‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 119 sur 205 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tiJes de rhomme; effet d'une pitié intermittente ou du caprice 4\i moment, elle n'atteint jamais complètement son but et empêche que de puissants efforts individuels proportionnés aux besoins, vu toute l'amplitude de l'abîme, puissent la combler: et alors même que le riche veut restituer par sa voie, une pai-t ou même tout ce que très souvent il a soustrait au plus grand nombre par des moyens tout autre que honnêtes, il ne petit y parvenir; c'est comme si après avoir tondu un agneau on prétendait lui recoller la laine sur le dos; l'intention serait certainement bonne, mais cette laine coupée ne le réchaufferait plus.

Les ^/4 des misères, en effet, échappent au remède : et celles qui peuvent être secourues le sont mal et insuffisamment, sans compter que les dépenses administratives des œuvres de bienfaisance font perdre le tiers des rentes qui vont encore s'accumuler dans les caisses des riches pendant que ces institutions continuent, sous le prétexte de la charité, d'asservir le pauvre à la glèbe de l'église : c'est ainsi que j'ai vu refuser 4qb secours à une famille, seulement parce qu'un de ses membres avait lu un journal qui n'était même pas irréligieux; et que bien des fois pour un pain, les malheureux sont obligés d'assister jusqu'à trois fois dans la journée aux pratiques religieuses en perdant plus de temps qu'ils n'en mettraient à gagner de quoi se rassasier en travaillant.

Et puis, quelque déguisée qu'elle soit, la charité blesse toujours la fierté humaine: elle n'arrive pas à secourir celui qui en a le plus besoin, mais qui, étant plus délicat, ressent plus vivement la honte de l'aumône. Elle avilit Thomme au lieu de le relever en éteignant dans son cœur tout sentiment de dignité personnelle et en lui ôtant toute initiative pour lutter et conquérir son propre droit à la vie. Et quelque grande que soit d'ailleurs la misère, l'égoïsme humain est encore plus grand; et la charité n'est qu'une digue de paille qu'on tenterait envain d'élever contre le flux débordant de la misère et du vice.

Il y a dix-huit cents ans que la parole évangolique, qvod svfperest date pauperibuSj à été prêchée, et cependant les

niaiix et les misères sociales sont toujours de plus en plusgrands. Si cette maxime ne fut pas écoutée alors que le sentiment religieux était encore très vif et général, comment le pouiTait-elle être aujourd'hui, dans des conditions aussi défavorables, dans une société comme la nôtre, oii chacun est obbUgé à ne penser qu'à son propre intérêt?

Autrefois, quand dominait la petite propriété, que les communications étaient peu développées , le propriétaire et le chef d'atelier pouvaient fort bien donner toujours on presque toujours du travail aux gens peu nombreux, qui en demandaient. Mais allez dire maintenant aux directeurs des grandes usines de donner du travail à tous les désoccupés qui frappent à leur porte. — Ils vous répondront ~ et avec raison — que s' ils suivaient votre conseil, ils feraient faillite au bout d'une semaine. Or, en admettant que le sentiment de la charité puisse prévaloir, que peut l'aumône des particuliers contre le fléau de la désoccupation et do la misère qui dans la société moderne frappe fatalement une multitude immense et toujours croissante de personnes?

Ainsi^ toutes les meilleures institutions : stations alpines, hôpitaux, etc., pour la cure des enfants pauvres, ne font abaisser la morbidité et la mortalité que du 50 au 47 %; or, en empêchant le ti-avail nocturne des jeunes et des enfants, en donnant la réfection scolastique, vous verrez cette morbidité et cette mortalité des ouvriers diminuer dans des proportions bien plus considérables qu'avec toutes ces institutions.

Charité et besoin sont entre eux comme deux lignes parallèles, deux courants qui ne peuvent jamais se rejoindre^ tandis que lorsqu' on a recours aux intérêts humains, ayant l'égoïsme pour allié, la distance peut se combler. C'est ainsi que l'application des huit heures de travail, tout en ménageant Les forces de l'ouvrier, permettra d'en occuper un plus grand nombre tout en fournissant une production plus perfectionnée. L'ouvrier maintenant absorbé par le dur labeur de l'atelier qui le tue, pourra s'occuper de sa famille dont il n'a maintenant que la lourde charge sans en connaître les douceurs et

DEUXIÈME PARTJE 351

acquérir une plus grande culture qui sera une arme nouvelle contre le crime.

C'est par le travail ôquitablement distribué entre tous les désoccupés, bien plus que par la charité, que l'on améliorera les conditions de la classe pauvre et qu' on la moralisera. Les services collectifs, qui maintenant ne sont bornés qu'à l'école, à l'illumination, aux bains et quelquefois à 1' hospitalisation et aux tramways, étendus dans le môme sens à l'alimentation, ;\ l'habitation, aux vêtements, seront le complet substitutif de l'ancienne charité, et le vrai préventif de tous les crimes d'occasion; en prévenant les excès et les dangers de la pauvreté et de la richesse, ils seront utiles à toutes les classes; car, r insecte et le microbe qui propagent l'infection du pauvre dans la maison du riche sont vi-aiment les Euménides qui vengent l'oubli du pau\Te par le riche, tout à fait comme la famine née de la spéculation du riche, multiplie chez le pauvre les épidémies qui finissent par frapper celui qui les a causées; on peut en dire autant d'une grande quantité de crimes d'occasion provoqués par le délaissement du pauvre par le riche, qui finit lui-même par en subir les conséquences sous forme de larcins, crimes anarchiques, assassinats et révoltes.

Religion.

Il est temps, désormais, do se débarrasser do cette tendance atavique qui a survécu inobservée même chez robservateur le plus positiviste et qui nous fait regarder la religion comme une panacée univereelle du crime.

Kappelons-nous combien nous avons été longs à nous affranchir du joug religieux, d'oii émanaient et sur lequel se fondaient, non seulement la morale, mais toutes les tentatives d'art et de science, si bien qu' on ne pouvait ôtre peintre, sculpteur, poète, architecte ou médecin sans être prêtre (Spenxer). Mais à la tin, Fart et la science, ces nobles plantes grandies modestement à Tombre du temple, s'affranchirent complètement de son influence; et au prêtre, qui jusque-là avait dominé toutes les connaissances, il ne resta même plus le monopole de la morale et de la charité; car beaucoup professent unt* charité et une morale libres de toute rehgion; et de toutes parts désormais, surgissent des sociétés de pure éthique, libres de tous rites.

Nous ne pouvons, donc, trouver dans la religion — commi» elle est du moins comprise dans les pays latins - un remède conti'e le crime.

« C'est que, disons-le avec Sergi (1), la morale vraie est instinctive; le sens moral est comme le sentiment de pitié:

(1) Tribuna yiudi\iaria^ 1S9G.

Page 1