‹ Le crépuscule tragiqueChapitre 10 sur 18 · LE TUMULTE · texte numérisé non relu

LE TUMULTE

La voiture du comte Zecki vint prendre Philippe le lendemain de si bonne heure qu'il ne put raisonnablement éprouver aucun remords de ne dire adieu à personne. C'était une auto découverte, le temps était splendide. mais l'air très vif, et il se sentit si en train qu'il observa, sans d'ailleurs plus de remords, qu'un tel état, proche de la joie, au moins physique, était assez peu convenable en de telles conjonctures (( publiques et privées », comme dit souvent son cher Platon. Qu'il fût médiocrement affecté de tout ce qui ne regardait que lui, des émotions ressenties la veille en revoyant après tant d'années Zosia mourante, du drame de ce grand voyage entrepris pour assister à sa mort et de cette fuite forcée avant la mort, — à la rigueur et presque de bonne foi, il pouvait s'alléguer pour excuse que, dans une catastrophe uni ver-

selle, rien de personnel ne compte plus; mais qu'il n'eut éprouvé qu'un instant hier, en causant avec le comte Zecki, et peut-être par contagion, l'angoisse, l'horreur de ce qui se préparait, qu'il fût ce matin, non seulement de sangfroid, mais allègre, comment le justifier? Ce n'est pas ainsi que, voilà trente ans bientôt, il était précipitamment revenu d'Oxford pour une mobilisation problématique... Ce souvenir et cette comparaison était précisément ce qui pouvait mieux l'éclaircir des causes de cette allégresse choquante et de cette étrange sécurité. La sécurité naît de la certitude. Les hommes ne mentent pas quand ils disent qu'ils préfèrent un malheur certain au doute qui permet encore l'espoir. Leur esprit se repose dans la certitude, même accablante, mais c'est leur corps qui en jouit le mieux : elle lui communique un bienêtre qui leur fait honte, mais duquel ils ne se peuvent défendre. C'est pourquoi l'état de Philippe aujourd'hui différait si curieusement de celui où il se rappelait d'avoir été en quittant Oxford. Alors, il doutait de la guerre; il avait même le secret pressentiment qu'elle n'éclaterait pas, tout exprès pour rendre plus cruel par son inutilité ce retour qui le désespérait. Il n'était pas, aujourd'hui, désespéré de partir, il en avait trop peu de regret, et il ne pouvait point douter que cette fuite ne fût nécessaire, urgente; il savait, officiellement, que la guerre serait déclarée dans quelques heures.

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Pour lui, n'était-elle pas déjà commencée? Etourdiment. il s'était jeté dans une embuscade d'où il avait aussi, d'ailleurs, la certituJe de se tirer, mais d'où enfm il fallait qu'il se tirât, sans perdre une minute, sans faire une faute de tactique. Il lui fallait déployer de l'habileté, de l'astuce, ne point manquer de sang-froid; et il avait, à cet égard, une si belle confiance en lui-même, une telle sûreté d'être, malgré son âge, souple, insinuant, hardi, que la dilTiculté l'amusait. Il goûtait l'allégresse de l'action, que ses contemporains, à tant de reprises, ont vainement désirée, et non pas seulement l'allégresse du beau temps et du malin frais.

Ces dispositions nouvelles lui rendirent le voyage de retour beaucoup moins pénible que celui d'aller. Il était soulagé, maintenant délivré de cette insupportable angoisse qui l'oppressait tandis qu'une première fois il traversait l'Allemagne et ne pouvait comprendre ce bruit d'armes qu'il y entendait. Le voile du mystère était déchiré. D'un bout à l'autre du trajet, Philippe eut cette lucidité merveilleuse que connaissent bien ceux qui ont été sur le terrain, où l'on voit venir, avant qu'ils partent, les coups de l'adversaire, où l'on devine s'ils seront poussés à fond ou retenus, et si c'est la peine ou non de les parer. Il avait de surcroît cet avantage de savoir que tous les gens qu'il frôlait, qui s'asseyaientauprès de lui,étaientdes adversaires, mais qui n'avouaient pas encore,

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et ne pouvaient, en conséquence, lui porter aucun coup.

Il n'ignorait pas toutefois de quoi est capable la déloyauté allemande, et ne se flattait pas d'une entière sécurité ; mais il courait tout juste assez de danger pour intéresser la partie, et ce n'était point seulement par curiosité qu'il ouvrait l'œil, comme on dit vulgairement. Cette attention constante ne l'empêchait point de penser, mais elle empêchait sa pensée de s'égarer dans le vague, en la surveillant à toute minute, en la disciplinant, en la raccordant à des observations positives. 11 avait craint de ne pouvoir méditer que dans le tumulte, et la sérénité de sa raison l'étonnait.

Même au cours de la première étape, en voiture, du château à la ville, puis, dans le train, jusqu'à la frontière allemande, bien que la plupart du temps il fût seul , à l'abri de l'espionnage et des embûches, et n'eût point d'ennemi à guetter, il pensa de cette façon prudente et calme, il ne permit point à son iuiagination ni à sa sensibilité de troubler son entendement. Ou mieux, il inaugura dès lors et il éprouva la méthode selon laquelle durant tout son voyage il lui plaisait de penser. Dès lors, il fut possédé par 1 idée fixe autour de qui devait, pour ainsi dire, se cristalliser toute sa méditation, comme les diamants de sel se déposent sur le rameau que l'on plonge dans les mines de Wieliczka : et cette idée était celle de Rex.

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Hier soir, au moment qu'il avait regardé par la fenêtre ouverte, et rêvé, à la place du lac romanlique. un de ces jardins à la française où jouait Uex enfant, l'idée de son fds s'était emparée de lui : à présent elle le possédait, et dominait, ordonnait, symbolisait toutes ses autres idées. Maintenant il reconnaissait bien cette route de Wieliczka, que la veille il n'avait pas reconnue ; mais il ne situait pas son souvenir au temps où il était venu ici pour la seconde fois, et en se cachant, et seul : il le reportait jusqu'à l'époque plus ancienne où pour la première fois il y était venu avec Madeleine et l'enfant. C'est Rex qui sur toutes les images environnantes usurpait une royauté, dont il dépossédait Zosia. Mais Philippe se pouvait-il rappeler le Philippe II de cet âge sans préférer, au souvenir de l'escapade qu'ils avaient faite ensemble chez les barbares, celui du pèlerinage qu'ils avaient ensemble accompli dans le pays hors lequel tous les autres sont barbares?

Aussitôt ressuscitaient devant ses yeux toutes les stations du merveilleux voyage. C'était Kex monté sur son âne, qui suivait la route pierreuse d'Epidaure, et à qui chaque cahot faisait faire un mouvement gracieux comme une danse; Rex, que Philippe comparait d'abord à Euphorion, mais préférait de comparer à Sophocle, élu pour chanter et danser le Péan au bord de la mer violette, sur la grève de Salamine; Rex à la fontaine de Castalie, dont il

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recueillait, dans ses petites mains réunies et creusées, les larmes avares, mais divines, pour les faire boire h son père et communier avec lui; Rex encore, sur les âpres terrasses de Delphes, les sentiers qui toujours montent et descendent, s'avançant à pas rythmés comme un initié de la veille, admis à figurer dans le cortège de la panhellénie pythique, grave comme s'il dût tout à l'heure s'asseoir luimême sur le trépied terrible et, parmi les vapeurs qui s'exhalent du sol, recevoir les conseils du dieu.

Mais le plus cher décor était celui de la baie sans nom, ovi ils avaient fait halte un soir et toute une nuit avant de se rendre au hiéron d'Asclèpios, où Rex d'un ton suppliant et impérieux avait dit : « Oh! papa, je voudrais me baigner dans la mer! » et aussitôt s'était dévêtu. ((... Qu'en dis-tu, Socrate, n'est-il pas beau de visage.»* Et tu oublierais qu'il a un viï-age s'il se dépouillait de ses vêlements, tant il est beau de tout le corps. » Et après le bain, le père et le fils avaient fait une course le long de la mer, comme les navigateurs d'autrefois, quand ils abordaient à de nouveaux rivages, célébraient des jeux en l'honneur de la divinité inconnue ; et Philippe avait gagné la course ; et Rex, ingénument, pour prix de celte victoire, lui avait oifert, en se tenant debout devant lui, serré contre lui, dressé sur la pointe des pieds, lui avait oiTert, afin qu'il les baisât, ses

paupières à demi closes, qui étaient tièdes et pures comme des lèvres. « Heureux celui qui juge les baisers de ces enfanls! Il prie les dieux que sa bouclie devienne sensible comme la pierre lydienneà l'aide de laquelle les changeurs éprouvent le litre de l'or. »

Celait ce Rex enfant qui maintenant était tout Rex pour Philippe; car, à la nouvelle de la guerre, Philippe était redevenu le père passionné qui, du fils qu'il avait créé, avait aimé longtemps, plus que l'esprit, la tendre chair, la forme et la beauté palpable, qui l'avait aimé d'un amour maternel, d'un amour divinement animal et non pas exempt de sensualité.

Rien n'égale livresse d'un sentiment que l'on croyait aboli , auquel mille choses, et surtout l'âge, semblent défendre de jamais renaître, et qui pourtant renaît, contre tout espoir, contre toute vraisemblance. Nous savons bien que certaines parties de notresensibilité, quand elles sont, à l'heure normale, refroidies, retranchées, mortes, ne peuvent revivre. Nous le savons si sûrement que nous ne faisons même pas le vain etfort de les regretter, et qu'on ne peut pas appeler résignation la manière que nous avons d'en faire notre deuil. Nul homme n'était plus stoïquement que Philippe Lefebvre soumis à la nécessité. Il ne souhaitait ni ne concevait 1 impossible. Comment eût-il pu croire que. remontant le cours des âges, il redeviendrait un jour ce jeune père qui communiait

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avec son fils à la source du Githarède et des Muses, courait avec lui sur les rivages de la mer qui ne porte pas de moissons, baisait ses paupières demi-closes en répétant une phrase du Phèdre et des vers du délicat Théocrile? Cependant, le miracle s'était produit, comme un elî'et naturel d'un événement extraordinaire; et tel en était l'enchantement, que Philippe s'attardait à le goûter en cette heure d'universelle détresse, sans même songer à la catastrophe qui demain l'anéantirait, si Némésis voulait faire payer au fils et au père l'excès de leur bonheur défendu. Mais les images qui se pressaient devant ses yeux ne pouvaient tarder d'amener en son esprit l'idée funèbre. Et d'abord, en se représentant Rex sur les terrasses de Delphes, si grave, il eut une première inquiétude, il se dit :

— Quel est donc ce mystère auquel on l'a initié.»^

Il se rappela le Céramique où dorment ses amis défunts, où il aimait naguère de les visiter, rôdant parmi les stèles et leur parlant à demi- voix :

— Est-ce toi, ô Echécrate, que ta mère en larmes et ton père, pourtant plus résigné, s'efforcent de retenir au seuil du terrible Hadès ? La Parque, ô Apollodore, sera-t-elle plus forte que ton chien fidèle qui essaie de réchaufier en les léchant tes pieds nus et déjà glacés.^ 0 Phédon, Phédon, quel jour as-tu fait couper ces beaux cheveux ?

Puis, soudain, il crut entendre les paroles de mauvais augure qui étaient échappées à André Jugon, la nuit de la nativité :

— Penses-tu que les aînés qui transmettent la torche à leurs cadets n'aient désormais rien à faire que de suivre des yeux les petites flammes vacillantes qui s'éloignent? Souvent, un de ces cadets tombe avant d'atteindre le but, et celui qui vient de donner le flambeau le reprend.

Mais ce n'était plus la voix familière d'André Jugon. c'était une voix formidable comme celle de la Pythie elle-même qui proférait celte menace, et qui donnait à l'oracle son véritable accent. Philippe tressaillit, d'une horreur plus rehgieuse qu'humaine, en croyant l'entendre prédire que celui qu'aimaient les dieux mourrait jeune, et peut-être sur un champ de bataille.

Toute cette poésie dont les souvenirs enveloppaient sa méditation s'écroula comme un décor devant une vision de réalité. Il vit le champ de bataille, lui qui jamais n'avait rien vu de pareil, bien que son imagination dès l'enfance, à l'heure oii elle se forme, eût été obsédée par la guerre ; mais elle en avait gardé on ne sait quoi de puéril et de seconde main dans sa façon de l'imaginer. 11 vit. avec cette netteté de l'hallucination, plus frappante que la perception vraie, une vaste plaine bouleversée, jusqu à l'horizon le désert, il entendit cet épou-

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vantable silence qui succède aux bruits surhumains. Restes épars et fumants des villages. Amas de cadavres. Plus lamenlahles les morts isolés, sans relief, à plat contre le sol. Les jambes raidies et dressées des clievaux. La faim sauvage des hommes survivants, qui creusent la terre de leuis ongles, pour en tirer une racine; et il flaira l'odeur infecte. Dégoût pire que l'horreur. Une grande misère et une grande saleté.

Ces derniers mots, que ses lèvres, remuant malgré lui. murmurèrent, évoquèrent Asliley Bell, et Philippe se rappela : c'est en elTet Ashley Bell qui les avait prononcés, le jour qu'au début de février, à la faveur d'un printemps hàlif et menteur, le maître avait pu aller s'asseoir avec ses jeunes disciples à leur place coulumièrc dans la Mésopotamie, et qu'il avait fait ce discours que Lefubvrc, par analogie, en dépit de la dissemblance des cadres, intitulait son discours sur la montagne. Le jour que Philippe l'avait pressé de questions, et entre autres lui avait demandé, avec une naïveté un peu sotte : « C'est beau un champ de bataille?» Bell avait répondu :

— C'est une grande misère et une grande saleté.

Mais une autre vision, brusquement, le divertit. 11 revit l'étrange vieillard, suivi d'une Anligone surannée, qui trois jours plus tôt errait sur le quai de la gare le long du train-

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hôpital, qu'il avait comparé au vieux petit moujik de Tolstoï, penché sur Anna Karénine qui va mourir, le vieillard qui lui avait — pourquoi?— suggéré l'idée de Bell; et cette figure lui rappela encore un autre Ashley Bell, qu'il n'avait point connu, sinon par des papiers et des lettres : le Bell de jadis, de la guerre civile, qui durant quatre années, sans une heure de négligence ni de repos, s'était voué aux blessés de l'un et de l'autre camp. Des versets du Maître lui revinrent ù la mémoire, de si loin, sembla-t-il, que la précision littérale de ce souvenir était la même sorte de miracle qu'on observe quelquefois au chevet des agonisants : ils se mettent à dire des mots, à réciter des phrases, d'une langue étrangère qu'ils ont entendu parler il y a des années et des années, et qu'ils ont oubliée depuis, ou qu'ils n'avaient jamais sue.

«... Cet autre, ce n'est pas à l'hôpital que je l'ai trouvé : je l'ai relevé moi-même sur le terrain. Mais c'était le soir, et l'ambulance n'est venue que le lendemain au petit jour. Alors, je me suis assis près de lui, j'ai tenu sa main dans la mienne pour lui faire prendre patience, et ainsi toute la nuit je l'ai veillé. J'ai connu pour la première fois son regard clair dans l'obscurité de la nuit et son pâle visage à la lumière des étoiles. Le vent léger du soir soufflait fraîchement, les ténèbres du champ de bataille s'étendaient autour de nous. Veille dou-

loureuse, veille délicieuse dans la silencieuse nuit embaumée I Pas une larme, pas un mot. Veille de silence, d'amour et de mort. Veille pour vous, mon fils et mon soldat. »

Mon fds... Gomment Philippe n'eût-il pas donné à cet inconnu le visage de Rex? Cette substitution involontaire ne le fit point d'abord frémir; mais il fut comme soulevé de jalousie, quand il crut entendre la même voix dire cette phrase, qui était le refrain de tous les souvenirs de guerre d'Ashley Bell : (( Celui-ci est mort en nouant ses bras autour de mon cou. » Puis il eut une révolte physique.

Une chose est impossible à la pensée humaine ! concevoir son propre anéantissement. Elle ne peut même pas concevoir l'anéantissement du corps qui l'enveloppe. Celui qui essaie d'imaginer sa propre mort se dédouble. -Lucrèce l'a dit magnifiquement : il se figure penché sur son cadavre et le considérant, comme un témoin. Philippe ne pouvait pas davantage concevoir la mort de Rex, qui était la chair de sa chair. Sa raison, plus que son cœur, se refusait à l'admettre; et la vision n'était pas encore effacée, de Rex étendu parmi la grande misère, la grande saleté du champ de bataille, les bras noués autour du cou d'Ashley Bell, qu'une victorieuse certitude s'imposait à lui que cela ne se pouvait pas. Il eut confiance, il éprouva une joie virile.

Mais une autre raison de la raison, encore

plus haute et décisive, lui interdisait d'imaginer, entre son fils et lui. cette rupture irréparable de la mort; c est qu'en même temps que l'enfant de sa chair, passionnément et matériellement aimé, il venait de retrouver le fils de son âme, l'autre lui-même, tant de fois perdu et retrouvé ; et cette fois se pouvait-il que ce ne fût point pour jamais? Ou sinon la loi suprême de la nature n'eut pas été une loi d'harmonie.

Vues à cette distance et dans le tremblement de l'heure présente, qu'elles lui paraissaient vaines, insignifiantes, et que, de si haut, elles perdaient leur apparent relief, toutes ces différences de pensée, de goût spirituel, qui avaient fait de lui et de son fils, comme de tous les pères et de tous les fils, deux êtres l'un à l'autre impénétrables et presque deux ennemis! 11 ne restait de valable que la communauté du sang. Philippe, qui même au milieu d'un cataclysme universel n'aurait su perdre sa lucidité, s'étonnait d'éprouver avec une force irrésistible, contre laquelle sa raison cette fois ne pouvait rien, avec une force d'instinct, que les Anciens eussent appelée « divine », un sentiment qui lui aurait paru, il n'y a pas huit jours, absurde ou d une insupportable vulgarité : c est que ce mot « ennemi » ne s'appliquait plus qu'aux gens du pays qu'il traversait et s'appliquait indistinctement à tous, même à ses égaux par l'esprit, même à ceux qu'il admirait hier, mais

qu'en revanche, un lien jusqu'alors secret l'attachait à tous ceux de sa race, même à de prétendus adversaires, même aux plus humbles et aux plus vils, à ceux qu'il méprisait, à ceux qui ne le comprenaient pas.

Il pressentit ce que l'on devait appeler en France, quelques heures plus tard, l'union sacrée. Sa réconciliation avec Rex en était pour lui le symbole. Toutes les plaies profondes qu'ils s'étaient faites ne lui semblaient aujourd'hui que des écorchures et, comme par enchantement, cicatrisées. Et parce qu'un si beau miracle ne peut s'accomplir sans joie, c'est de la joie, oui, une joie honteuse qu il éprouvait, en se défendant, une sorte de coupable amour, plein de reproches, troublé de vertigineux remords, pour la chose affreuse qui rendait cette merveilleuse chose possible.

Des mots lui revinrent encore, d'Ashley Bell :

(( L'amour n'est pas fils de la paix, mais de la guerre...

(( J'annonce l'amour, mais je n'annonce pas la paix... »

Il se rappela aussi cette parole :

(.( Oui, moi, Ashley Bell, aux portes de la vieillesse, j'ai la nostalgie du champ de bataille, dont je ne vous ai dissimulé ni l'horreur ni la repoussante saleté ; et si la guerre éclatait quelque part dans le monde, ilme semble que je ne pourrais pas m'empêcher d'y courir, pour voir

encore, puisque je ne peux plus faire mieux, pour voir!.., »

Et comme Ashley Bell, après avoir proiioncé ces paroles, avait longtemps fermé les yeux pour ne plus regarder qu'en lui-même, Piiilippe, en y songeant, par une imitation instinctive, ferma les paupibre?. Aussitôt lui apparut l'image de l'étrange petit moujik qui rôdait autour des wagons d'ambulance, comme en peine de partir. Il rouvrit les yeux, regarda machinalement à la portière. Le train s'arrêtait. Bizarre coïncidence I C'était encore dans la gare de la petite ville où il avait eu. trois jours plus tôt, cette même vision, oii tant d'années auparavant, Lembach — l'ennemi — venait accueillir (( son cher ancien camarade Lefebvre » avec des saints jusques à terre.

Philippe eut, a ce moment, le sentiment qu'il se réveillait, que ce n'était plus le temps de rêver, ou de penser, qu'il devait employer toute son intelligence, toute son attention, à la besogne positive et périlleuse qu'il était en train de faire, qui consistait à effectuer, en déjouant toutes les embûches, la traversée du pays ennemi — plus exactement, et pour user du terme technique : des lignes ennemies. Il redevint instantanément l'observateur imperturbable et, à l'occasion, narquois.

Il sentait ce qu'on peut imaginer que sent l'animal qui flaire, qui voit le piège qu'on lui a tendu, et qui, par bravade, passe tout à côté.

Il n'avait plus — et il en était bien aise, car cela, en vérité, était si contraire à sa franchise I — le regard oblique et fuyant, comme pendant le voyage d'aller, quand il ne pouvait se retirer de l'esprit que tout le monde le suspectait. Il regardait bien en face ses compagnons, presque tous militaires, et il lui semblait en être regardé sans méfiance, avec une froide politesse, comme si ces inconnus avaient pu savoir qu'il savait, et que ce n'était plus la peine de prendre des précautions.

Mais il lui sembla qu'on le regardait aussi avec une colère contenue. On enrageait de ne pouvoir pas faire autrement que de le laisser passer. Il songea que le président de la République, alors en Russie, aurait peut-être plus de mal que lui à rentrer à temps et que l'avantage de la médiocrité, en de pareilles conjonctures, n'est pas médiocre. Il avait tous les orgueils, même d'assez mesquins, et sa petitesse lui était souvent importune ; cette fois, il lui pardonnait cependant, parce que, outre cette sécurité qu'elle lui procurait, elle lui permettait de narguer, et qu'en somme, depuis qu'il était redescendu des cimes de sa méditation, il s'amusait.

Comme Philippe l'avait prévu, tous les incidents du premier voyage se répétaient : rencontres de trains militaires, embarquement de troupes à chaque station, arrêts interminables sur les voies de garage, et le retard qui d'heure en heure augmentait jusqu'à devenir fabuleux.

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Tout cela ne lai causait plus d'émotion parce qu'il en savait le motif. Il ne trouvait point le temps long : la roule que l'on parcourt une seconde fois semble toujours plus courte. Puis les heures d'arrivée ou de départ coïncidaient, non certes avec les chiflres portés sur l'indicateur, mais avec ceux qu'il avait calculés de tête en tenant compte de l'encombrement des lignes , et cette ponctualité relative 1 inquiétait même bien davantage que l'appareil militaire, qui ne le surprenait plus. Philippe Lefebvre fut sans doute le premier Français dupe de cette (c merveilleuse organisation allemande » dont on nous a tant rebattu les oreilles depuis.

Pour les mêmes raisons, et aussi parce qu'il n'était pas cette fois comme l'autre recru de fatigue, il opéra son changement de train, à Berlin, à la gare centrale, sans « perrichonner » comme il disait, ni faire de pas inutiles, ni être contraint de poser des questions aux employés. 11 lit une longue halte à la restauration, oii il ne lui parut point que la proportion des officiers fût sensiblement plus forte que la normale. 11 eut môme le bonheur de n'en avoir pas un seul dans son compartiment, qu'envahit à propos toute une famille, père, mère et trois enfants : gens probablement fort riches ou de haute naissance, puisque, contre l'habitude du pays, ils voyageaient en première classe, mais qui ne payaient pas de mine et semblaient appartenir au milieu le plus bourgeois.

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L'agrément fat tel pour Philippe de ne plus voir d'uniformes autour de lui qu'il eut celte fois l'illusion entière de la sécurité, 11 en sut gré à ses nouveaux compagnons de route, à tel point qu'il put concevoir pour leur bonhomie vulgaire une manière de sympathie. Ce bon sentiment, précaire, ne résista point à l'étalage et à la consommation de leurs mangeailles. La vue et l'odeur réveillèrent en Philippe cette répugnance, plus instinctive que de parti pris, cette répugnance de peau qu'il avait depuis son plus jeune âge pour tout ce qui est allemand. Il se lencogna, ferma les yeux...

Qu'aurait-il pu regarder, observer, qu'il n'eût regardé, observé déjà cent fois depuis le commencement de son voyage? Il essayait même de ne pas entendre l'insipide conversation des mioches : les parents lisaient des magazines et, leur repas fini, ne desserrèrent plus les dents. Les heures passaient, la nuit vint.

Après un changement imprévu de train, Philippe se trouva seul avec un inconnu dans une cabine de sleeping à deux lits. Il se coucha aussitôt et s'endormit, ayant épuisé tous les sujets auxquels il pouvait appliquer sa pensée. A la frontière même, il n'eut qu'un demi-réveil: il reprit tout juste assez de conscience .pour songer qu'il était échappé du piège et en sourire malicieusement. Ce n'est qu'au vrai réveil du lendemain qu'il eut le sentiment d'être (( dans nos lignes ». Il se hâta de se lever,

«pour voir». Un aspect nouveau de toutes choses le saisit.

Au premier pont qu'il vit gardé par un soldat, il comprit que l'alerle était donnée. Il venait de traverser l'Allemagne dans un cliquetis de sabres, parmi le torrent des armées dirigées vers les deux frontières; et le doute une fois dissipé, l'angoisse passée, en dépit, à cause peut-être de l'avertissement qu'il avait reçu, ce spectacle trop ordonné ne lui avait pas fait plus d'impression qu'une colossale parade : ici. où il n'apercevait aucun mouvement de troupes, la vue de quelques sentinelles suffît à lui donner l'émotion de la prise d'armes. Il lui parut que c'était la France, surprise et menacée, qui cependant était la première prête et déjà sur la défensive. Il avait confiance.

Puis, il n'était maintenant plus entouré que de Français. Il devait s'y attendre, mais il était comme heureusement dépaysé, il hésitait encore à se livrer. Autour de lui circulait cette chaleur d'amitié qu'il avait lui-même pressentie au cours de sa méditation solitaire. Presque tous les passagers du train venaient d'Allemagne, d'où ils s'étaient, comme Lefebvre, tout juste évadés u temps. Ils se contaient mutuellement leurs histoires, qui ressemblaient à la sienne; et c'est en les écoutant qu'il commençait de prendre peur du danger qu'il ne courait plus, d'admirer avec moins d'ingratitude le miracle de sa délivrance. On se faisait

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part des nouvelles que l'on avait pu recueillir çù et là, dont la plupart étaient fausses, mais les curiosités avaient un appétit si aiguisé qu'elles s'en accommodaient. Philippe s'amusait de voir que, par un brusque retour de son caractère, il devenait, à l'exemple des autres, familier, communicatif, crédule.

Il songeait si peu à s'isoler de ces frères inconnus qu'il ne s'avisa que fort tard d'envoyer une dépêche à Madeleine : il ne l'aurait pu faire en Allemagne, mais l'aurait dû faire dès la première station ce matin. La crainte que ce télégramme n'arrivât plus tard que lui l'irrita et le divertit pendant les dernières heures du voyage. Aux approches de Paris, il fut ressaisi par le sublime et mystérieux intérêt du drame partout secret et partout sensible. Nulle agitation, nuls gestes, nuls éclats de voix ne trahissaient la fièvre universelle, mais seulement une odeur de fièvre, la montée de la température, l'haleine chaude de Paris tout proche. Seulement, ici, uniquement sans doute parce que les ponts et les ouvrages d'art sont plus nombreux, on voyait beaucoup plus de sentinelles et, sur les chemins de la banlieue , plus de pantalons rouges.

Par une contradiction qui, dans ces grandes secousses, est ordinaire, Philippe maintenant souhaitait que sa dépêche ne fût pas arrivée. Il eût préféré de reprendre contact avec Paris sans témoin, d'éprouver des émotions qui ne dussent rien qu'à lui-même, d'être seul, une

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dernière fois : il sentait bien que pendant tout le développement de l'action, et jusqu'au dénouement, il n'aurait plus le droit d'être seul. Mais, quand il regarda par la portière, avant de l'ouvrir et de descendre, il vit d'abord, sur le quai, toute droite, culme et sérieuse, Madeleine qui l'attendait. Il ne put se défendre de remarquer, en son abord, on ne sait quoi — il osa penser : de romain. — avec quoi il sentit que sans effort et. bien entendu, sans affectation aucune, il était en harmonie. Puis il observa chez les voyageurs qui débarquaient en même temps que lui, chez les amis ou les parents, beaucoup plus nombreux que d ordinaire, qui étaient venus au-devant d'eux, ce même sérieux, cet air de préoccupation sans accablement; la dignité simple des accueils, la suppression, par un accord tacite, de toutes les fausses marques de joie qui rendent si ridicules les arrivées dans les gares ; la décence et la brièveté des dialogues qu'il prenait au vol, ou qu'il devinait rien qu'au mouvement des lèvres; et partout l'action, une hâte méthodique; quelques plantons en tenue de campagne qui, pour ainsi dire, encore plus officiellement qu'aux stations précédentes, signifiaient la menace de guerre; et cette mise en place, cette première répétition d'un spectacle militaire faisait un frappant contraste avec le spectacle déjà au point que Philippe venait de voir en traversant l'Allemagne : chez l'ennemi, c'était le branle-bas

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d'une garnison que l'Empereur vient d'alarmer ; ici la nation libre, prête à se lever en armes.

Il toucha la main de Madeleine, ou plutôt leurs yeux se touchèrent, s'interrogèrent et se répondirent avant qu'ils eussent articulé une syllabe. Madeleine, d'une assez haute intelligence pour se permettre d'avoir des opinions sur toutes choses, était avec cela si femme et si épouse qu'elle semblait, sitôt qu'elle se retrouvait au contact de Philippe, lui demander d'abord avec déférence ce qu'elle devait croire. Elle sut, dès ce premier regard, non point certes ce qu'on lui avait annoncé à Wieliczka, mais ce qu'il pensait intimement et qu'il était raisonnable de penser comme lui; elle sut qu'il avait la certitude de la guerre, qu'elle avait depuis deux jours. Certains d'en être alTectés de même, selon leur coutume ils ne perdirent pas leur temps à échanger des réflexions, nécessairement pareilles. Le premier mot de Philippe fut :

— Et RexP

— Il esta la maison, dit Madeleine. Il est arrivé hier.

Philippe se rappela un autre retour : son retour de Naples et de Pompéi, oii il avait erré parmi les ruines avec Zosia et vu la ville morte se ranimer sous la pluie. Il se rappela comme il était angoissé ce jour-là, que, pour être délivré plus tôt de son angoisse, il avait télégraphié à Madeleine de venir au devant de lui, à la gare, et que de même son premier mot avait été : « Et

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Rex? » et que Madeleine lui avait répondu : « Il est au collège ». comme elle lui répondait aujourd'hui — le contraire : « Il est à la maison. ))

Alors, et aujourd'hui, avec cette faculté de pressentir qui l'clonnait, qui l'elfrayait parfois comme un don surnaturel, il avait, en effet, prévu les deux réponses. Les mêmes mots allaient encore sortir de ses lèvres : c< Il n'est pas venu .3 )) Mais Madeleine les devina et ne lui laissa pas le temps de les prononcer.

— Rex, dit-elle, m'a chargée de l'excuser auprès de loi.

L'entente perpétuelle et l'extrême politesse du père, de la mère et du fils rendaient tout froissement impossible entre eux malgré leur ombrageuse sensibilité : l'excuse ou la justification précédaient toujours le reproche. Madeleine expliqua brièvement que Rex, h la première menace de guerre, avait demandé son rappel en France et l'avait obtenu aussitôt. Arrivé à Paris lavant-veille, il devait partir le surlendemain, pour joindre le régiment d'infanterie auquel il était attaché, à la frontière du nord. Il était de ceux qui avaient reçu leur feuille de route aA'ant le décret démobilisation. Ces trois journées qu'il passait à Paris étaient prises par d'innombrables courses et' par la mise en ordre de ses affaires personnelles. Il avait dû se rendre au gouvernement militaire.

— Nous le trouverons sans doute à la mai-

son, dit Madeleine. Au lieu de rentrer, s'il avait su que ton train aurait tant de retard...

— Il n'en a pas encore trop, dit Philippe.

— Non...

Elle hésitait. Pour une fois, son tact ne l'avertissait pas si, par simple politesse, afin de témoigner à Philippe qu'elle n'avait pas de rancune, elle devait s'informer de Zosia, ou si mieux valait ne point parler de ces choses, plus que jamais passées. Ici encore, leur faculté de se comprendre sans traduire leur pensée secrète par des mots les sauva. Philippe sut épargner à Madeleine l'embarras de poser la question, et à lui-même l'embarraL d'y répondre, en y répondant d'une façon indirecte, sans prononcer aucun nom.

— Je n'ai fait, dit-il, qu'aller et venir. Les voyages, là-bas, sont déjà entravés bien autrement qu'ici, et les retards, insensés I Deux heures après mon arrivée, j'ai été avisé par quelqu'un du pays que je devais repartir le lendemain à l'aube, ou que sinon je ne passerais plus.

Madeleine devina, mais sans presque le sentir, tant elle était environnée d'un tragique plus pressant, le tragique de ce grand voyage inutile et de cette visite suprême écourtée.

Ils étaient enfin hors de la gare et, malgré la bousculade, ils retrouvèrent sans peine l'auto. En y montant, Madeleine sourit, et dit :

— Nous n'avons probablement plus beau-

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coup de temps à en profiler. Il paraît qu'on réquisitionnera les voitures ?

Philippe fit un geste d'indifférence. Tous deux se recueillirent quelques instants. Le silence dura jusqu'au tournant d'une rue oii , voyant une vingtaine de badauds attroupés devant une afTiche, il fit un mouvement brusque, et le geste de frapper à la glace d'avant pour arrêter le chauffeur.

— Est-ce que...? raurmura-t-il.

Et, sur une interrogation muette de Madeleine :

— Non, je me demandais si... si c'était déjà Vaffiche... Mais on ne peut guère l'attendre avant deux ou trois jours.

Cela le fit penser qu'il n'avait pas encore dit positivement à Madeleine ce qu'il savait; car il savait,~lui : les autres pouvaient douter encore. Il se reprocha de ne lui avoir pas rapporté sa conversation avec le comte Zecki. Il le fit aussitôt, avec la précision et cette sorte de loyauté qui lui étaient coutumières, mais d'une façon, pour ainsi dire, abstraite, en oubliant lui-même si totalement les circonstances, le lieu et le décor que pas un mot n'évoquait, fût-ce malgré lui et à son insu, le parc romantique et le château, sa chambre, ni, au-dessous de lui, dans l'atelier, parmi les costumes et les ébauches, sous la tapisserie des drapeaux, cette fille glorieuse et passionnée, depuis si longtemps mourante, qui n'était pas morte à temps.

Puis, comme si sa langue se fût enfin déliée, il fit. revenant plus en arrière, le récit de son double trajet, mais à rebours : le retour d'abord , ensuite l'aller; et cette fois ce fut tout le contraire : les images obsédaient sa mémoire, rien que les images, les sensations, l'angoisse, qu'il traduisait en termes saisissants. Celte angoisse, il la communiquait à Madeleine, muette et attentive. Tous deux étaient si loin, là-bas, qu'ils ne s'aperçurent qu'à l'arrêt de l'auto qu'ils étaient à la maison. Et de nouveau, mais plus franchement que tout à l'heure en débarquant à la gare, Philippe eut le sentiment de l'arrivée, de la délivrance, de l'asile — un asile si précaire I Il eut aussi une de ces grandes joies puériles, dont il était fier de se sentir capable encore, presque au seuil de la vieillesse : Rex, impatient, était à la porte, sur le trottoir, et le guettait; comme jadis, quand papa était par hasard un peu en retard, et qu'il venait ainsi, nu-tête, le guetter dehors, toute sa petite âme bouleversée par la crainte d'un invraisemblable accident.

Ce souvenir s'accordait si bien avec la résurrection de la paternité passionnée d'autrefois qu'en même temps que Philippe en souriait, il en fut ému jusqu'aux larmes. Le visage de Rex ne contrariait plus des souvenirs si lointains. Il n'avait plus cet aspect de moine soldat que Philippe lui avait vu lors de son premier retour d'Afrique. Non seulement il avait coupé sa

barbe, mais il s'était, selon la mode, entièrement rasé. Cet homme grave semblait un adolescent, et même qui a des ingénuités de physionomie, des éclairs d'enfance dans les yeux. Pour ces raisons visibles, Philippe eut encore mieux le sentiment de l'avoir retrouvé, ils s'embrassèrent tendrement, sans la gaucherie des hommes qui s'embrassent ; et de ce moment ils semblèrent ne se plus pouvoir séparer. Lorsque l'un des deux quittait la pièce où ils se trouvaient ensemble, l'autre était distrait et désemparé. Ils se suivaient de chambre en chambre, si incapables de résister au besoin de se voir constamment que, pour la première fois peutêtre de leur vie, ils se relâchaient de cette discrétion scrupuleuse qui avait toujours été la règle de leur amitié.

Cette reprise de l'intimité ancienne ne devait durer que jusqu'à demain. Pouvaient-ils, une seule minute, n'y point songer.^ En toute autre circonstance, leur plaisir en ei*it été gâté ; mais aujourd'hui, ils étaient trop pénétrés de la gravité de l'heure pour se permettre des raffinements de sensibilité si puérils et si peu stoïques. Ils voulaient pleinement jouir de leur réunion brève, et ils se forçaient d'oublier l'adieu si proche. Ils voulaient surtout être et causer « comme à l'ordinaire ». Leur entretien était sérieux; il était aussi enjoué, facile : ce n'était pas pour eux une nouveauté. Ils évitaient de se taire mutuellement des recommandations, de

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prendre des dispositions solennelles. Il fallut bien cependant que, le lendemain. Uex dît à son père les choses que l'on ne peut se dispenser de dire à ceux qu'il est possible que l'on ne revoie jamais. Il le fit avec une parfaite simplicité, une grâce charmante.

Il remit à Philippe un assez volumineux paquet; il avait, comme jadis, le sourire timide et inquiet des débutants en présence d'un maître.

— Père, dit-il, veux-tu me permettre de te confier mes paperasses .►^ Tu as eu la bonté de ne pas me dire, mais j'ai bien appris tout seul, qu'à vingt ans on écrit un livre, et que même on y prétend mettre tout ce qu'on croit avoir dans la tête, on fait une « somme ». Ensuite, on devient plus prudent, moins pressé. C'est ce qui m'est arrivé. J'ai été plus sage que toi, ajoula-t-il avec une expression de malice qui était presque d'un enfant gâté; car toi, tu voulais publier mon premier ouvrage, et c'est moi qui ne l'ai pas voulu.

Philippe songea : « N'était-ce que par sagesse.»^ )) Mais il s'interdit de réveiller, fût-ce en lui-même, le souvenir des différends de pensée qui s'étaient élevés entre son fils et lui ; et même il sut gré à Rex d'avoir peut-être forgé cette explication.

— J'ai seulement beaucoup réfléchi depuis trois ans ; et comme je pense volontiers la plume à la main, tu vois, cela fait un grand nombre de

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pages. Ce n'est pas un journal, mais de simples notes, quoique je les aie datées, pour me donner des points de repère si je veux me relire, m'examiner et reconnaître la route que j'ai suivie... Je n'ai pas toujours suivi, père, celle que tu m'avais montrée... ,

Il baissa les yeux d'un air si docile et si confus que Philippe, à son tour, ne put se défendre de sourire, et dit :

— Ce n'est pas un péché, mon enfant, de penser par soi-même et de librement contrôler l'enseignement que l'on a reçu.

Rex releva la tête et le regarda bieu en face, de son beau regard franc, qui avait, comme celui de Philippe, la vertu presque surnaturelle de lire dans l'ame d'autrui.

— Ce n'est pas un péché, dit-il, mais c'est souvent une grande tristesse.

Philippe ne répondit point par des mots, mais par une expression de ph^'sionomie qui en disait plus long.

— Pour moi aussi, dit Rex en lui prenant la main.

Après un silence, il poursuivit :

— Si tu es très curieux, lu liras tout cela tout de suite. Si tu veux me faire bien plaisir, tu attendras... la fin... de ce qui commence. Je suis encore très incertain. J'ai des idées en puissance. . . d'autres qui ont déjà changé. . . d'autres qui changeront... Cette lecture t'irriterait peutêtre, et peut-être injustement... S'il m'arrive

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un accident (il ne dit même pas (( s'il m'arrive malheur »), ohl alors, tu liras, et je suis tranquille : tu es non seulement si intelligent, papa, mais si jeune, d'intelligence comme de visage, que tu comprendras, bien mieux que moi, ce que j'aurais fait un jour de ces éléments épars, divers, incohérents. Si tu as à me regretter, tu regretteras le Rex que j'aurais pu être ou que tu imagineras, et je n'y perdrai rien. Ne parlons pas de ça. Voici un autre paquet. Ce sont les lettres que j'ai reçues depuis trois ans de la princesse ïverskoï.

Bien qu'il l'eût dit du ton le plus naturel et avec assurance, aussitôt après il rougit, comme un tout jeune homme qui est sorti par bravade avec sa première maîtresse et qui rencontre son père au coin de la rue. Pour se donner du courage, il plaisanta légèrement.

— Tu m'as trop bien élevé pour que je te remette ce paquet ficelé, cacheté et scellé de mon sceau. L'enveloppe est ouverte. J'aimerais mieux cependant, papa, que tu ne lusses pas ces lettres.

Il rougit encore.

— Ohl ce n'est pas pour ce que tu crois... Mais j'ai peur qu'elles ne te semblent... bizarres... et que tu n'aies d'autant moins d'indulgence pour celle qui les a éèrites, que tu en as plus pour moi.

— Est-ce tout.»^ demanda Philippe d'une voix un peu lointaine.

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LE CBEPU8CULE TRAGIQUE 2:il

— Oui, dit Rex fermement. Tout ce que j'aurais encore à te dire, tu le sais, j'aime mieux ne pas le dire. Je sais tout ce que tu me répondrais, je préfère que tu ne ma répondes pas. C'est mieux.

— Oui, dit Philippe.

Celle fois, ils ne s'embrassèrent point. Cela leur eût semblé trop dramatique. Ils ne se serrèrent même pas la main. Mais Rex, qui avait place le tabouret où il était assis tout à côté de la chaise où était assis Philippe, se laissa tendrement aller contre lui. Comme jadis quand il était petit, il reposa sa tête sur l'épaule de son père. Un moment, se renversant plus encore, il regarda de tout près le visage de Philippe, qui était un peu au-dessus du sien, et il fit un délicieux sourire d'enfant où il y avait de la fatuité, delà confiance et encore de la malice. Ce fut leur véritable adieu.

Le reste de la journée se passa comme si le monde et chaque famille n'eussent pas été à la veille de l'épouvante et de la catastrophe. Après dîner, Phihppe et Madeleine conduisirent Rex à la gare du Nord. Ces premiers départs étaient (( individuels » (c'est le terme technique), et aucun signe trop visible ne les obligeait de se rappeler pourquoi leur fils les quittait. Ils pouvaient s'imaginer, à cette époque de vacances, que Rex, insouciant, s'en allait passer quelques semaines à la campagne chez un ami. Ilsavaient peu d'émotion apparente, peut-être point

d'émotion réelle. Ils étaient seulement comme engourdis et mornes ; une fatigue générale les empêchait de surveiller eux-mêmes ce qu'ils pouvaient sentir et penser.

Cependant, par réaction contre un état qui lui était si peu coutumier, Philippe éprouva le besoin d'être seul, de s'interroger, de se recueillir.

— Je voudrais faire quelques pas, dit-il à Madeleine. Me pardonnes-tu de ne pas t'accompagner ?

Elle préférait peut-être aussi être seule. L'auto la ramena.

Philippe alla vers le boulevard, oii il y avait un peu de fièvre. La déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie venait d'être publiée. L'action historique se développait, comme beaucoup pressentaient déjà, comme il savait, lui, qu'elle devait se développer, sans que rien pût désormais en arrêter le cours fatal. Et il songeait :

— Quand est-ce que nous, nous mobiliserons ?

La certitude que cela serait, dans quelques jours, ou dans quelques heures, lui donnait une impatience que cela fût tout de suite, pour en finir. D'ailleurs, pour lui, est-ce que la guerre n'était pas déclarée, puisque Rex était parti.^^

Machinalement il regardait les vitres des bureaux de poste, les façades des monuments publics où devait bientôt être affiché l'ordre de

mobilisation, comme s'il avait pu l'être déjà. Il poussa jusqu'à la mairie de la rue Drouot et rôda quelque temps devant la porte; mais il y avait là trop de monde.

Il alla rue d'Anjou, à la mairie du huitième arrondissement, et comme une dizaine de personnes semblaient aussiattendre quelque chose, il s'enhardit. Il demanda à l'agent de service si c'était pour ce soir qu'on attendait l'ordre de mobilisation. L'agent « n'en avait pas connaissance )). Il rôda encore près d'une heure, sans penser distinctement à rien. Puis il alla vers l'Elysée, où il vit des lumières ; et il se promena sur le trottoir en face, longtemps.

Il vit sortir une automobile, éclairée à l'intérieur, où il reconnut le président du Conseil.

Il murmura :

— Ce n'est pas pour ce soir.

Et il appela un fiacre pour rentrer chez lui.

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