LES VACANCES DE REX
La présentation de Rex à M™* de Chezery se trouva différée de plusieurs semaines, vu la saison.
L'été de la comtesse était ordonné d'une façon immuable et, délibérément, selon les règles d'un protocole suranné.
Dès le 1" juillet, elle quittait son appartement des Champs-Elysées pour s'installer à la campagne; et ce qu'elle appelait la campagne était une villa si proche de la porte d'Auteuil que les cochers eux-mêmes ne se donnaient point la peine d'injurier les clients qui leur indiquaient celte adresse.
Deux semaines plus tard, la comtesse décampait, bien qu elle n'aimât guère le mouvement et que le genre qu'elle avait choisi d'être valétudinaire lui dût interdire les déplacements répétés; mais elle ne pouvait souffrir le i4 juil-
let à Paris ou au voisinage de Paris et allait, à cette occasion, se réfugier on ne savait dans quelle province, auprès d'une mystérieuse vieille amie dont elle parlait quelquefois, mais de qui elle ne disait point le nom. Cette visite annuelle était de fondation : tout était de fondation dans l'existence de M"* de Cliézery,
La raison pourquoi elle ne pouvait tolérer la fêle nationale n'était pas la peur du bruit ni l'horreur des feux d'artifice; mais elle croyait devoir à son passé bonapartiste de bouder la prise de la Bastille et la Pvévolution, sans laquelle, cependant, il n'y aurait pas eu d'empire.
Pour les mêmes raisons de bonapartisme et en souvenir de Morny (qui n'avait jamais fréquenté chez elle), au début du mois d'août elle allait religieusement s assommer huit jours à Deauville, bien qu'elle ne se souciât ni de montre, ni de jeu. ni de sport, et que le grand prix de Deauville fût la seule course où de toute l'année elle assistât.
Dès qu'elle était de retour a Boulogne, son médecin lui défendait d'y rester, et lui prescrivait absolument d'aller se reposer au moins une quinzaine en Suisse. Elle se révoltait environ la fin d'août, et chassée de Lucerne ou de Sainl-Morilz. autant, disait-elle, par l'ennui que par le mauvais temps, elle revenait prendre ses quartiers d'été dans la banlieue parisienne, à la veille de l'automne.
Le i5 septembre, elle sentait les premières atteintes de sa bronchite (car elle avait la sienne). En dépit de la Facaltc, elle refasait obstinément de quitter Boulogne avant le I" octobre^ et à cette date précisément elle regagnait, tuée de fatigue, les Champs-Elysées, pour ne plus mettre le nez dehors jusqu'à l'été suivant.
Lefebvre profita sournoisement de la rigueur de cet horaire, qui permettait aux plus ponctuels habitués de jouer à cache-cache avec M™" de Ghézery durant près de deux mois. Gomme on savait exactement où elle était à chaque moment donné, il suffisait de feindre une erreur, de manquer sans le faire exprès ou à dessein l'occasion et, pour ainsi dire, le train . pour être ensuite avec vraisemblance complètement désorienté. Philippe ne se souciait pas d'exposer d'abord Rex retrouvé aux influences de M"'* de Ghézery, — qui sait.»^ aux séductions intellectuelles ou physiques de la princesse Tverskoï, — pour des motifs qu'il aurait certainement su dire s'il lui avait plu de les analyser ; mais il lui plaisait justement de les laisser dans l'ombre. C'est un raffinement qui tente parfois les hommes accoutumés à voir en euxmêmes trop clair : ils souhaitent, sur le tard, un peu de clair-obscur et une lumière, par places, moins crue. Philippe, quand il était adolescent, disait volontiers, avec l'arrogance de « l'âge » : ,
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— Tout le travail de mon intelligence consiste à diminuer peu à peu en moi la part de rincoiiscient.
Il avait fait depuis lors si large la part de la conscience qu'il pouvait s'oflrir le luxe de l'élaguer de temps en temps. Passé le midi de sa maturité, le midi aux ombres trop courtes, il appréciait le repos des états vagues et, à l'approche de son crépuscule, ces ombres plus allongées qui tombent du sommet des montagnes.
Ce n'était pas toujours rien que par délectation d'esprit. Son expérience l'avait instruit que le vague est l'essence même de certains états soit de la sensibilité ou de la pensée, et que les préciser serait les détruire. Qu'est-ce qu'une appréhension, sinon un de ces fantômes de la nuit qu'il suffit de toucher pour qu'ils se dissipent.»^ Il « appréhendait » pour Rex l'atmosphère du salon Chézery, oii la Tverskoï venait souffler de surcroît comme une aura équivoque. Pourquoi l'appréhendait-il? S'il eût défini ses raisons, il eut été conduit à les discuter, et il préférait ne les discuter point, afin d'être plus assuré qu'il continuerait d'y obéir. C'est un cercle vicieux, d'un usage fort répandu, surtout chez les hommes qui contrôlent leurs moindres mouvements d'âme.
Sont-ils tenus pour cela d'observer les règles scolaires de la logique? Au contraire, ils sont tenus d'y manquer ou de les assouplir; sinon,
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leur vie ne s'accommoderait plus aux inconséquences de la réalité, et réduite à une sorte d'idéalisme géométrique, elle ne pourrait pas, proprement, être vécue.
Philippe avait un autre motif, secret, ou qu'il ne s'avouait qu'en souriant, de ne vouloir pas hasarder Rex : il voulait le garder pour lui. S'il faut appeler les choses par leur nom, il était jaloux, mais cette jalousie, à rebours de l'ordinaire, exempte d'alarmes et partant de souffrance, pleine de sécurité, ne lui suggérait que l'orgueil, la certitude arrogante d'une possession désormais exclusive et que nul ne lui disputerait plus. Elle avait ce caractère puéril, presque collégien, qu'il aimait d'observer dans ses affections, et qui lui semblait apporter le témoignage de l'expérience à une doctrine dont il était singulièrement entiché : c'est que la sensibilité n'a point de saisons, qu'elle sent de même à tout âge, qu'elle n'a jamais eu de véritable fraîcheur si elle peut, au soir de la vie, se dessécher et se fléliir.
Sa tendresse même pour Rex, d'une qualité si peu commune qu'elle pourrait être dite, par certains côtés, surhumaine, n'était assurément pas ce que doit être, selon les idées du vulgaire, l'affection d'un père déjà mûr pour un fils adulte. Elle gardait aussi de la puérilité, qui bien entendu ne se truhissait par rien de visible, par aucun excès d'abandon ni par aucune câlinerie, même de la voix, mais qui ne s'interdi-
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sait pos celles du seniiinent et de la pensée. Lorsque Philippe prenait fantaisie de s'expliquer celte étrangeté de son cœur, il avait tôt fait de la justifier, en usant au besoin de termes scientifiques : il disait que (( l'évolution » de son amour paternel avait été suspendue plusieurs années, pour repartir soudainement du même point oii son désaccord avec Rex l'avait interrompue, et qu'il ne pouvait donc s'étonner à présent d'être en retard d'une égale durée, de chérir l'homme de la manière qu'il aurait chéri l'adolescent, si Rex ne s'était pas alors dérobé. Pour donner encore plus un air de naturel à cette transposition un peu factice des temps, il se trouva que Rex avait pris son long congé, sans le faire exprès, à l'époque classique des vacances. Piiilippe n'avait jamais aimé les vacances, même lorsqu'il était écolier. Il est curieux que les Français, hormis probablement ceux de la classe ouvrière, ne les aiment point. Bien que la race soit laborieuse, ce n'est peutêtre pas à son goût inné du travail qu'il faut imputer surtout cette assez bizarre aversion des divertissements, mais au scrupule où, sans excès maladif, elle est fort sujette, et qui l'empêche de se relâcher sans inquiétude ou sans un secret remords. C'est aussi à quelque chose de bien bourgeois : un tel amour de l'habitude que le dimanche, qui rompt toutes celles de la semaine, lui semble importun et mélancolique; à plus forte raison les grandes va-
canccs. Philippe ne les aimait donc point, et pour ces mêmes bourgeoises raisons, lui qui pourtant savait le prix du loisir. Mais il avait un autre motif de ne les aimer guère, c'est qu'elles rompaient aussi ses habitudes de cœur, et qu'il soulVrait de la dispersion de l'été.
Cette année, à rebours, il se faisait une fêle des vacances qui allaient lui permettre d'enlever Rex, comme jadis dès le soir de la distribution des prix, et qui ménageraient une lune de miel à sa paternité réconciliée. Comme il avait de longues rancunes ainsi que de longues reconnaissances, il se rappela le coup qu'il avait reçu, après sa fugue de Naples. lorsqu'il n'avait plus trouvé Rex à la maison : l'ingrat, craignant de n'y pas préparer assez bien son examen de Saint-Cyr, avait voulu entrer interne à Saint-Louis 1 II lui sembla qu'il allait prendre maintenant une revanche de ce méfait ancien.
Mais il n'aimait point de se rappeler cette époque et remontait le cours des temps jusqu'à celle du voyage en Grèce avec Rex enfant. Il ne doutait point que pendant le voyage qu'il allait faire il ne dût retrouver cette possession, cette unanimité absolue, dont le signe et le sacrement avait été leur communion sous l'espèce de l'eau, à la source sacrée du Citharède et des Muses. Il ne raisonnait point cette certitude : elle était l'eflet immédiat de son désir, si impérieux qu'il ne le pouvait concevoir que pleinement accompli.
L'idée que d'avance il se formait de ce merveilleux voyage lui imposait presque le choix du pays où il le devait faire. Ce ne pouvait être la Grèce, en celte saison ; mais comment n'eûl-il point songé à l'autre terre promise qui était pour lui la figure de la Grèce, et peut-être secrètement préférée? Après n'avoir point osé retourner seul dans son paradis perdu d'Oxford, il avait un moment rêvé d'y emmener Rex, et de l'y faire poser ses pas dans les pas de Rex Tintagel, par les sentiers couverts de la Mésopotamie. Mais c'est alors, cruelle coïncidence, qu'il avait appris soudain qu'on lui dérobait Ashley Bell; et c'est alors, surtout, qu'il avait plus vivement senti, après une éclaircie de quelques jours, que l'esprit de son fils s'affranchissait et se séparait du sien. Il était sûr, aujourd'hui, de pouvoir emmener ce compagnon reconquis sous les ormes de Christ-Church, dans l'allée d'Addison et dans ces Magdalen water walks oii pour la première fois, il y a trente ans, il avait feuilleté en frémissant les Voix de la mer, de la ville et de la forêt. . .
Et cependant, il hésitait, non sans de bonnes raisons. Si fier qu'il fût de montrer son fils aux rivières, aux prairies et aux pierres d'Oxford qui l'avaient vu lui-même dans l'éclat de son aube ardente, si certaines que fussent les joies que lui promettait la présence de Rex au jardin de son passé, elles ne le garantissaient pas de désillusions personnelles, toujours pos-
sibles, et que sa tendresse ombrageuse redoutait jtar-dessus tout. Il ne prit point de parti, et garda de dire à Madeleine et à Philippe II ce qu'il méditait et à quoi il n'osait se résoudre; mais il voulut se laisser la faculté d'entreprendre ce pèlerinage si au dernier moment on ne sait quelle inspiration du ciel lui révélait soudain qu'il le pouvait faire sans danger; et il proposa aux siens de les emmener à l'île de Wiglil, sans trahir son arrière-pensée.
Des calculs, d'une subtilité curieuse, et qui même impliquaient des contradictions, mais raisonnables, lui avaient suggéré cette idée. Il aimait les paysages de l'ile heureuse, oii plus que partout en Angleterre la nature est apprêtée à l'anglaise, avec lanl de soin et à la fois de naïveté qu'elle semble la nature même sans retouche ni sans apprêt. Les Anglais, toujours dominés par le sentiment orgueilleux de leur isolement dans la grande île. ont pour la décoration des îles, et surtout des plus petites, une sorte de génie particulier. Un peu trop étendue pour atteindre à la perfection et au fini de Jersey, l'île de Wight a cependant, comme l'île normande, l'aspect d'un home clos par la mer ainsi qu'une propriété privée est close de murs ; elle a, comme Jersey, le charme d'un paradis spécialement dédié aux enfants, avec toutes les commodités modernes. Ne dirait-on pas que, sauf les esplanades majestueuses de Cowes et de Ryde, les dimensions, comme parlent les
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architectes, sont h l'échelle de l'enfance, et que des enfants ont distribué parmi les falaises fleuries, à des hauteurs dilTérentes, ces villages d'une éclatante blancheur, dont ils ont tiré les matériaux de quelque boîte de jouets? Au sommet de la colline, ils ont planté les deux laides tours d'Osborne, — qu'ils trouvent si belles, — devant lesquelles s'étend un grand tapis vert en pente douce, jusqu'au bord de la m.er qui, à la marée montante, en recouvre les derniers brins.
Aussi ce paradis d'enfants semblait-il à Philippe, ce qu'il est pour les Anglais eux-mêmes, un lieu de vacances idéal et presque symbolique : n'est-ce point là qu'il devait emmener Philippe II en vacances ? Et voici la contradiction : une des secrètes raisons qui le faisaient hésiter d'emmener son fils à Oxford en souvenir de la Grèce, c'est que Rex avaient passé ce que les anciens Grecs appelaient « l'âge ». L'aspect adulte de Rex eût choqué Philippe , à Oxford; et par une étrange inconséquence, il n'avait aucun sentiment de disproportion quand il méditait de l'emmener dans le paradis en miniature, oii tout aidait, où rien ne gênait l'enfantillage actuel de sa paternité.
11 ne dédaignait pas non plus l'attrait mondain de l'île de Wight, l'un des rares lieux du monde oii les « saisons », les « semaines » aient encore un certain bon ton et ne tournent point à la foire ni au charivari. Il n'y mettait
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éjngé d'anglomanie : s'il avait Trouville en horreur, la kermesse de Brighton, plus peuple, et plus débridée, ne l'amusait tout au plus qu'un jour, après quoi il était rendu et il avait la tôte cassée. A Gowes, pendant les régates et au moment de la plus grande presse, il n'y a jamais de cohue, ni môme trop de mélange. CoAves garde même alors, ainsi que la plupart des stations anglaises, un air d'exister par soi-même et de ne pas mourir périodiquement derrière ses volets clos dès que les étrangers de passage sont partis. On a aussi, un peu, l'impression d'être dans le salon d'attente d'un cercle très fermé, à cause de ce pavillon et de ce jardin du Royal Yacht Squadron qui barrent la route, et obligent à un détour quand on se promène le long de l'eau, si l'on n'a pas l'honneur d'être l'un des trois cents membres du club ou d'appartenir à la famille royale. L'été, on voit les enfants royaux rire et jouer derrière les grilles, et les petits bourgeois les considèrent de loin, pas de trop loin, avec une admiration attendrie. Il n'y a point de bassesse, ni trop d'apparent snobisme; mais on se tient, parce que le roi est là.
Philippe goûtait cette élégance, très simple, mais de qualité, il s'intéressait aux sports : il ne manqua point de venir à Gowes chaque jour de régates, avec Madeleine et Rex. Ils y déjeunaient ou y dînaient souvent; mais ce n'est point là qu'ils s'étaient installés, ni à
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Ryde, et ils rentraient chaque soir, ordinairement par le bateau de Portsmouth, à Sea-View, où ils avaient loué un petit cottage.
Ce hameau, à deux milles à l'est de Ryde, a été adopté, ainsi que Spring Vale, situé entre les deux aux trois quarts du chemin, par les personnes qui craignent le bruit et la trop forte dépense. Elles y ont construit de fort agréables villas et une de ces jetées promenades faute desquelles un Anglais de bonne compagnie ne se croirait pas aux bains de mer. A Sea-View, les baigneurs ne s'y promènent quasi jamais : ils vont à Ryde, à pied, soit par la plage à marée basse, soit par une route en corniche qui domine la grève. Les habitants de Ryde vont en partie de plaisir prendre le thé à Sea-View, et à certaines heures animent un peu trop cette retraite au gré de ceux qui sont venus s'y cacher. Philippe, Madeleine et Rex évitaient, à ces heures-là, de quitter leur cottage, qui était vraiment ce que les gens du pays appellent (( une désirable résidence ».
Il rappelait à Philippe Paumanock-house, la demeure d'Ashley Bell à Oxford; et l'ami de Tintagel se moquait doucement de lui-même, chaque fois que se présentait à son esprit cette association d'idées, que rien, quand on y pense, ne justifiait. Ni sur la façade, fort banale, ni dans les arrangements intérieurs, il ne pouvait, malgré toute sa bonne volonté, apercevoir cette note d'art que Miss Florence avait su mettre à
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Pauinaijuck-house; et cependant tout y était compris si bien pour l'agrément de la vie quotidienne, qu'au bien-être qu'on ne pouvait se défendre d'y éprouver s'ajoutait comme le soupçon d'un art, qui n'est pas entre les arts le plus méprisable : l'art de vivre. Cette impression d'on ne sait quoi de réellement artiste ne venait assurément point de quelques bibelots sur les manteaux étroits des cheminées hors de la portée de la main, ou dans de petites niches pratiquées sous la tablette : dont la plupart étaient des crapauds et autres animaux de faïence, invariablement bleu-turquoise ou jaune bouton d'or.
Un seul détail, mais non sans importance, autorisait Philippe Lefebvre à se ressouvenir ici de Paumanock-house. Il avait, naturellement, cédé à Madeleine l'unique chambre du premier étage ; il logeait avec Rex au second, oii se trouvaient deux chambres qui se communiquaient, mansardées, et qui rappelaient d'une façon vraiment frappante sa chambre d'Oxford et celle de l'autre Rex. Pour marquer mieux la ressemblance, la porte restait toujours ouverte; et le soir, lorsque, longtemps après s'être mis au lit et même avoir éteint les lumières, le père et le fds continuaient de causer ensemble, s'il y avait par hasard un silence, c'est la voix de l'autre Rex que Philippe s'imaginait qu'il allait entendre, lui disant :
— Pourquoi vous taisez- vous,- Philippe? Je ne dors pas, je vous écoute.
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Bien que Rex n'eût de son parrain secret que le nom, le souvenir, ainsi évoqué, de Tintagel était pour Philippe comme un symbole suffisant de cette unanimité nouvelle qu'il sentait entre son fils et lui, et qu'il n'eût pas été prudent de soumettre à une rigoureuse analyse, ni d'exprimer plus précisément par des mots.
Ces entretiens du soir étaient les seuls véritables tête-à-tête du père et du fils. Ailleurs, et aux autres heures de la journée, ils auraient fait scrupule de n'avoir pas toujours Madeleine avec eux. Rex, plutôt par instinct que délibérément, jouait avec une obstination douce son rôle de fils qui doit maintenir l'union du père et de la mère ; et il se trouvait que ses bons offices étaient superflus, car jamais cette union n'avait été si étroite. Non que Philippe fût capable de combler Madeleine de plus d'attentions pour lui donner le change, comme les maris vulgaires, d'autant meilleurs maris qu'ils sont. infidèles : une si bourgeoise et si basse hypocrisie lui eût répugné, et Madeleine ne l'eût pas agréée. Faute d'user de tels stratagèmes, Philippe n'avait pu obtenir — ce qu'il ne cherchait point — que Madeleine ignorât; mais elle-même leur avait épargné à tous deux la vulgarité des reproches et le drame grossier du pardon.
Dans ce ménage toujours ami, même aux jours les plus sombres, l'adultère n'avait pas été une plaie secrète, mais il avait été un péché