LE SECOND LINCEUL DE REX
De longs mois avaient passé. Philippe s'était, comme tout le monde, « installé clans la guerre » , au mépris d'une des plus sottes formules que l'on ait inventées durant cette période, où agir n'empêcha point de faire des mots, et les pires : des mots historiques. Comment n'eût-on point, sans le vouloir, pris des habitudes.»^ Elles étaient très simples. On se mettait à l'abri comme on pouvait et on attendait la fin de l'orage. La patience ne se lassait point ; la confiance était mélancolique, vaguement sceptique, et cependant s'échappait en espérance au moindre prétexte, se refusait au désespoir contre toutes les raisons. Les privations matérielles ne comptaient pas. Les alertes étaient un divertissement passablement sinistre, dont Philippe et Madeleine redoutaient surtout le dérangement et l'ennui.
Sans doute, ils auraient eu sujet d'envier ceux pour qui le drame était double, privé et public, ceux qui avaient encore quelqu'un pour qui trembler. Eux, ils ne participaient plus que de l'anxiété commune, et leur drame privé de la guerre avait fini aussitôt que commencé. Ils enviaient les autres par raisonnement; mais la fatigue est égoïste ; ils s'accommodaient de la cruelle certitude, qui est toujours un port et un repos.
Ils s'étaient installés dans leur deuil, comme dans un logis d'oii l'on est trop assuré que l'on ne sortira jamais plus, comme dans une prison perpétuelle, comme dans un tombeau. 11 n'est pas besoin de pratiquer le stoïcisme, — et d'ailleurs ils le confessaient tous les deux, — il suffit d'obéir à l'instinct humain de docilité pour s'arranger du moins mal qu'on peut dans un asile, même haï, dont la porte est murée.
Ce qui rend la mort d'un être aimé physiquement insupportable, et qui arrache aux survivants, aux plus forts, un cri de révolte, c'est la rupture brusque d'une habitude, d'une communion. Ils avaient été, Philippe surtout, entièrement séparés de Rex depuis des années. Ils ne l'avaient revu, retrouvé, qu'un instant, lors de sa brève apparition à la veille de la déclaration de guerre. Peut-être ne leur eût-il pas fallu faire grand effort, sinon pour se « résoudre », comme dit barbarement Malherbe, au moins pour ne connaître de leur peine, dès son début,
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que cette tristesse grise qui, après un temps, suit les plus grands coups, et qui n'est pas sans douceur. Mais c'est cela, justement, qui leur eût élé en horreur ; et s'ils voulaient faire un effort, c'était en sens contraire, pour maintenir leur souffrance à l'état aigu et actuel. Ils voulaient la cultiver et s'y complaire. Leur mémoire ne savait pas mentir. Ils n'étaient pas maîtres d'imaginer que Rex eût, dans le moment de disparaître, une vie mêlée intimement à leur vie. Aussi n'était-ce pas l'homme de près de trente ans qu'il leur semblait avoir perdu, mais l'enfant, le tout jeune homme; et ils ne pouvaient plus dissiper celte illusion, ensemble désolante et consolante, que Rex était mort au seuil de sa dix-huitième année.
Jamais ceux qui s'en vont ne laissent à ceux qui restent un souvenir égal de tous leurs âges et de toutes leurs physionomies. C'est toujours sous le môme visage que nous les évoquons. Phihppe ne regardait point, et il eût à peine reconnu les portraits de l'otïicier d'Afrique. Celui dont il dressait l'image sur cet autel que les moins religieux consacrent à leurs morts, c'était le Rex adolescent, de qui jadis il avait été le père passionné, de qui, aujourd'hui, il était le père douloureux. Aussi, le culte qu'il lui rendait ne fut-il fait longtemps que de puériles cérémonies.
Comme il l'avait dit un jour à Zosia, il avait presque les idées des hommes primitifs sur la
consubstantialité des pères et des enfants. Il cherchait naïvement à se persuader que Rex était toujours là. Il l'associait à chaque événement de sa vie. Quand il descendait à la cave, les soirs de raids, abandonnant sans souci toutes ses valeurs, tous ses objets précieux, ses livres, il n'emportait, comme un inestimable trésor, que des riens qui avaient appartenu à Rex, et toujours ces deux lourds paquets de papiers dont la perte lui eût été un désastre, que cependant il n'avait pas encore osé ouvrir, après de longs mois.
Pour les lettres de la princesse Tverskoï, cela va de soi, et Philippe était bien déterminé à ne jamais les lire; mais que craignait-il donc de trouver dans les notes de son fils, dont Rex lui avait dit, le jour du départ :
(( Si tu es très curieux, tu liras tout cela tout de suite... Si tu veux me faire plaisir... tu attendras... la fin.,, de ce qui commence. »
Est-ce que, pour tous les deux, ce qui avait commencé ce jour-là n'était pas fini.»^
Cependant, Philippe lardait. Il avait toujours ces papiers à la portée de sa main. Lorsqu'il était assis devant le coffre ancien qui lui servait de bureau, sur ce fauteuil oii un jour il avait surpris Rex agenouillé, corrigeant « les épreuves de papa », il les touchait parfois, ces papiers, avec le même respect et la même tendresse que Rex les feuilles humides encore de l'imprimerie ; il les touchait comme des reliques, mais il ne faisait
que les toucher. Ce n'était qu'une caresse, comme jadis, quand Rex appuyait la joue contre sa joue, et que ce contact lui était délicieux, et qu'il se demandait pourtant avec inquiétude :
— Qu'y a-t-il dans cette petite tête-là?
Avec la même inquiétude il se posait aujourd'hui la même question, il se proposait la même énigme. Qu'y a-t-il dans cette tête-là, qui est traduit sur ces feuilles.'^... Au lieu de les lire, il aimait mieux ne faire que les caresser. Il était si installé dans son deuil, il y avait si bien pris ses tristes aises qu'il se disait :
— A quoi bon chercher plus loin ? Pourquoi changer.'^
Quelques années auparavant, quand il était moins las, sa conscience moins indulgente ne lui eut pas permis une si longue paresse, oii il y avait un peu de lâcheté.
Ce ne fut pas sa conscience qui l'en tira, mais un pur hasard. Le jour que ses doigls entr'ouvrirent le manuscrit et qu'il y jeta enfin les yeux, son premier geste fut réflexe. Il ne se demanda Qa'ai-je fait? qu'après l'avoir fait, et ne ressentit, tardivement, la peur qui l'avait toujours empêché de le faire, qu'après avoir lu malgré lui quelques lignes. Mais cette peur fut, par celte lecture même, aussitôt apaisée que conçue, et il ne put se défendre de sourire en murmurant :
— Qu'est-ce donc que je craignais?
Le hasard, qui lui avait forcé la main, l'avait
bien servi : pour cette première lecture, il était tombé sur un passage uniquement pittoresque, où se laissait voir, mais modestement, avec la timidité du respect filial, le délicat talent littéraire de Rex, si parent et si différent du sien.
C'était la description d'un mirage au désert : les mots simples en faisaient si impérieusement comme jaillir l'image et l'illusion que l'émotion fut trop forte, les yeux de Philippe s'emplirent de larmes. Il remarqua, un peu honteusement, amèrement, que la première fois qu'il pleurait son bien-aimé, c'était en lisant une belle phrase ; mais elle était en effet si belle qu'il ne pouvait se reprocher de l'admirer jusqu'aux larmes et de mêler à sa douleur l'orgueil paternel, l'orgueil de sa douleur même. Il était plus fier que Rex eût écrit cette page qu'il n'eût été fier de l'avoir écrite; et en même temps il sentait comme il l'eût écrite autrement.
Il l'étudiait, près de surprendre l'un des secrets de leur malentendu, qui dès lors n'était plus un malentendu. Il lui semblait, en la relisant, comprendre enfin des théories qu'il avait entendu développer, avec une inutile âpreté d'école, par des écrivains plus jeunes que lui, et qui ne lui avaient pas alors paru ni fort précises ni fort claires. Il avait souvent répondu, de mauvaise humeur : « Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? )) quand ses cadets lui expliquaient que tout artiste doit tendre à se rapprocher de l'objet qu'il interprète, jusqu'à se
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confondre et à s'identifier avec lui ; que, par exemple, un violoniste qui exécute bien une phrase musicale n'est qu'un virtuose, mais (( quand tout cela aura fini par disparaître , « quand la phrase de violon, de chant ne fera (( plus qu'un avec l'artiste entièrement fondu (( en elle, le miracle dî l'art se sera produit' ».
Et certes, PhiUppe n'aurait su encore traduire cette nuageuse esthétique par une des formules définies où il s'obligeait toujours d'enfermer sa pensée nette ; mais il sentait que, dans ces quelques lignes qu'il lisait et relisait, le miracle s'était en effet accompli, que la sensibilité de Rex s'était fondue avec son objet, qu'elle frémissait dans l'eau du lac illusoire parmi les images du ciel et des palmes renversées.
Avec une joie douce et profonde, à l'unisson de son deuil, il recommençait de découvrir et de comprendre son fils, comme naguère à l'île de Wight, pendant les premières vacances; mais il lui sembla que sa faculté de le comprendre avait fait depuis lors un immense progrès et que la réconciliation était, cette fois, sans appel ni sans arrière-pensée. En ce tempslà, il était plein de bonne volonté, mais il avait le droit, le devoir de disputer, de se défendre. Il était un vivant en face d'un vivant; maintenant il était un vivant déçu en face