I. Ces lignes sont de M. Marcel Proust
LE OREPUSCULE TRAGIQUE
d'un mort, qui ne pouvait pas lui répliquer ni rien ajouter à ces paroles écrites. Philippe aurait fait scrupule d'avoir désormais raison contre Rex.
Mais il ne redoutait plus ce cruel triomphe. Le premier entretien d'outre-tombe qu'il venait d'avoir avec son fils lui rendait le courage et la confiance. Il était douloureusement fier de son esprit nouveau. Il se sentait capable de pénétrer et d'admettre même les choses qui lui fussent le plus étrangères. Il murmura : « Il est bien temps ! )) et quelques larmes lui vinrent encore aux yeux. Il regretta les luttes secrètes et les vains combats de jadis. Mais s'aimer avec passion, même un fils et un père, qu'est-ce donc sinon se déchirer toujours et se faire mal? Ft qui serait si lâche de préférera cette guerre magnifique un plat et calme bonheur, de souhaiter la paix qui ne peut s'accomplir que dans la sérénité détestable de la mort? « J'annonce l'amour, a dit Ashley Bell en son discours de la Mésopotamie, j'annonce l'amour mais je n'annonce pas la paix. »
Philippe se sentait maintenant le courage de s'insinuer plus avant dans l'œuvre de Rex et d'aborder les idées mêmes dont il ne redoutait plus l'hostilité. Il n'eut qu'à poursuivre sa lecture : la description du phénomène qui est le plus parlant symbole de l'illusion se continuait en méditation philosophique. Philippe se trouva presque soudain transporté dans le sanctuciire
de la pensée de I\ex; et il eut le sentiment d'y être accueilli comme doit l'être un père dans le premier, le modeste logis de son fds devenu homme. On ne s'était pas toujours, dans l'arrangement des choses, conformé servilement à son goût ; mais on avait eu le souci visible de ne le point blesser et de lui rendre çà et là un délicat hommage. Ainsi que le père invité, Philippe pouvait-il faire autrement que d'approuver, d'admirer, de se récrier surtout."* Mais il le faisait sans ellbrt de complaisance et de tendresse, dans un élan de sincérité naïve, et son émotion était si douce d'être si bien reçu que les larmes lui venaient encore aux yeux.
Cette épreuve décida de l'esprit dans lequel il voulait lire toute la suite des notes. Il avait entretenu avec Rex, à l'époque oii leurs âmes divorçaient, la même sorte de rapports intellectuels qu'avec Ashley Bell jadis, quand cet étrange drame à' Abijah, qui lui semblait une trahison, les avait secrètement brouillés. Maintenant, il ne s'opposait même plus à Rex comme une personne s'oppose à une autre personne jusque dans l'intimité la plus étroite : il faisait complètement abstraction de lui-même, ou plutôt il s'identifiait avec sa créature, ainsi que le jeune artiste lui avait paru tout à l'heure se fondre et ne faire plus qu'un avec les objets de sa sensibilité. Ce père, toujours maternel, assistait en tremblant et en se reprochant de trembler, parfois en tendant malgré lui les bras, aux
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évolutions de cette conscience ingénue qui se cherchait toujours sans se trouver : comme une mère, cachée derrière un arbre, assiste aux premières courses et aux jeux téméraires de son enfant, évitant de se montrer, prête d'accourir et de le relever s'il tombe.
Il se rappelait un dialogue, peut-être apocryphe, que l'on prête à Marie-Antoinelle et à la gouvernante des enfants de France. Le petit dauphin courait comme un fou dans les jardins de Trianon. Sa gouvernante voulut l'arrêter, la reine l'en empêcha.
— Mais, madame, il va tomber I
— Eh bien, il tombera.
— Mais, s'il tombe, il se fera mal I
— Il faut, dit la reine, qu'il apprenne à se faire mal.
Plus tendre, et sachant trop combien on se fait mal à l'esprit quand il s'égare et qu'il bute, Philippe ne voulait point que cet accident arrivât à son petit; mais il ne songeait qu'au mal possible de Rex, il oubliait le sien, et ne souffrait plus, égoïstement, de le voir se hasarder en celles des allées du jardin d'oii il s'était luimême exclu.
Il épousait si bien tous les mouvements de Rex qu'il sentait par lui, en même temps que lui, les doutes, les espoirs et les joies incompatibles avec sa propre doctrine. Il cherchait parmi les sables du désert, oii Rex l'entraînait par la main, ce Dieu auquel il ne croyait plus, trans-
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porté de bonheur quand il s'imaginait l'y surprendre, tout meurtri quand il voyait sa poursuite vaine. Il poussait si loin ce renoncement à toutes ses idées, cette abdication de soi, celte tolérance enthousiaste, que rien des écrits de Rex ne le séduisait davantage que ce qui le heurtait le plus, ce que, dans un état normal, sa raison n'aurait seulement pas dû concevoir.
Ce dialecticien rigoureux n'était plus indigné par la faiblesse des raisonnements, par la perpétuelle pétition de principe, coutumière à ceux qui veulent se convertir, mais, coûte que coûte, tant bien que mal, justifier leur désir j)ar les lois mêmes de la raison qu'il outrage. « Tu ne chercherais pas si tu n'avais déjà trouvé... »
L'admiration de Philippe était si naïve que, malgré le refus anticipé, trop modeste, de Rex, déjà il ne consentait plus à laisser ensevelies ces reliques. Il forma dès lors le projet de publier, non toutes ces notes éparses, mais un florilège et de donner à ce recueil factice un air de composition. Il en dressa le plan, et par un singulier hasard, les morceaux qu'il choisit pour y figurer furent les plus enveloppés de mysticisme, les plus contraires au goût de son esprit. Madeleine ne put se défendre d'en faire la remarque (qu'elle garda pour elle), lorsque honteux de se réserver sans titre les essais de leur enfant, craignant — bien tard — de la léser, il commença de relire avec elle à haute voix ce qu'il avait déjà lu dans le silence et la solitude,
en détachant les passages élus et en lui indiquant les grandes lignes de son dessein. Ces lectures étaient maintenant leur unique divertissement du soir; et les soirs d'alerte, ils ne voulaient point les interrompre, ils les poursuivaient jusque dans la cave, sans prêter aucune attention aux tirs de barrage ni aux fracas des torpilles, qui tombèrent plusieurs fois tout près.
Cependant que Philippe, soit tête à tête avec Madeleine ou soutaire, lisait ainsi, son cœur était tout plein d'amour, mais n'était pas tout amour. Il y restait une haine, qui n'était sans doute qu'une forme de la jalousie. Par une contradiction nouvelle, dont il ne s'embarrassait pas plus que des autres, il n'était plus capable d'en vouloir à son fils pour des idées, et il en voulait à la femme qu'il accusait de les lui avoir suggérées. Il ne retenait contre Rex aucun délit, aucun péché, mais il ne donnait l'absolution qu'à Rex et non pas à son mauvais génie.
Bien qu'il ne relevât dans ces notes pas une allusion à la princesse Tverskoï, il décelait entre les lignes son influence; tout lui attestait que cette créature avait été diaboliquement ingénieuse à tourmenter ensemble le cœur et la conscience de Rex. Peut-être n'eût-il pas même pardonné à la maîtresse qui eût rendu son fils heureux : il la soupçonnait de l'avoir torturé, et il lui vouait une haine farouche. Il eût fait
mieux que soupçonner, il en aurait eu le cœur net (et il le souhaitait), s'il avait parcouru les lettres de Lydie; mais, pour rien au monde, il n'y aurait seulement jetc les yeux. Il ne voulait même plus les garder. Il ne se fut à aucun prix remis en rapport avec la princesse, morne pour lui dire, ou lui écrire :
— Maintenant que mon fils est mort, il n'y a plus rien de commun entre vous et moi. Reprenez ceci qui vous appartient.
Mais il avait sous la main un intermédiaire tout désigné.
La femme d'André Jugon. la laide, l'excellente Sonia, avait trouvé dans la guerre une occasion nouvelle de se dévouer avec discrétion. Dès le 2 août 191 4. elle avait pris du service dans les hôpitaux. C'est la première fois depuis son mariage qu'elle s'était ressouvenue d'avoir été auparavant étudiante en médecine. Toujours timide et ombrageuse, elle se gardait d'avouer sa compétence; mais il fallait bien que l'infirmière-major s'en aperçût, quand elle épargnait à ses collègues, dont le savoir n'égalait pas la bonne volonté ou le patriotisme, des erreurs souvent dangereuses, sans le faire remarquer. On l'appréciait d'autant plus que l'on n'avait aucune raison féminine de la jalouser. On se la disputait. Elle était restée, durant toute la première année de la guerre, dans l'Est. Elle était même allée, quelques mois, en Orient. Puis elle avait cru devoir accepter, en
sa qualité de russe, des fonctions dans un hôpital oîj, non loin de Paris, étaient soignés les soldats, ses compatriotes, qui avaient combattu dans les rangs de l'armée française.
Cet hôpital avait été fondé, il était entretenu, à grand fracas sinon à grands frais, par la princesse Lydie Tverskoï. Tout y était russe, les infirmières, les médecins et, sauf deux ou trois Américains volontaires échoués là nul n'aurait su dire pourquoi ni comment, les blessés ou les malades. Il y avait un assez grand nombre de pensionnaires, blessés peut-être au front voilà bien longtemps, mais qui se portaient maintenant à merveille.. On avait, apparemment, d'assez fortes raisons pour ne leur point donner leur exeat, qu'ils ne réclamaient pas, et tout ce personnel constituait une assez étrange communauté, qui ne ressemblait que de loin à une formation sanitaire.
C'était, par anticipation, une sorte de soviet égaré en territoire français. La pauvre Sonia, nature essentiellement fidèle, qui n'était point susceptible d'inconstance même dans l'ordre des idées, et qui se rappelait aussi volontiers d'avoir été nihiliste avant de devenir la plus bourgeoise des maîtresses épousées, que d'avoir été jadis étudiante en médecine quand cela pouvait servir à son prochain, l'honnête Sonia était suffoquée de ce qu'elle voyait là. Les nouvelles théories révolutionnaires n'avaient aucun rapport avec le nihilisme qu'elle avait confessé,
qu'elle eût au besoin pratiqué, et elle apercevait la vérité de cet adage, qu'on est toujours le réactionnaire de quelqu'un.
Elle ne pouvait, par exemple, concevoir qu'après la visite, les malades se réunissent pour discuter, comme dans une assemblée publique, les prescriptions du docteur, et qu'il fût impossible de leur faire avaler les médicaments et les purges ordonnées par lui, si, à la suite d'une délibération orageuse, la majorité en décidait autrement. Il était, en vérité, bien heureux que l'hôpital Tverskoï-Krûdener n'hébergeât aucun grand blessé, ni même, à proprement parler, aucun homme atteint d'une maladie quelconque.
Si peu bavarde que fût Sonia, et si respectueuse du secret professionnel, son indignation lui échappait chaque fois qu'elle venait rendre visite à ses amis Lefebvre. Elle leur faisait des récits dont la naïveté ramenait le sourire sur les lèvres de Madeleine et de Philippe; mais elle avait trop de tact pour les instruire que la princesse Tverskoï était l'âme du soviet, présidait toutes les réunions et se livrait à une propagande effrénée — bien vaine, puisque tout cela se passait, pour ainsi dire, en vase clos ; enfin que Lydie tournait toutes les têtes : il ne faut pas l'entendre seulement au sens spirituel.
Les mœurs de la communauté étaient ce que l'on pouvait craindre d'une tribu de jeunes russes oisifs, isolés et dépaysés; elles étaient, à
certains égards, du même genre, aussi éhontées que les mœurs allemandes , secrètes avant la guerre et qui, depuis, ne se cachent plus; mais il s'y ajoutait cet on ne sait quoi sui generis qui n'est possible que dans un milieu russe où une doctrine du péché méritoire, comme celle de Raspoutine, trouve instantanément des adeptes et des zélateurs. Personne n'était plus qualifié pour prêcher cet évangile que la princesse Tverskoï, qui l'avait peut-être inventé avant Raspoutine. Elle l'enveloppait de plus de théologie et de casuistique, du temps qu'elle faisait partie de la haute société cosmopolite et qu'elle visait à séduire des hommes tels que Rex Lefebvre; mais elle avait aisément glissé à la crapule la plus basse dès qu'il lui avait fallu s'adapter à ce nouveau milieu.
Sonia, qui était d'une pudeur farouche et pleine de préjugés, se serait plutôt, comme elle disait, coupé la langue que de décrire à Madeleine et à Philippe les scènes, dignes,du marquis de Sade, dont ses clients trop ingénus la rendaient témoin. Elle n'avait même jamais prononcé devant eux le nom de Lydie Tverskoï. Philippe ne pouvait cependant pas ignorer que la princesse dirigeât en personne l'hôpital dont elle était, de compte à demi avec sa feue grand tante, la marraine et l'éponyme, ni que Sonia la vît presque chaque jour. C'est donc à M*"* Jugon qu'il remit les lettres, en la priant de les faire tenir à celle qui les avait écrites.
II ne lui dit. en la chargeant de cette nnission, que les mots indispensables. Sonia était au courant des choses, toute précision les eût gênes l'un et l'autre. Elle prit le paquet sans rien dire ; incapable de se dérober à ce qu'elle considérait une funèbre corvée, mais un devoir; efl'rayée seulement de la réception qui l'attendait : pas une fois elle n'avait entendu la princesse faire depuis des mois allusion à Rex Lefebvre ; elle se demandait même si on l'avait informée de la disparition et jusqu'à quel point on la pouvait juger monstrueuse de porter le deuil avec celte insouciance.
M™' Jugon tomba plus mal encore qu'elle ne craignait. La petite-nièce de M""* de Kriidcner, princesse Lydie ïverskoï, célébrait justement ce jour-là ses fiançailles avec l'un des plus anciens hospitalisés : un grand gaillard de trente ans, superbe, de qui on ne savait rien sauf qu'il avait passé plusieurs années au bagne. On oubliait de spécifier si c'était pour un crime politique ou pour un crime de droit commun : en tout état de cause, il avait pour ce motif, aux yeux de ses camarades et aux yeux de Lydie elle-même, un infâme et irrésistible prestige. Sonia vit tout le soviet attablé à cette occasion dans le dortoir des fiévreux. On vidait des coupes de vin do Champagne, conformément à une décision de la majorité, et même de l'unanimité. Elle ne crut pas devoir remettre à la fiancée un dépôt qui eût risqué d'être importun. Elle le rendit le même soir à Philippe, à qui elle donna
en rougissant le moins possible d'explications.
Cette fin vile de la femme qui lui avait volé le cœur et perverti 1 intelligence de son fils ne laissa pas de faire mal à Philippe. Il lui parut que c'était le signe du suprême abandon de Rex, et que le second linceul des morts venait de se rabattre sur la dépouille de celui que ses mains pdternelles n'avaient pas une première fois enseveli. Il sentit une grande amertume, une rancune contre l'humanité ingrate, mais en même temps un âpre orgueil de jalousie satisfaite. Son fils lui était bien définitivement rendu. Il ne le partageait plus. Il prit des mains de Sonia ces lettres que, dépassant la promesse faite au mort, il n'avait jamais lues, qu'il voulait encore moins lire, maintenant que celle qui aurait pu les revendiquer les lui laissait dédaigneusement.
Ces lettres, qui contenaient tous les doutes, le tourment moral, — la passion de Rex, — et la sienne, — illesjeta dans la cheminée. La flamme, qui allait s'éteindre, monta. Longtemps, il les regarda brûler; et quand elles ne furent plus qu'un petit tas de cendres, il lui sembla qu'il venait de purifier par le feu tout ce qui souillait, tout ce qui alourdissait et rendait comme matérielle lame de son enfant... a Rex, croyez- vous qu'après notre mort nos âmes auront des ailes, qui nous emporteront vers les régions supérieures oii habite la race des dieux ?... »