DEUXIÈME PARTIE
Et il est d'autre part certain que toutes ces lois draconiennes n'ont pas empêché qu'en Amérique et en France les alcooliques n'aient augmenté; on va même jusqu'à affirmer que la loi du Maine fut bien plus une arme politique qu'une mesure d'hygiène ; et que la contrebande des boissons alcooliques, dont se rendent coupables souvent les législateurs eux-mêmes, qui la défendent, y maintient l'ivrognerie avec un surcroît de honte.
Eu France (56), l'impôt sur l'alcool, qui était do fr. 37,40 en 1830, a été porté successivement à 60 jfr. en 1855, à 90 fr. en 1860, à 150 fr. en 1871; et atteint actuellement la somme de fr. 156,25 par hectolitre d'alcool pur. Malgré cela, la moyenne de consommation par tête, de 11,45 qu'elle était en 1850 gagnait le taux énorme de 41,56 en 1892 (Claude, o. c),
La même constatation a pu être fiiite en Angleterre, où malgré la taxe exorbitante de fr. 489,20 par hectolitre d'alcool pur, la consommation a oscillé dans le Royaume-Uni de 1860 à 1880 entre 4,1 et 5,7 litres, pour se maintenir de 1880 à 1893 avec quelques variations de peu d'importance au taux de 4,5 litres. La légère diminution constatée dans cette dernière période doit certainement être moins attribuée à la taxe qu'aux 5,000,000 d'abstinents que compte l'Angleterre.
On n'a du reste pas lieu de s'étonner du peu d'efficacité des mesures fiscales, si l'on tient compte qu'à moins de taxes extraordinaires, elles n'atteignent que peu, ou très indirectement le consommateur. On s'en i*endra compte sans difficulté par le calcul suivant de M. Ch. Dupuy. « Supposons que le litre coûte, achat, droits de consommation et taxe de rectification tout compris, environ 4 francs. On sait qu'avec un litre d'alcool on peut faire deux litres et demi d'eau-de-vie. Or, im litre contient de 30 à 40 petits verres, mettons 33 à 3 centilitres r un. Du litre d'alcool il aura donc été fait 2 litres et demi d'eau-de-vie et 82 petits verres. A 10 centimes le petit verre, le débitant encaisse fr. 8,20. C'est fr. 4,20 au-dessus du prix de revient, la marge est grande et il y a place pour le bénéfice à la fois du détaillant et du marchand de gros > (Claude).
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Mais, cet insuccès tient surtout à ce qu'aucune loi répressive ne peut réussir complètement quand elle va contre le courant de nos instincts, parmi lesquels prédomine surtout le besoin d'excitation psychique que l'on puise dans le vin, besoin qui va grandissant avec les progrès de la civilisation (Voir: Homme criminel, vol. H); c'est pour cela que lorsque les pauvres mineurs de Glasgow, n'ont pas assez d'argent pour s'acheter de l'eau-de-vie, ils recourent au laudanum; et que les indigents de Londres en font autant quand ils ont faim (1) : en Irlande, lorsque les prédications du père Mathew détournèrent le peuple des boissons alcooliques, il s'adonna improvisément à l'abus de l'éther, auquel le bon pasteur n'avait pas pensé.
« Ceci, disaient-ils, n'est pas du vin, ce n'est pas du gin^ ceci ne nous a pas été défendu par le père Mathew, et nous met en gaieté pour peu de centimes, nous pouvons donc en user » . Et ils en usaient jusqu'à l'ivresse (2): ils en absorbaient jusqu'à 7 et 14 grammes, et les obstinés jusqu'à 90 grammes.
Le vrai idéal d'un législateur prévoyant et philantrope dans le combat contre 1' alcoolisme, serait donc de fournir au peuple une excitation intellectuelle qui ne lui corrompît ni l'esprit ni le corps, et qui n'ait pas les dangers de l'alcool.
On discute, par exemple, les subventions pour les grands théâtres; pourquoi ne subviendrait-on pas aussi des spectacles au profit du peuple?
Il serait juste de refuser les premières qui ne sont en faveur que des riches, et d'accorder les secondes qui procureraient
(1) CoLKiNS calcule qu'en 1867 on consomma aux États-Unis 78,000 livres d'opium pour s'enivrer (Opium and opium eaters 1871, Philadelfia). Dans le Kentucky la législature ordonna par un édit, que quiconque par l'abus d'opium, d'arsenic ou de drogues excitantes, se serait rendu incapable de se diriger, serait placé sous tutelle ou renfermé dans un asile comme les ivrognes habituels (Fazio, Dell'ubbriachexxa, 1875, pag. 370). A Londres, on introduisit en 1857, 118,915 livres d'opium, en 1862, presque le double, 280,750 ; et plus encore dans les centres industriels du Lancashire (Fazio, op. cit,),
(2) C'était un mélange d'éther éthylique et méthylique.