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LA VICTOIRE EN DEUIL

Philippe Lefebvre croyait ne point partager l'illusion, alors générale, d'une guerre très brève; mais ce qu'il appelait une guerre très longue était si loin de ce qui fut, si voisin des calculs qui la prévoyaient courte, qu'il ne semble pas, à distance, avoir différé sensiblement de l'opinion commune. Son impression, tout à fait naïve et primitive comme à cette époque, oii nul événement ne répondit aux expériences du passé ni ne fut à la mesure de l'histoire, son impression était qu'il avait dit adieu à Rex pour toute la guerre, et que jusqu'au dernier jour, non seulement il ne le verrait plus, mais pas une seule fois il n'entendrait parler de lui.

Ayant passé l'âge de participer à l'action, il se représentait son propre rôle comme réduit à l'attente du retour de Rex. Et sans doute, il

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concevait cette attente assez dramatique , ou traversée d'angoisses, ou toute faite d'une seule angoisse continue et sourde : ainsi, du haut de la l'alaise, la femme du pêcheurd'Islandeguette la voile tardive et lente à revenir ; mais il avouait que cette angoisse, pour ainsi dire obligatoire et de convenance, était supportable, grâce à une certitude de tous les dénouements heureux, qui s'était imposée à lui dès le premier jour et ne laissait point de place à la plus légère inquiétude, au plus vague : « Si pourlanl... » Lorsque les Allemands furent aux portes de Paris, quand le plus élémentaire et le plus irréfutable raisonnement démontrait qu'ils n'avaient qu'à le prendre, l'instinct de Philippe lui attestait qu'ils ne le prendraient pas. Cependant la patience, une sorte de sagesse plutôt que de résignation, un stoïcisme, après tout, facile, lui semblaient pour le moment les seuls efforts, les seuls sacrifices que l'on pût exiger de ceux qui assistaient à la guerre et ne la faisaient pas.

A rebours de ce qui lui arrivait d'ordinaire, aucun des menus faits de ces premières semaines ne s'accomplit, pour lui du moins, en conformité de ce qu'il avait pressenti. D'étranges dédoublements de sa conscience l'élonnèrent; dont le premier fut que, sans perdre l'illusion d'attendre dans l'immobilité, il passa pratiquement toutes les premières journées de la guerre dans un état de mouvement perpétuel. 11 ne

tenait pas en place. Il avait une extrême curiosité de tous les spectacles, bien naturelle si elle ne se fût accompagnée de ce sentiment bizarre qu'ils lui étaient tous indifférents, et qu'une seule chose ne lui était pas indifférente. Du matin au soir, il allait de tous les côtés, toujours à pied : il ne croyait pas que ce fût par besoin de vivre, de voir, par scrupule de ne rien laisser échapper, mais plutôt pour tuer son idée fixe, qui cependant ne le gênait pas; pour la tuer par une fatigue physique, dont, malgré tous les excès, il n'obtenait pas la sensation.

Autre chose le déconcertait, et lui causait cette anxiété, ce malaise presque physique et cependant parent du remords, que provoquent en effet les dédoublements de conscience, quand ils sont trop marqués et affectent notre vision intérieure d'une sorte de diplopie. Il avait préjugé dès la première alarme que sa personne, jusqu'à la fin de la guerre, se fondrait avec celle de la patrie, qu'il n'aurait plus dépensées ni de sentiments que puisés à la source commune, et que sans peine, probablement sans aucune intervention de sa volonté, par la force majeure des circonstances, il abdiquerait son moi. Par ce (( moi », il entendait aussi bien celui de Rex, auquel il n'était pas seulement uni, mais identifié : de sorte que c'était comme un mystère de la Trinité, un seul être en trois personnes. Et voilà que ce mystique préjugé était nettement démenti !

Jamais au contraire le moi propre de Philippe Lefebvre n'avait été si conscient de son indépendance. Même parmi la foule, dans la rue où il errait à toute heure, il ne subissait que par brefs assauts cette influence à laquelle, en temps ordinaire, on ne se dérobe point facilement dans une simple salle de théâtre, et qui fait que l'on cesse d'être un individu distinct. Au lieu d'y céder malgré lui. malgré lui il y résistait, et comme parlent les philosophes, dont il ne se déshabituait point d'aimer les formules, « il se posait en s'opposant ».

Il sentit cette opposition avec une force singulière quand il vit, environ la fin d'août, presque tous les gens de son monde partir à la débandade. Certes, il ne songea pas un instant à les imiter et ne discuta même point avec Madeleine une question tranchée d'avance. Il ne s'attribua, pour cette circonstance, aucun mérite : il avait la certitude intime — absurde — lui-même la jugeait absurde — que la Ville ne serait pas prise. Mais il éprouvait un étrange et dédaigneux plaisir à voir fuir tous ces gens, une impatience de les voir filer plus vite, pour être encore plus indépendant, étant seul; et il reconnaissait son ancien goût de la solitude, à peine humain, presque pervers.

Quand ce qu'on appelle Paris, le sien, fut vide, il en eut un immense soulagement. Il recommença ses promenades des premiers jours. Paris, sauf dans les quartiers riches, n'était pas

réellement vide ; mais le peuple qui restait, ce peuple avec qui d'abord il s'était senti si mêlé, malgré ses iuslincts de classe et d'inégalité jalouse, maintenant il le regardait en spectateur, — oh! assurément avec sympathie. Avec amour... Rien ne suppose la dualité comme l'amour.

Le premier dimanche de septembre, il fit une très longue marche. Il alla jusqu'aux barrières, jusqu'à la porte de Vincennès. Ce fut une étrange après-midi, chaude et splendide, 01] il reconnut l'ancienne douceur de vivre, et où rien ne décelait l'angoisse d'un peuple entier menacé de disparaître demain. C'est qu'il ne restait plus personne, lui peut-être excepté, de ceux qui avaient le moyen d'avoir peur. Philippe, qui dédaigneusement les avaitregardés fuir et ne se sentait rien de commun avec eux, aurait dû en revanche être à l'unisson de cette foule plébéienne, endimanchée, naïve. Il souriait quand il la voyait admirer ingénument les défenses très peu formidables que l'on improvisait sous les murs de Paris : troncs d'arbres renversés, herses de fer ou de bois, en forme de râteliers pour bicyclettes. Il recueillait les propos, les mots (( peuple », pour lesquels il avait un goût de raffiné. Il éprouvait, en vérité, pour tous ces braves gens, une sympathie presque tendre, ce qu'on appelle fraternité. Il n'eût demandé qu'à frayer avec eux : il ne parvenait pas à se confondre. Il souffrait de cette sorte d'excom-

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munication, quoiqu'elle fut h demi volontaire. En souffrait-il ? Sa tristesse n'était pas sans orgueil, comme celle du Moïse de Vigny dont il se répétait les sombres et hautaines paroles :

Hélas! je sh/.<?, Seigneur, paissant el solitaire...

Il rentra rue de Babylone, à pied encore, très lentement. Il n'était guère plus de cinq heures quand il arriva, et il fut surpris de voir qu'on le guettait, d'entendre que. du plus loin qu'on l'aperçut, on cria à Madeleine :

— Ah I Voilà monsieur I...

L'ébranlement continuel des nerfs faisait

alors que les plus fermes étaient toujours prêts de supposer le pire, Philippe imagina pour la première fois la possibilité de recevoir une mauvaise nouvelle; et il se hâta; son cœur battait très fort. Madeleine venait à sa rencontre, calme et sérieuse.

— Non. rien de mal... répondit-elle d'abord a l'interrogation muette de Philippe. Mais on vient, il y a quelques minutes, de me téléphoner... Qui.*^... Un camarade de I\ex, j'ai mal entendu le nom.

— Téléphoner?

— Leur régiment revient sous Paris, parchemin de fer, en deux convois. L'officier qui m'a parlé est arrivé par le premier train, à la gare de Pantin, oii nous pourrons, vers six heures, voir Rex qui arrive par le second.

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Elle perdit soudain son sérieux ; elle fit le délicieux sourire d'une mère qui va revoir son enfant, qui savait la chose impossible et qui dirait volontiers : « J'en étais sûre 1 » Philippe avait eu, un instant, la même expression de physionomie. Puis leurs sourires s'effacèrent. Ils se demandèrent — des yeux :

— Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire?

Ils n'ignoraient pas la retraite précipitée, l'avance de l'ennemi; mais ils n'en savaient rien que par ouï-dire. Ils n'en avaient pas encore été avertis personnellement, comme ils l'étaient maintenant par ce retour de Rex, signe, demiaveu du désastre. Leur joie en était glacée.

Par bonheur, ils n'avaient pas le loisir d'examiner de si près leurs sentiments. Ils prirent l'auto, que la réquisition ne leur avait pas encore enlevée.

— Quand je pense, disait Philippe, que j'aurais pu ne pas rentrer à temps 1

Puis il ne disait plus rien, ni elle. Tous deux songeaient à vide. La voiture avait traversé la Cité, suivi le boulevard de Sébastopol, le boulevard de Strasbourg, déserts, sans une auto de maître, sans un fiacre. Philippe se rappelait le mouvement de l'après-midi, et par contraste, l'abandon, la solitude lui semblaient véritablement tragiques. Ils passèrent près de la gare de l'Est et prirent la longue rue d'Allemagne — la rue d'Allemagne — toute droite, on ils retrouvèrent la foule, — une foule de femmes,

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d'enfants, de vieillards; et Philippe, songeant toujours à la femme du pécheur d'Islande, qui, droite sur le sommet de la falaise, guette et attend, imagina ces villages de Bretagne où, pendant le temps de la pêche, on ne voit plus ainsi que des femmes, des vieillards et des enfants.

Il se ressouvint, parce que c'était le contraire, d'autres villages qu'il avait jadis visités aux environs de Marennes, où, quand vient la saison des huîtres, toutes les femmes, employées à la ville, s'en vont, et où il ne demeure que des mules, dont l'inquiétude justifie l'adage du Livre : « Il n'est pas hon que 1 homme soit seul ». Mais la longue rue n'avait point cette trouble mélancolie, ni des villages de Bretagne ni des villages de Charente. Sous le soleil encore très haut, très chaud, elle se donnait des airs presque choquants de paix et de gaîlé. Tous les gens riches étant partis et leurs quartiers abandonnés, c'est là que les marchands ambulants venaient vendre les fleurs et les fruits, qui cette année étaient en abondance. Ils les vendaient presque rien. Les ménagères du voisinage se pressaient autour de leurs voitures pour profiter de l'aubaine. Quelques marchands, qui n'avaient même pas de voilure et portaient seulement des paniers, coururent après l'auto. Philippe la fit ralentir, baissa la vitre, et acheta d'humbles fleurs, afin de les donner tout à l'heure à Rex.

Puis ce fut la porte, le triste village, la gare

de ceinture. Les trains se succédaient presque sans interruption. Quand ils faisaient halte, c'était très loin du quai. Philippe et Madeleine aussitôt désespérèrent. Gomment Rex, parmi cette agitation, ce désordre,. ces manœuvres où ils ne comprenaient rien, ne leur eût-il pas échappé ? Ils pensaient :

— Pourquoi nous a-t-on fait une fausse joie?

Cependant, d'apparence, ils étaient calmes, beaucoup moins ahuris, certes, qu'un capitaine, que poliment ils prièrent de les renseigner. L'officier mit à leur disposition un vieux territorial garde-voie, fort peu militaire, qui les conduisit au-devant du train dès qu'il fut signalé. Ils marchaient entre les voies, trébuchaient sur le ballast. Et soudain, derrière une vitre sale, ils aperçurent le visage de Rex, qu'ils avaient cru ne point revoir tant que ces choses ne seraient pas finies.

Ce qui frappa d'abord Madeleine et Philippe fut l'enfance de ce visage. Le rajeunissement qui les avait charmés quelques semaines auparavant devenait excessif et miraculeux; il les faisait sourire d'aise. Ils ne soupçonnaient pas le présage. Comme la mémoire, dit-on, retrouve parfois, à la minute oii elle va se perdre toute, ses images les plus lointaines, le visage, qui n'est que l'illustration de la mémoire, quand il retrouve ses plus anciens traits, cette transfiguration séduisante n'annonce-t-elle pas aussi la

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fin? Mais le signe eût été funèbre, et comment rien concevoir de iriste à la vue de celte innocence, de cette gaîté naïve?

Rex avait les façons d'un écolier qui fait à ses parents la bonne surprise, la plaisanterie de tomber chez eux quand ils le croyaient empêché, et qui rit de leur ctonnement joyeux. Luimême avait un air émerveillé, parce que c'est l'expression ordinaire des enfants; mais il savait bien que ses parents seraient avertis de son passage et ne doutait pas qu'ils ne vinssent l'embrasser. Il ouvrit la portière, descendit lestement du wagon, et leur sauta au cou. Une se souciait pas des témoins, il oubliait ses pudeurs ombrageuses, il était naturel et ingénu.

Et cette rapide embrassade, ce fut tout. La manœuvre du train pouvait, s'ils avaient eu plus de chance, durer une heure : elle dura cinq minutes. Rex dut, presque aussitôt, regrimper dans son wagon. 11 avait baissé la vitre. Tandis que le convoi s'éloignait, penché dehors, il faisait un geste d'adieu ; et ce geste, et le geste d'accueil de tout à l'heure, la vision de celle bonne figure si simplement gaie, où ne se marquait nul souci, tels étaient les trois souvenirs que Philippe sentait se graver dans sa mémoire heureuse et cependant toute frémissante de peur après coup.

Il se disait encore :

— Et j'aurais pu le manquer! Comme cela a été court I

Rex avait déjà disparu depuis longtemps quand Madeleine se demanda :

— Comment pouvait-il avoir si bonne mine et être de si bonne humeur après les terribles fatigues et les angoisses de ce mois ?

Le soupçon lui vint que, pour ne pas l'effrayer, ni son père, il avait pu feindre cette bonne humeur, peut-être même la bonne mine ; et le mensonge lui parut si tendre que des larmes lui montèrent aux yeux.

Elle était de nouveau, à côté de Philippe, dans la voiture. Elle le regarda furtivement. Elle fut frappée de la mansuétude et de la bonté qui aujourd'hui se laissaient lire sur ce visage grave, ordinairement plus fermé, même pour elle. Elle ne savait que dire à Philippe et n'éprouvait le besoin de lui rien dire; cependant, pour la première fois, le silence, entre eux si fréquent et si naturel, les gênait. Madeleine chercha la main de Philippe, qui allait au-devant de la sienne...

Il était l'heure du dîner quand ils arrivèrent à la maison. Ils n'avaient pas faim, quoiqu'ils n'eussent ni la gorge ni l'estomac serré; ils étaient au contraire dans cet état d'aise recueillie où l'on est après les événements heureux ; et pour se rappeler l'un à l'autre ce qui leur était arrivé sans y faire trop précisément allusion, de temps en temps ils se regardaient, et souriaient.

Le lendemain, Philippe rencontra un de ses

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confrères de lettres, qui, bien que de fort peu plus jeune que lui, portait l'uniforme. Ce militaire avait d'ailleurs une fonction de tout repos dans les bureaux du Gouvernement de Paris., Il confia, sous le sceau du secret, à Lefebvre qu'étant l'ami du personnage important chargé de rédiger les communiqués, il y collaborait. Il avait donc le soir les nouvelles que le public n'avait que le lendemain matin ou, à l'occasion, n'avait pas. Philippe le conjura de les lui téléphoner à n'importe quelle heure de la nuit.

Ainsi que tous les Parisiens demeurés à leur poste, Lefebvre sentait que les destinées de la France, à cette minute même, se jouaient, que les dés étaient déjà jetés. Ce n'était qu'une sensation, plutôt môme qu'un sentiment. Il ne savait pas, ce qui s'appelle savoir, qu'une grande et décisive bataille fût engagée. Il ne prit conscience de son angoisse qu'en remarquant l'altération de sa propre voix lorsqu'il supplia son ami de lui donner quelques heures d'avance les nouvelles : l'ardeur de sa prière lui révéla soudain en quelles transes il les attendait.

Il erra toute l'après-midi dans un Paris presque désert, mais très calme, où nul ne semblait soupçonner que « ce fût commencé », et luimême, sans son étrange et tout à fait involontaire agitation, sans l'inquiétude de ses jambes, il n'eût pas aperçu qu'il le soupçonnait. Il entra deux fois, à l'heure du déjeuner et à l'heure

du dîner, dans un grand cabaret, place de la Madeleine, où le pauvre reste du « Tout Paria » qui avait « tenu » prenait alors ses repas, — d'autant plus volontiers qu'on le nourrissait à crédit : on se contentait de faire signer les additions. Malgré cette commodité, fort appréciable au moment que les banques pouvaient refuser les chèques de leurs déposants, les habitués étaient si peu nombreux que, pour ne pas les démoraliser par l'aspect lamentable d'une grande salle vide, on avait arrangé des rideaux qui en diminuaient sensiblement l'étendue. Philippe retournait déjeuner et dîner chez lui, mais entrait là pour prendre un instant le contact des quelques entêtés qui comme lui n'avaient pas voulu fuir ; et il observait chez eux, comme en lui-même, avec une sourde angoisse, une ignorance absolue des événements, qui n'excluait pas une vague conscience de leur gravité.

Il observa, le soir, et les soirs suivants, autre chose, qui ajoutait au malaise et à l'effroi du mystère. Il attendait très tard la communication promise; il finissait, de guerre lasse, par se coucher, le téléphone posé près de son lit ; et il était réveillé en sursaut par la sonnerie dans son premier sommeil. Une voix altérée lui donnait des nouvelles, qui ne manquaient même pas de certaines précisions ; mais un je ne sais quoi lui faisait sentir que celui qui les lui donnait n'y comprenait rien ; et l'aveuglement de

ce correspondant invisible, qui lui transmettait les arrêts de l'aveugle Destin, lui causait une sorte d'épouvante superstitieuse, même quand ces arrêts semblaient êlre iavorables.

L'état d'esprit de Philippe Lel'ebvre, qui était alors celui de tous les parisiens restés à Paris, est aujourd'hui peu explicable. Lorsque l'on relit après coup les communiqués de la Marne, on les trouve d'une entière franchise, d'une netteté parfaite, et qui donnent bien le sentiment de la bataille en train, de la victoire en marche. On imaginerait volontiers les témoins de cette grandiose histoire, comme les vieillards d'Homère, assis sur les remparts de la ville et suivant les péripéties du combat dont pas un seul détail ne leur échappe, qui a bien un commencement et une fin. Mais, en vérité, s'ils n'eurent pas le sentiment de la victoire, qu'après plusieurs semaines, ils eurent encore moins, pendant la bataille, le sentiment de la bataille.

Au dénouement, Philippe eut, à rebours des autres, comme une crise soudaine de lucidité. Il fut l'un des premiers à oser ce mot de « victoire )), que par l'effet d'une timidité incroyable ou d'une crainte de provoquer le mauvais sort, personne encore n'articulait. Il eut, en recouvrant son admirable justesse d'esprit et son sens de la mesure, pleinement conscience que c'était une des grandes dates, un des moments de l'histoire, et comme une victoire climatérique ;

mais en même temps il retombait dans sa solitude, qu'il ne souhaitait plus, irrité de ne sentir autour de lui que des gens qui avaient des yeux pour ne point voir, et dont la cécité devenait, à son jugement, un défaut de gratitude injurieux envers le magnifique destin.

Une fois de plus, à cette époque où il ne désirait que de se perdre dans le moi commun, il se retrouvait isolé dans son moi et il en était ému de colère, d'une sainte colère. Il se figurait être la seule conscience où la France connût son salut et sa victoire; et ce privilège qui, en toute autre conjoncture, eût semblé à son orgueilleuse intelligence légitime, naturel et ne lui eût point déplu, dans ce drame, où il aurait voulu ne sentir, ne penser qu'avec tout le monde, l'humiliait plutôt et lui était presque odieux.

Il avait des tentations d'arrêter dans la rue les passants qu'il ne connaissait pas, de les secouer, de leur dire :

— Vous ne comprenez donc pas que vous venez de gagner une des grandes parties de l'histoire?

Accoutumé à tout résoudre en formules, parfois un pou scolastiques, Philippe songeait qu'il n'y aurait point d'objets sensibles s'il n'y avait des sensibilités humaines pour les percevoir et, en quelque sorte, pour les créer; que le monde serait obscur sans les yeux qui regardent la lumière, et muet sans les oreilles qui écoutent

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les bruits : il se demandait si. de même, la France n'abolissait pas la réalité de sa victoire en l'ignorant.

Il savait bien que, pour créer la lumière, un seul regard suffit, et une seule sensibilité pour donner l'être aux objets sensibles; mais son orgueil n'avait plus la force de lui persuader qu'il suffît, pour confirmer la victoire, que lui seul en eût conscience. Toutes les émotions qu'il avait subies depuis six semaines, et qu'il avait paru dominer si bien, l'avaient ébranlé à petits coups, à son insu. Il n'était plus, comme les autres, qu'un pauvre liomme, las. inquiet; pareil aux autres, égal aux autres ; sans plus de résistance que le premier venu contre un malheur qui l'atteindrait personnellement.

C'est à cette minute précisément, comme si une providence méchante l'avait guettée, qu'il reçut le coup que tant d'autres avaient déjà reçu, que lui non seulement il n'avait pas prévu, émoussé par le pressentiment, mais qu'il tenait avec certitude pour impossible. Cela fut si soudain, si bref, si simple, qu'il n'éprouva aucune de ces émotions nuancées que sa conscience, aux heures les plus tragiques de sa vie, restait capable d'analyser. Rien qu'un froid de glace. et ensuite la stupeur, sans qu'il eût même senti le choc du coup. « Pas une larme, pas un mot ». Une lettre du lieutenant-colonel, annonçant que Rex était disparu. Une autre, de cet officier qui, si peu de jours auparavant, leur

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avait téléphoné d'aller voir Rex tout à l'heure à la gare de Pantin. Celui-ci affirmait l'avoir vu tomber. Des quelques phrases, d'une convenance stoïque, d'une extrême pudeur, qu'on écrivait alors quand on annonçait de telles nouvelles, Philippe ni Madeleine ne lurent, ou ne comprirent rien. Les deux lettres se réduisaient pour eux à ces deux formules : (c II est porté disparu, » — « Je l'ai vu tomber. » Ils les répétaient en eux-mêmes sans remuer les lèvres, sans même les traduire par celle-ci : a Nous n'avons plus d'enfant. »

Et ils restaient assis côte a côte, sans rien se dire, sans se regarder, glacés, tout le corps agité d'un tremblement qui ne finissait pas.

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L EPAVE

C'était, même pour les plus humbles victimes. — combien plus pour un homme tel que Philippe Lefebvrel — une gêne étrange d'être à la fois accablé par le deuil le plus cruel et préoccupé de la victoire. Il en avait l'ivresse, à laquelle il ne pouvait se refuser, et qu'il se reprochait, comme ceux qui viennent de perdre ce qu'ils avaient de plus cher, et qui cependant ont faim et soif. Il en goûtait la sécurité, l'orgueil, la joie, jusque dans les moments otj, au moindre souvenir de son petit enfant disparu, il fondait en larmes comme un enfant. Il était si désemparé, si las, si intimement persuadé du néant de tout, qu'il n'avait plus en lui que le vouloir-mourir; et il était en môme temps quelqu'un de la France qui voulait vivre. Il ne décachetait même plus ses lettres, et il se jetait sur les communiqués. Ceux mêmes qu'a fait

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le plus cruellement souffrir cette antinomie de la sensibilité l'ont oubliée presque vite parce qu'elle n'est intelligible qu'à l'instant qu'on l'éprouve. Elle étonne la mémoire. A distance, la raison n'est plus capable de la concevoir et n'essaie plus de se l'expliquer.

Plusieurs semaines avaient passé, et sans plus de motifs qu'auparavant, le sentiment d'une guerre longue, d'une guerre indéfinie, avait remplacé chez lui, comme chez les autres, le sentiment d'une guerre courte. En lui, comme chez les autres, s'était peu à peu développée une faculté de résignation, si contraire au tempérament français et, plus encore, à sa nature personnelle, impatiente, ennemie de tout délai, qu'il ne s'en faisait pas mérite, il la suspectait; il l'attribuait à la dépression, à l'apathie. Durant toute sa vie, il avait gardé la mesure, même aux heures tragiques, la maîtrise et le contrôle de soi : mais il savait bien qu'en dépit de son impassibilité apparente, il était celui pour qui la colère, selon la doctrine de Platon, est une des facultés de l'âme ; et quand il se sentait vraiment impassible, sans le vouloir, sans le faire exprès, il se disait avec tristesse et avec humilité que c'était faute de ressort, qu'il n'avait pas pu se relever cette fois du coup qui l'avait consterné.

Il n'était pas fier de son stoïcisme. Il se le reprochait au contraire comme une infidélité à l'égard de Rex. Sa douleur était sa compagne

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assidue, mais ne le tourmentait pas à son gré: et parfois il prenait à tache de l'exaspérer, d'irriter la plaie : comme les blessés qui ne veulent pas guérir, et qui, dès que le chirurgien s'est écarté de leur lit. arrachent leur pansement.

Tout ce drame intérieur se développait dans une solitude absolue. Philippe devinait, dans l'âme de Madeleine, toutes les mêmes choses que, dans la sienne, il sentait; mais bien qu'ils vécussent plus que jamais intimement, au sujet de leur douleur ils ne se communiquaient pas. Elle restait muette et enfermée. Madeleine ne prêtait à Philippe et ne lui demandait aucun secours. Leurs longs tête-à-tête n'étaient pourtant pas silencieux. Ils parlaient de tout le reste, et même plus abondamment que de coutume, n'ayant l'un pour l'autre aucune pensée secrète, que celle-ci. Ils parlaient avec chaleur, avec passion, avec fièvre. — c'était le ton en ce temps-là. — et comme s'ils se fussent oubliés eux-mêmes. Pourtant ils ne s'oubliaient pas.

Pour échapper les condoléances banales, ils avaient fermé leur porte. Ils n'avaient pas eu besoin de la fermer longtemps : les sympathies les plus vraies s'usaient vite alors. La visite de Sonia Jugon, témoin jadis de la nativité, leur avait été très pénible. André Jugon n'était venu les voir que bien plus tard. Il avait pris du service comme médecin-major et n'était pas fort éloigné de Paris, mais ne s'y pouvait rendre que rarement. Il n'y reparut, après la bataille

de la Marne, qu'au bout de quatre semaines environ.

Un jour qu'il y était de passage pour vingtquatre heures, il vint rue de Babylone. et dit à Philippe, sans phrases, mais de cette voix légèrement altérée, qui trahissait chez lui la pudeur d'une pensée trop haute ou d'un sentiment trop vif:

— Je peux t'emmener demain, si tu veux, dans une auto militaire, jusqu'à l'ancien front... (il baissa encore un peu la voix) à l'endroit où Rex a dû tomber.

Il se hâta de revenir aux détails positifs et qui laissent le cœur indifférent :

— On pourra te ramener à Paris, tard dans la soirée,

Lefebvre fît un signe de tête, qui ne semblait répondre qu'à ces derniers mots. Puis, après un temps assez long, simplement, il remercia, mais de cette même voix qui donnait un sens profond à leurs paroles les plus banales.

Il ne pouvait être question d'emmener Madeleine. Philippe du moins le supposa, puisque Jugon ne lui en disait rien ; et il ne lui déplut pas que la chose ne fût point spécifiée : il préférait qu'on le dispensât de se demander à luimême s'il souhaitait ou non faire seul ce pèlerinage, et de se reprocher gratuitement la mauvaise foi probable avec laquelle il eût cherché un prétexte pour en écarter Madeleine, au cas qu'elle l'y pût accompagner. Il songea pour-

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tant combien il lui serait plus cruel, étant seul, de quêter la tombe incertaine, d'hésiter entre celles des croix de bois où il lirait ces mots : Soldat, officier inconnu. Comme il n'avait pas encore vu de ses yeux un champ de bataille et ne l'imaginait que par l'ancienne description d'Ashley Bell, comme il ne savait penser qu'au moyen de ses propres images , en se figurant soi-même errant sur une vaste fosse commune, il se rappela la promenade funèbre de M"' de Varan deuil à la fm de Germinie Lacer le ux. Et aussitôt, par une échappée de sa mémoire, il revit le vieux Goncourt, le maréchal Concourt, le grenier d'Auteuil ; il se ressouvint de ses visites du dimanche oii, quand il ne s'amusait guère, il songeait à Rex enfant, en train de jouer au Ranelagh, et qui tout à l'heure allait venir le chercher, avec la voilure.

Ce fut ce souvenir qui changea en émotion prête aux larmes l'émotion un peu trop religieuse et non mouillée de tendresse humaine qu'il avait ressentie d'abord quand Jugon lui avait dit :

— Je t'emmènerai demain à l'endroit où Rex a dû tomber.

Mais il était toujours seul dans le secret de ses larmes, qu'il sentait quelquefois lui monter aux yeux, qui ne coulaient presque jamais. Sa façon de pleurer, comme celle d'André Jugon, c'était d'être obligé de garder le silence quelques instants.

Il éprouva ensuite un peu d'ennui, de gêne, a la pensée qu'il devrait dire à Madeleine ce qu'il allait faire. Il savait d'ailleurs que cet embarras, qu'il éprouvait par anticipation, sur le moment se dissiperait, et qu'il dirait la chose

en peu de m^»^ ^t'"", »t ^ i • * a

„ /cil eilet, très simple. Madeleine rentra de

l'hôpital où elle travaillait comme Jugon allait

partir. Philippe lui dit :

— Tu sais, André m'emmène demain à ...

(C'était le nom du village près duquel Rex étail tombé.)

Elle fit : (( Ah! )) sans expression. Puis ce fut encore un bref silence, deux ou trois mots exprès indifférents ; puis ce rapide examen de la situation miUtaire que ne pouvaient manquer de faire, à cette époque, ceux qui se rencontraient.

L'auto, le lendemain, fut à la porte des Lefebvre de très bonne heure. Philippe devait aller prendre Jugon non loin de là, mais il n'eut, durant plusieurs minutes, personne pour le divertir de ses premières impressions. Il était plutôt sérieux que profondément triste, et s'il avait de la mélancolie, ce n'était peut-être qu'un de ces états de convenance dont les plus sincères sont coutumiers. Il avait aussi une de ces vagues et très légères angoisses qui sont comme un empêchement et une timidité physiques, mais point le sentiment de partir pour une cérémonie, où il y a toujours un peu de corvée,

OÙ l'on est obligé de se surveiller pour la galerie et de prendre une contenance. Il n'allait pas se sarveiller pour André Jugon, autre lui-même (André d'ailleurs n'était pas encore là) ; mais ce qui surtout modifiait et, pour ainsi dire, transposait sa sensibilité, était ce perpétuel dédoublement, à l'heure présente plus marqué, grâce auquel le père en deuil ne pouvait jamais se confondre avec le Français victorieux. Est-ce la tombe de son fils qu'il s'en allait visiter, ou le lieu consacré par la victoire.'^

André Jugon, quand ils se joignirent, fit d'abord semblant de ne prendre garde qu'aux choses matérielles du voyage, et s'étendit comme un Anglais sur les considérations météorologiques. L'automne était splendide, mais les soirées fraîches, la voiture était découverte. Il dit à Philippe :

— Tu as bien fait de prendre un gros m-anteau.

Ils s'installaient. Ils évitèrent, soit de se renfermer trop en eux-mêmes, ou d'engager une de ces conversations suivies qu'il ne leur aurait plus été loisible d interrompre et qu'ils auraient eu grand'peine à soutenir pendant un trajet aussi long. Avec ce tact de leur enfance que ni l'un ni l'autre n'avait perdu, ils parlaient tour à tour et ne parlaient pas, devinant leur rêverie, la coupant toujours au moment juste qu'il fallait.

Ils sortirent de Paris assez vite, et Lefebvre,

dès qu'il eut passé le mur d'enceinte, eut le sentiment que le spectacle commençait pour lui, qu'il avait, de ce moment, le devoir de regarder et de s'instruire. Il ne se faisait aucune idée de ce camp retranché dont tout le monde parlait, dont il parlait comme les autres, et qui n'avait commencé à vrai dire d'exister qu'après le recul de la horde allemande. On y travaillait à cette époque, ou plutôt on y employait un nombre considérable d'ouvriers , qui ne travaillaient guère, soit paresse naturelle ou conscience, ou espérance de l'inutilité de cette besogne. Philippe cependant, si André Jugon ne l'eût aidé, n'eût aperçu à peu près rien des défenses, cachées aux yeux d'un profane. Le major, qui avait parcouru maintes fois cette route, jouait le rôle de guide; il faisait arrêter la voiture et descendre Lefebvre pour lui montrer des traUchées-abris ou des batteries dissimulées. Mais ces haltes impatientèrent Philippe, d'autant que l'on était obligé d'en faire d'autres, à chaque poste, pour exhiber les saufconduits. Il était aussi, ou il voulait être certain que ces travaux ne répondaient plus à aucune nécessité pressante, et il s'irritait de voir qu'on les poursuivait, comme si l'on avait eu encore quelque chose à craindre. Enfin il aimait, selon la vieille devise, « faire ce qu'il faisait », et l'inspection du camp retranché de Paris n'était pas l'objet de leur voyage. Il pria Jugon de ne pas davantage les retarder.

Si peu apparents que fussent les ouvrages du Génie, ils frappaient l'imagination de Philippe ; il? lui semblaient prêter une sorte de caractèro à cette horrible banlieue pelée qui commence dès les murs de la ville, et que le peuple appelle si joliment, mais si improprement, la campagne première. Ils en modifiaient pour lui l'aspect, ou ce qu'il croyait connaître de l'aspect ordinaire ; ainsi que presque tous les Parisiens de sa classe, il n'y avait jamais mis les pieds; il n'en avait lu que des descriptions peu sincères, vu que des « interprétations » artistes, comme celles de PiafTaëlli, — et le nom de ce peintre reporta encore sa pensée vers le grenier d'Auteuil.

Il passa bientôt de la campagne première a ce que les citadins appellent naïvement la vraie campagne. Ce ne fut point par des gradations insensibles. Brusquement, après les fabriques et leurs hautes cheminées, il voyait, au tournant de la route, un charmant village parmi les verdures. Puis, la banlieue industrielle , dont il s'était cru délivré, olîensait de nouveau son regard. Puis enfin, il eut presque soudain le sentiment d'être, comme disent encore les Parisiens, à cent lieues de Paris.

Il aimait ces belles lignes droites, ces longues rangées d'arbres, la suite presque continue des villages qui ne sont qu'une grande rue. de part et d'autre les champs divisés, et il se ressouvenait d'une phrase de Stendhal qui l'avait tou-

a^O LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE

jours choqué : « La campagne de France, la plus laide qui soit au monde... » Stendhal préférait la plaine lombarde : il y mettait quelque snobisme, ou bien il voulait d'avance justifier la fameuse épitaphe : Arrigo Beyle, milanese. Philippe ne haïssait pas la Lombardie ; mais il prenait chaque jour un peu plus nettement conscience de sa sensibilité française. Non qu'il fût chauvin : cette inintelligence lui avait toujours inspiré de l'horreur, et plus encore aujourd'hui que l'amour, ou l'amitié de la patrie, mise à l'épreuve, devenait en son cœur plus ombrageuse et plus délicate. Il avait pour celte campagne un goût ensemble instinctif et volontaire, qui se teintait d'affection, quelque chose comme un tendre parti pris. Il aimait Tlle-de- France comme M"* la comtesse de Noailles, dont il savait par cœur les vers divins :

On croit que Von va voir l'ombre de La Fontaine Dans les chemins charmants marcher près de Perrault, Tant le jour a de grâce amortie et lointaine Sous le ciel si léger, si sensible et si haut.

Et cet autre vers, plus divin encore parce qu'il est plus naïf :

Et l'on est tout à coup heureux comme à neuf ans...

Il aimait en ce moment l'Ile-de-France comme une malade pour laquelle on a tremblé. Il était curieux de ce visage nouveau que lui devait donner la guerre, et qu'il pensait ne pouvoir

LE CRÉPCSCULE TRAGIQUE 37!

pas imaginer avant de l'avoir vu de ses yeux. Voici pourtant qu'à sa grande surprise il le reconnaissait. Déjà dans la zone des armées, mais si loin du véritable front, il se rappelait les grandes manœuvres, qu'il avait faites une fois, une seule fois, lors de son service militaire, en temps de paix.

Il en avait gardé, comme tous les Français, un souvenir très vif. En France, depuis l'institution du service obligatoire, les souvenirs du régiment ont pris la place des souvenirs de collège, dans la mémoire des hommes qui touchent à l'âge mûr et commencent de regarder du côté de leur jeunesse avec une complaisance attendrie. Il est même né de là toute une littérature, de qualité sans doute inférieure , mais dont Philippe, avec un peu de honte, n'avait pas toujours dédaigné l'amusement.

Les manœuvres lui rappelaient une dépense d'énergie (pendant quinze jours), dont jamais il ne se serait cru capable, des fatigues surhumaines, qu'il était fier d'avoir pu supporter. Elles lui rappelaient aussi des soirs où il était détaché de son unité, logé à sa guise dans des fermes, des nuits sans lune où il avait erré longtemps à la recherche de son gîte ; des mouvements incompréhensibles, des batailles où il participait sans les voir, comme Fabrice à Waterloo ; un défaut d'ordre et d'organisation invraisemblable, qui faisait dire à ses camarades et à lui :

— Eh bien, si c'était sérieusement la guerre, nous serions frais 1

Dans tous les villages qu'il traversait, Philippe retrouvait ces images familières, le va-etvient nonchalaat des troupiers par les rues, les corvées, les distributions, la quête du cantonnement. Tout cela était tellement pareil à la petite guerre qu'ici, où l'on n'entendait même pas le bruit lointain du canon, il avait peine à se représenter que ce fût en effet la vraie guerre — la guerre qui lui avait coûté la vie de son fils.

Malgré la vue des tombes et des croix, il avait moins le sentiment de la mort que de la résurrection. La nature et l'homme avaient déjà repris possession des champs bouleversés. On était en train de reconstruire les maisons à demi détruites . Des paysans, grimpés au faîte de leurs toits, y remettaient des tuiles ou des ardoises; çà et là, des taches claires, neuves, trahissaient le rapiècement. Des soldats, n'ayant pas autre chose à faire, donnaient un coup de main aux civils, et Philippe était tout désorienté de voir ces maçons ou ces couvreurs en uniforme. Le contraste de cette bonne volonté de vivre, de cette joie de vivre et de son propre deuil, n'était pas même assez brutal pour lui faire une pénible impression; mais le spectacle qui s'offrait à ses yeux différait si entièrement des images de ruine qu'il avait préconçues qu'il en éprouvait plus que de l'étonnement : presque du désenchante-

LE CBÉPUSCULE TRAGIQUE Q-yS

ment. Il eût dit volontiers, empruntant la formule déjà usuelle des soldats gouailleurs :

— Penses-tu qu'il y ait la guerre ?

Le théâtre de ces uniques manœuvres que jadis il avait faites, c'était justement la Champagne ; et le programme en avait été si pareil aux opérations de la guerre présente, qu'il se souvenait d'avoir exécuté presque tous les mêmes mouvements que les armées en septembre. Il reconnaissait le terrain. Il reconnaissait un à un les villages, dont l'aspect n'avait point changé. Celui près duquel on lui avait dit que Rex était tombé, il y avait été cantonné luimême plus de trente années auparavant, et il le reconnut I

C'était une longue ligne de maisons, à droite, et une autre à gauche de la route nationale, qui devenait « la grand rue ». Les maisons étaient propres, bourgeoises, entourées de petits jardins fruitiers. A gauche , il y avait un talus, et à droite le sol se dérobait; même, la première maison du village était bâtie en contre-bas. Un peu plus loin, mais de l'autre côté, se trouvait la boutique du marchand de toutes choses, mercerie, papeterie, épicerie, tabac, avec un estaminet. Lefebvre et Jugon entrèrent un moment dans la salle basse, enfumée, qui sentait l'odeur de cantine, et était pleine de soldats. Les uns se hâtaient de manger ou de boire sur un coin de table; les autres flânaient au comptoir et faisaient, avec des hésitations d'enfants, des

emplettes inutiles. Philippe et André ressortirent, allèrent chercher dans la voiture les provisions qu'ils avaient apportées, et ils revinrent déjeuner là. Sûrement, Philippe y avait aussi déjeuné, l'autre fois, et qui sait? à la même table. Sa mémoire complaisante précisait et situait, pluo même qu'elle n'en avait le droit, les images de celte autre fois. C'était ce souvenir-là, et non les choses d'hier qui le hantaienti bien qu'il y résistât, par convenance : il s obligeait de se rappeler qu'il faisait un douloureux pèlerinage, il ne voulait pas être venu ici pour s'attendrir sur sa propre jeunesse et sur son passé.

Après le repas, un officier, à qui le présenta André Jugon, les emmena oii on s'était battu. Ils retournèrent àla première maison, construite au-dessous du niveau de la route, et Philippe se persuada qu'il reconnaissait très bien le jardin, qu'il y avait cueilli des fruits sur l'arbre, qu'il y avait fait la sieste. Il se persuada qu'à cette même place Rex avait dû mourir. On ne pouvait ni le lui affirmer ni le détromper. On n'en savait rien. Il en était sûr, et il aurait voulu en avoir le cœur serré. Il gardait le silence, mais il ne pouvait pas même se contraindre au recueillement. Il en était réduit à se chercher des excuses philosophiques. Jamais il ne s'était cru forcé d'aller dans les cimetières pour rendre aux morts le culte qui leur est dû. Pourquoi donc était-il venu ici, au lieu de rester enfermé chez

lui là-bas où partout Rex était présent, dans la bibliothèque, dans les chambres, dans le jardin ?

Cependant l'officier, qui jouait en conscience son rôle de cicérone, ne leur faisait grâce d'aucun détail, nies avait ramenés lentement, lelong de la route, jusqu'à la ligne du chemin de fer. Il s'arrêta, devant la gare, et l'on sentit qu'il désirait ensemble et qu'il doutait de les y faire entrer. Il leur demanda enfin, presque timidement, s'ils étaient curieux ((de voir des Boches», s'ils n'avaient pas trop de répugnance à en voir.

— Des prisonniers ? dit Philippe , étonné lui-même du son de sa voix, et de la répugnance qu'en effet, elle trahissait. Répugnance physique, peu digne d'un homme de sa quahté.

— Des prisonniers... si l'on veut, repartit l'officier. Des mourants...

Et il leur expliqua que, dans cette gare, les Allemands avaient installé une ambulance de fortune, qu'ils avaient, au moment de leur retraite précipitée, laissé derrière eux tout ce qui n'était pas transportable. Philippe hésitait encore sur le seuil. Ce n'est pas la vue d'un ennemi qui lui était odieuse, mais le spectacle de la mort; et de cela il avait honte, devant ces hommes , qui depuis plusieurs semaines en étaient si blasés qu'ils n'y prenaient plus garde. Il fit un effort sur lui-même, et il entra.

Il vit une pauvre salle d'attente, de petite gare. Par terre, il y avait des tas de paille, aussi propres que possible ; mais l'odeur était affreuse. Ce qui serrait le cœur, c'était surtout l'idée : l'idée de ces misérables qui n'avaient pas pu se traîner plus loin, que leurs camarades avaient abandonnés là, à la générosité du vainqueur. Ils n'étaient guère qu'une douzaine, avec ces figures jeunes qui semblent protester contre la mort ; les uns dans le coma, les autres qui geignaient doucement. Ce qui frappa d'abord Philippe, ce fut, juste vis-à-vis de la porte, un vieillard; un vieillard prodigieusement vieux; à la renverse, immobile, les yeux entr'ouverts, comme s'il venait de passer.

— Qui est ce burgrave ? dit André Jugon.

L'officier qui les conduisait fit un geste d'ignorance. Le mot (( burgrave » choqua Philippe comme une fausse note. Pourquoi.»^ Il était singulièrement juste. On eût dit que Magnus, Hatto son fils et Gorlois, bâtard de Hatto, avaient emmené dans leur aventure, pour leur servir de fétiche, Job, l'aïeul, puis que, forcés de reculer, ils avaient laissé sur la route cetimpedimentum. Mais ce souvenir était trop littéraire et irrita Philippe. Il n'aurait su dire pourquoi.

— Comment diable cet ancêtre a-t-il pu venir jusqu'ici .►^ dit André Jugon.

— Sans doute avec un service de santé, dit l'officier.

LE CRÉPUSCDLE TRAGIQUE 277

— A son âge 1

— Quel âge lui donnes-tu donc ? dit Philippe Lefebvre.

— Tu n'as jamais vu agoniser un centenaire ?

Philippe ne répondit que d'un haussement d'épaule et demanda si l'inconnu était blessé. L'officier secoua la tête.

— Il meurt de fatigue et de vieillesse.

— Comme Tolstoï dans une gare, dit Philippe.

Le hasard d'une association d'idées lui avait seul suggéré ces mots ; mais il ne put les prononcer sans se rappeler le moujik d'Anna Karénine, et l'autre, celui qu'il avait vu de loin, qu'il avait cru reconnaître, sur le quai d'une autre gare, quand il avait traversé l'Allemagne à la veille de la guerre. L'idée ne pouvait pas ne pas lui venir que ce fût peut-être celui-ci ; et il ne pouvait pas ne pas la repousser, avec cette colère des hommes d'aujourd'hui, qui haïssent le romanesque autant que le surnaturel. Gomme si, en dépareilles tourmentes, quoi que ce soit pouvait être romanesque, et si elles n'avaient pas élargi à l'infini le champ du possible 1 Et il se hâtait, avec un zèle, une rage de positivisme, il se hâtait d'appeler à lui, de réunir, d'accumuler les preuves que ce centenaire mourant ne pouvait pas être... celui à qui il pensait.

La preuve la plus décisive était qu'il ne re-

connaissait aucun des traits d'Ashley Bell ; mais le Bell qu'il se rappelait était celui d'il y a trente-cinq ans ; qui se ressemble à soi-même, de si loin? et est-ce que tous les vieillards ne se ressemblent pas, en attendant la définitive et prochaine identité?... Non, mais celui-ci ressemblait elTectivement à Tolstoï. A force de le regarder fixement, Philippe ébloui voyait une lueur, un halo, une auréole, autour de cette tête d'apôtre à demi fou. Les longs cheveux retombant sur les épaules, la barbe blanche en broussaille émettaient une lumière qui ne semblait pas naturelle.

Ashley... Philippe n'avait aucun indice que ce fût lui. Cette hypothèse de son imagination surmenée n'offrait pas la moindre vraisemblance; mais sa raison, surmenée aussi, n'avait plus le courage de discuter, la force de démontrer : elle était à la merci des fantômes. Il aurait voulu au moins une preuve négative, une pièce officielle, une médaille, un livret, portant un autre nom. . . Soudain, sa fièvre tomba. Le spectacle de la mort, qui lui faisait horreur, avait cependant pour lui un attrait singulier; après une brève révolte, il subissait toujours la contagion de ce calme et de cette majestueuse sérénité; au chevet des mourants ou des morts, au seuil de la paix éternelle, il s'apaisait. Il osa enfin s'approcher de la litière où le centenaire était couché comme l'enfant Jésus dans sa crèche, pour naître à la mort.

Mais il vit qu'un souffle encore puissant et régulier soulevait la poitrine. La chemise, comme jadis, étai* largement ouverte sur le col velu. Ce détail précisa Ihallucinalion, et Lefebvre faillit appeler à voix haute Ashley Bell en le nommant de son nom, comme le camerlingue appelle trois fois de son vrai nom le pape qui vient d'expirer.

Il l'eût fait, s'il eût été seul. Il s'approcha encore plus près, feignant, pour ne se point trahir, une curiosité inhumaine. Il se pencha, et murmura, comme un secret que les autres ne devaient pas entendre, mais qu'ils n'auraient pas compris :

— C'est beau, un champ de bataille? — C'est une grande misère et une grande saleté... J'annonce l'amour, mais je n'annonce pas la paix... Le véritable amour procède de la guerre ; c'est l'amour des frères d'armes et des camarades, l'amour du bataillon sacré.

Et encore plus bas, avec plus de mystère, si doucement :

— C'était le soir, et l'ambulance n'est venue que le lendemain au petit jour. Alors, je me suis assis près de lui, j'ai tenu sa main dans la mienne pour lui faire prendre patience, et ainsi toute la nuit je l'ai veillé... Le vent léger du soir soufflait fiaîchement, les ténèbres du champ de bataille s'étendaient autour de nous. Veille douloureuse, veille délicieuse dans la silencieuse nuit embaumée. Pas une larme, pas

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un mot. Veille de silence, d'amour et de mort. . . Philippe avait effleuré d'abord, puis touché plus hardiment, puis saisi la main du vieil homme. Il crut sentir que cette main, comme pour lui répondre, serrait la sienne. Et aussitôt, il ne voulut pas croire qu'elle l'eût serrée. Il murmura malgré lui, machinalement, les derniers mots du poème :

— Veille pour vous, mon fils et mon soldat. La figure de Rex se dressa devant lui, et il

eut honte d'avoir pu, ici, penser a un autre mort que Rex.

Il s'écarta brusquement, tourna la tête, inquiet, cherchant ce qu'il pourrait dire à Jugon et à l'officier s'ils avaient remarqué ses altitudes bizarres, surpris quelques-unes de ses paroles. Mais il les vit penchés tous deux sur un des blessés allemands, qu'ils avaient l'air de soumettre à un interrogatoire. On ne s'occupait pas de lui. Alors, il traversa la salle d'un pas rapide et dit en passant à Jugon :

— Voudrais-tu avoir l'obligeance de demander la voiture .►> Il est déjà très tard. A quelle heure serai-je de retour à Paris?

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