LA TORCHE RENVERSEE
Ainsi que l'écrivait Lembach, il était « loisible à Philippe de se rendre, avec Ja mère également », à Sils-Maria, et de nombreux parents obtinrent, environ cette époque, l'autorisation d'aller retrouver en territoire neutre leurs fils malades ou mutilés : mais les formalités n'étaient pas simples, et ce n'est que plusieurs semaines après avoir reçu la lettre du docteur que les Lefebvre purent se mettre en route.
Philippe, grand voyageur jusqu'à la guerre, n'avait pas une fois quitté Paris depuis les derniers jours du mois de juillet 191 4- Outre qu'il se faisait un devoir, ou un point d'honneur, de ne pas se mettre à l'abri, il pensait avoir perdu le goût des voyages, dont tout l'enchantement pour lui était l'imprévu de la décision, la soudaineté du départ, le changement instantané
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de décor et de milieu. Ces facilités, qui naguère l'invitaient au voyage, étaient abolies. Il aurait eu, de toute manière, le parti pris de n'en point profiter jusqu'à la paix, et il n'en souffrait donc, pour ainsi dire, que théoriquement, mais il en souffrait. C'était, de toutes les a restrictions )), la seule peut-être qu'il n'acceptût pas avec indifférence. De toutes les atteintes portées à sa liberté, soit pratique ou idéale, celle-ci lui était la plus sensible. N'avoir pas la permission d'aller oii il lui plût, même résolu de ne point bouger, lui semblait tantôt une odieuse servitude et tantôt une taquinerie agaçante; et il aimait de rappeler que le droit de circulation, l'un des plus essentiels droits de l'homme, est expressément inscrit dans la fameuse charte de Quatre-vingt-neuf.
Il n'avait plus, hélas I personne pour qui de loin il pût s'alarmer ; mais, surtout depuis qu'il avait consenti d'envelopper sa pensée dans les histoires feintes, il était aussi affecté, plus peutêtre, par l'imaginaire que par le réel; et souvent il imaginait la cruelle gêne, la révolte, l'impuissance de ceux qui, en cette période de guerre, auraient eu plus que jamais besoin de se transporter vite d'un lieu à un autre, et que retardait indéfiniment l'attente d'un sauf-conduit. Vigny lui-même, qui par préjugé littéraire répugnait à ces commodités qu'il trouvait « sans grâce », n'en interdisait cependant l'usage que sauf exceptions :
LE CRéPUSCULB TRAGIQUE SlQ
... à moins qu'an ami menacé dans sa vie Ne jelle, en appelant, le cri du désespoir...
A moins quan lit de mort une mère éplorée
Ne veuille encor poser sur sa race adorée
Ces yeux tristes et doux qnon ne doit plus revoir.
Philippe s'était maintes fois 6guré ce qu'en pareil cas il eut senti; et voici qu'à rebours de toute vraisemblance, il lui avenait de faire luimcme l'épreuve de ce supplice de l'entrave, durant de longs jours, des semaines, et que cette expérience, au lieu de confirmer les hypothèses, si probables, de sa sensibilité, les démentait absolument 1
Il n'avait point de colère contre les obstacles qui différaient son départ; il mettait, à les vaincre, une lenteur, une paresse, une négligence. A l'idée de retrouver son fils perdu, de vérifier le miracle, de goûter une joie à peine concevable, il ne frémissait pas d'impatience, il était comme glacé par la peur. Il comptait les jours. Mais on ne les compte pas nécessairement parce qu'on a hâte de voir l'échéance arriver. On peut, il est vrai, toujours se persuader que c'est pour cela, et les compter afin de se donner le change.
Philippe ne se donnait pas le change. Il échouait quand il tentait par hasard un effort d'hypocrisie, et ne faisait que rendre, par réaction, plus inexorable cette clairvoyante franchise dont il avait coutume d'user envers lui-
même. Elle avait du moins un avantage : s'il ne se pardonnait aucun de ses véritables péchés, dont il savait, bien mieux que les confesseurs de métier, connaître les circonstances aggravantes, les dessous, les origines et l'exacte valeur, il ne s'imputait pas à péché, en dépit des faux-semblants, les inconvenances de sentiment que sa conscience lucide et sa rigoureuse équité justifiaient. Il s'avouait sans détour qu'il n'était pas impatient de revoir Rex, qu'il avait une terrible appréhension de le revoir, mais que ce défaut d'impatience et celte appréhension n'étaient pas des monstruosités inhumaines : il n'en pénétrait que trop les raisons.
S'il eût, avec les commodités d'autrefois, pu partir quelques heures après la visite de Jacques Hémery, le jour, le soir même, son voyage eût continué le rêve prodigieux commencé dans le moment qu'il avait dit à Jacques : a Mon fils est vivant » et que Jacques lui avait simplement répondu : « Oui. » Il eût accompli tout le trajet dans ce désarroi de pensée si favorable où il s'était trouvé toute cette journée-là ; et la précipitation des événements, ne lui laissant le loisir ni de respirer ni de se reprendre, eût provoqué — d'une manière factice, mais qu'importe? — l'impatience que maintenant il souhaitait en vain ; elle eût provoqué le désir de voir Rex et aussitôt provoqué l'eût satisfait sans lui accorder des délais toujours dangereux : car les désirs
qui allendeiit s'apaisent plus souvent qu'ils ne s'irritent. Mais Philippe avait eu le temps de réfléchir, — d'imaginer; il n'avait pas été maître de ne pas imaginer, d'avance, tous les épisodes du voyage différé, de ne pas se rappeler à satiété la scène initiale, la visite d'IIémery, qui lui donnait, pour ainsi dire, la note de tout le reste; et comme l'annonce de son incroyable fortune, au lieu d'une joie surhumaine, lui avait procuré une angoisse physiquement presque intolérable, une tension nerveuse qui passait sa force de résistance et que nulle délente n'avait suivie, comme cette espèce d'atroce bonheur ne s'était pas, même après des heures et des jours, fondue en la douceur espérée, il lui devenait impossible de ne pas présager que ce pèlerinage qu'il allait entreprendre serait jusqu'au bout un calvaire. Il s'en attristait, mais il ne se faisait aucun reproche.
La sensibilité des hommes, même supérieurs, ne peut goûter avec plénitude que les bonheurs moyens, les bonheurs possibles. Ceux qui semblent un défi à la loi de nature ne peuvent causer la joie : ils ne peuvent causer que l'étonnement. La sensibilité de Lefebvre était étonnée, et comme annulée par ce coup de foudre. Il se disait — quel autre que lui aurait eu la franchise de cet aveu? — il se disait que l'on a besoin de s'accoutumer à l'idée de la résurrection, comme à l'idée de la mort de ceux qu'on aime, mais que peut-être a-ton moins de peine
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à recevoir l'idée de la mort, qui est un phénomène naturel, que l'idée de la résurrection qui est un miracle. S'accoutumer? Ce mol lui semblait impropre. Il ne pensait point qu'il pût s'accoutumer à la résurrection de Rex, mais qu'un jour, quand il aurait repris avec son fils des habitudes communes, quand ses yeux se seraient faits à le revoir, ses oreilles à entendre le son de cette chère voix, il oublierait, d'abord par instants, puis par périodes de plus en plus longues, puis enfin totalement, que Rex était ressuscité; et qu'alors seulement il pourrait avec sérénité se réjouir que Rex fût vivant. Il ne perdait donc pas l'espérance, lointaine, du bonheur et de la joie; mais il se disait aussi qu'en attendant ce jour promis, certain, il aurait bien des mauvais jours à passer, bien des épreuves à subir où n'est pas ordinairement soumise notre routinière sensibilité; il se disait que son calvaire aurait bien des stations.
Celle qu'il redoutait plus et vers laquelle se reportait à tout propos sa pensée inquiète, c'était, le faut-il avouer .►^ la première vue de Rex, l'apparition, l'épiphanie du fils ressuscité d'entre les morts. En la pressentant, il ne pouvait manquer de se rappeler une autre scène, qui, dans l'harmonie de son existence, à son goût trop régulièrement symbolique et oii il était surpris de trouver tant de pendants, faisait en effet pendant à celle-ci : son entrevue suprême avec Zosia. Il l'avait de même imaginée
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d'avance, et faussement ; mais ce précèdent ne le rassurait point, et ne l'obligeait pas de croire, par analogie, que l'appréhension qu'il avait de voir Rex se dissiperait en le voyant.
Il se rappelait qu'après être monté dans sa chambre, à Wieliczka, il avait contemplé, de la fenêtre, le lac romantique oij flottaient des cygnes endormis ; un instant il avait cru voir, au lieu du décor réel, un de ces beaux jardins français bien ordonnés où jadis, pendant des heures, il regardait jouer Rex enfant ; et il avait eu le sentiment que ce n'était pas seulement parce qu'elle allait mourir que l'étrangère était vaincue. Quelle confirmation de celte victoire, le jour qu'il se retrouverait avec Rex, face à face! Et quel triomphe, presque trop facile, remporterait sur celle qui maintenant était morte celui qui était ressuscité I
Mais Philippe se ressouvenait aussi, et il ne se ressouvenait pas sans douceur, qu'il avait su gré à Zosia d'être si simple et, devant la mort, pitoyable avec mesure, avec modestie, d'avoir si peu d'amertume et, par éclairs, de l'esprit, de la vivacité, enfin de n'être pas un objet d'eflioi ; et il ne pouvait se dissimuler que Rex, au moins la première fois qu'il le verrait, — ah ! qu'il redoutait celte première vue 1 — serait pour lui un objet d'effroi plutôt qu'un objet d'amour, — un objet d'effroi religieux.
Naturellement, il ne pouvait penser à Rex et n'en point évoquer l'image. Mais quelle image ?
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Et voilà encore ce qui le déconcertait 1 Le jour que, revenant à travers l'Allemagne, il pensait à Rex, c'est l'enfant qu'il croyait toujours voir : Hylas au bord de la mer violette, Euphorionsur la route d'Epidaure, balancé au rythme court et saccadé de son âne, ou, sur les terrasses de Delphes, le grave adolescent initié de la veille, pour la première fois admis à figurer dans le cortège de la panhellénie pythique ; celui qui dans ses petites mains réunies et creusées avait recueilli, pour les lui faire boire, les larmes avares, mais divines, de Castalie; celui qui, chez les barbares, lui avait offert le rameau trempé dans la source de sel et tout fleuri de diamants. C'était bien le même qu'il avait retrouvé à Paris après la longue séparation, qu'il avait conduit à la gare, et revu un mois plus tard, une minute, dans la pauvre gare de banlieue. Quand on lui avait annoncé la disparition de son enfant, c'était bien son enfant, le même, qu'il avait cru alors avoir perdu. Mais il ne pouvait pas se figurer que ce serait le même qu'il retrouverait à Sils-Maria.
Il ne concevait pas que ce pût être un enfant, celui, comme disaient les petits garçons de Ravenne en voyant l' Alighieri farouche errer dans la pineta, celui qui était descendu aux enfers et en était revenu. Un enfant, ce Lazare sorti du tombeau 1 II n'arrivait pas à donner à cette reprise de son enfant la chère et tendre familiarité qu'il souhaitait. Il lui semblait que Rex se-
LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE 3a5
rait comme une apparition, tout près de lui, à la portée de sa main, et cependant se dérobant au toucher, une âme dégagée de la matière, revêtue seulement d'une illusion de corps, d'un corps glorieux.
D'un corps glorieux I... Ces mots — sacrilèges — le faisaient aussitôt, par contraste, songer à la réalité affreuse, au corps de son fils mutilé; et cette pensée — non cette vision, car il était bien incapable de se figurer la chose — cette pensée, presque abstraite, lui causait une indicible horreur. Il ne pouvait supporter la diminution, l'humiliation de sa créature, qu'il était fier d'avoir créée si belle. Et parce qu'il avait aimé Rex autant dans la chair que dans l'esprit, mais d'abord dans la chair, il avait cru l'aimer maternellement ! Il voyait à présent la différence : il sentait que pour la mère (bien qu'elle ne lui en dît rien) la grande affaire, la seule était que Rex vécut. Elle se contentait de ce qu'on lui en avait laissé !
Pour lui. jamais certes il ne se fut avoué qu'il subît l'influence de ses maîtres antiques jusqu'à ne point réprouver les pères qui exposaient leurs enfants mal venus. Il se fût pris en dégoût s'il avait, pu soupçonner qu'il ne partageât point le sentiment humain de Madeleine et qu'il eût obscurément préféré, plutôt que savoir son enfant infirme, le savoir mort. Mais cette préférence qu'il n'osait croire qu'il conçût, par une substitution, par un subterfuge in-
SaG LE cniipuscuLE tragique
conscient, il l'attribuait à Rex lui-même, et il ne pouvait s'expliquer que de deux façons que la victime ne se fût pas laissé mourir ou ne se fut pas achevée : ou bien Rex avait trouvé sur le champ de bataille ce Dieu si longtemps et A^ainement cherché parmi les sables du désert africain ; ou, s'il ne l'avait pas trouvé, c'était par un sacrifice sublime à l'amour de ses parents qu'il avait dû consentir de survivre amoindri. Que ce fût l'un ou l'autre, Philippe présageait qu'en le revoyant il éprouverait la même gêne que naguère au retour de Naples, quand il avait été devant lui comme le père devant le fils qui a quitté son père et sa mère pour prononcer des vœux ; qu'il serait embarrassé comme l'incrédule en présence du saint; déférant, contre l'ordre naturel ; cette fois pourtant sans résistance ni révolte; et quelque chose lui disait que cette fois il ne retrouverait pas, ainsi que l'autre fois, Rex simple et gai comme un novice.
Il faisait encore un grand effort pour se représenter la scène; et alors il lui venait une crainte de surcroît. Il n'arrivait pas à éliminer un personnage, qui était de trop et qui gâtait tout. Il se rappelait cette phrase, de la lettre de Lembach :
« Je serai fier, Monsieur, de remettre le précieux dépôt entre vos mains. »
Il n'espérait pas que l'Allemand eût le tact de s'elTacer, et il ne se croyait pas capable d'un
sentiment sincère, humain, naturel en. la présence de son ennemi. La race, même au temps de la paix et de l'oubli, lui avait toujours inspiré une répugnancephysique. Etàcethomme, qui les représentait tous, il devait maintenant une espèce de gratitude I Saurait-il seulement, à son approche, réprimer un mouvement de haine, dissimuler une expression de dégoût? Il se rappelait une autre phrase de la lettre, les premières lignes :
(( Monsieur I Si je pensais que vous eussiez encore cette hauteur d'esprit que je vous ai connue aux temps pacifiques de notre jeunesse... »
Il ne doutait pas que celte hauteur d'esprit, Lembach en l'occurrence n'en fît montre, lui, avec quelle affectation, et d'ailleurs combien plus de facilité 1 D'avance, il sentait qu'il ne serait pas, en cette rencontre , égal à son ennemi, qu'il ne saurait pas comme lui se maintenir au-dessus de la mclée; et l'idée de cette infériorité à l'égard d'un Lembach le couvrait de confusion et de honte.
C'est dans cet état d'esprit qu'enfin il se mit en route. Il était déjà bourrelé, parce qu'il n'avait pu, en apprenant le miracle de la résurrection, éprouver aucun des sentiments violents et simples qu'aurait éprouvés à sa place un pauvre homme; il était plus bourrelé encore, du remords anticipé de savoir que jusqu'au bout il n'en éprouverait aucun , que si la
nature, l'instinct brut de la paternité parfois tentait de reprendre le dessus, toutes ces choses, survenant toujours à point nommé, l'empêcheraient. Ce qui l'accablait, était de ne plus trouver auprès de Madeleine l'aide de leur habituelle unanimité. Il n'avait pu se confier à elle, parce qu'il voyait bien qu'elle n'était plus, comme naguère, comme toujours jusqu'à cette décisive épreuve, celle à qui il n'avait même pas besoin de se confier et dont la sensibilité vibrait à l'unisson de la sienne sans le secours des mots superflus. Pour la dernière fois elle avait été pareille à lui, le jour qu'on leur avait annoncé la nouvelle et qu'ils avaient tremblé ensemble de plus d'épouvante que de joie. Maintenant, tout ce qui compliquait et torturait si bizarrement les sentiments de Philippe était pour elle lettre morte. Elle n'était plus que la mère qui va retrouver son petit, ce qui reste de son petit. Ah ! qu'il aurait voulu sentir stupidement comme cette femme supérieure, redevenue femme uniquement et mère au sens animal du mot ! Il mesurait l'avantage qu'elle avait sur lui, et il était jaloux.
Tous les épisodes prévus de la route l'irritèrent et lui causèrent une souffrance d'autant plus cruelle qu'il ne pouvait la soulager en l'avouant. Il n'osait rappeler à Madeleine les plaisanteries qu'il faisait jadis, quand il lui reprochait de (.( perrichonner » dans les gares. Qui, grand Dieul eût alors évité ce ridicule? Les
LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE Ssg
gens qui savaient voyager y étaient même plus exposes que les autres, qui, n'ayant jamais bougé de chez eux ni passé les frontières, faisaient leurs débuts et ne pouvaient faire la comparaison d'hier et d'aujourd'hui. L'encombrement, la rareté, la lenteur des trains, la défense d'emporter un bagage convenable et une somme d'argent suffisante, les retards, les arrêts, les minutieux examens des papiers, des colis, les interrogatoires offensants que devaient subir même des personnages tels que Philippe Lefcbvre, autant de supplices, qui avaient d'ailleurs l'avantage d'excéder les nerfs au point d'abolir la sensibilité. La fatigue du corps anéantissait la faculté de penser et réduisait à l'automatisme même des consciences aussi importunes par leur vigilance perpétuelle que celles de Madeleine et de Philippe. Ils s'attendaient à tout, ils acceptaient tout, sans plus de réaction que dans le rêve. Ils étaient l'un comme l'autre dans un état de résignation quasi stupide après quelques heures seulement de ce trajet qui ordinairement dure une journée et deux nuits, et qui dura quatre jours pleins : le temps qu'avait mis une fois Philippe pour aller d'une traite de Paris à Constantinople !
Ils durent, faute de correspondances, faire successivement halte à Bàle, à Zurich, à Coire même, descendre à l'hôtel et y dormir. Heureusement ils dormaient, d'un sommeil lourd, toute la nuit, et souvent le jour dans les trains ;
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et ils échappèrent, ils remarquèrent tout juste, mais avec une totale indifTérence, ce qui aurait pu les aflecter plus péniblement. C'était, premièrement, l'atmosphère du pays neutre; un état d'âme impossible à comprendre pour leurs âmes à vif; et sans doute, même dans les régions les plus allemandes de la Suisse, une amitié française, mais qui n'empêchait pas leurs oreilles d'entendre tout le temps le son de la langue allemande. C'était la gêne de n'être plus chez eux, un sentiment injustifié, absurde, néanmoins pénible et honteux, de retraite, de mise à l'abri, d'abandon de poste, de passage à l'ennemi.
C'était, surtout, les inévitables contacts; les tables d'hôte oii l'on se lançait d'un côté à l'autre des regards chargés de haine, comme des deux côtés d'une barricade ; les choses qu'on se défendait de dire, même à demi-voix, et celles qui étaient dites, alentour, trop haut, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'entendre. C'était, encore plus odieuse, la vue des lâches, qui, eux, avaient réellement fui, sans honorable prétexte et qui, impudemment, s'amusaient : la tourbe des déserteurs et des nouveaux riches ; et parmi toutes ces douleurs, — car les Lefebvre avaient déjà rencontré bien des soldats abîmés comme leur fils, bien des parents venus comme eux les soigner ou les reprendre, — le charivari des orchestres nègres et le grotesque des danses.
Cependant ils supportaient cela. Ils n'en rcasentaient pas une souffrance trop aiguë. Ils n'en concevaient qu'une sorte de pessimisme vague, de mépris diffus, sans objet déterminé. Seulement, chaque fois qu'ils voyaient, dans la rue, un groupe, un soldat français jeune, et qui se traînait, entouré des siens, ils faisaient sans se le dire, chacun à part, l'essai de ce que vraisemblablement ils éprouveraient eux-mêmes, aprèsdemain, demain, quand ce serait leur tour de revoir après trois ans leur fils qu'ils avaient cru mort et qui était ressuscité. Ils ne pouvaient pas renoncer le privilège peu enviable, rançon de leur sensibilité trop cultivée, de leur intelligence trop supérieure ; et ils continuaient à s'efforcer de deviner ce qu'ils éprouveraient en revoyant Rex, d'imaginer la scène.
Voici pourtant qu'il leur arrivait quelque chose d'inespéré. Par l'effet même du surmenage, une douceur lasse descendait en leur cœur, et à mesure que le moment redoutable approchait, ils le redoutaient moins. Ils n'étaient plus capables d'éprouver une de ces émotions trop violentes qui brisent le cœur s'il réagit; et ils se disaient donc que la rudesse de la joie leur serait épargnée, qu'ils n'en connaîtraient que la douceur, parce que c'était tout ce que leur faiblesse actuelle en pouvait tolérer. Celte fois du moins, leur attente ne fut pas déçue.
Une longue course en voiture, pour la dernière étape de ce voyage infini, Ijerça encore
leur sensibilité et acheva de l'étourdir, et c'était maintenant mieux que de la douceur, c'était un attendrissement calme qu'ils goûtaient. Eux qui n'avaient pas le don des larmes, ils sentaient qu'elles étaient au bord de leurs paupières, toutes prêtes à couler quand il faudrait. Dès à présent, un rien les eût fait jaillir, et elles n'eussent pas été avares comme celles qui suintent du rocher de Gastalie, que Rex, pour les faire boire à son père, avait recueillies jadis patiemment dans ses petites mains réunies et creusées.
Lorsqu'ils arrivèrent à Sils-Maria, la nuit était déjà tombée et leur cachait ce qu'il y a toujours d'un peu trop formidable et de banal dans le grandiose d'un paysage suisse, cette sorte de beauté horrible que ni l'un ni l'autre n'aimaient. Les ténèbres faisaient phis et mieux: elles supprimaient toute espèce de décor et de cadre, tout l'accessoire importun, pour ne laisser subsister que l'essentiel et presque l'immatériel de l'épiphanie. Madeleine et Philippe ne virent pas plus la maison de leurs hôtes, tout enveloppée d'ombre et, à l'intérieur, assez pauvrement éclairée, qu'ils n'avaient pu voir le paysage environnant. Ces braves gens euxmêmes eurent le tact de ne se montrer qu'un peu plus tard. Ce fut une servante qui conduisit les voyageurs, et la lampe qu'elle portait devant eux, tandis qu'ils montaient l'escalier, n'éclairait que les marches, non point la rampe ni le
mur. Elle les mena jusqu'à la chambre où llex était couché, trop faible pour rester debout si lard. Et lu encore le clair-obscur ne leur permit de voir que ce qu'il fallait voir : la figure de Rex, parmi la blancheur illuminée de son lit. Rex ne craignait pas cette vive lumière : il n'avait pas trop mauvaise mine; puis, il était si bien arrangé dans ce lit blanc qu'on ne pouvait d'abord, en entrant, voir ni soupçonner sa mutilation.
La servante avait déjà disparu. Tous trois, seuls, se regardaient. Ils n'avaient pas dit de ces mots trop inégaux à de telles rencontres, parce qu'ils n'avaient pas dit un seul mot. Ils n'éprouvaient le besoin de rien se dire. C'est de se regarder, de se regarder encore qu'ils n'étaient jamais rassasiés. C'est par la vue, par la vue seule, que Philippe et Madeleine reprenaient possession de leur fils et qu'il reprenait possession de son père et de sa mère. C'est à leurs yeux plus qu'à leur cœur que, pour commencer, il était rendu. Cependant, comme ils ne pouvaient pas ne rien dire, ils souriaient, et leur sourire en disait assez : il disait leur contentement, et leur étonnement aussi; car tous trois certainement avaient craint d'être terrassés par la force de leur joie, et trop brutalement heureux pour pouvoir être contents. Mais ceci d'abord avait sulfi pour dissiper la terreur de Philippe, de voir que Rex avait toujours son sourire d'enfance et de ma-
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lice. C'était bien l'enfant qui lui avait été repris, et l'enfant qui lui était rendu. Et par instinctive imitation, lui qui avait aussi, encore, des expressions si jeunes de physionomie, il se mit à sourire comme un enfant à son enfant retrouvé.
Celte entrevue, dont la pénombre atténuait tous les excès possibles de pathétique, et que ramenait à une mesure humaine la fatigue de Philippe, de Madeleine, du blessé, eut encore le mérite d'être courte. Il fallait laisser reposer Rex, qui n'était plus habitué à veiller si tard, même dans son lit, et les voyageurs exténués avaient besoin de sommeil. Ils ne sentaient plus cependant leur lassitude. Tant d'heureuses surprises, la disproportion inespérée d'une joie si paisible avec le trouble étourdissant qu'ils avaient longtemps redouté , apaisaient enfin leurs nerfs ; ils étaient comme dans un état d'innocence et de bonté quand ils se retirèrent dans leur chambre, tout à côté de celle de Rex, et séparée par une mince cloison : Rex ne pouvait faire un mouvement qu'ils ne l'entendissent. Dès qu'ils furent seuls ensemble, ils recommencèrent de prendre garde aux objets, et ils cessèrent de n'avoir des yeux que pour voir leur enfant.
Cette chambre était simple et parée naïvement, plutôt dans le goût anglais que dans le goût de Munich. Philippe reconnut même une toile à fond blanc, semée de chrysanthèmes
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jaunes el roses échevelés, qu'il se souvenait d'avoir aimée à Paumanock-house. C'était un grand rideau double, qui masquait une large baie vitrée, en face des deux lits jumeaux. Philippe soupçonna que cette fenêtre était orientée au mieux pour mettre le « panorama » en valeur; mais il put différer jusqu'au lendemain d'admirer le point de vue, car la nuit était parfaitement obscure. Une providence, cette fois bienveillante, lui épargnait décidément tout ce qui aurait pu divertir sa joie et choquer son goût, même la beauté désolante du clair de lune sur les glaciers. Il se coucha fort tranquillement. Il ne fit aucun rêve.
Il s'éveilla même assez tard, et fut honteux .d'entendre Rex déjà remuer dans la chambre voisine. Il le fut bien davantage, mais bien content lorsqu'il le vit paraître, tout prêt à sortir, bizarrement vêtu, moitié d'effets militaires et moitié d'effets civils. Son veston, jeté sur l'épaule comme le portent les ouvriers italiens, dissimulait sa mutilation : Philippe et Madeleine auraient pu douter. Il avait aussi le visage, le teint, des allures si différentes de ce que la lettre de Lembach leur avait donné à présumer qu'on ne savait plus que croire. Il était allègre comme un collégien en vacances à qui on a promis une partie de campagne, et qui vient tirer du lit son père trop paresseux qui ne s'est pas levé à temps.
Ce fut Rex qui écarta la grande draperie de
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chrysanthèmes ; car Philippe n'y avait pas songé : le jour pénétrait par toutes les fentes et à travers les rideaux fermés dans la chambro gaie et claire. Madeleine et Philippe s'approchèrent de la fenêtre. Il y avait bien un « point de vue )), mais moins arrangé qu'ils ne craignaient. La maison oii ils logeaient, pareille extérieurement à toutes celles du village quoiqu'elle en fût isolée, était blanche, un peu blafarde, avec des persiennes brunes, sans aucun ornement sur le crépi de la façade, coiffée d'un toit à double pente qui faisait une saillie presque aussi forte qu'aux maisons normandes ; et elle était perdue parmi les mélèzes. Cependant, juste vis-à-vis, on apercevait entre les branches le pic de la Margna, que Rex déclara l'un des plus beaux de l'Engadine; mais Philippe, qui n'était pas l'homme des montagnes, avoua que tous les pics lui semblaient pareils, comme nous semblent identiques tous les individus des races animales, et même des races humaines qui ne nous sont pas très familières.
Rex, par plaisanterie, fit la mine boudeuse des gens qui exigent que l'on admire sans réserve les lieux dont ils font les honneurs. Puis, d'un air mutin d'autorité, il avertit ses parents qu'il faisait chaque jour à cette heure, par ordonnance des médecins, une promenade, et que, personnen'étantprêt, il allait, commed'habitude, la faire tout seul. Philippe eut alors un véritable accès de désespoir, exactement comme
il y a trente-cinq ans, à Oxford, quand l'autre Rex lui disait, avec une imperturbable gravité :
— Réellement, Philippe, puisque vous n'êtes pas encore prêt, j'irai seul au Pansons' pleasure.
Mais Rex Lefebvre n'était pas capable de garder son sérieux aussi bien que Rex Tintagel, et il éclata de rire quand il vit son père se dépêcher. Quant à Madeleine, elle usa du même subterfuge qu'autrefois, et pour les laisser tête à tête, elle feignit qu'elle eût cent choses à ranger, qu'il lui fût absolument impossible d'être prête avant le déjeuner de midi. Ils sortirent donc seuls, comme sept années auparavant, lors de leurs vacances à l'île de Wight. Le souvenir en était si naturel qu'ils l'eurent tous deux en même temps. lis se regardèrent en souriant; mais, comme ils n'avaient pas encore repris l'habitude de se passer des paroles pour se communiquer l'un à l'autre, Rex dit avec impétuosité :
— Je suis sûr, papa, que je sais à quoi tu penses.
— Moi aussi, je sais à quoi tu penses, dit Philippe.
— A Sea-View, dit Rex plus bas et comme avec mystère, à la route en corniche de Ryde et à nos longues causeries. Ici, père, c'est plus grandiose , et les guides prétendent que c'est plus Heau ; mais pour moi rien n'csl si beau que l'endroit où j'ai passé avec toi mes dernières vacances.
— Peu importe le paysage, dit Philippe : ce qui est plus beau, c'est ce qui nous arrive aujourd'hui.
Rex secoua la tête et prit un air de gravité. Cependant il souriait toujours.
— jNon, dit-il, ce n'est pas plus beau puisque c'est la même chose.
Et comme Philippe l'interrogeait des yeux :
— Père, dit-il, est-ce qu'en ce temps-là nous ne nous étions pas déjà plusieurs fois perdus et retrouvés ?
— Et cette fois-ci, dit Philippe d'un ton presque de prière, nous sommes-nous bien retrouvés pour ne plus nous perdre ?
Rex le regarda, sans expression d'abord, comme pour le faire un peu languir, par coquetterie; puis son sourire qui ne s'était pas effacé devint énigmatique; et enfin il répondit oui, d'un signe de tête.
Ils se turent quelques instants, mais ils ne s'étaient pas arrêtés, ils allaient toujours devant eux.
— Où me mènes-tu? dit Philippe.
— Je te le dirai tout à l'heure, fit Rex.
Le rideau des arbres s'entr'ouvrit, et ils aperçurent le Silsersee entouré de montagnes dont les pentes ne s'adoucissaient point au moment qu'elles allaient atteindre l'eau morte. Deux rocs étaient au beau milieu du lac, comme tombés du ciel au point juste qu'il fallait pour l'effet de la mise en scène. Rex alors fit signe à
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son père de s'asseoir sur un roc non moins abrupt que les autres, mais que la nature avait exprès taillé en étages pour leur offrir des sièges. Un ruisseau coulait à leurs pieds vers le lac et faisait tout près de là une petite cascade. C'était le seul détail petit de ce paysage trop grand, et il avait un charme, tandis que tout le reste manquait de mesure et de grâce. Philippe se ressouvint qu'à Wieliczka, le jour qu'il venait d'apprendre la guerre certaine et proche, il avait ouvert la fenêtre et qu'au lieu du miroir d'eau romantique oii flottaient des cygnes endormis, il avait cru voir un de ces parterres à la française bien ordonnés oii jadis Rex enfant jouait. Il fut à demi l'ouvrier, à demi la dupe, non pas involontaire, d'un pareil prestige. La présence de ce jeune homme, son fils bien-aimé, la vue de ce ruisseau lui suffirent pour qu'à ce chaos de rocs et d'arbres foudroyés son imagination substiluut l'aimable campagne décrite en ces premières pages du P/ièdre qu'il savait par cœur :
«... Détournons-nous de ce côté, suivons le cours de l'ilissus; puis, oii il nous plaira, pour nous reposer, asseyons-nous. — C'est une chance que je sois nu-pieds I Car toi, tu l'es toujours. Nous allons pouvoir marcher dans l'eau et nous mouiller les pieds, cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année... Vois-tu ce grand platane.^ Là, il y a de l'ombre,
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une brise modérée, et de l'herbe pour nous asseoir ou, si nous aimons mieux, pour nous étendre... La source est froide, l'air est tout chargé de parfums, l'été strident vibre dans la chanson des cigales. »
Rien ne ressemblait moins que les choses environnantes à cette ravissante peinture, et Philippe sans doute allait s'en apercevoir quand Rex lui dit :
— C'est ici même, père, que Frédéric Nietzsche conçut le retour éternel.
— Crois-tu? dit Philippe, d'abord machinalement et par pur esprit de contradiction.
Puis, après avoir rappelé plus consciencieusement ses souvenirs :
— J'ai lu, dit-il, que c'est un jour qu'il allait à travers bois de Sils-Maria jusqu'à Silvaplana... '
— Nous sommes sur celte route, interrompit Rex.
— Non loin de Surlée, poursuivit Philippe, il s'assit au pied d'un rocher pyramidal...
— C'est à deux pas, dit Rex gaîment, et en te penchant tu peux le voir ; mais comme on est mieux assis à la place oîi nous sommes, la consigne est de dire aux voyageurs que celle-ci est la pierre sur laquelle Nietzsche reposait, lorsque versant des larmes d'orgueil et de désespoir,