‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 40 sur 205 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

n'accroissent pas d'un seul point le monopole de la morale, et peuvent être, au contraire, un puissant instrument de méfait en créant do nouveaux crimes qui plus facilement peuvent échapper aux coups de la loi en enseigfnant, par exemple, aux criminels, à se servir des chemins de fer conmie en 1845 à Tiobert; ou bien delà dynamite, comme à Thomas; ou bien encore du télégraphe et* des lettres chilfréos, comme au vénitien Fangin, qui par ce moyen signalait à ses complices le courrier qu'ils devaient dévaliser.

Caruso avait coutume de dire, que s'il avait connu l'alphabet, il aurait conqui le monde : l'assassin Delpero, au pied de l'échafaud, déclarait que la cause de sa ruine avait été l'instruction que lui avaient procurée ses parents, et qui lui avait fait préférer Toisivetô au travail mal récompensé.

Enfin, tous les criminels apprennent par la lecture des procès, dont ils sont avides, à mettre en pratique l' art de leurs prédécesseurs. C'est ainsi, que sur 150 vagabonds, Mayhew en trouva 50 qui avaient lu Jach Sheppard et d' autres romans criminels ; et déclaraient que ces lectures leur avaient inspiré leurs premiers pas dans la vie du crime.

L n'est pas jusqu'à l'instruction supérieure qu'on nous dispense à nous autres Latins, chez qui le crime va toujours en augmentant, qui n'agrandisse souvent la plaie au lieu de la guérir ; surtout par les crimes politiques- — Nous vivons à une époque à laquelle les jours sont des années et les années des siècles, et nous voulons faire vivre les jeunes gens dans une atmosphère ancienne de milliers d'années.

Les intelligences les plus fortement trempées n'ont pas même tout le temps qu'U leur faudrait pour embrasser cette partie des connaissances qui sont nécessaires à tous (comme l'histoire naturelle, l'hygiène, les langues vivantes, la statistique) et nous voulons qu'elles l'emploient à apprendre à balbutier de travers des langues et des sciences mortes : et tout cela pour se perfectionner le goût, pendant que nous trouverions ridicule que l'on enseignât diu-ant dix ou douze ans à faire des fleurs ou des solfèges?

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Le torrent de la vie moderne, tout imprégné de faits, nous passe devant et nous ne le voyons pas.

Combien devront sourire nos neveux en pensant que des milliers de milliers d'hommes ont cru sérieusement que quelque fragment de classique étudié en bâillant et par force, oublié plus vite qu'appris, et pis encore, les arides règles grammaticales d'une langue ancienile, fussent l'instrument le plus précieux pour développer l'esprit et former le caractère du jeune homme, plus que l'exposition des faits qui devraient le plus l'intéresser et plus que la cause des faits eux-mêmes.

Mais, en attendant, on crée des générations dont le cerveau s'imprègne, et pour longtemps, de la forme seulement et non de la substance ; et plus que de la forme (qui au moins pourrait se traduire par quelque chef-d'œuvre), d'une adoration de la forme qui va jusqu'au fétichisme, et d'autant plus fausse, d'autant plus aveugle et stérile que plus long fut le temps qu'inutilement on j employa.

C'est de cette éducation que dérive cette adoration de la violence, qui fut le point de départ de tous nos rebelles, de Cola de Rienzi à Robespierre.

Toute l'éducation classique, qu'est-elle, si non une glorification continuelle de la violence sous toutes ses formes, qui commence à 1' apothéose de Codrus pour arriver aux régicides de Brutus

Sur ce point, tous les partis sont d'accord, tant le vice est profond : les cléricaux crièrent urrah au coup de poignard de Eavaillac ; les conservateiu'S aux fusillades en masse dos communards en 1871

Qui peut s'étonner après cela, si dans une société aussi saturée de violence, la violence éclate de temps en temps de toutes parts en éclairs et en tempêtes ? On ne peut impunément déclarer sainte la violence, sous prétexte qu'elle ne doit être apphquée que d'une manière déterminée ; tôt ou tard arrive qui transporte l'Évangile de la force d'un credo politique à un autre.

Je suis heureux d' avoir été précédé dans cette voie par

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mon illustre maître Taine, qui dans ses dernières pages donne un avertissement presque posthume à nos pauvres races latines, si glorieuses et si opiniâtrement attachées à ce qui est leur plus grande ruine.

« La vraie instruction, la vraie éducation, écrit Taine {1), s'acquieii: au contact des choses, aux innombrables impressions sensibles que F homme reçoit tout le jour dans le laboratoire, dans l'usine, dans le tiibunal, à F hôpital, devant les instruments qui entrent par les oreilles, par le ] par V odorat et qui, sourdement élaborées, s' organisent lui pour lui suggérer avant ou après, une combinaison e velle, une simplification, une économie, un perfectionnem» une invention. De tous ces contacts précieux, de tous éléments assimilables et indispensables, le jeune français privé et justement à Tàge plus fécond. Poui- 7 ou 8 an est renfermé dans une école, loin de Texpérience personn qui lui aurait donné une notion juste et réelle des cho des hommes et de la manière de s'armer dans la vie.

« C'est trop exiger des jeunes gens qu' à un jour dé miné, devant une chaise, ils soient en possession de toi les connaissances ; en efTet, deux mois après les exam( ils n'en savent plus rien; mais, en attendant, leur vigu mental déchue ; les sucs féconds se sont desséchés ; l'hon fait, ou mieux celui qui ne subit plus aucun changem^ devient étiqueté, résigné à tirer en long, à tourner indél ment la même roue.

Au contraire, les anglo-saxons (les seuls en Europe c lesquels, comme nous verrons, il y ait une moindre cri nalité) n'ont pas nos innombrables écoles spéciales ; chez > l'enseignement n'est pas donné par le livre, mais par la ch même; l'ingénieur, par exemple, se forme dans une ofiBc et non dans une école ; ce qui permet à chacun d' arri exactement au grade que comporte son intelh'gence : ouv ou architecte s'il ne peut s'élever plus haut, ingénieur si

(1) Eet'ue philosoph., 1894-95.

aptitudes le lui permettent. Chez nous, au contraire, avec les trois plans de Tinstruction pour Tenfance, l'adolescence et la jeunesse, avec la préparation théorique et scolastique sur les bancs et sur les livres, on n'a fait qu'augmenter et prolonger de plus, en vue de l'exariien, du grade, du diplôme, du brevet, la tension de l'esprit, pendant que nos écoles ne donnent jamais ce bagage indispensable qui est la solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs. Aussi l'entrée dans le monde de l'étudiant et ses premiers pas dans le champ d'action pratique, ne sont le plus souvent qu'une série de chutes douloureuses dont il reste endolori et quelquefois même estropié. C est une preuve rude et dangereuse ; son équilibre mental s'altère et court risque de ne pouvoir plus se rétablir : la désillusion a été trop rude et ti'op forte » .

L'instruction est enfin souvent une incitation au mal, en créant de nouveaux besoins et de nouvelles aspirations sans donner les forces de les satisfaire, et sui-tout en provoquant dans les écoles la promiscuité des bons et des mauvais éléments, promiscuité d'autant plus dangereuse là où l'instituteur lui-même devient l'apôtre du mal, particuhôrement pour les crimes contre les mœurs, comme on 1' observe en Italie et en Allemagne (Oettingen, œuvr, cit.).

Et à cet égard je me ferai fort de l'opinion de Dante :

Cho dove l'argoinento délia mento S'aggiunge al mal volor cd alla possa, NessuQ riparo vi puô far la gonto (1).

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