L AVEU
La physionomie des êtres vivants, qui par un mystérieux privilège ne vieillissent pas, a on ne sait quoi qui effraie; à tel point que, malgré notre peur de vieillir nous-mêmes, nous ne les envions pas : nous ne voudrions pas leur ressembler. Mais combien plus effrayant est l'aspect des choses périssables que nous retrouvons à leur place après des mois et des années, intactes et sans changement I Philippe Lefebvre sentit cette sorte de terreur, religieuse ou funèbre, lorsque-, en arrivant à Wieliczka, il retrouva l'hôtel où, près de vingt ans plus tôt, il était descendu avec Madeleine et Rex, et une autre fois seul ; lorsqu'il demanda et obtint le même appartement, dont il n'avait pas oublié le numéro; lorsqu'il reconnut tous les meubles et jusqu'aux moindres objets, dont le visage ne semblait même pas fatigué.
Sa mémoire des dates et des noms avait de nombreuses lacune» et des défaillances ; mais la mémoire de ses yeux et de sa pensée était si prodigieusement fidèle, exacte, qu'il y soupçonnait une faculté développée outre la normale, et que la « reconnaissance » (l'essentiel du souvenir) parfois lui devenait douloureuse à force d'intensité. Celte troisième visite de Wieliczka ressuscita d'abord tous les souvenirs, futiles et précis, que la seconde avait déjà réveillés, et qui s'étaient, lors de la première, attachés à chacun de ces objets, Philippe reparcourut, sûrement dans le même ordre, toute la série des réflexions philosophiques banales qu'il avait faites, l'autre fois, sur les répétitions de la vie; et de même, pour rendre sa méditation un peu plus digne de lui, plus transcendante, il y adapta les formules que jadis lui avait dictées Lembach, lorsque « l'ennemi », à Oxford, lui enseignait la doctrine de l'éternel retour.
Pour la première fois, il sentit vraiment, sincèrement, l'horreur de celte doctrine, la détresse qu'avait criée vers le ciel vide Frédéric Nietzsche à Sils-Maria , en accouchant de cette idole. Jusque-là Philippe n'avait pas compris que l'on pût souffrir d'une idée, surtout d'une idée fausse ; et l'éternel retour lui semblait le plus enfantin des paralogismes. qu'un médiocre élève de philosophie eût aisément réfuté. Mais l'éternel retour était-il la cause de son angoisse, ou le signe qui attirait sur elle l'attention de
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son intelligence engourdie, qui le forçait de prendre conscience ? N'avait-il pas eu tout le long de son long voyage, et d'heure en heure un peu plus, la gorge et le cœar serrés?
Philippe n'avait pu se murmurer à lui-même le nom de Lembach, sans revoir aussitôt par l'imagination l'officier de réserve qui, hier soir, sur le quai de la gare, dirigeait l'embarquement des soldats. D'autres associations, qu'il n'aurait pas eu, sans doute, grand peine à expliquer, mais qu'il avait la paresse ou, contre son habitude courageuse, la peur d'expliquer, lui rappelèrent ce même Lcmbacii, le jour de l'alerie, à Oxford, dans un hansom, roulant à toute vitesse vers la station, pressé de retourner en Allemagne... et de revêtir ce même uniforme. Philippe ressentit, comme on entend un son très lointain, il ressentit, et il reconnut, une autre angoisse, la sienne, ce jour-là, quand, sur les nouvelles qu'il recevait de France, il avait cru devoir lui-même quitter Oxford, et rentrer, à tout événement.
Les simples jeux de la mémoire et de la sensibilité ont parfois un air d'enchaînement rigoureux qui leur confère une autorité presque égale à celle du raisonnement. Toutes ces apparences , trop semblables , lui suggérèrent l'étrange sentiment qu'il n'avait, de même, pas une seconde à perdre; que, puisqu'il avait tant fait quede venir jusqu'ici pourvoirZosia mourante, il devait la voir, mais ne faire qu'aller et revenir,
et reprendre le chemin de Paris aussitôt, le plus tôt serait le mieux. Il se débattait parmi des ténèbres répugnantes à sa conscience lucide. Il n'arrivait pas à démêler si ce qui l'alTectait en ce moment, c'était un malaise artificiel, idéologique, ou l'un de ces pressentiments infaillibles auxquels il n'avait jamais désobéi sans avoir sujet de s'en repentir.
Rien ne le retenait à Wieliczka, tout l'en chassait. L'angoisse d'y être seul redoublait son angoisse. Il n'y retrouvait pas, comme la première fois qu'il y était revenu sans compagnons, la présence invisible, mais réelle, de Madeleine et de Rex. 11 n'y sentait pas le voisinage, ou plutôt déjà la présence virtuelle de Zosia, qui alors lui avait suffi parce qu'il jouissait de son jeune désir : maintenant Zosia allait mourir, et son désir était déjà mort. Il flairait partout la mort, dans cette chambre et dans son cœur, hantés de souvenirs pâhs et de fantômes.
Et dire qu'il pensait s'attarder ici, par dilettantisme de mémoire, qui sait. ^^ visiter les mines de sel où Rex enfant lui avait offert le rameau, symbole de son artificiel amour I A présent, rien que d'y songer, une sorte de peur le prenait. Il comptait les jours qu'il avait perdus. Il avait reçu la lettre pressante de la comtesse le II juillet, on était le 2/1 au matin I Sans toutes ces tergiversations, ces lenteurs absurdes, où il ne concevait plus rien, depuis longtemps il eût
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achevé le sinistre voyage, depuis longtemps il serait de retour ; et, de son jardin de ViUerville, à la tombée de la nuit, il verrait se dessiner en traits de feu les avenues du Havre, tourner les phares de la Ilève.
Ainsi que tous les flâneurs repentants, ayant perdu quatorze jours, il ne voulait plus perdre une minute. Pourtant, il différa de commander une voiture; il se mit d'abord à la fenêtre, comme s'il eût espéré de revoir l'apparition de jadis, Zosia dans sa troïka, oii elle l'eut emmené au château. En vérité, cela eût été bien plus rapide et plus commode. Il n'était seulement pas sûr de la trouver encore vivante, et il allait s'imaginer qu'elle venait chaque jour à la ville prendre son thé et faire ses emplettes I Après quelques instants, il se retira de la fenêtre.
Vite, il descendit au vestibule, et demanda au portier si on pouvait, tout de suite, lui procurer une carriole quelconque pour le mener au château de Wieliczka. En posant cette question, il s'étonna, justement, de la poser, et d'interroger, au lieu de donner un ordre. Pouvait-il douter de la réponse ? Il en doutait déjà, et ne fut point surpris, mais alarmé, quand il entendit cet homme lui dire, en hochant la tête, qu'on aurait grand peine à trouver dans tout le pays n'importe quel véhicule, aujourd'hui.
— Pourquoi? dit Philippe avec hauteur et du ton d'un souverain en voyage, de qui les fourriers auraient mal fait leur besogne.
LE CRéPUSCULB TRAGIQUE IQI
Le portier répondit avec embarras — et pourquoi avec embarras, quand la chose était fort ennuyeuse pour un étranger, mais, après tout, parfaitement naturelle ? — il lui répondit que, chaque année, à des dates diverses, imprévues, et qu'on ne pubhait qu'au dernier moment, l'autorité militaire procédait à des essais de réquisition de toutes les voitures, et que c'était précisément aujourd'hui. Cependant, Philippe n'eut guère le loisir de la réflexion ; car le gérant suxvint, empressé, craignant peut-être que son subordonné ne fît quelque sottise ou n'eût la langue trop bien pendue. Il assura que rien n'était au contraire plus facile que de mettre à la disposition du très bien né M. Lefebvre l'omnibus automobile de l'hôtel , pour le transporter, lui et ses bagages. En effet! Philippe devait prendre avec lui ses bagages. Il ne savait pas combien de temps il séjournerait au château. Il dit :
— Eh bien... je vais me mettre en route... Mais, est-ce que je ne pourrais pas... annoncer ma venue ?
On lui répondit encore que rien n'était plus simple : on n'avait qu'à téléphoner.
Il pensa que, vu cette facihté, et probablement celte fréquence des communications, on devait avoir ici des nouvelles de Zosia. Il en demanda. On savait bien que « la demoiselle » n'était pas d'une forte santé ; mais on paraissait ignorer qu'elle fût si proche de sa fin
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Cetteinvraisemblable ignorance jeta un doute dans l'esprit de Philippe. Si mère-comtesse avait, selon sa coutume, récité un peu trop tôt les prières des agonisants? Au souvenir de toutes les étranges difficultés qu'il avait rencontrées sur son chemin, et qu'il se sentait menacé de rencontrer encore, aggravées, au retour, il fut hors de lui, de se dire que peutêtre aurait-il pu se dispenser de ce voyage, tout au moins le retarder; et il partit pour l'étape dernière, de si mauvaise humeur contre la vieille folle, cause de ses tracas, que son émotion en fut coupée.
La signification du mot « vitesse » a changé, entre la première course qu'il avait faite avec Zosia dans la calèche attelée à la russe de trois chevaux, et celle qu'il faisait seul en automobile aujourd'hui; nous avons perdu le sentiment de ce qu'onappelaitjadisune rapidité vertigineuse. Philippe cependant retrouva dans sa mémoire ce souvenir qu'il semble presque impossible de ressusciter, et le vertige qui l'avait étourdi ce lour-lk : aujourd'hui, emporté six fois plus vite, il n'éprouvait aucun vertige, et il fallait que l'image ancienne y suppléât. Il se rappela le ciel également pur, l'air plus vif. le crépuscule, la lumière de la pleine lune qui ruisselait sur les bois de sapins, si sombres au midi, mais dont toutes les fines aiguilles, à cette heure, étaient parées de diamants, comme le rameau symbolique trempé dans la source de sel ; et
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c'était comme dans les contes de fées : aujourd'hui, le paysage était désenchanté, il semblait banal au morne soleil de juillet.
Philippe fermait à demi ses paupières et cherchait, sans y réussir, k provoquer l'hallucination : Zosia serrée contre lui, si menue, si frêle — et superbe T — la petite reine de Saba, la (( Balkis enfant perdue dans l'immense litière ». Il ne voyait plus, — n'était-ce point la faute de cette lumière crue du jour qui avait remplacé les clartés complaisantes de la nuit ? — il ne voyait plus, parmi les tulles des voiles, « ces deux yeux ardents qui brûlaient sans se consumer ». Il imaginait des yeux caves, un teint de cire, le visage de la mort; et ce château, qu'il fut bien étonné de voir si vite surgir de la plaine (car ses souvenirs l'avaient trompé sur la durée du trajet), ce château, avec ses murs d'enceinte flanqués de tours qui lui rappelaient jadis les remparts de Constanlinople, devenait pour lui le château de la mort, après avoir été jadis celui de la Belle au bois dormant.
Lorsqu'il franchit la grille de Jean Lamour, sa mémoire prompte lui représenta le décor de la villa qu'avaient habitée les comtesses Wieliczka dans les faubourgs de Naples, où un suisse du pays, qui ressemblait au signor Pulcinella, l'avait accueilli par ces mots :
— Ilélas ! la pauvre dame est bien malade I
Il regardait fixement ce portier-ci, qui s'était
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rangé pour laisser passer l'omnibus au ralenti, et il pensait :
— Va-t-il me dire : elle est morte ?
Son regard suppliant demandait à cet homme impassible par profession : (( Est-elle morte? » avec cette nuance :
— Ne m'a-t-elle pas attendu pour mourir?
Il le demandait avec tant d'intensité qu'il aurait dû suggérer un mot, ou au moins un signe, d'affirmation ou de négation; mais l'homme ne broncha pas. Et maintenant Philippe, qui tout à l'heure ne parvenait pas à être ému, était angoissé. Gomme toutes les angoisses se ressemblent, il reconnaissait le malaise qui dès son entrée en Allemagne l'avait pris à la gorge, et depuis d'heure en heure, sans trêve, resserrait l'étreinte.
Si ralenti que fût le train de l'auto, le massif fut tourné, l'allée montante gravie en quelques secondes. Philippe se trouva devant le logis, devant le porche à quatre colonnes, à fronton grec.
On était pré venu, les domestiques avaient des ordres. Le majordome se tenait au bas du perron. Philippe crut le reconnaître, mais c'était peut-être une fausse réminiscence. Près de lui se tenait un domestique français.
— Si elle était morte, pensa Philippe, ils me l'auraient déjà dit.
Il reçut presque aussitôt une réponse indirecte à la question qu'il n'avait pas posée. On
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lui dit qu'on allait faire monter ses bagages dans la chambre qui lui était destinée, et qu'il ne pourrait sans doute être admis auprès de mademoiselle qu'à une heure assez tardive : elle demeurait maintenant jour et nuit dans l'atelier, et pour le moment y reposait. Madame la comtesse, elle-même très fatiguée, ne pouvait descendre : elle faisait la sieste. Elle avait donné ordre avant de s'endormir que l'on préparât pour monsieur une collation qui était servie dans la salle h manger, oii il pouvait se rendre d'abord, s'il lui plaisait.
Il fit signe que oui. Il crut entendre, venant du plus lointain, de loutre-tombe de sa mémoire, la voix grave de Zosia :
— ... Le grand couvert est dressé tous les soirs et ious les matins. Ou plutôt, jamais on ne l'enlève, même quand nous sommes absentes : c'est pour les pèlerins, c'est le vieil usage du pays.
Philippe entra dans la salle immense, et si haute ! Le couvert, en effet, selon la coutume antique et louchante, était dressé comme il l'avait vu jadis, avec les lourdes argenteries, elles quarante sièges rangés autour de la table.
— ... Vous avez raison, nous ne pouvons pas dîner ici tous les deux tout seuls...
Il était encore plus seul... Pourtant, il prit place, au bout de la table. Il lui semblait être arrivé le premier pour un repas funèbre.
— ... Aujourd'hui cependant un pèlerin est
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venu. Celui que l'on n'attendait pas est venu. . .
Il avait faim, il se mit à manger, machinalement. Puis il prit garde qu'afin qu'il ne s'ennuyât point trop, on avait posé près de lui les journaux du jour.
D'ordinaire, quand il était à l'étranger, Lefebvre, peu curieux de n'avoir que des nouvelles de la veille ou de lavant-veille dans ses journaux de Paris qu'il faisait suivre, prenait la peine de lire chaque matin une feuille locale. Ayant beaucoup voyagé, il était assez polyglotte pour comprendre les dépêches d'agences en n'importe quelle langue; et il savait mieux, en particulier, l'allemand qu'il n'en voulait convenir : il appartenait à cette génération d'après soixante-dix à qui l'on avait persuadé qu'il suffisait d'apprendre la langue de nos ennemis pour reconquérir au plus tôt l'Alsace et la Lorraine. Philippe, néanmoins, répugnait à lire l'allemand autant qu'à le parler, et pour la première fois sans doute de sa vie ne s'était pas tenu au courant des nouvelles depuis tantôt trois jours. Il continua de prendre sa collation et de ne point toucher aux journaux allemands. Tout d'un coup il s'avisa qu'une telle puérilité était peu digne de lui : ne fut-ce que pour cette raison il se serait obligé de lire ; mais il fit réQexion que l'ignorance de ce qui se j)assait dans les deux mondes, le défaut d'information étaient probablement les seules causes du malaise qu'il ressentait, et qui ne pouvait manquer de se dissi-
per dès qu'il jetterait les yeux sur une gazette. Au fait, il était en territoire autrichien, tous ces journaux étaient autrichiens, non pas allemands. Cette circonstance diminuait fort le mérite de la mortification qu'il s'était infligée pour sa petitesse d'esprit. Il le regretta, haussa les épaules : il parlait rarement seul, mais faisait volontiers des monologues par gestes. Enfin, il déplia un de ces journaux, le premier venu, au hasard; et il lut en lete. en caractères gras, Tullimalum de 1 Autriche à la Serbie, signifié à cette heure même. Il demeura frappé de stupeur. Puis il reprit connaissance, comme après un évanouissement. Il fut dans un état de lucidité, de certitude, et il murmura — au dedans de lui-même, car ses lèvres ne remuèrent pas :
— La guerre, la guerre, la guerre...
Il n'avait pas même tressailli. Sofl visage était impassible, comme pétrifié. Il le savait. Et cependant il lui semblait qu'il venait d'avoir un de ces frissons brusques et interminables qui souvent annoncent le début d'une grande maladie.
— La guerre, la guerre, la guerre...
Les écrivains sont parfois en butte à de bizarres associations d'idées que leur suggère une forme de phrase. Dieu sait si Lefcbvre était en ce moment à cent lieues de la littérature ; ce mot, répété trois fois, qu'il l'eût articulé ou pensé, lui en rappela un autre, répété trois fois,
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et le premier chapilre de la Fille Elisa, parue un peu avant qu'il ne connût Goncourt :
« La morti la mort! la morti cela, dit tout «bas, court les lèvres; et, gagnant de proche (( en proche, le murmure d'efï'roi, pareil à un (( écho qui se prolonge indéfiniment, redit longce temps encore aux extrémités de la salle : La (( mort ! la mort I la mort ! »
Cette fois, il tressaillit : le domestique français venait, sans qu'il l'entendît, de rentrer dans la salle, et disait :
— Mademoiselle ne repose plus. Si monsieur veut monter...
On n'eut pas besoin de lui montrer le chemin : il le connaissait. Il se dirigea sans hésiter, sans vouloir, et le mécanisme de sa démarche se communiqua, par une réaction ordinaire, à sa conscience. Il imaginait fortement le spectacle qu'il allait tout à l'heure avoii' devant les yeux, soudain, quand la porte de l'atelier s'ouvrirait. Il savait aussi que son cœur se glacerait instantanément, cesserait de battre, et qu'il aurait beau se roidir, il tomberait en syncope. Mais ce qu'il vit fut si différent de ce qu'il était préparé à voir, qu'il n'éprouva rien de ce qu'il était préparé à sentir.
Le décor même était modifié ; quelques transpositions de meubles suffisaient à égarer sa mémoire minutieusement fidèle, mais d'autant plus facile à désorienter. Les statues ébauchées et le grand piano avaient disparu ; l'orgue ne semblait
avoir été laissé là que parce qu'il était immeuble par destination, et l'on avait tenté de mettre un peu d'ordre parmi les costumes anciens, jetés sur tous les sièges comme autrefois. On avait surtout rangé ou dérangé les choses pour faire de la place au grand Ht de repos où Zosia était étendue. Des tables, chargées de fioles, l'entouraient, et cinq ou six chevalets sur lesquels étaient posées ses dernières toiles, inachevées, entre autres un portrait d'elle-même, blanc et gris. Au plafond très élevé, comme une voûte d'église, les étendards, les bannières, les oriflammes demeuraient comme autrefois suspendus et faisaient un baldaquin de gloire à ce lit bientôt funèbre. Ils étaient splendides, de couleurs violentes bien que passées, et le lit, si blanc qu'il paraissait lumineux; et l'on devinait que ces effets de couleurs et de lumière factice étaient la dernière idée de peintre de celle qui agonisait là. On devinait que c'était à dessein, après mûre réflexion, que pour mourir elle s'était habillée d'un fouillis de dentelle, de peluche, tout cela blanc sur blanc, mais de blancs divers, afm, comme elle dit plus tard à Philippe, que (( l'œil s'en dilatât de plaisir ». Elle-même, parmi ces blancheurs, était presque" moins blanche, et en lui voyant si peu le teiat d'une mourante, malgré tant d'autres signes qui ne trompaient point, Philippe fut réconforté. Il eut l'espoir, peut-être égoïste, d'un sursis. Depuis des années il n'avait pas revu Zosia.
Que d'hommes ont vécu, et que d'écrivains ont écrit, la scène des amants qui après une longue séparation se retrouvent, marqués par l'âge ou par la mort prochaine! C'était hien cette scène-là que Phihppe s'attendait de vivre à son tour, et ce fut pour lui une surprise étrange — il ne se rendit point compte d'abord si elle était plus douce ou plus cruelle — une surprise de voir que ni elle ni lui n'avaient la figure qu'il faut pour la jouer. Il avait une conscience physique de sa propre jeunesse privilégiée, et Zosia, diminuée par la maladie, était miraculeusement redevenue la petite fille que jadis il avait rencontrée au grenier d'Auteuil. Il crut que ses larmes allaient jaillir. Il retrouvait leur double jeunesse en présence de la mort, leur dernière entrevue était comme une réplique de la première ; et cela, oh I oui, décidément cela était bien plus cruel que les visages ravagés et les cheveux gris.
Dès qu'il avait pénétré dans l'atelier, Philippe avait eu le regard attiré par l'apparition lumineuse, Zosia, claire et blanche, lui était apparue dans son cadre; puis, comme si un éblouissement avait rétréci le champ de sa vision pour n'en laisser demeurer que le centre, il n'avait vu que Zosia parmi une clarté blanche que nul contour ne limitait plus. Cela s'élait fait en une durée inappréciable. Toutes ses émotions, il les avait aussi ressenties ensemble et dans un seul instant ; mais elles étaient si di-
verses, si nombreuses et si riches qu'elles lui donnaient l'illusion d'un temps considérable écoulé ; et il lui semblait extraordinaire de n'avoir pas trouvé un seul mot ù dire en un si long temps. Il n'avait eu cependant le loisir que de parcourir à peine la moitié de la distance qui le séparait de Zosia. Il s'avançait vers le lit, d'un air très naturel, même, en souriant. Elle souriait aussi, sans joie trop vive de le voir, sans trop de mélancolie non plus. Elle lui tendait la main, qu'il put enfin atteindre, qu'il prit, qu'il baisa; et comme il se penchait, elle déposa un baiser léger sur ses cheveux. Qu'il lui savait gré d'être si peu elVrayante et de ne pas rendre cette suprême entrevue trop pathétique I Elle lui fit signe de s'asseoir près d'elle et lui indiqua d'un mot, « maman », la vieille comtesse qu'il n'avait pas d'abord aperçue.
Philippe ne la reconnut pas. Elle était toute petite — elle aussi, — au fond d'une grande bergère, (.( abîmée dans sa douleur », disait en souriant Zosia, qui retrouvait la force de plaisanter dès qu'elle retrouvait celle de parler. Mais heureusement mère-comtesse ne poussait pas ses ordinaires lamentations ; elle n'était capable de plaindre que les maux imaginaires, et les siens : le réel n'avait aucune action sur sa sensibilité; elle était, pour le moment, dépouillée de tout son ridicule qui, cette fois, eût été trop odieux. Quand Philippe alla lui baiser la main, elle ne lui lit qu'un signe de tête, soit
qu'elle n'eût la force de rien dire, ou que le médecin eût défendu de fatiguer Zosia par aucun bruit. Philippe, en elTet, après qu'il fut installé, ne parla presque plus. Les paroles, rares, tombaient dans le grave silence, de loin en loin.
Zosia dit à Philippe, en montrant son portrait, et avec une expression de rancune qui lui rappela les jours passés :
— Je ne le finirai pas. . .
Il se rappela l'autre portrait, le (( double portrait )), et les mots étranges, fatidiques, qu'un jour, tandis qu'il posait devant elle dans l'atelier de Paris, elle avait prononcés :
— Banville me disait une fois chez Concourt : «Gomment, mademoiselle Wieliczka, vous « avez la prétention de faire le portrait des (( autres? Mais les peintres ne font jamais que (( leur propre portrait! » Je regardais en moimême, j'y relisais ma condamnation. Et puis j'ai levé les yeux... et j'ai cru regarder encore en moi. . . tant vous aviez. . . ma pauvre figure 1 . . . Alors, vite, je me suis remise au travail... pour attraper ça. . . pour faire, non pas votre portrait : le mien.
Et Philippe, les yeux fixés sur cette ébauche, qui ne devait jamais être achevée mais qui était saisissante, qui était vraiment celle-ci l'image d'une condamnée, instinctivement y cherchait une ressemblance de sa propre figure et un signe de sa propre condamnation. Il n'y retrou-
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vait plus rien. Tout lien était donc rompu entre lui et Zosia. L'étrangère lui était devenue étrangère, moins par le divorce de la mort que par une raison plus intime et plus mystérieuse : elle aA'ait un autre visage, et lui, il avait toujours le même. Sur cette toile tragique, les deux anciens amants ne se ressemblaient plus.
Seul, le regret de l'œuvre abandonnée, qui se lisait dans les yeux de Zosia, ou que, plus rarement, elle avouait d'une phrase sèche, rompait le sentiment d'une résignation trop facile, trop chrétienne, et mettait ici les ombres de la mort. Autrement, les longs silences même n'avaient rien de trop douloureux. Il semblait que le plaisir d'être tout près l'un de l'autre, de se voir, suffît à Zosia et à Philippe, et que nul désir ou nulle convenance ne les obligeât de se parler quand ils n'avaient rien d'utile à se dire. Les domestiques allaient et venaient à pas sourds. Il vint même une ou deux visites, sans que la conversation s'animât. Un haut fonctionnaire, le comte Zecki, que la comtesse présenta à voix basse, trouva moyen de séduire Philippe par ses grandes manières et son exquise politesse, presque sans dire un mot.
Peu après que ce comte Zecki se fut retiré, Zosia parut s'assoupir. La comtesse Wieliczka fit d'un regard comprendre à- Philippe qu'il ferait mieux de se relirer aussi. Quand il s'approcha d'elle pour prendre congé, elle lui dit tout bas qu'il devait être fatigué du voyage,
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qu'on allait le conduire à sa chambre où on lui servirait le thé, et ce soir le dîner s'il préférait ne pas redescendre. Derrière la porte se tenait un valet de pied, qui l'accompagna jusqu'à l'étage supérieur.
La chambre, située au-dessus de l'atelier, avait, sauf la hauteur, les mêmes dimensions et était meublée, comme plusieurs autres pièces du château, de ces meubles amples et lourds qu'on fabrique à Budapest. Le lit. notamment, avait on ne sait quoi de funèbre à force d'être monumental; mais Lefebvre y prêta peu d'attention. Il alla droit vers la fenêtre, qui était grande ouverte. Il savait bien le paysage qu'il allait voir, et vers lequel, un soir de jadis, il s'était penché, lorsque, s'avançant derrière lui, l'enchanteresse étrangère doucement l'avait emprisonné entre ses bras. Il savait qu'ilallait voir, non plus sous les rayons de la lune : aux feux du soleil déclinant, le grand lac environné de sapins noirs, resplendissant comme un miroir magique et où flottaient des cygnes endormis, mais qu'il Fallait voir, cette fois, terriblement seul et libre.
Comme il admirait, avec plus de curiosité que de tristesse, le paysage romantique, aujourd'hui désenchanté, de son amour ancien, il eut le sentiment que l'une encore de ses existences, à celte heure précise, finissait, mais que c'était plus cette fois-ci qu'un événement de son histoire privée, et que même la mort d'une créa-
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ture charmante qu'il avait aimée n'avait pas assez d'importance pour dater une telle époque. Et brusquement, comme ce maîin, il crut entendre les mots qui avaient résonné dans le silence de son esprit au moment qu'on l'avait appelé au chevet de Zosia :
— La guerre 1 la guerre! la guerre I Brusquement il se rappela ce qu'il avait lu
dans un journal, avec la stupeur d'avoir pu si totalement l'oublier pendant sa station près du lit.
Un coup léger fut frappé à la porte. Tout prenait pour lui un caractère si singulier, fantastique, qu'il frissonna. Il dut faire sur luimême un grand effort pour répondre d'une voix naturelle :
— Entrez I...
Il eut la surprise de voir paraître le comte Zecki.
Il le salua poliment, mais avec froideur, et un air de méfiance involontaire, parce que le sentiment lui revenait, qui l'avait préoccupé durant tout son voyage, d'être lui-même l'objet d'une injustifiable méfiance. Il ne put prendre sur lui de dire au comte même un mot banal, et il assena à ce visiteur imprévu un regard hautainement interrogant, qui signifiait de la façon la plus claire :
— Je me demande ce que vous venez faire ici. C'est donc à vous de parler le premier.
Le comte Zecki, en revanche, malgré ses
allures de grand seigneur, paraissait humblement reconnaître la fausseté de sa situation. II s'en tira comme les gens bien élevés se tirent des plus mauvais pas, et ne se fit point prier pour donner avec réserve, mais sans aucune précaution oratoire cauteleuse, les explications que Philippe prenait l'air d'être en droit d'exiger de lui.
— Monsieur, dit-il après avoir accepté le siège qu'on lui indiquait d'un simple geste de la main, je vois que ma visite vous étonne. La démarche que je considère comme un devoir de faire en ce moment auprès de vous est encore infiniment plus délicate que vous ne sauriez l'imaginer, vous vous en rendrez compte tout à l'heure. Ma conscience était partagée entre deux devoirs. Le premier, auquel je cède, est un devoir d'humanité, que me conseille en outre une estime ancienne pour votre personne et une sympathie, toute récente, mais très vive.
Philippe s'inclina, sans trop de cordialité, en attente, presque en défense. Le comte poursuivit :
— L'autre devoir... Je sais que vous êtes fait pour le comprendre, pour apprécier certains... scrupules... et j'espère que, tout en me désapprouvant peut-être d'avoir trahi pour vous... un peu trop tôt... d'ailleurs sans conséquences possibles... certains secrets... peutêtre aussi me saurez-vous gré de l'avoir fait... pour vous.
LE CREPUSCL'LE TnAGIgUE lO']
— Je vous demande pardon, dit Philippe d'une voix blanche, je ne comprends pas du tout.
— Monsieur, dit le comte Zecki, si gêné qu'en dépit de son aisance naturelle il baissait les yeux, vous avez lu les journaux ce matin .^^
— L'ultimatum. ^* dit Philippe.
— C'est la guerre, dit le comte encore plus bas.
Ils se turent tous deux comme par convenance, moins d'une minute, mais ce silence leur parut éternel. Puis, d un même mouvement, ils relevèrent les yeux, et ils échangèrent un regard plein d'une immense pitié, qui pouvait encore leur être commune.
PhiUppe fut tenté de lui dire :
« La guerre entre l'Autriche et la Serbie seulement.^... »
Puis il sentit la vanité de cette question, et ne la posa point. Ses yeux cependant la posèrent, et les yeux de son interlocuteur lui donnèrent seuls la réponse dont il ne doutait pas.
Il eut soudain la notion de son immense éloignement, du danger, encore inconcevable il n'y a pas vingt-quatre heures. Il se vit empêché de rentrer en France librement, bloqué en pays ennemi... Et au même instant, il entendit, comme de très loin, le comte lui dire :
— Monsieur, je a'Ous parlais tout à l'heure de la sympathie personnelle que vous m'in-
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spirez. J'ai encore le droit... pendant bien peu de temps, hélas I... de vous parler... sans que cela vous soit odieux... de celle que j'éprouve pour votre noble pays. C'est de ce sentiment que je m'autorise pour vous prier, pour vous supplier de partir sans délai. Dieu veuille qu'il vous soit encore possible de traverser l'Allemagne I Permettez-moi de régler moi-même ces détails. Il faut que demain matin à la première heure...
Sur un geste de Philippe, qui signifiait clairement : (( Je ne peux pourtant pas partir sans prendre congé... » il dit :
— Je me charge de toutes vos excuses. Bientôt d'ailleurs... dès demain peut-être... sans que j'en fournisse aucune, on ne comprendra que trop votre départ précipité... Je mettrai, si vous le voulez bien, ma voiture à votre disposition, et je viserai votre passeport si, par bonheur, vous en avez un.
Lefebvre, naturellement, n'en avait pas.
— Vous trouverez demain dans la voiture, dit le comte, un sauf-conduit qui, je l'espère, vous suffira.
Il se leva aussitôt, ayant dit ce qui était nécessaire et ayant horreur des mots superflus. Philippe ne jugea point superflu de le remercier, et s'inclina, mais ne trouva pas d'exprès^; sions. Ils ne savaient comment se quitter. Le comte Zecki, après une longue hésitation, murmura :
— Monsieur, nous allons assister à de terribles choses.
Et les yeux de cet homme glace s'emplirent de larmes. Philippe hocha simplement la tête. Ils se tendirent courtoisement la main. Le comte sortit.
Philippe n'éprouvait aucune émotion petite, ni même rien de comparable à ce que les hommes appellent, dans le train ordinaire de la vie, une émotion. Il était, malgré l'absence de tout témoin, soucieux de garder une attitude convenable au grandiose, à la prodigieuse majesté des événements, où subitement, sans initiation, et ainsi que par une porte qui se fût ouverte devant lui, il entrait comme dans un temple.
Il demeura quelques secondes à la même place, immobile, après que le comte fut sorti, comme s'il eût médité profondément ; mais il ne pensait à rien. Puis, après avoir fait une grande aspiration, à pas lents, toujours pensif et ne pensant point, il retourna vers la fenêtre.
Les sentiments les plus fugitifs, qui durant de longues années ne sont pas revenus à la surface de la mémoire et semblent pour jamais abolis, peuvent toujours, sous l'influence d'un événement extraordinaire, ressusciter.
Il se rappela... La première fois qu'il s'était, avec Zosia, approché de cette fenêtre, il avait un moment, par un caprice de sa fantaisie, espéré qu'il allait découvrir de là un de ces
beaux jardins à la française bien ordonnés, où jadis, pendant des heures, il regardait jouer Rex enfant.
Et celte fois, le temps d'un éclair, il vit ce décor qu'il avait rêvé, qui effaça le décor réel qu'il avait sous les yeux, les sapins noirs, le lac romantique, les cygnes endormis. Il vit Rex, depuis tant de mois oublié, presque ennemi; et il reconnut le fils de son sang, de son cœur français. Il comprit que le long duel de Rex et de Zosia était fini, et que ce n'était pas seulement parce qu'elle allait mourir que l'étrangère était vaincue.