‹ Le crépuscule tragiqueChapitre 8 sur 18 · LA TRAVERSEE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSEE

Lorsque Philippe se trouva seul dans la cabine du sleeping qui l'emportait vers l'Allemagne et la Pologne, il eut d'abord ce sentiment de chez soi qu'éprouvent toujours les habitués des trains de luxe, en wagon ou dans les grands hôtels, tous si pareils qu'ils se dirigent à travers les couloirs, même de ceux oii ils descendent pour la première fois, comme dans un logis qu'ils auraient habité depuis l'enfance ; mais ce sentiment, qui naguère était une joie pour lui, ne s'accompagnait plus maintenant que d'une mélancolie comparable à celle qui l'avait alTecté quand il était revenu d'Oxford, dans un chez-soi qu'il n'aimait plus. Et soudain, il songea qu'après-demain il passerait, sans s'y arrêter, par cette petite ville de la Prusse orientale oii jadis avait séjourné son maître — qui sait si Ashley Bell n'y demeurait pas toujours?

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— OÙ il était venu pour assister aux répétitions à'Abijah, et d'oii presque aussitôt il s'était enfui comme un voleur, pour courir vers celle qu'il allait revoir aujourd'hui, mourante, — s'il arrivait encore à temps.

Car, il en avait remords, il ne parvenait pas à comprendre qu'il eût agi de façon si peu humaine : après avoir télégraphié, puis écrit à la comtesse qu'il partait en toute hâte, il avait trouvé moyen de ne quitter Villerville que le 17 juillet, puis de s'attarder inutilement deux jours à Paris, de différer encore d'une journée pour assister, le lundi 20, à la premièreaudience du procès d'assises ; et c'était seulement le mardi 2) , le soir, qu'il s'était embarqué.

Pouvait-il ne se point rappeler, au moins machinalement, son précédent voyage, sur la même ligne .^^ Il était plus frappé du contraste que des ressemblances. L'autre fois, après quelques heures d'un zèle illusoire, après s'être persuadé qu'il était le pèlerin qui connaît les chemins du pèlerinage, il avait bien dû reconnaître qu'il ne les connaissait pas, puisque c'est « chez l'ennemi », loin du sanctuaire et du foyer qu'il allait visiter Ashley Bell. Au surplus, son but secret, c'était Wieliczka, bien qu'il ne sût pas encore qu'il s'échapperait vers Zosia si tôt Wieliczka était aujourd'hui son bat avoué. Il commençait même de se demander si l'escapade ne serait pas cette fois de s'arrêter justement dans la petite ville. Il n'avait

qu'un signe à faire pour y être reçu comme un prince en déplacement par le prœses de VAshley Bell. Vercin, par le cancellarins et par M. le secrétaire général, son ancien camarade Lembach. A ce propos, il observa que l'impression, qui jadis lui était si pénible, de traverser un pays ennemi, semblait s'ctre elîacée totalement.

Il se remontra, de mauvaise humeur, qu'avec le retard qu'il avait déjà, celte fantaisie de faire halte était absurde. C'était bien sa faute. Il n'avait qu à y penser plus tôt et à ne pas perdre une semaine entière avant de se mettre en route. Mais il s'avisa qu'au retour, quelle que fût sa hâte de rejoindre Madeleine, il serait bien libre de s'arrêter en effet vingt-quatre heures. Pour couper court à toute dispute avec lui-même, il en prit la résolution formelle. Il se donna sa parole qu'il le ferait. Chose bizarre pour un homme de son caractère, il se donna cette parole avec une mauvaise foi dont il avait parfaitement conscience. Il fit une manière de restriction mentale. Il se dit que tels événements pourraient d'ici là se produire, qui le mettraient, par force majeure, dans l'impossibilité de tenir son serment. Il pressentait, il était sûr qu'il ne le tiendrait pas; et cette certitude, inexplicable, le troublait étrangement.

Il lui arrivait quelquefois, et ce soir en particulier, de n'être pas content de lui-même dans l'ordre de l'intelligence, comme cela arrive aux autres hommes dans l'ordre du senti-

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ment ou de la conduite. Dans ces cas-là, il ne s'obstinait pas, comme parlent les bonnes gens. Il profitait de sa faculté de sommeil, qui était une de ses jeunesses, et il s'empressait de réduire au silence sa conscience, dont les indiscrétions l'importunaient. Il appela le garçon du sleeping, qui était, jusqu'à la frontière, un Français, et le pria de faire son lit. Il erra, avec impatience, dans le couloir pendant cette opération, pourtant assez rapide, et aussitôt la couverture faite, s'enferma, se coucba, d'un air boudeur; mais, dès qu'il se fut glissé entre ses draps, il retrouva cette bonne humeur que lui procuraient toujours les revenez-y d'enfance; car c'est en vérité comme un enfant qu'il avait envie de dormir. Il murmura :

— Le marchand de sable est passé.

La bonne humeur était précaire; elle ne résista pas à un réveil en sursaut et à l'apparition brusque, devant son lit, d'un douanier allemand. La tête de cet individu fit plus que lui déplaire, et dans l'état d'enfance oii il s'était endormi, où il se retrouvait au réveil brusque, elle faillit l'effrayer comme celle d'un croquemitaine. L'épouvantail avait les façons d'un sous-officier. Lefebvre aurait dû s'y attendre, mais il partageait la sotte superstition de la majorité des Français, toujours résolus d'avance à trouver leurs fonctionnaires grossiers, insupportables, et ceux de l'étranger polis ou complaisants.

Le douanier allemand n'eut aucune complaisance, et scruta les moindres colis du voyageur comme s'il l'eut suspecté de contrebande ou d'espionnage. Cette méfiance marquée, insolente, lui fit une singulière impression et retourna d'abord ses sentiments à l'égard de l'Allemagne. La veille, il avait observé qu'il respirait avec indifférence l'air de l'ennemi, et peut-être même que cette liberfé de respiration l'avait scandalisé un peu. Il éprouva soudain de l'oppression, une véritable angoisse, dont il ne fut pas moins choqué que de son insouciance d'hier. Mais il eut beau en hausser les épaules, il était alarmé, penaud, d'être venu se jeter dans ce filet, quand il pouvait si bien demeurer en sécurité chez lui. Il fit réflexion qu'il traversait l'Allemagne, ciue le filet avait deux ouvertures, et qu'il en sortirait le lendemain soir aussi facilement qu'il y était entré. Cette pensée, assaisonnée d'un rien de malice, toujours puérile, lui procura quelque réconfort et lui permit de retrouver le sommeil, mais non pas le même sommeil paisible et continu.

Il se réveilla d'abord une seconde fois en sursaut, pour se signifierexpressément qu'il renonçait à son projet absurde, imprudent, de faire une halte de quelques heures, soit à l'aller ou au retour, dans la ville d'Ashley Bell et de Lembach. Il se rendormit assuré par sa résolution et par son énergie ; mais il ne perdit plus entièrement conscience. Les yeux fermés, ser-

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rant les paupières comme on pince les lèvres, il entendait les bruits, sentait les mouvements, mesurait la durée, et se rendait compte des arrêts du train.

Il prit garde que ces arrêts étaient bien fréquents, pour un rapide, et bien prolongés; et dès lors, sans se réveiller, il les compta, il en mesura la durée. Il pensa, ou il rêva, que le service était cette nuit d'une irrégularité bizarre, invraisemblable en Allemagne; car il croyait aussi à la rigoureuse exactitude des trains, partout ailleurs qu'en France.

Un nouvel arrêt, le nom crié d'une station, des clartés qu'à travers les rideaux il apercevait, le réveillèrent encore. Cetle fois, il ouvrit les yeux. Il murmura :

— Ce n'est pas possible I On ne devait pas s'arrêter ici.

11 voulut en avoir le cœur net, fit la lumière, tira son indicateur de son sac. Il s'était trompé, l'arrêt était bien prévu ; mais il consulta sa montre et nota un retard de deux heures. On ne paraissait cependant nullement avoir cure de rattraper le temps perdu : l'arrêt, d'après l'indicateur, devait être de dix minutes; au bout d'une demi-heure, le convoi n'était pas encore reparti.

Philippe alors s'exaspéra, et eut peine à comprendre que, nerveux comme il était, il ne se fut pas exaspéré plus tôt; mais le demi-sommeil ralentissait, ainsi que ses mouvements,

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ses sentiments et ses pensées. II se décida enfin à se lever pour aller voir ce qui se passait dehors. Dans le couloir, il rencontra un employé des Avagons-lils et le lui demanda, étourdiment, en français. On ne lui répondit pas, il posa la question en allemand: mais la réponse était maintenant superflue : il n'avait qu'à regarder par la fenêtre. Sur un autre quai, vis-àvis, tout un régiment d'infanterie était rangé, prêt pour l'embarquement. Le rapide oii était Philippe repartit au même instant, et il rentra dans sa cabine en grommelant :

— Voilà bien ma chance ! Je voyage, juste le jour du départ pour les grandes manœuvres.

Il se recoucha, maudissant les incommodités du militarisme, et il allait se rendormir, quand il fut réveillé de nouveau, cette fois avec la certitude intime qu il ne retrouverait plus le sommeil, par cette pensée qui lui vint tout d'un coup :

— Mais ce n'est pas encore l'époque des grandes manœuvres I

Cet inexplicable mouvement de troupes , avant la moisson, lui causa une inquiétude sourde, un malaise. Il se dit, pour se rassurer :

— Ce n'est pas l'époque des grandes manœuvres... qu'est-ce que j'en sais.^ C'est peut-être l'époque des grandes manœuvres en Allemagne. C'est probablement toute l'année l'époque des grandes manœuvres, dans cet aimable pays...

Ou bien, au fait, un exercice de mobilisation.

Cette dernière hypothèse lui parut satisfaisante, mais il était trop agité pour se rendormir. D'ailleurs, le soleil se levait et fut aussitôt splendide. La journée promettait d'être chaude. Il fit sa toilette comme chez lui, s'habilla, sonna pour commander son déjeuner, et fut dans le couloir, observer.

Il se gardait bien maintenant de poser aucune question. Il n'avait besoin de personne et préférait ne pas attirer l'attention sur lui : il voulait se rendre compte des choses, par lui-même. L'objet de son enquête était parfaitement défini. Il ne regardait ni le' paysage, ni les villes, qu'il connaissait déjà et qu'il reconnaissait sans plaisir : il faisait la statistique des uniformes qu'il voyait sur les qnais des gares et des trains militaires qui croisaient le sien.

Il essaya de se persuader qu'il avait rêvé cette nuit, et qu'il ne rencontrait pas plus de soldats qu'il n'est normal, dans un pays qui est une caserne. Restait ce fabuleux retard, qui s'était encore accru. A chaque station, même si on la brûlait, Philippe vérifiait ou calculait l'heure à laquelle on y aurait dû passer, l'heure qu'il était, et il regardait à tout propos sa montre, comme s'il eût caressé le fol espoir d'arriver à Berlin à temps pour ne pas manquer la correspondance ; mais il n'avait plus aucune chance d'atlraper le train du soir,, et il commençait de se dire :

— Aurai-je seulement celui de demain matin?

Il craignait également de le manquer et d'avoir des heures à l'attendre. Il se demandait :

— Où passerai-je la nuit?

Il était, hier encore, tenté de faire une courte halte dans la capitale de l'empire : il ne pouvait à présent supporter l'idée d'y dormir une nuit à l'hôtel.

Tout s'arrangea le mieux du monde grâce à une interminable station au Thiergarten. Au lieu d'arriver à la gare centrale environ l'heure du dîner, il y arriva trois heures à peine avant le départ du second train. Il préféra demeurer dans une salle d'attente jusqu'à l'ouverture de la « restauration » . Il se nourrit ensuite de quelques (( délicatesses »: puis, comme le convoi était formé, il prit place dans un wagon de première classe, où il s'endormit, harassé.

Il avait perdu, presque subitement, toute conscience, sauf la conscience de dormir si profondément que le bruit du canon ne l'eût pas réveillé ; et en effet, il ne sentit pas le train se mettre en marche; il ne percevait pas, contre sa coutume, le mouvement, il ne réagissait pas aux secousses ; privé d'une étrange faculté que d'ordinaire il exerçait même dans l'état de sommeil, il n'appréciait plus la durée. Après un temps, peut-être court, ou très long, pour lui indéterminé, il fut réveillé de nouveau, non par un bruit, mais par un sentiment : par le

sentiment de la présence, autour de lui, de nombreuses personnes, qui causaient, avec animation, mais à voix basse, à cause de lui. comme si elles aussi, elles encore, se fussen't méfiées.

Cette méfiance, par une manière d'instinctive représaille, provoqua la sienne; et comme pour se mettre en défense, il se réveilla, volontairement. Il lui sembla qu'il remontait, à bout de souffle, du fond de son sommeil, ainsi qu'un nageur qui a plongé à pic remonte d'un vigoureux effort à la surface de l'eau; et il ouvrit brusquement les yeux pour surprendre les ennemis qui l'environnaient. Il les entendit aussitôt se taire, lui qui ne les avait pas entendus parler. Il ne les vit qu'ensuite.

C'étaient des officiers en uniforme, plus nombreux qu'il n'y avait de places dans le compartiment, où Philippe soupçonna qu'ils avaient fait exorès de se réunir pour marquer qu'il leur importait peu de gêner le voyageur français. Ils évitaient cependant de le bousculer, sans doute parce qu'ils aimaient autant qu'il dormît, La porte du couloir était ouverte et la température le justifiait; mnis Philippe eut le sentiment qu'il s'expliquait la chose d'une autre façon, d'ailleurs sans pouvoir se préciser à lui-même comment il l'expliquait. D'autres officiers étaient dans le couloir, pressés à la porte, comme pour s'entretenir avec leurs camarades, mais ils ne parlaient plus ; et ce mutisme, dans

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l'attitude de la conversation , avait quelque chose de sai.sissant.

Lefebvre fit celle remarque, dont il n'apeiçut pas d'abord la raison suiïîsante :

— Ils ont pourtant bien vu que je dormais, que je ne faisais pas semblant 1

Et il se rappela — Dieu sait encore pourquoi — l'histoire, qu'on lui avait contée, d'une vieille dame chez qui un cambrioleur s'était glissé la nuit. Elle pensait avoir sauvé sa vie en feignant de ne pas l'entendre, de ne pas se réveiller. Plus tard, le gredin, confronté avec elle chez le juge d'instruction, lui avait dit :

— Oh 1 j'ai bien vu que vous ne dormiez pas, vous aviez les yeux trop fermés.

— Avais-jeles yeux trop fermés ? se demanda Philippe.

Il ajouta :

— Comme la nuit dernière.

Car il lui ressouvint de ce détail.

Il regarda ses compagnons de voyage avec assurance, presque avec défi. Ils le regardèrent avec une insolence tranquille; et ces regards échangés furent comme une silencieuse déclaration de guerre. Puis soudain, les officiers, comme s'ils s'étaient donné le mot, se remirent à parler tous ensemble, mais de choses indifférentes; et Philippe, qui entendait l'allemand, eut la certitude que ce n'était plus la même conversation que son réveil avait interrompue.

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La suspicion où il se sentait en butte lui fut intolérable, d'autant que sa conscience, toujours inquiète, s'avisa de lui reprocher d'y avoir peut-être donné lieu. Il se détourna vers la fenêtre, mais sitôt qu'il ne vit plus les figures, il eut le sentiment que tous ces gens se demandaient :

— Qu'est-ce que le Français regarde par la fenêtre ?

Impatienté, il se leva, comme pour aller se dégourdir les jambes, et dut murmurer, de mauvaise grâce, quelques Pardon qui lui écorchaient les lèvres. Dans le couloir, la circulation n'était guère plus facile, et il dut s'excuser encore, à plusieurs reprises. Il n'y avait là que des officiers, et des officiers dans tous les autres compartiments, qui étaient complets. Philippe ne pouvait se défendre d'y jeter, chaque fois qu'il passait devant une porte, un regard, furtif, aussitôt repris ; et il se disait :

— On se demande à quel titre, de quel droit le Français inspecte.

Il était aussi gêné, confus que s'il eût été pris en flagrant délit d'espionnage ; et de surcroît, il s'avouait que, si l'on n'avait pas raison à la rigueur, on n'avait pas non plus absolument tort d'imaginer qu'il espionnât.

Il s'en retourna, excédé, vers son compartiment, d'une allure gauche, marmottant ce machinal Pardon auquel on ne répondait pas. Il reprit sa place, ouvrit un livre, ne put lire et

sentit que cela se voyait. Il posa le livre, ferma les yeux, mais le pommeil ne revint pas. Malgré le petit nombre de ses idées et de ses impressions, toujours les mêmes et répétées à l'infini, le temps ne lui paraissait pas long, lui paraissait au contraire fuir avec iine rapidité A^ertigineuse. Quand le garçon du restaurant appela les voyageurs pour le déjeuner, il lui sembla qu'il venait à peine de prendre son thé du matin.

Lorsqu'il entra dans la salle à manger, il crut entrer dans un mess. Il était seul en vêtement civil, et toutes les tables étaient occupées. Pour se donner une contenance — et il lui fut encore très pénible de songer qu'il ferait bien de s'en donner une, — il consulta son indicateur. Cette fois, il n'y avait pas une minute de retard, la marche du train était parfaitement régulière.

Il essaya d'expédier son repas pour s'échapper, retourner dans son wagon avant les autres, et y demeurer du moins quelques instants seul, se recueillir; mais il avait compté sans la disci- T)line prussienne : on lui présentait les plats à son tour, il n'avançait rien, même d'en sauter un. Tout le monde se leva de table ensemble et la dislocation se fit après le café. Philippe eut alors le sentiment d'être tout de bon « au service de l'Allemagne », enrôlé de force par le sergent recruteur, comme Candide chez les Bulgares. Cette pensée bizarre lui causa une

lassitude, un découragement, qui le conduisirent à la résignation d'abord, puis enfin au sommeil; mais il s'endormit préoccupé d'une idée fixe :

— Comment cela est-il possible?

D'ailleurs, il ne pouvait déterminer cette chose dont la possibilité l'étonnait. Il avait, en dormant, une sensation cruelle d'étoufFement, d'oppression, qui, s'il avait été chez lui, sur son lit, aurait sufïï à le maintenir éveillé.

Combien d'heures ou de minutes dura ce nouveau sommeil? Il en fut tiré par le sentiment que le train s'arrêtait, ou plutôt était arrêté depuis quelque temps, — depuis un temps si long qu'il fut tenté de rouvrir les yeux. Il ne les ouvrit qu'un peu plus tard, quand il songea que maintenant il devait être arrivé dans cette partie de la Prusse orientale dont jadis la laideur morne, la pauvreté revêchc avait rebuté même sa pitié, — cette pitié, cette grande charité sauvée de son enfance, toujours prête à pleurer sur les jouets meurtris, sur les objets difformes, sur tous les souffre-douleur inanimés auxquels il prêtait une âme consolable. N'était-ce pas le cas de profiter de cette station pour regarder enfin le paysage dont pas une fois depuis le matin il ne s'était soucié, pour éprouver s'il reconnaissait, s'il méprisait encore ce pays laid et pauvre, et si, comme autrefois, il jouissait de le mépriser?

Enfin, il se tourna vers la vitre à côté de la-

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quelle il était assis, et il observa une chose extraordinaire : on avait baissé tous les stores. Il remarqua — ce qu'il avait bien vu en ouvrant les yeux et avant de tourner la tête, mais à quoi d'îibord il n'avait pas attaché de signification, — il remarqua que tous les officiers, sauf un seul, étaient sortis; sans doute pour aller regarder aux vitres des autres compartiments, dont les stores n'étaient pas baissés. Et pourquoi un seul était-il resté auprès de lui, sinon pour le surveiller, pour l'empccher de regarder dehors? Cette insolente — et hypothétique surveillance le révolta. Il leva brusquement le rideau. Il crut bien entendre grogner son garde du corps. Mais, après tout, quel droit avait-on de l'empêcher de regarder dehors? Et en elTet, le garde se contenta de grogner. Il ne hasarda pas une remontrance, qui eût été mal reçue. Et Philippe put librement voir.

Il comprit que le train où il se trouvait était arrêté sur une voie de garage, et il vit, comme hier avant d'arriver à Berlin, passer à la file, à une allure très lente, trois, quatre convois qui allaient dans le sens opposé. Les Avagons, peints en gris, semblaient des boîtes hermétiquement closes; les inscriptions, en noir, « hommes », (( chevaux », après tout, ne prouvaient rien : contenaient-ils réellement des hommes et des chevaux, ou des marchandises, — « du matériel »? — se dit Philippe. Mais un cinquième convoi qui suivit, après un intervalle de temps

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assez long, ne pouvait lui laisser aucun doute. Celui-là transportait du matériel d'artillerie. Philippe vit les gueules des canons dressées.

Presque aussitôt après, le train de voyageurs se remit en marche, avec une morne lenteur. Philippe sentit que l'on passait sur une aiguille : évidemment, on quittait la voie de garage pour reprendre la voie principale ; mais le mouvement ne s'accélérait toujours pas, comme si l'arrêt précisément eût été à quelque cent mètres de la gare oii maintenant on entrait ; et il aperçut en effet l'extrémité d'un quai. Le train s'arrêta encore, et bien que les bâtiments de la gare parussent être assez loin , tous les officiers se mirent à retirer des filets leurs nombreux bagages à main, pour descendre là.

Comme cette opération menaçait d'être assez longue, il fit réflexion que rien ne l'empêchait de descendre aussi, de se promener — en liberté — sur ce quai, à portée du marchepied de sa voiture, prêt à y remonter vivement au premier signal. Il descendit; mais, cette fois, dans le brouhaha , parmi les appels croisés , joyeux, les raides poignées de main, les étranges accolades, personne ne prit garde à lui.

La gare était loin, mais non pas hors de vue, et Lefebvre la reconnut du premier coup d'œil. Cet édifice vaste et mesquin, d'un style médiéval absurde, tout rouge, flanqué de tourelles et couronné de créneaux, ces larges quai, ces monte-charges et ces escaliers qui aboutissaient

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à des couloirs souterrains, tout cela il le reconnut. C'était bien la gare colossale, militaire, de la petite ville pacifique, provinciale et somnolente où VAshlcy Bell Verein avait son siège, où vivait Lembach, où Bell avait séjourné, peut-être séjournait encore. C'est là qu'il avait débarqué un matin de jadis, et avait été accueilli respectueusement par M. le secrétaire général, M. le Prseses et M. le Cancellarius.

Mais ce matin-là. il s'en souvenait, il n'y avait qu'un vieux bourgeois, outre lui, dans le train, un gamin sur le quai, et dans l'immense vestibule de l'immense gare, M. le Prœses, M. le Cancellarius et M. le secrétaire général de l'A. B. V. Aujourd'hui tous ces vastes espaces étaient remplis d'une foule, et on comprenait pourquoi ils avaient été ménagés. Philippe ne l'avait-il pas compris dès son premier passage ? Il se rappela ses anciennes présomptions.

Des régiments entiers avec armes et bagages étaient alignés dans un ordre parfait, sur chacun des quais, et demeuraient, en silence, dans la position du garde à vous. Seuls remuaient et criaient, parmi les hommes, les officiers. Philippe vit approcher, pour ainsi dire : aborder, un train vide. Les diverses unités, préalablement rangées de manière à se trouver chacune exactement en face du wagon qui lui était assigné, embarquèrent, au commandement, avec une soudaineté qui le saisit. Il avait des souvenirs trop vifs, après trente ans, de son volon-

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tariat pour hésiter sur la nature du spectacle où il assistait. Il fil. malgré lui, une comparaison désobligeante, de ces Allemands si graves, dupes d'un simulacre, qui au besoin auraient entonné le choral de Luther, et des soldats Français, du moins ceux de son temps, gouailleurs, incapables de prendre au sérieux une mobilisation qui n'est qu'un exercice, de croire que c'est arrivé.

Il songea, par une association d'idées bien naturelle, à l'alerte d'autrefois, qui l'avait fait si brusquement quitter Oxford. 11 n'y pouvait songer sans penser à Lembach, et il eut alors une singulière illusion. Là-bas, il crut reconnaître son ancien camarade, son ennemi, en uniforme d'officier supérieur, allant, venant le long du quai, donnant des ordres. La suggestion n'était pas douteuse et ne pouvait tromper celui même qui, tout en la subissant, en éventait le grossier artifice. Philippe, de si loin, ne distinguait pas les traits de l'officier, sa tournure à peine, et la tournure de Lembach devait avoir passablement changé, depuis vingt ans. — Au reste, Lembach était officier de réserve, et maintenant, vu son âge, d'un grade supérieur. — Mais, justement parce que Lefebvre n'était pas à portée de reconnaître quelqu'un même qu'il eût bien connu, le doute profitait à son imagination. Si, au lieu de lui résister, il l'eût seulement aidée un peu, c'est l'hallucination qu'il eût ainsi provoquée. Il re-

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grettade n'avoir point de jumelle, puis songea :

— C'est alors qu'on me prendrait pour un espion.

Le train s'éloigna, le quai demeura vide, et après les mouvements de foule de tout à l'heure, le contraste fut frappant. Mais un autre convoi, peu d'instants plus tard, vint se ranger le long du même quai, en même temps que ceux qui devaient l'occuper s'alignaient, comme précédemment. L'aspect différent des wagons étonna Philippe, sans lui indiquer d'abord quelle sorte de train ce pouvait être ; mais le costume des figurants le lui révéla. Il y avait, celte fois, fort peu de militaires pour un nombre considérable de civils, surtout de femmes. Toutes portaient un uniforme, que l'on aurait pu d'abord prendre pour un habit religieux. Philippe devina qu'il voyait des infirmières, et murmura :

— Un train-hôpilal ! . . .

(Quoique les hôpitaux ambulants fussent ignorés en France à cette époque.)

Il songea que l'exercice de mobilisation, dont le hasard le rendait spectateur, avait décidément un caractère bien sérieux, puisque l'on poussait la mise en scène et le soin de la vraisemblance jusqu'à faire suivre d'un train- hôpital des troupes en manœuvres. C'est ce détail étrange, la vue de ces Avagons destinés à des soldats blessés, qui soudain précisa l'angoisse qui, depuis le début de son voyage, à son insu, d'heure en heure, montait en lui. Mais il en fut diverti

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aussitôt par une autre vision , celle-ci fantastique.

De loin, il vit errer sur le quai d'euibarquement, parmi les groupes, un petit vieillard, à longs cheveux blancs, à longue barbe blanche,

— enfin, l'idée que l'on se fait d'un centenaire.

— Petit. »^ Non. Grand. Très grand peut-être. Mais si voûté qu'il semblait à peine atteindre à l'épaule même des fenimes. Une femme, vieille aussi, — moins vieille, mais toute blanche, — grande et droite, suivait, d'un air inquiet, ses évolutions parmi la foule, comme on surveille, par derrière, à deux ou trois pas de distance, un fou qui ne se laisse pas accompagner. Philippe se rappela le vieux petit moujik qui se penche, prie entre ses dents et gesticule, au moment qu'Anna Karénine va se jeter entre deux wagons.

L'évocation de ce souvenir lui causa un émoi inexplicable, si violent que brusquement il se retourna vers le train d'où il était descendu et auquel il restait adossé, il regarda l'intervalle entre deux wagons, avec une terreur stupide — et une tentation vertigineuse de se précipiter.

Pour rompre cette espèce d'enchantement, il ferma les yeux, et ne les rouvrit qu'après s'être de nouveau retourné vers l'autre quai, où le train d'ambulance était maintenant comme pris d'assaut. 11 vit encore le singulier vieillard, et son Aniigone dissimulée, le moujik de Tolstoï ; et — la littérature appelle la

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liltéralure — il se rappela un poème d'entre les poèmes des Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, où Asliley Bell conte comment, pendant la guerre de Sécession, il rôdait autour des blessés et des mourants, appelé vers eux par sa fraternité insatiable, attiré aussi par l'odeur du champ de bataille et de l'hôpital.

Il n'en fallut pas davantage pour provoquer l'imagination troublée de Philippe à un nouvel égarement; et comme tout à l'heure il avait cru que cet officier de réserve inconnu était Lembacli, il crut voir, il vit positivement Ashley Bell et sa fille Florence ; celte vieille qui l'escortait.

A la fin, il fut excédé de toutes ces bizarreries, de ces fausses réminiscences, de ces fausses reconnaissances. Pour y couper court, il décida de remonter dans son compartiment, où au fait il allait peut-être avoir l'agrément d'être maintenant seul. Il était temps. Comme il sautait sur le marchepied, avec une récidive de peur de choir entre deux essieux, d'être broyé comme Anna Karénine, sans un coup de sifflet ou de cloche, sans un signal, le train se remettait en marche. Quand Philippe se fut hissé, à l'entrée du couloir il s'arrêta. Il se sentait en sûreté ; et avant de refermer la porte, se retenant d'une main à la barre de cuivre, comme le vieux petit moujik de Tolstoï, il se pencha.

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