LES PRESAGES
Les personnes qui, par condition, rarement par goût, sont obligées de tenir le calendrier de la vie parisienne, n'ont sans doute pas oublié que, le samedi 1 1 juillet igiA, il y avait l'aprèsmidi une répétition générale à la Comédie- Française. On donnait l'Essayeuse de M. Pierre Veber et le Prince charmant de M. Tristan Bernard, dont la première représentation eut lieu le lendemain dimanche.
Cette date du ii juillet peut sembler aux profanes, qui n'ont pas le sentiment de nos valeurs, la moins importante d'une double décade historique oii l'on note la comparution de la meurtrière de Gaston Calmetle devant les assises de la Seine le lundi 20 juillet et, le lundi 27, son acquittement ; entre temps l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie le vendredi 24, l'assassinat de Jaurès le vendredi 3i , et l'ordre
de mobilisation le samedi i" août. Les invités de la Comédie, le 1 1 , qui ont vécu ces grandes heures d'angoisse et bien d'autres depuis, ont cependant gardé un souvenir très particulier et, si l'on peut dire , indicatif, de cette répétition générale.
Elle était pleine de sinistres présages, lourde de pressentiments, assez difFicilement explicables à première vue. Les deux pièces que l'on offrait au public étaient daimables et spirituelles fantaisies : elles ne pouvaient que divertir les spectateurs de leurs préoccupations, et même des chaleurs d'un été accablant, elles ne risquaient jîoint, selon l'expression vulgaire, de leur donner la méningite. Cependant, il régnait dans la salle un indicible malaise. On se laissait égayer pendant les actes : des que le rideau tombait, on causait à voix basse, dans les couloirs, de choses graves, au lieu de porter, comme il est d'usage, des jugements téméraires et sommaires, et de répéter les mots d'auteur. Un observateur superficiel n'eût point manqué d'attribuer cette humeur à l'irritation des critiques, des habitués de ces solennités ennuyeuses, retenus la saison finie, contraints d'avaler encore deux pièces à la veille de vacances bien gagnées, qu'un double snobisme obligeait d'être là et de dire :
— Je prends le train tout à l'heure.
C'était une raison, mais non pas la seule, d'un souci peu définissable. Quand on relit les
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journaux de l'époque, on n'y trouve que des signe» d'une inconscience qui, à dislance, fait frémir, maintenant que l'on sait de quelles catastrophes nous n'étions alors séparés que par si peu de jours; mais il semble que l'orage, dont nul n'avait le soupçon , agissait déjà sur les nerfs de tous. L'unique symptôme alarmant était ce procès. On entendait chuchoter :
— Je pars ce soir, mais je reviendrai la semaine prochaine assister à une ou deux audiences.
Il passe pour démontré que les grands procès scandaleux annoncent la fin d'un régime. Ce dogme quelquefois vérifié, plus souvent contredit par l'expérience, est, parmi les banalités de la philosophie courante de l'histoire , une de celles qui obtiennent plus de crédit et qui en méritent moins.
L'étrange atmosphère de la salle affectait d'autant plus Philippe Lefebvre que, ne faisant partie à aucun titre ni du Tout-Paris des répétitions générales, ni même du public des théâtres oii il mettait rarement les pieds, il n'avait point coutume de subir les influences de foule et de sentir son moi lui échapper. Il était venu là par exception, par un devoir de politesse, et il le regrettait presque, étonné de participer à un malaise où d'abord il ne comprenait rien. A cette heure, dont nul encore ne pressentait la gravité, son sentiment personnel eût été plutôt celui de la « douceur de vivre », qu'il
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n'avait que deux ou trois fois goûté avec plénitude au cours de toute sa vie ; notamment un beau soir de juin, en sortant avec André Jugon de chez la comtesse de Chézery (morte depuis lors) : c'était la veille du jour qu'il y avait rencontré la princesse Lydie Tverskoï.
Il jouissait maintenant d'une bonne santé morale qui le faisait penser avec un peu d'égoïsme et beaucoup de mépris que ses contemporains étaient bien malheureux de ne pas connaître leur bonheur. Ses tristesses, et surtout ses tristesses paternelles s'étaient, avec le temps, amorties. Son cœur s'était un peu durci peutêtre, et il se croyait à l'abri des épreuves. Il aimait infiniment son loisir. Son intelHgence était pour lui comme une retraite sûre et ornée où il se fût réfugié après fortune faite. Il venait dépassera Londres avec Madeleine tout le mois de juin. Depuis trois ans il avait repris l'habitude d'y aller chaque été, mais non plus seul. Madeleine était redevenue la compagne plus encore que l'épouse. Leur intimité ne soulfrait plus d'intermittences ni de séparations. Elle était aussi une habitude : la confiance n'est-elle pas une habitude? Celle-ci avait une grande doucear, une douceur endolorie.
PhiHppe n'emmenait cependant point Madeleine à Oxford, et le scrupule d'y aller seul, la superstition de n'y point aller, sinon seul, avaient jusqu'alors confirmé sa volonté craintive de n'y retourner jamais.
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Tous deux, si retirés à Paris, menaient à Londres une vie mondaine. Ils en appréciaient les commodités, le luxe de si bon aloi; et qui le croirait? ces deux êtres sérieux, dénués de toute frivolité, s'y amusaient ingénument. Ce n'est qu'à Paris qu'ils pensaient que « la vie serait supportable sans les plaisirs » ; ils savaient, en se privant des plaisirs, la rendre bien mieux que supportable. A Londres, ils allaient au théâtre tous les soirs. A Paris, Philippe, qui ne se sentait déjà guère chez lui dans les milieux de littérature, éprouvait, dans celui du théâtre, une véritable souffrance. Il y était trop accoutumé, il connaissait trop bien les causes de son propre malaise pour en chercher d'autres et de plus mystérieuses au malaise d 'autrui, qui ne lui semblait pas moins naturel que le sien.
Comme beaucoup d'autres, et même des augures de la politique (dont il n'était pas), il n'avait pas flairé l'importance du drame de Serajevo; mais la raison de sa méprise était particulière : c'est à Londres et un dimanche qu'il avait appris l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand.
Il avait passé avec Madeleine la journée à Maidenhead, d'où ils étaient revenus bourgeoisement par le train, environ l'heure du dîner. Philippe, à qui d'aller le dimanche dans la banlieue dé Paris eût semblé une corvée sinistre, tenait une désirable partie de plaisir
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d'aller, quand il était h Londres, le dimanche sur la Tamise. La cohue même ne l'elTrayait pas, et elle le divertissait. Il piétinait des heures, no sentait point la fatigue, et lorsqu'il prenait son thé dans un hôtel au bord de l'eau, après avoir longtemps guetté une table, il était heureux, presque lier, comme un enfant qu'on mène chez le pâtissier une fois par semaine. 11 y mettait un peu de parti pris, mais en toute naïveté.
Ainsi que les Anglais, il n'avait point, en Angleterre, la même âme le dimanche que les jours ouvrables : il était comme eux persuadé que, durant le week-end, il ne peut se passer dans tout l'univers absolument rien d'important. Les gens de Londres, qui, ce dimanche-là, étaient allés à Maidenhead et en revenaient avec Philippe, furent étonnés de voir que l'on vendait des journaux, ce qui est sans exemple un dimanche soir. Ils virent, étalés par terre, sur les trottoirs, notamment tout autour de Piccadilly circus, les mêmes placards qu'en semaine, où étaient imprimés en grosses lettres les sommaires de ces journaux. Les passants n'achetaient pas les journaux et se contentaient de donner un coup d'œil aux placards. La nouvelle dont ils se trouvaient ainsi informés par quatre mots leur arrachait à peine un Really? Oh! et ils passaient leur chemin, songeant à autre chose.
C'est tout au plus si Philippe, le soir, avait
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eu — comme un remords — une curiosité d'en savoir un peu plus long. Il logeait à l'hôtel Cecil, n'ayant pas trouvé de chambre au Savoy où d'habitude il descendait; car ]a saison, en 191 4, avait attiré à Londres une foule considérable. Il fut, avant de se coucher, au salon de lecture, oii il ne trouva aucun des journaux qu'il avait vu vendre dans la rue. Il entra au bar, où il en vit un qui traînait sur une table, mais tout poissé d'alcool. Il préféra lire les dépêches dont la bande se déroulait à l'enregistreur automatique placé près du comptoir. Elles étaient encore peu nombreuses et d'un laconisme extrême, mais qui trahissait une étrange angoisse. Philippe eut un moment le soupçon que, partout ailleurs qu'à Londres, l'événement pouvait causer quelque émotion; mais il n'en fut pas atteint. Il remonta aussitôt et dit simplement à Madeleine :
— On n'a encore aucun détail.
Il s'endormit fort tranquillement, et cette impression lui demeura que l'assassinat de l'archiduc était un de ces faits-divers du dimanche soir qui ne sauraient avoir aucune conséquence grave. Il était à cent lieues d'imaginer, le samedi 1 1 juillet, que celte histoire ancienne fût pour quelque chose dans le souci très apparent de tous ces badauds de méchante humeur, venus au Théâtre-Français applaudir d'aimables comédies.
Au deuxième entr'acte, il quitta sa loge, fort
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étroite, pour céder la place à des amis qui souhaitaient saluer M™' Lefebvre. et d'une allure toujours un peu dépaysée, il descendit dans le vestibule. Il avisa un groupe déjeunes hommes qu'il connaissait, touchant aux lettres ou à la politique, et qui causaient avec animation. 11 était maintenant d'âge trop mûr et de trop haute renommée pour que la jeunesse l'appelât encore un de ses princes; mais elle lui gardait sa sympathie et, chose plus rare, son admiration. D'ordinaire, quand il venait ainsi se mêler à un groupe, on était flatté de l'y accueillir et on le lui marquait en interrompant la conversation, comme pour lui témoigner que c'était à lui de l'orienter. Il ne put se défendre d'observer que, tout en lui donnant — un peu distraitement — d'autres marques de déférence, on ne lui donna point celle-ci.
Les cinq ou six personnages du dialogue étaient si absorbés par les pensées qui les préoccupaient que, même en sa faveur, ils ne s'en détournèrent pas. Leurs propos avaient cependant on ne sait quoi de flottant et de vague, dont Philippe fut frappé. Ils consentaient d'ailleurs, unanimement, que cela ne pouvait pas durer, et ils se demandaient :
— Mais quand et comment cela finira-t-il?
A cette question qu'il avait lui-même le sentiment de poser, et pour laquelle il ne trouvait point de formule plus précise, il devinait que la réponse devait être formidable ; et comme si
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une voix l'eût grondée à son oreille, il en croyait entendre le bruit confus, mais sans distinguer les mots. Il se rappela les âpres terrasses de Delphes et le trépied terrible où s'asseyait, parmi les vapeurs qui s'exhalent du sol, celui qui venait solliciter l'oracle...
Il aurait été bien surpris, tous ses jeunes et graves interlocuteurs ne l'auraient pas été moins, s'ils avaient distinctement perçu la réponse du dieu :
— Quand et comment .^ Dans trois semaines, par la guerre.
Ils avaient beau ne pas l'entendre, ils en étaient religieusement bouleversés. La disproportion était en vérité trop forte, entre le mystérieux souci qui les obsédait et le divertissement qui leur était offert. Ce défaut de convenance affectait surtout un homme de tempérament aussi peu parisien que Philippe. Il écoula cependant le dernier acte jusqu'au bout, mais avec une sourde impatience; puis, quand la représentation s'acheva, il n'eut aucune impatience, il eut même comme une crainte de rentrer chez lui. Pour gagner du temps, il offrit à Madeleine de retourner rue de Babylone à pied. Il avait le pressentiment qu'il allait trouver à la maison, sinon de mauvaises nouvelles, du moins des « précisions » qu'il ne souhaitait pas.
Une surprise, en effet, l'y attendait, tragique, mais, comme il arrive le plus souvent, sans nul rapport avec les inquiétudes mal dé-
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finies qui l'avaient mis dans cet état de pressentiment.
Il quitta Madeleine dans le vestibule, ainsi qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'ils rentraient ensemble, et fut un moment dans la bibliothèque, où l'on posait toujours son courrier personnel sur son bureau. D'ordinaire, un instinct le faisait, dès la porte, aviser, parmi les cinq ou six lettres qu'il apercevait de loin, celle qu'il devait ouvrir la première; mais il n'eut pas l'embarras du choix : une seule lettre frappa sa vue. Et il eut un serrement de cœur : il lui suflisait de voir le format insolite, le papier de goût peu français, pouv connaître d'oii venait cette enveloppe. Elle venait de Wieliczka.
Il eut un mouvement d'humeur qu'il se reprocha comme une vilaine indélicatesse, peu digne de lui; mais pouvait-il se dissimuler la vérité? Si Zosia, toujours "absente, le gênait presque trop peu, le souvenir de Zosia, trop souvent absent de sa mémoire, le gênait cruellement chaque fois qu'il revenait la solliciter. Il importunait sa conscience d'un double remords : Philippe se gourmandait également de l'avoir trop longtemps oubliée et de penser à elle sans joie. Mais le pire n'était pas encore cette froideur, cette infidélité, somme toute, banale, de la mémoire. Il s'indignait plus d'éprouver, à l'égard de celle qu'il avait aimée naguère, un sentiment affreusement égoïste et impitoyable, mais si ordinaire, hélas 1 qu'il faut
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bien que ce soit la nature qui l'impose comme l'ingratitude et l'oubli. Zosia — il se rappelait en quels termes, dès leur première rencontre chez Concourt, Zosia enfant lui avait annoncé son destin bref et sa mort prématurée — Zosia. contre tous les pronostics des médecins, n'en finissait pas de mourir. Et l'idée de cette mort fatale, que seule pouvait suspendre l'incroyable résistance d'un organisme pourtant ruiné, il y était depuis longtemps, depuis toujours, habitué à tel point qu'il n'arrivait pas sans effort à se persuader qu'elle n'était pas un fait accompli. Il n'y était pas seulement habitué : il en était déjà consolé. Cependant, Zosia traînait; et c'était comme une pièce trop longue dont on écoute distraitement les dernières scènes, parce que l'on connaît d'avance le dénouement. Zosia était déjà pour lui un fantôme; et chaque fois — bien rarement — qu'elle se manifestait, par une lettre, il éprouvait le même malaise qu'il eût éprouvé en présence d'une manifestation d'outre-tombe, si indiscutable que sa bonne foi ne lui eût pas permis de la nier, quoique, naturellement, il n'y crût pas.
11 tarda quelques secondes à s'approcher de la table et fut si mortifié de cette lâcheté brève qu'il fit, par protestation, un mouvement brusque pour saisir la lettre ; mais alors il reçut au cœur un nouveau coup, et son sang, vraiment, se glaça dans ses veines : la lettre n'était pas de l'écriture de Zosia! Elle venait bien de Wie-
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liczka, mais elle n'était pas de Zosia, elle était de a mère-comtesse ».
La vieille dame ne lui écrivait jamais. Pourquoi lui eût-elle écrit, sinon...? Philippe s'irrita de ces points de suspension qu'il mettait à sa pensée, et de nouveau fit effort pour s'annoncer à lui-même sans ménagement ce qu'il lui semblait impossible que cette lettre ne lui annonçât pas : Zosia était morte.
Philippe s'était demandé bien des fois :
— Quel effet cela me fera-t-il, le jour où l'on m'écrira que c'est fini.»^
Et il s'imaginait recevant la nouvelle si froidement, avec une si indécente impassibilité, que d'avance il redoutait qu'il n'y eût quelqu'un là pour le voir ne pas souffrir. Mais ne savait-il pas qu'il y aurait toujours lui-même, le plus sévère témoin et le plus clairvoyant? Il était déjà, quand il y rêvait, un témoin anticipé, et son insensibilité, qu'il pressentait, l'humiliait profondément. Il n'eut pas même la satisfaction de voir qu'il s'était gratuitement calomnié ; car son désarroi fut tel qu'il perdit tout contrôle de luimême, ce qui ne lui était peut-être pas arrivé trois fois en sa vie. Il avait eu un de ces saisissements qui terrassent les plus forts. Maintenant, il n'était pas tombé, mais, debout, il tremblait. Il fit encore un effort, et encore plus violent, d'abord pour arrêter ce tremblement, qu'en effet, il arrêta, puis pour s'obliger à décacheter cette enveloppe : il l'ouvrit.
Il avait tremblé pour rien. Il se reprocha d'autant plus cette défaillance physique. Zosia Wieliczka n'était pas morte, pas encore; mais elle était an.x portes de la mort; et c'est ce que la comtesse lui écrivait, avec tant de longueurs, d'ornements de style, de lamentations, dont pas une ne s'adressait à la mourante, toutes à elle-même, pauvre mère douloureuse que sa fille unique allait abandonner, avec un si visible et si naïf désir de ne pas trop tôt la suivre dans la tombe quand elle se plaignait de ne pas l'y précéder, qu'à la troisième page (il y en avait dix), elle avait déjà assommé et amorti la douleur de Philippe. Malgré lui, il lisait hâtivement, sautait des phrases. Il lut pourtant jusqu'au bout. Il savait bien la prière qu'il trouverait à la fm de cette tortueuse épître, et qu'il ne lui serait pas loisible de repousser.
La comtesse, en effet, lui disait à la neuvième page seulement ce qu'il attendait depuis le début : (( La malheureuse enfant veut vous voir, venez, hâtez-vous. » Mais elle ne le lui disait pas avec tant de simplicité. Elle prenait s^oin de lui faire sentir que par convenance elle avait tergiversé longtemps. N'était-ce pas une étrange commission, pour une mère.»* Enfin, elle avait des pudeurs, excusables en d'autres circonstances, ridicules à une heure suprême et inégales à la majesté de la mort.
Elle lui demandait de faire soudain, toutes affaires cessantes, ce voyage considérable même
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pour l'un des moins sédentaires d'enlrc les Français I Elle le lui demandait avec l'ingénuilé, l'inconscience d'une cosmopolite qui depuis des années l'avait fait elle-même tous les six mois, et qui d'ailleurs était, le reste du temps, toujours par voie et par chemin. Elle ne pensait même pas que cela pût le déranger, lui être difficile ou, pour quelque autre motif, impraticable. Ce sans-gêne fut justement ce qui fit que Lefebvre y pensa; mais il eut la loyauté de ne pas y penser trop sérieusement. 11 se dit, ce qui impliquait une réponse aflirmative :
— Et si je ne pouvais pas y aller?
Un brusque, lointain et mystérieux voyagé, à cette époque de l'année, c'est en effet chose quasi impossible pour les hommes qui ne sont pas seuls au monde et affranchis de tous les liens sociaux. Philippe avait des devoirs, et des habitudes qui ne l'obligeaient guère moins. Il passait maintenant, chaque été, doux mois à Villerville. dans une villa qu'il avait louée d'abord, achetée récemment. La date fixée pour le départ était le lA juillet, dans trois jours : Madeleine n'avait aucune raison pour la dilTérer. Il fallait que son mari lui annonçât qu'il la laisserait partir seule et ne la rejoindrait qu'après une absence d'environ deux semaines. Il fallait expliquer pourquoi; et ces quelques mots nécessaires semblaient d'autant plus pénibles à dire que, Philippe le savait bien, elle n'était pas femme à murmurer ni à soulever aucune
objection. Il était sûr qu'elle l'approuverait, mais dans le silence de son cœur, et qu'elle s'abstiendrait de commentaires, dont le plus discret les eût blesses tous les deux; qu'elle ne témoignerait aucune amertume de ce passé qui ressuscitait si mal à propos; surtout, qu'elle ne triompherait pas, comme une épouse vulgaire, de la rivale depuis si longtemps peu dangereuse et dont la mort allait consacrer la défaite. ^ Philippe avait donc besoin de beaucoup de courage moral pour exposer à Madeleine, en peu de mots, sobrement, ce qui arrivait et ce qu'il était obligé de faire. Mais l'idée même de celte grandeur d'âme et de cette simplicité, qui l'intimidaient, le réconforta. D'un pas ferme, il se dirigea vers la chambre où elle était, résolu d'avoir avec elle, dès maintenant, cet entretien. Il est extraordinaire qu'un homme si sûr de lui ne fit rien de ce qu'il avait résolu, ni ce soir-là ni les jours qui suivirent. Non seulement il ne se confessa point, mais son air fut si naturel que l'esprit de finesse de Madeleine se trouva en défaut et qu'elle ne put soupçonner (( qu'il avait quelque chose ». L'unique sujet de leur causerie fut cette journée qu'ils venaient de passer à la Comédie-Française, divertissement pour eux si rare qu'il y aurait eu de l'aliectation à n'en point reparler. Philippe en reparla, un peu avec la naïveté d'un provincial, mais du ton détaché, légèrement ironique, d'un artiste à qui cet art du théâtre est absolument fermé,
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et en conséquence méprisable. Il rapporta môme à Madeleine le bref entretien qu'il avait eu, dans le vestibule de la Comédie, avec quelques jeunes gens. Elle avait aussi remarqué l'étrange malaise qui semblait peser sur Paris. Gomme Philippe, elle l'expliquait par diverses causes, non point fausses, mais elle omettait la principale, que nul encore n'avait flairée. Elle l'attribuait surtout à l'approche du scandaleux procès. Philippe hasarda, sans intention d'abord :
— Je ne dis pas qu'après t'avoir installée à Villerville, je ne reviendrai pas deux ou trois jours à Paris pour assister à quelques audiences.
Madeleine sourit.
— Oh I fit-elle, je te connais. Je parie bien qu'une fois là-bas, tu n'auras plus qu'une idée, c'est de ne pas bouger de place.
Il se figura aussitôt qu'il venait de lancer, comme on dit, un ballon d'essai, — précisément parce que Madeleine ne s'était aperçue de rien. Et il lui sembla qu'il avait un plan : retourner à Paris, sous le prétexte qu'il alléguait, partir en toute hâte pour Wieliczka sans l'avouer à Madeleine, sans lui faire la peine de le lui avouer, y rester le moins longtemps possible, et revenir tout tranquillement de Pologne comme s'il était revenu de Paris. Il ne pouvait pas douter une minute que cette combinaison ne fût absurde, vu les distances, le peu de
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temps dont il disposait, le danger que Madeleine lui envoyât une dépêche urgente, ou simplement l'appelât au téléphone. Il feignit de croire l'idée fort ingénieuse, et elle lui servit du moins d'excuse à ses propres yeux pour ne rien dire ce soir-là.
Mais il éprouva une véritable stupeur, quand trois jours plus tard, le lA juillet au malin, il se vit dans son auto, assis à côté de Madeleine, partant pour Villerville, alors qu'il aurait déjà dû être sur le chemin de Wieliczka où on l'attendait pour mourir. Il n'arrivait pas à comprendre comment il avait pu se mettre dans un pareil embarras, par lâcheté, ou paresse de dire quelques mots un peu difficiles à la plus intelligente et à la plus indulgente des femmes.
Les Lefebvre avaient bien résolu de quitter la rue de Babylone à une heure matinale, pour éviter la chaleur, accablante dès le lever du soleil, et n'arriver pas à Villerville après la nuit tombée. Ils trouvèrent cependant moyen de ne partir qu'environ dix heures, ils eurent la fâcheuse idée de passer par Versailles et Saint- Cyr, et se heurtèrent à des troupes qui venaient de se disloquer après la revue. Au lieu de rattraper le temps perdu, ils étaient à tout propos arrêtés par des détachements que force leur était de suivre à l'allure des fantassins ou des chevaux fatigués.
Ils n'avaient pas eu le loisir de jeter les yeux sur les journaux et les parcouraient en silence,
quoique rien ne fût si contraire à leurs habitudes de politesse que de se lire, comme on dit, au nez. Un sénateur, la veille, avait prononcé un discours, resté depuis trop fameux, où il attestait que l'armée française manquait de canons et de munitions et que rien n'était prêt au cas d'une alerte. La sensibilité de Philippe était encore plus rebelle ù l'éloquence parlementaire qu'aux prestiges du théâtre, et ces phrases ronflantes ne l'eussent guèie troublé, s'il n'avait lu précédemment le premier- Paris d'un journal dirigé par un écrivain de ses amis, d'ordinaire fort modéré, dont le pessimisme lui fit la plus pénible impression. Il y était dit en toutes lettres que, si le discours du sénateur traduisait la vérité et ne la trahissait pas, ce n'était plus assurément la peine de voter les millions de la Guerre ni de faire défiler les troupes à Longchamp le i/i juillet, que la France, comme puissance mihtaire, ne comptait plus et qu'elle ferait plus sage d'en prendre son parti.
Philippe les regardait, par la glace d'avant et parles portières, ces troupes qui, l'encadrant, lui barraient la route : il était frappé de leur mine harassée, de leur tenue lâchée, de leur marche traînante et sans rythme, — détente bien excusable un matin de grande chaleur et après la corvée d'une revue. 11 considérait avec méfiance — n'y connaissant rien — les légers canons de campagne, et avec pitié les attelages qui les tiraient. Il lui semblait voir partout
crouler autour de lui celte chose, — qu'il n'avait pas toujours aimée avec superstition, — ce que le rédacteur du journal appelait « la puissance militaire (Je la France » ; et pour la première fois il soupçonna un rapport, très vague, entre cela et le malaise qui lui avait été dénoncé trois jours plus tôt. Il avait les nerfs agacés : il était mal parti ; et de minute en minute il sentait devenir plus graves, irréparables, les conséquences de la folie qu'il avait faite, en cachant a Madeleine qu'il devait aller à Wieliczka.
La route enfin dégagée, le voyage se poursuivit plus vile, mais sans beaucoup plus d'agrément. Les Lefebvre arrivèrent à plus d'une heure oii ils avaient projeté de déjeuner. C'était, en pleine campagne, une hostellerie, de style ancien, dont toute l'antiquaille semblait aussi postiche que cette s parasite. On y mangeait dans une cour normande, à l'ombre de pommiers qui étaient peut-être de vrais pommiers ; mais, si l'on ne voulait point perdre ses illusions, mieux valait ne pas retourner les assiettes de la Révolution dans lesquelles on était servi : car on trouvait derrière l'étiquette d'un grand magasin de nouveautés proche de la Madeleine, de même que sur tout le bric-à-brac dont les chambres étaient meublées. Le moderne, dans cette « hostellerie », n'était pas moins truqué; notamment la cuisine, censée normande aussi et paysanne.
Enfin, tout était hors de prix, ce qui n'em-
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péchait pas le public d'être fort nombreux. Il y avait là, outre des passagers comme Philippe et Madeleine, quelques résidents, qui semblaient cruellement s'ennuyer; mais c'était l'un des snobismes de l'été de 191/i d'aller faire retraite une semaine ou une quinzaine dans cet ermitage mondain et bruyant. Les Lefebvre, qui ne s'ennuyaient pas moins, demeurèrent cependant là plus de deux heures après leur déjeuner fini, par la volonté de leur mécanicien : il préférait de se remettre à rouler quand le soleil serait plus bas, et il allégua que le chien avait un coup de chaleur. Ce chien était un beau berger allemand dont Philippe était très fier et qu'il venait d'acheter sans savoir au juste pourquoi, sous prétexte de garder, la nuit, le jardin et d'écarter, le jour, les raseurs.
De ce train, et après une panne d'essence, un pneu crevé, c'était déjà le crépuscule quand ils arrivèrent à Villerville. Les plus sottes et les plus désagréables surprises les y attendaient. Les gens, que l'on avait envoyés par le chemin de fer, étaient, pour une raison mystérieuse, arrivés trop tard et n'avaient pu faire les provisions. Ils avaient, de plus, égaré la clef d'une caisse où était enfermée l'argenterie, et n'avaient pu, naturellement, trouver dans le pays, un quatorze juillet, aucun serrurier disposé à l'ouvrir ou à la forcer. Comme ils n'avaient pas non plus réussi à retirer les housses, à remettre les meubles en place et les rideaux aux fenêtres,
Philippe et Madeleine débarquaient à la mût tombante dans une villa dont ils étaient propriétaires, 011 ils avaient le sentiment de camper et où ils ne pouvaient même pas dîner. Celte arrivée à l'étape* avec l'incertitude du billet de logement, était passablement sinistre; et Madeleine, qui se piquait de bien tenir sa maison, ne supportait pas d'une âme égale ces sortes de contre-temps. Ce sont là de ces choses insi- ,gnifiantes, mais irritantes, qui font qu'aussitôt arrivé on voudrait repartir, on peste contre le respect humain qui le défend et on regarde l'indicateur à la dérobée. Philippe songea, non plus avec déplaisir, mais avec soulagement, qu'il allait être obligé, en effet, de repartir, lui qui n'avait pas même osé annoncera Madeleine cette nouvelle extravagante !
Le remède dont ils s'avisèrent fut pire que le mal. Ils ne se souciaient d'aller ni à l'hôtel ni au casino de Deauville. Quelle fatalité! Jamais ils n'avaient eu si grande envie de dîner tranquilles et tête à tête. Puisque cette joie simple leur était refusée, ils envoyèrent le valet de chambre chez leurs plus proches voisins, qu'ils connaissaient assez famihèrement, dire leur embarras et demander si l'on voulait d'eux. La malchance les poursuivait : leurs voisins dînaient chez d'autres voisins, qu'ils connaissaient à peine, et les firent inviter. On les attendit, on se mit à table à neuf heures. Ce qui acheva de les dépayser fut que leurs hôtes, in-
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stalles depuis une huitaine, avaient déjà le costume, les façons et l'état dame des bains de mer : les Lefebvre étaient encore parisiens. Ils furent choqués de cette gaieté paresseuse et saine, un peu vulgaire, qui ne semblait tenir, aucun compte du malaise que partout ailleurs ils sentaient.
Leur fatigue fut un commode prétexte pour se retirer de très bonne heure; mais alors, ce fut une autre histoire : la nuit sans lune était si noire qu'ils n'eussent pas retrouvé le chemin de leur maison, si on ne leur eût prêté une de ces lampes de poche, — dont ils devaient, quelques mois plus tard, faire un fréquent usage les nuits de raids, mais alors simples jouets d'enfants et dont la lueur semblait avorc.
Ces taquineries du sort n'avaient aucune importance et ils en auraient les premiers souri un soir de bonne humeur; mais ce soir elles les alarmaient ainsi que de funestes présages. Ils ne pouvaient se défendre d'en subir l'impression, ils se fâchaient de la subir et d'avoir, pour un temps, l'esprit faible parce qu'ils avaient le corps las. Philippe se ressouvenait — avec quelle colère contre lui-même 1 — du temps qu'il était au collège et que, la veille de la distribution des prix, il ouvrait de l'ongle son Virgile pour apprendre, par le moyen des (( sorts virgilianes » , s'il aurait de nombreuses couronnes.
Tous les sinistres pressentiments se dissi-
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pèrent lorsque, à tâtons, et après avoir cru dix fois se tromper de chemin, ils arrivèrent endn chez eux. Les domestiques, honteux de leur défaut de zèle et de l'incapacité dont ils avaient fait preuve l'après-midi, avaient, pour se réhabiliter, mis la maison en ordre comme par enchantement. Phihppe et Madeleine retrouvaient l'asile aimé qui tout à l'heure les avait déçus. Ils allèrent au jardin. Le berger allemand, qui ne les quittait pas, leur donnait un sentiment de sécurité.
La vue qu'ils avaient de ce jardin, et dont ils étaient déshabitués depuis l'été précédent, les surprit; elle les charma. Ils n'en avaient d'abord rien retrouvé ni reconnu, dans la tourmente de leur arrivée, puis parmi ce crépuscule oii les choses étaient noyées déjà, et où le phare de la Hève, allumé trop tôt, ne jetait qu'une clarté pâle, sans rayonnement. Mais voici que, vis-à-vis d'eux, la côte, les collines, les boulevards du Havre se dessinaient en traits de feu, et c'était comme les illuminations d'une fête que l'on voit de loin, sans être pressé par la foule ni incommodé par le bruit. A leur gauche, des feux plus rares indiquaient la pleine mer où dormaient des paquebots et des barques. Et privilège unique sur les côtes, ordinairement stériles, où frissonnent de maigres tamaris, ils étaient, pour admirer l'océan qui ne porte pas de moissons, assis dans une campagne riche et touffue, dans un beau jardin
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privé, au pied d'un arbre « très élevé » comme le platane de Phèdre; ils étaient environnés de sombres verdures et de tleurs au bord de la mer normande, comme les bergers de Théocrite qui, accotés l'un contre l'autre, contemplent la mer de Sicile. La chaleur n'était plus lourde, et leur procurait seulement celte sécurité que l'on éprouve lorsque l'on sent que la protection des vêtements est superflue. Du large, une brise délicieuse soufflait, et leur apportait une odeur de sel mêlée à une odeur de foin.
La douceur de ce deuxième retour, comme le déplaisir du premier, rappela à Pliihppe qu'il devait partir bientôt. Il se dit cette fois : « Quel dommage ! » au lieu de se dire : « Quelle chance! » Mais il lui parut soudain, — peutêtre parce qu'il ne sentait plus de ce départ forcé que la mortification, — il lui parut très fiicile de dire à Madeleine ce qui, depuis trois jours, lui semblait impossible à dire. Il lui annonça très simplement qu'il partait, ou plutôt il se plaignit d'y être obligé. Elle sut le plaindre aussi, dans la mesure où elle le pouvait faire, sans paraître le plaindre d'autre chose... La nuit les aidait et ils se parlaient sans se voir.
Elle lui dit qu'après tout c'était bien sa faute, qu'il n'était pas raisonnable, qu'il aurait pu se dispenser de faire, rien que pour l'accompagner, ce trajet inutile, du moment qu'il devait la
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quitter presque aussitôt. Elle le lui reprocha doucement, de façon à lui faire entendre combien elle en était touchée.
Philippe s'avisa que c'était peut-être pour ce motif qu'il ne lui avait pas parlé plus tôt, parce qu'elle aurait eu de la raison pour deux. Sans doute, il n'avait pas songé à cela depuis trois jours ; mais rien ne prouve qu'à son insu telle n'avait pas été la cause de son étrange silence. Il se félicitait de n'avoir pas été raisonnable, puisque Madeleine lui en était reconnaissante au point de ne presque pas sentir la cruelle gêne du souvenir de Zosia évoqué. Elle lui demanda seulement quand il avait résolu de partir. 11 répondit, au hasard :
— Après-demain.
Et ils s'interdirent toute autre allusion à ce voyage importun, à cette mourante dont le nom n'avait été prononcé qu'une fois, d'une voix basse, afm de continuer à jouir en repos, sans arrière-pensée, de cette soirée divine.