III
in
(1" janvier 1847 au 10 décembre 1848.) *
« Ruiné ».
Il devait quelque huit ou dix mille francs, et ne les avait pas. Par les Débats, par le duc de Montpensier, par le baron Taylor, par Legouvé et quelques autres amis, il pouvait trouver cette somme. ]\Iais après, que faire pour la rendre?
Armand Bertin (d'après le récit de Berlioz) fit avancer mille francs par la caisse des Débats, Adolphe Sax prêta douze cents francs, un jeune Allemand encore douze cents; l'éditeur Hetzel mille francs; d'autres aussi (Legouvé parmi eux, sans doute) complétèrent grâce à des versements divers : ainsi Berlioz put solder
* Sources particulières du chapitre m. — H. Berlioz (voir suprà et dans le texte); notice manuscrite (idem): lettres à Liszt (publiées dans le S. I. M. 1911); lettres à Tajan-Rogé (id., 1910); papiers au Conservatoire de Paris et au musée de la Côte.
Desnoyers, VOpéra en 1847 \ — 0. Fouque, les Révolutionnaires de la musique; — Legouvé, Soixante ans de souvenirs; — Tajan-Rogé, Mémoires d'un piano; — Dumoulin, article dans le Temps, 1903; — Stassof, Berlioz et Liszt en Russie; — Mac Lean, Berlioz en Angleterre ; — Grove, Dictionnary.
Journaux de Tcpoque. — Le Siècle, la Revue des Deux Mondes, la France théâtrale, le Tintamarre, les Guêpes. Voir aussi p. 93.
Journaux russes : Gazette de Saint-Pétersbourg, Bibliothèque de lecture, Gazette de Moscou, etc.. (voir Fouque, loc. cit.)
Journaux anglais, voir Mac Lean et le texte du chapitre.
ce qu'il devait, il avait même quelques avances pour entreprendre une campagne musicale au pays des roubles. En Russie, espérait-il, il referait ses finances.
— « Cent cinquante mille francs », lui assurait déjà Balzac, romancier jusque dans la vie journalière : « cent cinquante mille francs, vous ne pouvez pas en rapporter moins. »
Le musicien, échaudé par la vie, harcelé par les menus besoins de ses deux ménages, ne se laissait pas séduire par les mirages du romancier. Il ne demandait que d'être remis à flot. — Et il se souvenait que son Requiem, à Saint-Pétersbourg, avait déjà remporté un succès spaventoso et même fructueux.
Aussitôt (début de janvier 1847), lettres à tous ceux qu'il peut connaître ou atteindre indirectement, afin de préparer cette nouvelle campagne : au comte Wielhorski, au général Lwoff, à Lenz (le commentateur de Beethoven), à Glinka sans doute et aux musiciens dont les Débats ou la Gazette musicale ont parlé, et aux virtuoses qui ont déjà fait des tournées en Russie.
Il partirait seul. Plus de Marie. Pour réduire les frais, et à cause des fatigues d'une si longue route, en plein hiver^ dans ces mauvais traîneaux de poste perdus dans les interminables plaines de neige...
Une affaire (mal datée, dénaturée dans les Mémoires, chap. Lvn), une affaire, une combinaison^ à Paris, l'inquiétait : l'Opéra allait changer de directeur. Ce Pillet, que Berlioz régentait naguère (vers 1840) jusqu'à lui imposer des festivals et même l'engagement de Marie Recio, et qui depuis, sous l'ascendant d'Uabeneck et l'emprise plus exigeante, jalouse^, et très intime, de Rosine Stoltz, échappait aux manœuvres de Berlioz et différait indéfiniment la Nonne sanglante, — ce Pillet était un homme à la mer. Usé, ruiné, discrédité, mis en tutelle sous une commission spéciale, irait-il m^me,
quelques mois encore, jusqu'au bout de son privilège? Le ministère laissait dire déjà que le privilège ne lui serait pas renouvelé.
Soudain, un incident annonce la chute. Rosine Stoltz, directrice du directeur, haïe de tous pour son orgueil, est chutée, sifflée, insultée, en présence même de Leurs Altesses Royales, à la première de Robert Bruce (30 décembre 46). Sa rage est telle, à cette dominatrice, qu'elle déchire son mouchoir et quitte la scène en plein spectacle, après avoir lancé une apostrophe au pubhc. A l'acte suivant, autre scandale : outrée qu'on applaudisse près d'elle Mlle Nau, elle ne peut pas attendre, à bout de nerfs, que le rideau soit tout à fait baissé : elle se lance, la main haute, sur la chanteuse applaudie.
Toute la salle le voit.
Le soir, le lendemain, que ne dit pas la malignité publique? Dans les journaux, on parle de voies de fait, de tentative d'étranglement... La Stoltz se défend, communique aux feuilles une longue lettre. Les Débats, loin d'étouffer l'incident^, reproduisent la lettre. Et Berhoz, dans le numéro suivant (3 janvier) insiste longuement, cruellement, sur la situation désespérée de Pillet. — Au vrai, la succession est ouverte.
Les combinaisons, aussitôt, naissent comme par enchantement. L'une prend bien vite l'avantage, soutenue par les Rothschild : celle de Roqueplan et Duponchel. Le ministère, les Débats sont pour eux. Déjà, dans le petit monde des couUsses, ce n'est plus un mystère que l'on cache et le Siècle va bientôt imprimer :
— « M. Duponchel se propose de confier la direction de l'orchestre à M. Berlioz qui l'ambitionne ardemment. »
Il allait donc l'avoir, enfin, cette « dictature musi-
cale » si longtemps poursuivie! Le bâton d'Habeneck, ses appointements; et aussi, de temps à autre, la disposition de la salle et de l'orchestre pour des festivals. Le Freischûtz (et avec les récitatifs de Berlioz)^ il le ferait jouer plus souvent : 175 francs par soir. Sa Nonne sanglante, il pourrait l'achever, l'imposer; ses symphonies, sa Damnation de Faust... Car c'était un succès, proclamait-il : ruiné par son Faust, il annonçait, en province, môme au bout d'un mois et demi :
— « Cet ouvrage a eu plus de succès qu'aucun de ses aînés » (1). .
Pillet, par malheur, et sa vindicative directrice Rosine Stoltz, restaient encore en fonctions. La combinaison Roqueplan et Duponchel ne pouvait donc faire, pour le moment, que des promesses. A Berlioz, qui a tant travaillé à déboulonner Stoltz et Pillet, qui fait jouer au ministère et aux Tuileries l'influence des officieux Débats, de tous ses camarades et même du duc de Montpensier, — à cet ingénieux et actif et favori compositeur-journaliste, les aspirants-directeurs promettent tout ce qu'il veut... Des promesses, trop de promesses : des promesses de candidats.
Qu'en restera-t-il^ dans quelques mois, quand ils seront dans la place, installés, et lui en Russie?
Or, sans attendre que les promesses puissent se réaliser à l'Opéra, il lui faut aller au pays des roubles. Les musiciens, les virtuoses en rapportent des fortunes, assure-t-on. « Ils sont colonels de la garde, ils jouent aux dominos avec des diamans », s'écrie-t-il lui-même, dans ses chroniques musicales et fantaisistes. De fait, pour llarriett et Louis Berlioz déjà grandelet, retirés tous deux à Montmartre ; pour Jlarie et la vieille Espagnole, baragouinante mais serviable; et surtout pour
(1) A Eriist; 28 janvier 1846. (Musée de la Gôte-Saint-Aiidré.)
se libérer d'être « ruiné > par la Damnation, il faut de l'argent, tout de suite : une dizaine de mille francs.
Il part (14 février).
C'est aussi pour se refaire une réputation, une auréole. Isolé, sans public^ peut-il rester sur un échec? Son arme, c'est la presse. Or cette arme, de trop près, ne porte plus : de loin, les feuilles proclament des triomphes, relatent des banquets et des toasts; mais le public, quand il vient, que voit-il? Des salles presque vides... Donc, nouvelle « campagne » à l'étranger. De loin, hors des regards parisiens, il enverra des bulletins de victoire !
— « Départ de la Symphonie » , annonça tout de suite un satirique parisien : « C'était hier; une grosse caisse attelée de quatre chevaux stationnait à l'entrée de la rue Blanche. M. Berlioz y est entré... Les quatre chevaux étaient ferrés avec des cymbales... » Et le Charivari^ plaisamment, souhaitait au barde du fantastique, de se fixer en Russie : — « H y vivra de l'exhibition de sa puce mélomane. . . quel triomphe pour M. Berliozkofî! »
Fatigues ; contretemps ; longues heures d'attente où il faut souffrir du froid. En Belgique le train est bloqué par les neiges.
A Berlin, Berlioz s'arrête à peine deux ou trois jours. De la cour de Prusse, il soUicite une lettre pour la tsarine, sœur du roi Frédéric-Guillaume, auquel il avait dédié le Traité d'instrumentation, — Un soir (19 février), au théâtre, il rencontre le taciturne Schumann.
Le lendemain en route vers Tilsitt.
Plaines interminablement couvertes de neiges. Le Brandebourg; puis, de l'Oder à la Vistule, toute la longue et monotone Poméranie à traverser, malade de froid, dans une lourde voiture de poste.
Après Tauroggen et la frontière russe, autres souffrances. La chaise de poste, c'est une caisse métallique, mal fermée, glacialC; montée sans ressort sur un traîneau. Les petits chevaux dévorent les verstes, leur crinière claquant sous la douga où carillonnent des clochettes. Le traîneau, dans les fondrières, dans les ornières du traînage, plonge et rebondit, ricoche, tangue, sursaute : « On est secoué comme des grains de plomb dans une bouteille qu'on nettoie. » Et cela dure quatre jours et quatre nuits, jusqu'à Saint- Pétersbourg (28 février) .
On l'attendait. Les amis ou correspondants dûment prévenus, les recommandations de la cour de Prusse, avaient aplani les obstacles.
Dès le premier soir^ chez le comte Wielhorski, il prend contact avec les dilettantes d'avant-garde, avec les quelques musiciens et journalistes qui donnent le ton. Tout de suite, il fait connaissance avec un chef d'orchestre et l'intendant des théâtres impériaux; à peine descendu du traîneau, il peut fixer son premier concert : ce sera dans deux semaines, le 15 mars (1).
Les jours suivants, courses pour recruter les artistes, visites à qui de droit, notabilités, critiques musicaux, chroniqueurs mondains. Lui-même, pour leur donner un canevas à développer, il rédige sa notice biographique : réclame adroite, ingénieuse, où l'on peut admirer le tour de main d'un journaliste parisien (2j.
Autre réclame :
Berlioz est à Saint-Pf'terslwurg ! Berlioz va donner lui concert! Voilà ce qu'on se répète dans tous les cercles musicaux et artistiques de notre capitale depuis huit jours;
(1) Nous suivrons le calendrier grégorien.
(2) Autographe à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg (voir FouguE).
les autres cercles répètent tour à tour la nouvelle...
... Et de quoi joue ce M. Berlioz?... Il joue de Torchestre...
... Son Traité (V instrumentation a reculé les limites du monde musical...
Et le prince Odoïewsky, bien qu'il ne connût rien de Berlioz (sauf le Requiem), expliquait le ge'nie de Berlioz avec la pénétration la plus berliozienne. L'article du prince, dans la Gazette de Saint-Pétersbourg ^ parut le 14 mars.
Le lendemain, la Salle de la Noblesse était toute brillante d'uniformes constellés de décorations, de blanches épaules où scintillaient des rivières de diamants. On attendait même la tzarine.
Elle vient. Et avec elle le Grand-Duc héritier et le Grand-Duc Constantin. — Le succès du concert est foudroyant :
— « Applaudissemens, rappels, cris de bis à me donner le vertige... » Carnaval romain, les deux premières parties de la Damnation (chantées en allemand, avec le rôle de Faust chanté en français), des fragments de Roméo^ la Symphonie funèbre et triomphale, tout électrise les fashionables pétersbourgeois, et encore plus Berlioz :
Le concert terminé, les embrassades essuyées, une bouteille de bière bue. je m'avisai de demander le résultat financier de l'expérience. Dix-huit mille francs..., douze mille francs de bénéfice net.
J'étais sauvé!
Je me tournai alors machinalement vers le Sud-Ouest, et ne pus m'empêcher, en regardant du côté de la France, de murmurer ces mots : a Ah ! cbers Parisiens ! »
Les articles russes paraissent. Quelques-uns réservés^ craintifs; tel celui de la Bibliothèque de lecture^ qui réprouve les tendances au pittoresque : « Chaque art
a ses limites; la peinture ne chante pas, la musique n'écrit pas... »
Truismes inutiles, sans portée, et qui disparaissent dans l'enthousiasme général. Le prince Wladimir Odoïesky, le soir même du concert, « à minuit », rédige son article comme s'il annonçait un météore à un ami lointain :
A Michel Glinka. — Minuit.
Où es-tu, mon ami?... Pourquoi ne partages-tu pas la joie de tous les nôtres? Berlioz a été compris à Saint- Pétersbourg! On a compris sa musique malgré le fléau des cabalettes italiennes qui risquaient d'abâtardir le goût slave!...
... Berlioz a fait faire à la musique une dizaine de pas en avant...
... A la répétition, j'étouffais à force d'attention concentrée... Il y a une musique qu'on doit étudier, comme nous avons étudié celle de Beethoven... Mais quelle jouissance immense à entendre la géniale musique de Berlioz pour la seconde fois ! . . .
En vérité, à voir l'exaltation générale de notre public, il doit exister une sympathie particulière entre la musique de Berlioz et le sentiment intime des Busses (1).
Dix jours plus tard (25 mars), deuxième concert. Mêmes ovations, même foule élégante et nombreuse; mêmes résultats financiers :
— « J'étais riche! »
Autre succès, le surlendemain : à la fête musicale des Invalides, il intercale, « grâce au Grand-Duc héritier», sa Symphonie funèbre.
Aussitôt, pour les camarades de Paris, grands bulletins de victoire :
— « L'Impératrice m'a fait appeler et ma dit des
(1) Sur ce point, voir notre deuxième Cainet iVart.
choses charmantes... Vous pensez bien qu'on ne s'est pas borné là. L'Impératrice m'a envoyé une bague en diamans de la valeur de 400 roubles (1 600 francs), et la Grande-Duchesse de Lichtenberg une épingle de 200 roubles (800 francs). Toute la presse est en ma faveur... Faites quelques lignes là-dessus dans les journaux... » (1).
Le 1" avril, il partait pour Moscou.
En traîneau, quatre jours.
Sitôt arrivé, il fait jouer la presse. Venant de la cour et fêté par l'Impératrice, il était maître de toute l'opinion russe :
— t Berlioz est dans nos murs!... » Et la longue réclame de la Gazette de Moscou contenait un aperçu de l'histoire de la musique. Après quoi le chroniqueur (moscovite ou parisien?) s'écriait :
Enfin apparut Berlioz, esprit original, talent hardi..., d'une passion effrénée et révolutionnaire pour le nouveau. C'est le Victor Hugo de la musique française... Berlioz est un romantique français dans toute l'acception du mot... Fantaisie illimitée,... caprice des formes,... antithèses,... exagérations des effets, emploi des masses et art de les faire manœuvrer,... profonde haine de ce qui est commun et trop usité,... esprit de terrorisme contre le goût ancien...
... Dans cette musique extraordinaire gît le germe d'un avenir inconnu...
Comme instrumenlateur, Berlioz n'a peut-être pas son pareil... Il fait de l'orchestre une langue capable d'exprimer toutes les nuances du sentiment humain.
Ce chroniqueur moscovite, même avant le concert, était vraiment berlioziste.
Pour préparer le concert, trois semaines d'etïorts
(1) Inédite. — Collection Malherbe.
accablants : « difficultés matérielles... , musiciens de troisième ordre, choristes fabuleux!... » Mais le bénéfice fut de 8000 francs (10 avril).
Sans donner un second concert à Moscou, « ville à demi asiatique », il regagne Saint-Pétersbourg.
Long, pénible voyage, retardé par le dégel. Brusque irruption du torride printemps russe. Pour traverser le Volga dans un bac, il faut attendre que la débâcle des glaces soit apaisée... Impatient, mélancolique ou trépidant, nerveux, hyperesthésié, quels troubles dans la sensibilité et quelles étranges langueurs... Cette rafale de printemps l'électrise comme un chat amoureux.
A Saint-Pétersbourg, il monte sa symphonie dramatique avec chœurs, Roméo et Juliette. Chœur d'hommes colossal; soixante femmes; ... les capu/ets répètent dans un local, les montagus dans un autre, l'orchestre dans un troisième. Partout, inlassable, Berlioz dirige. « C'est impérialement organisé. »
Le 23 avril, « exécution merveilleuse ». — Ernst tenait l'alto d'Harohl... Puis, Bornéo :
On me rappela je ne sais combien de fois (écrira Berlioz). Mais je ne faisais pas grande attentioD, je l'avoue, au public, ce jour-là; et l'impression de ce divin poème shakespearien que je me chantais à moi-même, fut telle qu'après le finale je courus tout frémissant me réfugier dans une chambre du théâtre, où, quelques instants après, Ernst me trouva pleurant à flots. « Ah! me dit-il, les nerfs! je connais cela! s Et s'approchant de moi, il me soutint la tète, et me laissa pleurer comme une fille hystérique, pendant un grand quart d'heure...
... Orage d'ètè éclatant, avec ses torrens et ses feux électriques dans le cœur de l'artiste; vagues souvenirs de jeunesse, de premières amours, de ciel bleu d'Italie, refleurissant dans son àme sous les ardens rayons du génie de
Shakespeare ; apparition de la Juliette toujours rêvée, toujours cherchée, et jamais obtenue...
Jamais obtenue... Ni llarriett, inaccessible en 1827; ni le gracieux Ariel de 1830; ni Harriett enfin épousée, et bientôt délaissée; ni Marie Recio. ni aucune autre femme...
Mais elle lui apparaît, Firréelle, dans sa musique et dans les « ardents rayons » de Shakespeare. Elle lui apporte, fantôme alliciant, les enchantements du « véritable grand amour poétique »... Rêves, ivresses imaginaires où se grise d'elle-même son âme ardente, tumultueuse, volcanique; rêves qui seraient l'épanouissement total de l'être, s'ils étaient autre chose que des rêves. Eux enfuis, ce bouillonnement tombé et les nerfs détendus, il ne lui reste que fatigue et dégoût. Il est seul. Tout est morne, désolé, et le cœur se sent las et vide, après cet élan vers l'inaccessible, après cette débauche avec un fantôme :
— « Je suis triste à cette heure (confie-t-il alors à Liszt), triste, mais triste à en mourir. Je suis pris d'un de mes accès d'isolement. C'est l'exécution de Roméo qui l'a fait naître; au milieu de l'arfa^^'o j'ai senti mon cœur se serrer; c'est fini, me voilà pris pour Dieu sait combien de temps... Déplorables organisations!... Quel malheur d'être une machine électrique électrisable!... Il fait un soleil d'Italie, 34 degrés de chaleur, quel tourment!... Ah! reviennent le froid, la glace, les brunies, l'insensibilité!... » (1).
Huit jours après, parmi cette alanguissante, cette enivrante irruption du printemps russe, nouvelles musiques chargées d'effluves orageux : des fragments de la Damnation, et encore tout Roméo... Troubles ner-
(1) Voir plus haut, sur le Mal de Visolemeni, p. 69.
veiix^ larmes et délires : Roméo, ce drame de passion et de jeunesse, d'amour extatique et de douleur; cette symphomie rêveuse ou fre'missante, secouée de spasmes, c'est sa musique... Elle lui redonne, brusque et enveloppante, les sursauts de son cœur :
— « Puissance rétroactive; aucun art, pas même celui de Shakespeare, ne saurait en l'évoquant poétiser ainsi le passé. Car seule la musique parle à la fois à rimagination, à l'esprit, au cœur et aux sens » (1).
Marie Recio n'était pas là.
Alors, enveloppé par ces mirages sonores, grisé par le triomphe, étourdi par la violence du printemps russe, Berlioz, à la hâte, entre les mille dérangements de sa tournée musicale, s'abandonna dnistre/ntoso d'une idylle impromptue. Une jeune fille, « pas trop jeune », et qui avait un fiancé, assurait-elle; mais il venait de partir. Cette comparse de rencontre, mi-choriste et mi-corsetière, était-ce enfin la Juliette « toujours cherchée »?... Qu'importe : Berlioz délirait de bonheur :
— « 0 Dieu! écrira-t-il bientôt dans une lettre; un soir, sur le bord de la Neva, au soleil couchant... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma poitrine : je lui chantais la phrase de l'adagio de Roméo et Juliette, ré mi fa fa mi ré mi... y>
La jeune fille (pas trop jeune) parlait de sa mère qui voulait la contraindre au mariage. Quant à Berlioz il « lui promettait, il lui offrait, tout ce qu'il pouvait promettre et offrir. » Et tous deux s'égaraient <•' dans les quartiers excentriques et jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir... Que de larmes!... » Autour de lui, la nuit douce, amollissante, parfumée d'effluves vivants, mêlait la volupté d'un printemps inconnu aux anciennes nostalgies, aux désespérances
(1) Souligné par Berlioz (Mémoires, LVI.)
d58 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
et aux délires d'amour que sa musique venait de lui rapporter dans une floraison idéale.
Il pleurait; il aimait. « Amour atroce et poétique. »
Etait-ce l'obligeante Pétersbourgeoise qu'il aimait, ou seulement le plaisir d'aimer?
— « Je vous écriverai », lui disait-elle. Il souriait : toujours voué aux duos en langue étrangère; une Irlandaise, une Belge, une demi-Espagnole... Redevenu plus précis, il remarquait même que la jeune fille russe était un peu mûre et avec des doigts « abîmés à faire des corsets »... Puis, le lyrisme se déclanchait : son cœur débordait de passion, de « volcanisme ». Et dans un torrentiel solo d'égoïsme épanoui (que la petite choriste, par quelques vagues réponses, changeait bien peu en duo d'amour), il s'apparaissait à lui-même transfiguré, « divinisé ».
Le jour du départ (10 maij il « pensa mourir de désespoir ».
Aussi bien, Roméo avait moins plu que la Damnation. Moins de public, et sans doute peu de résultat financier : Berlioz, dans ses récits, ne parle plus de la recette. Ainsi, même à l'étranger, il se voit condamné, malgré tant d'efforts et de gloire, à des succès par surprise, sans lendemain.
Et le voici qui revient, vainqueur désabusé, vers son « enfer parisien ».
Ah, combien tout est vain, et décevant! Les applaudissements, la gloriole; l'ivresse, l'éréthisme de la musique; la crise, la « trombe d'amour »... Illusions d'une minute, suivies d'un long rugissement de désespoir. Après « l'ébullition, l'évaporation du cœur, des sens, du cerveau, et du fluide nerveux », quel vide, quel néant! L'extase d'irréel a dégoûté de tout; et l'âme, comme morte, se cherche et ne se retrouve plus, pauvre ombre esseulée, épuisée et fébrile, agoni-
santé dans un désert infini... « L'isolement^ l'isolement X»... Et la petite choriste, — ^( pas trop jeune » mais qui lui paraît si belle, si grande et si poétique parce qu'elle lui a résisté, — la petite choriste n'est même pas venue lui faire un signe d'adieu lorsqu'il montait en chaise de poste... Est-ce qu'elle lui écnvera?... Ah, dès son apparition, comme il lui avait donné son cœur :
— « Véritable grand amour poétique; il n'y a rien de plus beau; avec l'enthousiasme de l'art, il n'est pas d'autre divinisation du cœur humain : le monde s'illumine, les horizons s'immensifient, toute la nature se colore et vibre d'harmonies sans fin : on aime!... on aime!... »
Seul maintenant, dans la chaise de poste, seul, désolé, effondré, ravagé par sa « crise d'isolement », et déjà menacé par son « enfer parisien »... Larmes, torrents de larmes, tremblements nerveux, « brûlures sur la peau », bondissements du sang dans les artères, hystérique besoin de crier I... Toute sa force d'homme alors à son apogée de vraie et profonde puissance (quarante-quatre ans\ — et rendue plus frémissante, plus douloureuse^ par le sourd travail des dimi utions prochaines, — toute sa force d'homme le dévaste, brusque tempête d'équinoxe.
Chemin faisant, à Riga, pourquoi ne pas donner un concert? Ce grand port sur la Baltique a les apparences d'une ville riche. Berlioz croit compter « onze cents navires dans la rivière de Riga ». Il apprend même qu'on va jouer Hamlet... Ham/et^ où il retrouve les troubles de sa jeunesse;... l'apparition de l'Ophéiia de 1827, de son Harriett...
— « J'ai été révolutionné (écrit-il aussitôt), révolutionné comme toujours, par cette merveille du plus
i^rand des génies humains... II ne devrait pas (Hre permis de représenter les chefs-d'œuvre de Shakespeare devant un puhlic ainsi composé, au hasard, de niais, de demi-niais, de demi-lettrés^ de grammairiens, de maîtres d'école, de soldats, de bonnes d'enfants, d'élégantes, d'intrigantes, de lionnes édentées, de nourrices, de dandies, de marchands de blé, de maquignons et de commis voyageurs. »
Misérable public de Riga. — Berlioz pouvait être sévère : son concert (29 mai) n'avait produit que trois roubles de bénéfice^ c'est-à-dire douze francs.
Et pas de lettre de la choriste et corsetière pétersbourgeoise!... Pourquoi se jouer ainsi de lui, après avoir promis qu'elle lui écrweraii'^. . . . Tristesses, désespoirs, « crise d'isolement »... Alors (ou peu après), sous le coup d'Hamlet, frémissant de sa trombe de passion, et « divinisé » encore par les effluves du printemps russe, il dut concevoir, ou même esquisser^ deux émouvantes compositions qu'il achèvera bientôt : la Mort d'Ophélie et la Marche funèbre d'Hamlet. Toutes deux semblent bien être les « reflets mélodiques » où s'exhala, en se mourant, sa récente tempête amoureuse (1).
(1) Il ne faut pas se laisser tromper par les dates des manuscrits.
La Mort d*Opkélie, piano et chant, fut offerte par la Gazette musicale à ses abonnés en décembre 1847. — En février 1848 un communiqué de Berlioz à la Gazette en annonce Texécution prochaine dans un concert (voir aussi lettre du 15 mars, inédite, collection Malherbe). L'orchestration était donc écrite dès le début de 1848, sinon avant. — Sur le manuscrit du Conservatoire, la date « Londres, 4 juillet 1848 » indique sans doute une recopie ou un remaniement... à moins qu'elle n'ait eu, pour Berlioz, une signification sentimentale.
La Marche funèbre iVHamlet fut annoncée, pour un concert d'orchestre, dans la Gazette musicale du 20 février 1848. Donc, quant à la date du manuscrit (22 septembre 1848), mêmes obser-vations que plus haut.
Voir d'ailleurs notre texte ci-dessus et p. 177.
Le 4 juin (1847)^ il arrivait à Berlin.
— « Nous lui prophétisons peu de succès et encore moins d'argent, » déclare aussitôt la Musikalische Zeitiing. Mais Berlioz s'agite tellement que le même journal reprend quelques jours après : « Berlioz, non effrayé par le peu de succès qu'il a eu lors de son premier passage à Berlin, veut nous régaler encore d'un concert, et même de plusieurs, si la fortune lui sourit. » Et le journal engage les musiciens, qui se doivent à l'art allemand, à ne pas « se dépenser en efforts pour faire valoir un phénomène exotique;... il n'est pas ici chez les Russes, à qui l'on en fait facilement accroire en fait de musique ».
Berlioz avait pour lui Meyerbeer et le roi. Frédéric- Guillaume ordonne que la Damnation sera jouée.
Aux répétitions, faites à l'Opéra, la princesse de Prusse, dès huit heures du matin^ vint deux fois, ^( dans la salle froide et obscure » .
Au concert, malgré la faveur royale, peu de monde. Le temps était beau (19 juin), et il y avait des courses.
Les journaux reprochèrent à Berlioz d'avoir défiguré le poème de Gœthe, et de s'y être taillé une sorte de hvret d'opéra lyrique, fait de scènes ou de tableaux détachés : le romantique français n'avait pensé qu'à mettre en valeur ses qualités d'orchestrateur pittoresque... (i).
Ni Meyerbeer, ni le roi, ni la princesse n'abandonnèrent leur protégé : le roi lui fit remettre, par Meyerbeer, la croix de l'Aigle-Rouge. — Quelques jours avant, Frédéric-Guillaume l'avait invité à dîner au château de Sans-Soitci. A ce dîner, Berlioz poussa ses affaires avec esprit : bohème et courtisan, il sut flatter
(1) Le bon goût berlinois, poiuhmt un demi-siècle et sans se lasser encore, préférera le Faust de Tiounod. — Celui-ci est-il donc plus gœthéen?... Mais il contient plus de délikatesnes.