‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 16 sur 205 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Bagehot écrivait : « Pour se persuader que les instincts délicats vont toujours en diminuant à mesure qu'on descend l'échelle sociale, il n'est pas nécessaire de faire un voyage <îhoz les sauvages; il nous suffit de parler avec les anglais de la classe pauvre, ou bien avec nos propres domestiques (1).

En second lieu, si la ciiminalité de la classe riche est un phénomène pathologique qui indique la vicieuse et vieille organisation sociale qui nous régit actuellement — celle de la classe infime, au contraire, peut paraître à son tour l'annonce précoce d'une ère nouvelle prête à surgir.

C'est pour cela que la première a tous les caractères de la ruse sénile; l'autre tous les caractères imprudentes et audacieuses de tout ce qui se sent jeime et fort.

Enfin la classe riche, si non par le nombre, du moins par sa force et par les bases sur lesquelles elle s'appuie, constitue la nugorité ; — la classe pauvre, au contraire, représente la minorité. Or c'est un caractère psychologique de toutes les minorités d'être plus audacieuses, plus violentes que la m^orité. Elles doivent conquérir, pendant que cette dernière n'a plus qu'à conserver ce qu'elle a acquis ; on a plus d'énergie pour acquérir un bien ou atteindre un but lointain que pour le garder quand on le possède. La victoire énerve et amollit, pendant que le désir de vaincre centuple le courage (Sighele, op. cit.).

C'est là la reproduction collective du fait individuel pour lequel l'homme assailli par plusieurs individus déploie une énergie qu'il n'aurait pas, si d'autres luttaient avec lui pour le défendre : c'est la nécessité de la défense qui redouble les forces do celui qui est seul et se sent plus faible ; c'est l'instinct de sa conservation qui s'éveille plus puissante devant le danger et qui prête à l'organisme le courage du désespoir.

Dans le domainet du crime, cette loi de nature ne pouvait manquer do se manifester parmi les classes infimes, qui devaient

(1) Baokhot, Lois scientifiques du développement des nations \ Paris

lutter contre des adversaires bien plus puissants qu' elles, et suppler à leur propre faiblesse par la violence et l'audace des moyens.

Que la civilisation ne puisse faire autre chose que changer le caractère et peut-être accroître le nombre des crimes, c'est un fait que l'on comprend aisément, quelque pénible qu'il soit de l'avouer, quand on a vu combien est plus utile à l'attaque qu'à la défense le progrès de l'instruction.

2. — Agglomérations. — Aux raisons que nous venons d'énumérer viennent s'en ajouter d'autres d'un ordre difTérent.

La civilisation, grâce aux chemins de fer, aux concentrations bureaucratiques, commerciales, etc., tend sans cesse à agrandir les grands centres et à surpeupler les villes principales. Et comme on le sait, c'est toujours dans ceux-ci que se condense le plus grand nombre des criminels habituels. Ce malheureux concours s'explique par les plus grands profits, ou l'immunité plus certaine qu' offrent aux criminels les grandes agglomérations. Mais cette cause ne peut-être la seule, car si dans les capitales la vigilance est plus relâchée, la répression y est plus active et plus concentrée et si les tentations et les séductions sont plus nombreuses, les voies ouvertes au travail y sont aussi plus larges.

Je crois qu'il existe une autre influence plus puissante encore ; c' est celle de l'entassement qui par son seul fait pousse irrésistiblement au crime et à l'immoralité.

Il y a, écrit Bertillon, une espèce de tendance violente et morbide qui pousse à reproduire les sentiments et les mouvements que l'on voit surgir autour do soi. A cet égard beaucoup des causes exercent leur influence, telles que la jeunesse, le sexe féminin et surtout, dit M. 8arcey, la réunion de personnes sensibles qui rend plus vives les impressions naturelles que chacun ressent en soi-même ; Y air est imprégné de Topinion dominante et en subit les efTets comme dans les contagions, etc. — On aurait observé que môme parmi les chevaux, les agglomérations développaient les tendances à la sodomie.

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Toutes ces causes, jointes au parallélisme qui se manifeste toujours entre le développement des organes sexuels et celui du cerveau, et à la meilleure nutrition, nous expliquent en partie la grande augmentation des crimes de débauche, qui est un des caractères particuliers de la criminalité moderne et s'accorde avec l'accroissement continue de la prostitution, qui infeste surtout les grands centres. C'est pour cela que les femmes commettent plus de délits dans les pays plus civilisés. Elles sont presque toujours entraînées dans la faute, parla fausse honte de leur pauvreté relative, le besoin de luxe, les occupations et l'éducation presque viriles qui leur offrent les moyens et l'occasion de commettre des délits de même nature que ceux des hommes, tels que les faux, les délits de presse et d'escroquerie.

La civilisation fait augmenter quelques crimes, de même qu'elle rend plus fréquentes certaines folies (1) (paralysies, alcoolisme), parce qu'elle augmente aussi l'usage des substances

(1) En prenant, par exemple, la statistique du pays le plus avancé du monde — les États-Unis — nous voyous dans le précieux Oensus of United States {Compendium of the Tenlh Censtis (1S80) of the United States, P. II, pag. 1659) que les fous qui s'y élevaient à 15.610 en 1850, 24,042 en 1870 et 37,432 en 18 >0, montèrent en 1870 à 91,997, pendant que la population, qui était de 23,191,876 en 1850, atteignit 38,558,371 en 1890, 50,155,783 en 1810, c'-à-dire que pendant que la population redoubla en 30 ans, les aliénés s'élevèrent au sextuple ; plus encore, dans les derniers dix ans l'accroissement de la population fut du 30 *io et celui des aliénés de 155 **/o. — En Angleterre et Wales ils étaient, en 1859, 18,6 pour 10,000 ; 1885, 28,9 pour 20,000 ; 1893, 39,0 pour 1000. — En Italie (Arekivio italiano per le malattie nervose^ 1888 (Verga), on comptait au 1874 51 aliénés par 100,000 hab. ; en 1877, 54,1 ; 1880, 61,25 ; 1883, 67,7 ; 18S5, 60,0 ; 1888, 74,0. — En France (Bodio, Bulletin de V Institut international de statistique, 1889, pag. 112 et 123. — Di alcune statistiche sanitarie in Italia ed in altri Stati europei — Nota del dott. Raseri), ils étaient 131,1 per 100,000 hab. en 1883 ; 133 en 1884 ; 136 en 1888. — Ecosse et Irlande fournissaient, suivant Legoyt, 2,6 aliénés par 1000 bab. ; Scandinavie, 3,4 ; États-Unis, 3,3 {op, cit.). En Hollande, en 1856, ils étaient 5,9 ; en 1860, 6,4 ; en 1863, 7,5 (ScnxEKvooT, Verslag ovcr den Staad des Oestischten, 1865).

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excitantes, presque inconnues au sauvage et devenues un véritable besoin dans les pays policés. — Si bien que nous voyons aujourd'hui l'Angleterre et l'Amérique, ajouter à l'abus de l'alcool et du tabac celui de l'opium et même de l'éther; et que nous vîmes de 1840 à 1870, la consommation moyenne de l'eau de vie s'élever en France de 8 à 30 litres par an.

3. — Presse. — La civilisation, en favorisant la création et la diffusion des journaux qui ont toujours ime chronique scandaleuse, souvent même pas autre chose, crée une nouvelle cause d'émulation et d'imitation pour les criminels. — Il est triste de penser que le crime de Troppmann fit monter à 500,000 les tirages du Petit Journal et à 210,000 ceux du Figaro ; c'est sans doute pour cela que l'on vit presqu'aussitôt ce crime imité en Belgique pai* Moustier et en Italie; Voir l'étrange crime suivant.

Pendant l'absence du patron K. son coffre-fort fut forcé ; son commis aussitôt soupçonné fut arrêté, et l'on retrouva chez lui la somme soustraite, qu'il avoua d'ailleurs spontanément avoir prise, mais sans mauvaise intention. Il pouvait en effet, sans enfoncer de caisse, disposer de sommes bien plus importantes avec le consentement du maître, qui avait en lui une grande confiance : il n'était arrivé à commettre ce vol, dit-il, que pour essayer un coup qu'il avait lu le jour précédent dans un journal. Son patron, le sachant lecteur assidu de journaux déclara qu'il admettait cette excuse, et le reprit effectivement dès qu'il eut été acquitté.

En 1873 à Paris, Grimai décide de commettre un crime pour faire parler do lui, comme certains grands malfaiteurs dont il lisait les exploits dans les journaux ; dans ce but il tente un incendie et n'est pas cru coupable malgré ses aveux; il maltraite sa femme, qui en meurt, et se dénonce comme l'auteur de sa mort: mais do là encore il sort avec une sentence de non lieu : c'est alors que lui tombe sous les yeux le procès de la veuve Gras, et pour l'imiter, il jète de l'acide nitrique au visage d'un ami, qu'il tue, et s'en va i-a-

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