‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 121 sur 205 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

convertir ses anciens camarades de Moulbeiry: elle parla aux 1500 détenus d'Aubum. — « Qu'avons-nous gagné, leur disaitelle, à servir le démon : prison, misère, mépris et maladies. — Quand j'étais si mauvaise, aimant à me faire craindre des autres, j'avais souvent peur et ne me serais pas mise au lit sans une lampe brûlant à côté do moi. Le matin je me demandais si je ne coucherai pas en prison le soir.

« Je me rappelle lorsqu'une dame me dit: Avez-vous trouvé Jésus? je lui répondis: Non^ est-ce qu'il perdu ? car, je haïssais les protestants. Ma religion était de pure forme (catholique).

« Si vous me demandez combien de temps cela m'a pris pour abandonner sans retour ma vie de péché, je vous répondrai : Environ trois minutes, le temps de demander à Dieu de le faire » .

En 11 mois elle en convertit plus de 100.

Elle mourut de phthisie dans l'anrée — et le bruit qu'elle souleva autour d'elle fut si grand, qu'après sa mort 80 de ses complices devinrent ou parurent devenir honnêtes (1).

Je ne garantis pas la conversion de ces derniers, mais celle de Délia est certaine ; on en trouve la preuve dans la transformation de sa physionomie qui est contrôlée par la photographie. — Mais avant tout, si Ton se rappelle qu' elle fut conduite à la prostitution et au délit par un viol commis sous l'influence d'un narcotique, qu'il n'y eut pas de précocité ; et que même dans sa vie de délit elle se faisait la protectrice des faibles, si l'on pense à tout cela, elle apparaît bien plus une criminaloïde qu'une criminelle-née. Quoiqu'il en soit, la promptitude de sa conversion (ce fat, dit-elle, l'affaire de trois minutes) sous Tinfluence d'une impression suggestive etl'ardeiuqu'elle y apporta, prouvent que dans ce cas, la passion religieuse en état naissant, étouffa toutes les autres passions.

Mais il est évident que de pareils cas, absolument individuels, comme celui qui me fut cité par les Baptistes, d'un voleur vagabond et ivrogne, qui, sous l'impression des sermons et des

(1) Délia, dite V Oiseau Bleu, par E. M. Whittemob, Genève, 1894.

exemples des missionnaires, se convertit tout à coup et s'enrôla dans leurs rangs en persistant dans le bon chemin (1), ne prouvent rien en faveur de la religion et ne peuvent être cités à Fappui de son efficacité dans la cure de la criminalité comme elle est organisée chez nous, oii ces féconds fanatismes n'auraient aucune prise.

Si Ton veut bien, d'ailleurs, remarquer que ces miracles se produisent surtout parmi les Anglo-Saxons et parmi les Suisses, on sera forcé de conclure, que l'influence que nous attribuons à la religion, est due en réalité à la race et à la civilisation avancée, qui porte ces peuples vers de grands idéaux et de nobles fanatismes, tandis qu'avec le développement de la culture, le sentiment religieux j va chaque jour en s'affaiblissant; c'est ainsi qu'on trouve des preuves de noble fanatisme dans les sociétés pour la Culture éthique (Pfukgst, Ueber die Oesellschaft fur Ethische Kultur^ 1896), et chez les Bons Templiers qui sont des sociétés éthiques et anti-alcooliques plutôt que religieuses.

« Dans les pays calvinistes, écrit Ferrero, la religion recrute des milliers de fanatiques, qui sous les noms et les théories les plus diverses s'agitent fébrilement, non en l'honneur d'an rite, mais pour sauver les âmes humaines.

« En Italie comme en France on ne réussit jamais à déterminer un grand courant de protestation morale contre certaines des plus douloureuses iniquités sociales : et les esprits enthousiastes et actifs doivent chercher ailleurs un champ plus fécond où déployer leur énergie » (Ferrero, Vita rruh derna, 1893).

Considérons par exemple la Salvation Army (2), institution créé par Booth, sous les formes extérieures les plus excentriques; hiérarchie militaire, uniformes bizarres, naïves, mais

(1) Autrefois et maintenant^ Confessions, Genève, 1895.

(2) Ti^th about the Salvation Army, of Arnold "Whitk, Francise Park and fFRRRARi, 1892, London. — Booth, Ldght in darkest England, 1892, London.

dans les intentions les plus saintes et pleinement réalisôes. C'est une sorte de secte qui a pour but de prévenir et de combattre le vice et le crime, même avec les armes les plus étranges. Elle lutte contre Talcoolisme avec des meetings, des hôtels de tempérance à bon marché, des elevators^ des cuisines populaires qui ont distribué en 1895, 3.396.078 repas; elle combat le vagabondage avec des dortoirs qui donnent asile chaque nuit à plus de 4100 personnes^ et où sont ternis le soir des meetings où se fait le plus de sauvetages.

On met à la portée des malheureux, tous les moyens possibles pour les tirer de la mauvaise voie, on les inscrit aux bureaux de placements qui dans la seule année 1895 trouvèrent des emplois à 19.372 personnes, ou bien, on les reçoit dans les elevators^ établissements spéciaux ou ils sont occupés à des travaux rétribués ou initiés à un métier s'ils n'en connaissent aucun, jusqu'à ce qu'ils puissent être placés chez des particuliers ou dans les fermes-villages de la Salvation Army^ ils restent alors en relation avec la maison pendant 4 ans.

Pour les condamnés, la Salvation Army tient des conférences dans les prisons; elle en enrôle les meilleurs sujets comme soldats dans ses rangs, en admet une autre partie dans un étabhssement spécial, où l'on essaie de refaire leur éducation morale et pratique, tout en les initiant à un métier: de là, ils passent dans les elevators^ ensuite dans les maisons privées et aux fermes-villages, etc.

L'armée possède encore, outre cela, 84 bureaux poiu: les misérables, qui ont pour mission de combattre le vice corps à corps : ils visitèrent dans une année environ 58.723 familles pau\Tes dans les maisons privées, 15.702 personnes dans les Public'houses^ et 7.500 dans les Lodging-hoiises^ en y assistant au moins 3887 malades; elle possède des institutions spéciales pour les enfants, qui sont expédiés le plus vite possible- dans les colonies.

Pour les femmes, l'armée dispose de 9 dortoirs spéciaux et de 13 Rescue homes (qui arrachent presque matériellement les femmes aux cabarets et aux Lodging-houses) elle en em-

ploie 1556 à un travail à leur choix, et après un certain temps les envoie dans les maisons privées ou dans les fermes de la Salvation.

Il est curieux de voir comment ces nouveaux soldats de la charité pénètrent partout sans violence; leurs maisons, leurs elevators^ leurs fermes sont ouvertes ; qui veut y entre et qui veut en sort, et celui qui en est sorti, s'il y retourne est toujours accueilli comme Fenfant prodigue et jouit d'une liberté complète.

Citons encore les Wellesleiens, dont on peut dire la même chose. Lorsque Mearms, un de leurs adeptes, eut révélé par une enquête les horreurs de la Londres pauvre, ils se jetèrent à corps perdu à convertir les vicieux et les alcooliques (1).

Hugues, un de leurs grands apôtres, prêchait : « Nous ne devons nous occuper de sauver les âmes jusqu'à oublier de sauver les corps > et avec l'accent de la conviction la plus profonde, il entraînait des centaines de personnes qui se déclaraient converties et les confiait au pasteur.

Us choisissent les heures où les hommes sont le plus en danger, les heures sociales comme ils les appellent, de 9 à 11 h^®* et les invitent à des soirées où ils leur offrent les meilleurs traitements, se mettent en relation avec eux et leur font signer le serment de tempérance. Ils visitent les lieux les plus infectes, les bouges ; où leurs sœurs découvrent et sauvent les femmes en danger. Une d'elles voit un jour ime jeune fille entraînée au cabaret par un homme vicieux, elle l'affronte et lui dit : « Souviens-toi que tu es femme » et elle l'embrasse au front, et cotte fille, émue, lui répond : c Je n'entrerai jamais plus dans un cabaret, mais recueillez-nous toujours le soir si vous ne voulez pas que nous retombions dans le mal » .

(1) Rev^ue du Ckristianis. praticante, 1890-95. Vais. — Mocom Taylor, Portraits and pictures of the West, London, Mission, 1893. — Mbabms, The bitter cry of the oiUeast. London, 1893.

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Dans V Association protestante pour Vétvde pratiquée de la qv/estion sociale, on trouve des partisans de la participation des ouvriers aux bénéfices du capital, et dans celle de l'assurance contre les infortunes du travail se trouve Lord Shaftesbury, qui transforma les conditions des mineurs en Angleterre (1).

L'ordre des Bons Templiers fondé à New-York en 1862 •et celui de la Croix Bleue, fondé à Genève en 1877, comptent: le premier 500,000 et le second 10,000 membres, auxquels on ne demande que de s'abstenir pour un temps déterminé, 15 jours ou un mois, de toute boisson fennentée, et l'on y réussit.

Tout cela nous explique pourquoi dans les pays protestants, surtout en Suisse et en Angleterre, l'alcoolisme est en décroissance, tandis qu'il augmente dans les pays catholiques.

Peut-on dire que nos Salésiens et nos Sœurs en aient obtenu autant?

Loin de là, pour obtenir de pareils résultats, et même pour les chercher il feut un degré d'idéalité auquel n'atteignent pas les \îeilles races, qui se renferment et se cristallisent dans les rites, et n'aboutissent qu' à un dictateur quel qu' il soit pape, général d'un ordre ou saint.

C'est un fait que j'ai directement démontré en exposant parallèlement l'œuvre de Don Bosco et celle du docteur Barnardo. En Italie, nous voyons combattre utilement le délit par quelques rares individualités, lorsque, comme des fragments planétaires, elles sont dissidentes comme Lazzaretti, ou du moins lorsqu'elles ont eu pour quelque temps leur centre d'action en dehors de l'orbite de l'Église officielle, comme Don Bosco et comme Saint François d'Assise et constituent dans le moment une vraie religion nouvelle, vive et palpitante, qui en peu de temps formerait un schisme, si chaque fois n'y pensait à temps la puissante pieuvre de Rome. C'est pour cela que

(1) Tra/oattx du Congrès de Montattba9i, — Paris, 1885.

des saints comme Don Bosco et comme nous voulons le croire, jusqu'à preuve contraire, M. Bartolo Longo, ne surgissent pas sans avoir rencontré, de toutes parts, des obstacles, jusque dans ces autorités ecclésiastiques qui devraient les placer sur les autels; c'est pour la même raison que lorsqu'ils veulent s'élever jusqu'à la modernité de notre époque, ils n'y réussissent qu'à demi; et au lieu d'acheminer les abandonnés dans les métiers les plus utiles, sur une large échelle, en organisant desémigrations, des défrichements de terre, comme l'a fait le docteur Barnai-do, ils n'aboutissent qu'à créer d'immenses couvents parfaitement organisés et à transformer des vagabonds en prêtres ou en adeptes des écoles classiques, qui ne sont ensuite que des déclassés. Ce sont des saints, en somme, d'une époque qui n'est pas la notre, dont l'œuvre, quelque vaste qu'elle soit, est disproportionnée à l'immensité des besoins et atteint trop rarement jusqu'aux racines du délit; et quelque admirables qu'ils soient parleur génie et leur sainteté, ils doivent se conformer aux volontés de Tautorité supérieure et montrer d'avoir plus à cœur le triomphe du rite du Dieu de Rome, que celui de la vertu, si non ils sont supprimés. — C'est ainsi que Don Bosco avait pour but final de créer des prêtres salésiens. — De même que B. Longo (qui signe comte, commandeur) a pour but d'honorer la Madonne de Pompeï. Or, si en donnant un métier et une éducation certainement morale aux abandonnés ils réussissent à empêcher que quelques criminels par occasion deviennent de véritables criminels, ils ne sauraient de cette manière sauver le vrai criminaloïde ni le criminel-né.

Ajoutons enfin: que le rituel, la formule liturgique, s'impose toujours dans ces institutions, bien plus que les règles nécessaires à la vie pratique.

D'autre part, dans la charité latine, la coopération du pubHc n'est presque jamais associée à celle du fondateiu-, elle ne s'y manifeste jamais personnellement, elle est par suite moins int^^essée et moins efficace; tandis que de son côté l'action de ces grands apôtres est subordonnée complètement à Tin-

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