au plus haut degré la curiosité du public musical. »
Un mois durant, dans les journaux amis, la série des annonces, sans aucune cesse, fut adroitement variée et dosée. De fait, Berlioz jouait une partie désespérée. La reculade, la défaite du romantisme^ chaque jour, depuis cinq ou six ans, s'était accentuée. Et, cette saison même, dans ce Paris où Berlioz n'avait pas trouvé de public, pourrait-il, à moins d'un miracle de la publicité, se susciter des auditeurs? Alors on respirait une fièvre, on souffrait d'un malaise général qui allait aboutir, quinze mois plus tard, à la révolution de 1848. Plus d'affaires; Targent se cachait; le bourgeois, pris de peur, en venait à douter de Louis- Philippe. Louis-Napoléon évadé du fort de Ilam; la Chambre dissoute, les élections de Paris favorables à l'opposition; la rente qui baisse et le prix du pain qui augmente; ce mois-ci, les ravages d'une inondation; le mois dernier, une émeute au faubourg Saint-Antoine : vraiment, comment drainer quelques milliers d'auditeurs vers un « opéra de concert » dont nul ne se souciait?
Infatigable, indomptable, Berlioz se multiplie. Par la presse, un chroniqueur doit tout emporter. Un mois durant, c'est une pluie, un torrent de communi-
qués. Des manuscrits d'articles (au moins quatre) et des lettres subsistent encore dans les collections. Mais au style, et à des détails que Berlioz seul alors peut savoir, on reconnaît sa main :
— « Une des plus importantes scènes de la Damnation a été écrite à Prague, pendant (sic) une répétition de la Symphonie fantastique »... Et la France musicale, dans six de ses hautes et larges colonnes, citait le livret...
— « 3Ion cher Ami (écrivait Berlioz), voilà trois réclames telles quelles. Je suis abruti par tous les préparatifs... »
... L Opéra Légende, conçu pendant le dernier et brillant voyage de M. Berlioz en Allemagne, présente, dit-on, une variété de caractères et un éclat de coloris propres à justifier l'intérêt extraordinaire qu'il excite déjà dans le public musical... On s'inscrit dès aujourd'hui pour les loges au bureau de location.
Ou encore :
... Les répétitions de ce grand ouvrage ont déjà révélé des morceaux d'un effet extraordinaire et pour lesquels les exécutans se passionnent d'une façon inaccoutumée...
Et le joui-nal affirme que M. de Montalivet, ancien ministre (et protecteur de Berlioz), retarde un concert de bienfaisance afin de ne pas nuire à la Damnation.
Autre communiqué :
... L'orchestre, composé de deux cents musiciens, sera conduit par l'illustre Maître lui-même... Cette belle représentation, qui intéresse au plus haut degré les dilettantes, attirera indubitablement une nombreuse afiluence.
Dans d'autres journaux amis :
— (( On assure (pi'il n'y a déjà presque plus de places à louer. »
Dans la Presse^ Théophile Gautier, lors de Roméo, avait complaisamment exposé, avec raccent le plus berliozien^ une théorie sur l'interprétation harmonique des pédales supérieures (1). Pour servir la Damnation, le « bon Théo » commence par faire allusion à ce qui frappe le plus l'imagination de la foule, c'est-à-dire l'agenouillement de Paganini devant Berlioz et le chèque de vingt mille francs signé par le « Virtuose infernal ». Puis il brode sur le livret, lance de pimpantes goguenarderies à propos du langage swedenborgien du Pandœmonium^ — et il glisse :
On annonce, pour le 29 novembre l'exécution d'une œuvre de la plus haute importance : la Damnation de Faust... Par la variété des scènes et la couleur romantique, c'est un des plus beaux sujets que puisse traiter un compositeur... M. Hector Berlioz a tout ce qu'il faut pour réussir... Rien ne lui manque, pas même un peu de bizarrerie.
Dans les Débats, « le prince de la critique » développait une note fournie par Berlioz. Entre ces deux camarades de rez-de-chaussée^ c'était une habitude ancienne que de collaborer ainsi; d'ailleurs certains détails sur l'instrumentation, familiers au musicien et inconnus de Janin, prouvent la provenance. Donc Jules Janin, avec une brillante abondance, annonçait la Damnation. Il louait Berlioz d'avoir remplacé luimême le décorateur et le librettiste : « quand les paroles lui manquent, Berlioz n'est guère embarrassé pour trouver un sens (sic), un vers, un rythme, quelquefois même une terreur (sic)... f) Et le sémillant « J. J. », paraphrasant le libretto imprimé, continuait de lancer, en gerbe de feu d'artifice, les fleurs phosphopescentes de la plus fashionable rhétorique... 11
(1) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 495 et oll.
concluait : — Quel courage dans le musicien qui sait se passer de tous les accessoires usités : le costume^, le ballet, le décor 1
Janin, boulevardier sans illusions^ pressentait-il un échec?
Les satiriques, stimulés par cette publicité, y ajoutaient la leur : Berlioz, qui n'est pas pianiste, improvise ses partitions sur une grosse caisse, et ce diable d'homme la crève d'un doigt; pour diapasons, il lui faut prendre des canons et des obusiers;... d'ailleurs il n'oublie pas sa réclame :
— « Bonne ou mauvaise, sa musique fera du bruit. » Cette première audition s'annonçait donc, ou plutôt
était annoncée, comme un grand événement parisien. Bien plus, la présence des l^rinces royaux était assurée. A un journaUste, Berlioz demande :
— « Trouvez moyen, je vous prie, de glisser que M. le duc et Mme la duchesse de Montpensier doivent y assister. Cela peut influer beaucoup sur la recette... J'ai effectivement reçu avant-hier une lettre du secrétaire intime m'annonçant que Leurs Altesses viendraient. »
Au dernier moment, il fallut remettre au dimanche suivant, 6 décembre.
Pendant ces huit jours, nouvel effort de publicité :
— « Cette fois, nous le croyons^ M. Berlioz remportera une grande victoire ! »
On n'avait rien négligé. Même, pour arrêter un article sûrement défavorable, quelques amis avaient fait réussir un stratagène : la Revue des Deux Mondes, dans son numéro du 1*^'* décembre, publiait une longue étude signée par Joseph d'Ortigue. Ce dithyrambe, forcément, reculait de plusieurs quinzaines l'inévitable « éreintade » de Scudo, le criti(iue ou plut(H ^^ le maniaque de la Revue des Deux Mondes ». Car une Revue
aussi sérieuse ne pouvait pas se de'juger, du moins d'une quinzaine à l'autre.
A la répétition générale, le vendredi matin (4 décembre), les amis sont là, les camarades de journalisme. Ceux des Débats, ceux de la Gazette musicale, figures familières; et les chroniqueurs des autres feuilles, aimables garçons qu'il interpelle et entretient volontiers aux premières ou sur le boulevard; et les autres gens de plume, librettistes, paroliers de romances, courriéristes musicaux, qui peuvent avoir besoin de ses feuilletons si amusants, si adroits et si lus. Parmi ce « parti » berliozien, c'est une atmosphère d'admiration... Lui, petit, trépidant, présent partout, il électrise, il fanatise cet auditoire restreint. Et chacun s'exalte, grisé par une musique encore inentendue, et songe que cette révélation n'aura peut-être pas d'auditeurs. Hors cette chambrée de prosélytes, ce sera sans doute, dans deux jours, un désert d'indifférence.
Mais qu'il est beau, et conquérant, ce Berlioz! Figure énergique, fauve^ à profil d'aigle. Dominateur^ soulevé par sa foi en lui-même, la communiquant, l'imposant, combien alors on le « vénère » ! Eh oui, on sait ses incorrigibles bizarreries, ses faiblesses, ses brèves et fulminantes, ses « volcaniques » toquades d'amour, et ses romans, ses suicides qu'il a racontés à tout le boulevard; on a encore dans la poche telle lettre sans vergogne, telle insidieuse réclame qu'il vient d'écrire avec une déconcertante et trop avisée gaminerie... Malgré tout, où sont-ils donc, dans ce Paris de spéculations, de bavardages parlementaires, de mascarades données par la garde nationale^ — où sont-ils donc les ^rais artistes? Avec lui, combien y en a-t-il qui luttent et souffrent pour leur art, qui se sacrifient à leur œuvre, «et qui acceptent l'existence comme une sorte de long martyre pour Tidéal? Oui, dans ces années ou triom-
plient de rusés fournisseurs, comme Ponsard, Scribe, Delaroche ou Clapisson, combien sont-ils à mériter le nom de maître?
Et Gautier, l'indulgent Théo, mais qui frémit d'enthousiasme quand passe le mystérieux souffle du grand art, — Gautier prophétise, dès la répétition du vendredi, que Berlioz est l'un des grands hommes du siècle :
— « Hector Berlioz nous parait former, avec Hugo et Eugène Delacroix, la trinité de l'art romantique. »
Il vint enfin, le dimanche de la première audition (6 décembre).
— « Cette solennité (annonçaient encore les journaux du matin) réunira l'élite du monde artistique et du monde élégant. »
A deux heures, la salle de l'Opéra-Comique est à moitié vide. — Berlioz, quand il monte au pupitre directeur, peut voir que son œuvre va mourir, faute de public. Partie perdue... H est ruiné... Tout l'avenir s'écroule.
Et là, sous sa main, tandis qu'il s'appuie au pupitre et attend le silence, — sous sa main, il tient son chefd'œuvre, son chef-d'œuvre inconnu. En vain, désespérément, il va le faire retentir dans une salle indifférente. Quelques amis applaudiront. A quoi bon?... On écrira d'excellents articles. A quoi bon?... Son génie est condamné à Tasph^^xiede l'isolement. Pour Uerlioz, pas de public... Il est ruiné... Paris, indilïérent encore une fois, le rejette.
Minute horrible... Quiconque aimait Berlioz fut étreint de douleur. Le soir même Jules Janin, qui avait réservé la lin de son feuilleton (^imprimé dans la soirée du dimanche) pour applaudir au triomphe de son ami, — Jules Janin ne pouvait (pTécrire des phraj^es dont il
faut peser toute la tristesse. A ses lecteurs, publiquement, il ne pouvait en dire davantage. Mais qu'on imagine Janin renseigné par quelqu'un ou présent dans la salle : pas de public... L'avenir de Berlioz, tout à coup, lui apparaît et pour masquer la défaite, Janin envoie ces lignes aux Débats :
... Du côté de l'Opéra-Comique, avez-vous entendu sur les quatre heures, aujourd'hui, les applaudissemens les plus difficiles à obtenir? Je veux parler de ces louanges si pénibles à arracher, qui coûtent à l'artiste les parcelles les plus précieuses de sa vie, momens si courts qu'il faut payer par les angoisses les plus cruelles ; gloire impitoyable, cruellement débattue, gloire contestée, terrain vague disputé à l'oubli, qu'il faut gagner pied à pied, à la sueur de son front, par les tortures de son cœur.
... Luttes terribles, luttes cruelles, duel infini de l'homme qui sait oser, qui sait vouloir, et qui mourra plutôt que de ne rien céder aux habitudes de la foule, à ses instincts aveugles, à ses stupides volontés!
Heureux, trois fois heureux, qui pourrait être applaudi comme M. Scribe! Que je plains, hélas! et que j'envie, l'infortuné qui force les louanges à la façon de Berlioz!
Pas de public... La présence de LL. AA. RR. ne rend que plus sensible le vide de la salle. Les amis, les camarades, font bisser la Marche hongroise, puis le Ballet des Sylphes : leurs applaudissements, violents mais clairsemés^, sonnent faux, lugubrement... Et l'exécution est incertaine, molle, faute de répétitions : elles auraient augmenté les frais. Le chant des choristes est même si inquiétant que Berlioz, par crainte d'un accident, supprime le Pandœmonium. Quant aux solistes, déroutés par cette musique et découragés par une salle à demi déserte, ils défen-
dent mal cette œuvre qui meurt dans leurs voix (1).
Pas de public.
Dans les couloirs, que se disent entre eux les confrères? Adolphe Adam, le petit auteur du petit Chalet, déclare que Berlioz n'est pas un musicien. Et il cite « le joli mot de Rossini : Quel bonheur que ce garçon-là ne sache pas la musique! Il en ferait de bien mauvaise! Car enfin, il est tout ce qu'on voudra, poète, rêveur idéal, homme de talent, de recherche et parfois d'invention dans certaines combinaisons, vndÀ^ jamais musicien »... Non, malgré ses effets de sonorités ou ses élans de passion, ce n'est pas un musicien...
Pas de public.
Mais Berlioz ne désespère pas : les Princes sont venus; dans deux semaines, le 20, une nouvelle audition sera peut-être une revanche. D'ailleurs il tombait de la neige; et il y avait une double concurrence : la distribution des prix au Conservatoire et le Concert de Bienfaisance organisé sous les auspices de M. de Montalivet... A la seconde audition, les frais seront bien moindres; la recette pourra combler le déficit.
Donc, dans les feuilles, nouvel effort de publicité.
Comptes rendus excellents. — Aux Débats (où le musicien-journaliste est chez lui), longue analyse dominée par ces mots :
— « L'œuvre nouvelle de M. Berlioz vient d'obtenir un succès trop complet, trop éclatant, pour que ses amis ne regardent pas désormais comme à l'abri de toute atteinte le triomphe d'une cause qui se défend si magnifiquement elle-même... » (2).
A la Gazette musicale, — où Berlioz exerce depuis si
(1) Distribution : Roger (Faust), Herniann Léon (Mé[)liistophélès), Henri (Brander), ^[mes Dunot-MaiUard (Marguerite).
(2) Article signé E. D. — Deldevez? Ou plut(^t Démarest qui suivait l'Opéra en l'absence de Berlioz (Archives de l'Opéra).
longtemps une collaboration prédominante et presque une direction effective, — autre analyse enthousiaste :
— « M. Berlioz est l'artiste par excellence pour hasarder victorieusement les extrêmes hardiesses, et lutter corps à corps avec Timpossible... Faust devait merveilleusement séduire l'homme qui a déjà écrit Harold et qui a longtemps médité un Hamlet... »
Théophile Gauthier, dans la Presse :
... M. Hector Berlioz, quel que soit le jugement qu'on porte sur ses œuvres, est un artiste dans la force du mot. Chez lui jamais de lâche concession aux Philistins, jamais de sacrifice à la vente et au succès du moment : ce n'est pas lui qui énerverait son mâle talent en vue des pianos et des quadrilles. Il n'a pas peur de son originalité et ne recule pas devant une beauté choquante. En ce temps de mollesse où la platitude, sous le nom de bon sens, cherche à faire école et rallie les esprils prosaïques, il conserve la même verve furieuse et la même passion désordonnée qu'à son début,... bien que quelques poils gris commencent à briller dans ses favoris et sa chevelure...
Marqué par l'âge, Berlioz ne conservait pas tout entier son admirateur le plus véhément et le plus ancien. Et cela, qui est très symptomatique, mérite d'être médité. — Joseph d'Ortigue, qui jadis avait signé l'autobiographie de Berlioz écrite par Berlioz, qui avait défendu Benienuto par im in-octavo (1), — Joseph d'Ortigue lui-même n'admirait plus sans réserve le novateur trop révolutionnaire. L'ancien gonfalonier du musicien romantique, maintenant assagi ou refroidi, dodelinait ses quarante ans et ses déceptions dans la musique des « vieux maîtres », dans la douceur mystique du plain-chant; et il parlait doctoralement de la
(1) Voir Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 139 à 14'J ot 462 à 465.
puissance des bonnes traditions : sans se fâcher, Berlioz ne tardera pas à l'appeler « l'abbé d'Ortigue »... A la Quotidienne, d'Ortigue fit un long article amical et cruel : maigre' quinze ans de lutte, disait-il, M. Berlioz n'arrive pas à « se faire accepter »... Pourtant ce n'est pas un homme ordinaire;... bien qu'on le lui conteste, il a un « génie mélodique »,... mais m mélodie n'est pas « la mélodie italienne dont nous avons fait notre type et avec laquelle nos oreilles se sont familiarisées. .. Sous l'ascendant de Gluck et de Weber,
... M. Berlioz se posa de prime-abord en compositeur romantique. Avec cet instinct merveilleux de l'orchestration, avec ce génie particulier des timbres, des etfets nouveaux, des nuances de sonorités que personne ne lui conteste, il sut reproduire fort heureusement des images appartenant à la poésie et à la peinture.
... Tout entier préoccupé de ses innovations, séduit par ses combinaisons et par les ctïéts neufs qu'il produit, IM. Berlioz perd tout à fait de vue son public et dépasse cette mesure, ce niveau au delà desquels les perceptions du public s'arrêtent. C'est alors qu'il lui arrive de commettre ces fautes que des compositeurs souvent fort inférieurs à lui évitent... Alors, il donne raison, aux veux du public, à ses adversaires les plus déclarés...
... M. Berlioz est de la taille des grands maîtres... Comme musicien lyrique, comme poète, comme instrumenta liste, il a ouvert à l'art des horizons nouveaux;... il est allé plus loin que Mozart, que Beethoven et Weber, non qu'il leur soit supérieur, niais parce que l'art a marcbé entre ses nuiins.
Néanmoins, M. Berlioz lultera toujours...
Il y aura toujours un abîme entre la manière dont la masse de noire public (grâce aux théories qu'on lui a faites) conçoit l'art, et l'art tel que le conçoit M. Berlioz...
Aveu cruel, mais sincère : oui, le public et l^erlioz sont séparés par un abîme. Mais pourquoi le fidèle
d'Ortigue a-t-il la naïveté de le reconnaître? Cela peut nuire à la seconde audition...
Moins consciencieux, et beaucoup plus journalistiques, vingt autres articles pourront séduire davantage le lecteur. Tous mettent hors de doute l'énergie de M. Berlioz, sa constance à soutenir une lutte héroïque, et son originalité de véritable novateur. Et même les amis ajoutent, comme pour stimuler la curiosité, que M. Berlioz est excentrique avec conviction :
— « Il se brûlera la cervelle, si jamais il est assailli par une idée banale ! »
Quant aux confrères jaloux, s'ils font quelques réserves, ils abondent aussi en éloges, puisque le concert n'a pas réussi. Que leur servirait-il de dénigrer la Damnation? L'œuvre est à terre, morte... Est-ce la peine de se brouiller avec l'auteur, journaliste spirituel et à craindre, et avec les gens de la Gazette musicale, de la Presse, et surtout des officieux Débats^, et avec l'omnipotent « J. J. », prince de la critique? Aussi bien, bon nombre de chroniqueurs, braves garçons quand leur intérêt n'intervient pas, ont pu être gagnés par l'enthousiasme de la répétition du vendredi, ou par l'ardeur de Maurice Bourges, Morel, Chaudesaigues, et autres berlioziens. Et puis, Berlioz n'est le concurrent de personne, et les faiseurs d'articles peuvent subir une double raison d'aimer cet artiste véritable : en lui vit la flamme sacrée, et il ne fait pas de recette.
Quelques « insectes du feuilleton », çà et là, firent leurs habituelles piqûres. La Critique musicale^ petite feuille débutante, essaya d'attirer l'attention sur elle par un éreintement féroce :
... S'il était question d'un compositeur modeste (s'écrie Azevedo), la bienséance nous contraindrait à renfermer
notre critique dans l'édredon des précautions oratoires... xMais il s'agit d'un novateur intrépide, qui, dès Tabord, s'est posé en réformateur de Tart; d'un homme que son acharnement et ses convictions têtues ont fait passer, aux yeux de beaucoup de gens, pour un génie incompris...
Cela lui a valu l'admiration forcenée de quelques séides. . . , l'appui formidable de la majorité de la presse, et enfin, des protections, des secours, des appuis, des honneurs, des sinécures...
A cet homme qui, d'ailleurs, tient avec un incontestable talent la plume du critique dans le journal le plus influent de l'Europe, nous ne devons que la vérité sans parure...
Et l'éreintement féroce attaquait la musique et surtout rhomme même... Par bonheur, cette feuille débutante, qui donc la lut? Même, elle collectionna les phrases les plus désagréables qu'on avait imprimées : elles font sourire. Sous les épithètes choisies parfois pour blesser, sous les hautaines réserves des Fiorentino, Jouvin et autres, il n'y a rien de sérieux^ sinon les éternelles et sottes critiques faites à toute musique nouvelle : pas de mélodie, rythmes brisés, asymétrie des périodes musicales, destruction du sentiment de la tonalité, surcharge de l'orchestre... Reproches qu'entendirent tour à tour Lullj^ Rameau, Gluck, Mozart, et tous les novateurs (1).
Les articles sur le concert du 6 décembre^ les annonces et communiqués pour celui du 20, toute cette
(1) Sur racciieil fait })ar la presse à la Damnation, une erreur s'est accréditée.
Berlioz même écrit (fin décembre, voir plus loin) :
— « Trente journaux en ont fait l'éloge. »
Dans ses Mémoires (chap. liv), il écrira une phrase que Ton cite à faux :
— « Rien, dans ma carrière d'artiste, ne m'a plus profondément blessé que cette inditférence... » Mais dans ce qui précède, il parle du public^ et non des jounia
pul)licité, ce tutti d'éloges auquel de menues critiques ou les railleries des satiriques ne donnaient que plus de relief, allait-il amener enfin le public à Berlioz?
Le dimanche 20 décembre, la salle de l'Opera-Comique est aux trois quarts vide... Sans cette neige qui tombe encore, le serait-elle beaucoup moins? Le mauvais temps est impuissant pour retenir chez eux, par ces soirées de décembre, les admirateurs des Diamans (le la couronne... Gibbtj-la-CorneniKse « fait des recettes inouïes »...
Pour la Damnation^ le second comme le premier jour, pas de public... Déjà les malveillants, tel le chroniqueur du Charivari, essaient leurs pointes et traits spirituels : « La Chanson du Rat va passer inaperçue, puisqu'il n'y a pas un chat dans la salle. »
Salle presque déserte. Quelques mains applaudissent, mais les malicieux remarquent : « la salle est mieux composée que la musique »... Et Berlioz, dans ce vide sans écho, continue de conduire la Damnation, et de la voir mourir... Le ténor Roger ne veut même pas chanter VInvocation à la nature... L'Invocation^ la page maîtresse!... Qu'importe : on peut décapiter l'œuvre, ce n'est déjà plus qu'un cadavre.
— « Enthousiasme immense!... Quatre morceaux bissés », publient dès le lendemain les camarades de journalisme. Et, en hâte, sous leur impulsion, on se cotise, on organise un banquet. Est-ce pour amorcer une troisième audition? Est-ce pour couvrir la déroute ?
Le 29 décembre, banquet, avec toasts, en l'honneur de la Damnation. Le baron Taylor préside : il porte la parole au nom des hommes de lettres; Roger (qui n'avait pas chanté VInvocation) retrouve sa voix et parle au nom des chanteurs; Osborne, au nom des artistes anglais; OlTenbach au nom des artistes allemands.
Et l'on décide « d'ouvrir une souscription pour faire frapper une grande médaille d*or commérative » .
Comédie sinistre. On couronne une victime. < On étouffe ses cris (ainsi le constate un ennemi clairvoyant) sous le bâillon des éloges. »
Comédie nécessaire. 11 faut ou que Berlioz s'avoue vaincu, — ou qu'il se pose en vainqueur. Peut-il être dupe de cette attitude? Est-il vainqueur, quand le public se dérobe? Mais fatalement il la joue, cette comédie, pour le public qui n'est pas venu; il la joue pour les crédules amis de province, pour les correspondants de l'étranger; il la joue pour ses parents. A tous, il mande et son succès, « le plus grand de sa vie! » et le banquet d'admirateurs et la médaille d'or :
— « L'ouvrage est lancé (écrit- il à sa sœur Nanci), on en parlepartout, trente journaux en ont fait l'éloge » (1).
Ce triomphateur n'a plus qu'à fuir.
Pour ces deux auditions il vient de « dépenser un argent fou ». Et il ne l'a pas. Le voilà endetté, lui qui n'a aucune avance, aucune réserve. Comment va t-il payer? Et comment vivre lui-même, et alimenter ses deux ménages?
— « Je suis (même lettre) comme les oiseaux de proie, obligé d'aller chercher ma vie au loin. Les oiseaux de basse-cour, seuls, vivent bien sur leur fumier... Je suis entouré de crétins qui cumulent jusqu'à trois places largement rétribuées, tel que Carafa, par exemple, un musicien de pacotille, qui n'a pour lui que de n'être pas français... 11 n'y a rien à faire dans cet atroce pays, et je ne puis que désirer de le quitter au plus vite. » (Fin décembre 1846).
Le chef-d'œuvre de Berlioz venait de le ruiner.
(1) Lettre inédite. — Autographe communiqué par les héritiers de Berlioz.