‹ Le crépuscule tragiqueChapitre 14 sur 18 · D ENTRE LES MORTS · texte numérisé non relu

D ENTRE LES MORTS

Philippe Lefebvre avait été, en son temps, l'un des princes de la jeunesse. Il avait naturellement perdu cette princerie avec l'âge: mais SCS cadets ne l'en avaient pas dépossédé si brutalement qu'ils ont coutume de faire, et lui reconnaissaient même encore, à titre honoraire, une manière de royauté. Peut-être devait-il ce rare privilège à la guerre, dont il avait été l'un des prophètes, ou simplement à cette jeunesse de visage et de pensée que les années ne marquaient point. Elle n'était pas une illusion, puisque les jeunes gens eux- mêmes l'avouaient. Qu'il dît en souriant ces vieux quand il parlait de ses contemporains, cela n'eût rien prouvé; mais les camarades de Rex, et ceux de la génération qui suivait, semblaient n'avoir pas le sentiment d'un immense écart d'âge quand ils se trouvaient en sa compagnie. Ils le témoignaient

en corrigeant la déférence par une involontaire familiarité, dont Philippe sentait l'hommage, qui le flattait infiniment.

La guerre avait accru son autorité, son prestige, et diminué cependant le nombre déjeunes disciples qui auparavant fréquentaient chez lui. D'abord, tous étaient mobilisés; plusieurs, hélas I étaient morts ou disparus; ceux qui avaient des postes trop éloignés du front, trop à l'abri, étaient plus à portée de venir le voir comme en temps de paix, mais n'osaient pas trop se montrer ; et surtout depuis son malheur, qui datait des premiers jours de la campagne, ceux mêmes qui n'avaient rien à se reprocher pensaient avoir à se reprocher de vivre : ils hésitaient de l'aller voir quand ils venaient en permission.

Aussi fut-ce pour lui une surprise quand on lui présenta, un matin de mai 191 7, la carte d'un jeune philosophe nommé JacquesHémery, aux premiers essais duquel il s'était beaucoup intéressé. Celui-là était certes irréprochable et pouvait aborder Philippe le front haut. Sorti de l'École normale à la veille de la mobilisation, il était parti dès le premier jour. Si maintenant il était employé au ministère, c'est que, blessé cruellement, après une longue convalescence, mal remis, il avait voulu se rendre utile et ne retourner à ses études qu'une fois la guerre gagnée. Mais Hémery avait une grande délicatesse et se privait de la joie de voir Phi-

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lippe, craignant que sa présence ne lui fît mal.

Peut-être ne se trompait-il qu'à demi. Piiilippe avait pour lui cette admiration presque tendre que lui inspiraient les jeunes gens. Il les admirait d'abord d'être jeunes, et ce sentiment devenait chez lui d'une vivacité singulière quand il éprouvait que leurs idées n'étaient pas de parti pris en opposition avec les siennes. C'était le cas pour Jacques Hémery, disciple infidèle de Bergson, et qui — Philippe du moins se l'imaginait volontiers — présageait un retour prochain de la jeune génération des penseurs à l'intellectualisme pur. Il avait écrit sur ce propos, avant la guerre, un petit livre étrange, du fond naturellement le plus sérieux, et, dans la forme, sarcastique à la façon de Schopenhauer. La guerre en avait différé la publication; mais Philippe, qui avait la le manuscrit et en possédait même une copie, en était enthousiasmé. Il n'avait pu s'empêcher de penser, en le lisant, que les contemporains de son fils n'étaient donc pas nécessairement les ennemis en esprit des hommes de son temps, et d'entrevoir le bonheur sans nuage qu'il aurait goûté, si les idées de Rex — comme cela n'était pas impossible — avaient été celles d'un Jacques Hémery. Maintenant que Rex était entre les morts, Philippe éprouvait un sincère plaisir à voir Hémery, et cependant lui savait gré de ne venir presque jamais.

11 était si ombrageux qu'il se fût reproché

comme une injure à la mémoire de Rex le goût dont il ne pouvait se défendre pour ce jeune homme, les comparaisons que malgré qu'il en eût il faisait entre eux, l'évidence, qui le frappait trop, que celui-ci était, plus que Rex, le fils de son intelligence. Pourtant, dès qu'il le voyait, il ne s'interdisait pas de lui témoigner sa sympathie affectueuse par une de ces charmantes expressions de physionomie qu'il avait gardées de l'adolescence, et il rassurait ainsi le scrupuleux philosophe, toujours tremblant d'être importun.

X'est ce qu'il fit encore ce jour-là, sans y penser ; mais, comme il lui souriait déjà au moment qu'on lui ouvrait la porte, il fut stupéfait de son air contraint, de son visage bouleversé. Chose curieuse, il ne songea même point — c'était pourtant la plus vraisemblable hypothèse — qu'il pût être arrivé à Hémery un malheur dont celui-ci vînt lui faire part, et il eut l'incroyable légèreté de dire, avec le détachement d'un homme qui a épuisé le calice et ne redoute plus aucun coup du sort :

— Mais qu'est-ce que vous avez, mon petit .^^ Vous ressemblez au porteur de mauvaises nouvelles.

Le mot, à son insu, était si direct que les traits du jeune philosophe, par une réaction instantanée, dont il ne .fut pas maître, se contractèrent; et Lefebvre, qui maintenant l'épiait, fit de nouveau cette réflexion égoïste :

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— Quelle mauvaise nouvelle pourrait-on désormais venir m'annoncer?

Les regards de ces deux hommes, dont U supériorité d'esprit effaçait l'inégalité d'âge, se croisaient; et ils s'observaient, ils se tâtaient, comme on tâte le fer.

Quoiqu'il eût accouru, sans perdre une seconde, dès qu'il avait su lui-même la chose qu'il devait faire savoir à Piiilippe, Jacques avait réfléchi, en roule, sur la manière dont il devait la présenter : d'abord, pour ne pas heurter d'un choc trop brusque cette sensibilité qui multipliait tous les sentiments à l'état normal et, dans l'exception, sentait à se rompre; mais aussi — ce soin paraîtra bien étrange au vulgaire en de telles conjonctures, et seuls les hommes d'une qualité d'esprit pareille à celle de ces deux hommes le comprendront — mais aussi afin de ne pas choquer cette intelligence mesurée , ennemie de toute invraisemblance mélodramatique, et pour qui un coup de théâtre, quel qu'il fût, ne pouvait manquer d'être, au premier moment, douloureux.

C'est le souci d'une convenance purement intellectuelle qui sauva Jacques Ilémery, d'abord complètement désemparé, et lui dicta ce qu'il devait dire. Pour prévenir, pour briser d'avance une émotion trop violente et trop grosse, il ne craignit pas d'user de quelques formules générales jusqu'à un soupçon de pédanterie. 11 dit d'une voix sourde, et mainte-

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nant sans regarder Lefebvre en face, baissant et à la fois détournant les yeux, il dit que les nouvelles que l'on doute d'annoncer ne sont pas forcément les mauvaises, mais celles, plutôt, qui rompraient certaines habitudes de la sensibilité, de l'esprit, depuis longtemps acquises et invétérées, et qui risqueraient, même heureuses, d'y causer une rupture d'équilibre.

— Mon fils est vivant, dit Philippe Lefebvre, dont le raisonnement avait une si merveilleuse agilité que, dès les prémisses, il devançait son interlocuteur et arrivait à la conclusion plus vite que lui.

Il avait saisi, par intuition, ce qui, en effet, se devait déduire avec évidence de toutes ces précautions oratoires, paraphrase du proverbe (( la joie fait peur » ; et il avait dit cela sans couleur, sans chaleur, de la même façon nette qu'il eût énoncé le résultat d'une démonstration.

— Oui, répondit le visiteur.

Ils demeurèrent tous deux, un temps appréciable, dans le silence, la stupeur et l'insensibilité absolue. Puis, lentement, craintivement, honteusement, ils relevèrent ensemble les yeux, ils se regardèrent, en hommes pour qui l'extraordinaire est toujours une manière de scandale, et qui, même après plus de trois ans de guerre, n'avaient pu se déshabituer de croire qu'il n'arrive rien d'étrange ni de romanesque dans la vie.

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Mais la stupeur d'IIémery était impersonnelle et, pour ainsi dire, par procuration; il en revint presque aussitôt. Celle de Philippe l'effraya : elle était comme un enchantement. Il fit un geste hien simple, que jamais pourtant, malgré sa grande airection pour son maître, ordinairement glacé par le respect, il ne s'était auparavant permis : il lui saisit la main. Et Philippe, sans que son visage encore trahît la moindre émotion humaine, se mita trembler, à trembler de tous ses membres, du même tremblement que le jour qu'il avait appris la disparition de Rex. Il dut s'assc^oiret fit signe à Hémery de prendre une chaise. Quand il crut pouvoir parler sans que sa voix tremblât trop, il dit :

— On l'avait vu tomber.

Jacques ne répondit pas, sinon d'un geste qui apparemment signifiait :

— Combien d'autres a-t-on cru voir tomber I Et Philippe répliqua aussi d'un geste, qui signifiait :

— Oui, évidemment.

Après un temps si long qu'il s'étonna luimême d'avoir si peu de hute d'être informé, il dit, avec eflbrt :

— Comment avez- vous su?...

Sa physionomie n'avait pas une expression de curiosité, mais de terreur, et Jacques Hémery comprit bien que Philippe voulait dire, n'osait dire :

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— Mais d'abord, êtes-vous sûr?...

C'est à cette question qu'il répondit, d'un signe de tête. Lefebvre fit un soupir de soulagement et cessa enfin de trembler. Hémery dit alors, d'une voix plus posée, plus nette, mais avec un débit haclié :

— La lettre qui vous annonce que votre fils est vivant est arrivée hier soir à la frontière. Elle vous est adressée par un certain Lem~ bach, secrétaire de l'Ashley Bell Verein, que vous avez, paraît-il, connu autrefois à Oxford, qui a fait toute la campagne dans le service de santé, et qui se vante d'avoir recueilli le capitaine Lefebvre, blessé.

— JMutilé?

— Oui, dit Hémery plus bas. Il a perdu le bras droit.

Philippe garda le silence. Hémery reprit :

— Ce personnage déclare l'avoir soigné, sauvé, et prétend avoir fait l'impossible pour vous avertir. Il vous aurait écrit, depuis igiA, plus de dix fois, mais d'Allemagne, et toutes ces lettres auraient été interceptées.

— D'autres prisonniers ont pu donner de leurs nouvelles, dit Lefebvre.

Hémery fit un geste d'ignorance, et poursuivit :

— Cette lettre-ci est écrite de Suisse, oii le capitaine n'est pas interné, mais hospitalisé, dans une famille, à Sils-Maria; et il est certain que, d'abord, vous pourrez aller le voir dès

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qu'il vous plaira, qu'on vous le rendra sitôt les formalités accomplies... si l'état de sa sant(i le permet... Donc, la lettre est arrivée hier soir. Elle a été, comme toutes les correspondances de l'étranger, ouverte par l'autorité militaire, à Annemasse. On vous l'a expédiée aussitôt, vous la recevrez dans quelques heures; mais vous pensez bien que votre nom a frappé celui qui l'a lue. J'ai des camarades à la censure postale. Un d'eux m'a téléphoné ce matin, à la première heure, et m'a prié de venir d'urgence vous annoncer la nouvelle, pour que vous ne l'appreniez pas tout d'un coup, en décachetant une enveloppe. . . Je ne savais pas que celte mission, dont je me suis chargé naturellement avec la joie que vous devinez, serait à ce point difficile à remplir, et je vous demande pardon de m'en être acquitté si mal.

C'est le messager qui fondit en larmes. Philippe aurait tant voulu pleurer, lui aussi I Mais depuis combien d'années ses yeux brûlés ne pleuraient-ils plus? Cet homme, sensible en profondeur, n'avait pas le don des larmes. Il prit affectueusement Hémery par l'épaule, et murmura :

— Oui, la lettre. . . (Il n'acheva pas sa phrase, il fit un signe, un geste.) J'aime mieux que c'ait été vous... Vous seul pouviez... Je voudrais vous remercier, mon enfant. . . Je ne trouve pas de mots.

— Oui, dit Jacques, je ne savais pas non

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plus qu'il fût si difficile de trouver des mots.

La même pensée leur venait : quels mots trouver, pour Madeleine ? Jacques Hémery se leva brusquement, hâté h. fuir, comme s'il eût craint que Philippe, incapable d'annoncer luimême la nouvelle à la mère, ne s'avisât de l'en charger encore. Il feignit de ne partir si vite que pour ne pas retarder le moment oii elle saurait ; et Philippe se trouva seul, en effet aussitôt affolé, dans un incroyable désarroi, dans un état de lâcheté, qui lui retirait jusqu'à la force d'aller d'un endroit à un autre, d'appeler. Chaque seconde qui tombait lui semblait une durée infinie. Il avait des remords. Il se reprochait, comme une monstruosité, de faire attendre Madeleine. Ce n'était pas sa faute : il ne pouvait pas bouger. Il n'avait même pas pu reconduire Jacques. Cette espèce de paralysie, qui lui sembla si longue, ne dura guère qu'une minute : à peine Hémery était-il sorti que M""^ Lefebvre entra.

Elle n'était pas comme Philippe sujette aux pressentiments, ou elle n'y croyait pas, elle n'avait pas cette superstition. Pourquoi, ayant vu par hasard Jacques Hémery entrer dans la bibliothèque, avait-elle reçu un choc, sui^d d'un serrement de cœur ? Pourquoi, elle, discrète au point que, même dévorée d'inquiétude, elle n'eût pas posé à son mari la moindre question, pourquoi avait-elle guetté la sortie du visiteur derrière la porte, —

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l'autre porte, — celle par où jadis Philippe rentrait quelquefois pour le plaisir de la surprendre penchée sur ses épreuves ? Et pourquoi, au lieu de s'annoncer par une toux, par le bruit de la double porte refermée, avait-elle évité de faire aucun bruit, comme les voleurs?

Mais lui-même, il pressentait donc aussi qu'elle allait venir par là? Il n'avait rien entendu, et ses yeux se tournaient déjà de ce côté. A la vue de Madeleine, il eut une expression si épouvantée que, par imitation, elle prit un air d'épouvante. L'émotion qu'elle trahissait était trop violente pour pouvoir durer. Philippe sentait qu'il n'avait pas le droit — ni le pouvoir — sa propre gêne était trop cruelle — de rester et de la laisser dans cet état, de ne pas faire une réponse précipitée à la question qu'elle n'avait pas la force de poser. Mais que dire? Que dire? Il ne lit qu'une plainte, un gémissement. Et puis, enfin, ses lèvres, machinalement, articulèrent le nom de Rex. Alors, elle devina. 11 n'avait pas dit le mot. Elle l'interrogea des yeux. Il répondit d'un signe de tête. Et ils se mirent à pleurer tous les deux.

Philippe lui-même pleura 1 Ce n'était que la détente nerveuse. Ils n'auraient su dire à quel moment leurs larmes devinrent des larmes de joie. Puis ce fut un sentiment soudain d'immense soulagement, un contentement puéril d'avoir tourné la difficulté, de n'avoir plus qu'à être heureux sans cet embarras ; puis la dilata-

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tion extraordinaire, la surhumaine joie de vivre, des gens qui ont, à une minute précise, risqué d'être tués, et qui, la minute passée, sentent qu'ils vivent, et que c'est fini.

Étourdis par le tumulte de leur cœur, ils auraient désiré d'être seuls et de se recueillir; mais ils sentaient trop l'impossibilité de ce recueillement pour ne pas souhaiter, au contraire, rester ensemble et s'empêcher mutuellement de penser. Puis, en un pareil moment, pouvaient-ils se quitter.»^ Et ne fallait-il pas maintenant que Philippe répétât tout ce qu'Hémery lui avait dit? Il le fit posément, avec une douceur patiente. Madeleine l'écoutait avec docilité, et cependant d'un air absent. Il était presque choqué de voir qu'elle semblât trouver naturel ce qu'il trouvait miraculeux. Devina-t-elle ce reproche muet.^* Elle dit :

— Depuis trois ans, je n'ai jamais cra qu'il fût mort.

Philippe, de nouveau, fut piqué qu'elle ne lui eut jamais fait confidence de ces espérances obstinées et déraisonnables, qu'elle eût seulement pu les concevoir. Elle secoua la tête.

— Ce n'est pas ce que je dis, fit-elle : je n'ai pas cra. Croire, c'est autre chose que savoir, et même autre chose qu'espérer.

11 demeura un moment comme embarrassé par cet aveu d'une sensibilité féminine, si différente de sa sensibilité d'homme. Mais c'était

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l'heure du déjeuner, comme s'il ne fût rien arrivé d'étrange, comme siRex ne fût pas ressuscité d'entre les morts. Ils mangèrent vite, sans avoir rien annoncé aux domestiques : ils ne doutaient pas, mais ils auraient craint de rendre la nouvelle fausse s'ils l'avaient publiée avant de recevoir la lettre officielle, la lettre de Lembach.

Aussitôt en quittant la table, Philippe sortit. Il avait besoin de se dépenser en mouvements. Il lui était impossible de mettre aucun ordre dans ses idées, de savoir exactement ce qu'il sentait. Il allait toujours devant lui, à grands pas. C'était le temps de l'un des bombardements de Paris. Il entendit, sans tressaillir, un fracas terrible. Un obus était probablement tombé à très peu de distance. Des gens couraient. Une rue, que Philippe allait prendre, fut instantanément barrée. Il se détourna simplement, sans même poser une question aux agents. C4et automatisme n'excluait pas le calcul de la durée, et lui donnait peut-être plus de rigueur inconsciente : il rentra rue de Babylone précisément à l'heure du courrier, pour avoir la lettre de Lembach. Elle n'était pas là, et n'arriva pas davantage à la dernière levée du soir. Les nerfs de Phihppe recommençaient de se tendre. Il ne dormit guère. Il ne reçut la lettre qu'à dix heures et demie le lendemain matin.

Il la reconnut entre cinq ou six autres à la bande et au cachet de l'autorité militaire ; mais

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il l'aurait recojinue entre toutes au format de l'enveloppe, à l'écriture, et parce que, en la voyant, il éprouva la même déplaisante émotion que jadis, quand il avait reçu de Lembach les avis et les prospectus de l'Ashley Bell Verein. L'impression fut si forte qu'il hésitait à l'ouvrir, cette lettre déjà ouverte et recollée. Il avait beau savoir ce qu'il y trouverait, il avait, par similitude, le sentiment qu'elle ne pouvait lui apporter qu'une mauvaise nouvelle. Cette niaiserie, comme de coutume, l'irrita, et d'un coup sec il fit sauter la bande.

Il craignait de longs et emphatiques discours : du premier regard, il vit que la lettre était, au contraire, assez brève, disproportionnée à la grande nouvelle qu'elle annonçait. Il se félicita de n'avoir pas appris la résurrection de son fils par ce billet. Il eut une pensée de reconnaissance pour l'employé de la censure postale, à Annemasse, et pour ce brave Jacques Hémery, qui au moins avait su rendre au miracle toute son ampleur.

La lettre de Lembach était brève, pour lui discrète,- mais rogue, comme il fallait s'y attendre. Elle était datée deSils-Maria(Engadine) et conçue en ces termes :

<( Monsieur!

(( Si je pensais que vous eussiez encore cette « hauteur d'esprit que je vous ai connue aux

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(( temps pacifiques de notre jeunesse, je me perce mettrais de vous appeler mon cher ancien « CAMAHADE ! Mais le peu que je sais de l'acluelle « mentalité française me donne à croire que « vous tiendriez injurieuse cette formule de (( cordiale politesse, et avec la réserve qui sied (( à un BAuii.viu: » — le mot était souligné deux fois — « je me bornerai à l'énoncé modeste des (( faits.

(( Voici donc, Monsieur, comment ils se sont « comportés, ces barbares, au cours même de (( leur retraite stratégique (sans nier votre vie- (( toire de la Marne).

(( Votre fils, M. le capitaine Lefebvre (Regi- ({ nald-Philippe) , est tombé près du village de . . . , (( dans nos lignes jusqu'où l'avait entraîné son (( téméraire courage ; et c'est pour moi un (( agréable devoir de loyauté de proclamer que « cet éminent jeune homme est d'autre part le (( plus noble des adversaires. Il a été recueilli (( sur le terrain par des infirmiers allemands (( que je commandais ; car — excusez ce perce sonnel détail — bien qu'officier de landwehr (( et vu mon âge. j'ai fait la campagne dans les (( formations sanitaires.

(( Quand les pièces d'identité que le capitaine (( avait sur lui m'ont été remises, je n'y ai pu ({ lire sans émotion votre nom illustre, et je me « suis rendu aussitôt de ma personne au chevet <( du blessé. Peut-être — je dois vous l'avouer « — l'aurait-on abandonné sur la place si mon

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« intervention ne s'était produite, tant était pi- (( toyable son état I

... (( Je le regardais dormir, il s'éveilla souci dain,

« Ouvrit les yeux, tourna son visage vers moi (.( pour mieux me voir,

(( Et posa son regard sur moi, un long, clair, (( silencieux regard.

(.( Mais il ne connaissait pas, oh! le pauvre a enfant touché par la mort,

(( // ne connaissait pas le cœur de l'étranger (( qui veillait sur lui. »

« Je reprends, Monsieur I

(( Evacué dans un de nos hôpitaux de l'intéi( rieur, puis, sur ma recommandation, dans la (( ville même oii a vécu tant d'années notre (( maître aujourd'hui disparu, Reginald Le- (( febvre y fut plusieurs mois entre la vie et la (( mort. Tous les soins lui furent prodigués. (( Après un temps, revenu là, j'y veillai moice même, et je dois vous dire tout votre malce heur : un de ses bras, le droit, dut être (( sacrifié. L'état général est encore précaire, et (( sans doute pour longtemps ; mais enfin, il fut (( sauvé, il vivrai

(( Je me suis fait un devoir de vous envoyer « plusieurs fois de ses nouvelles. Lui-même ne (( put écrire et le pourrait encore difficilement. (( Hélas 1 toutes mes lettres, expédiées directece ment d'Allemagne, furent supprimées, et je

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(( ne veux approfondir si ce fut par la faute des au- « torités allemandes ou françaises. Je n'accuse (( personne I II me plaît d'espérer que celle-ci, « écrite de Suibse. aura un meilleur sort,

(( C'est Ta. en effet, que nous l'avons trans- « porté, Monsieur, et hospitalisé dans une hon- « nêto famille de mes amis personnels, habitant (( Sils-Maria. Je suppose que ce nom vous rap- « pelle le grand philosophe poète qui, en des (( temps plus favorables, fut l'un des maîtres « de votre pensée comme de la mienne et qui « ne dit jamais que du bien de la France : il fut (( plus sévère pour sa patrie.

(( Monsieur I

(( Je souhaiterais que ce sympathique jeune (( homme fût interné comme ceux de ses cama- (( rades qui pourraient se trouver aptes à re- (( prendre du service ; mais, hélas I il y est trop (( sûrement impropre, et nul doute qu'on ne « vous le rende, à moins que vous ne préfériez « le laisser ici quelques mois, jusqu'à la guéri- (.( son aussi complète que possible de sa poitrine, « hélas! affaiblie. De toute manière, il vous est (( loisible de venir, avec la mère également, et « je serai fier, Monsieur, de remettre le précieux « dépôt entre vos mains.

« Il me reste ,

Monsieur !

en réservant l'ex- (( pression de sentiments que peut-être n'ac-

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(( cueilleriez-vous pas de bonne grâce et juge- « riez- vous déplacés, à vous témoigner la fidé- « lité d'une admiration intellectuelle qui ne (( saurait admettre de frontières , et que les « contingences de cette horrible période n'ont « pu à aucun titre diminuer.

(( D' Lembach. ))

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