‹ Le crépuscule d'un romantiqueChapitre 7 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

le roi et même le faire rire, tantôt par de gamines impertinences, tantôt par d'insinuantes paroles de cour.

Malgré le demi-succès auprès du public berlinois, communiqués habituels à l'usage du public parisien :

— « Effet immense, exécution foudroyante... »

De fait, à Berlin, prudemment, il attendait des réponses fermes de Hambourg. Il y avait « concerté » voilà quatre ans : y risquerait-il, pour une bataille coûteuse et sans bénéfice moral^ des roubles rapportés de Russie ?

Il attendit encore...

A Paris, cependant, les nouveaux directeurs Roqueplan et Duponchel régnaient à l'Opéra depuis quelques jours, depuis le 1^^ juillet. Envers Berlioz, qui avait poussé leur candidature, tiendraient-ils leur promesse... Cette « dictature musicale », là-bas, sans lui, d'autres se la disputent, ils peuvent l'emporter...

Il brusqua son retour (6 juillet).

— (( Après être monté au paradis, M. Berlioz est retombé sur la terre : il est à Paris ». Ainsi, dans l'un de ses journaux dévoués, on annonçait (H juillet) son tout récent retour.

Du « paradis », une chute dans les tracas domestiques, ou les critiques, les railleries, les affaires d'argent, les intrigues et les « tripotages », — et parmi ce public de « chers Parisiens », public insaisissable, ft dégoûté et superlativement dégoûtant » .

Ses habituels « bulletins de victoire », ses flamboyants, ses incessants communiqués, reproduits par ses camarades de journalisme, n'avaient pas manqué de provoquer le sourire, et de réveiller ses ennemis. Les Débats, la Gazette musicale, la France musicale et autres journaux berliozistes, avaient annoncé, en style

berlioziste, les triomphes de Berlioz : « salles e'blouissantes de pierreries et d'uniformes,... orchestres formidables,... exécution entraînante, irrésistible, foudroyante 5 . . . les bravos ont ébranlé la salle , . . . l'aristocratie russe s'est éprise^ pour la Damnation, d'un véritable delirium tremens, etc.. »

Admirables stimulants, pour les satiriques : M. Berliozkoff est devenu le favori du czar: M. Berliosky guérit les migraines impériales à coups de grosse caisse; la chanson de la puce est devenue Tair national de la Russie; M. Berliozineff vient de recevoir le titre de prince : « il portera d'or sur champ d'azur avec des moustaches en pal et une barbe en abîme; M. Berlioz a fait graver ces armoiries sur sa guitare... »

Plaisanteries sans fiel^ mais qui lïrritent, quand il les trouve au retour. Aussi bien il apprend d'autres attaques plus sérieuses, plus étudiées. Scudo, le critique maniaque de la Revue des Deux Mondes, venait de piétiner la. Damnation : amplement, il s'était dédommagé de n'avoir pu, retardé par l'astucieux et opportun dithyrambe du fidèle d'Ortigue, Téreinter quelques mois plus tôt... C'était là peu de chose, après d'autres soucis.

La quarantaine de mille francs (semble-t-il) conquise en Russie, combien elle se fondait vite! Dix ou douze mille, pour solder les dettes de la Damnation et les avances faites par les amis; et combien de menues et grosses dépenses, et de remboursements de toute sorte; Harriett et Louis Berlioz d'une part, — de l'autre Marie Recio et la vieille Espagnole : nourriture, deux logements, toilettes, chauffage, sans oublier le médecin et les médicaments et les frais d'une domestique et peut-être d'une garde pour la massive Harriett, déjà menacée de paralysie. Et pour lui-même, s'il voulait faire éditer ses symphonies afin de leur assurer quel-

que chance de survie ou de diffusion, ne devait-il pas pre'voir encore de la dépense? Et il pouvait à peine suffire, malgré sa « sinécure » de la bibliothèque du Conservatoire, malgré son « boulet » du feuilleton musical, aux besoins journaliers de ses deux ménages.

Mais rOpéra doit lui assurer un poste fixe et bien rétribué : à son départ Berlioz n'a-t-il pas emporté la promesse de Roqueplan et Duponchel? Or ils sont en fonctions maintenant : ils n'ont plus qu'à tenir leur promesse.

Promesse de candidats. En place, ils ne s'en soucient plus. Avant d'être nommés, ils mettaient Berlioz et les Débats dans leur jeu : maintenaat, comme il est naturel, ils ne cherchent qu'à esquiver le paiement. Si Berlioz vient, on le fait attendre, on ne le reçoit pas; ou bien, entre deux portes^ l'un des directeurs s'excuse : il ne peut parler affaires, sans l'autre. Mais Berlioz, tenace, les harcèle. On lui fixe un rendez-vous, on le décommande. Eux, sans rompre, sans refuser nettement, ils cherchent des biais, louvoient, pour lasser, pour user cet impulsif : ils veulent que la rupture vienne de lui. D'ailleurs, avant de lui donner des fonctions, il faudrait au moins les définir. Directeur de la musique et premier chef d'orchestre? Non, Habeneck est encore dans la place. Second chef d'orchestre? Girard est déjà nommé : peut-il y avoir deux seconds chefs ? Chef de chant ? Mais Berlioz ne joue pas de piano .

Irrité, exaspéré, rageant d'être berné, et plus encore de constater qu'il est impuissant à faire plier ces deux fantoches, installés maintenant dans leur bureau directorial!... Eux, le sentant à point pour la rupture, ils lui reparlent de la Nonne sanglante : c'est un bon livret, un livret de Scribe; si Berlioz fait partie de Tadministration de l'Opéra, ce livret, non joué à cause des règlements, sera perdu :

EXIL ET RÉVOLUTIONS i65

— « Prenez-le, » jette le compositeur excédé.

Et Scribe n'intervient pas, trop heureux de reprendre ce « poème » qu'il ne s'était laissé arracher qu'à grand'peine : avec la musique de Berlioz, de quel rapport serait-il? M. Scribe pouvait-il, avec Berlioz, compromettre un « poème y>^ c'est-à-dire une affaire?

Un journaliste ingénieux, Marius Escudier, tâchait de faire aboutir une combinaison et de toucher son courtage. Il venait, en camarade avisé, d'insérer dans sa France musicale les flamboyants communiqués de Berlioz; et par exemple :

— (( M. Berlioz, à Moscou, vient de cueiUir cette fleur des neiges, une recette de 15 000 francs! »

Restait, pour toucher une commission,, à faire engager ce compositeur phénoménal par un imprésario.

Escudier découvre un Méridional, un risque-tout, Antoine JuUien. Celui-ci, fruit sec du Conservatoire, s'était fait connaître par des danses excentriques. Sa valse de la Chaise cassée, ponctuée par des bris de bâtons de chaise ; son quadrille des Huguenots, si bien rythmé par les fusillades de la Saint-Barthélémy; ses symphonies avec fusées et feux de bengale, et toutes les autres fantastiques cuivreries que JuUien, chef d'orchestre au Jardin Turc, faisait adroitement pétarader, avaient longtemps séduit, après 1830, les grisettes et les lions du boulevard du Temple. Puis Jullien, « ce fou de JuUien «^ était passé en Angleterre. Au gré de Theure, il se ruinait ou faisait fortune, jonglant, tantôt pour l'art et tantôt pour l'argent, avec les entreprises musicales ou dansantes les plus hétéroclites, les plus hasardées. Organisateur de festivals monstres et de tournées gigantesques, la foule le contemplait, hautain, impassible, battant la mesure avec une baguette constellée de diamants. Et quelle chevelure, quels gilets s'ouvrant sur une chemise brodée,

quels habits auxbasquesinterminablesl Quand il montait au pupitre, un groom indien lui présentait des gants sur un plateau... Or, ce baladin de la musique venait tout récemment d'assumer la direction du théâtre de Drury-Lane, à Londres : maintenant, sur le continent, directeur presque sans troupe ni programme, il cherchait son personnel.

Marius Escudier lui rabattit Berlioz.

Trois traités (19 août), sont passés et signés :

1« Berlioz sera chef d'orchestre à Drury-Lane; 400 livres (10 000 francs) par trimestre; traité de six ans; mais résiliable en fin de chaque saison, au gré de Jullien;

S'' Quatre cents livres (10 000 francs), pour un mois de concerts^ tous frais payés;

3^ Huit cents livres (20000 francs) payables en huit termeS;, et selon le nombre de représentations, pour composer un opéra en trois actes sur un livret de Royer et Vaes.

Conditions merveilleuses : il n'y avait que Jullien, habitué aux faillites, pour en promettre de pareilles; et Berlioz, séduit, ne l'appelait pas (alors; « ce fou de Jullien ».

Quant à Marius Escudier, l'intermédiaire, il avait obtenu de Berlioz, son obligé, une commission de dix pour cent : conventions verbales qu'il se fera confirmer, dès le lendemain des traités, par écrit. (Autographe au Conservatoire).

Engagé à Drurj^-Lane, Berlioz rompt ses énervants pourparlers avec l'Opéra. Sur papier portant l'en-tète de son nouveau théâtre, il écritàRoqueplan etDuponchel :

Mes chers directeurs,... Je serais désolé de vous susciter le moindre embarras... Permettez-moi donc de vous rendre la parole que vous m'aviez donnée en dernier lieu pour la

place de chef de chant, et conservez-moi vos bonnes intentions et votre amitié. Disposez de moi. en outre, pom* tout ce dont je serai capable qui puisse vous être agi-éable...

Débarrassés de Berlioz et de sa Nonne sanglante, les directeurs lui adressèrent une lettre des plus flatteuses. On put l'admirer dans les feuilles publiques, à condition d'ignorer ses véritables causes :

— « Notre regret est sincère % assuraient-ils; « nous perdons un de nos plus glorieux drapeaux. »

Phrases pour la galerie!... Enfin il était libre de ne plus suivre ces « oscillations, ces tripotages de l'Opéra y>. A Londres, il aurait une situation fixe, agréable, richement rétribuée; l'avenir lui semblait plein de promesses heureuses...

Avant de partir pour Londres, il voulut revoir son père à la Côte-Saint-André.

Le docteur Berlioz ne connaissait pas encore son petit-fils. Berlioz le lui amène (8 ou 10 septembre). Tendre et blond garçon de treize ans, nerveux^ irritable, fantasque (un peu comme son père\ douloureusement affiné et comme flétri (mûri trop vite ) par cette atmosphère d'orage où il a grandi. Bien avant la fuite de son père avec Marie Recio, combien il avait soufTert dans cet air de mensonge et de colère qu'il respirait à la maison. La nuit^ parfois, réveillé en sursaut, quittant son petit lit, pieds nus, tremblant et en larmes, il accourait vers eux pendant une dispute... Ah! les soupçons, les mines outragées, les cris de l'ancienne tragédienne; les réponses irritées, les longues absences et enfin l'évasion de son père... L'enfant, aimant et chagrin, trop sensible, comprenait vaguement qu'il était un abandonné, un orphelin. Son père l'aimait, mais il vivait avec l'autre.

Pour Fadolescent, quelle joie, à la Côte-Saint-Anclré, de reconquérir son père! Berlioz, près de lui, redevient enfant. 11 retourne, comme jadis, chasser les oiseaux dans la plaine aux châtaigniers dore's, ou dans les vignes du Chuzeau et du Nam. Les gens du voisinage, quand ils le croisent dans la grande rue ou près de la halle couverte, ou devant le séminaire, lui disent : « Bonjour, monsieur Hector »... Dans le village, qu'il n'a pas revu depuis son retour de Rome, presque rien, en quinze ans. n'a changé.

Mais le docteur Louis n'était plus qu'une ombre. Miné depuis longtemps par sa maladie d'estomac, mangeant à peine et calmant ses douleurs avec de 1 opium; presque toujours seul, privé de ses filles, Nanci mariée à Grenoble et Adèle à Vienne; et rendi. plus taciturne encore par une quasi surdité... Il Lvaii soixante et onze ans; depuis dix ans bientôt, il était veuf.

Entre Hector et le vieillard, combien de graves entretiens! Ils ne s'étaient pas revus depuis l'été de 1832, lorsque Hector venait de quitter la Villa Médicis. Le vieillard disait comment Mme Berlioz était morte; le fils disait comment le petit Prosper était mort. — Revues ou jugées de là-bas, dans ce calme village où rien n'arrive sinon la mort^ combien paraissaient inutiles et falotes, et comme démentes, les romanesques gesticulations du Jeune-France!...

Il n'avait qu'une douzaine de jours à donner à son père. Avec quelle tristesse, quels pressentiments réservait-il au vieillard ces heures si courtes!... Quand pourrait-il revenir? Reverrait-il jamais son père, si faible, si épuisé?...

Séparation peut-être définitive...

A Paris (vers le 20 septembre), il ramena chez Harriett malade le jeune Louis^ enchanté de cette escapade en pleine campagne, — et revint auprès de la vindicative

Marie Recio, pour se faire pardonner son prochain départ.

Alors, selon toute apparence, il travailla aux deux « scènes d'Hamlet y>^ qu'il avait conçues ou esquissées après sa « trombe d'amour » dans le printemps russe et après l'émouvante représentation à'Hamlet à Riga. La Mort d'Ophélie et la Marche funèbre cVHamlet seraient, pour ses prochains concerts d'Angleterre, deux nouveautés, deux attractions. Elles pourraient compléter un festival shakespearien où il réunirait toutes les compositions musicales que lui inspira le grand tragique anglais : ouverture du Roi Lear, fantaisie sur la Tempête, Roméo.

La Marche funèbre, ainsi que son titre complet l'indique, est faite « pour la dernière scène d^Hamlet ». C'est presque une musique de scène, — ou plutôt c'est une péroraison lyrique : tandis que la toile tombe sur le drame clos par la mort^ la musique accompagne, dans une méditation funèbre, le fatal départ du héros.

11 vient d'être tué... Figure de mystère : par ses angoisses, par ses doutes et ses désespérances, par ses sursauts et ses fièvres^ par son attitude énigmatique d'un foudroyé du Destin, il stimulait magiquement rimagination des romantiques... 18:27, les comédiens anglais, la double apparition de Shakespeare et d'ilarriett Smithson, — llamlet, le muet coniîdent des c< volcanismes » 1830!... Maintenant encore, dès que Berlioz soutire, dès qu'il s'évade de lui m('mo vers un lyrisme d'amour, llamlet revient près de lui. fantôme coutumier, génie drapé de deuil et qui raccompagne comme un frère de l'au-delà, comme un double immortalisé par Shakespeare.

Sur le théâtre, près du cadavre dMIamlet, Fortimbras se dresse et commande (et Berlioz transcrit ces paroles dans l'épigraphe de la Marche) :

— c Que quatre capitaines portent Hamlet comme un guerrier;... que sur son passage la musique militaire et les rites de la guerre parlent hautement pour lui!... Emportez ce corps;... allez, ordonnez aux soldats de faire feu. »

A cet ordre du conquérant vainqueur^ répond un murmure effrayé de la foule, c'est-à-dire du chœur, placé derrière la scène. De sourdes pulsations, aux violoncelles et contrebasses, marquent un rythme funèbre; les violons unis aux bassons et hautbois dans leur registre tragique et sombre, chantent une longue déploration. Par moments retentit une clameur éclatante, aussitôt éteinte : c'est comme un cri de l'orchestre... Le chœur^ au loin, gémit indistinctement. Le cortège continue son chemin, et l'on croit entendre ses pas^ qui pèsent lentement sur la terre. Soudain^ les cuivres retentissent, héroïques, saluant la dépouille du héros royal... Le cortège s'éloigne encore^ éveillant çà et là les clameurs de la foule. Et, selon que les sonorités augmentent ou diminuent, on croit voir ou ne plus voir ce défilé majestueux qui ondule à travers la campagne... Mais voici que les bruits se magnifient, comme répercutés et multipliés par un carrefour : un feu de mousqueterie éclate... Puis, le silence,... un long silence, plein de terreur, et qui semble marquer la rencontre d'Hamlet et de sa tombe ouverte. — Et puis, presque rien : d'indéfinies rumeurs, le rythme d'un tambour lointain, quelques voix... Et plus rien... Tout s'évanouit dans le silence, ainsi que la vie dans

la mort.

A cette Marche guerrière et funèbre, leiMortd'Ophélie oppose sa douceur élégiaque.

Ophélie gUssant vers la mort en souriant, et déjà guérie de sa douleur de vivre par la foHe qui l'illumine et la transfigure, — telle est la donnée sentimentale

que Berlioz (utilisant une poésie de Legouvé) exprime dans cette composition émouvante et charmeresse.

Sur la frémissante ondulation des cordes, les voix de femmes, souvent unies en tierces fraîches et naïves, font flotter une mélodie rêveuse. Par moments, comme dans une complainte agreste et populaire, des arrêts, des silences, — ou de langoureuses, d'indifférentes traînées de voix sans paroles, — ou encore des reprises en refrain : on croirait qu'Ophélie, aux lieux mêmes où elle disparut, est pleurée par d'idéales lavandières. . . Parmi toute cette douceur de rêve, les paroles disent la mort de Pamoureuse enfant que la rivière reprit comme une fleur des eaux.

A l'orchestre, nulle surcharge, mais une couleur transparente, argentée, telle qu'en un paj'sage de prairies et de saules. Peu d'instruments : un cor anglais exhale sa mélancolie champêtre : trois cors d'harmonie, pianissimo, estompent les contours mélodiques comme dans une brume du soir; et, sur la ruisselante ondulation du quatuor crépusculisé par les sourdines, une flûte, qui soupire dans le grave, répand ses notes lumineuses et veloutées^ tremblantes comme des reflets d'étoiles.

Ces deux compositions, émouvantes, poétiques, l'une si pleine de grâce nostalgique et de mélancolie, l'autre si tragique, si grande, — il lui tardait déjà de les entendre à ces beaux concerts que lui avait promis Jullien. Quelles exécutions! Un orchestre à lui, et tout l'argent désirable pour le faire travailler à toutes les répétitions qu'il demanderait... Ah! combien Londres allait le consoler de ses misères de Paris!

Et il voulait y être seul. Mais Jlarie Recio voulait l'accompagner : il pouvait bien Femmener, grâce aux brillantes conditions que lui faisait Julien. Et sans doute la chanteuse espérait-elle encore chanter; et elle

voulait, de plus près, continuer de s'assurer la possession de son amant : dans un théâtre, mêlé à tant de femmes et un peu leur maître, ne serait-il pas à prendre, comme elle-même l'avait pris.

Pour se dégager de Marie, ce fut toute une « succession de coups d'État » .

Enfin (3 novembre) il partit « seul » .

AlorS;, sur son chemin, il dut laisser son flls en pension à Rouen (1).

Pour s'occuper du jeune Louis, il pouvait compter sur deux amis de Rouen, le musicien Amédée Mereaux et le baron de Montville. — A Paris, il ne pouvait plus s'en remettre à la pauvre Harriett Smithson, frappée de paralj^sie... « Poor Ophelia )), apparue dans un rêve de jeunesse... Son agonie se prolongeait dans une réalité terrible... Ah! ce n'était plus l'irréelle Ophélia d'Elseneur, glissant vers la mort comme une fleur sur un ruisseau de la prairie, parmi l'onduleux bruissement que venait d'évoquer à l'orchestre son Hamlet de 1830.

Londres, avant d'y arriver (5 novembre i847), lui apparaissait comme une ville de rêve. Logé chez Julhen, et seul; bien payé; directeur d'un théâtre où l'on allait faire merveilles; après la saison d'hiver, assez courte, maître de son temps pour écrire un opéra qui lui était commandé; assuré de donner sans frais et avec un très beau cachet quatre concerts de ses œuvres... Vraiment, que pouvait-il rêver de mieux?. . . Et Mendelssohn venait de mourir, en pleine gloire et pleuré par toute l'Angleterre : c'était une auréole aussi éclatante que

(1) L'année prochaine, en octobre, dans une lettre à Nanci, il écrira qu'il le reconduit.

Berlioz allait conquérir sûrement... Du moins il l'espérait en arrivant à Londres.

Et quel Paris « empoisonné » il venait de quitter! Partout la politique ou plutôt l'agiotage : scandales, « tripotages » ; rien que des hommes rompus et corrompus aux affaires: des ministres (Teste et Cubières) que Ton condamne pour faire croire à riionnêteté des autres: des pairs de France assassins (affaire Praslim... Et c'est dans cette galère de forçats repus et glorieux qu'un Lamartine ou un Hugo vont pérorer pour qu"on ne les oublie pas! Ni poésie, ni littérature, ni musique^ ni art quelconque, ne peuvent plus vivre parmi les Parisiens aveulis par dix-sept ans de Juste-Milieu. Aux Débats même, aux officieux Débats, on reconnaît combien l'heure est trouble et sombre ; mais on défend le gouvernement royal : est-il responsable des fautes individuelles ou des scandales particuliers?... Artifice sans effet : depuis cinq ans, depuis huit ans, et de plus en plus. « ça craque ». Combien de temps encore tiendra le trône que Louis Philippe ramassa parmi les pavés de barricades? Ce Roi-Citoyen, c'est-à-dire ce roi des capitalistes, n'a plus de moyen de règne parce que l'argent manque. Partout la gène ou la misère. L'immense spéculation des chemins de fer est en déficit et ne trouve plus de nouveaux actionnaires. La vie augmente, l'argent diminue; le pouvoir s'affaiblit, le peuple s'organise et menace. Sans pain, et affamées de revendications « sociales )), les classes ouvrières accrues et aigries par le développement industriel, instruites par la presse à un sou et fanatisées par les auteurs socialistes, s'agitent, grondent, et prennent conscience de leur force. . . Année farouche : 1847 descend derrière l'horizon dans un nuage noir et sanglant, gros di^ temprte et de révolution.

En de tels moments, que reste-t-il pour la musique et les artistes?

— « La France (écrivait-il à son vieil ami Ilumbcrt Ferrand) devient de plus eu plus profondément bète à l'endroit de la musique. ...En France, l'art est mort; il se putréfie. »

Autre lettre, même aigreur :

— « Quand on est parmi des imbéciles, la seule manière de faire son chemin est de se montrer plus bête qu'eux. » (1).

Londres, — dans cette libre Angleterre, si riche, si fortement organisée, — le goût musical des Anglais (estimait-ilj va le dédommager de tout.

De bons articles ont déjà paru sur lui, et il ne peut les ignorer. Dès 1839, le Musical World :

Berlioz est un musicien profond, absolument incapable d'écrire une musique insignifiante. Sa science orchestrale est si grande qu'elle a secoué le goût public comme du caviar... Berlioz est un admirable chroniqueur... Il a conquis les sympathies anglaises par son mariage avec l'actrice miss Smithson.

Depuis quelque cinq ans, çà et là, on jouait des ouvertures de lui. Enfin l'écho de ses voyages d'Allemagne, d'Autriche et de Russie était parvenu jusqu'à Londres. On avait commenté son Voyage musical; et même dans YAthœneum, Ghorley, après de longues colonnes d'analyse, n'avait pas craint d'appeler le récit de Berlioz « un outrageux manifeste de vanité » .

Prôné, discuté, il arrivait en combattant, plein d'espoir, et heureux d'exercer enfin, dans un théâtre, une incontestée « dictature musicale ».

Cent musiciens, cent vingt- trois choristes. Un directeur qui ne regarde pas à la dépense, qui le laisse libre de conduire à sa guise, qui l'installe dans un

(1) Inédite, 2 novembre 1847, collection Malherbe.

appartement magnifique (76, Harley street), et lui paie, tout de suite, un mois d'appointements!... Et l'on parle déjà de son concert : un programme entier de ses œuvres.

Aux répétitions du théâtre, dégrisé par la musique italienne qu'il lui faut diriger, il s'aperçoit que tout n'est pas parfait. Ce JuUien, un cerveau brûlé. Rien n'est prévu. Des chanteurs de rencontre... Jullien a « de l'audace, de l'intelligence ». Mais Berlioz ajoute : « La foi me manque. »

Car le théâtre manquait de répertoire : pourrait-on, au jour le jour, improviser les spectacles? Les frais couraient; et Jullien n'avait pas ce fonds de spectacles prêts d'avance, sans lequel aucun théâtre ne peut vivre.

Les jours passent. On ne parle plus de son concert. On annonce l'ouverture du théâtre; on la remet. Enfin, le 6 décembre, Drury-Lane ouvre avec Litcia di Lammermoorj chantée en anglais.

Les frais, chaque soir, étaient de dix mille francs : chaque soir, recette inférieure.

Mais Jullien, qui n'avait pas d'autres cartes à jouer, comptait sur un opéra nouveau, de Balfe. — Le 20 décembre, Berlioz en dirige la première exécution : demi-succès, demi-recettes.

Était-ce la faillite? Allait-on fermer?

Jullien se retourne, emprunte, vend un fonds de musique, — et réduit d'un tiers, pour durer, tous les appointements du petit personnel. Quant à Berlioz, aux acteurs principaux, au décorateur, — plus un sou.

En revanche, « un métier de cheval de moulin ». Chaque jour (janvier 1848), de midi à quatre heures, répétition; et le soir, de sept à dix, représentation. Le 10 janvier, Linda di Chamonix.

176 LE CRÉPUSCULE D'UN ROxMANTIQUE

El son concert?... Il le préparait, maugréant, et malade. Surmené, soulïrant du climat, dégoûté de Londres comme de Paris, et grippé, pris par une grippe qui rinquiète. qui tourne mal, car « il la traite par la fatigue et les vents froids du théâtre » .

La maladie est la plus forte : il prend le lit (fin janvier). Bronchite violente : — « C'est la colère, le dégoût, le chagrin qui me l'ont donnée. »

Comme il quitterait Londres, s'il le pouvait! Le goût musical de la fashion, il le connaît maintenant. Tout est à Hœndel ou à Mendelssohn, et plus encore aux Italiens. Deux théâtres italiens, et qui prospèrent tous deux... La Favorita, la Figlia ciel Reggimento, la Cenerentola, la Sonnambula, voilà ce qui ne quitte pas les deux affiches :

— « Dans quelle crétinière suis-je tombé ici! »

Où aller?... Paris lui est hostile; à Vienne, une place lui a échappé; en Allemagne, il n'eut que des succès par surprise... Reste Saint-Pétersbourg :

— « Oh! la Russie!... L'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise, nette, inflexible... Vous me laissez l'espoir de me fixer là-bas... Tout dépend du tsar : s'il voulait, nous ferions de Saint-Pétersbourg^ en six ans, le centre du monde musical!... »

Cependant, la date de son concert approchait.

L'extravagant Jullien avait emmené l'élite de son orchestre. A travers le Royaume-Uni, il gagnait quelque argent dans une fantasque tournée de concerts-promenades à la Valentino. Les non-valeurs restaient à Londres pour Berlioz.

— « Cinq répétitions d'orchestre ; dix-huit pour le chœur... Ces chanteuses anglaises, elles feraient se tordre les crins d'un archet!... »

Enfin, le 7 février, Ilaroldy ouvertures du Carnaval

romain et de Benvenuto, fragments du Requiem et de la Damnation, V Apothéose de la Symphonie funèbre.

Partout, excellents articles : Times, Morning-Post, DaHy-News, Sim, Atlas, Morning- Herald, Musical- World... Les lllustrated London Neivs publient le portrait de Berlioz... Quant aux auditeurs :

— « Ma musique a pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre ! »

Hélas, il ajoutait :

— « Je cherche comment je pourrai donner mon deuxième concert. »

Quant à la recette, JuUien la saisit au vol : Berlioz l'avoue à Liszt.

Néanmoins, il envoie aux feuilles berliozistes de Paris les comptes rendus où l'on retrouve les phrases enthousiastes de ses lettres, mais non leurs aveux. Il annonce même (pour les lecteurs parisiens!) un deuxième concert fpour le 24), et un troisième avec toutes ses œuvres tirées de Shakespeare, y compris le chœur sur la, Mort d'Ophélie et le Coronach pour la translation du corps d'Hamlet :

— « On sollicite Berlioz (écrit-il) de donner cette curieuse exhibition. Encore un triomphe certain. etc.. »

A Drury-Lane, la déroute. Les musiciens, les choristes, las de n'être plus payés, disparaissent d'un soir sur l'autre :

— « Hier, les cors m'ont averti qu'ils ne viendraient plus.. Mes appointemens courent les champs : Dieu sait si je les rattraperai jamais. »

En revanche, il préside un banquet (22 février") et porte un toast. A Freemason's Hall, pour la réunion annuelle de la liogal Societg of Musicians, il rendit hommage à la cordiale et chevaleresque hospitalité du public londonien et remercia ses confrères de la presse anglaise.

Le même jour, à Paris, c'étaient d'autres banquets : les banquets réformistes, d'où sortait la révolution de Février (22 à 25 février 1848) . Louis-Philippe fuyait : Ja royauté était mise en voiture. L'ordre social, le « Système », dont avait bénéficié Berlioz, — symphoniste presque officiel, soutenu par le duc d'Orléans puis par le duc de IMontpensier, soutenu par les officieux Débats, par les actifs, les puissants Bertin, et par plusieurs ministres, — le Juste-Milieu s'écroulait.

— « Que devient M. Bertin? On dit qu'il se cache, » demande aussitôt Berlioz, affolé. « Écrivez-moi donc, je vous en prie I »

A Londres, sans espoir d'être payé par Jullien, il se débattait, ne lâchant pas pied : une combinaison peutêtre se trouverait... Mais quelle vie!

— « Plus absorbante encore que celle de Paris!... » Couché vers deux heures du matin, il se lève à midi. Vers une heure, défilé de visiteurs^ d'amis, de nouvelles connaissances, d'artistes qui se font présenter : trois grandes heures de perdues... De quatre à six, travail, lettres, lectures de journaux... Dîner sur invitation, ou dans quelque taverne... Puis au théâtre ou au concert, ou à Drury-Lane. A minuit, souper, fumerie et causerie jusqu'à deux heures.

Et voilà que Jullien convertit son entreprise musicale en « cirque équestre ». Réussira-t-il mieux? Paiera-t-il?

Pour Berlioz, plus d'emploi.

Inoccupé, inquiet, l'imagination haletante à chaque nouvelle qui vient de Paris en révolution... Où vivre, où se fixer? Où trouver un débouché quelconque? Comme Paris, comme l'Allemagne, Londres lui est fermé... « Partout, imbécillité, indifférence^ ingratitude ou terreur » : partout « des crétins ou des gredins »... A VOId Philharmonie, un orchestre aussi bon

qu'au Conservatoire; mais la direction est tout aussi hostile : « Des vieillards entêtés, avec des petites vanités fiévreuses et goutteuses... y> D'ailleurs, s'agit-il de musique, quand toute l'Europe sursaute aux contrecoups des Journées de Février :

— « La République, s'écrie-t-il, passe en ce moment son rouleau de bronze sur toute l'Europe; l'art musical qui depuis si longtemps, partout, se traînait mourant, est bien mort à cette heure; on va l'ensevelir, ou plutôt le jeter à la voirie. . . Qui sait ce que je serai devenu dans quelques mois? Je n'ai point de ressources assurées pour moi et les miens : employons donc les minutes ! »

Il les emploie (fin mars) à rédiger son testament d'artiste.

En hâte, dans cette crise de désespoir, et s'abandonnant comme un agonisant qui sourit à la mort, il reprend son Voyage musical : avec les chroniques récentes sur ses voyages en Autriche et en Russie (publiées ou encore manuscrites), avec quelques chapitres sur sa jeunesse, cela fera comme une « autobiographie ». Des confessions? Non pas :

— « Je ne dirai que ce qu'il me plaira de dire;... je n'avouerai que mes péchés véniels. »

Récits d'enfance; souvenirs sur la CôLe-Saint-André qu'il vient de revoir; émotions où un cœur vierge prend contact avec la vie; le docteur Berlioz, éducateur de son fils; la première communion, si émue, sinon pieuse (car la dévotion, pour ce rêveur, fut un premier amour); livres de voyage, récits d'explorateurs^ qui emportent riniagination vers des mondes inconnus; romans de Florian, Estelle et Némorin, idylles attendrissantes où l'adolescent trouve une prolongation de ses rêves : cette Estelle Dubœuf, entrevue un jour à Meyian, n'est-elle pas la sœur de lidéale et llorianesque Estelle? Dans le cœur où tremble l'aurore

incertaine de Tamour, les deux images ne font qu'une même apparition, fuyante mais radieuse... Et les premières leçons de musique; les réunions du dimanche, dans le paisible village; les essais de composition; ce bon M. Dorant, professeur de guitare. Fleuve du Tage, Nina 07i la folle par amour, Félicie^ Gulnare ou PEsclave persane. . .

Souvenirs d'autrefois, mirages enchantés où il fuit les angoisses des journées où gronde la révolution. Londres, à son tour (début d'avril) est secouée par le grand remous social de 48... Berlioz en interrompt son récit : peut-il raconter les jours écoulés, quand il ne sait pas comment il vivra demain? Et de quoi vivrat-ir? A Paris, le trône renversé, quelles seront la situation et les ressources des Débats'^ Le Conservatoire mrme est remanié, bouleversé : Berlioz va-t-il conserver sa « sinécure », sa mensuaUté de cent dix-huit francs à la Bibliothèque? C'était peu, mais c'était sûr. Et ces deux gagne-pain perdus, il ne lui reste rien. Rien pour ses deux ménages, son fils et lui. Il n'a que des billets qui circulent, et vont venir, dans quelques jours, à l'échéance.

Le 10 avril, à Londres, grande manifestation, grand meeting des chartistes : ils sont deux cent mille, croit-on. Ce torrent humain va-t-il emporter le trône de Victoria?... Mais, sous la gueule des canons, la manifestation reste paisible, et le flot s'écoule, endigué par les rouges alignements des impassibles hords-guards :

— « Braves chartistes, bonnes gens, s'écrie Berlioz le soir même. Vous vous entendez à faire des émeutes comme les Italiens à écrire des symphonies ! »

Londres apaisée, il reprend espoir. — Par malheur, voici venir Marie Recio : elle le rejoint, d'autorité.

Entre sa maîtresse et sa femme, à Paris, des scènes pénibles, violentes, s'étaient passées, motivées par

d'irritantes questions d'argent. A Marie Recio, à miss Smithson, tour à tour, on avait présenté les billets souscrits par lui. Il les avait signés, en effet, en inscrivant son adresse, 41, rue de Provence. Mais, là il vivait avec Marie et sa mère ; l'appartement était au nom de la vieille Mme Martin-Sotera de Villas : ce n'était pas le domicile légal de M. Berlioz ! Les billets avaient donc été présentés, par l'encaisseur, chez Mme Smithson-Berlioz, 65^ rue Blanche. Celle-ci, non prévenue et sans argent, de les refuser. Mais l'encaisseur insiste : vous êtes Mme Berlioz, payez. — Non, voyez l'adresse, mon mari n'habite pas ici; allez rue de Provence... Là, Marie Recio proteste : elle est chez sa mère, Mme Martin-Sotera de Villas; que l'encaisseur se présente au domicile légal de M. Berlioz... Et cette affaire, provoquée par une adresse indiquée sans réfléchir, amène un heurt des deux femmes. Marie se présente chez Harriett : vindicative, cinglante, orgueilleuse de sa force épanouie, la chanteuse à demi espagnole harangue, invective lancienne tragédienne... Pauvre Ophélia, presque paralysée... Sous l'outrage, sa colère bouillonne^ s'exaspère, impuissante à jaillir par cette bouche qui clama les drames shakespeariens, et qui maintenant, figée, pâteuse, bredouillante, avec ses lèvres tirées sur un côté, laisse tomber les mots comme un long gémissement indistinct (1).

Marie, au terme d'avril, changea d'appartement; elle emménagea, avec sa mère, 15, rue de La Rochefoucauld. Et aussitôt (24 avril) elle rejoignit Berlioz à Londres.

Marie présente, et harcelante, adieu la rédaction des Mémoires, adieu les heures de rêverie parmi les souvenirs enchantés de l'adolescence florianesque...

(1) Lettres inédites (collection Malherbe), — et Ll:gouvé, Souvenirs, p. 318.

Lui-même, à Londres, il de'ménageait aussi : il quittait le somptueux appartement de Jullien pour le 26 Osnaburgh street (Regent's Park). Et son installation gratuite lui échappait. Car ce fou de Jullien, une fois sa faillite de'clarée, avait disparu, et son appartement de nabab était saisi.

Quelle a débâcle » !

Du moins un éditeur, Beale, achète divers morceaux (réductions du Ballet des Sylphes^ de la Marche hongroise, de V Apothéose de la, Symphonie funèbre) . Mais combien les paie-t-il?... On parle de préparer un concerta mais comment, et quand?

Un mois se passe (mai), interminable, lugubre, et presque sans argent :

— « J'ai la certitude d'être de trop dans ce monde... Une fois que je serai au bout de ce qui me reste^ il n'y aura plus pour moi qu'à m'asseoir au coin d'une borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter la cervelle... »

Et à Paris, l'huissier menace de saisir chez Ilarriett... Pour gagner du temps (fin mai)^ il souscrit de nouveaux billets, évidemment majorés.

Malgré tout, il s'efforce d'organiser un concert de ses œuvres. Combien de démarches, de contretemps, bien que beaucoup d'artistes français, fuyant la révolution de Paris, soient à Londres et consentent à aider im compatriote : Massol, Sainton, Tolbecque, Bouché, Mme A'iardot^ Mme Sabatier, lui prêtent leur concours. Enfin, il peut envoyer ses invitations à la presse et aux artistes en vue : il a fait graver un élégant faire-part, une lettre où son écriture est reproduite en fac-similé, et qui se termine : « A otre tout dévoué, Hector Berlioz y>. Mais c'est à la répétition qu'il invite; il ménage ainsi les places payantes de son concert.

A Ilanover Square Booms (29 juin), l'ensemble du

programme lui appartient, et lui-même dirige. Hélas! malgré une sérénade andalouse, malgré un morceau de Mendelssohn (le favori des Anglais), peu de public, peu de recette. — Mais d'excellents articles. . . Résultat nul. . . Et il avait fallu huit mois de luttes à Londres pour ce deuxième et dernier concert, si complètement inutile ! . . .

Cependant^ Paris venait d'être ensanglanté, trois jours et trois nuits durant (23 à 26), par la mitraille, par les fusillades dans les rues et jusque dans les maisons (journées de juin 48). — Reviendrait-il dans cette ville pleine de cadavres ? Et pour faire quoi ? ... Du moins, il y avait encore deux gagne-pain, sa bibliothèque et son feuilleton. Et à Londres, rien; et plus d'argent.

Donc il fallait quitter Londres, après la faillite totale de huit mois d'efforts.

Était-ce sans espoir de retour?... Pour ses confrères de la presse anglaise, qui l'avaient fort bien traité, il rédigea (10 juillet) une longue lettre qui fit le tour des journaux londoniens. 11 y disait notamment :

... Je conserverai toujours le souvenir le plus reconnaissant de votre public intelligent, attentif, et de nos confrères de la presse, qui m'ont soutenu d'une façon si noble et si constante.

... Je souhaite que des occasions plus fréquentes de vous le prouver se présentent à moi.

11 déclarait aussi :

— « Je rentre en France. Je vais voir comment un artiste peut y vivre, ou combien de temps il lui faut pour mourir, parmi des ruines sous lesquelles toute Heur est écrasée et ensevelie. »

Est-ce Paris qu'il revoit (14 juillet 48j? Une ville morne, sinistre, pleine d'une odeur d'incendie et de

crime, et où fument encore les décombres accumulés par les atroces journées de Juin. — En 1830, après Taimable fusillade, le Jeune-France, logiste à l'Institut, se mêlait délicieusement à la « sainte canaille » ; alors, lui semblait-il, c'était une révolution pour rire, un simple changement à vue dans le décor politique... Maintenant, une ruée du bas sur le haut; une vague, partie des bas-fonds et qui étale son écume bourbeuse et miasmatique... Pillages, incendies, exécutions sommaires, assassinats, où de vieilles rancunes impuissantes se vengent rageusement. On a même scalpé des cadavres : à Paris, cœur de la France, des cadavres d'oftîciers français, mutilés, déchiquetés (désexués; par des femmes, avec des couteaux de cuisine ou des ciseaux à coudre... Et l'on appelle ces noces du sang, l'aurore du bonheur public et de la fraternité :

— tt Infâme racaille humaine (écrit-il aussitôt), plus stupide et plus féroce cent fois, dans ses soubresauts et ses grimaces révolutionnaires, que les babouins et les orangs-outangs de Bornéo. »

Du moins ni la mère de Marie Recio, ni Harriett et Louis Berlioz n'ont trop souffert de la tourmente. Pauvre Harriett!... Impotente maintenant, tout un côté immobihsé... Que reste-t-il de TOphélia lunaire et sylphidique de 1827? Agonie qui ne finit pas, désagrégation lente que la mort ne vient pas brusquer... Cette moribonde, est-ce FOphélia qui dormit sur son épaule comme une fleur vivante, l'Ophélia dont il a chanté la mort rêveuse, douce comme un évanouissement dans les parfums, — l'Ophéha dont la forme légère flotte sur Feau comme un reflet de lune?...

Plus d'argent. — Chez Harriett (rue Blanche, à Montmartre), chez Marie (rue de La Rochefoucauld), plus d'argent! Seul moj-en d'en gagner^ les feuilletons.

Il court aux Débats, à la Gazette musicale. Ses articles

qui attendent^ il demande qu'on les donne tout de suite, et qu'on les lui paye; ce sont des lettres sur ses voyages musicaux, qu'il rajeunit en mettant une date récente : « Paris, 14 juillet. » Hélas! combien toucherait-il? On lui annonce déjà que tous les appointements sont réduits... Même passeront-ils, ces articles sans actualité, et trop longs? Quand Paris est encore rouge de sang, c'est bien d'anciennes tournées musicales qu'il s'agit !

A son beau-frère, à l'obligeant Camille Suât si bien conseillé par Adèle, il demande une avance, et la reçoit :

— c( Je me remets à vivre avec 80 ou 100 francs par mois. Mais vous savez que j'ai à Montmartre des dépenses qui ne diminuent pas... » Elles s'aggravaient, avec la paralysie d'Harriett.

Plus d'argent... Et les billets qu'il a souscrits circulent, l'inquiètent, vont venir à l'échéance. Comment les renouveler? Tout argent se cache, effrayé par la révolution. Que vaut le papier de la Banque?... Et que vaut la signature de Berlioz?

Sa « sinécure » à la bibliothèque du Conservatoire, on s'occupe de la supprimer. Visites au ministère, attente dans les bureaux, démarches auprès d'amis ou de camarades influents : mais après la bascule de 48, où est l'influence efficace? Certains l'ont perdue, d'autres l'ont gagnée: d'autres, ce sont les plus souples ou les plus riches, la détiennent toujours. Par le baron Taylor, par Victor Hugo ou Louis Blanc, Berlioz saura bien déjouer cette « commission de gredins » qui veut supprimer une c( sinécure » au nom de la République.

Pour l'instant, la musique et tous les arts sont morts. « La France n'est plus (écrit-il) qu'une foret peuplée de loups enragés : ils ne cherchent que les moyens de

s'entre-détruire ». A Paris, « on tue nos pauvres petits gardes mobiles partout où on les trouve seuls » . Dans ce désastre, il sort, il veut voir, il erre dans les rues. Comme chaque Parisien, à cette secousse de tremblement de terre, il fuit sa maison : il veut voir, il veut voir. Et qui donc, sachant que Paris a failli périr, n'irait pas voir les blessures de la grande ville?

11 court au faubourg Saint-Antoine, creuset de l'émeute. Maisons criblées de balles; volets dégondés qui pendent comme des loques; lézardes dans les murs ébranlés par le canon... Et là-haut^ sur la colonne qu'il a inaugurée avec sec Symphonie funèbre et triomphale^ il aperçoit le Génie de la Liberté, toujours mal en équilibre sur un seul pied, et « le corps traversé d'une balle ».

Parmi la tourmente révolutionnaire, que devient la musique? Dans la cour de TOpéra (rue Lepelletier) on avait planté un Arbre de la Liberté : c'était un dimanche, après les journées peu sanglantes de février; des prêtres avaient béni l'Arbre et l'Opéra aux strophes de la Marseillaise. Mais, depuis^ le public avait manqué aux théâtres; et l'Opéra, malgré son Arbre de la Liberté, était fermé. On parlait de le rouvrir. Et voilà que Berlioz, sur le boulevard, rencontre l'un de ces deux directeurs qui l'ont berné l'année précédente :

— « Ces gens-là (écrit-il aussitôt à Liszt) sont mille fois plus nos ennemis que les malheureux qui tuent sur les barricades... Uoqueplan est ce qu'il a toujours été, un farceur ridicule, outrecuidant dans sa fausse bonhomie^ méprisant la musique presque autant quelle le méprise, et qui ne fait que sottises et impertinences. J'ai pris à l'égard de toute cette engeance un parti radical : la guerre à outrance par le ridicule. En toute occasion, je les vilipenderai... »

Dans sa première chronique, il commence :

— « Nous avons assisté à Vouvertitre de TOpéra. C'est dans le sens à' autopsie , prétend un mauvais plaisant, que ce mot doit être entendu... » Et il développe, avec une virtuosité un peu longuette, où le chroniqueur musical laisse voirquilfut carabin avant 1830:

— « Le cerveau, on Ta trouvé à peu près à l'état normal de tous les cerveaux de cette espèce, c'est-àdire si petit que ce n'est pas la peine d'en parler... Adieu, achetez le livre de Fétis, la Musique mise à la portée de tout le monde; cela lui fera plaisir et ne peut pas vous faire de mal. » (Débats^ 26 juillet.)

Cependant, de la Côte-Saint-André, Berlioz avait déjà reçu des nouvelles alarmantes; ses sœurs étaient accourues près du docteur Louis : il souffrait tant qu'on ne pouvait plus espérer que sa délivrance. Le 28 juillet, après un délire de plusieurs jours, il mourut.

Nanci Pal, toujours littéraire, adressa à son frère quelques « touchans détails ». Elle parlait surtout du « glorieux cortège des pauvres et des malades qui accompagna le docteur, avec larmes, à sa dernière demeure; deux discours ont été prononcés... »

Adèle, plus simple, plus tendre :

Embrassons-nous, mon frère, dans notre commune douleur... Elle est affreuse... Je te plaignais de ton isolement... On a besoin de se serrer les uns contre les autres dans ces momens de déchi remens...

... Lagonie des derniers jours a été borrible. On eût dit un cadavre galvanisé... Sa tète se balançait continuellement par une crispation nerveuse, ainsi que ses bras: ses veux fixes et hagards, cette voix caverneuse nous demandaient des choses impossibles... Nos caresses le cahnaient par momens; je le serrais dans mes bras avec frénésie, dans les crises les pkis violentes ; Nanci se sauvait, terrifiée. . .

... Un jour, on lui montra ton portrait : il te nomma...

... Un autre jour, devinant à son regard errant qu'il désirait quelque chose, je le questionnai pour le satisfaire :

— « Rien, ma fille (me répondit-il avec un indicible accent de tendresse) ; je cherche vos jeux. » Ce mot si paternel nous fit fondre en larmes et ne sortira jamais de notre souvenir... Mon mari est resté le dernier auprès de lui. Il m'avait promis de lui fermer les yeux, de te remplacer dans ce douloureux devoir. 11 m'a tenu parole : mon cœur lui en tiendra compte... (4 août) (1).

Deux semaines plus tard (peu avant le 20 août);, Berlioz allait à la Côte-Saint- André. Il avait pris rendezvous avec ses sœurs. Adèle Suât vint de Vienne, Nanci Pal de Grenoble. Il n'avait que quelques jours pour commencer à régler, sur place, l'héritage du docteur.

Tous trois, se retrouvant, s'embrassant dans la maison déserte, fondent en larmes... Quant au règlement de la succession^ rien d'urgent. L'excellent Suât, notaire et honnête, pourrait gérer l'avoir du docteur, presque tout entier en biens immeubles, maisons^ fermes et vignes. Pour le partage, mieux vaudrait attendre et ne pas réaliser parmi l'effrayante moinsvalue de la révolution. A vendre tout de suite, que deviendraient les quelque cent trente mille francs qui doivent revenir à Hector? (2).

Presque délivré des affaires, méditant, rêvant parmi

(1) Lorsque Berlioz citera cette lettre dans ses Mémoires (chap. Lviii), il la remaniera, ajoutant et supprimant des phrases selon sa convenance. Par exemple Adèle Suât ne peut écrire qu'elle ignorait (4 août) le retour de Berlioz à Paris, puisque dix jours auparavant Berlioz, dans une lettre aux Suât, leur a parlé de rétat de Paris, tout en les remerciant de l'argent avancé.

(2) Évaluation recueillie oralement par nous à la Côte (1904). Elle concorde avec divers documents (cadastre, vente des Jacques, etc.). En 1832, Berlioz parle de son patrimoine de cent mille francs (lettre du 25 juillet, publiée tronquée, mais dont nous avons copié le manuscrit). Or, à ce moment, Prosper vivant, les liéritiers du docteur sont au nombre de quatre; on 1848, ils sont trois.

ces choses oubliées et qu'il reconnaît soudain, il s'abandonne à son amour de la tristesse. Cette vieille maison qu'on parle déjà de vendre ou de ne pas vendre pour le partage, ces murs où son cœur d'adolescent a battu, les reverra-t-il jamais? Voici le cabinet du docteur, où l'enfant commença d'expliquer Virgile et où le vieillard a si longuement souffert; voici l'alcôve, avec ses trumeaux de boiseries sculptées : c'est là que Berlioz naquit, et que son père vient de mourir; voici les vieux livres, les objets familiers du docteur^ son Plutarque, son encrier, sa canne; et, dans le salon fermé pour le deuil, voici les deux portraits ovales : le grand-père, auditeur au Parlement, avec son jabot et sa perruque poudrée, et sa femme si gentiment guindée dans sa robe trop bleue (1).

Attendri par la douleur^ combien d'intimes, de secrets souvenirs ! Ils dormaient dans cette maison de l'enfance, où lui-même ne vivait plus : les voici qui se lèvent, et son cœur en est plein. L'année précédente, déjà, ils l'avaient assailli ; mais le tourbillon de la vie les avait écartés. Puis, à Londres, seul, inoccupé, enveloppant l'inquiétude des heures révolutionnaires dans les mirages d'autrefois, il les avait choyés et recréés, ces délicieux souvenirs d'enfance; et maintenant, dans cette maison natale où la mort vient de mettre sa grande ombre mystérieuse, il les voit renaître, avec la douceur souriante d'une fleur sur un tombeau... Ici, jadis, en cachette, il s'essayait à jouer de la guitare ou de la flûte : près de cette fenrtre^ il Vivait Es/el/e et Nrniorin^ et ses regards, et toute son àme adolescente et rt'vant l'amour, se caressait au loin sur les indécises ondulations des montages : làbas, apparition d'une heure^ il avait vu une autre

(1) Voir la Jeunesse d*uu romanlique, chap. i et ii.

Estelle, si belle qu'il redisait à son image les phrases harmonieuses d^ Estelle et Né)norin; son cœur vierge se jouait la mélodie de cette pastorale; et lui-même, enfant amoureux de sa rêverie, il devenait le Némorin d'une Estelle de rêve.

Souvenirs enchante's! Dans son cœur blessé par la vie, leur charme est si séduisant qu'il veut les réveiller tout entiers.

Après quelque dix jours accordés à ses sœurs et aux affaires, rappelé vers Grenoble et la vallée du Graisivaudan par l'évaluation du domaine des Jacques qui va lui échoir, il veut revoir Meylan. Déjà, aux Jacques, près de Murianette, tout le caresse dans la magie des évocations : sous ce figuier, il s'assit avec son père; dans ces vignes, parmi ces herbages, il erra, jadis, écoutant le murmure de son cœur.

De Tautre côté de l'Isère, Meylan.

Joli village, blotti sous l'escarpement du Saint- Eynard. Comme elle semble douce, cette roche granitique, tendrement rosée sous le ciel mélancohque et pur de l'automne... Voici la campagne du grand-père Marmion. Après 1815 toute la famille y venait pour les. vendanges : c'était en cette même saison, il y a trentedeux ans... La campagne familiale, maintenant, a été vendue à l'un des fermiers. Berlioz y entre. Rien n'est changé. Dans le salon, sur le vieux papier à ramages, les oiseaux peints ont une couleur presque aussi éclatante... Ces meubles, ce tric-trac I . . . C'est dans cette boîte noire que l'ancien auditeur au Parlement aimait à faire sonner les dés; et voici le fauteuil où il faisait la sieste... Cette petite cage d'osier, c'est Berlioz enfant qui l'a construite...

Qu'il était heureux, jadis!... Jadis, son âme neuve peuplait Favenir avec ses désirs et ses rêves, toute frémissante dans l'attente de l'amour... Et, de nouveau,

voici qu'une douceur l'enveloppe comme si son âme d'autrefois, reste'e parmi les choses, renaissait sous son regard et glissait en lui-même un chant intérieur... Son pauvre cœur, meurtri si souvent, s'élance et pleure de tendresse ainsi qu'au premier sourire de la première bien-aime'e. Aurore éblouissante : elle efface toutes les ombres qui l'ont précédée. . . Estelle ! Estelle ! oui, il l'aimait, il n'ajamais aimé aucune autre femme. Seule, cette vision d'une heure ne Ta pas déçu; seule, elle lui aurait donné le bonheur; seule, elle le lui donnerait encore...

— « Je gravis (écrit-il aussitôt) ces chemins rocailleux et déserts, me dirigeant vers la blanche maison où brilla la Stella... Je monte,... j'aspire cet air bleu qu'elle a respiré,... je sens redoubler mes palpitations. Je crois reconnaître une allée d'arbres »...

Mais, où est la fontaine?...

Il s'égare; il erre; il interroge les paysans... Enfin, il entend

murmurer la petite fontaine... J'y suis... Voilà le sentier, l'allée d'arbres semblable à celle qui m'a trompée tout à l'heure... C'est là... Dieu!... L'air m'enivre,... la tète me tourne... Je m'arrête un instant, comprimant les pulsations de mon cœur...

... Là, Estelle a dû venir... J'occupe peut-être dans Tatmosphère l'espace que sa forme charmante occupa... Ah!... Un cri qu'aucune langue humaine ne saurait traduire est répété par l'écho du Saint-Eynard... Oui, je vois, je revois, j'adore... Le passé m'est présent, je suis jeune, j'ai douze ans! La vie, la beauté, le premier amour, l'infini poème! Je me jette à genoux et je crie à la vallée, aux monts et au ciel : « Estelle! Estelle! Estelle! « et je saisis la terre dans une étreinte convulsive, je mords la mousse... Un accès d'isolement se déclare, indescriptible, furieux... Saigne, mon cœur... saigne, mais laisse-moi la force de soutTrir encore!

Je me relève et prends ma course... (1).

(1) Mémoires, cliap. lviii, écrit très pou après.

Il reconnaît les sentiers : un cerisier, un buisson de ronces lui rappellent les promenades, les jeux d'autrefois... Hélas! que n'avait-il le même âge que cette Estelle!... Peut-être leurs deux vies... Mais non. Estelle, jeune fille, gentiment fêtée dans son éclat de vingt ans, et près de qui Toncle Marmion, capitaine de lanciers, très galamment sanglé dans son uniforme écarlate, se mettait en frais de gracieux caquetages, — Estelle Dubœuf ne faisait guère attention au petit Hector : douze ans, ombrageux parfois ou boudeur, à l'âge ingrat des garçons, gênant aussi ou imprudent, cette grande jeune fille le traitait trop en bambin... Ici, près de cet escarpement, elle l'a grondé parce qu'il marcbait « trop près du bord »... Mais le soir, elle n'avait plus de regards grondeurs, quand elle dansait au bras de l'élégant capitaine...

Curieuse cristallisation, aurait analysé son compatriote Stendlial. Certes, une cristallisation se fait toujours dans le scintillement du fictif; mais pour celle-ci, les rêves et les désirs sont remplacés par les souvenirs et les regrets. C'est une cristallisation a posteriori^ ou rétrospective...

Le lendemain, à Grenoble, il s'informe auprès de ses parents du sort de son Estelle. Mlle Dubœuf, à trente ans passés, avait épousé un homme d'au moins quarante ans, M. Casimir Former, président de Chambre à la Cour de Grenoble. Elle avait eu six enfants, dont quatre garçons; ses deux filles étaient mortes et elle venait de perdre son mari. Pour l'éducation de ses fils, elle habitait Grenoble le plus souvent ; l'été, elle revenait à Vif, dans sa propriété'des Garcins. Son fils aîné, âsré de vin£»t-deux ans, venait de finir son droit avec un cousin des Berlioz. Mme veuve Fornier avait cinquante et un ans, — six ans de plus que BerKoz :

— « Cinquante et un ans!... Plus d'un demi-siècle!

Temps exécrable! profanateur affreux!... Eh bien, je veux au moins lui écrire... »

Ecrire à cette veuve cinquantenaire, et qui le connaît à peine?... De fait, elle avait rencontré l'adolescent Hector pendant les vendanges de 1816 (peut-être aussi à l'automne suivant); en 1832, elle avait revu le jeune lauréat une minute. Rien de plus. — Toute sa vie, faite de dévouement familial, d'humbles devoirs journaliers ponctuellement remplis et de deuils chrétiennement supportés, était en parfait contraste avec l'existence tumultueuse du musicien romantique.

Lui, il sait cela, il vient de l'apprendre, mais qu'importe! Malgré ses passions passées, malgré ses deux ménages actuels, il écrit à cette bonne mère de famille, l'appelant tantôt « Madame » et tantôt « Stella del monte »... Lettre délirante, oratoire et sincère, combinée sur un brouillon arrosé de ses larmes (et qu'il garde pour le publier); lettre qu'il envoie même à sa placide destinataire, bien qu'il lui confie,, romanesquement, son amour immuable et son « pèlerinage » de la veille :

... « J'ai tout revu... 0 quante lagrime!...

... Adieu, madame, je retourne dans mon tourbillon; vous ne me verrez probablement jamais, vous ignorerez qui je suis, et vous pardonnerez, je l'esppre, l'étrange liberté que je prends aujourd'hui de vous écrire. Je vous pardonne aussi d'avance de rire des souvenirs de l'homme comme vous avez ri de l'admiration de l'enlant.

Despised love.

Grenoble, 6 septembre 1848 (1).

— « Je redeviens mort ! »

En effet, après l'exaltation bienheureuse, il retombe

(1) « 6 décembre », disent à faux les Mémoires.

ni- 13

(mi-septembre) dans son « enfer parisien »... A Montmartre, Ilarriett impotente ; dans l'appartement (rue de La Rochefoucauld), Marie, jalouse, terrible, et aussi la baragouinante semi-belle-mère, cette bonne Mme Martin-Sotera de Villas... Peu d'argent... Paris saignant encore des fusillades et des incendies de Juin. — (Juant à la musique, « qu'on lenterre vite, elle commence déjà à se putréfier » .

Lui-mrme, pourquoi continue-t-il de vivre dans ce monde fétide?... Que lui sert de vivre?... Car ses rêves de jadis, qui viennent de l'enchanter dans la maison natale et dans le décor passionné de Meylan, combien ils ont réveiUé, pour la faire souffrir, pour l'exaspérer, son âme ardente, bruissante des désirs et des ambitions de sa jeunesse! L'exaltation romantique d'avant 1830, l'apparition d'Ophéha, les fièvres d'art, Beethoven et Weber tombant sur son génie comme la foudre et y réveillant l'étincelle sacrée, — tout cela, pour quelle fin lugubre? Après vingt ans de luttes héroïques, tout sombre dans une médiocrité qui lui fait horreur. Mieux vaudrait la mort, que cet étouffement joùrnaher, cette paralysie progressive. Son génie, comme Ophéha, va-t-il se désagréger par lambeaux? Lui actif, impulsif, « volcanique »... Heureux, les héros qui meurent jeunes, frappés dans l'épanouissement de leur force !

Et il rehsait son Shakespeare. A Hamlet, comme à son frère idéal, il confiait sa douleur. Hamlet « mon muet confident, l'expUcateur de ma vie »... Et il reprenait la partition de sa récente Marche funèbre pour la dernière scène fFIJamlet; il la corrigeait, la « limait », selon son habitude de patientes retouches, et il la dramatisait, lui donnait les nouveaux accents que lui dictait sa douleur présente. Si bien que sa composition, pleine d'actuels « reflets mélodiques », lui sem-

blait renouvelée et qu'il inscrivait sur le manuscrit :

— « Componirt in Paris am 22 septembre 1848. » Cette Marche funèbre, secouée par le glas des tambours et le fracas de la mousqueterie, retentissait dans son cœur comme l'écho épique de ses propres funérailles :

, — « Je redeviens mort », s'écriait-il.

Un jour d'octobre, on le cherche.., A Montmartre, Mme Berlioz est encore frappée d'apoplexie.

Pauvre Harriett, râlant, sans connaissa-nce... Pas de médecin... Avec Louis, il bat en vain les rues voisines... Enfin, au bout de deux heures, on saigne abondamment la massive Irlandaise, et elle revient à la vie. Mais plus moribonde : la « cinquième » attaque (écrit Berlioz). Quand elle essaye de parler, sa langue, maintenant, reste presque inerte; les syllabes, à peu près indistinctes^ ne font plus qu'un gémissement. Mieux vaudrait qu'elle fût morte, cette pauvre Ophélia...

Pour la rentrée des classes, Louis retourne à Rouen; Berlioz l'y accompagne :

— Tu commences (lui écrit Nanci) à t'occuper de son avenir... L'instant approche où toutes les carrières lui seraient fermées, s'il ne se mettait pas sérieusement en mesure de concourir pour quelque école. Les qualités de son cœur sont rares et fort attachantes, et tu seras bien heureux, dans ta vieillesse, d'avoir de pareils trésors d'affection dans ton fils; je te félicite donc bien sincèrement de son bon naturel, cela vaut mieux, à mon avis, que beaucoup de choses plus brillantes! Je tombe toujours à genoux devant la bonté...

Toujours littéraire, Nanci Pal. Elle parlait aussi de la politique, des élections : — « Le bon peuple aurat-il assez d'esprit pour nommer Louis-Napoléon président?... Les choses marchent vers la stabilité... Tu crois plaisanter en parlant d'un représentant des

vidangeurs, mais j'ai vu dans le temps des élections ime lettre d'un de ces estimables industriels »... (i).

La situation de Berlioz restait précaire, instable. Quel groupe d'hommes, quel parti allait profiter de la révolution et s'installer au pouvoir? Quels rapports les Débats, soutien de la monarchie déchue, auraientils avec le gouvernement de demain? En obtiendrait-il quelque chose, ce musicien romantique qui avait tant obtenu des ministres du Juste-Milieu? Pour linstant^ menacé dans sa « sinécure » du Conservatoire, il juge expédient d'être en faveur auprès du gouvernement républicain. Non qu'il l'aime : il Fa en horreur. Mais^ sans argent, et ne pouvant pas réaliser dans un moment de crise l'héritage territorial de son père, force lui est de courtiser le pouvoir du jour, et de se ménager sa faveur en la sollicitant : on s'attache les ministres par les services qu'on leur demande.

A Versailles, dans le palais du Grand Roi, il leur prépare un triomphe de vanité : ce sera dans un grand concert vocal et instrumental, dirigé par lui, au bénéfice de l'Association des artistes musiciens (fondée et dirigée par son ami le baron Taylor); les maîtres provisoires de la République occuperont les fauteuils royaux.

Les programmes paraissent : quatre cent cinquante exécutants; du Gluck, du Mozart, du Beethoven, du Rossini, du Meyerbeer, et trois morceaux de Berlioz : « la magnifique salle de Louis XIV sera éclairée par huit lustres et mille bougies; le prix du chemin de fer (aller et retour) est compris dans celui du billet » ; prix global, de huit à trois francs. Au dos du programme, les paroles de la Captive, pour aider à suivre la version que Berlioz venait de retoucher à Londres.

(1) Lettre inédite, 17 octobre (collection Malherbe).

Le dimanche 29 octobre, à deux heures, la Salle de l'Opéra^ attenante au château de Versailles, est bondée par la foule la plus composite. Dans la décoration pourpre et or de ce théâtre de cour, le bariolage des costumes populaires pétarade parmi une forte senteur d'ail et de friture. Au centre de la galerie, « sur le fauteuil de Louis XV », un chef de la République, le citoyen Marrast, se laisse royalement admirer. Il porte des gants faille, les plus frais du monde. On admire aussi les dix-huit harpes : sur une seule ligne, elles font une colonnade d'or. Les choristes femmes, dans ce théâtre rêvé par la Pompadour, portent des fanchons^, des marmottes, des jupes de laine brune; les choristes hommes prouvent un tel civisme par leur tenue qu'un délicat déclare : « Vraiment, ils n'ont rien des violons du Roy... » Mais la musique est applaudie; on acclame Berlioz : chaque auditeur, musicien ou non, est si heureux d'oublier « les tristes agitations politiques ».

Par ce concert, Berlioz s'était compromis.

Tout de suite, c'est-à-dire quelques jours après, il s'en rendit compte :

— « Ce concert a été fort inopportun... La présidence du petit père Marrast dans le fauteuil royal fait un bruit du diable... Son règne est fini... Tout le monde annonce l'Empereur, et pourtant Cavaignac se remue terriblement... » (1).

Bientôt, l'étoile de Louis-Napoléon Bonaparte grandissant, Berlioz en voudra à ce Marrast, à cet « ignoble Marrast, entouré de sa pléiade de gredins ». — « Répul)lique de crocheteurs et de chiffonniers! » confiera-t-il à ses Mémoires^ c'est-à-dire à un papier qu'il veut posthume.

Les « gredins » allaient-ils tout de bon supprimer sa

(1) Lettre inédite (10 novembre), à Nanci.

sinécure du Conservatoire, 118 francs par mois? — C'est alors, apparemment, qu'il fut le plus assidu à la Bibliothèque. Et là, loin de Marie Recio, il put continuer de s'exalter dans les souvenirs et les passions d'autrefois. Il travailla donc, longuement, à ses Mémoires. D'ailleurs ces feuilletons, ces récits de « campagnes » musicales, étaient à peu près le seul travail qui pût lui rapporter quelque argent. Et il en avait grand besoin : les fermages des biens pa^ternels rentraient mal. Or, à défaut des Débats, qui réduisaient alors le prix de la copie, la Ga^:^^^^ avait annoncé qu'elle serait seule désormais à publier les récits de son collaborateur.

A la fin de 1848, utilisant son Voyage musical et ses lettres d'Autriche (parues aux Débats et à la Gazette), Berlioz avait presque achevé la rédaction de ses Mémoires, — ou plutôt leur compilation (1).

Les « gredins » toutefois, satisfaits d'une musique entendue « dans les fauteuils de Louis XV », lui lais-

(1) Les dix-lmit premières pages (édition princeps) viennent d'être écrites à Londres (21 mars à 10 avril 1848).

Les pages 19 à 76, où il y a des réemplois de textes publiés une ou plusieurs fois, sont écrites ou revisées durant les derniers mois de 1848. En effet, çà et là (p. 31, 57, 62, 67), on découvre une indication de date. Et quand ce texte paraîtra au Monde illustré (1858), Berlioz y laissera, de place en place, l'indication « Paris, 1848 ».

Les pages 76 à 396, sauf quelques raccords, reproduisent le Voyage musical (Italie et Allemagne), les articles parus aux Débats et à la Gazette (Autriche;.

Les pages 401 à 426 (voyage en Russie) doivent être esquissées, sinon rédigées: en effet, dans une lettre de Londres (inédite, à Bertin, mars 1848), Berlioz les propose aux Débats.

Les pages 433 à 442 (chapitre lviii, mort du docteur) sont apparemment de l'automne 1848 (une note, p. 442, Tindique).

Mais dans ces 442 pages il reste encore quelques vides : Berlioz les bouchera, notamment à l'automne de 1854.

Quoi qu'il en soit, dès la fin de 1848, plus de quatre cents pages sont écrites sur cinq cents.

saient sa « sinécure » (vote de l'Assemblée nationale, 17 novembre). Et même ils allaient bientôt lui accorder une gratification de 500 francs « à titre d'encouragement comme compositeur » (Ij.

Décidément, ayant pris langue avec ces « chiffonniers » de la République, il était compromis. Chaque jour, à mesure que s'affirmait la popularité du neveu de l'Empereur, Berlioz sentait plus tristement qu'il avait joué sur la mauvaise carte :

— « A ce futur président, on va prêter la Colonne de son oncle; elle vaut mieux que les miennes^ qui ne valent que 8 francs. »

Mais Louis-Napoléon Bonaparte serait-il nommé?

Les élections étaient fixées au 10 décembre 4848.

(i) Bon de paiement sur le Trésor, acquitté par Berlioz le 19 février 1849. (Collection Malherbe.)

(10 décembre 4848 à 9 mai 1851.) *

Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte était élu président de la République. Acheminement vers l'Empire. Nul ne s'y trompait. Les caricatures abondaient où l'on voyait le neveu du grand Empereur, vêtu de la fameuse redingote grise et coiffé du « petit chapeau ». On le montrait aussi en Robert Macaire, ou en suisse de cathédrale tenant son épée comme un cierge, ou en argousin brandissant une matraque... Evidemment, après la convulsion de 1848, on allait avoir un régime dans la manière forte, s'appuyant sur l'armée et le clergé : une dictature militaire.

Aussitôt (début de 1849), Berlioz commence d'écrire un grand Te Deiini. Fils d'ultras^ enfant de formation chrétienne, ancien protégé des princes royaux et des

* Sources particulières du chapitre iv. — H. Berlioz. Cahier inédit des procès-verbaux de la Société Philharmonique (en grande partie de la main de Berlioz; communiqué par les héritiers); lettre inédite à sa sœur (id.); lettre de Liszt à Berlioz (id.); — - lettre à Barnett (inédite, copiée par nous au musée de la Côte Saint- André); à Ernst (id.); — lettres à J. Janin (publiées par M. Clément Janin).

Delacroix^ Journal; — J. Weber, Souvenirs sîcr Meyerbeer; — Roger, Mémoires d'un ténor; — Reyer, sur Meyerbeer (Débats, 1891);

Journaux. — Voy. p. 146, et dans le texte.

ministres sous Louis-Philippe, il se détourne, en hâte, de cette Re'pubhque moribonde, de ces « gredins. palefreniers et crocheteurs » . Ils sont à terre : à quoi bon se compromettre davantage? Un re'gime clérical et mihtaire est imminent; il aura besoin de Te Deum. Donc, tout de suite, Berlioz en commence un :

— « Cela prend une certaine tournure » , mande-t-il dès février. Il espère même avoir fini « dans deux mois d.

Mais, quand peut-il composer? Vie inquiète, morcelée, déchiquetée, mercenaire, prise sans relâche par la besogne journalistique. Un journaliste, — un journalier. Articles aux Débats^ articles à la Gazette musicale, articles peu payés en ce moment où l'argent ne circule plus, articles qu'il faut multiplier sans trêve. De chaque grand concert, il tire deux comptes rendus. Que peut-il dire encore? Les programmes ne varient pas. Comment trouver du nouveau? Durant combien de saisons, depuis presque vingt ans déjà, n'a-t-il pas chronique sur ce sempiternel répertoire? Ses analyses, revues, corrigées et enfin mises au point, il les a même reproduites en volume, dans son Voyar/e musical : ce volume l'empêche de recopier ses vieux articles... Que dire encore, que dire?

— Vous connaissez la Symphonie pastorale?

— Oui...

— Eh bien, que voulez-vous que je vous en dise?

Fantaisies de chroniqueur; chroniques amusantes sur l'ennui de chroniquer (encore!); aventures goguenardes et fashionables, telles qu'une visite au Panthéon pour lire les noms des « morts de Juillet », suivie d'un bon déjeuner avec un « mort de Juillet »;... et, pour conclusion :

Le lendemain (qui est aujourd'hui) je me suis senti un grand mal de tête, une énorme lourdeur d'esprit; j'ai vu

que le moment de devenir un critique sérieux était opportun, et saisissant l'occasion par sa chevelure, je vous ai écrit le très sérieux article avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc., etc..

H. Berlioz.

Interminables chroniques; supplice de Sisyphe : il peut vraiment plaisanter, pour s'étourdir. A la Gazette seule, durant ce printemps de 1849, il remplit cinq ou six colonnes chaque fois; et elles ont soixante-quatre lignes de soixante lettres chacune. Chaque colonne, malgré sa contenance vaste, lui est payée huit francs.

Même besogne aux Débats.

Et pour quels lecteurs? On ne va pas au concert, on ne lit pas les comptes rendus. Les théâtres ne font rien. On parle encore de choléra. La politique, selon un mot d'alors, est « calme mais agitée ». Le thermomètre de l'émeute a beau monter ou descendre, le « socialisme (écrit Berlioz) oscille entre la tempête, le calme plat ou le laid fixe » .

— « Croyez donc au suffrage universel pour les grands artistes... 11 sent la musique tout aussi bien qu'un hippopotame : il ferait un excellent directeur de théâtre lyrique. »

Parmi ses duretés, parmi ses badinages au vitriol, Berlioz continue de mener le bon combat pour l'art, pour l'art grand et vrai, pour la véritable musique. Qu'il fulmine, qu'il raille ou vitupère, qu'il plaisante, ou même qu'il blague. — il continue d'être une grande voix prophétique! Hélas, vox clamantis in deserto... Un jour, il imagine un dialogue entre un vieillard, un jeune violoniste et lui-même. Le jeune violoniste, élève au Conservatoire, ne connaît ni Homère^ ni Shakespeare, ni la Vestale; le vieillard, digne d'être professeur au même Conservatoire, est « un vieux

butor de contrepointiste » ; pour lui Spontini n'est pas un musicien^ et il le dit à Berlioz :

— Mais qu'avez-vous donc, monsieur Berlioz, vous trouvezvous mal?

Moi. — Oui, je me trouve très mal dans votre société;... je me trouve très mal de savoir qu'il existe des êtres de votre espèce et de celle de ces mjrmidons. Et je ne serai soulagé que le jour où vous sachant tous dans un sac avec vingt boulets de trente-six à vos pieds, suspendus par une corde au-dessus de la Seine ou de quelque autre lieu moins pur, et vous entendant crier au secours, je pourrai couper la corde.

— Grand merci! Vous êtes aimable!

Moi. — Que le choléra vous serre! Que le diable vous emporte! Et, en attendant, comptez sur moi, je vous traiterai en toute circonstance, si je le puis, comme on traite les araignées et les scorpions!

Un autre jour, il est moins tragique. Par exemple^ il raille les symphonies d'Hajdn, dont le Conservatoire alors abusait. — Ces symphonies,

... c'est de la musique de table, écrite pour faciliter la digestion du prince d'Eslerhazy, le patron de Haydn. Le premier morceau était pour le bœuf rôti, l'andante pour le gibier, le menuet pour les entremets sucrés, et le finale pour le dessert. Le dernier accord frappé, le prince envoyait un verre de tokai à son maître de chapelle, quelques bouteilles de vin du Khin aux exécutans, et se levait en faisant à tous un signe de satisfaction protectrice. Il me semble que les choses devaient se passer ainsi: d'où l'onpeut induire, sans m'offenser bien gravement, qu'elles se sont passées tout autrement...

Joue-t-on du Gluck, du Sj)ontini; fait-on retentir quelqu'une de ces « sublimités immortelles ^ qui le tirent enfin du < vulgarisme re'gnant », — aussitôt il avoue, il étale son émotion exacerbée. Et le Jeune-

France de naguère, fanatique admirateur de la tragédie Ij^rique, retrouve un rugissement 1830, qui est sans doute un aveu maladif, réflexe. Au tînal de la Vestale, voici :

Je n'ai jamais pu, pour mon compte, éviter à cet instant une espèce de syncope. Je commence alors à perdre entièrement l'ouïe, puis mes mains et mes pieds s'engourdissent et deviennent insensibles, et enfin, je cesse de voir, comme d'entendre et de seatir.

Excellentes chroniques. Certes^ cette prose mercenaire est trop abondante, trop improvisée, pour que toutes ses copieuses colonnes soient restées viables ou seulement curieuses. Mais, dans ce fatras, combien de morceaux écrits de verve et encore séduisants ; combien de couplets tournés avec un joli tour de main; combien de feuilletons di bravura gardent encore ce charme gentiment suranné du bon journalisme à la Jules Janin. Chroniques boulevardières. telles qu'un adroit voisin du sémillant « J. J. » (le prince de la critique) pouvait les galamment trousser : pimpantes, alertes, espiègles, très parisiennes (avec une vivace loquacité méridionale), avisées, intelligentes, artistes, — et, suprême quahté pour des chroniques, très lisibles. Bien plus, aguichantes, provocantes, prenant le lecteur par le bras et l'entraînant.

Dans ce papillonnage, brusquement, de grands coups d^ailes. Le chroniqueur disparait, et voici le musicien de génie. Et ce sont des pages que seul, dans le Paris de 1849, Berlioz peut écrire. On y entend rimpatiente voix de l'initiateur inécouté, sans public; on y surprend aussi l'émouvant aveu de l'art qu'il rêve et qu'il réalise, alors même, dans son Te Deum :

La musique (réfléchissez bien à ce que j'entends par ce mot et ne confondez pas ensemble des choses qui n'ont de

commun que le nom) ; la musique, dis-je, parle d'abord à un sens qu'elle charme et dont l'excitation, se propageant à tout l'organisme, produit une volupté tantôt douce et calme, tantôt fougueuse et violente, qu'on ne croit pas possible avant de l'avoir éprouvée. La musique, en s'associant à des idées qu'elle a mille moyens de faire naître, augmente l'intensité de son action de toute la puissance de ce qu'on appelle vulgairement la poésie; déjà brûlante elle-même, en exprimant les passions, elle s'empare de leur flamme; étincelanle de rayons sonores, elle les décompose au prisme de l'imagination; elle embrasse à la fois le réel et l'idéal; comme l'a dit J.-J. Rousseau, elle fait parler le silence même; en suspendant l'action du rythme qui lui donne le mouvement et la vie, elle peut prendre l'aspect de la mort. Dans les jeux harmoniques auxquels elle se livre, elle pourrait prétendre (elle ne Ta que trop prétendu) à n'être qu'un simple divertissement de l'esprit, et dans ses jeux mélodiques à ne faire qu'amuser l'oreille. Mais quand, réunissant à la fois toutes ses forces sur l'oreille qu'elle charme ou offense habilement, sur le système nerveux qu'elle surexcite, sur la circulation du sang qu'elle accélère, sur le cerveau qu'elle embrase, sur le cœur qu'elle gonfle et fait battre à coups redoublés, sur la pensée qu'elle agrandit démesurément et lance dans les régions de l'infini, elle agit dans la sphère qui lui est propre, c'est-à-dire sur des êtres chez lesquels le sens musical existe réellement; alors, libre et souveraine, elle dédaigne son puissant et souvent dangereux auxiliaire, l'art dramatique ; elle suffit à tout, et prouve jusqu'à l'évidence l'immensité de son pouvoir et la beauté de son génie. (Débats, 7 mars 18-49.)

Parmi tant de chroniques, la composition du grand Te Deum n'avançait guère. Et elle allait encore être entravée (début d'avril 1849) par « l'absorbant Prophète » .

Le Prophète, de Mej^erbeer! Depuis combien d'années l'annonçait-on, le faisait-on désirer? Mais le compositeur millionnaire attendait l'heure favorable. A

l'Opéra, les troupes chantantes et dansantes de Pillet, ou de Tassociation Roqueplan-Duponchel, ne lui avaient pas semblé dignes de figurer dans son nouveau chef-d'œuvre. Et il avait aussi attendu que le calme commençât de succéder aux crises révolutionnaires. Enfin, la chose publique se réorganisant^ il avait laissé mettre en répétition le Prophète. Depuis six mois (depuis novembre 1848 1, lui-même les surveillait.

Il surveillait aussi les sentiments des journalistes à son égard. Il se multipliait, aimable avec tous, prévenant, écrivant à chacun, envovant des félicitations pour les moindres choses. Il n'y suffisait même pas; et son fidèle Gouin, discret et souple, l'aidait à « adoucir les récalcitrans ». Avec les cantatrices, l'illustre maestro ne tarissait pas de flatteries et de chatteries, ni d'envois de fleurs où tremblait la rosée de quelques diamants. Avec les chanteurs parfois^ notre Giacomo, en guise de prime, faisait des paris : dix^ vingt mille francs si tel ténor chante le rôle cinquante fois. Et c'est ainsi que Roger aura plus de voix pour les cinq actes du Prophète que pour la seule Invocation à la nature. Et quelle « souplesse couleuvrine! » Ce juif berhnois, à la forte mâchoire^ et dont les gros pieds et les grosses mains répugnaient à Delacroix, ce Jakob- Liebmann arlequiné en Giacomo, il ne pouvait aborder le moindre instrumentiste de l'orchestre sans l'appeler Monsieur le Professeur!

Mais il redoutait le feuilleton de Berlioz. Les louis de Giacomo soutiraient des confidences-. Par l'un, par l'autre, Giacomo-Liebmann ne pouvait ignorer que les vrais musiciens en arrivaient peu à peu à détester ses ficelles théâtrales. Chopin et Schumann les exécraient. A Dresde, Wagner n'avait pas pu taire ce qu'il pensait de ces « effets sans cause ». Quant à Berlioz, aigri dans la galère du feuilleton, tenaillé par la gêne, comment

parlerait-il du Prophète? Il avait loué les Hur/uenots, et Meyerbeer lui avait été utile à Berlin. Mais depuis, dépouillé par Scribe de la Nonne sanglante et raillant sans cesse les élégances de M. Scribe (« quoiqu'il advienne ou qu'il arrive, — je sais me taire sans murmurer »), — allait-il attaquer le livret du Prophète? Bien plus, il venait d'être berné par la nouvelle direction de l'Opéra : pour se venger 1 occasion était bien tentante. Il aurait même le plaisir de se venger de Girard, qui venait d'obtenir ce pupitre d'Habeneck mort en février), — ce pupitre, cette « dictature musicale ))^ que Berlioz avait tant convoités, et qu'on lui avait promis.

Meyerbeer, selon toute vraisemblance, trouva le moyen d'« adoucir » Berlioz. Non par de l'argent; mais par un service d'artiste. Girard, récemment nommé chef d'orchestre à l'Opéra, n'avait pu Têtre qu'avec l'assentiment, la protection de Meyerbeer, qui pouvait tout, apportant enfin son Prophète. Or Girard et Berlioz, tous deux prétendants à la baguette directrice, étaient alors brouillés. Est-ce donc Girard qui va penser à rendre un service à Berlioz?... Non, mais l'astucieux Giacomo sait obtenir que Girard, au Conservatoire, annonce, peu avant la première du Prophète. divers fragments de la Damnation. En hâte, le Comité de la Société des Concerts demande à Berlioz le matériel pour exécuter la Marche hongroise, le Chœur et le Bal/et des Sgl/jhes, et on les répète.

Enchanté de cette aubaine si llatteuse, si imprévue, Berlioz, un des jours suivants, entend une des dernières répétitions du Prophète. Aussitôt Giacomo Meyerbeer le remercie, par lettre, de s'être dérangé; bien que le chroniqueur des Délnits soit plus jeune de douze ans, Giacomo l'appelle « cher et illustre maître » : il espère que Berlioz « prendra sa partition en bien » ; il s'excuse

d'avoir supprime l'ouverture^ mais la partition est déjà si longue ; — et il signe :

« Votre tremblant Meyerbeer. »

Le dimanche 15, au Conservatoire, Berlioz « a une peur de débutant » : ce terrible public, « qui ne veut admettre que Beethoven et Mozart », comment va-t-il supporter les fragments de cette Damnation tombée il y a deux ans?... Pantelant, il se cache dans la coulisse, « seul, à côté des pompiers »... La salle applaudit. Puis les artistes le félicitent : ce sont les mêmes qu'à l'Opéra et c'est Girard, qui va conduire le Prophète... Berlioz exulte de joie. Avoir renversé cette « barrière du Conservatoire », c'est comme s'il avait jeté bas « la grande muraille de la Chine »... Fallait-il donc qu'il fît des campagnes à travers l'Europe et « un tour de douze cents lieues pour arriver rue Bergère! »

— « Brodez sur ce thème avec votre merveilleuse plume » , demande-t-il à Jules Janin en lui envoyant un flamboyant canevas de chronique.

Le lendemain de ce concert enivrant, le 16, première représentation du Prophète : « le grand événement musical (assuraient les réclames), et attendu par l'Europe entière. y> — Dans la salle, et parlant entre eux, les artistes et journalistes restent sceptiques; ils font des mots.

Les jours suivants, dans la presse, l'enthousiasme est obligatoire. Il y a tant d'argent engagé dans la publicité : on célèbre l'illustre compositeur, comme s'il s'agissait de l'émission financière d'une mine d'or. A \a, Gazette musicale y Fétis, venu exprès de Bruxelles, officie en l'honneur du maître cinq dimanches de suite... Aux Débats (20 avril), Berlioz fait un très bon article, avec force compliments pour tout le monde et même pour Girard, l'heureux successeur d'Habeneck.

Article enthousiaste? Pas le moins du monde. Si

Berlioz avait été ému et entraîné, son article serait vibrant, entraînant. Au contraire, il se traîne. Longue, pénible énumération des morceaux; chapelet d'éloges, qui s'arrête, qui reprend, qui se répète froidement. — Un article contraint... Certaines louanges sont même à double entente... Quant à lui, quelques jours après, il confie à sa sœur Nanci :

... Je suis délivré de la grippe. Je suis même libéré de mon article sur le Prophète, ce qui était bien plus grave. Mejerbeer a le bon esprit de ne pas trop mal prendre les quatre ou cinq restrictions que j'ai introduites dans mes dix colonnes d'éloges... La partition contient de très belles choses à côté de choses très faibles et de fragmens détestables. Mais la magnificence incomparable du spectacle fera tout passer. Quelle tache, aujourd'hui, que celle de faire réussir un opéra! Que d'intrigues, que de séductions à opérer, que d'argent à dépenser, que de dîners à donner!... Cela me fait mal au cœur. C'est Mejerbeer qui a amené tout cela et qui a ainsi forcé Kossini d'abandonner la partie.

Et Meyerbeer, sans même le chercher, disposait encore d'un autre moyen pour « adoucir • Berlioz : après l'échec de la Damnation^ et afin de donner le change sur cet échec, quelques berliozistes avaient décidé d'offrir à leur ami une grande médaille d'or. Depuis deux ans et demi, pas de médaille^ faute d'or... Mais l'or, tout à coup, est trouvé; on peut enfin graver le coin pour frapper la médaille; et (nous le verrons incessamment) les berliozistes — Meyerbeer en tète — vont l'offrir à Berlioz.

Ainsi le maestro berlinois lançait ses entreprises théâtrales. En trois mois, malgré une « chaleur sans exemple », malgré le choléra, malgré les craintes de guerre civile, ce Prophète, à l'Opéra seul, allait rapporter quelque deux cent mille francs. Ce n'était que le

début de sa carrière européenne, universelle, et partout productive. Sans oublier, sur toute la surface des terres à peu près civilisées, la vente des innombrables ce morceaux détachés » et arrangements divers : piano seul, piano et chant, piano et violoncelle, piano et trio à cordes^ violon seul, deux violons concertants, clarinette solo, clarinettes en duo, bugle avec guitare facultative, pistons, flageolet^ et autres instruments de sous-dilettanti. — Quanta Jakob-Liebmann Meyerbeer, le 3 mai, il était promu commandeur de la Légion d'honneur.

Wagner, quelques jours plus tard, se réfugiait à Paris, fuyant la police de Saxe. Il s'était laissé entraîner, compromettre, dans un mouvement populaire, contre-coup à Dresde de notre 48. — Pauvre artiste trop crédule^ trop généreux! Que n'avait-il été aussi avisé que Meyerbeer?... Plus tard, il est vrai, l'âge venant, Wagner éprouvera qu'il y a plus de profit à frayer avec les rois qu'avec les révolutionnaires. — Pour lïnstant, Liszt venait de monter Tannhduser à Weimar, et d'envoj-er une enthousiaste analyse à Berlioz : dans les Débats (18 mai), Berlioz la reproduisit en la faisant précéder de quelques mots aimables.

Toujours les feuilletons! Et que dinquiétudes : Harriett paralysée, peu d'argent; et, à Paris, le choléra, les troubles politiques qui compromettent tout essai de concert :

... Je suis malade d'ennai (écrit-il à un ami), malade de dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripote; je suis d'une humeur de chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des feuilletons à faire... Ahî les Plaies d'Egypte ne sont rien en comparaison de celle-là...

... J'ai mal à la tête. Damné feuilleton, je ne le commencerai pas! Voici huit jours que je recule... Quel métier!... Où trouver du loisir?... Etre libre de ne penser à rien, de

dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas entendre parler du Prophète, ni des élections,... être libre de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde s'écrouler,... libre d'être bête comme dix-huit représentans.

... Je voudrais vous écrire une lettre qui vous fît plaisir; je ne trouve rien, mais rien, rien de rien. C'est comme pour mon feuilleton...

Je sors, je vais m'ennujer dehors, je m'ennuie trop chez moi.

Adieu.

P. -S. — J'ai mal à l'estomac... Ah! plaignez-moi; les feuilletons me feront mourir.

Soudain, une joie, mais bien mélancolique.

Une de'putation lui apporte (chez lui, ou au Conservatoire ?j la médaille commémorative de la Damnation. Elle est en or. Et Meyerbeer la lui remet, accompagné par le baron Taylor et Adolphe Sax. Cette médaille, « d'un prix considérable » , disent les communiqués des journaux, porte l'inscription : A Hector Berlioz^ ses amis et ses admirateurs de Paris, 15 juillet 1849.

« Ses amis, ses admirateurs », combien sont-ils, à Paris? Combien en trouverait-il, s'il s'avisait de donner un concert? Et qu'elle est triste, cette médaille, et ridicule^ pas même touchante! Evidemment il peut faire fonds sur de véritables amis : Joseph d'Ortigue, Massart, Legouvé, Jules Janin, Armand Bertin et les Débats, Liszt, le baron Taylor, Adolphe Sax, Alexandre (facteur d'orgues), Théophile Gautier (<< le bon Théo »)^ et sur d'autres moins connus : Léon Kreutzer et quelques camarades de la Gazette musicale, Morel, l'avocat Lecour, Chaudesaigues, Jlaurice Bourges, — et là-bas, à Belley^ cet excellent llumbert Ferrand... Certes, parfois une lettre, une visite, ou dans la rue un coup de chapeau respectueux, timide, lui prouvent l'admira-

tion d'un inconnu... Mais tout cela, ces quelques fidèles dont la bonne volonté peut être si active, si réconfortante, est-ce un public? Non, Berlioz n'a pas de public. Et sa musique^ presque sans auditeurs à Paris^ est comme morte. A quoi bon en écrire de nouvelle?... Quel découragement pour achever le Te Deiim... Toutefois, si le Prince-Président réussit l'inévitable coup d'Etat, devient empereur et rassure les propriétaires, pourra-t-il se passer d'un Te Deum?

Ce nouveau régime, ce régime « à poigne » et qui balayera les « gredins » de la République, Berlioz l'appelle plus ardemment chaque jour. Et ce n'est pas seulement à cause du Te Deum qu'il lui prépare : propriétaire terrien depuis l'héritage de son père, ce fils d'ultras est affolé aux mots de socialisme ou de communisme. Même les vagues représentants du peuple, fantoches inconsistants et désormais inoffensifs, lui semblent odieux et criminels :

— « Il nous est arrivé (mande-t-il à sa sœur Nanci) deux députés rouges du Bas-Rhin, en costume de 93, le bonnet en tête et le sabre au côté. Ces horribles niais s'imaginaient faire grande sensation à Paris : on leur a ri au nez... Ahl si on pouvait pousser un peu le socialisme dans cette voie, il serait bientôt mort sous le ridicule, et tous les chiens de France et de Navarre lèveraient la cuisse devant lui... »

Au début d'octobre, la Gazette musicale annonça que « Berlioz venait de mettre la dernière main à son Te Deum » (1).

(1) Si le lecteur est insensible à la musique ou dénué d'imagination, il peut passer à la page 226.

Dans l'analyse qui suit, je m'efforce encore de tracer, d'après l'ensemble des documents, le portrait de Berlioz. — Voir d'ailleurs, dans la Jeunesse d'un romantique, la note des pages 400 et 401.

à trois Chœurs avec Orchestre et Orgue concertants.

Ce Te Deum, écrit peu après la révolution de 48, Berlioz y avait pensé quelque vingt ans auparavant. Son maître Lesueur, au temps des victoires de Napoléon P% avait composé plusieurs Te Deum. L'impatient disciple, sous la Restauration, avait donc pu rêver d'en composer un à son tour : rêveries, projets, esquisses peut-être, dont les traces nous échappent. En tout cas, on voit nettement que l'idée d'une grande fresque musicale, de caractère religieux et militaire, commença de se préciser dans l'esprit du musicien romantique au printemps de 1832.

Alors, pensionnaire de l'Institut à la Villa Médicis, il fuyait Rome et rentrait en France, à petites journées. Flânant, rêvant, libéré enfm de l'odieuse « caserne académique », notre fashionable lauréat faisait passer son vetturino par Narni^ Spolète, Foligno, Pérouse, Florence. — L'Apennin franchi, par Bologne et Parme, il atteint Lodi.

Lodi!... Il passe sur le pont de Lodi, il y revient, il s'y arrête. — « Gorgé de souvenirs napoléoniens », une attraction le retient là, une force presque visible, la jeune gloire de Bonaparte !

Les jours suivants, à travers les plaines lombardes^ le voilà, le pensionnaire du cocardier Horace Vernet, qui suit la même route que l'armée d'Italie. Aussitôt à Turin, sur son album de poche, le Jeune-France note le plan et le titre d'une symphonie :

Le Retour de l'Armée d'Italie, Simphonie [sicjvn deux parties :

ta LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE *

1« Adieux^ du haut des Alpes, aux braves tombés dans les champs d'Italie;

2° Entrée triomphale des vainqueurs à Paris (1).

Apparemment, la première partie est devenue, en 1840, l'un des germes de la Symphonie funèbre et triomphale, exécutée en l'honneur des « victimes de Juillet » et pour l'inauguration de la colonne de la Bastille (2).

Quant à la seconde, voici ce qu'écrira bientôt un ami de Berlioz, sous les yeux de Berlioz même et d'après ses confidences :

Dans la pensée de l'auteur, le Te Deum devait faire partie d'une composition taillée sur des proportions colossales, moitié épique, moitié dramatique, destinée à célébrer la gloire militaire du Premier Consul. Ce n'était primitivement qu'un épisode intitulé le Retour de la campagyie d'Italie. Au moment de l'entrée du général Bonaparte sous les voûtes de la cathédrale, le cantique sacré retentissait de toutes parts, les drapeaux s'agitaient, les tambours battaient, les canons tonnaient, les cloches résonnaient à grandes volées. Voilà ce qui explique la physionomie toute guerrière de cette œuvre... (3).

Cette « physionomie guerrière » s'explique aussi par des considérations pohtiques. Après les sanglantes Journées de Juin, plus d'un Français (dont Berlioz, nous l'avons vu) se prit à espérer un régime fort, une dictature militaire : un musicien avisé pouvait donc écrire un Te Deum militaire, pour se préparer à célébrer Vimperator probable, imminent.

Ce Te Deum est composé de huit morceaux, dont

(1) Grâce à cet album de poche, encore inédit, nous avons pu noter jour à jour ces impresssions de Berlioz en 1832. (Voy. Un Romantique sous Louis-Philippe, p. 86 à 96.)

(2) Voir, dans le même livre, p. 525 à 549.

(3) Maurice Bourges, Gazelle musicale, 6 mai 1855.

la plupart peuvent s'enchaîner. Pour l'exe'cuter, Berlioz souhaitait d'avoir deux chœurs de cent choristes chacun, et un troisième chœur de six cents enfants; plus un orchestre complet, comprenant une centaine d'instruments à cordes et autant d'instruments divers, sans oublier un second orchestre : le grand orgue.

— « L'Orgue et TOrchestre sont Rois tous les deux » , écrivait-il dans son Traité d' instrumentation ; « l'orgue est un orchestre entier et indépendant. » Dominé par son impérieux génie de la sonorité, Berlioz avait la conviction que l'orgue ne pouvait presque pas être mêlé à l'orchestre. Sans doute les perfectionnements mécaniques réalisés chaque jour encore (grâce à des commandes pneumatiques ou électriques) ont rendu l'orgue plus malléable, plus divers. Par bonheur, ils ne lui ont pas fait perdre sa plénitude majestueuse, ni cette autorité exclusive^ ce pouvoir complet, absolu, et qui ne peut, sans déchoir ou écraser son rival, être uni à aucun autre. Ce que notre romantique exprimait ainsi : l'orchestre est Roi, l'orgue est Roi.

Ne pouvant les fondre, il les oppose. A une extrémité de l'église, à celle qui est la plus éloignée de l'orgue, il groupe ses quatre cents choristes et instrumentistes; sur une estrade, à quelque distance, il étage ses six cents voix d'enfants. Seul, à l'autre extrémité de l'église, — seul mais innombrable, — l'orgue répondra, impassible, « pontitical ».

L — Te Detun; hymne.

De longs accords, séparés par de longs silences. Ils se répondent, ces longs accords, ils dialoguent, d'un bout à l'autre de la nef, lancés tantôt par toute la masse de Torchestre, tantôt par l'orgue dont les jeux les plus puissants retentissent.

Les soprani d'un chœur^ soudain, clament les paroles du « cantique de saint Ambroise » :

Te Deiim laudarnus.

Te Dominum confite mur...

D'autres voix, et d'autres voix encore leur répondent. De partout elles surgissent, doublées par l'orchestre; elles montent, claires, joyeuses; leur allégresse confiante s'épanouit dans la floraison d'une fugue sans cesse renaissante. Peu à peu, les chanterelles exhalent un frémissement lumineux; et l'orgue, avec ses jeux les plus doux, épand mystérieusement une autre aurore, surnaturelle.

Hélas! presque indistinctes, — profondes, inéluctables comme une voix de la conscience, — voici que tremblent, sur les timbales à peine effleurées, de sourdes pulsations. Apeurées, les voix ne sont plus qu'un murmure suppliant ; te^ omnis terra veneratur^ omnis terra..., toute la terre, c'est-à-dire toute la douleur humaine... Mais, ô Père, ta bonté est insondable :

Te y œternum Patrem, Omnis terra veneratur.

Alternatives poignantes. Tour à tour^ sonorités et mélodies suggèrent la confiance ou l'angoisse, l'allégresse ou la douleur, car l'homme peut songer tour à tour à sa misère, ou à la clémence du Dieu qui le créa.

K. — Tibi omnes.

L'orgue, du fond de son isolement majestueux, laisse venir ver? la misère humaine une mélodie consolatrice. D'en haut, toutes blanches, descendent les plus légères voix d'enfants :

Tibi omnes angeli...,

Incessabili voce froclamani : ^

Sanctas Deus Sabaoth,

Les anges murmurent-ils ce Sanctus? Il plane, mot murmuré, sur des ondulations pâles.

Les voix surnaturelles éveillent les voix terrestres et leur redonnent confiance : toutes, celles de la terre et celles du ciel, elles s'unissent, à travers les espaces, pour proclamer que les cieux et la terre ne sont pleins que d'une seule gloire :

Pleni sunt cœli et terra Majestatis gloriœ tuœ.

Maintenant, de strophe ea strophe, évoquant les apôtres, les prophètes et les martyrs, les voix terrestres, gagnées par la sérénité des anges, peuvent murmurer aussi : Sanctus^ sanctus... A chaque strophe, avec plus de foi et dans un rayonnement toujours accru des sonorités lumineuses, elles célèbrent Celui qui donne l'être à tout ce qui est.

L'orchestre conclut : il renvoie vers le ciel, comme un écho de la terre reconnaissante, finitiale mélodie consolatrice.

Kl. — Prélude (orchestre seul) (1).

Berlioz le fait précéder, dans son manuscrit, d'une notule :

— « Ce prélude ne doit être joué que si le Te Deum est exécuté dans une cérémonie d'actions de grâce pour une victoire, ou tout autre cérémonie se ralliant par quelque point aux idées militaires. »

En eiïet, ce prélude, ou plutôt cet interlude d'orchestre, est un tableau musical où l^erlioz rend présentes

(1) Ce prélude manque dans toutes les éditions, sauf dans la grande édition de MM. Malherbe et Weingartner. — 11 a été retrouvé dans l'autographe oti'ert par Berlioz à la Bibliothèque Impériale de Saint-Pctersbourg. Le compositeur Balakiref a revisé, d'après ce manuscrit, le texte de la grande édition critique.

la prière et les angoisses d'une armée qui marche au combat.

Des tambours, ceux mêmes dont on se sert dans Farmée. rythment la marche. Comme les trompettes qui ouvrent, seules, la Marche hongroise et sonnent^ avec une note unique, le rythme même du motif de la marche, — ici, les tambours, seuls d'abord, battent le rythme de l'hymne initial du Te Deiim. Derrière eux, comme dans un défilé, voici le groupe des flûtes, hautbois et clarinettes. 11 chante, presque à l'aigu, le même hymne, Te Beiun laudamus. La sonorité de ce groupe, nasillarde et grêle, aigrelette, fait penser à quelque troupe d'autrefois marchant derrière ses musettes et ses fifres. Mais coup sur coup, entrant en libre fuyato, cors, trombones, ophicléides et tubas renforcent le son de la marche et le colorent sinistrement.

Et voici que le quatuor des cordes, grave et alourdi encore par quelques bois dans leur registre triste, ondule pesamment, troupe débandée, embourbée, désespérée. Les tambours se taisent. Mais, comme le canon au lointain, mugissent les timbales caverneuses.

Sursauts; éclats de sonorités. On croit voir les guerriers harassés relever la tête, hâter le pas et reprendre courage. Des accords claquent, fulgurants^ suivis par la mélodie murmurée qui s'altère et se chromatise en gémissements de douleur. Cris, clameurs dissonantes, lancés par tout l'orchestre bondissant, affolé, tumultueux... Des silences, soudain; de longs silences où rôde la mort... Et le pizzicato des cordes halette. Faible, défaillant, c'est comme le hoquet d'un abandonné qui agonise, perdu sous le silence de la nuit, où deux tierces lugubres (flûtes et clarinettes dans le grave) passent à ras de terre, long vol sinistre des oiseaux qui convoitent les cadavres.

LE û TE DEUM » 219

Prodige du génie : cet épisode d'orchestre n'a pas soixante mesures, il ne dure pas trois minutes; et il suggère des visions multiples^ il évoque un nombreux cortège de sentiments. On serait tenté, à son propos, de rappeler certaines scènes de Shakespeare, dont l'œuvre eut une influence si profonde sur l'esprit de Berlioz. Courtes scènes, sans lien apparent avec les autres, où deux comparses, deux soldats, par exemple, se rencontrent au coin d'un bois, échangent quelques mots qui semblent sans portée, mais où l'on sent passer, mystérieusement, toute l'horreur et tout le drame de la vie humaine. Berlioz venait d'écrire la Marche funèbre pour la dernière scène d'Hamlet et la Mort d'0/ihélie : l'intermède orchestral du Te Deum n'est pas sans évoquer une autre scène A'Hamlet. — celle où l'avant -garde de Fortinbras chevauche derrière le cimetière, tandis que les fossoyeurs, à moitié ivres, ricanants dans la fosse qu'ils creusent pour Ophélie, lancent dans les mains d'Hamlet le crâne vide du pauvre Yorik.

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