PREMIERE PARTIE
Si Ton s'en rapportait à quelques statistiques, il est vrai très restreintes, on trouverait qu' il y a moins de criminels là où abondent les athées que là où, à égales conditions, dominent les catholiques et les protestants; ce qui pourrait bien provenir de leur plus grande culture, d'autant plus qu'en Europe les athées abondent surtout parmi les citoyens les plus instruits. De là une moindre propension au crime, alors même que le sens éthique et non le religieux est seul en honneur, parce qu'il faut une certaine dose d'énergie intellectuelle pour résister au consentement universel, une force d'inhibition, qui, de même qu'elle résiste à l'imitation, résiste aussi aux impulsions instinctives.
Eappelons comment Jolv, qui cependant invoque l'action moralisatrice des pratiques externes de la religion, nous cite la Normandie, où le respect de la religion rituelle est très répandu et où en même temps la criminalité est très élevée; il nous rapporte même ce proverbe en usage sur les habitants de la Lozère : Loxérien^ le chapelet d' wu main et le couteau de Vautre ; et cite ce fait arrivé dans l'Ardèche.
Deux groupes d' hommes se disputaient avec chaleur sur une marché, et déjà ils avaient levé leurs gros bâtons feiTés, quand tout à coup V Angélus sonna; les deux partis ennemis baissèrent aussitôt leurs bâtons, se découvrirent, firent le
signe de la croix et récitèrent V Angélus ; mais la prière
finie, ils ressaisirent leur arme et la bataille recommença do plus belle ; Joly observe qu' en France l'instruction religieuse est donnée avec plus de soins aux femmes qu' aux hommes, et malgré cela le nombre des filles mineures coupables n'est pas diminué; si une légère diminution proportionnelle se vérifia parmi les mineurs, ce fut, au contraire, parmi les garçons.
Reclus (Géographie universelle, U, 618) écrit qu'à Tre^Tiier existe une chapelle, où 1' on va invoquer de la Madonne de la haine, la mort de la personne détestée.
En parlant de la Sicile, l'avocat Locatelli dit: c H est impossible d'imaginer l'immoralité que devaient répandre dans
les classes pauvres ces milliers de religieux, pourvus de richesses et d'influence, oisifs et doués de l'esprit ardent et de la vive sensualité des peuples méridionaux. Pour eux, la séduction, l'adultère et l'inceste lui-même, étaient des péchés pardonnables: l'assassin qui révélait en confession son propre crime et qui s'excusait en assurant d'avoir été provoqué, ou d'avoir subi un dommage, ou bien, en accusant son extrême misère, était non seulement absous, mais encore dispensé d' en rendre compte à la justice humaine, même quand cette dernière avait frappé par erreur un innocent à sa place. Le témoin qui taisait au juge la vérité pour éviter \m péril, ou pour ne pas compromettre le prochain, était également certain de se réconcilier avec Dieu par l'intermédiaire du* confesseur. Le riche qui séquestrait ses propres femmes par une jalousie vraiment turque, était plaint s' il attentait à l'honneur d'une fille du peuple. Un homme, enfin, pouvait s'affranchir la conscience d'un faux, d'un péculat en payant à l'Église 32 francs et 80 centimes ».
D y a encore peu de siècles que les grands vicaires généraux des plus riches villes concédaient la permission de commettre l'adultère pour un an entier; dans d'autres villes on pouvait obtenir le droit de forniquer impunément pour toute la vie en payant un quart de vin à l'oflScier épiscopal qui en puisait le droit dans les décrétales du pape: dans le canon De Dilectissimis. On eut même 1' audace de présenter une supplique au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre l'infâme péché dans les mois caniculaires.
A notre époque, à Païenne, était encore en vigueur une bulle de composition^ qui fut annuUée par le proc. du Roi Tajani, le 23 décembre 1868, et par laquelle on était dispensé de la restitution de l'argent mal acquis, de quelque manière que ce fût, soit par faux, par écrit, ou par corruption, en payant des sommes déterminées à l'Eglise, etc. (1).
(1) Reproduit intégralement dans la 2« édition de mon Incremento del delitlo in Italia, 1879, Torino, Bocca.
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Dupin de Saint-André republia, en 1879, Les Taxes de la péniiencerie aposioliqtêe (édition déjà imprimée en 1520 par Toussaint Denis et en 1741 à Rome), dans lesquelles les crimes sont taxés suivant des tarife; établis par les papes Jean XII et Léon X; ainsi, un laïque qui avait tué un prêtre était absous en payant 7 gros, et 5 seulement s* il avait tué un autre laïque.
< Si un ecclésiastique forniquait avec des religieuses dans le monastère ou en dehors, ou bien avec des neveux, cousins ou filleuls, il n'était absous que moyennant 67 francs, 11 sous et 6 deniers.
€ Si c'était contre nature 219 francs et 14 sous.
< Une religieuse qui avait forniqué avec beaucoup d'hommes dans le monastère ou en dehors, 131 francs, 14 sous et 6 deniers.
€ L'adultère était absous avec 87 francs et 3 sous. Un laïque, pour adultère, avec seulement 4 francs, mais pour adultère et inceste 10 francs.
< Sous Jean XII l'inceste avec les sœurs et avec la mère coûtait 40 sous » (1).
Qui ne connaît les maximes des Jésuites du siècle passé, de Lacroix (1775), par exemple, dans lesquelles il est dit: € quoique la loi naturelle défende le mensonge et le meurtre, toutefois, dans certaines circonstances ils sont permis > et de Buzenbraun : « Celui qui est extrêmement pauvre peut prendre ce qu'il a besoin. Un pauvre peut aussi tuer celui qui lui empêche de prendre les sommes qui lui sont nécessaires ». Et de Maiorca qui autorisait le régicide. Et du Père Longuet : c On ne pèche pas contre la justice et l'on n'est pas obligé de restituer l'argent qu'on a reçu pour tuer ou pour blesser » (1).
Cependant, im fait me paraît certain ; c' est que plus les religions sont jeunes et en état naissant, plus leur pouvoir
(1) ViBomio PoLiDORO, Délia invenxione délie eose, — Biânqhi-GioviNi, Siorta dei Papi, Tomo XXI, 1864.
est moralisateur, parce que la lettre n'en envahit pas encore l'esprit, parce que l'enthousiasme des nouvelles idées préoccupe le sentiment et le distrait du crime, et enfin parce que, quelle qu'en soit leur origine, l'oi^nisme est alors plus libre des symboles et des formules qui entravent son activité.
C'est un fait qu'on observa chez nous avec Savonarole et avec les Vaudois ; et qu'on observe encore chez les nègres des États Unis, quand ils se convertissent au méthodisme ; ils renoncent alors à l'oisiveté et à l'infanticide, si bien que dans les districts où abondent les conversions, on voit augmenter notablement la population.
Et c' est un phénomène curieux que même les nouvelles sectes religieuses créées par de purs paranoïques comme le^ Lazzarettistes en Italie, les Quakers en Angleterre, apportèrent une diminution immédiate dans le crime ; même les Skopzi, qui ont pour religion la castration réciproque, sont renommés pour leur honnêteté; dans la Russie septentrionale les Bialoriztzi (Revue des Reines^ 15 octobre 1895) ne boivent pas d' alcool, ne fument pas; ils s' habilleut de vêtements blancs tissés de leurs mains et ne pratiquent que la vertu : il en est de même des Soutasewtzy, qui rejettent les prêtres, les images et les servitudes militaires, souflrant pour cela le martyre ; ils prêchent la guerre à la violence ; un d'eux alla jusqu'à poursuivre les voleurs pour leur échanger contre de la bonne, la mauvaise farine qu'ils lui avaient volée ; les Fils de Dieu croient que chacun étant son propre Dieu, il suffit d'adresser des prières à un voisin quelconque: ils se réunissent et dansent furieusement, en r honneur du Dieu jusqu'à ce qu'ils tombent exténués, et sont très honnêtes.
Les Weriginski ou Tolstoïens ne vivent que de thè et souvent ils se laissent battre par leurs compatriotes sans dire autre chose que « Dieu aide-moi », jusqu'à ce que leurs persécuteurs tombent à leurs pieds d'admiration.
Ces nouvelles sectes sont de véritables épidémies de sainteté et de vertu.
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C'est un fait étrange que dans la Bassie da Sod^ où naissent des sectes sanguinaires (sans doute par l'effet de la <:èaleur du climat, qui, comme nous savons, rend Thomme plus enclin à rhoniicide), ces sectes s'inspirent, elles aussi, malgré leurs mœurs féroces, à des sentiments d'une haute moralité : ainsi les Douchobortzi tuaient tons les enfants anormaux de corps ou d'esprit, par respect pour l'esprit divin qui les devrwt habiter : un de leurs chefs, Kapoustine, faisait enterrer vivants tous ceux qui trahissaient les dogmes de la secte, et dans un procès qui lui fut intenté on trouva à sa charge 21 homicides religieux. Tout cela nous apparaît plus que criminel ; et cependant, cette secte est contraire à la guerre et prêche que le czar ne règne que sur les fourbes et les criminels, et que les gens honnêtes, les vrais Douchobortzi^ n'ont que faire de s^ lois et de son autorité. — C'est de cette secte que naquirent les Molokani, buveurs de lait, ennemis des prêtres, des rites inutiles et des ornements ; tous instruits, très honnêtes, ils s'aident entre eux, n'ont pas de pauvres, et partout oii ils sont déportés ils transforment en jardins les lieux les plus inhospitaliers (Revue des Revues, 1895).
Les Mormons en Amérique étaient connus par leur activité et leur probité.
La contradiction, en somme, de l'influence tantôt grande et tantôt nulle de la religion, disparaît, si l'on conclut : que la religion est utile, lorsqu'elle se fonde absolument sur la morale et abandonne le culte des formules; ce qui ne peut se réaliser que dans les religions nouvelles, parce que toutes, en principe sont morales ; mais, ensuite, peu à peu elles se cristallisent et les pratiques rituelles submergent le principe moral, moins facile à concevoir et à être retenu par le vulgaire ; cela parce que tous les nouveaux sectaires sont alors monoïdéisés, cuirassés par une idée, qui est pour eux comme un vaccin préservateur des passions les plus ignobles.
C'est pour dos raisons analogues que certaines villes protestantes, qui ont une ferveur religieuse plus ardente, conmie
-Genève et Londres, sont les seules, où le crime est en décroissance, malgré le progrès de la civilisation et la population plus condensée (Londres à elle seule est plus peuplée qu' une entière région italienne).
Ici, ce n'est pas Tinhibition qui est en jeu, mais ime grande passion religieuse qui neutralise les instincts les plus ignobles,^ et combat avec tant d'acharnement les vices et les tendancesimmorales qu'elle finit par les vaincre.
c En Angleterre, la religion recrute des milliers de fanatiques,, qui, sous les noms et les théories les plus diverses, s'agitent fébrilement pour sauver les âmes humaines, ils déploient leur action dans un champ immense, en organisant des églises, des processions, des œuvres pieuses, dos prédications, etc. etc.
« Dans les pays latins, au contraire, où V église cathoUque étend sa domination, la religion ne peut que très rarement être un préservatif du vice ; et cela, pas autant en raison de l'irréligiosité et du scepticisme du peuple, beaucoup moindre qu'on ne le croit, même dans la patrie de Voltaire, mais à cause de l'organisation mêcde de son église. L'église catholique est une grande institution disciplinahe, c'est presque une armée fondée sur l'obéissance et sur la subordination, dans laquelle chaque homme a sa place, sa ligne de conduite, des idées déjà arrêtées par des lois immuables. Les fanatiques actife comme le DJ Barnardo, qui sont naturellement des indépendants et aussi un peu des révoltés, ne peuvent que s' y trouver mal à l'aise, sauf dans les missions, qui est le seul département de l'église qui rend à l'individu son autonomie (Ferrero); tandis qii' ils se trouvent très bien parmi les sectes protestantes, libres et autonomes comme autant de petits clans de tribus barbares, comme par exemple la Salvation Army^ les- Bapiistes (1).
€ Le fanatisme trouve ensuite, dans les nations germaniques, et surtout en Angleterre, un autre essor très puissant
(1) Ferbsro nella Ri forma Sociale, 1895.